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Full text of "Théatre complet. Avec des remarques littéraires et un choix de notes classiques"

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EX-LIBRIS 

M.  A.  BUCHANAN 

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PRESENTED  TO 

THE    LIBRARY 

BY 
PROFESSOR  MILTON  A.  BUCHANAN 

OF  THE 

DEPARTMENT  OF  ITALIAN  AND  SPANISH 

1906-1946 


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THÉÂTRE 


COMPLET 


DE   J.  RACINE 


PARIS.    —   IMP.    P.    MOUILLCT,    13,   QUAI   VOLTAIRE. 


THEATRE  COMPLET 


J.    RACINE 


AVEC   DES   REMARQUES   LITTÉRAIRES 

BT    UN     CHOIX     DE      NOTES     CLASSIQUES 
PAR    M.    FÉLIX    LEMAISTRE 

PRÉCÉDÉ   d'une 

NOTICE  SUR  LA  VIE  KT  LE  THÉATUE  DE  RACINE 

PAR     L.-S.      AUGER 


PARIS 

GARNIER    FRÈRES,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6,    RUE    DES    SAINTS-PÈRBS,    6 


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NOTICE 

SUR  LA  VIE  ET  LE  THÉÂTRE 
DE  RACINE 


Jean  Racine  naquit  à  La  Ferté-Milon,  le  21  décembre 
1639,  l'année  même  où  Corneille,  âgé  de  trente-trois  ans, 
faisoit  paroître  Horace  et  Cinna.  Sa  famille,  anoblie  par 
une  charge  achetée,  avoit  un  cygne  dans  ses  armoiries.  Les 
anciens  auroient  vu  un  présage  dans  cette  circonstance 
frivole  :  qu'il  nous  soit  permis,  après  l'événement,  d'y  voir 
au  moins  une  particularité  remarquable. 

Élevé,  comme  chacun  sait,  à  la  grande  et  sévère  école  de 
Port-Royal,  le  jeune  Racine  fut  surpris  un  jour  lisant  le 
roman  grec  des  Amours  de  Théagène  et  de  CharicUe.  On  le 
lui  arracha  des  mains,  et  on  le  jeta  au  feu.  Un  second 
exemplaire  ayant  eu  le  même  sort,  il  s'en  procura  un  troi- 
sième, l'apprit  par  cœur,  et,  le  portant  à  son  maître,  lui 
dit  :  Vous  pouvez  brûler  celui-là  comme  les  deux  autres. 
Cette  anecdote  A*  sa  jeunesse  est  com^re  un  germe  dom 


ri  NOTICE  SUR  LA  VIB 

toute  sa  vie  littéraire  offre  le  développement.  Son  goût  pour 
la  peinture  des  délices  et  des  peines  de  l'amour  déceloit 
cette  sensibilité  d'àme  qui  passionne  et  attendrit  la  plupart 
de  ses  chefs-d'œuvre  :  sa  prédilection  pour  la  langue  des 
Grecs  promettoit  cette  richesse  de  dicMon  poétique  qui  les 
embellit  tous. 

Mais ,  avant  d'atteindre  à  cette  perfection ,  il  falloit  qu'il 
payât  le  tribut  au  mauvais  goût  d'une  littérature  naissante , 
qui,  n'étant  qu'empruntée  et,  pour  ainsi  dire,  réfléchie,  de- 
voit  commencer  par  l'affectation,  de  même  que  les  littéra- 
tures spontanées  commencent  par  la  barbarie.  A  dix-sept 
ans,  il  composa,  sur  la  solitude  de  Port -Royal,  des  vers 
plus  bizarrement  subtils  et  affectés  que  n'en  faisoit  alors 
Benserade  ou  Voiture;  et,  dix  années  après,  il  faisoit  jouer 
Andromaqtie. 

Le  véritable  début  poétique  de  Racine  fut  une  ode  inti- 
tulée la  Nymphe  de  la  Seine,  à  l'occasion  du  mariage  du 
roi.  Chapelain,  mauvais  poète,  mais  bon  homme  et  bon 
littérateur,  alors  arbitre  officiel  des  réputations,  produisit 
Racine  et  son  ode  auprès  de  Colbert,  dispensateur  des 
grâces.  Le  jeune  auteur  fut  magnifiquement  récompensé. 
Quatre  ans  plus  tard,  il  composa  une  autre  pièce  de  circon- 
stance :  c'étoit  la  Renommée  aux  Muses,  ode  qui  avoit 
pour  objet  de  célébrer  les  bienfaits  accordés  par  le  roi  aux 
sciences,  aux  lettres  et  aux  arts.  Ce  nouvel  ouvrage  lui  valut 
une  nouvelle  gratification;  mais  il  lui  procura  un  avantage 
bien  plus  précieux,  l'amitié  de  Boileau,  cette  amitié  sincère 
et  dévouée,  à  laquelle  il  dut  tant  d'avis  utiles  pour  ses 
écrits,  et  tant  de  consolations  dans  ses  chagrins.  Le  jeune 
satirique  avoit  fait  sur  l'ode  quelques  observations  critiques 
qui  tombèrent  dans  les  mains  de  Racine  :  celui-ci  en  sentit 
toute  la  justesse,  et  s'empressa  d'en  aller  remercier  Boileau, 
qui  consentit  à  être  toujours  son  censeur,  et  qui  devint 
bientôt  son  ami. 

Peu  s'en  fallut  que  l'Église  n'enlevât  le  Jeune  Racine  au 
monde  et  aux  lettres  profanes;  peu  s'en  fallut  même  qu'une 


BT  LB  THÉÂTRE   DB   RACINE.  ▼!! 

obscure  prébende  dans  une  province  reculée*  n'ensevelit 
pour  toujours  les  destinées  de  celui  qui  devoit  attacher  à 
son  nom  un  éclat  si  vif  et  si  durable. 

Fatigué  des  délais  d'un  oncle  qui  promettoit  chaque  jour 
de  lui  résigner  un  de  ses  bénéfices ,  et  qui  s'obstinoit  à  e 
garder,  il  revint  à  Paris,  les  mains  vides  d'argent,  mai 9 
ayant  en  poche  une  tragédie.  Elle  étoit  tirée  de  ce  même 
roman  grec  de  Théagène  et  Chariclée,  auquel  il  avoit  donné 
dans  sa  mémoire  un  abri  sûr  contre  le  zèle  pieusement  in 
cendiaire  de  Lancelot. 

11  alla  trouver  Molière,  de  qui  il  reçut  à  la  fois  trois  bons 
offices  :  le  conseil  de  jeter  sa  pièce  au  feu,  l'indication  d'un 
sujet  au  moins  plus  théâtral ,  et  le  don  ou  plutôt  le  prêt 
d'une  somme  de  cent  louis,  hypothéquée  probablement  sur 
le  succès  de  sa  tragédie  future. 

Ce  nouveau  sujet  étoit  celui  de  laThébaide,  catastrophe 
d'une  froide  et  monstrueuse  atrocité,  que  le  talent  déclama- 
teur  de  Stace  étendit  en  un  long  poëme,  mais  d'où  le  génie 
de  Racine,  dans  toute  sa  maturité,  n'auroit  peut-être  pas 
réussi  à  tirer  une  tragédie  attachante.  Celle  qu'il  fit  à  ving. 
ans  étoit  une  imitation  de  la  manière  de  Corneille,  imita- 
tion de  ses  défauts  plus  que  de  ses  beautés,  où  les  uns 
étoient  exagérés,  et  les  autres  ne  se  montroient  qu'affoi- 
blies. 

Il  en  fut  de  même  de  la  tragédie  d'Alexandre.  Un  hé- 
roïsme de  Matamore  et  une  galanterie  de  Céladon  y  défi- 
gurent le  vainqueur  d'Ârbelle,  comme,  dans  la  Mort  d 
Pompée,  ils  travestissent  le  vainqueur  de  Pharsale.  Toute- 
fois dans  les  Frères  ennemis  et  surtout  dans  Alexandre. 
déjà  se  montroit  un  versificateur  habile;  déjà  même,  quoi 
qu'en  eût  dit  Corneille ,  quelques  traits  de  dialogue ,  quel- 
ques scènes,  permettoient  d'espérer  un  poète  tragique.  Mais 
Racine  n'étoit  point  encore;  et  rien,  dans  ces  foibles  com- 
mencements ,  n'autorisoit  à  le  prédire. 

1.  A  Uiit. 


'Jll  NOTIOa   SUR   LA  VIB 

Andromaqut  paroît,  et  Racine  est  révélé,  Racine,  na- 
;uère  disciple  et  copiste  de  Corneille ,  maintenant  ci  éateur 
d'un  nouveau  genre  de  tragédie,  et  fondateur  d'une  nou- 
velle école. 

Par  un  heureux  caprice  du  génie,  Racine  fit  succv^der 
immédiatement  aux  épouvantables  fureurs  d'Oreste  le  pa- 
thétique burlesque  de  l'Intimé.  Euripide  devint  Aristophane 
et  l'héroïque  enthousiasme  fit  place  à  la  verve  satirique. 

Racine  sembla  ensuite  vouloir  lutter  avec  Corneille  sur 
le  terrain  de  l'histoire,  où  ce  grand  homme  avoit  tant  de 
fois  triomphé.  Tacite  lui  servit  de  guide  et  de  soutien.  Cet 
historien,  qu'il  appelle  lui-môme  le  plus  grand  peintre  de 
l'antiquité,  lui  fournit  quelques  traits  :  disons  mieux,  il  lui 
prêta  ses  couleurs  et  son  pinceau.  Britannicus  est  resté  l'un 
des  chefs-d'œuvre  de  son  auteur  et  de  la  scène  françoise. 

Une  princesse  eut  la  noble  fantaisie  de  voir  représenter 
sur  le  théâtre  l'histoire  secrète  de  son  cœur.  Les  deux 
maîtres  de  la  scène.  Corneille  et  Racine,  furent  chargés,  à 
l'insu  l'un  de  l'autre,  de  retracer  les  amours  récentes  d'Hen- 
riette d'Angleterre  et  de  L>ouis  XIV  sous  les  noms  antiques 
de  Bérénice  et  de  Titus.  Fontenelle  appelle  cette  concur- 
rence «n  duel;  mais, convenons-en,  ce  duel  ne  fut  pas  réglé 
selon  toutes  les  lois  de  l'honneur.  Dans  un  sujet  tendre, 
dont  il  falloit  déguiser  lafoiblesse  par  une  élégance  continue 
de  style ,  Racine  à  l'avantage  de  la  jeunesse  et  de  la  force 
joignoit  l'avantage  du  terrain  et  des  armes. 

La  plus  magnifique  des  expositions,  et  le  plus  vrai,  le  plus 
profond  des  caractères  politiques  mis  au  théâtre,  distinguent 
la  tragédie  de  Bajazet;  et  de  telles  beautés  couvriroient  de 
leur  éclat  de  bien  plus  grands  défauts  que  ceux  qu'il  est 
permis  d'y  remarquer.  Bajazet,  sous  le  doliman,  semble 
aimer  comme  un  François  de  la  cour  de  Louis  XIV;  mais 
Roxane  a  bien  toutes  les  fureurs  d'un  amour  de  sérail ,  qui 
brave  le  cordon  des  muets  ou  le  sabre  des  janissaires. 

Si  Corneille  avoit  excellé  dans  la  neinture  des  vieux  Ro- 
mains, lorsque  avant  d'être  oppriœè«  «nn-mêmes  ils  étoient 


ET  LB  THÉÂTRE    DB   RACINE.  IZ 

OU  méditoient  de  devenir  les  oppresseurs  du  genre  humain, 
Racine  ne  peignit  pas  avec  moins  de  force,  et  peut-être 
peignit-il  avec  plus  de  fidélité  leur  infatigable  ennemi.  Mi- 
thridate,  roi,  père,  amant  jaloux,  défiant,  artificieux  et  im- 
placable ,  revit  tout  entier  dans  les  vers  de  Racine. 

Iphigéme  est  proclamée  par  l'auteur  de  Zaire  ■  le  chef- 
d'œuvre  de  la  scène  tragique.  » 

Quelle  est  donc,  en  effet,  la  perfection  d^Iphtgéniê,  si 
Phèdre  ne  l'a  pas  entièrement  égalée;  Phèdre,  où  figure  du 
moins  le  personnage  le  plus  tragique  qu'aucune  scène  ait 
jamais  présenté?  C'est  dans  Plièdre  (qui  le  croiroit?)  que 
les  idées  de  pureté  morale  et  de  repentir  expiatoire ,  intro- 
duites par  le  christianisme  dans  les  âmes  modernes,  ont  le 
plus  heureusement  modifié  ce  système  de  la  fatalité  qui 
domine  toutes  les  compositions  de  la  Melpcmène  antique. 
A  la  fois  incestueuse  et  homicide,  la  fille  de  Pasiphaé,  par 
ses  combats,  par  ses  remords,  touche,  attendrit,  déchire  les 
mêmes  âmes  que  son  double  crime  épouvante  et  révolte. 
Elle  fit  plus  encore;  elle  réconcilia  le  grand  Arnauld  avec 
la  morale  du  théâtre  et  avec  Racine  lui-même. 

Qui  pourroit  l'ignorer?  une  cabale  d'esprits  faux  et  d'au- 
teurs jaloux,  également  dignes  de  persécuter  un  grand 
poëte  et  d'en  protéger  un  mauvais,  fit  tomber  la  Phèdre 
de  Racine,  et  triompher  ceUe  de  Pradon.  Le  siècle  qui  vit 
et  qui  n'empêcha  pas  cette  horrible  injustice  en  fut  trop 
puni  ;  et  la  postérité,  innocente  d'une  faute  qu'elle  déteste, 
a  porté  sa  part  du  châtiment.  Racine,  découragé,  renonça 
dès  lors  au  théâtre.  Il  avoit  trente-huit  ans;  il  venoit  de 
composer  Phèdre,  et  son  génie  pouvoit  croître  encore,  puis- 
qu'il n'avoit  pas  fait  Athalie.  Douze  années  séparèrent  ces 
deux  chefs-d'œuvre.  Combien  d'autres  chefs-d'œuvre  noi 
regrets  ne  peuvent-ils  pas  placer  dans  ce  long  intervalle, 
entièrement  perdu  pour  la  gloire  du  poëte  et  pour  nos 
plaisirs  ! 

Racine,  par  les  habitudes  de  son  éducation,  et  surtout 
par  la  tendresse  de  son  âme,  appartenoit  à  la  religion.  L. 


X  NOTICE   SUK   LA  VIB 

religion  vînt  lui  ofTrir  à  propos  le  dictarae  qui  ferme  ou  qui 
îdoucit  les  blessures  de  l'âme.  Vers  ce  même  temps,  il 
lipousa  une  femme  vertueuse  et  simple,  qui,  renfermée  dans 
l'affaire  de  son  salut  et  dans  les  soins  de  son  ménage,  fut 
indiltérente  à  tout  le  reste,  Jusqu'à  ne  jamais  connoltre  les 
immortels  ouvrages  qui  avoient  entouré  de  tant  de  gloire  le 
nom  qu'elle  portoit.  La  gravité  de  son  nouvel  état,  l'exemple 
d'une  pieuse  compagne,  le  progrès  de  l'&ge  et  le  souvenir 
de  sa  disgrâce,  tout  s'unlssoii  pour  affermir  Racine  dans 
la  réforme  au'il  avoit  emcrassee.  Ainsi  le  poëte,  que  la 
faveur  de  la  douce  La  Vallîère  et  celle  de  l*altière  Montespao 
avoient  vu  peignant,  d'après  son  cœur  sans  doute,  les  doux 
transports  et  les  débats  orageux  de  l'amour,  se  trouva  dis- 
posé de  lui-même  à  chanter  de  Dieu  les  grandeurs  infinies, 
lorsqu'au  règne  voluptueux  de  ces  deux  maîtresses  succéda 
le  règne  dévotieux  de  l'épouse  secrète  du  monarque.  Celle-ci 
lui  demanda,  pour  la  maison  où  elle  avoit  recueilli  de  jeunes 
filles  nobles  et  pauvres,  comme  elle  avoit  été  elle-même 
autrefois,  un  divertissement  pieux  qui  pût  les  former  aux 
grâces  du  débit  et  du  maintien.  Il  composa  Esther;  et  cet 
amusement  d'enfants  (  lui-même  l'appelle  ainsi  )  fait  encore 
aujourd'hui  les  délices  de  tous  les  âges.  Jamais  sa  poésie 
n'eut  plus  d'onction ,  de  charme  et  de  suavité  :  ce  sont  des 
chants  doux,  religieux  et  plaintifs,  comme  ceux  que  les  en- 
fants de  Lévi  auroient  pu  faire  entendre  sur  les  bords  de 
l'Euphrate,  pour  charmer  les  ennuis  de  leur  captivité. 

Esther  avoit  excité  des  transports  d'admiration.  Racine 
reçut  du  roi  l'ordre  de  composer  pour  le  môme  théâtre  une 
nouvelle  tragédie  tirée  des  livres  saints,  et  il  fit  Athalie. 
Étrange  instabilité  des  choses  humaines  et  des  jugements 
publics  !  deux  ans  avoient  tout  changé.  Athalie  ne  put  être 
représentée;  et,  quand  l'auteur  la  fit  imprimer,  elle  fut  er 
butte  au  dédain  et  à  l'outrage.  Boileau  avoit  pu  rassurer 
l'auteur  de  Btitannicus  sur  les  froideurs  passagères  du  par- 
terre; mais  il  eut  beau  dire  à  l'auteur  i'Athali«  :  Cette  pièce 
0tt  votre  plus  bel  ouvraoe,  on  y  Mviendra,  Racine  ne  voulut 


ET  LE   THEATRE   DB  RACINE.  XT 

pas  croire  à  ce  retour,  et  il  ne  devoit  pas  en  être  le  témoin 
Voltaire,  nous  l'avons  vu,  appeloit  Iphigénie  «  le  chef- 
d'œuvre  du  théâtre;  »  mais  il  appeloit  AthcUte  «  le  chef 
d'œuvre  de  l'esprit  humain.  »  Vouloit-il  par  là  faire  enten- 
dre qa'Athalie  est  plus  qu'une  tragédie ,  et  que  le  théâtre 
n'en  est  pas  digne î  On  seroit  tenté  de  le  croire.  Depuis 
qu'enfreignant  l'expresse  volonté  de  Racine  et  de  Louis  XIV, 
on  a  transporté  cette  œuvre  toute  divine  sur  une  scène  toute 
profane,  il  a  toujours  semblé  que  la  majesté  du  sujet  écra- 
soit  les  comédiens  assez  hardis  pour  le  représenter  :  c'est 
comme  l'arche  sainte,  frappant  de  mort  le  téméraire  qui 
osoit  y  porter  la  main. 

Racine  fut  souvent  malheureux,  et  malheureux  par  les 
objets  mômes  de  ses  affections  :  c'est  le  sort  ordinaire  de 
«eux  qui  ont  l'âme  sensible.  Il  aima  passionnément  la  gloire; 
et,  sans  avoir  jamais  goûté  pleinement  ses  douceurs,  il  sen- 
tit, dans  toute  leur  amertume,  les  peines  qui  y  sont  mêlées. 
Sa  carrière  dramatique,  quoique  semée  de  chefs-d'œuvre, 
fut  marquée  presque  alternativement  par  des  succès  dispu- 
tés ou  par  des  chutes  non  méritées  ;  et  il  y  fut  arrêté,  bien 
loin  du  terme  où  il  pouvoit  atteindre,  par  un  de  ces  affronta 
sous  lesquels  le  génie  succombe.  La  piété,  qui  avoit  contri- 
bué à  l'écarter  du  théâtre,  se  chargea  pour  ainsi  dire  elle- 
même  de  l'y  ramener;  et  il  fut  puni  de  sa  docilité  par  une 
injustice  plus  cruelle  encore  que  la  première,  et  qu'il  ne  vit 
pas  réparer.  Si,  suivant  l'expression  de  madame  de  Sévigné, 
il  en  étoit  venu  à  aimer  Dieu  comme  U  avoit  aimé  ses  mat- 
tresses,  il  avoit  toujours  aimé  son  roi  avec  une  vivacité, 
une  ardeur  qui  tenoit  des  deux  autres  amours  ;  et  cette  troi- 
sième passion  fut  pour  lui  la  cause  d'un  chagrin  profond 
qui  empoisonna  et  peut-être  accéléra  la  fin  de  ses  jours. 
Un  mémoire ,  où  il  retraçoit  la  misère  des  peuples ,  et  que 
Louis  XTV  surprit  entre  les  mains  de  madame  de  Main 
tenon,  qui  avoit  promis  de  taire  le  nom  de  l'auteur  et  qui 
n'en  eut  pas  le  courage,  fit  sortir  de  la  bouche  ûu  monar- 
que quelques  paroles  scrères  dont  Racine  fut  trop  afQigé.  Un 


iU      NOTICE  SUR  LA  VIE  ET  LE  THEATRE  DE  RACINE, 

des  maux  du  corps  que  les  peines  de  l'âme  aggravent  le 
plus,  un  abcès  au  foie  avoit  déjà  depuis  quelque  temps 
altéré  profondément  sa  santé.  A  la  suite  de  sa  disgrâce,  le 
m  al  parut  faire  des  progrès  plus  rapides,  et  il  y  succomba 
i  près  deux  années  de  vives  souffrances.  Le  plus  parfait  de 
nos  poëtes,  le  Virgile  françols,  Racine  mourut  le  22  avril 
\fi90,  avant  d'avoir  aUeint  sa  soixantième  année. 


L.-S.    AUGER. 


LA  THEBAIDE 


OU 


LES  FRÈRES  ENNEMIS 


TRAGEDIE 

1664 


A   MONSEIGNEUR 

LE 

DUC  DE  SAINT-AIGNAN* 

PAIR    DB     FBANCS. 


MONSKIGNECR, 

ie  ^ons  présente  un  ouvrage  qui  n'a  peut-être  rien  de 
coBsidérable  que  l'honneur  de  vous  avoir  plu.  Mais  vérita- 
blement cet  honneur  est  quelque  chose  de  si  grand  pour 
moi,  que,  quand  ma  pièce  ne  m'auroit  produit  que  cet 
avantage,  je  pourrois  dire  que  son  succès  auroit  passé  mes 
espérances.  Et  que  pouvois-je  espérer  de  plus  glorieux  que 
l'approbation  d'une  personne  qui  sait  donner  aux  choses 
un  juste  prix,  et  qui  est  lui-même  l'admiration  de  tout  le 
monde?  Aussi,  Monseignedr,  si  la  Thébaide  a  reçu  quel- 
ques applaudissements,  c'est  sans  doute  qu'on  n'a  pas  osé 
démentir  le  jugement  que  vous  avez  donné  en  sa  faveur; 
et  il  semble  que  vous  lui  ayez  communiqué  ce  don  de 
plaire  qui  accompagne  toutes  vos  actions.  J'espère  qu'étant 
dépouillée  des  ornements  du  théâtre,  vous  ne  laisserez  i)as 
de  la  regarder  encore  favorablement.  Si  cela  est,  quelques 

I.  François  de  Beauvilliers,  duc  de  Saint-Aignan,  l'un  des  qua- 
rante do  l'Académie  française,  et  membre  de  celle  des  Ricovrati  de 
Padoue,  était  on  («ignear  distingué  par  son  esprit  autant  que  par  ts 
'aleur. 


4  ÉPITRE    DÉDICATOÎRB. 

ennemis  qu'elle  puisse  avoir,  je  n'appréhende  rien  pour 
elle,  puisqu'elle  sera  assurée  d'un  protecteur  que  le  nombr 
des  ennemis  n'a  pas  accoutumé  d'ébranler.  On  sait,  Mon- 
seigneur, que,  si  vous  avez  une  parfaite  connoissance  de» 
belles  choses,  vous  n'entreprenez  pas  les  grandes  avec  un 
courage  moins  élevé,  et  que  vous  avez  réuni  en  vous  ces 
deux  excellentes  qualités  qui  ont  fait  séparément  tant  de 
grands  hommes.  Mais  je  dois  craindre  que  mes  louanges 
ne  vous  soient  aussi  importunes  que  les  vôtres  m'ont  été 
avantageuses  :  aussi  bien ,  je  ne  vous  dirois  que  des  choses 
qui  sont  connues  de  tout  le  monde,  et  que  vous  seul  voulez 
ignorer.  Il  suffit  que  vous  me  permettiez  de  vous  dire,  avec 
UD  profond  respect,  que  Je  suis. 


MONSBIGNBDR, 


Votre  très-humble  et  très-obéissant 
serviteur, 

RACINE. 


PREFACE 


Le  lecteur  me  permettra  de  lui  demander  un  peu  plu» 
d'indulgence  pour  c«tte  pièce  que  pour  les  autres  qui  la 
suivent;  j'étois  fort  jeune  quand  je  la  fis.  Quelques  vers 
que  j'avois  faits  alors  tombèrent  par  hasard  entre  les  mains 
de  quelques  personnes  d'esprit;  elles  m'excitèrent  à  faire 
une  tragédie ,  et  me  proposèrent  le  sujet  de  la  Thébaïde.  Ce 
sujet  avoit  été  autrefois  traité  par  Rotrou,  sous  le  nom 
à'Antigone;  mais  il  faisoit  mourir  les  deux  frères  dès  le 
commencement  de  son  troisième  acte.  Le  reste  étoit  en 
quelque  sorte  le  commencement  d'une  autre  tragédie,  où 
l'on  entroit  dans  des  intérêts  tout  nouveaux;  et  il  avoit 
réuni  en  une  seule  pièce  deux  actions  différentes,  dont 
l'une  sert  de  matière  aux  Phéniciennes  d'Euripide ,  et  l'autre 
à  VAntigone  de  Sophocle.  Je  compris  que  cette  duplicité 
d'action  avoit  pu  nuire  à  sa  pièce,  qui  d'ailleurs  étoit  rem- 
plie de  quantité  de  beaux  endroits.  Je  dressai  à  peu  près 
mon  plan  sur  les  Phéniciennes  d'Euripide;  car,  pour  la 
Thébaïde  qui  est  dans  Sénèque,  je  suis  un  peu  de  l'opinion 
d'Heinsius,  et  je  tiens,  comme  lui,  que  non-seulement  ce 
n'est  point  une  tragédie  de  Sénèque,  mais  que  c'est  plutô» 
l'ouvrage  d'un  déclamateur,  qui  ne  savoit  ce  que  c'étoit  que 
tragédie. 

La  catastrophe  de  ma  pièce  est  peut-être  un  peu  trop 


I  PRÉFACE. 

sanglante  ;  en  effet ,  Il  n'y  paroît  presque  pas  un  acteur  qui 
ne  meure  à  la  fin  :  mais  aussi  c'est  la  Thébaïde,  c'est-à- 
dire  le  sujet  le  plus  tragique  de  l'antiquité. 

L'amour,  qui  a  d'ordinaire  tant  de  part  dans  les  tragé- 
dies, n'en  a  presque  point  ici;  et  je  doute  que  je  lui  en 
donnasse  davantage  si  c'étoit  à  recommencer;  car  il  fau- 
droit,  ou  que  l'un  des  deux  frères  fût  amoureux,  ou  tous 
les  deux  ensemble.  Et  quelle  apparence  de  leur  donner 
d'autres  intérêts  que  ceux  de  cette  fameuse  haine  qui  les 
occupoit  tout  entiers?  Ou  bien  il  faut  jeter  l'arhour  sur  un 
des  seconds  personnages,  comme  j'ai  fait;  et  alori^ette 
passion,  qui  devient  comme  étrangère  au  sujet,  ne  peut 
produire  que  de  médiocres  effets.  En  un  mot,  je  suis  per- 
suadé que  les  tendresses  ou  les  jalousies  des  amants  ne 
Bauroient  trouver  que  fort  peu  de  place  parmi  les  incestes, 
îes  parricides,  et  toutes  les  autres  horreurs  qui  composent 
l'histoire  d' Œdipe  et  de  sa  malheureuse  fimille. 


LA   THÉBAlDE 


PERSONNAGES 


ÈTéOCLE,  roi  de  Thèbes. 

POLYNICE,  frère  d'Étéocle. 

JOCASTE*,  mère  de  ces  deux  princes  et  d'Antigoo». 

ANTIQONE,  sœur  d'Étéocle  et  de  Polynice. 

CRÉON,  oncle  des  princes  et  de  la  princesse. 

HÉMON,  fils  de  Créon,  amant  d'Antigona. 

OLTMPB,  îonfidente  de  JocastJ. 

ATTALE,  confident  de  Créon. 

UN  SOLDAT  de  l'armée  de  Polynice. 

UN   PAOB. 
OARDBS. 


La  scène  est  à  Thèbes,  dwis  un«  salle  du  palai$. 


1.  Dans  les  premières  éditions  on  lit  locaste.  Racine  a  depuis 
changé  cette  orthographe  ;  mais  il  l'a  laissée  subsister  dans  le  seul 
vers  de  la  pièce  où  Jocaste  soit  nommée,  à  la  fin  de  la  denii4n 
•cène. 


LA   THÉBAÏDE 

ou 

LES   FRÈRES   ENNEMIS 


ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

JOCASTE,  OLYMPE, 

JOCASTE. 

Ils  sont  sortis.  Olympe?  Ah!  mortelles  douleurs! 
Qu'un  moment  de  repos  me  va  coûter  de  pleurs! 
Mes  yeux  depuis  six  mois  étoient  ouverts  aux  larmes 
Et  le  sommeil  les  ferme  en  de  telles  alarmes  ! 
Puisse  plutôt  la  mort  les  fermer  pour  jamais. 
Et  m'empêcher  de  voir  le  plus  noir  des  forfaits  ! 
Mais  en  sont-ils  aux  mains? 

OLYMPE. 

Du  haut  de  la  muraille 
Je  les  ai  vus  déjà  tous  rangés  en  bataille; 
J'ai  vu  déjà  le  fer  briller  de  toutes  parts; 
Et  pour  vous  avertir  j'ai  quitté  les  remparts. 
J'ai  vu,  le  fer  en  main,  Étéocle  lui-même; 
Il  marche  des  premiers;  et,  d'une  ardeur  extrême, 
D  montre  aux  plus  hardis  à  braver  le  danger. 

JOCASTE. 

N'en  doutons  plus.  Olympe,  ils  se  vont  égorger. 

(A  un  page.) 
Que  l'on  coure  avertir  et  hâter  la  princesse; 
Je  l'attends.  Juste  ciel,  soutenez  ma  faiblesse! 
U  faut  courir ,  Olympe ,  après  ces  inhumains  ; 
Il  les  faut  séparer,  ou  mourir  par  leurs  mains. 
Nous  voici  donc,  hélas!  à  ce  jour  détestable 
Dont  la  seule  frayeur  me  rendoit  misérable  I 
Ni  prière  ni  pleurs  ne  m'ont  de  rien  servi  ; 

U 


10  LES    FRÈRES    ENNEMIS. 

Et  le  courroux  du  sort  vouloit  être  assouvi. 

O  toi,  soleil,  ô  toi  qui  rends  le  Jour  au  monde, 

Que  ne  l'as-tu  laissé  dans  une  nuit  profonde! 

A  de  «i  noirs  forfaits  prêtes -tu  tes  i  ayons? 

Et  peux -tu  sans  horreur  voir  ce  que  nous  voyons? 

Mais  CCS  monstres,  hélas!  ne  t'épouvantent  guères; 

La  race  de  Laïus  les  a  rendus  vulgaires  ; 

Tu  peux  voir  sans  frayeur  les  crimes  de  mes  fils, 

Après  ceux  que  le  père  et  la  mère  ont  commis. 

Tu  ne  t'étonnes  pas  si  mes  fils  sont  perfides , 

S'ils  sont  tous  deux  méchants,  et  s'ils  sont  parricides  : 

Tu  sais  qu'ils  sont  sortis  d'un  sang  incestueux, 

Et  tu  t'étonnerois  s'ils  étoient  vertueux. 

SCÈNE  II. 

JOCASTE,  ANTIGONE,  OLYMPE. 

JOCASTE. 

Ma  fille,  avez -vous  su  l'excès  de  nos  misères? 

ANTIGONE. 

Oui ,  madame  :  on  m'a  dit  la  fureur  de  mes  frères. 

JOCASTE. 

Allons,  chère  Antigono,  et  courons  de  ce  pas 
Arrêter,  s'il  se  peut,  leurs  parricides  bras. 
Allons  leur  faire  voir  ce  qu'ils  ont  de  plus  tendre; 
Voyons  si  contre  nous  ils  pourront  se  défendre, 
Ou  s'ils  oseront  bien,  dans  leur  noire  fureur, 
Répandre  notre  sang  pour  attaquer  le  leur. 

ANTIGONE. 

Madame,  c'en  est  fait,  voici  le  roi  lui-même. 
SCÈNE   III. 

JOCASTE,  ÉTÉOCLE,  ANTIGONE,  OLYMPE. 

JOCASTE. 

Olympe,  soutiens -moi;  ma  douleur  est  extrême. 

ÉTÉOCLE. 

Madame,  qu'avez -vous?  et  quel  trouble... 

JOCASTE. 

Ah,  mon  fllsl 
Quelles  traces  de  sang  vois -je  sur  vos  habits? 
Est-ce  du  sang  d'un  frère?  ou  n'est-ce  point  du  vôtre? 


àCTK    PBEMIER.  11 

BTÉOCLE. 

Non,  madame,  ce  n'est  ni  de  l'un  ni  de  l'autre. 

Dans  son  camp  jusqu'ici  Polynice  arrêté, 

Pour  combattre,  h  mes  yeux  ne  s'est  point  présenté. 

DArgiens  seulement  une  troupe  hardie 

M'a  voulu  de  nos  murs  disputer  la  sortie  : 

J'ai  fait  mordre  la  poudre  à  ces  audacieux , 

Et  leur  sang  est  celui  qui  parolt  à  vos  yeux. 

JOCASTE. 

Mais  que  prétendiez -vous?  et  quelle  ardeur  soudain^ 
Vous  a  fait  tout  à  coup  descendre  dans  la  plaine? 

ÉTÉOCLE. 

Madame,  il  étoit  temps  que  j'en  usasse  ainsi. 
Et  je  perdois  ma  gloire  à  demeurer  ici. 
Le  peuple,  à  qui  la  faim  se  faisoit  déjà  craindre, 
De  mon  peu  de  vigueur  commençoit  à  se  plaindre, 
Me  reprochant  déjà  qu'il  m'avoit  couronné. 
Et  que  j'occupois  mal  le  rang  qu'il  m'a  donné. 
Il  le  faut  satisfaire;  et,  quoi  qu'il  en  arrive, 
Thèbes  dès  aujourd'hui  ne  sera  plus  captive  : 
Je  veux,  en  n'y  laissant  aucun  de  mes  soldats. 
Qu'elle  soit  seulement  juge  de  nos  combats. 
J'ai  des  forces  assez  pour  tenir  la  campagne  ; 
Et  si  quelque  bonheur  nos  armes  accompagne. 
L'insolent  Polynice  et  ses  fiers  alliés 
Laisseront  Thèbes  libre ,  ou  mourront  à  mes  pieds. 

JOCASTE. 

Vous  pourriez  d'un  tel  sang,  6  ciel!  souiller  vos  armes!  -_ 
La  couronne  pour  vous  a-t-elle  tant  de  charmes?   :  y 
SI  par  un  parricide  il  la  falloit  gagner. 
Ah  !  mon  fils!  à  ce  prix  voudriez-vous  régner? 
Mais  il  ne  tient  qu'à  vous,  si  l'honneur  vous  anime 
De  nous  donner  la  paix  sans  le  secours  d'un  crime  ^ 
Et,  de  votre  courroux  triomphant  aujourd'hui. 
Contenter  votre  frère,  et  régner  avec  loi. 

ÉTÉOCLE. 

Appelez -vous  régner  partager  ma  couronne,  , 

Et  céder  lâchement  ce  que  mon  droit  me  donne  !    | 

JOCASTE. 

Vous  le  savez,  mon  fils,  la  justice  et  le  sang 

Lui  donnent ,  comme  à  vous ,  sa  part  à  ce  haut  rang 


It  LES    FRÈRES    ENNEMIS. 

CUdipe ,  en  achevant  sa  triste  destinée , 
Ordonna  que  chacun  régneroit  son  année; 
Et,  n'ayant  qu'un  état  à  mettre  sous  vos  lois, 
Voulut  que  tour  à  tour  vous  fussiez  tous  deux  rois. 
A  ces  conditions  vous  daignâtes  souscrire. 
Le  sort  vous  appela  le  premier  à  l'empire, 
Vous  montâtes  au  trône;  il  n'en  fut  point  jaloux  : 
Et  vous  ne  voulez  pas  qu'il  y  monte  après  vous  ! 

ÉTÉOCLE. 

Non,  madame,  à  l'empire  il  ne  doit  plus  prétendre: 

Thèbes  à  cet  arrêt  n'a  point  voulu  se  rendre; 

Et,  lorsque  sur  le  trône  il  s'est  voulu  placer, 

C'est  elle,  et  non  pas  moi,  qui  l'en  a  su  chasser. 

Thèbes  doit -elle  moins  redouter  sa  puissance, 

Après  avoir  six  mois  senti  sa  violence? 

Voudroit-elle  obéir  à  ce  prince  inhumain. 

Qui  vient  d'armer  contre  elle  et  le  fer  et  la  faim? 

Prendroit-elle  pour  roi  l'esclave  de  Mycène, 

Qui  pour  tous  les  Thébains  n'a  plus  que  de  la  haine. 

Qui  s'est  au  roi  d'Argos  indignement  soumis, 

Et  que  l'hymen  attache  à  nos  fiers  ennemis? 

Lorsque  le  roi  d'Argos  l'a  choisi  pour  son  gendre. 

Il  espéroit  par  lui  de  voir  Thèbes  en  cendre. 

L'amour  eut  peu  de  part  à  cet  hymen  honteux, 

Et  la  seule  fureur  en  alluma  les  feux. 

Thèbes  m'a  couronné  pour  éviter  ses  chaînes; 

Elle  s'attend  par  moi  de  voir  finir  ses  peines  : 

Il  la  faut  accuser  si  je  manque  de  foi  ; 

Et  je  suis  son  captif,  je  ne  suis  pas  son  roi. 

JOCASTE. 

Dites ,  dites  plutôt ,  cœur  ingrat  et  farouche , 
Qu'auprès  du  diadème  il  n'est  rien  qui  vous  touche. 
Mais  je  me  trompe  encor  :  ce  rang  ne  vous  plaît  pas, 
Et  le  crime  tout  seul  a  pour  vous  des  appas. 
Eh  bien!  puisqu'à  ce  point  vous  en  êtes  avide. 
Je  vous  offre  à  commettre  un  double  parricide  : 
Versez  le  sang  d'un  frère;  et,  si  c'est  peu  du  sien, 
Je  vous  invite  encore  à  répandre  le  mien. 
Vous  n'aurez  plus  alors  d'ennemis  à  soumettre. 
D'obstacle  à  surmonter,  ni  de  crime  a  commettre; 
Et,  n'ayant  plus  au  trône  un  fâcheux  concurrent. 
De  tous  les  criminels  vous  serez  le  plus  grand. 


ACTE    PREMIER.  It 

B  T  É  0  C  L  E. 

Hé  bien ,  madame ,  hé  bien ,  il  faut  vous  satisfaire  t 

n  faut  sortir  du  trône  et  couronner  mon  frère; 

Il  faut,  pour  seconder  votre  injuste  projet, 

De  son  roi  que  j'étois ,  devenir  son  sujet  ; 

Et,  pour  vous  élever  au  comble  de  la  joie. 

Il  faut  à  sa  fureur  que  je  me  livre  en  proie  ; 

n  faut  par  mon  trépas... 

JOCASTE. 

Ah  ciel  !  quelle  rigueur! 
Que  vous  pénétrez  mal  dans  le  fond  de  mon  cœuri 
Je  ne  demande  pas  que  vous  quittiez  l'empire  : 
Régnez  toujours ,  mon  fils ,  c'est  ce  que  je  désire. 
Mais  si  tant  de  meilheurs  vous  touchent  de  pitié, 
iSi  pour  moi  votre  cœur  garde  quelque  amitié , 
Et  si  vous  prenez  soin  de  votre  gloire  même , 
Associez  un  frère  à  cet  honneur  suprême  : 
Ce  n'est  qu'un  vain  éclat  qu'il  recevra  de  vous; 
Votre  règne  en  sera  plus  puissant  et  plus  doux. 
Les  peuples ,  admirant  cette  vertu  sublime , 
Voudront  toujours  pour  prince  un  roi  si  magnanime  j 
Et  cet  illustre  effort ,  loin  d'affaiblir  vos  droits, 
Vous  rendra  le  plus  juste  et  le  plus  grand  des  rois; 
Ou ,  s'il  faut  que  mes  vœux  vous  trouvent  inflexible, 
Si  la  paix  à  ce  prix  vous  paroit  impossible, 
Et  si  le  diadème  a  pour  vous  tant  d'attraits, 
Au  moins  consolez -moi  de  quelque  heure  de  paix. 
Accordez  cette  grâce  aux  larmes  d'une  mère. 
Et  cependant,  mon  fils,  j'irai  voir  votre  frère  : 
La  pitié  dans  son  âme  aura  peut  -  être  lieu , 
Ou  du  moins  pour  jamais  j'irai  lui  dire  adieu. 
Dès  ce  même  moment  permettez  que  je  sorte  : 
J'irai  jusqu'à  sa  tente,  et  j'irai  sans  escorte; 
Par  mes  justes  soupirs  j'espère  l'émouvoir. 

ÉTÉOCLE. 

Madame,  sans  sortir,  vous  le  pouvez  revoir; 

Et  si  cette  entrevue  a  pour  vous  tant  de  charmes , 

n  ne  tiendra  qu'à  lui  de  suspendre  nos  armes. 

Vous  pouvez  dès  cette  heure  accomplir  vos  souhaits 

Et  le  faire  venir  jusque  dans  ce  palais. 

J'irai  plus  loin  encore,  et  pour  faire  connaître 

Qu'il  a  tort  en  effet  de  me  nommer  un  traître. 


14  LES   FRÈRES   ENNEMIS. 

Et  que  je  ne  suis  pas  ua  tyrac  odieux, 

Que  l'on  fasse  parler  et  le  peuple  et  les  dieux. 

Si  le  peuple  y  consent ,  je  lui  cède  ma  place  ; 

Mais  qu'il  se  rende  enfin,  si  le  peuple  le  chasse. 

Je  ne  force  personne,  et  j'engage  ma  foi 

De  laisser  aux  Thébains  à  se  choisir  un  roi. 

SCÈNE  IV. 

iOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, CRÉON, 
OLYMPE. 

CRÉON,  au  roi. 
Seigneur,  votre  sortie  a  mis  tout  en  alarmes  : 
Thèbes ,  qui  croit  vous  perdre ,  est  déjà  toute  en  larmes  i 
L'épouvante  et  l'horreur  régnent  de  toutes  parts, 
Et  le  peuple  effrayé  tremble  sur  ses  remparts. 

ÉTÉOCLE. 

Cette  vaine  frayeur  sera  bientôt  calmée. 
Madame ,  je  m'en  vais  retrouver  mon  armée; 
Cependant  vous  pouvez  accomplir  vos  souhaits. 
Faire  entrer  Polynice  et  lui  parler  de  paix. 
Créon,  la  reine  ici  commande  en  mon  absence; 
Disposez  tout  le  monde  à  son  obéissance  ; 
Laissez,  pour  recevoir  et  pour  donner  ses  lois. 
Votre  fils  Ménécée,  et  j'en  ai  fait  le  choix. 
Comme  il  a  de  l'honneur  autant  que  de  courage. 
Ce  choix  aux  ennemis  ôtera  tout  ombrage , 
Et  sa  vertu  suffit  pour  les  rendre  assurés. 

(A  Créon.) 
Commandez- lui,  madame.  Et  vous,  vous  me  suivrez. 

CRÉON. 

Quoi!  seigneur... 

ÉTÉOCLE. 

Oui ,  Créon ,  la  chose  est  résolue. 

CRÉON. 

Et  vous  quittez  ainsi  la  puissance  absolue? 

ÉTÉOCLE. 

Que  je  la  quitte  ou  non,  ne  vous  tourmentez  pas  ; 
Faites  ce  que  j'ordonne,  et  venez  sur  mes  pas  '. 

1.  D'après  ua  ordre  aussi  formel,  Créon  devrait  quitter  la  scène 
et  suivre  Étéocle.  Il  reste  cependant,  et  ce  n'est  qu'après  une  longu* 


ACTE    PRBMIBR.  15 

SCÈNE  V. 

JOCASTE,  ANTIGONE,  CRÉON,  OLYMPE. 

CRÉON. 

Qu'avez- VOUS  fait,  madame?  et  par  quelle  conduite 
Forcez -vous  un  vainqueur  à  prendre  ainsi  la  fuite? 
Ce  conseil  va  tout  perdre. 

JOCASTE. 

Il  va  tout  conserver; 
Et  par  ce  seul  conseil  Thèbes  se  peut  sauver. 

CRÉON. 

Eh  quoi  !  madame,  eh  quoi  !  dans  l'état  où  nous  sommes-. 
Lorsqu'avec  un  renfort  de  plus  de  six  mille  hommes 
La  fortune  promet  toute  chose  aux  Thébains , 
Le  roi  se  laisse  ôter  la  victoire  des  mains  ! 

JOCASTE. 

La  victoire,  Créon,  n'est  pas  toujours  si  belle; 
La  honte  et  les  remords  vont  souvent  après  elle. 
Quand  deux  frères  armés  vont  s'égorger  entre  eux,; 
Ne  les  pas  séparer,  c'est  les  perdre  tous  deux.  1 

Peut-on  faire  au  vainqueur  une  injure  plus  noire. 
Que  lui  laisser  gagner  une  telle  victoire? 

CRÉON. 

Leur  courroux  est  trop  grand... 

JOCASTE. 

Il  peut  être  adoueL 
cnÉON. 
Tous  deux  veulent  régner. 

JOCASTE. 

Ils  régneront  aussi. 

CRÉON. 

On  ne  partage  point  la  grandeur  souveraine; 

Et  ce  n'est  pas  on  bien  qu'on  quitte  et  qu'on  reprenne. 

JOCASTE. 

L'intérêt  de  l'Ëtat  leur  servira  de  loi. 

CRÉON. 

L'intérêt  de  l'État  est  de  n'avoir  qu'un  roi , 

Qui,  d'un  ordre  constant  gouvernant  ses  provinces. 

Accoutume  à  ses  lois  et  le  peuple  et  les  princes. 

conTersation  qu'il  se  «oarient  qae  le  roi  lui  a  commandé  de  venir  am 
ses  pas.  (Louis  Racinb.) 


19  LES   FRÈRES    ENNEMIS. 

Ce  règne  interrompu  de  deux  rois  différents, 
En  lai  donnant  deux  rois,  lui  donne  deux  tyrans. 
Par  un  ordre,  souvent  l'un  à  l'autre  contraire. 
Un  frère  détruiroit  ce  qu'auroit  fait  un  frère  : 
Vous  les  verriez  toujours  former  quelque  attentat. 
Et  changer  tous  les  ans  la  face  de  l'État. 
Ce  terme  limité  que  l'on  veut  leur  prescrire 
Accroît  leur  violence  en  bornant  leur  empire. 
Tous  deux  feront  gémir  les  peuples  tour  à  tour  : 
Pareils  à  ces  torrents  qui  ne  durent  qu'un  jour, 
Plus  leur  cours  est  borné,  plus  ils  font  de  ravage , 
'  Et  d'horribles  dégâts  signalent  leur  passage  *. 

JOCASTE. 

On  les  verroit  plutôt,  par  de  nobles  projets. 
Se  disputer  tous  deux  l'amour  de  leurs  sujets. 
Mais  avouez,  Créon,  que  toute  votre  peine 
C'est  de  voir  que  la  paix  rend  votre  attente  vaine. 
Qu'elle  assure  à  mes  fils  le  trône  où  vous  tendez , 
Et  va  rompre  le  piège  où  vous  les  attendez. 
Comme ,  après  leur  trépas ,  le  droit  de  la  naissance 
Fait  tomber  en  vos  mains  la  suprême  puissance. 
Le  sang  qui  vous  unit  aux  deux  princes  mes  fils 
Vous  fait  trouver  en  eux  vos  plus  grands  ennemis; 
Et  votre  ambition ,  qui  tend  à  leur  fortune , 
Vous  donne  pour  tous  deux  une  haine  commune. 
Vous  inspirez  au  roi  vos  conseils  dangereux, 
jEt  vous  en  serrez  un  pour  les  perdre  tous  deux. 

CRÉON. 

Je  ne  me  repais  point  de  pareilles  chimères  :. 
Mes  respects  pour  le  roi  sont  ardents  et  sincères, 
Et  mon  ambition  est  de  le  maintenir 
Au  trône  où  vous  croyez  que  je  veux  parvenir. 
Le  soin  de  sa  grandeur  est  le  seul  qui  m'anime; 
Je  hais  ses  ennemis,  et  c'est  là  tout  mon  crime  : 
Je  ne  m'en  cache  point.  Mais,  à  ce  que  je  voi, 
Chacun  n'est  pas  ici  criminel  comme  moi. 

JOCASTE. 

Je  suis  mère,  Créon,  et  si  j'aime  son  frère, 

La  personne  du  roi  ne  m'en  est  pas  moins  chère. 

1 .  Cette  tirade  est  d^uis  le  ffo^t  de  Corneille,  que  Racine  s'eflorçait 
alors  d'imiter.  (Geoffroy.) 


ACTE    PREMIER. 

De  lâches  courtisans  peuvent  bien  le  haïr  ; 
Mais  une  mère  enfin  ne  peut  pas  se  trahir. 

ANTIGONE. 

f  os  intérêts  ici  sont  conformes  aux  nôtres , 
Les  ennemis  du  roi  ne  sont  pas  tous  les  vôtres  { 
Créon,  vous  êtes  père,  et,  dans  ces  ennemis, 
Peut-être  songez-vous  que  vous  avez  un  fils. 
On  sait  de  quelle  ardeur  Hémon  sert  Polynice. 

CRÉON. 

Oui,  je  le  sais,  madame ,  et  je  lui  fais  justice  ; 
Je  le  dois,  en  effet,  distinguer  du  commun. 
Mais  c'est  pour  le  hair  encor  plus  que  pas  un  : 
Et  je  souhaiterois ,  dans  ma  juste  colère. 
Que  chacun  le  haït  comme  1-3  hait  son  père. 

ANTIGONE. 

Après  tout  ce  qu'a  fait  la  valeur  de  son  bras  , 

Tout  le  monde,  en  ce  point,  ne  vous  ressemble  pas. 

CRÉON. 

Je  le  vois  bien ,  madame ,  et  c'est  ce  qui  m'afQige  : 
Mais  je  sais  bien  à  quoi  sa  révolte  m'oblige  ; 
Et  tous  ces  beaux  exploits  qui  le  font  admirer, 
Cest  ce  qui  »ue  le  fait  justement  abhorrer. 
La  honte  suit  toujours  le  parti  des  rebelles  : 
Leurs  grandes  actions  sont  les  plus  criminelles  ; 
Ils  signalent  leur  crime  en  signalant  leur  bras , 
Et  la  gloire  n'est  point  où  les  rois  ne  sont  pas. 

ANTIGONE. 

Écoutez  un  peu  mieux  la  voix  de  la  nature.  ; 

OR  ÉON. 

Plus  l'offenseur  m'est  cher,  plus  je  ressens  l'injure. 

ANTIGON  E. 

Mais  un  père  à  ce  point  doit-il  être  emporté? 
Vous  avez  trop  de  haine . 

CRÉON. 

Et  vous  trop  de  bonté. 
Cest  trop  parler,  madame,  en  faveur  d'un  rebelle. 

ANTIGONE. 

L'innocence  vaut  bien  que  l'on  parle  pour  elle. 

CRÉON. 

Je  sais  ce  qui  le  rend  innocent  à  vos  yeux. 

ANTIGONE. 

Et  je  sais  quel  sujet  vous  le  rend  odieux. 


17 


18  LES   FRÈRES    ENNEMIS. 

,  CRÉON. 

1  L'amour  a  d'autres  yeux  que  le  commun  des  hommes. 

JOCASTE. 

Vous  abusez,  Créon,  de  l'état  où  nous  sommes; 

Tout  vous  semble  permis  ;  mais  craignez  mon  courroux 

Vos  libertés  enfin  retoraberoient  sur  vous. 

ANTIGONE. 

L'intérêt  du  public  agit  peu  sur  son  âme, 
Kt  l'amour  du  pays  nous  cache  une  autre  flamme. 
Je  la  sais;  mais,  Créon,  j'en  abhorre  le  cours, 
Lt  vous  ferez  bien  mieux  de  la  cacher  toujours. 

CR^ON. 

Je  le  ferai,  madame,  et  je  veux  par  avance 
Vous  épargner  encor  jusques  à  ma  présence. 
Aussi  bien  mes  respects  redoublent  vos  mépris, 
Et  je  vais  faire  place  à  ce  bienheureux  fils. 
Le  roi  m'appelle  ailleurs,  il  faut  que  j'obéisse. 
Adieu.  Faites  venir  Hémon  et  Polynice. 

JOCASTE. 

N'en  doute  pas ,  méchant ,  ils  vont  venir  tous  deux  ; 
Tous  deux  ils  préviendront  tes  desseins  malheureux. 

SCÈNE  VI. 

JOCASTE,  ANTIGONE,  OLYMPE. 

ANTIGONE. 

Le  perfide  !  A  quel  point  son  insolence  monte  ' 

JOCASTE. 

Ses  superbes  discours  tourneront  à  sa  honte. 
Bientôt,  si  nos  désirs  sont  exaucés  des  deux, 
La  paix  nous  vengera  de  cet  ambitieux. 
Mais  il  faut  se  hâter,  chaque  heure  nous  est  chère  : 
Appelons  promptement  Hémon  et  votre  frère; 
Je  suis,  pour  ce  dessein,  prête  à  leur  accorder 
Toutes  les  sûretés  qu'ils  pourront  demander. 
Et  toi ,  si  mes  malheurs  ont  lassé  ta  justice, 
Ciel ,  dispose  à  la  paix  le  cœur  de  Polynice , 
Seconde  mes  soupirs,  donne  force  à  mes  pleurs. 
Et  comme  il  faut,  enfin ,  fais  parler  mes  douleurs. 

ANTIGONE,   seule 

Et  8i  tu  prends  pitié  d'une  flamme  innocente. 


ACTE    PRBMIBB 

O  ciel,  en  ramenant  Hémon  à  son  amante. 
Ramène-le  fidèle;  et  permets,  en  ce  jour, 
Qu'en  retrouvant  l'amant  je  retrouve  l'amour'! 

FIN     DU     PRRM'.BR    ACTB 


ACTE   DEUXIEME 


SCENE  I. 

ANTIGONE,  HÉMON.     . 

HéUON. 

Quoi!  vous  me  refusez  votre  aimable  présence, 
Après  un  an.  entier  de  supplice  et  d'absence! 
Ne  m'avez-vous,  madame,  appelé  près  de  vous 
Que  pour  m'ôter  sitôt  un  bien  qui  m'est  si  doux  î 

ANTIGONE. 

Et  voulez-vous  sitôt  que  j'abandonne  un  frère? 
Ne  dois-je  pas  au  temple  accompagner  ma  mère? 
Et  dois-je  préférer,  au  gré  de  vos  souhaits , 
Le  soin  de  votre  amour  à  celui  de  la  paix? 

HÉHON. 

Madame ,  à  mon  bonheur  c'est  chercher  trop  d'obstacles  j 
Ils  iront  bien  sans  nous  consulter  les  oracles  ; 
Permettez  que  mon  cœur,  en  voyant  vos  beaux  yeux , 
De  l'état  de  son  sort  interroge  ses  dieux  '. 
Puis-je  leur  demander,  sans  être  téméraire, 
S'ils  ont  toujours  pour  moi  leur  douceur  ordinaire? 
Souffrent-ils  sans  courroux  mon  ardente  amitié? 
Et  du  mal  qu'ils  ont  fait  ont-ils  quelque  pitié? 
Durant  le  triste  cours  d'une  absence  cruelle, 
Avez-vous  souhaité  que  je  fusse  fidèle? 

1.  Ce  premier  acte  laisse  l'espoir  d'une  entrevue,  et  en  cela  il  est 
conforme  aux  règles  de  l'art;  mais  d'ailleurs  il  est  languissant ,  pro- 
lixe, pas  assez  clair,  et  se  termine  par  un  madrigal.      (Geoffroy.) 

2.  Nous  ne  dirons  rien  de  cette  galanterie  et  de  ce  style.  Le  vice 
de  l'un  et  de  l'autre  est  jugé  depuis  longtemps.  (Lararpb.) 


«0  LES    FRÈRES    ENNEMIS. 

Songiez-vous  que  la  mort  menaçoît  loin  de  vous 
Un  amant  qui  ne  doit  mourir  qu'à  vos  genoux? 
Ah!  d'un  si  bel  objet  quand  une  âme  est  blessée. 
Quand  un  cœur  jusqu'à  vous  élève  sa  pensée , 
Qu'il  est  doux  d'adorer  tant  de  divins  appas! 
Mais  aussi  que  l'on  souffre  en  ne  les  voyant  pas! 
Un  moment  loin  de  vous  me  duroit  une  année  ; 
J'aurois  fini  cent  fois  ma  triste  destinée. 
Si  je  n'eusse  songé  ,  jusques  à  mon  retour, 
Que  mon  éloignement  vous  prouvoit  mon  amour, 
Et  que  le  souvenir  de  mon  obéissance 
Pourroit  en  ma  faveur  parler  en  mon  absence; 
Et  que  pensant  à  moi  vous  penseriez  aussi 
Qu'il  faut  aimer  beaucoup  pour  obéir  ainsi. 

ANTIGONE. 

Oui ,  je  l'avois  bien  cru  qu'une  âme  si  fidèle 

Trouveroit  dans  l'absence  une  peine  cruelle; 

Et,  si  mes  sentiments  se  doivent  découvrir, 

Je  souhaitois,  Hémon,  qu'elle  vous  fît  souffrir. 

Et  qu'étant  loin  de  moi ,  quelque  ombre  d'amertume 

Vous  fît  trouver  les  jours  plus  longs  que  de  coutume. 

Mais  ne  vous  plaignez  pas  :  mon  cœur  chargé  d'ennui 

Ne  vous  souhaitoit  rien  qu'il  n'éprouvât  en  lui. 

Surtout  depuis  le  temps  que  dure  cette  guerre, 

Et  que  de  gens  armés  vous  couvrez  cette  terre. 

0  dieux!  à  quels  tourments  mon  cœur  s'est  vu  soumis, 

Voyant  des  deux  côtés  ses  plus  tendres  amis  ! 

Mille  objets  de  douleur  déchiroient  mes  entrailles  ; 

J'en  voyois  et  dehors  et  dedans  nos  murailles  ; 

Chaque  assaut  à  mon  cœur  livroit  mille  combats , 

Et  mille  fois  le  jour  je  souffrois  le  trépas. 

HÉHON. 

iMais  enfin  qu'ai-jc  fait,  en  ce  malheur  extrême , 
Que  ne  m'ait  ordonné  ma  princesse  elle-même? 
J'ai  suivi  Polynice  ;  et  vous  l'avez  voulu  : 
Vous  me  l'avez  prescrit  par  un  ordre  absolu. 
Je  lui  vouai  dès  lors  une  amitié  sincère; 
Je  quittai  mon  pays,  j'abandonnai  mon  père; 
Sur  moi,  par  ce  départ,  j'attirai  son  courroux  ; 
Et,  pour  tout  dire  enfin,  je  m'éloignai  de  vous. 

ANTIGONE. 

Je  m'en  souviens,  Hémon ,  et  je  vous  fais  justice  ; 


âCTB   tu  K 

Cest  moi  que  vous  serviez  en  servant  Polynice; 

n  m'étoit  cher  alors  comme  il  l'est  aujourd'hui. 

Et  je  prenois  pour  moi  ce  qu'on  faisoit  pour  lui. 

Nous  nous  aimions  tous  deux  dès  la  plus  tendre  enfancet 

Et  j'avois  sur  son  cœur  une  entière  puissance; 

Je  trouvois  à  lui  plaire  une  extrême  douceur. 

Et  les  chagrins  du  frère  étoient  ceux  de  la  sœur. 

Ah!  si  j'avois  encor  sur  lui  le  même  empire. 

Il  aimeroit  la  paix,  pour  qui  mon  cœur  soupire. 

Notre  commun  malheur  en  seroit  adouci  : 

Je  le  verrois,  Hémon  ;  vous  me  verriez  aussi  I 

IIÉHON. 

De  cette  affreuse  guerre  il  abhorre  l'image. 
Je  l'ai  vu  soupirer  de  douleur  et  de  rage, 
Lorsque ,  pour  remonter  au  trône  paternel , 
On  le  força  de  prendre  un  chemin  si  cruel. 
Espérons  que  le  ciel ,  touché  de  nos  misères. 
Achèvera  bientôt  de  réunir  les  frères  ; 
Puisse-t-il  rétablir  l'amitié  dans  leur  cœur. 
Et  conserver  l'amour  dans  celui  de  la  sœur! 

ANTIGONE. 

Hélas  !  ne  doutez  point  que  ce  dernier  ouvrage 

Ne  lui  soit  plus  aisé  que  de  calme""  leur  rage. 

Je  les  connois  tous  deux,  et  je  répondrois  bien 

Que  leur  cœur,  cher  Hémon,  est  plus  dur  que  le  mien. 

Mais  les  dieux  quelquefois  font  de  plus  grands  miraclei. 

SCÈNE  II. 

ANTIGONE,    HÉMCN,    OLYMPE. 

ANTIGONE. 

Hé  bien  !  apprendrons-nous  ce  qu'ont  dit  les  oracles  1 
Que  faut-il  faire? 

OLTHPB. 

Hélas! 

ANTIGONE. 

Quoi  î  qu'en  a-t-on  appris? 
Est'-ce  la  guerre,  Olympe? 

OLTMPE. 

Ah!  c'est  encore  pis! 

HÉHON. 

Quel  est  doue  ce  grand  mal  que  leur  courroux  annonce? 


2t  LES   FRERES    ENNEMIS. 

OLYMPE. 

Prince,  pour  en  juger,  écoutez  leur  réponse  : 

«  Thébains,  pour  n'avoir  plus  de  guerres, 
M  II  faut ,  par  un  ordre  fatal , 
«  Que  le  dernier  du  sang  royal 
«  Par  son  trépas  ensanglante  vos  terres.  >» 

ANTIGONE. 

0  dieux!  que  vous  a  fait  ce  sang  infortuné? 
Et  pourquoi  tout  entier  l'avez- vous  condamné? 
N'êtes-vous  pas  contents  de  la  mort  de  mon  père  î 
Tout  notre  sang  doit-il  sentir  votre  colère? 

HÉHON. 

Madame,  cet  arrêt  ne  vous  regarde  pas; 

Votre  vertu  vous  met  à  couvert  du  trépas  : 

Les  dieux  savent  trop  bien  connoître  l'innocence. 

ANTIGONE. 

Et  ce  n'est  pas  pour  moi  que  je  crains  leur  vengeance. 

Mon  innocence,  Hémon,  seroit  un  faible  appui; 

Fille  d'OEdipe,  il  faut  que  je  meure  pour  lui  *. 

Je  l'attends,  cette  mort,  et  je  l'attends  sans  plainte; 

Et,  s'il  faut  avouer  le  sujet  de  ma  crainte  , 

C'est  pour  vous  que  je  crains;  oui,  cher  Hémon,  pour  vous. 

De  ce  sang  malheureux  vous  sortez  comme  nous; 

Et  je  ne  vois  que  trop  que  le  courroux  céleste 

Vous  rendra,  comme  à  nous,  cet  honneur  bien  funeste. 

Et  fera  regretter  aux  princes  des  Thébains 

De  n'Être  pas  sortis  du  dernier  des  humains. 

HÉHON. 

Peut-on  se  repentir  d'un  si  grand  avantage  ? 
Un  si  noble  trépas  flatte  trop  mon  courage; 
Et  du  sang  de  ses  rois  il  est  beau  d'être  issu. 
Dût-on  rendre  ce  sang  sitôt  qu'on  l'a  reçu. 

ANTIGONE. 

(lé  quoi!  si  parmi  nous  on  a  fait  quelque  offense, 
Le  ciel  doit-il  sur  vous  en  prendre  la  vengeance? 
Et  n'est-ce  pas  assez  du  père  et  des  enfants. 
Sans  qu'il  aille  plus  loin  chercher  des  innocents? 
C'est  à  nous  à  payer  pour  les  crimes  des  nôtres  : 
Punissez-nous,  grands  dieux;  mais  épargnez  les  autres. 

1.  L'expression  n'est  pas  juste  :  Antigone  ne  meurt  point  pou» 
(Bdipe  qui  est  mort,  mais  à  cause  da  crime  d' Œdipe. 

(Louia  Racine.') 


ACTE    II.  t3 

Mon  père ,  chor  Hémon ,  vous  va  perdre  aujourd'hui  ; 
Et  je  vous  perds  peui-être  encore  plus  que  lui  *. 
Le  ciel  punit  sur  vous  et  sur  votre  famille, 
Et  les  crimes  du  père  et  l'amour  de  la  fille; 
Et  ce  funeste  amour  vous  nuit  encore  plus 
Que  les  crimes  d'OEdipe  et  le  sang  de  Laïus. 

HÉMON. 

Quoi  !  mon  amour,  madame?  Et  qu'a-t-il  de  funesteî 

Est-ce  un  crime  qu'aimer  une  beauté  céleste? 

Et  puisque  sans  colère  il  est  reçu  de  vous , 

En  quoi  peut- il  du  ciel  mériter  le  courroux? 

Vous  seule  en  mes  soupirs  êtes  intéressée  : 

C'est  à  vous  à  juger  s'ils  vous  ont  offensée  : 

Tels  que  seront  pour  eux  vos  arrêts  tout-puissants, 

lisseront  criminels,  ou  seront  innocents. 

Que  le  ciel  à  son  gré  de  ma  perte  dispose  *, 

J'en  chérirai  toujours  et  l'une  et  l'autre  cause. 

Glorieux  de  mourir  pour  le  sang  de  mes  rois. 

Et  plus  heureux  encor  de  mourir  sous  vos  lois.  j 

Aussi  bien  que  ferois-je  en  ce  comnHin  naufrage;?       I 

Pourrois-je  me  résoudre  à  vivre  davantage? 

En  vain  les  dieux  voudroient  différer  mon  trépas. 

Mon  désespoir  feroit  ce  qu'ils  ne  feroient  pas. 

Mais  peut-être,  après  tout,  notre  frayeur  est  vaine; 

Attendons....  Mais  voici  Polynice  et  la  reine. 

SCÈNE  III. 

JOCASTE,  POLYNICE,  ANTIGONE,    HÉMON. 

POLTNICE. 

Madame ,  au  nom  des  dieux ,  cessez  de  m'arx'èter  : 

Je  vois  bien  que  la  paix  ne  peut  s'exécuter. 

Tespérois  que  du  ciel  la  justice  infinie 

Youdroit  se  déclarer  contre  la  tyrannie , 

Et  que,  lassé  de  voir  répandre  tant  de  sang. 

Il  rendroit  à  chacun  son  légitime  rang  ; 

Mais  puisque  ouvertement  il  tient  pour  l'injustice , 

1.  La  mot  perdre  ainsi  employé  forme  ici  une  amphibologie  qui 
fend  la  phrase  obscure.  Racine  a  voulu  dire  sans  doute  :  J/on  père  sera 
Cause  de  votre  perte,  et  moi  j'en  serai  encore  plus  cause  que  lui.(F.L.) 

2.  Un  dispose  du  bien,  de  la  vie.  de  la  fortune,  mais  non  de  U 
perte.  (Gboffrot  ) 


24  LES  PRàRBS   ENNEMIS. 

Et  que  des  criminels  il  se  rend  le  complice , 
Dois-je  encore  espérer  qu'un  peuple  révolté , 
Quand  le  ciel  est  injuste  ,  écoute  l'équité  7 
Dois-je  prendre  pour  juge  une  troupe  insolente, 
D'un  fier  usurpateur  ministre  violente , 
Qui  sert  mon  ennemi  par  un  lâche  intérêt. 
Et  qu'il  anime  encor,  tout  éloigné  qu'il  est? 
La  raison  n'agit  point  sur  une  populace. 
î  De  ce  peuple  déjà  j'ai  ressenti  l'audace; 
Et,  loin  de  me  reprendre  après  m'avoir  chassé. 
Il  croit  voir  un  tyran  dans  un  prince  offensé. 
Comme  sur  lui  l'honneur  n'eut  jamais  de  puissance, 
Il  croit  que  tout  le  monde  aspire  à  la  vengeance  : 
De  ses  inimitiés  rien  n'arrête  le  cours; 
Quand  il  hait  une  fois,  il  veut  haïr  toujours. 

JOCASTE. 

Mais  s'il  est  vrai,  mon  fils,  que  ce  peuple  vous  craigne, 
Et  que  tous  les  Thébains  redoutent  votre  règne, 
Pourquoi  par  tant  de  sang  cherchez-vous  à  régner 
Sur  ce  peuple  endurci  que  rien  ne  peut  gagner? 

POLÏNICE. 

' Est-ce  au  peuple,  madame,  à  se  cho-sir  un  maître? 
Sitôt  qu'il  hait  un  roi,  doit-on  cesser  de  l'être? 
Sa  haine  ou  son  amour,  sont-ce  les  premiers  droits 
Qui  font  monter  au  trône  ou  descendre  les  rois? 
Que  le  peuple  à  son  gré  nous  craigne  ou  nous  chérisse, 
Le  sang  nous  mai  au  trône,  et  non  pas  son  caprice; 
Ce  que  le  sang  lui  donne,  il  le  doit  accepter; 
Et  s'il  n'aime  son  prince,  il  le  doit  respecter. 

JOCASTE. 

Vous  serez  un  tyran  haï  de  vos  provinces. 

POLYNICE. 

Ce  nom  ne  convient  pas  aux  légitimes  prince» 
De  ce  titre  odieux  mes  droits  me  sont  garants  . 
La  haine  des  sujets  ne  fait  pas  les  tyrans; 
Appelez  de  ce  nom  Étéocle  lui-même. 

JOCASTE. 

Il  est  aimé  de  tous. 

POLYNICE. 

C'est  un  tyran  qu'on  aime, 
Qui  par  cent  lâchetés  tâche  à  se  maintenir 
Au  rang  où  par  la  force  il  a  su  parvenir: 


ACTB    II.  23 

Et  Bon  orgueil  le  rend,  par  un  effet  contraire» 

Esclave  de  son  peuple  et  tyran  de  son  frère. 

Pour  commander  tout  seul  il  veut  bien  obéir. 

Et  se  fait  mépriser  pour  me  faire  haïr. 

Ce  n'est  pas  sans  sujet  qu'on  me  préfère  un  traître  j 

Le  peuple  aime  un  esclave  et  craint  d'avoir  un  maître 

Mais  je  croirois  trahir  la  majesté  des  rois. 

Si  je  faisois  le  peuple  arbitre  de  mes  droits  i. 

JOCASTE. 

Ainsi  donc  la  discorde  a  pour  vous  tant  de  charmes? 
Vous  lassez-vous  déjà  d'avoir  posé  les  armes? 
Ne  cesserons-nous  point,  après  tant  de  malheurs. 
Vous,  de  verser  du  sang;  moi,  de  verser  des  pleurs *î 
N'accorderez-vous  rien  aux  larmes  d'une  mère? 
Ma  fille ,  s'il  se  peut,  retenez  votre  frère  : 
Le  cruel  pour  vous  seule  avoit  de  l'amitié. 

ANTIGONE. 

Ah  !  si  pour  vous  son  âme  est  sourde  à  la  pitié , 
Que  pourrois-je  espérer  d'une  amitié  passée. 
Qu'un  long  éloignement  n'a  que  trop  effacée? 
A  peine  en  sa  mémoire  ai-je  encor  quelque  rang; 
Il  n'aime,  il  ne  se  plaît  qu'à  répandre  du  sang. 
Ne  cherchez  plus  en  lui  ce  prince  magnanime. 
Ce  prince  qui  montroit  tant  d'horreur  pour  le  crime, 
Dont  rame  généreuse  avoit  tant  de  douceur, 
Qui  respectoit  sa  mère  et  chérissoit  sa  sœur  : 
I  La  nature  pour  lui  n'est  plus  qu'une  chimère; 
Il  méconnoît  sa  sœur,  il  méprise  sa  mère; 
Et  l'ingrat ,  en  l'état  où  son  orgueil  l'a  mis. 
Nous  croit  des  étrangers,  ou  bien  des  ennemis. 

POLYNICE. 

N'imputez  point  ce  crime  à  mon  âme  affligée; 
Dites  plutôt,  ma  sœnr,  qce  vous  êtes  changée; 
Dites  que  de  mon  rang  l'injusCe  usurpateur 
M'a  su  ravir  encor  ran.:tié  de  ma  sœur. 
Je  vous  connois  toujours  ei  suis  toujours  le  même. 

ANTIGONE. 

tst-ce  m'aimer,  cruel,  autant  que  je  vous  aime, 

1.  Ce  morceau,  d'une  égale  force  de  pensée  et  d'expression,  eft  j 
absolument  dans  le  goût  de  Corneille.  (Laharpb.) 

2.  Cette  antithèse  d«  iLôleur  «emble   déplacée  dans  la  bouche 
â'uae  mère.  (F,  x.,) 


t6  LES    FRERES    ENNEMIS. 

Que  d'être  inexorable  à  mes  tristes  soupirs, 
Et  m'exposer  encore  à  tant  de  déplaisirs? 

POLYNICE. 

ais  vous-même ,  ma  sœur,  est-ce  aimer  votre  frère, 
ue  de  lui  faire  ici  cette  injuste  prière, 
A  me  vouloir  ravir  le  sceptre  de  la  main? 
Dieux!  qu'est-ce  qu'Étéocle  a  de  plus  inhumain? 
C'est  trop  favoriser  un  tyran  qui  m'outrage. 

A  \  T  I  G  o  \  E. 

Non,  non,  vos  intérêts  me  touchent  davantage. 

Ne  croyez  pas  mes  pleurs  perfides  à  ce  point; 

Avec  vos  ennemis  ils  ne  conspirent  point. 

Cette  paix  que  je  veux  me  seroit  un  supplice, 

S'il  en  devoit  coûter  le  sceptre  à  Polynice  ; 

Et  l'unique  faveur,  mon  frère,  où  je  prétends. 

C'est  qu'il  me  soit  permis  de  vous  voir  plus  longtemps. 

Seulement  quelques  jours  souffrez  que  l'on  vous  v^ie. 

Et  donnez-nous  le  temps  de  chercher  quelque  voie 

Qui  puisse  vous  ren\ettre  au  rang  de  vos  aïeux , 

Sans  que  vous  répandiez  un  sang  si  précieux. 

Pouvez-vous  refuser  cette  grâce  légère 

Aux  larmes  d'une  sœur,  aux  soupirs  d'une  mère? 

JOCASTE. 

Mais  quelle  crainte  encor  vous  peut  inquiéter? 
Pourquoi  si  promptement  voulez-vous  nous  quitter? 
Quoi  !  ce  jour  tout  entier  n'est-il  pas  de  la  trêve? 
Dès  qu'elle  a  commencé,  faut-il  qu'elle  s'achève? 
Vous  voyez  qu'Ktéocle  a  mis  les  armes  bas  ; 
Il  veut  que  je  vous  voie,  et  vous  ne  voulez  pas. 

ANTIGONE. 

Oui,  mon  frère,  il  n'est  pas  comme  vous  inflexible  : 
Aux  larmes  de  sa  mère  il  a  paru  sensible; 
Nos  pleurs  ont  désarmé  sa  colère  aujourd'hui. 
Vous  l'appelez  cruel ,  vous  l'êtes  plus  que  lui. 

HÉMON. 

Seigneur,  rien  ne  vous  presse;  et  vous  pouvez  sans  peine 

Laisser  agir  encor  la  princesse  et  la  reine  . 

Accordez  to'jt  ce  jour  à  leur  pressant  désir  ; 

Voyous  si  leur  dessein  ne  pourra  réussir. 

Ne  donnez  pas  la  joie  au  prince  votre  frère 

De  dire  que,  sans  vous,  la  paix  se  pouvoit  faire. 

Vous  aurez  satisfait  une  mère,  une  soeur, 


Et  vous  aurez  surtout  satisfait  vot;  e  honneur. 
Mais  que  veut  ce  soldat?  Son  ame  est  toute  *  émue  I 

SCÈNE   IV. 

JOCASTE,  POLYNICE,  ANTIGONE,  HÉMON, 

t'N    SOLDAT. 

LE  SOLDAT,  à  Polynice. 
Seigneur,  on  est  aux  mains,  et  la  trêve  est  rompue  : 
Créon  et  les  Thébains ,  par  ordre  de  leur  roi , 
Attaquent  votre  armée  et  violent  leur  foi. 
Le  brave  Hippomédon  s'efforce,  en  votre  absence, 
De  soutenir  leur  choc  de  toute  sa  puissance. 
Par  son  ordre,  seigneur,  je  vous  viens  avertir. 

POLYNICE. 

Ah  !  les  traîtres  !  Allons ,  Hémon ,  il  faut  sortir. 

(A  la  reine.) 
Madame,  vous  voyez  comme  il  tient  sa  parole  : 
Mais  il  veut  le  combat ,  il  m'attaque  ;  et  j'y  vole. 

JOCASTE. 

Polynice!  Mon  fils!...  Mais  il  ne  m'entend  plus  : 
Aussi  bien  que  mes  pleurs,  mes  cris  sont  superflu». 
Chère  Antigone,  allez,  courez  à  ce  barbare  : 
Du  moins  allez  prier  Hémon  qu'il  les  sépare. 
La  force  m'abandonne  et  je  n'y  puis  courir  ; 
Tout  ce  que  je  puis  faire,  hélas!  c'est  de  mourir. 

1.  Racine  a  écrit  toute.  La  distinction  de  tout,  employé  comme 
adjectif  ou  comme  adverbe,  n'avait  pas  encore  été  faite.  (  Geoffroy ,) 


riM    DO    DBUXlàKB    ACTB. 


LES  FRÈRES    ENNEMIS. 


ACTE  TROISIEME 
SCÈNE  I. 

JOCASTË,  OLYMPE. 

JOCASTE. 

Olympe,  va- t'en  voir  ce  funeste  spectacle; 
Va  voir  si  leur  fureur  n'a  point  trouvé  d'obstacle, 
Si  rien  n'a  pu  toucher  l'un  ou  l'autre  parti. 
On  dit  qu'à  ce  dessein  Ménécée  est  sorti. 

OLYMPE. 

Je  ne  sais  quel  dessein  animoit  son  courage  ; 
Une  héroïque  ardeur  brilloit  sur  son  visage; 
Mais  vous  devez,  madame,  espérer  jusqu'au  bout, 

JOCASTE. 

Va  tout  voir,  chère  Olympe ,  et  me  viens  dire  tout 
Éclaircis  promptement  ma  triste  inquiétude. 

OLYMPE. 

Mais  vous  dois-je  laisser  en  cette  solitude? 

JOCASTE. 

Va  :  je  veux  être  seule  en  l'état  où  je  suis. 
Si  toutefois  on  peut  l'être  avec  tant  d'ennuis! 

SCÈNE  IL 

JOCASTE. 

Dureront-ils  toujours  ces  ennuis  si  funestes? 
N'épuiseront-ils  point  les  vengeances  célestes? 
Me  feront-ils  souffrir  tant  de  cruels  trépas  i, 
Sans  jamais  au  tombeau  précipiter  mes  pas? 
O  «iel,  que  tes  rigueurs  seroient  peu  redoutables^ 
Si  la  foudre  d'abord  accabloit  les  coupables! 
Et  que  tes  châtiments  paroissent  infinis , 
Quand  tu  laisses  la  vie  à  ceux  que  tu  punis! 
Tu  ne  l'ignores  pas,  depuis  le  jour  infâme 
Où  de  mon  propre  fils  je  me  trouvai  la  femme, 

1.  L'auteur  n'a  emiilojré  aue  cette  seule  fois  le  mot  tripat  w 
pluriel.  {Ami  IIartih.) 


Le  moindre  des  tourments  que  mon  cœur  a  souffeits 
Égale  tous  les  maux  que  l'on  souffre  aux  enfers. 
Et  toutefois,  ô  dieux  ,  un  crime  involontaire 
Devoit-il  attirer  toute  votre  colère? 
Le  connaissois-je,  hélas!  ce  fils  infortuné? 
Vous-mêmes  dans  mes  bras  vous  l'avez  amené. 
C'est  vous  dont  la  rigueur  m'ouvrit  ce  précipice. 
Voilà  de  ces  grands  dieux  la  suprême  justice  ! 
Jusques  au  bord  du  crime  ils  conduisent  nos  pas  ; 
Ils  nous  ie  font  commettre ,  et  ne  l'excusent  pas  ! 
Prennent-ils  donc  plaisir  à  faire  des  coupables, 
Afin  d'en  faire  après  d'illustres  misérables  ? 
Et  ne  peuvent-ils  point,  quand  ils  sont  en  courroux. 
Chercher  des  criminels  à  qui  le  crime  est  doux  ? 

SCÈNE  III. 

lOCASTE,  ANTIGONE. 

JOCASTE, 

Hé  bien!  en  est-ce  fait?  L'un  ou  l'autre  perfide 
Vient-il  d'exécuter  son  noble  parricide? 
Parlez,  parlez,  ma  fille. 

ANTIGONE. 

Ah  !  madame ,  en  effet 
L'oracle  est  accompli ,  le  ciel  est  satisfait. 

JOCASTE. 

Quoi  !  mes  deux  fils  sont  morts  ! 

ANTIGONE. 

Un  autre  sang,  madamei 
Rend  la  paix  à  l'État,  et  le  calme  à  votre  âme; 
Un  sang  digne  des  rois  dont  il  est  découlé , 
Un  héros  pour  l'État  s'est  lui-même  immolé. 
Je  courois  pour  fléchir  Hémon  et  Polynice  ; 
Ils  étoient  déjà  loin ,  avant  que  je  sortisse  : 
Ils  ne  m'entendoient  plus;  et  mes  cris  douloureux 
Vainement  par  leur  nom  les  rappeloient  tous  deux. 
Ils  ont  tous  deux  volé  vers  le  champ  de  bataille; 
Et  moi ,  je  suis  montée  au  haut  de  la  muraille, 
D'où  le  peuple  étonné  regardoit,  comme  moi. 
L'approche  d'un  combat  qui  le  glaçoit  d'effroi. 
A  cet  instant  fatal,  le  dernier  de  nos  princes, 
L'honneur  de  notre  sang,  l'espoir  de  nos  provinces, 

8. 


80  LES   FRÈRES   ENNEMIS. 

Ménécée,  en  un  mot,  digne  frère  d'Hémon, 
Et  trop  indigne  aussi  d'être  fils  de  Créon  , 
De  l'amour  du  pays  montrant  son  âme  atteinte. 
Au  milieu  des  deux  camps  s'est  avancé  sans  crainte; 
Et  se  faisant  ouir  de*  Grecs  et  des  Thébains  : 
«  Arrêtez,  a-t-il  dit,  arrêtez,  inhumains  1  » 
Ces  mots  impérieux  n'ont  point  trouvé  d'obstacle  : 
Les  soldats ,  étonnés  de  ce  nouveau  spectacle , 
De  leur  noire  fureur  ont  suspendu  le  cours; 
Et  ce  prince  aussitôt  poursuivant  son  discours  r 
«  Apprenez,  a-t-il  dit,  l'arrêt  des  destinées, 
«  Par  qui  vous  allez  voir  vos  misères  bornées. 
«  Je  suis  le  dernier  sang  de  vos  rois  descendu, 
«  Qui  par  l'ordre  des  dieux  doit  être  répandu. 
«  Recevez  donc  ce  sang  que  ma  main  va  répandre; 
«  Et  recevez  la  paix  où  vous  n'osiez  prétendre.  » 
Il  sre  tait,  et  se  frappe  en  achevant  ces  mots; 
Et  les  Thébains ,  voyant  expirer  ce  héros , 
Comme  si  leur  salut  devenoit  leur  supplice, 
Regardent  en  tremblant  ce  noble  sacrifice. 
Tai  vu  le  triste  Hémon  abandonner  son  rang 
Pour  venir  embrasser  ce  frère  tout  en  sang. 
Créon,  à  son  exemple,  a  jeté  bas  les  armes. 
Et  vers  ce  fils  mourant  est  venu  tout  en  larmes  ; 
Et  l'un  et  l'autre  camp ,  les  voyant  retirés , 
Ont  quitté  le  combat  et  se  sont  séparés; 
Et  moi,  le  cœur  tremblant  et  l'âme  toute  émue. 
D'un  si  funeste  objet  j'ai  détourné  la  vue, 
De  ce  prince  admirant  l'héroiifue  fureur. 

J0CA5TE. 

Comme  vous,  je  l'admire  et  j'tjn  frémis  d'horreur. 
Est-il  possible,  6  dieux,  qu'après  ce  grand  miracle 
Le  repos  des  Thébains  trouve  encor  quelque  obstacle? 
Cet  illustre  trépas  ne  peut-il  vous  calmer. 
Puisque  même  mes  fils  s'en  laissent  désarmer? 
La  refuserez-vous ,  cette  noble  victime  ? 
Si  la  vertu  vous  touche  autant  que  fait  le  crime , 
Si  vous  donnez  les  prix  comme  vous  punissez  , 
Quels  crimes  par  ce  sang  ne  seront  effacés  î 

ANTIGONE. 

Oui ,  oui ,  cette  vertu  sera  récompensée  ; 

Les  dieux  sont  trop  payés  du  san)$  de  Ménécée  | 


ACTE    III. 

Et  le  sang  d'uii  héros  auprès  des  immortels 
Vaut  seul  plus  que  celui  de  mille  criminel». 

J  oc  A  s  TE. 

Connoissez  mieux  du  ciel  la  vengeance  fatale  : 

Toujours  à  ma  douleur  il  met  quelque  intervalle  ; 

Mais,  hélas!  quand  sa  main  semble  me  secourir, 

C'est  alors  qu'il  s'apprête  à  me  faire  périr. 

Il  a  mis,  cette  nuit,  quelque  fin  à  mes  larmes. 

Afin  qu'à  mon  réveil  je  visse  tout  en  armes. 

S'il  me  flatte  aussitôt  de  quelque  espoir  de  paiv. 

Un  oracle  cruel  me  l'ôte  pour  jamais. 

11  m'amène  mon  fils;  il  veut  que  je  le  voie; 

Mais,  hélas!  combien  cher  me  vend-il  cette  joie  I 

Ce  fils  est  insensible  et  ne  m'écoute  pas; 

Et  soudain  il  me  l'ôte  et  l'engage  aux  combats. 

Ainsi,  toujours  cruel ,  et  toujours  en  colère, 

Il  feint  de  s'apaiser,  et  devient  plus  sévère  ; 

Il  n'interrompt  ses  coups  que  pour  les  redoubler. 

Et  retire  son  bras  pour  me  mieux  accabler. 

ANTIGONE. 

Madame ,  espérons  tout  de  ce  dernier  miracle. 

JOCASTE. 

La  haine  de  mes  fils  est  un  trop  grand  obstacle. 
Polynice  endurci  n'écoute  que  ses  droits  ; 
Du  peuple  et  de  Créon  l'autre  écoute  la  voix , 
Oui,  du  lâche  Créon  !  Cette  âme  intéressée 
Nous  ravit  tout  le  fruit  du  sang  de  Ménécée  : 
En  vain  pour  nous  sauver  ce  grand  prince  se  perd , 
Le  père  nous  nuit  plus  que  le  fils  ne  nous  sert. 
De  deux  jeunes  héros  cet  infidèle  père... 

ANTIGONE. 

Ah  !  le  Toici ,  madame ,  avec  le  roi  mon  frère. 
SCÈNE  IV. 

JOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, CRÉON 

J0CA5TE. 

Mon  fils,  c'est  donc  ainsi  que  l'on  garde  sa  foi? 

ÉTÉOCLE. 

Madame ,  ce  combat  n'est  point  venu  de  moi, 

Mais  de  quelques  soldats,  tant  d'Argos  que  des  nôtres, 

Qui ,  s'étant  querellés  les  uns  avec  les  autres , 


M  LES   FRËRHS    ENNEMIS. 

Ont  insensiblement  tout  le  corps  ébranlé  , 

Et  fait  un  grand  combat  d'un  simple  démêlé. 

La  bataille  sans  doute  alloit  ctre  cruelle , 

Et  son  événement  vidoit  notre  querelle ,  r. 

Quand  du  fils  de  Créon  l'héroïque  trépas  >c-wX 

De  tous  les  combattants  a  retenu  le  bras. 

Ce  prince,  le  dernier  de  la  race  royale, 

S'est  appliqué  des  dieux  la  réponse  fatale  ; 

Et  lui-même  à  la  mort  il  s'est  précipité , 

De  l'amour  du  pays  noblement  transporté. 

JOCASTE. 

Ah  !  si  le  seul  amour  qu'il  eût  pour  sa  patrie 

Le  rendit  insensible  aux  douceurs  de  la  vie, 

Mon  fils,  ce  même  amour  ne  peut-il  seulement 

De  votre  ambition  vaincre  l'emportement? 

Un  exemple  si  beau  vous  invite  à  le  suivre. 

Il  ne  faudra  cesser  de  régner  ni  de  vivre  : 

Vous  pouvez,  en  cédant  un  peu  de  votre  rang. 

Faire  plus  qu'il  n'a  fait  en  versant  tout  son  sang; 

n  ne  faut  que  cesser  de  haïr  votre  frère  ; 

Vous  ferez  beaucoup  plus  que  sa  mort  n'a  su  faire. 

0  dieux  !  aimer  un  frère  est-ce  un  plus  grand  effort 

Que  de  haïr  la  vie  et  courir  à  la  mort  ? 

Et  doit-il  être  enfin  plus  facile  en  un  autre 

De  répandre  son  sang,  qu'en  vous  d'aimer  le  vôtre î 

ÉTÉOCLE. 

Son  illustre  vertu  me  charme  comme  vous, 
Et  d'un  si  beau  trépas  je  suis  même  jaloux. 

;  Et  toutefois,  madame,  il  faut  que  je  vous  die' 

(  Qu'un  trône  est  plus  pénible  à  quitter  que  la  vie  : 
La  gloire  bien  souvent  nous  porte  à  la  haïr  ; 
Mais  peu  de  souverains  font  gloire  d'obéir. 

I  Les  dieux  vouloieat  son  sang,  et  ce  prince  sans  crima 

!Ne  pouvoit  à  l'État  refuser  sa  victime; 
Mais  ce  même  pays  qui  demandoit  son  sang 
Demande  que  je  règne  et  m'attache  à  mon  rang. 
Jnsqu'à  ce  qu'il  m'en  ôte,  il  faut  que  j'y  demeure  : 
Il  n'a  qu'à  prononcer,  j'obéirai  sur  l'heure  ; 
Et  Thèbes  me  verra,  pour  apaiser  son  sort, 
Et  descendre  du  trône ,  et  courir  à  la  mort. 

1.  Dit  pour  dis«.  Licenca  poétique  iu  tempe. 


ACTE  III.  sa 

CRÉON. 

Ah!  Ménécée  est  mort,  le  ciel  n'en  veut  point  d'autre  : 
Laissez  couler  son  sang  sans  y  mêler  le  vôtre; 
Et,  puisqu'il  l'a  versé  pour  nous  donner  la  paix. 
Accordez-la,  seigneur,  à  nos  justes  souhaits. 

ÉTÉOCLE. 

Hé  quoi!  môme  Créon  pour  la  paix  se  déclare t 

CRÉON. 

Pour  avoir  trop  aimé  cette  guerre  barbare, 
Vous  voyez  les  malheurs  où  le  ciel  m'a  plongé  t 
Mon  fils  est  mort,  seigneur. 

ÉTÉOCLE. 

Il  faut  qu'il  soit  vengé. 

CRÉON. 

Sur  qui  me  vengerois-je  en  ce  malheur  extrêmeî 

ÉTÉOCLE. 

Vos  ennemis,  Créon ,  sont  ceux  de  Thèbes  môme; 
Vengez-la,  vengez-vous. 

CRÉON. 

Ah  !  dans  ses  ennemis 
Je  trouve  votre  frère ,  et  je  trouve  mon  fils  ! 
Dois-je  verser  mon  sang  ou  répandre  le  vôtre? 
Et  dois-je  perdre  un  fils  pour  en  venger  un  autre? 
Seigneur,  mon  sang  m'est  cher,  le  vôtre  m'est  sacré. 
Serai-je  sacrilège  ou  bien  dénaturé  ? 
Souillerai-je  ma  main  d'un  sang  que  je  révère? 
Serai-je  parricide  afin  d'être  bon  père? 
On  si  cruel  secours  ne  me  peut  soulager, 
Et  ce  seroit  me  perdre  au  lieu  de  me  venger. 
Tout  le  soulagement  où  ma  douleur  aspire , 
C'est  qu'au  moins  mes  malheurs  servent  à  votre  empire. 
Je  me  consolerai,  si  ce  fils  que  je  plains 
Assure  par  sa  mort  le  repos  des  Thébains. 
Le  ciel  promet  la  paix  au  sang  de  Ménécée; 
Achevez-la,  seigneur,  mon  fils  l'a  commencée; 
Accordez-lui  ce  prix  qu'il  en  a  prétendu, 
Et  que  son  sang  en  vain  ne  soit  pas  répandu. 

JOCASTE. 

Non ,  puisqu'à  nos  malheurs  vous  devenez  sensible. 
Au  sang  de  Ménécée  il  n'est  rien  d'impossible. 
Que  Thèbes  se  rassure  après  ce  grand  efi'ort  : 
Puisqu'il  chance  votre  àme,  il  changera  son  sort 


34  LES   FRÈRES    ENNEMIS. 

La  paix  dès  ce  moment  n'est  plus  désespérée  : 
Puisque  Créon  la  veut,  je  la  tiens  assurée. 
Bientôt  ces  cœurs  de  fer  se  verront  adoucis  : 
Le  vainqueur  de  Créon  peut  bien  vaincre  mes  fik. 

(A  Étéocle.) 
Qu'un  si  grand  changement  vous  désarme  et  vous  toucbei 
Quittez,  mon  fils,  quittez  cette  haine  farouche; 
Soulagez  une  mère,  et  consolez  Créon; 
Rendez-moi  Polynice,  et  lui  rendez  Hémon. 

ÉTÉOCLE. 

Mais  enfin  c'est  vouloir  que  je  m'impose  un  maître. 
Vous  ne  l'ignorez  pas,  Polynice  veut  l'être; 
Il  demande  surtout  le  pouvoir  souverain , 
Et  ne  veut  revenir  que  le  sceptre  à  la  main. 

SCÈNE   V. 

JOGASTE,  ÉTÉOCLE,  ANTIGONE,  CRÉON,  ATTALE. 

ATTALE,  à  Étéocle. 
Pf«lynice,  seigneur,  demande  une  entrevue; 
C.  est  ce  que  d'un  héraut  nous  apprend  la  venue. 
Il  vous  offre ,  seigneur,  ou  de  venir  ici , 
Ou  d'attendre  en  son  camp. 

CRÉON. 

Peut-être  qu'adouci 
Il  songe  à  terminer  une  guerre  si  lente, 
Et  son  ambition  n'est  plus  si  violente. 
Par  ce  dernier  combat  il  apprend  aujourd'hui 
Que  vous  êtes  au  moins  aussi  puissant  que  lui. 
Les  Grecs  mêmes  sont  las  de  servir  sa  colère  ; 
Et  j'ai  su,  depuis  peu,  que  le  roi  son  beau-père. 
Préférant  à  la  guerre  un  solide  repos. 
Se  réserve  Mycène ,  et  le  fait  roi  d'Argos. 
Tout  courageux  qu'il  est,  sans  doute  il  ne  souhaite 
Que  de  faire  en  effet  une  honnête  retraite. 
Puisqu'il  s'offre  à  vous  voir,  croyez  qu'il  veut  la  paix. 
Ce  jour  la  doit  conclure  ou  la  rompre  à  jamais. 
Tâchez  dans  ce  dessein  de  l'affermir  vous-même, 
Et  lui  promettez  tout,  hormis  le  diadème. 

ÉTÉOCLE. 

Hormis  le  diadème  il  ne  demande  rien. 


ACTB    III.  35 

JOCASTE. 

Hais  voyez-le  du  moins. 

CRéON. 

Oni ,  puisqu'il  le  vent  bien  t 
Vous  ferez  plus  tout  seul  que  nous  ne  saurions  fairei 
El  le  sang  reprendra  son  empire  ordinaire. 

ÉTÉOCLE. 

Allons  donc  le  chercher. 

JOCASTE. 

Mon  fils,  an  nom  des  dieux. 
Attendez-le  plutôt,  voyez-le  dans  ces  lieux. 

ÉTÉOCLE. 

Eh  bien  !  madame,  eh  bien  !  qu'il  vienne,  et  qu'on  lui  donne 

Toutes  les  sûretés  qu'il  faut  pour  sa  personne  ! 

Allons. 

ANTICONE. 

Ah!  si  ce  jour  rend  la  paix  aux  Thébains, 
Elle  sera ,  Créon ,  l'ouvrage  de  vos  mains. 

SCÈNE   VI. 

CRÉON,   ATTALE. 

CRÉON. 

L'intérêt  des  Thébains  n'est  pas  ce  qui  vous  touch», 
Dédaigneuse  princesse;  et  cette  âme  farouche, 
Qui  semble  me  flatter  après  tant  de  mépris , 
Songe  moins  à  la  paix  qu'au  retour  de  mon  fils. 
Mais  nous  verrons  bientôt  si  la  fière  Antigone 
Aussi  bien  que  mon  cœur  dédaignera  le  trône; 
Nous  verrons ,  quand  les  dieux  m'auront  fait  votre  roi , 
Si  ce  fils  bienheureux  l'emportera  sur  moi. 

ATTALE. 

Et  qui  n'admireroit  un  changement  si  rare  1 
Créon  même ,  Créon  pour  la  paix  se  déclare  ! 

CRÉON. 

Tu  crois  donc  que  la  paix  est  l'objet  de  mes  soins  ? 

ATTALE. 

Oui,  je  le  crois,  seigneur,  quand  j'y  pensois  le  moinsi 
Et  voyant  qu'en  effet  ce  beau  soin  vous  anime, 
J'admire  à  tous  moments  cet  efTort  magnanime 
Qui  vous  fait  mettre  enfin  votre  haine  au  tombeau. 
Ménécée,  en  mourant,  n'a  rien  fait  de  plus  beau. 


36  LES  FRÈRES   ENNEMIS. 

Et  qui  peut  immoler  sa  haine  à  sa  patrie 
Lui  pourroit  bien  aussi  sacrifier  sa  vie. 

CRÉON. 

Ahl  sans  doute,  qui  peut  d'un  généreux  effort 
Aiiùer  son  ennemi  peut  bien  aimer  la  mort. 
Quoi!  je  négligerois  le  soin  de  ma  vengeance, 
Et  de  mon  ennemi  je  prendrois  la  défense! 
De  la  mort  de  mon  fils  Polynice  est  l'auteur. 
Et  moi  je  deviendrois  son  liche  protecteur! 
Quand  je  renoncerois  à  cette  haine  extrême, 
Pourrois-je  bien  cesser  d'aimer  le  diadème? 
Non ,  non  :  tu  me  verras ,  d'une  constante  ardeur. 
Haïr  mes  ennemis  et  chérir  ma  grandeur. 
Le  trône  fit  toujours  mes  ardeurs  les  plus  chères  : 
Je  rougis  d'obéir  où  régnèrent  mes  pères  ; 
Je  brûle  de  me  voir  au  rang  de  mes  aïeux , 
Et  je  l'envisageai  dès  que  j'ouvris  les  yeux. 
Surtout  depuis  deux  ans,  ce  noble  soin  m'inspire; 
Je  ne  fais  point  de  pas  qui  ne  tende  à  l'empire  : 
Des  princes  mes  neveux  j'entretiens  la  fureur, 
Et  mon  ambition  autorise  la  leur. 
D'Étéocle  d'abord  j'appuyai  l'injustice; 
Je  lui  fis  refuser  le  trône  à  Polynice. 
Tu  sais  que  je  pensois  dès-lors  à  m'y  placer; 
Et  je  l'y  mis,  Attale,  afin  de  l'en  chasser. 

ATT  A  LE. 

Mais,  seigneur,  si  la  guerre  eut  pour  vous  tant  de  charmes. 
D'où  vient  que  de  leurs  mains  vous  arrachez  les  armes? 
Et  puisque  leur  discorde  est  l'objet  de  vor,  vœux, 
Pourquoi ,  par  vos  conseils,  vont-ils  se  voir  tous  deusî 

CRÉON. 

Plus  qu'à  mes  ennemis  la  guerre  m'est  mortelle. 
Et  le  courroux  du  ciel  me  la  rend  trop  cruelle  : 
Il  s'arme  contre  moi  de  mon  propre  dessein  ; 
Il  se  sert  de  mon  bras  pour  me  percer  le  sein. 
La  guerre  s'allumoit,  lorsque,  pour  mon  supplice» 
Hémon  m'abandonna  pour  servir  Polynice; 
Les  deux  frères  par  moi  devinrent  ennemis  ; 
Et  je  devins,  Attale,  ennemi  de  mon  fils. 
Enfin,  ce  même  jour,  je  fais  rompre  la  trêve, 
rexcite  le  soldat,  tout  le  camp  se  soulève, 
On  se  bat;  et  voilà  qu'un  fils  désespéré 


ACTE     Ili.  ;J7 

Slourt,  et  rompt  un  combat  que  j'ai  tant  préparé. 

Mais  il  me  reste  un  fils;  et  je  sens  que  je  l'aime 

l'out  rebelle  qu'il  est,  et  tout  mon  rival  môme. 

Sans  le  perdre,  je  reux  perdre  mes  ennemis. 

11  m'en  coûteroit  trop ,  s'il  m'en  coûtoit  deux  fils. 

Des  deux  princes,  d'ailleurs  «  la  haine  est  trop  puissante 

Ne  crois  pas  qu'à  la  paix  jamais  elle  consente. 

Moi-même  je  saurai  si  bien  l'envenimer. 

Qu'ils  périront  tous  deux  plutôt  que  de  s'aimer, 
'■  Les  autres  ennemis  n'ont  que  de  courtes  haines; 

Mais  quand  de  la  nature  on  a  brisé  les  chaînes. 

Cher  Attale,  il  n'est  rien  qui  puisse  réunir 
,  Ceux  que  des  nœuds  si  forts  n'ont  pas  su  retenir  : 
1  L'on  hait  avec  excès  lorsque  l'on  hait  un  frère. 

Mais  leur  éloignement  ralentit  leur  colère  : 

Quelque  haine  qu'on  ait  contre  un  fier  ennemi. 

Quand  il  est  loin  de  nous,  on  la  perd  à  demi. 

Ne  félonne  donc  plus  si  je  veux  qu'ils  se  voient  : 

Je  veux  qu'en  se  voyant  leurs  fureurs  se  déploient; 

Que  rappelant  leur  haine ,  au  lieu  de  la  chasser, 
,  Us  s'étouffent,  Attale,  en  voulant  s'embrasser*. 

ATTALE. 

/  Vous  n'avez  plus ,  seigneur,  à  craindre  que  vous-même  t 
I  On  porte  ses  remords  avec  le  diadème. 

CRÉON. 

Quand  on  est  sur  le  trône,  on  a  bien  d'autres  soinsj 

Et  les  remords  sont  ceux  qui  nous  pèsent  le  moins. 

Du  plaisir  de  régner  une  âme  possédée 

De  lout  le  temps  passé  détourne  son  idée  ; 

Et  de  tout  autre  objet  un  esprit  éloigné 

Croit  n'avoir  point  vécu  tant  qu'il  n'a  point  régné. 

Mais  allons.  Le  remords  n'est  pas  ce  qui  me  touche, 

Et  je  n'ai  plus  un  cœur  que  le  crime  effarouche  :  ^A^^'   ' 

Tous  les  premiers  forfaits  coûtent  quelques  efforts;    \t^  '.  /  yytJf^' 

Mais,  Attale,  on  commet  les  seconds  sans  remords.       ,  *^  W 

'.  C'est  là  le  germe  de  ce  vers  excellent  que  Racine  mit  depiu»  '  i^^^ 
dans  la  bouche  de  Néron  : 

J'embrasse  mon  rira],  mais  cV«t  pour  l'ëtouflir.    1 

1 

riN    ou    TKOISlàMK    ACTS. 


LES    FRÈRES    ENNEMIS. 


ACTE   QUATRIÈME 
SCÈNE  I. 

ÉTÉOCLE,   CRÉON. 

ÉTÉOCLE. 

Oui,  Créon,  c'est  ici  qu'il  doit  bientôt  se  rendre; 
Et  tous  deux  en  ce  lieu  nous  le  pouvons  attendre. 
Nous  verrons  ce  qu'il  veut;  mais  je  répondrois  bien 
Que  par  cette  entrevue  on  n'avancera  rien. 
Je  connois  Polynice  et  son  humeur  altière; 
Je  sais  bien  que  sa  haine  est  encor  tout  entière; 
Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  en  arrêter  le  cours? 
Et,  pour  moi,  je  sens  bien  que  je  le  hais  toujours. 

en  ÉoiN. 
Mais  s'il  vous  cède  enfin  la  grandeur  souveraine, 
Vous  devez,  ce  me  semble,  apaiser  votre  haine. 

F.TéOCLE. 

Je  ne  sais  si  mon  cœur  s'apaisera  jamais  : 

Ce  n'est  pas  son  orgueil,  c'est  lui  seul  que  je  hais. 

Nous  avons  l'un  et  l'autre  une  haine  obstinée; 

Elle  n'est  pas,  Créon,  l'ouvrage  d'une  année; 

nile  est  née  avec  nous;  et  sa  noire  fureur, 

Aussitôt  que  la  vie,  entra  dans  notre  cœur. 

Nous  étions  ennemis  dès  la  plus  tendre  enfance  ; 

Que  dis-je!  nous  l'étions  avant  notre  naissance. 

Triste  et  fatal  effet  d'un  sang  incestueux! 

Pendant  qu'un  même  sein  nous  renfermoit  tous  deux, 

Dans  les  flancs  de  ma  mère  une  guerre  intestine 

De  nos  divisions  lui  marqua  l'origine. 

Elles  ont,  tu  le  sais,  paru  dans  le  berceau. 

Et  nous  suivront  peut-être  encor  dans  le  tombeau. 

On  diroit  que  le  ciel,  par  un  arrêt  funeste. 

Voulut  de  nos  parents  punir  ainsi  l'inceste; 

Et  que  dans  notre  sang  il  voulut  mettre  au  jour 

Tout  ce  qu'ont  de  plus  noir  et  la  haine  et  l'amour. 

Et  maintenant,  Créon,  que  j'attends  sa  venue, 

Ne  crois  pas  que  pour  lui  ma  haine  diminue; 


Plus  il  approche,  et  plus  il  me  semble  odieui; 
Et  sans  doute  il  faudra  qu'elle  éclate  à  ses  yeux. 
J'aurois  même  regret  qu'il  me  quittât  l'empire  : 
Il  faut,  il  faut  qu'il  fuie,  et  non  qu'il  se  retire. 
Je  ne  veux  point,  Créon  ,  le  haïr  à  moitié; 
Et  je  crains  son  courroux  moins  que  son  amitié. 
Je  veux,  pour  donner  cours  à  mon  ardente  haine, 
Que  sa  fureur  au  moins  autorise  la  mienne; 
Et  puisqu'enfin  mon  cœur  ne  sauroit  se  trahir. 
Je  veux  qu'il  me  déteste,  afin  de  le  haïr. 
Tu  verras  que  sa  rage  est  encore  la  même. 
Et  que  toujours  son  cœur  aspire  au  diadème; 
Qu'il  m'abhorre  toujours,  et  veut  toujours  régnnr; 
Et  qu'on  peut  bien  le  vaincre,  et  non  pas  le  gagner. 

CRÉON. 

Domptez-le  donc,  seigneur,  s'il  demeure  inflexible. 

Quelque  fier  qu'il  puisse  être,  il  n'est  pas  invincible; 

El  puisque  la  raison  ne  peut  rien  sur  son  cœur, 

Éprouvez  ce  que  peut  un  bras  toujours  vainqueur. 

Oui,  quoique  dans  la  paix  je  trouvasse  des  charmes, 

Je  serai  le  premier  à  reprendre  les  armes  ; 

Et  si  je  demandois  qu'on  en  rojnpîtle  cours. 

Je  demande  encor  plus  que  vous  régniez  toujours. 

Que  la  guerre  s'enflamme  et  jamais  ne  finisse. 

S'il  faut,  avec  la  paix,  recevoir  Polynice. 

Qu'on  ne  nous  vienne  plus  vanter  un  bien  si  doux; 

La  guerre  et  ses  horreurs  nous  plaisent  avec  vous. 

Tout  le  peuple  thébain  vous  parle  par  ma  bouche; 

Ne  le  soumettez  pas  à  ce  prince  farouche  : 

Si  la  paix  se  peut  faire,  il  la  veut  comme  moi; 

Surtout,  si  vous  l'aimez,  conservez-lui  son  roi. 

Cependant  écoutez  le  prince  votre  frère. 

Et,  s'il  se  peut,  seigneur,  cachez  votre  colère; 

Feignez...  Maïs  quelqu'un  vient. 

SCÈNE   II. 

ÉTÉOCLE,  CRÉON,  ATTALE. 

éTÉOCLE. 

Sont-ils  bîen  près  d'ici? 
Vont-ils  venir,  Attaleî 


«0  LES    FBËRBS   ENNEMIS. 

ATTAI.E. 

Oui,  seigneur,  les  voici. 
Ils  ont  trouvé  d'abord  la  princesse  et  la  reine, 
Et  bientôt  ils  seront  dans  la  chambre  prochaine. 

ÉTÉOCLE. 

Qu'ils  entrent.  Cette  approche  excite  mon  courroux. 
Qu'on  hait  un  ennemi  quand  il  est  près  de  nous  I 

CRéON. 

(A  part.) 
Ah!  le  voici!  Fortune,  achève  mon  ouvrage. 
Et  livre-les  tous  deux  aux  transports  de  leur  rage  ! 

SCÈNE  III. 

JOCASTE,  ÉTÉOCLE,  POLYNICE,  ANTIGONE, 
CRÉON,   HÉMON. 

JOCASTE. 

Me  voici  donc  tantôt  *  au  comble  de  mes  vœux. 
Puisque  déjà  le  ciel  vous  rassemble  tous  deux. 
Vous  revoyez  un  frère,  après  deux  ans  d'absence. 
Dans  ce  même  palais  où  vous  prîtes  naissance; 
Et  moi,  par  un  bonheur  où  je  n'osois  penser. 
L'un  et  l'autre  à  la  fois  je  vous  puis  embrasser. 
Commencez  donc,  mes  fils,  cette  union  si  chère; 
Et  que  chacun  de  vous  reconnoisse  son  frère  : 
Tous  deux  dans  votre  frère  envisagez  vos  traits; 
Mais  pour  en  mieux  juger,  voyez-les  de  plus  près; 
Surtout  que  le  sang  parle  et  fasse  son  office. 
Approchez,  Étéocle;  avancez,  Polynice... 
Eh  quoi!  loin  d'approcher,  vous  reculez  tous  deuxl 
D'où  vient  ce  sombre  accueil  et  ces  regards  fâcheuxî 
N'est-ce  point  que  chacun,  d'une  âme  irrésolue, 
Pour  saluer  son  frère  attend  qu'il  le  salue , 
Et  qu'affectant  l'honneur  de  céder  le  dernier, 
L'un  ni  l'autre  ne  veut  s'embrasser  le  premier? 
Étrange  ambition  qui  n'aspire  qu'au  crime. 
Où  le  plus  furieux  passe  pour  magnanime  ! 
Le  vainqueur  doit  rougir  en  ce  combat  honteux; 
Et  les  premiers  vaincus  sont  les  plu»  généreux. 
Voyons  donc  qui  des  deux  aura  plus  de  courage, 

1«  Tantôt  M  disait  aocore  da  zarcpi  ic  ù^-.ne  pocr  swnfA. 


ACTE    IV.  41 

Qui  voudra  le  premier  triompher  de  sa  rage... 
Quoi!  vous  n'en  faites  rien!  C'est  à  vous  d'avancer; 
Et,  venant  de  si  loin ,  vous  devez  commencer  : 
Commencez ,  Polynice ,  embrassez  votre  frère , 
Et  montrez... 

ÉTÉOCLE. 

Hé,  madame!  à  quoi  bon  ce  mystère ï 
Tous  ces  embrassements  ne  sont  guère  à  propos  : 
Qu'il  parle,  qu'il  s'explique,  et  nous  laisse  en  repoa. 

POLYMCE. 

Quoi!  faut-il  davantage  expliquer  mes  pensées? 
On  les  peut  découvrir  par  les  choses  passées  : 
La  guerre,  les  combats,  tant  de  sang  répandu. 
Tout  cela  dit  assez  que  le  trône  m'est  dû. 

ÉTÉOCLE. 

Et  ces  mêmes  combats,  et  cette  même  guerre» 
Ce  sang  qui  tant  de  fois  a  fait  rougir  la  terre» 
Tout  cela  dit  assez  que  le  trône  est  à  moi  ; 
Et,  tant  que  je  respire,  il  ne  peut  être  à  toi. 

POLYNICE. 

Tu  sais  qu'injustement  tu  remplis  cette  place. 

ÉTÉOCLE. 

Llnjustice  me  plaît,  pourvu  que  je  t'en  chasse. 

POLYNICE. 

Si  tu  n'en  veux  sortir,  tu  pourras  en  tomber. 

ÉTÉOCLE. 

Si  je  tombe  ,  avec  moi  tu  pourras  succomber. 

JOCASTE. 

O  dieux!  que  je  me  vois  cruellement  déçue! 

N'avois-je  tant  pressé  cette  fatale  vue , 

Que  pour  les  désunir  encor  plus  que  jamais? 

Ah  !  mes  fils  !  est-ce  là  comme  on  parle  de  paix? 

Quittez,  au  nom  des  dieux,  ces  tragiques  pensées j 

Ne  renouvelez  point  vos  discordes  passées  : 

Vous  n'êtes  pas  ici  dans  un  champ  inhumain. 

Est-ce  moi  qui  vous  mets  les  armes  à  la  main' 

Considérez  ces  lieux  où  vous  prîtes  naissance; 

Leur  aspect  sur  vos  cœurs  n'a-t-il  point  de  puissance) 

C'est  ici  que  tous  deux  vous  reçûtes  le  jour  ; 

Tout  ne  vous  parle  ici  que  de  paix  et  d'amour  : 

Ces  princes,  votre  sœur,  tout  condamne  vos  haines; 

Enfin  moi ,  qui  pour  vous  pris  toujours  tant  de  peine«, 


4S-  L3S    PR&RBS    3NNBMIS. 

Qui,  pour  vous  réunir,  immolerois. . .  Hélas! 
Ils  détournent  la  tète,  et  ne  m'écoutent  pas! 
Tous  deux,  pour  s'attendrir,  ils  ont  l'âme  trop  durei 
Ils  ne  connoissent  plus  la  voix  de  la  nature! 

(A  Polynice.) 
Et  vous,  que  je  croyois  plus  doux  et  plus  soumis... 

POLYNICE. 

Je  ne  veux  rien  de  lui  que  ce  qu'il  m'a  promis  : 
Il  ne  sauroit  régner  sans  se  rendre  parjure. 

J  G  c  A  s  T  E. 
Une  extrême  justice  est  souvent  une  injure. 
Le  troue  vous  est  dû,  je  n'en  saurois  douter; 
Mais  vous  le  renversez  en  voulant  y  monter. 
Ne  vous  lassez-vous  point  de  cette  affreuse  guerre? 
Voulez-vous  sans  pitié  désoler  cette  terre. 
Détruire  cet  empire  afin  de  le  gagner? 
Est-ce  donc  sur  des  morts  que  vous  voulez  régner? 
Thèbes  avec  raison  craint  le  règne  d'un  prince 
Qui  de  fleuves  de  sang  inonde  sa  province  s 
Voudroit-elle  obéir  à  votre  injuste  loi? 
Vous  êtes  son  tyran  avant  qu'être  son  roi. 
Dieux!  si  devenant  grand  souvent  on  devient  pire» 
Si  la  vertu  se  perd  quand  on  gagne  l'empire, 
Lorsque  vous  régnerez ,  que  serez-vous ,  hélas  ! 
Si  vous  êtes  cruel  quand  vous  ne  régnez  pas  ? 

POLYNICE. 

Ah  !  si  Je  suis  cruel ,  on  me  force  de  l'être; 
Et  de  mes  actions  je  ne  suis  pas  le  maître; 
J'ai  honte  des  horreurs  où  je  me  vois  contraint; 
Et  c'est  injustement  que  le  peuple  me  craint. 
Mais  il  faut  en  effet  soulager  ma  patrie  ; 
De  ses  gémissements  mon  âme  est  attendrie. 
Trop  de  sang  innocent  se  verse  tous  les  jours; 
Il  faut  de  ses  malheurs  que  j'arrête  le  cours; 
Et,  sans  faire  gémir  ni  Thèbes  ni  la  Grèce, 
A  l'auteur  de  mes  maux  il  faut  que  je  m'adresse  : 
Il  suffit  aujourd'hui  de  son  sang  ou  du  mien. 

JOCASTE. 

Du  sang  de  votre  frère? 

POLYNICE. 

Oui ,  madame ,  du  siea. 


ACTB    IV. 

n  faut  finir  ainsi  cette  guerre  inhumaine. 

(A  Étéode.) 
Oui,  cruel,  et  c'est  là  le  dessein  qui  m'amène. 
Moi-même  à  ce  combat  j'ai  voulu  t'appeler; 
A  tout  autre  qu'à  toi  je  craignois  d'en  parler; 
Tout  autre  auroit  voulu  condamner  ma  pensée, 
Et  personne  en  ces  lieux  ne  te  l'eût  annoncée. 
Je  te  l'annonce  donc.  C'est  à  toi  de  prouver 
Si  ce  que  tu  ravis  tu  le  sais  conserver. 
Montre-toi  digne  enfin  d'une  si  belle  proie. 

ÉTÉOCLE. 

J'accepte  ton  dessein,  et  l'accepte  avec  joie 
Créon  sait  là-dessus  quel  étoit  mon  désir  : 
l'eusse  accepté  le  trône  avec  moins  de  plaisir. 
Je  te  crois  maintenant  digne  du  diadème; 
Je  te  le  vais  porter  au  bout  de  ce  fer  même. 

JOCASTE. 

Hâtez-vous  donc,  cruels,  de  me  percer  le  sein; 
Et  commencez  par  moi  votre  horrible  dessein. 
Ne  considérez  point  que  je  suis  votre  mère, 
Considérez  en  moi  celle  de  votre  frère. 
Si  de  votre  ennemi  vous  recherchez  le  sang 
Recherchez-en  la  source  en  ce  malheureux  flanc  i 
Je  suis  de  tous  les  deux  la  commune  ennemie. 
Puisque  votre  ennemi  reçut  de  moi  la  vie; 
Cet  ennemi,  sans  moi,  ne  verroit  pas  le  jour. 
S'il  meurt,  ne  faut-il  pas  que  je  meure  à  mon  tour? 
N'en  doutez  point,  sa  mort  me  doit  être  commune; 
Il  faut  en  donner  deux,  ou  n'en  donner  pas  une; 
Et ,  sans  être  ni  doux  ni  cruels  à  demi , 
Il  faut  me  perdre,  ou  bien  sauver  votre  ennemi. 
Si  la  vertu  vous  plaît,  si  l'honneur  vous  anime. 
Barbares,  rougissez  de  commettre  un  tel  crime; 
Ou  si  le  crime ,  enfin ,  vous  plaît  tant  à  chacun , 
Barbares ,  rougissez  de  n'en  commettre  qu'un. 
Aussi  bien,  ce  n'est  point  que  l'amour  vous  retienne 
Si  vous  sauvez  ma  vie  en  poursuivant  la  sienne  : 
Vous  vous  garderiez  bien,  cruels,  de  m'épargner, 
Si  Je  vous  empêchois  un  moment  de  régner. 
Polynice,  est-ce  ainsi  que  l'on  traite  une  mèreî 

POLTNICB. 

J'épargne  mon  pays. 


43 


M  LES    PRBRBS    ENNEMIS. 

jrOCASTE. 

Et  vous  tuez  un  frère  1 

POLYNICE. 

le  punis  un  méchant. 

JOCASTE. 

Et  sa  mort,  aujourd'hui, 
Vous  rendra  plus  coupable  et  plus  méchant  que  luL 

POLYNICE. 

Faut-il  que  de  ma  main  je  couronne  ce  traître, 
Et  que  de  cour  en  cour  j'aille  chercher  un  maître? 
Qu'errant  et  vagabond  je  quitte  mes  États, 
Pour  observer  des  lois  qu'il  ne  respecte  pas? 
De  ses  propres  forfaits  serai-je  la  victime? 
Le  diadème  est-il  le  partage  du  crime? 
Quel  droit  ou  'luel  devoir  n'a-t-il  point  violet 
Et  cependant  il  règne,  et  je  suis  exilé! 

JOCASTE. 

Mais  si  le  roi  d'Argos  vous  cède  une  couronne... 

POLYNICE. 

Dois-je  chercher  ailleurs  ce  que  le  sang  me  donne? 
En  m'alliant  chez  lui  n'aurai-je  rien  porté? 
Et  tiendrai-je  mon  rang  de  sa  seule  bonté  ? 
D'un  trône  qui  m'est  dû  faut-il  que  l'on  me  chasse. 
Et  d'un  prince  étranger  que  je  brigue  la  place  î 
Non ,  non  :  sans  m'abaisser  à  lui  faire  la  cour. 
Je  veux  devoir  le  sceptre  à  qui  je  dois  le  jour. 

JOCASTE. 

Qu'on  le  tienne,  mon  fils,  d'un  beau-père  ou  d'un  pèroi 
La  main  de  tous  les  deux  vous  sera  toujours  chère. 

POLYNICE. 

Non ,  non ,  la  différence  est  trop  grande  pour  moi  ; 
L'un  me  feroit  esclave,  et  l'autre  me  fait  roi. 
Quoi  !  ma  grandeur  seroit  l'ouvrage  d'une  femme  ! 
D'un  éclat  si  honteux  je  rougirois  dans  l'âme. 
Le  trône,  sans  l'amour,  me  seroit  donc  fermé? 
Je  ne  règnerois  pas  si  l'on  ne  m'eût  aimé  î 
Je  veux  m'ouvrir  le  trône  ou  jamais  n'y  paraître; 
Et  quand  j'y  monterai ,  j'y  veux  monter  en  maître  i 
Que  le  peuple  à  moi  seul  soit  forcé  d'obéir. 
Et  qu'il  me  soit  permis  de  m'en  faire  haïr. 
Enfin  ,  de  ma  grandeur  je  veux  être  l'arbitre, 
N'être  poiQt  rai ,  madame .  ou  l'être  à  juste  titre  i 


A.CTB    IV.  45 

Qne  le  sang  me  couron:;» ,  ou ,  s'il  ne  suffit  pas , 
Je  veux  à  son  secours  n'appeler  que  mon  bras. 

JOCASTE. 

Faites  plus,  tenez  tout  de  votre  grand  courage; 
(Jue  votre  bras  tout  seul  fasse  votre  partage  ; 
Et  dédaignant  les  pas  des  autres  souverains , 
Soyez ,  mon  fils,  soyez  l'ouvrage  de  vos  mains. 
Par  d'illustres  exploits  couronnez-vous  vous-même; 
Qu'un  superbe  laurier  soit  votre  diadème; 
R^ez  et  triomphez,  et  joignez  à  la  fois 
La  gloire  des  héros  à  la  pourpre  des  rois. 
Quoi  !  votre  ambition  seroit-elle  bornée 
A  régner  tour  à  tour  l'espace  d'une  année? 
Cherchez  à  ce  grand  cœur,  que  rien  ne  peut  dompter, 
Quelque  trône  où  vous  seul  ayez  droit  de  monter. 
Mille  sceptres  nouveaux  s'offrent  à  votre  épée  , 
Sans  que  d'un  sang  si  cher  nous  la  voyions  trempée. 
Vos  triomphes  pour  moi  n'auront  rien  que  de  doux, 
Et  votre  frère  même  ira  vaincre  avec  vous. 

POLYNICE. 

Vous  voulez  que  mon  cœur,   flatté  de  ces  chimères , 
Laisse  un  usurpateur  au  trône  de  mes  pères? 

JOCASTE. 

Si  TOUS  lui  souhaitez  en  effet  tant  de  mal , 
Élevez-le  vous-même  à  ce  trône  fatal. 
Ce  trône  fut  toujours  un  dangereux  abîme  ; 
La  foudre  l'environne  aussi  bien  que  le  cri  me  j 
Votre  père  et  les  rois  qui  vous  ont  devancés , 
Sitôt  qu'ils  y  montoient ,  s'en  sont  vus  renversés. 

POLYMCE. 

Quand  je  devrois  au  ciel  rencontrer  le  tonnerre, 
Ty  monterois  plutôt  que  de  ramper  à  terre. 
Mon  cœur,  jaloux  du  sort  de  ces  grands  malheureux 
Veut  s'élever,  madame ,  et  tomber  avec  eux. 

ÉTÉOCLE. 

Je  saurai  t'épargner  une  chute  si  vaine. 

POLTNICE. 

Ah  !  ta  chute ,  crois-moi ,  précédera  la  mienne  I 

JOCASTE. 

Uon  fils,  son  règne  plaît. 

POLÏNICE. 

Mais  il  m'est  odieux. 
3. 


48  LES    PRBBBS   BNNBMIS. 

JOCASTE. 
Il  a  pour  lui  le  peuple. 

POLYNIGB. 

Et  j'ai  pour  moi  Ie&  dieux. 

éTÉOCLE. 

Les  dieux  de  ce  haut  rang  te  vouloient  interdire , 

Puisqu'ils  m'ont  élevé  le  i)remier  à  l'empire  : 

Ils  ne  savoient  que  trop,  lorsqu'ils  firent  eu  choix , 

Qu'on  veut  régner  toujours  quand  on  règne  une  fois. 

Jamais  dessus  le  trône  on  ne  vit  plus  d'un  maître; 

Il  n'en  peut  tenir  deux ,  quelque  grand  qu'il  puisse  être  ! 

L'un  des  deux,  tôt  ou  tard,  se  verroit  renversé; 

Et  d'un  autre  soi-môme  on  y  seroit  pressé. 

Jugez  donc,  par  llhorreurque  ce  méchant  me  donne. 

Si  je  puis  avec  lui  partager  la  couronne. 

POLYNICE. 

Et  moi  je  ne  veux  plus,  tant  tu  m'es  odieux. 
Partager  avec  toi  la  lumière  des  deux. 

JOCASTE. 

Allez  donc,  j'y  consens,  allez  perdre  la  vie; 
A  ce  cruel  combat  tous  deux  je  vous  convie; 
Puisque  tous  mes  efforts  ne  sauroient  vous  changer. 
Que  tardez-vous?  allez  vous  perdre  et  me  venger. 
Surpassez,  s'il  se  peut,  les  crimes  de  vos  pères  : 
Montrez,  en  vous  tuant,  comme  vous  êtes  frères: 
Le  plus  grand  des  forfaits  vous  a  donné  le  jour. 
Il  faut  qu'un  crime  égal  vous  l'arrache  à  son  tour. 
Je  ne  condamne  plus  la  fureur  qui  vous  presse; 
Je  n'ai  plus  pour  mon  sang  ni  pitié  ni  tendresse  t 
Votre  exemple  m'apprend  à  ne  le  plus  chérir  ; 
Et  moi  je  vais,  cruela,  vous  apprendre  à  mourir. 

SCÈNE   IV. 

ÉTÉOCLE,   POLYNICE,   ANTIGONE,   CRÉON, 
HÉMON. 

ANTIGONE. 

Madame...  O  ciel!  que  vois-je!  Hélas!  rien  ne  le^^uchel 

HÉMON. 

Rien  ne  peut  ébranler  leur  constance  farouche. 

ANTIGONE^ 

Pnnces— 


ACTB   V. 
ÉTÉOCLE. 

Pour  ce  combat ,  choisissons  quelque  lien. 

POLYNICE. 

Courons.  Adieu ,  ma  sœur. 

ÉTÉOCLE. 

Adieu,  princesse,  adieu. 

ANTIGONB. 

Mes  frères,  arrêtez!  Gardes,  qu'on  les  retienne; 
Joignez,  unissez  tous  vos  douleurs  à  la  mienne. 
C'est  leur  être  cruel  *  que  de  les  respecter. 

HÉ  M  ON. 

Madame ,  il  n'est  plus  rien  qui  les  puisse  arrêter. 

ANTIGONE. 

Ah!  généreux  Hémon,  c'est  vous  seul  que  j'implore  : 
Si  la  vertu  vous  plaît,  si  vous  m'aimez  encore. 
Et  qu'on  puisse  arrêter  leurs  parricides  mains, 
Hélas  !  pour  me  sauver,  sauvez  ces  inhumains. 

FIM    DU    QUATRIÈME    ACTK. 


ACTE   CINQUIÈME 


SCÈNE  I. 

ANTIGONE. 

A  quoi  te  résous-tu,  princesse  infortunée»? 
Ta  mère  vient  de  mourir  dans  tes  bras; 
Ne  saurois-tu  suivre  ses  pas. 
Et  finir,  en  mourant,  ta  triste  destinée? 
A  de  nouveaux  malheurs  te  veux -tu  réserver? 
Tes  .lères  sont  aux  mains,  rien  ne  les  peut  sauver 

1.  Dans  les  premières  éditions,  faites  pendant  la  vie  de  Racine,  et 
dans  les  meilleures  qu'on  a  publiées  après  sa  mort,  le  mot  cru*/  est 
au  pluriel.  Cest  une  faute  évidente.  (A.  M. ) 

2.  C'est  de  Rotrou  que  Racine  a  pris  l'idée  de  cette  scène. 

Les  stances  dans  un  monologue  Paient  alors  à  la  mode;  Comaill» 
«a  «TUt  fait  usage  dans  le  Cid. 


<8  LES    FRERES    ENNEMIS. 

De  leurs  cruelles  armes. 
Leur  exemple  t'anime  à  te  percer  le  flanc; 
Et  toi  seule  verses  des  larmes, 
Tous  les  autres  versent  du  sang. 

Quelle  est  de  mes  malheurs  l'extrémité  mortelle  t 
Où  ma  douleur  doit -elle  recourir? 

Dois-je  vivre?  dois-je  mourir? 
Un  amant  me  retient,  une  mère  m'appelle; 
Dans  la  nuit  du  tombeau  je  Ja  vois  qui  m'attend; 
Ce  que  veut  la  raison ,  l'amour  me  le  défend 

Et  m'en  ôte  l'envie. 
Que  je  vois  de  sujets  d'abandonner  le  jouri 

Mais,  hélas!  qu'on  tient  à  la  vie, 

Quand  on  tient  si  fort  à  l'amour  ! 

Oui,  tu  retiens,  amour,  mon  àme  fugitive; 
Je  reconnois  la  voix  de  mon  vainqueur  : 

L'espérance  est  morte  en  mon  cœur , 
Et  cependant  tu  vis,  et  tu  veux  que  je  vive; 
Tu  dis  que  mon  amant  me  suivroit  au  tombeau. 
Que  je  dois  de  mes  jours  conserver  le  flambeau 

Pour  sauver  ce  que  j'aime. 
Hémon,  vois  le  pouvoir  que  l'amour  a  sur  moi  : 

Je  ne  vivrois  pas  pour  moi-même, 

Et  je  veux  bien  vivre  poor  toi. 

Si  jamais  tu  doutas  de  ma  flamme  fîdellc... 
Mais  voici  du  combat  la  funeste  nouvelle. 

SCÈNE   IL 

ANTIGONE,  OLYMPE. 

ANTIGONE. 

fih  bien,  ma  chère  Olympe,  as-tu  vu  ce  forfait? 

OLYBIPE. 

J'y  suis  courue  en  vain,  c'en  étoit  déjà  fait. 

Du  haut  de  nos  remparts  j'ai  vu  descendre  en  larmes 

Le  peuple  qui  couroit  et  qui  crioit  aux  armes: 

Et  pour  vous  dire  enfin  d'où  venoit  sa  terreur. 

Le  roi  n'est  plus,  madame,  et  son  frère  est  vainqueur 

On  parle  aussi  d'Hémon  :  l'on  dit  que  son  courage 

S'est  efforcé  longtemps  de  auspendre  leur  rage, 


ACTE  V.  41 

Hais  que  tous  ses  efforts  ont  été  superflus. 
Cest  ce  que  j'ai  compris  de  mille  bruits  confus. 

ANTIGONE. 

Ah!  je  n'en  doute  pas,  Hémon  est  magnanime; 

Son  grand  cœur  eut  toujours  trop  d'horreur  pour  le  crime 

Je  l'avois  conjuré  d'empêcher  ce  forfait; 

Rt  s'il  l'avoit  pu  faire.  Olympe,  il  l'auroit  fait. 

Mais,  hélas  I  leur  fureur  ne  pouvoit  se  contraindre; 

Dans  des  ruisseaux  de  sang  elle  vouloit  s'éteindre. 

Princes  dénaturés,  vous  voilà  satisfaits  : 

La  mort  seule  entre  vous  pouvoit  mettre  la  paix. 

Le  trône  pour  vous  deux  avoit  trop  peu  de  place; 

Il  falloit  entre  vous  mettre  un  plus  grand  espace, 

Et  que  le  ciel  vous  mit,  pour  finir  vos  discords, 

L  un  parmi  les  vivants,  l'autre  parmi  les  morts. 

Infortunés  tous  deux,  dignes  qu'on  vous  déplore! 

Moins  malheureux  pourtant  que  je  ne  suis  encore. 

Puisque  de  tous  les  maux  qui  sont  tombés  sur  vous, 

Vous  n'en  sentez  aucun ,  et  que  je  les  sens  tous! 

OLYMPE. 

Mais  pour  vous  ce  malheur  est  un  moindre  supplice 
Que  si  la  mort  vous  eût  enlevé  Polynice. 
Ce  prince  étoit  l'objet  qui  faisoit  tous  vos  soins  : 
Les  intérêts  du  roi  vous  touchoient  beaucoup  moins. 

ANTIGONE. 

Il  est  vrai ,  je  l'aimois  d'une  amitié  sincère  ; 
Je  l'aimois  beaucoup  plus  que  je  n'aimois  son  frèrei 
Et  ce  qui  lui  donnoit  tant  de  part  dans  mes  vœux, 
Il  étoit  vertueux.  Olympe,  et  malheureux. 
Mais,  hélas!  ce  n'est  plus  ce  cœur  si  magnanime. 
Et  c'est  un  criminel  qu'a  couronné  son  crime  : 
Son  frèrb  plus  que  lui  commence  à  me  toucher; 
Devenant  malheureux,  il  m'est  devenu  cher. 

OLYHPB. 

Créon  vient. 

ANTIGONE. 

Il  est  triste;  et  j'en  connois  la  cause 
Au  courroux  du  vainqueur  la  mort  du  roi  l'expose. 
C'eitt  de  tous  nos  malheurs  l'auteur  pernicieux. 


50  LES    FKEKliS    ENNEMIS. 

SCÈNE   III. 

ANTIGONE,   CRÉON,   OLYMPE,  ATTALE, 

GARDES. 
CRÉON. 

Madame,  qu'ai- je  appris  en  entrant  dans  ces  lieux? 
Est-il  vrai  que  la  reine.... 

ANTIGONS. 

Oui,  Créon,  elle  est  morte 

CRÉON. 

0  dieux!  puis -je  savoir  de  quelle  étrange  sorte 
Ses  jours  infortunés  ont  éteint  leur  flambeau  ? 

OLYMPE. 

Elle-même,  seigneur,  s'est  ouvert  le  tombeau; 
Et  s' étant  d'un  poignard  en  un  moment  saisie, 
Elle  en  a  terminé  ses  malheurs  et  sa  vie. 

ANTIGONE. 

Elle  a  su  prévenir  la  perte  de  son  fils. 

CnÉON. 
Ah!  madame,  il  est  vrai  que  les  dieux  ennemis... 

ANTIGONE. 

N'imputez  qu'à  vous  seul  la  mort  du  roi  mon  frère. 

Et  n'en  accusez  point  la  céleste  colère. 

A  ce  combat  fatal  vous  seul  l'avez  conduit  : 

Il  a  cru  vos  conseils;  sa  mort  en  est  le  fruit. 

Ainsi  de  leurs  flatteurs  les  rois  sont  les  victimes  ; 

Vous  avancez  leur  perte,  en  approuvant  leurs  crimes; 

De  la  chute  des  rois  vous  êtes  les  auteurs; 

Mais  les  rois,  en  tombant,  entraînent  leurs  flatteurs. 

Vous  le  voyez,  Créon  :  sa  disgrâce  mortelle 

Vous  est  funeste  autant  qu'elle  nous  est  cruelle  ; 

Le  ciel,  en  le  perdant,  s'en  est  vengé  sur  vous. 

Et  vous  avez  peut-être  à  pleurer  comme  nous. 

cnÉON. 
Madame ,  je  l'avoue  ;  et  les  destins  contraires 
Me  font  pleurer  deux  fils,  si  vous  pleurez  deux  frères 

ANTIGONE. 

Mes  frères  et  vos  fils!  dieux  !  que  veut  ce  discours? 
Quelque  autre  qu'Étéocle  a-t-il  fini  ses  jours? 

cnÉoN. 
Hais  ae  savez- vous  pas  cette  sanglante  biatoireT 


ACTB    V. 
ANTIGONB. 

J'ai  su  que  Polynîce  a  gagné  la  victoire. 
Et  qu'Hémon  a  voulu  les  séparer  en  vaia. 

CRÉON. 

Madame,  ce  combat  est  bien  plus  inhumain. 

(JUS  ignorez  encor  mes  pertes  et  les  vôtres; 

Mais,  hélas!  apprenez  les  unes  et  les  autres. 

ANTIGONE. 

Rigoureuse  fortune,  arhève  ton  courroux! 
Ah!  sans  doute,  voici  le  dernier  de  tes  coups! 

CRÉON. 

Vous  avez  vu,  madame,  avec  quelle  furie 

Les  deux  princes  sortoient  pour  s'arracher  la  vie; 

Que  d'une  ardeur  égale  ils  fuyoient  de  ces  lieux. 

Et  que  jamais  leurs  cœurs  ne  s'accordèrent  mieux. 

La  soif  de  se  baigner  dans  le  sang  de  leur  frère 

Faisoit  ce  que  jamais  le  sang  n'avoit  su  faire  : 

Par  l'excès  de  leur  haine  ils  sembloient  réunis; 

Et,  prêts  à  s'égorger,  ils  paroissoient  amis'. 

Ils  ont  choisi  d'abord,  pour  leur  cliamp  de  bataille. 

Un  lieu  près  des  deux  camps ,  au  pied  de  la  muraille^ 

C'est  là  que,  reprenant  leur  première  fureur. 

Ils  commencent  enfin  ce  combat  plein  d'horreur. 

D'un  geste  menaçaat,  d'un  œil  brûlant  de  rage. 

Dans  le  sein  l'un  de  l'autre  ils  clierchent  un  passager 

Et,  la  seule  fureur  précipitant  leurs  bras. 

Tons  deux  semblent  courir  au-devant  du  trépas. 

Mon  (ils,  qui  de  douleur  en  soupiroit  dans  l'âm©. 

Et  qui  se  souvenoit  de  vos  ordres,  madame, 

Se  jette  au  milieu  d'eux ,  et  méprise  pour  vous 

Leurs  ordres  absolus  qui  nous  arrètoient  tous  • 

Il  lear  retient  le  bras,  les  repousse,  les  prie, 

Et  jiour  les  séparer  s'expose  à  leur  furie. 

Mais  il  s'efforce  en  vain  d'en  arrêter  le  cours; 

Et  ces  deux  furieux  se  rapprochent  toujours. 

Il  tient  ferme  pourtant,  et  ne  perd  point  courage; 

De  mille  coups  mortels  il  détourne  l'orage. 

Jusqu'à  ce  que  du  roi  le  fer  trop  rigoureux, 

Soit  au'il  cherchât  son  frfti-c,  ou  ce  fils  malheureux,. 

1 .  On  peut  remarquer  cette  mauvaise  rinaa  da  reunis  avec 
chez  un  poètequan  bien  niné,  (L.  Bt} 


5»  LES    FRÈRES    ENNEMIS. 

Le  renverse  à  ses  pieas  prêt  à  rendre  la  vie. 

ANTIGONE. 

Et  la  douleur  encor  ne  me  l'a  pas  ravie! 

CRÉON. 

J'y  cours,  je  le  relève,  et  le  prends  dans  mes  bras; 

Et  me  reconnoissant  ;  «  Je  meurs,  dit-il  tout  bas, 

«  Trop  heureux  d'expirer  pour  ma  belle  princesse. 

«  En  vain  à  mon  secours  votre  amitié  s'empresse; 

«  C'est  à  ces  furieux  que  vous  devez  courir  : 

«  Séparez -les,  mon  père,  et  me  laissez  mourir.  » 

Il  expire  à  ces  mots.  Ce  barbare  spectacle 

A  leur  noire  fureur  n'apporte  point  d'obstacle; 

Seulement  Polynice  en  paroît  affligé  : 

«  Attends,  Hémon,  dit -il,  tu  vas  être  vergé.  » 

En  effet,  sa  douleur  renouvelle  sa  rage. 

Et  bientôt  le  combat  tourne  à  son  avantage. 

Le  roi,  frappé  d'un  coup  qui  lui  perce  le  flanc, 

Lai  cède  la  victoire  et  tombe  dans  son  sang. 

Les  deux  camps  aussitôt  s'abandonnent  en  proie, 

Le  nôtre  à  la  douleur,  et  les  Grecs  à  la  joie  ; 

Et  le  peuple,  alarmé  du  trépas  de  son  roi, 

Sur  le  haut  de  ses  tours  témoigne  son  effroi. 

Polynice,  tout  fier  du  succès  de  son  crime. 

Regarde  avec  plaisir  expirer  sa  victime; 

Dans  le  sang  de  son  frère  il  semble  se  baigner  t 

«  Et  tu  meurs ,  lui  dit-il,  et  moi  je  vais  régner. 

«  Regarde  dans  mes  mains  l'empire  et  la  victoire; 

«  Va  rougir  aux  enfers  de  l'excès  de  ma  gloire  ; 

«  Et,  pour  mourir  encore  avec  plus  de  regret, 

«  Traître,  songe  en  mourant  que  tu  meurs  mon  sujet.  • 

En  achevant  ces  mots ,  d'une  démarche  fière 

Il  s'approche  du  roi  couché  sur  la  poussière. 

Et  pour  le  dés9rm=»r  il  avance  le  bras. 

Le  roi,  qui  semble  mort,  observe  tous  ses  pas; 

Il  le  voit,  il  l'attend,  et  son  âme  irritée 

Pour  quelque  grand  dessein  semble  s'être  arrêtée* 

L'ardeur  de  se  venger  flatte  encor  ses  désirs. 

Et  retarde  le  cours  de  ses  derniers  soupirs. 

Prêt  à  rendre  la  vie,  il  en  cache  le  reste. 

Et  sa  mort  au  vainqueur  est  un  piège  funeste  t 

Et,  dans  l'instant  fatal  que  ce  frère  inhumain 

Lui  veut  ôter  le  fer  qu'il  tenoit  à  la  main. 


ACTB    V.  53 

n  lui  perce  le  cœur;  et  son  âme  ravie, 
En  achevant  ce  coup ,  abandonne  la  vie. 
Polynice  frappé  pousse  un  cri  dans  les  airs. 
Et  son  âme  en  courroux  s'enfuit  dans  les  enfers. 
Tout  mort  qu'il  est,  madame,  il  garde  sa  colère, 
Et  l'on  diroit  qu'encore  il  menace  son  frère  ; 
Son  visage,  où  la  mort  a  répandu  ses  traits. 
Demeure  plus  terrible  et  plus  fier  que  jamais. 

ANTIGONE. 

Fatale  ambition,  aveuglement  funeste! 

D'un  oracle  cruel  suite  trop  manifeste! 

De  tout  le  sang  royal  il  ne  reste  que  nous  ; 

Et  plût  aux  dieux,  Créon,  qu'il  ne  restât  que  vous, 

Et  que  mon  désespoir,  prévenant  leur  colère, 

Eût  suivi  de  plus  près  le  trépas  de  ma  mère  ! 

CRÉON. 

n  est  vrai  que  des  dieux  le  courroux  embrasé 
Pour  nous  faire  périr  semble  s'être  épuisé; 
Car  enfin  sa  rigueur,  vous  le  voyez,  madame. 
Ne  m'accable  pas  moins  qu'elle  afflige  votre  âme. 
En  m'arrachant  mes  fils... 

ANTIOONE. 

Ah  !  vous  régnez ,  Croon  \ 
Et  le  trône  aisément  vous  console  d'Hémon. 
Mais  laissez-moi,  de  grâce,  un  peu  de  solitude, 
Et  ne  contraignez  point  ma  triste  inquiétude. 
Aussi  bien  mes  chagrins  passeroient  jusqu'à  vous. 
Vous  trouverez  ailleurs  des  entretiens  plus  doux; 
Le  trône  vous  attend,  le  peuple  vous  appelle; 
Goûtez  tout  le  plaisir  d'une  grandeur  nouvelle. 
Adieu.  Nous  ne  faisons  tous  deux  que  nous  gêner. 
Je  veux  pleurer,  Créon,  et  vous  voulez  régner. 

CRÉON,  arrêtant  Antigone. 
Ah  !  madame  !  régnez ,  et  montez  sur  le  trône  : 
Ce  haut  rang  n'appartient  qu'à  l'illustre  Antigone. 

ANTIGONE. 

Il  me  tarde  déjà  que  vous  ne  l'occupiez. 
La  couronne  est  à  vous. 

CRÉON. 

Je  la  mets  à  vos  pieds. 

ANTIGONE. 

le  la  refuserois  de  la  main  des  dieux  mêmet 


»*i  LES    FRÈRES    ENNEMIS. 

Et  VOUS  osez,  Créon,  m'offrir  le  diadème! 

fRÉON. 

Je  sais  que  ce  haut  rang  n'a  rien  de  glorieux 
Qui  ne  cède  à  l'honneur  de  l'ofifrir  à  vos  yeux. 
D'un  si  noble  destin  je  me  connois  indigne  : 
Mais  si  l'on  peut  prétendre  à  cette  gloire  insigne , 
Si  par  d'illustres  faits  on  la  peut  mériter, 
Que  faut-il  faire  enfin,  madame? 

ANTIGONE. 

M'imiter. 

CRÉON. 

Que  ne  ferois-je  point  pour  une  telle  grâce  l 
Ordonnez  seulement  ce  qu'il  faut  que  je  fasse  : 
Je  suis  prêt... 

ANTIGONE,  en  s'en  allant. 
Nous  verrons. 

CRÉON,  la  suivant. 

J'attends  vos  lois  ici. 
ANTIGONE,  en  s'en  allant. 
Attendez 

SCÈNE  IV. 

CRÉON,  ATTALE,  gardes. 

ATTALK. 

Son  courroux  serait-il  adouci? 
Croyez -vous  la  fléchir? 

CRÉON. 

Oui,  oui,  mon  cher  Attale; 
Il  n'est  point  de  fortune  à  mon  bonheur  égale, 
Et  tu  vas  voir  en  moi,  dans  ce  jour  fortuné. 
L'ambitieux  au  trône,  et  l'amant  couronné. 
Je  demandois  au  ciel  la  princesse  et  le  trône; 
Il  me  donne  le  sceptre  et  m'accorde  Aqtigone. 
Pour  couronner  ma  tête  et  ma  flamme  en  ce  jour, 
Il  arme  en  ma  faveur  et  la  haine  et  l'amour; 
Il  allume  pour  moi  deux  passions  contraires; 
Il  attendrit  la  sœur,  il  endurcit  les  frères; 
Il  aigrit  leur  courroux,  il  fléchit  sa  rigueur. 
Et  m'ouvre  en  même  temps  et  leur  trône  et  son  cœur 

ATTALE. 

Il  est  vrai,  vous  avez  toute  chose  prospère, 


ACTB    Y  S». 

Et  VOUS  seriez  heureux  si  vous  n'étiez  point  père. 
L'ambition,  l'amour,  n'ont  rien  h,  désirer; 
Mais,  seigneur,  la  nature  a  beaucoup  à  pleurer  : 
En  perdant  vos  deux  fils... 

CRÉON. 

Oui ,  leur  perte  m'afflige 
Je  sais  ce  que  de  moi  le  rang  de  père  exige  : 
Je  rétois;  mais  surtout  j'étois  né  pour  régner; 
Et  je  perds  beaucoup  moins  que  je  ne  crois  gagner. 
Le  nom  de  père,  Attale,  est  un  titre  vulgaire  : 
C'est  un  don  que  le  ciel  ne  nous  refuse  guère  : 
Un  bonheur  si  commun  n'a  pour  moi  rien  de  doux; 
Ce  n'est  pas  un  bonheur,  s'il  ne  fait  des  jaloux,    i  t 
Mais  le  trône  est  un  bien  dont  le  ciel  est  avare; 
Du  reste  des  mortels  ce  haut  rang  nous  sépare; 
Bien  peu  sont  honorés  d'un  don  si  précieux  : 
La  terre  a  moins  de  rois  que  le  ciel  n'a  de  ilieux. 
D'ailleurs  tu  sais  qu'Hémon  adoroit  la  princesse. 
Et  qu'elle  eut  pour  ce  prince  une  extrême  tendresse  : 
S'il  vivoit,  son  amour  au  mien  seroit  fatal. 
'En  me  privant  d'un  fils,  le  ciel  m'ôte  un  rival. 
Ne  me  parb  donc  plus  que  de  sujets  de  joie, 
Souffre  qu'à  mes  transports  je  m'abandonne  en  proie; 
Et,  sans  me  rappeler  des  ombres  des  enfers. 
Dis- moi  ce  que  je  gagne,  et  non  ce  que  je  perds  : 
Parle- moi  de  régner,  parle-moi  d'Antigone; 
J'aurai  bientôt  son  cœur,  et  j'ai  déjà  le  trône. 
Tout  ce  qui  s'est  passé  n'est  qu'un  songe  pour  moi  : 
J'étois  père  et  sujet,  je  suis  amant  et  roi. 
La  princesse  et  le  trône  ont  pour  moi  tant  de  charme», 
Que.....  Mais  Olympe  vient. 

ATTALE. 

Dieux!  elle  est  toute  en  larmes 
SCÈNE  V. 

CRÉON,  OLYMPE,  ATTALE,  gardes. 

OLYMPE. 

Qu'attendez -vous,  seigneur?  La  princesse  n'est  plus. 

CRéON. 

Elle  n'est  plus.  Olympe! 


56  LBS    PRËRBS    BNNBMIS. 

OLYMPE. 

Ah  !  regrets  superflut! 
Elle  n'a  fait  qu'entrer  dans  la  chambre  prochaine, 
Et  du  même  poignard  dont  est  morte  la  reine. 
Sans  que  je  pusse  voir  son  funeste  dessein, 
Cctt»»  fière  princesse  a  percé  son  beau  sein  : 
Elle  «'en  est,  seigneur,  mortellement  frappée, 
Kt  dans  son  sang,  hélas!  elle  est  soudain  tombée. 
'  ugez  à  cet  objet  ce  que  j'ai  dû  sentir. 
Mais  sa  belle  àme  enfin ,  toute  prête  à  sortir  : 
«  Cher  Hémon,  c'est  &  toi  que  Je  me  sacrifie,  » 
Dit-elle;  et  ce  moment  a  terminé  sa  vie. 
J'ai  senti  son  beau  corps  tout  frjid  entre  mes  brasj 
Et  j'ai  cru  que  uioa  âme  alloit  suivre  ses  pas. 
Heureuse  mille  fois,  si  ma  douleur  mortelle 
Dans  la  nuit  du  tombeau  m'eût  plongée  avec  elle! 

SCÈNE   VI. 

CRÉON,   ATTALE,   gardes. 

cnÉON. 
Ainsi  donc  vous  fuyez  un  amant  odieux. 
Et  vous-même,  cruelle,  éteignez  vos  beaux  yeux! 
Vous  fermez  pour  jamais  ces  beaux  yeux  que  j'adore. 
Et,  pour  ne  me  point  voir,  vous  les  fermez  encore! 
Quoique  Hémon  vous  fût  cher ,  vous  courez  au  trépas 
Bien  plus  pour  m'éviter  que  pour  suivre  ses  pas  ! 
Mais,  dussiez-vous  encor  m'être  aussi  rigoureuse. 
Ma  présence  aux  enfers  vous  fût -elle  odieuse. 
Dût  après  le  trépas  vivre  votre  courroux , 
Inhumaine,  je  vais  y  descendre  après  vous. 
Vous  y  veirez  toujours  l'objet  de  votre  haine. 
Et  toujours  mes  soupirs  vous  rediront  ma  peine , 
Ou  pour  vous  adoucir,  ou  pour  vous  tourmenter; 
Et  vous  ne  pourrez  plus  mourir  pour  m'éviter. 
Mourons  donc... 

ATTALB,  lui  arrachant  son  épée. 

Ah!  seigneur!  quelle  cruelle  enviai 

CRÉON. 

Ahl  c'est  m'assassiner  que  me  sauver  la  vie! 
Amour,  rage,  transports,  vene?  à  mon  secours. 


ACTE    V.  57 

Venez,  et  terminez  mes  déUjstables  jours! 
De  ces  cruels  amis  trompez  tous  les  obstaclesl 
Toi,  justifie,  ô  ciel,  la  foi  de  tes  oracles! 
Je  suis  le  dernier  sang  du  malheureux  Laïus; 
Perdez -moi,  dieux  cruels,  ou  vous  serez  déçus. 
Reprenez,  reprenez  cet  empire  funeste; 
Vous  m'ôtez  Antigone,  ôtez-moi  tout  le  reste  ; 
Le  trône  et  vos  présents  excitent  mon  courroux; 
Un  coup  de  foudre  est  tout  ce  que  je  veux  de  vous. 
Ne  le  refusez  pas  à  mes  vœux,  à  mes  crimes; 
Ajoutez  mon  supplice  à  tant  d'autres  /ictimes. 
Mais  en  vain  je  vous  presse,  et  mes  propres  forfaits 
Me  font  déjà  sentir  tous  les  maux  que  j'ai  faits. 
Polynice,  Étéocle,  locaste,  Antigone, 
Mes  fils,  que  j'ai  perdus,  pour  m'élever  au  trône, 
Tant  d'autres  mallieureux  dont  j'ai  causé  les  maux, 
Font  déjà  dans  mon  cœur  l'office  des  bourreaux. 
Arrêtez...  Mon  trépas  va  venger  votre  perte; 
La  foudre  va  tomber,  la  terre  est  entr'ouverte; 
Je  ressens  à  la  fois  mille  tourments  divers. 
Et  je  m'en  vais  chercher  du  repos  aux  enfers  '. 

(n  tombe  entre  les  mains  des  gardes.] 

U  Voilà  d'où  est  parti  celui  qui  est  arrivé  jusqu'à  Alhalie. 

(Louis  Racini.) 


ni  vu  LA  TH<BAId& 


ALEXANDRE  LE  GRAND 


TRAGÉDIE 


G6o 


AU  ROI 


SIRE, 

Voici  une  seconde  entreprise  qui  n'est  pas  moins  hardie 
que  la  première.  Je  ne  m«  contente  pas  d'avoir  mis  à  la 
tête  de  mon  ouvrage  le  nom  d'Alexandre,  j'y  ajoute  encore 
celui  de  Votre  Majesté;  c'est-à-dire  que  j'assemble  tout 
«  que  le  siècle  présent  et  les  siècles  passés  nous  peuvent 
lournir  de  plus  grand.  Mais,  SIRE,  j'espère  que  Votbb 
Majesté  ne  condamnera  pas  cette  seconde  hardiesse,  comme 
«Le  n'a  pas  désapprouvé  la  première.  Quelques  efforts  que 
l'op  eût  faits  pour  lui  défigurer  mon  héros,  il  n'a  pas  plu- 
tôt paru  devant  elle,  qu'elle  l'a  reconnu  pour  Alexandre.  Et 
k  qui  s'en  rapportera-t-on,  qu'à  un  roi  dont  la  gloire  est 
n-pandue  aussi  loin  que  celle  de  ce  conquérant,  et  devant 
qui  l'on  peut  dire  que  tous  les  peuples  du  monde  se  tai- 
icat,  comme  l'Écriture  l'a  dit  d'Alexandre?  Je  sais  bien 
«{ue  ce  silence  est  un  silence  d'étonnement  et  d'admiration  ; 
que,  jusques  ici,  la  force  de  vos  armes  ne  leur  a  pas  tant 
imposé  que  celle  de  vos  vertus.  Mais,  SIRE,  votre  réputa- 
tion n'en  est  pas  moins  éclatante ,  pour  n'être  point  établie 
sur  les  embrasements  et  sur  les  ruines;  et  déjà  Votre 
KLuESTÉ  est  arrivée  au  comble  de  la  gloire  par  un  chemin 
plu»  nouveau  et  plus  difficile  que  celui  par  où  Alexandre  y 
est  monté.  Il  n'est  pas  extraordinaire  de  voir  un  jeune 
homme  gagner  des  batailles,  de  le  voir  mettre  le  feu  par 
toute  la  terre.  Il  n'est  pas  impossible  que  la  jeunesse  et  la 
fortune  l'emportent  victorieux  jusqu'au  fond  des  Indes. 
L'histoire  est  pleine  de  jeunes  conquérants;  et  l'on  sait 
avec  quelle  ardeur  Votre  iMajesté  elle-même  a  cherché  les 
occasions  de  se  signaler  dans  un  âge  où  Alexandre  ne  fai- 
soit  encore  que  pleurer  sur  les  victoires  de  son  père.  Mais 


"*'*  ÉPITRE    DÔDICATOIRE. 

elle  me  permettra  de  lui  dire  que  devant  i  elle,  on  n'a  point 
vu  de  roi  qui,  à  l'âge  d'Alexandre,  ait  fait  paraître  la  con- 
duite d'Auguste;  qui,  sans  s'éloigner  presque  du  centre  de 
son  royaume,  ait  répandu  sa  lumière  jusqu'au  bout  du 
monde,  et  qui  ait  commencé  sa  carrière  par  où  les  plus 
grands  princes  ont  tâché  d'achever  la  leur.  On  a  disputé 
chez  les  anciens  si  la  fortune  n'avait  point  eu  plus  de  part 
que  la  vertu  dans  les  conquêtes  d'Alexandre.  Mais  quelle 
part  la  fortune  peut-elle  prétendre  aux  actions  d'un  roi  qui 
ne  doit  qu'à  ses  seuls  conseils  l'état  florissant  de  son 
royaume,  et  qui  n'a  besoin  que  de  lui-même  pour  se 
rendre  retoutable  à  toute  l'Europe?  Mais,  SIRE,  je  ne 
songe  pas  qu'en  voulant  louer  Votre  Majesté,  je  m'engage 
dans  une  carrière  trop  vaste  et  trop  difficile;  il  faut  aupara- 
vant m'essayer  encore  sur  quelques  autres  héros  de  l'anti- 
quité ;  et  je  prévois  qu'à  mesure  que  je  prendrai  de  nou- 
velles forces.  Votre  Majesté  se  couvrira  elle-même  d'une 
gloire  toute  nouvelle;  que  nous  la  reverrons  peut-être,  à  la 
tête  d'une  armée,  achever  la  comparaison  qu'on  peut  faire 
d'elle  et  d'Alexandre,  cl  ajouter  le  titre  de  conquérant  à 
celui  du  plus  sage  roi  de  la  terre.  Ce  sera  alors  que  vos 
sujets  devront  consacrer  toutes  leurs  veilles  au  récit  de  tant 
de  grandes  actions,  et  ne  pas  souffrir  que  Votre  Majesté 
ait  lieu  de  se  plaindre,  comme  Alexandre,  qu'elle  n'a  eu 
personne  de  son  temps  qui  pût  laisser  à  la  postérité  la 
mémoire  de  ses  vertus.  Je  n'espère  pas  être  assez  heureux 
pour  me  distinguer  par  le  mérite  de  mes  ouvrages,  mais 
Je  sais  bien  que  je  me  signalerai  au  moins  par  le  zèle  et  la 
profonde  vénération  avec  laquelle  je  suis, 

SIRE, 

DE    VOTRE    majesté, 

Le  très-humble,  très -obéissant, 
et  très-fidèle  serviteur  et  sujet, 

RACINE. 
1.  Devant,  pour  avaiu. 


PREMIÈRE   PRÉFACE 


Je  ne  rapporterai  point  ici  ce  que  l'iiistoire  dit  de  Porn», 
il  faudroit  copier  tout  le  huitième  livre  de  Quinte-Curce;  et 
je  m'engagerai  moins  encore  à  faire  une  exacte  apologie  de 
tous  les  endroits  qu'on  a  voulu  combattre  dans  ma  pièce. 
Je  n'ai  pas  prétendu  donner  au  public  un  ouvrage  parfait  ; 
Je  me  fais  trop  justice  pour  avoir  osé  me  flatter  de  cette 
espérance.  Avec  quelque  succès  qu'on  ait  représenté  mon 
Alexandre,  et  quoique  les  premières  personnes  de  la  terre 
et  les  Alexandres  de  notre  siècle  se  soient  hautement 
déclarés  pour  lui,  je  ne  me  laisse  point  éblouir  parces  illus- 
tres approbations.  Je  veux  croire  qu'ils  ont  voulu  encou- 
rager un  jeune  homme,  et  m'exciter  à  faire  encore  mieux 
dans  la  suite;  mais  j'avoue  que,  quelque  défiance  que 
j'eusse  de  moi-même ,  je  n'ai  pu  m'empôcher  de  concevoii 
quelque  opinion  de  ma  tragédie,  quand  j'ai  vu  la  peine  que 
se  sont  donnée  certaines  gens  pour  la  décrier.  On  ne  fait 
point  tant  de  brigues  contre  un  ouvrage  qu'on  n'estime 
pas  ;  on  se  contente  de  ne  plus  le  voir  quand  on  l'a  vu  une 
fois,  et  on  le  laisse  tomber  de  lui-môme,  sans  daigner  seu- 
lement contribuer  à  sa  chute.  Cependant  j'ai  eu  le  plaisir 
de  voir  plus  de  aix  fois  de  suite  à  ma  pièce  le  visage  de  ces 
censeurs;  ils  n'ont  pas  craint  de  s'exposer  si  souvent  à 
entendre  une  chose  qui  leur  déplaisoit;  ils  ont  prodigué 
libéralement  leur  temps  et  leurs  peines  pour  la  venir  cri- 
tiquer, sans  compter  les  chagrins  que  leur  ont  peut-être 


64  PREMIÈRE    PRÉFACE. 

coûté  les  applaudissements  que  leur  présence  n'a  pas  em- 
pêché le  public  de  me  donner. 

Je  ne  représente  point  à  ces  critiques  le  goût  de  l'anti- 
quité :  je  vois  bien  qu'ils  le  connoissent  médiocrement. 
Mais  de  quoi  se  plaignent-ils,  si  toutes  mes  scènes  sont 
bien  remplies,  si  elles  sont  bien  liées  nécessairement  les 
unes  aux  autres,  si  tous  mes  acteurs  ne  viennent  point  sur 
le  théâtre  que  l'on  ne  sache  la  raison  qui  les  y  fait  venir; 
et  si,  avec  peu  d'incidents  et  peu  de  matière,  j'ai  été  asseï 
heureux  pour  faire  une  pièce  qui  les  a  peut-être  attachés 
malgré  eux  depuis  le  commencement  jusqu'à  la  fin?  Mais 
ce  qui  me  console,  c'est  de  voir  mes  censeurs  s'accorder  si 
mal  ensemble  :  les  uns  disent  que  Taxile  n'est  point  asseï 
honnête  homme;  les  autres,  qu'il  ne  mérite  point  sa  perte  : 
les  uns  soutiennent  qu'Alexandre  n'est  point  assez  amou- 
reux; les  autres,  qu'il  ne  vient  sur  le  théâtre  que  pour 
parler  d'amour.  Ainsi  je  n'ai  pas  besoin  que  mes  amis  se 
mettent  en  peine  de  me  justifier,  je  n'ai  qu'à  renvoyer  me» 
ennemis  à  mes  ennemis;  je  me  repose  sur  eux  de  la  défense 
d'une  pièce  qu'ils  attaquent  en  si  mauvaise  intelligence,  et 
avec  des  sentiments  si  opposés. 


SECONDE  PRÉFACE 


11  n'y  a  guère  de  tragédie  où  l'histoire  soit  plus  fldël»> 
ment  suivie  que  dans  celle-ci.  Le  sujet  en  est  tiré  de  pla- 
neurs auteurs ,  mais  surtout  du>  huitième  livre  de  Quinte- 
Corce.  C'est  là  qu'on  peut  voir  tout  ce  qu'Alexandre  fit 
lorsqu'il  entra  dans  les  Indes,  les  ambassades  qu'il  envoya 
aux  rois  de  ce  pays-li,  les  différentes  réceptions  qu'ils 
firent  à  ses  envoyés,  l'alliance  que  Taxile  fit  avec  lui,  la 
fierté  avec  laquelle  Porus  refusa  les  conditions  qu'on  lui 
présentoit,  l'inimitié  qui  étoit  entre  Porus  et  Taxile,  et  enfin 
la  victoire  qu'Alexandre  remporta  sur  Porus,  la  réponse 
généreiise  que  ce  brave  Indien  fit  au  vainqueur,  qui  loi 
demandoit  comment  il  vouloit  qu'on  le  traitât ,  et  la  géné- 
rosité avec  laquelle  Alexandre  lui  rendit  tous  ses  États,  et 
en  ajouta  beaucoup  d'autres. 

Cette  action  d'Alexandre  a  passé  pour  une  des  plus  belles 
qae  ce  prince  ait  faites  en  sa  vie;  et  le  danger  que  Porus 
lai  fit  courir  dans  la  bataille  lui  parut  le  plus  grand  où  il  se 
fftt  Jamais  trouvé.  Il  le  confessa  lui-même,  en  disant  qu'il 
avoit  trouvé  enfin  un  péril  digne  de  son  courage.  Et  ce  fut 
en  cette  même  occasion  qu'il  s'écria  :  ■  O  Athéniens ,  coni" 
•  bien  de  travaux  j'endure  pour  me  faire  louer  de  vous!  » 
Tai  tâché  de  représenter  en  Porus  un  ennemi  digne  d'A- 
lexandre, et  je  puis  dire  que  son  caractère  a  plu  extrême- 
ment sur  notre  théâtre,  jusque-là  que  des  personnes  m'ont 
reproché  que  je  faisois  ce  prince  plus  grand  qu'Alexandre. 

4. 


66  SECONDE    PRÉFACE. 

Mais  ces  personnes  ne  considèrent  pas  que,  dans  la  bataille 
et  dans  la  victoire,  Alexandre  est  en  effet  plus  grand  que 
Porus;  qu'il  n'y  a  pas  un  vers  dans  la  tragédie  qui  ne  soit 
à  la  louange  d'Alexandre;  que  les  invectives  même  de  Porus 
et  d'Axiane  sont  autant  d'éloges  de  la  valeur  de  ce  conqué- 
rant. Porus  a  peut-être  quelque  chose  qui  intéresse  davan- 
tage, parce  qu'il  est  dans  le  malheur;  car,  comme  dit 
Sénèque,  «  Nous  sommes  de  telle  nature,  qu'il  n'y  a  rien 
au  monde  qui  se  fasse  tant  admirer  qu'un  homme  qui  £ait 
être  malheureux  avec  courage.  »  —  «  Ita  affecti  sumus,  ut 
«  nihil  œquè  magnam  apud  nos  admirationem  occupet, 
«  quàm  homo  fortiter  miser'.  » 

Les  amours  d'Alexandre  et  de  Cléofile  ne  sont  pas  de 
mon  invention  :  Justin  en  parle,  aussi  bien  que  Quinte- 
Curce.  Ces  deux  hiK;t.orien8  rapportent  qu'une  reine  dans 
les  Indes ,  nommée  Cléofile ,  se  rendit  à  ce  prince  avec  la 
ville  où  il  la  tenoit  assiégée,  et  qu'il  la  rétablit  dans  son 
royaume,  en  considération  de  sa  beauté.  Elle  en  eut  un 
flls,  et  elle  l'appela  Alexandre.  Voici  les  paroles  de  Justin  : 
V  Régna  Cleophilis  reginœ  petit,  quse,  quum  se  dedisset  ei, 
«  concubitu  redemptum  regnum  ab  Alexandre  recepit,  ille- 

•  cebris  consecuta  quod  virtute  non  potuerat  ;  filiumque,  ab 
«  eo  genitum,  Alexandrum  nominavit,  qui  posteà  regno 

•  Indorum  potitus  est*.  » 

1.  Senecœ  Consolatio  ad  Helviam,c»f.  xui. 
t.  lufltini  lib.  XII ,  cap.  vu. 


ALEXANDRE  LE  GRAND 


PERSONNAGES 


ALEXANDRE. 
PORUS, 


rois  dans  les  Inde». 
TAXILE, 

AXIANE,  reine  d'une  autre  partie  de»  IndM. 

CLÉOFILE,  sœur  de  Taxiie. 

ÉPHESTION. 

sniTK  d'alexani^rb. 


La  ieène  est  sur  h  bord  de  VHydaspe,  dans  U  eamp  de  TaxlU 


ALEXANDRE  LE  GRAND 

TRAGÉDIE 

ACTE   PREMIER 


SCÈNE   I. 

TAXILE',  CLÉOFILE. 

CLÉOFILE. 

Quoi  !  vous  allez  combattre  un  roi  dont  la  puissance 
Semble  forcer  le  ciel  à  prendre  sa  défense , 
Sous  qui  toute  l'Asie  a  vu  tomber  ses  rois, 
Et  qui  tient  la  fortune  attachée  à  ses  lois  ! 
Mon  frère ,  ouvrez  les  yeux  pour  connaître  Alexandre  : 
Voyez  de  toutes  parts  les  trônes  mis  en  cendre. 
Les  peuples  asservis,  et  les  rois  enchaînés;         » 
Et  prévenez  les  maux  qui  les  ont  entraînés. 

TAXILE. 

Voulez-vous  que,  frappé  d'une  crainte  si  basse. 

Je  présente  la  tête  au  joug  qui  nous  menace, 

Et  que  j'entende  dire  aux  peuples  indiens 

Que  j'ai  forgé  moi-même  et  leurs  fers  et  les  miens? 

Quitterai-je  Porus?  Trahirai-je  ces  princes 

Que  rassemble  le  soin  d'affranchir  nos  provinces. 

Et  qui,  sans  balancer  sur  un  si  noble  choix. 

Sauront  également  vivre  ou  mourir  en  rois? 

En  voyez-vous  un  seul  qui,  sans  rien  entreprendre, 

Se  laisse  terrasser  au  seul  nom  d'Alexandre, 

Et,  le  croyant  déjà  maître  de  l'univers, 

1.  Ce  prince  s'appelait  Omphis;  le  nom  deTaiile,  d'après  Qaint»- 
Curce ,  était  un  titre  que  prenaient  les  princes  indiens  en  montant 
MU  le  tfdne,  comms  les  rois  d'Egypte  prenaient  celui  de  Pharaoi^ 

(▲lui  IfARTOf.) 


70  ALEXANDRE. 

Aille,  esclave  empressé,  lui  demander  des  fers? 
Loin  de  s'épouvanter  à  l'aspect  de  sa  gloire, 
il»  l'attaqueront  mCrae  au  sein  de  la  victoire; 
Et  vous  voulez,  ma  sœur,  que  Taxile  aujourd'hui, 
Tout  prêt  à  le  combattre,  implore  son  appui  ! 

CLÉOFILE. 

Aussi  n'est-ce  qu'à  vous  que  ce  prince  s'adresse; 
Pour  votre  amitié  seule  Alexandre  s'empresse  : 
Quand  la  foudre  s'allume  et  s'apprête  à  partir, 
11  s'efforce  en  secret  de  vous  en  garantir. 

TAXIT.E. 

Pourquoi  suis-je  le  seul  que  son  courroux  ménage? 

De  tous  ceux  que  l'Hydaspe  oppose  à  son  courage, 

Ai-je  mérité  seul  son  indigne  pitié? 

Ne  peut-il  à  Porus  offrir  son  amitié? 

Ah  !  sans  doute  il  lui  croit  l'âme  trop  génère :îse 

Pour  écouter  jamais  une  offre  si  honteuse  : 

Il  cherche  une  vertu  qui  lui  résiste  moins; 

Et  peut-être  il  me  croit  plus  digne  de  ses  soins. 

c  L  É  0  K  I  L  E. 

Dites,  sans  l'accuser  de  chercher  un  esclave. 

Que  de  ses  ennemis  il  vous  croit  le  plus  bravej 

Et  qu'en  vous  arrachant  les  armes  de  la  main , 

Il  se  promet  du  reste  un  triomphe  certain. 

Son  choix  à  votre  nom  n'imprime- point  de  taches; 

Son  amitié  n'est  point  le  partage  des  lâches; 

Quoiqu'il  brûle  de  voir  tout  l'univers  soumis. 

On  ne  voit  point  d'esclave  au  rang  de  ses  amis. 

Ah  !  si  son  amitié  peut  souiller  votre  gloire , 

Que  ne  m'épargniez-vous  une  tache  si  noire  ? 

Vous  connaissez  les  soins  qu'il  me  rend  tous  les  jours, 

Il  ne  tenoit  qu'à  vous  d'en  arrêter  le  cours. 

Vous  me  voyez  ici  maîtresse  de  son  âme  ; 

Cent  messages  secrets  m'assurent  de  sa  flamme; 

Pour  venir  jusqu'à  moi,  ses  soupirs  embrasés 

Se  font  jour  au  travers  de  deux  camps  opposés. 

Au  lieu  de  le  haïr,  au  lieu  de  m'y  contraindre. 

De  mon  trop  de  rigueur  je  vous  ai  vu  vous  plaindre; 

Vous  m'avez  engagée  à  souffrir  son  amour, 

Et  peut-être,  mon  frère,  à  l'aimer  à  mon  tour. 

TAXILE. 

Vous  pouvez.,  sans  rougir  du  pouvoir  de  vos  charmes^ 


aCTB  premier.  "H 

Forcer  ce  grand  guerrier  à  vous  rendre  les  armes  ; 

Et,  sans  que  votre  cœur  doive  s'en  alarmer, 

Le  vainqueur  de  1  Euphrate  a  pu  vous  désarmer  : 

Mais  l'état  aujourd'hui  suivra  ma  destinée  ; 

Je  tiens  avec  mon  sort  sa  fortune  enchaînée  j 

Et,  quoique  vos  conseils  tâchent  de  me  fléchir. 

Je  dois  demeurer  libre,  afin  de  l'affranchir. 

Je  sais  l'inquiétude  où  ce  dessein  vous  livre; 

Mais  comme  vous ,  ma  sœur,  j'ai  mon  amour  à  suivre. 

Les  beaux  yeux  d'Axiane,  ennemis  de  la  paix, 

Contre  votre  Alexandre  arment  tous  leurs  attraits; 

Reine  de  tous  les  cœurs,  elle  met  tout  en  armes 

Pour  cette  liberté  que  détruisent  ses  charmes; 

Elle  rougit  des  fers  qu'on  apporte  en  ces  lieux , 

Et  n'y  sauroit  souffrir  de  tyrans  que  ses  yeux. 

Il  faut  servir,  ma  sœur,  son  illustre  colère; 

Il  faut  aller... 

CLéOFILE. 

Eh  bien  !  perdez-vous  pour  lui  plaire; 
De  ces  tyrans  si  chers  suivez  l'arrêt  fatal, 
Servez-les ,  ou  plutôt  servez  votre  rival. 
De  vos  propres  lauriers  souffrez  qu'on  le  couronne; 
Combattez  pour  Porus,  Axiane  l'ordonne; 
Et ,  par  de  beaux  exploits  appuyant  sa  rigueur. 
Assurez  à  Porus  l'empire  de  son  cœur. 

TAXILE. 

Ah  !  ma  sœur  I  croyez-vous  que  Porus... 

CLÉOFILE. 

Mais  vous-même. 
Doutez-vous,  en  effet,  qu'Axiane  ne  l'aime? 
Quoi  !  ne  voyez-vous  pas  avec  quelle  chaleur 
L'ingrate,  à  vus  yeux  même,  étale  sa  valeur? 
Quelque  brave  qu'on  soit,  si  nous  la  voulons  croire. 
Ce  n'est  qu'autour  de  lui  que  vole  la  victoire  : 
Vous  formeriez  sans  lui  d'inutiles  desseins; 
La  liberté  de  l'Inde  est  toute  entre  ses  mains; 
Sans  lui  déjà  nos  murs  seroient  réduits  en  cendre; 
Lui  seul  peut  arrêter  les  progrès  d'Alexandre  : 
Elle  se  fait  un  dieu  de  ce  prince  charmant  ' , 
Et  vous  doutez  encor  qu'elle  en  fasse  un  amant  I 

1.  Clidrmant,  expression  d'autant  plus  romanesque,  qu'elle  »ar 
pjique  à  nn  héros  tel  que  Ponu.  (  O«0TrR0ï.) 


72  ALBXâNDKB. 

TAXILE. 

Je  tachois  d'en  douter,  cruelle  Cléofile  : 
Hélas!  dans  son  erreur  affermissez  Taxile. 
Pourquoi  lui  peignez-vous  cet  objet  odieux î 
Aidez-le  bien  plutôt  à  démentir  ses  yeux  : 
Dites-lui  qu'Axiane  est  une  beauté  fière. 
Telle  à  tous  les  mortels  qu'elle  est  à  votre  frèrej 
Flattez  de  quelque  espoir... 

CLéOFII.E. 

Espérez ,  j'y  consens*, 
Mais  n'espérez  plus  rien  de  vos  soins  impuissants. 
Pourquoi  dans  les  combats  chercher  une  conquête 
Qu'à  vous  livrer  lui-môme  Alexandre  s'apprèteî 
Ce  n'est  pas  contre  lui  qu'il  la  faut  disputer; 
Porus  est  l'ennemi  qui  prétend  vous  l'ôter. 
Pour  ne  vanter  que  lui,  l'injuste  renommée 
Semble  oublier  les  noms  du  reste  de  l'armée  : 
Quoi  qu'on  fasse,  lui  seul  en  ravit  tout  l'éclat. 
Et  comme  ses  sujets  il  vous  mène  au  combat. 
Ah!  si  ce  nom  vous  plaît,  si  vous  cherchez  à  l'être. 
Les  Grecs  et  les  Persans  vous  enseignent  un  maître; 
Vous  trouverez  cent  rois  compagnons  de  vos  fers; 
Porus  y  viendra  même  avec  tout  l'univers. 
Mais  Alexandre  enfin  ne  vous  tend  point  de  chaînes: 
11  laisse  à  votre  front  ces  marques  souveraines 
Qu'un  orgueilleux  rival  ose  ici  dédaigner. 
Porus  vous  fait  servir,  il  vous  fera  régner  ; 
Au  lieu  que  de  Porus  vous  êtes  la  victime. 
Vous  serez...  Mais  voici  ce  rival  magnanime. 

TAXILE. 

Ah!  ma  sœur!  je  me  trouble;  et  mon  cœur  alarmé, 
■Çn  voyant  mon  rival ,  me  dit  qu'il  est  aimé. 

CLÉOFILE. 

Le  temps  vous  presse.  Adieu.  C'est  à  vous  de  vous  rendre 
L'esclave  de  Porus,  ou  1  "ami  d'Alexandre. 

SCÈNE  II. 
PORUS,  TAXILE. 

PORUS. 

Seigneur,  ou  je  me  trompe,  ou  nos  fiers  ennemis 
Feront  moins  de  progrès  qu'ils  ne  s'étoient  promis. 


ACTE   PREMIER.  TS 

Nos  chefs  et  nos  soldats,  brûlants  d'impatience, 

Font  lire  sur  kur  front  une  mâle  assurance  ; 

Ils  s'animent  l'un  l'autre  ;  et  nos  moindres  guerriers 

Se  promettent  déjà  des  moissons  de  lauriers. 

J'ai  vu  de  rang  en  rang  cette  ardeur  répandue 

°ar  des  crix  généreux  éclater  à  ma  vue. 

Ils  se  plaignent  qu'au  lieu  d'éprouver  leur  grand  cœur, 

L'oisiveté  d'un  camp  consume  leur  vigueur. 

Laisserons-nous  languir  tant  d'illustres  courages? 

Notre  ennemi,  seigneur,  cherche  ses  avantages; 

11  se  sent  foible  encore  ;  et ,  pour  nous  retenir, 

Éphestion  demande  à  nous  entretenir, 

Et  par  de  vains  discours... 

TAXILE. 

Seigneur,  il  faut  l'entendre; 
Nous  ignorons  encor  ce  que  veut  Alexandre  : 
Peut-être  est-ce  la  paix  qu'il  nous  veut  présenter. 

PORCS. 

La  paix!  Ah!  de  sa  main  pourriez-vous  l'accepter? 

Hé  quoi!  nous  l'aurons  vu,  par  tant  d'horribles  guerre», 

Troubler  le  calme  heureux  dont  jouissoient  nos  terres, 

Et,  le  fer  à  la  main,  entrer  dans  nos  états 

Pour  attaquer  des  rois  qui  ne  l'oiïensoient  pas; 

Nous  l'aurons  vu  piller  des  provinces  entières. 

Du  sang  de  nos  sujets  faire  enfler  nos  rivières; 

Et,  quand  le  ciel  s'apprête  à  nous  l'abandonner. 

J'attendrai  qu'un  tyran  daigne  nous  pardonner! 

TAXILE. 

Ne  dites  point,  seigneur,  que  le  ciel  l'abandonne; 
D'un  soin  toujours  éga'.  sa  faveur  l'environne. 
Un  roi  qui  fait  trembler  tant  d'états  sous  ses  lois 
N'est  pas  un  ennemi  que  méprisent  les  rois. 

POROS. 

Loin  de  le  mépriser,  j'admire  son  courage; 
Je  rends  à  sa  valeur  un  légitime  hommage; 
Mais  je  veux,  à  mon  tour,  mériter  les  tributs 
Que  je  me  sens  forcé  de  rendre  à  ses  vertus. 
Oui,  je  consens  qu'au  ciel  on  élève  Alexandre; 
Mais  si  je  puis,  seigneur,  je  l'en  ferai  descendre, 
Et  j'irai  l'attaquer  jusque  sur  les  autels 
Qu3  'ai  dresse  en  tremblant  le  reste  de  mortel». 
C'CAt  ainsi  qu'.^lexandre  estima  tous  ces  princes 

S 


T4  ALEXANDRE. 

Dont  sa  valeur  pourtant  a  conquis  les  provinces  : 
Si  son  cœur  dans  l'Asie  eût  montré  quelque  effroi 
Darius  en  mourant  l'auroit-il  vu  son  roi  ? 

TAXILE. 

Seigneur,  si  Darius  avoit  su  se  connaître. 
Il  régneroit  encore  où  règne  un  autre  maître, 
cependant  cet  orgueil,  qui  causa  son  tri^pas, 
Avoit  un  fondement  que  vos  mépris  n'ont  pas  : 
La  valeur  d'Alexandre  à  peine  étolt  connue; 
Ce  foudre  étoit  encore  enfermé  dans  la  nue. 
Dans  un  calme  profond  Darius  endormi 
Ignoroit  jusqu'au  nom  d'un  si  foible  ennemi. 
Il  le  connut  bientôt;  et  sou  àme,  étonnée, 
De  tout  ce  grand  pouvoir  se  vit  abandonnée; 
I  II  se  vit  terrassé  d'un  bras  victorieux; 
Et  la  foudre  en  tombant  lui  fit  ouvrir  les  yeux. 

PORUS. 

Mais  encore ,  à  quel  prix  croyez-vous  qu'Alexandre 
Mette  l'indigne  paix  dont  il  veut  vous  surprendre! 
Demandez-le,  seigneur,  à  cent  peuples  divers 
Que  cette  paix  trompeuse  a  jetés  dans  les  fers. 
Non,  ne  nous  flattons  point  :  sa  douceur  nous  outrage; 
Toujours  son  amitié  traîne  un  long  esclavage  : 
En  vain  on  prétendroit  n'obéir  qu'à  demi; 
Si  l'on  n'est  son  esclave ,  on  est  son  ennemi. 

TAXILE. 

Seigneur,  sans  se  montrer  lâche  ni  téméraire. 
Par  quelque  vain  hommage  on  peut  le  satisfaire. 
Flattons  par  des  respects  ce  prince  ambitieux 
Que  son  bouillant  orgueil  appelle  en  d'autres  lieux. 
C'est  un  torrent  qui  passe,  et  dont  Ja  violence 
Sur  tout  ce  qui  l'arrête  exerce  sa  puissance; 
Qui,  grossi  du  débris  de  cent  peuples  divers. 
Veut  du  bruit  de  son  cours  remplir  tout  l'univers. 
Que  sert  de  l'irriter  par  un  orgueil  sauvage? 
D'un  favorable  accueil  honorons  son  passage; 
Et,  lui  cédant  des  droits  que  nous  reprendrons  bien, 
'Rendons-lui  des  devoirs  qui  ne  nous  coûtent  rien. 

I  PORUS. 

Qui  ne  nous  routent  rien,  seigneur!  L'osez-vou»  croire! 
Compterai-je  pour  rien  la  perte  de  ma  gloire? 
Votre  empire  et  le  mien  seroisnt  trop  Achetés, 


ACTB    FRBMIKR. 

S'ils  coûtoient  t.  Porqs  les  moindres  lâchetés. 

Mais  croyez-vous  qu'uu  prince  enflé  de  tant  d'audbace 

De  son  passage  ici  ne  laissât  point  de  truceî 

Combien  de  rois,  brisés  à  ce  funeste  écueil. 

Ne  régnent  plus  qu'autant  qu'il  pl»ît  à  son  or^uefl  ! 

Nos  couronnes,  d'abord  devenant  ses  conquMe^, 

Tant  que  nous  régnerions  flotteroient  sur  nos  tètes, 

Et  nos  sceptres,  en  froie  à  ses  moindre!»  dédains, 

Dès  qu'il  auroit  parlé,  tomberoient  de  oos  mains. 

Ne  dites  point  qu'il  couit  de  province  en  province  •: 

Jamais  de  ses  liens  il  ne  dégage  «n  princ*  ; 

Et  pour  mieux  assemr  les  peuples  sous  ses  lois, 

Souvent  dans  la  poussière  il  leur  cherche  des  rois. 

Mais  ces  indignes  soins  touchent  peu  mou  courage  : 

Votre  seul  intérêt  m'inspire  ce  langage. 

Porus  n'a  poiut  de  part  dans  tout  cet  entretien  ; 

Et,  quand  la  gloire  parie,  il  n'écoute  plus  rien. 

TAXILE. 

J'écoute,  comme  vous,  ce  que  l'honneur  m'inspire, 
Seigneur;  mais  il  m'engage  à  sauver  mon  empire. 

PORUS. 

Si  vous  voulez  8auv«r  l'un  ou  l'autre  aujourd'hui, 
Prévenons  Alexandre ,  et  marchons  contre  lui. 

TAXILE. 

L'audace  et  le  méiH-is  sont  d'infidèles  guides. 

POBUS. 

La  honte  suH  de  près  les  courages  timides. 

TAXILE. 

Le  peuple  aime  les  rois  qui  savent  l'épargner. 

PORDS. 

11  estime  encor  plu^  «eux  qui  savent  régner. 

TAXILE. 

Ces  conseils  ne  plairont  qu'à  des  Âmes  hautaines. 

PORUS. 

Ils  plairont  à  des  rois ,  et  peut-être  à  des  reines. 

TAX  ILE. 

La  reine ,  à  vous  ouïr,  n'a  des  yeux  que  pour  vous. 

PO  RI)  s. 

Un  esclave  est  pour  elle  un  objet  de  courroux. 

T/.  XILE. 

Mais  croyez-vous,  seigneur,  que  l'amour  vous  ordonne 
D'exposer  avec  vous  son  peuple  et  &a  personne? 


M  ALBXANDRB. 

Non,  non,  sans  vous  flatter,  avouez  qu'en  ce  jour 
Vous  suivez  votre  haine,  et  non  pas  votre  amour, 

PORUS. 

Hé  bien  !  Je  l'avouerai  que  ma  juste  colère 
Aime  la  guerre  autant  que  la  paix  vous  est  chère; 
J'avouerai  que,  brûlant  d'une  noble  chaleur, 
Je  vais  contre  Alexandre  éprouver  ma  valeur. 
Du  bruit  de  ses  exploits  mon  àme  importunée 
Attend  depuis  longtemps  cette  heureuse  journée. 
Avant  qu'il  me  cherchât,  un  orgueil  inquiet 
M'avoit  déjà  rendu  son  ennemi  secret. 
Dans  le  noble  transport  de  cette  jalousie , 
Je  le  trouvois  trop  lent  à  traverser  l'Asie; 
Je  l'attirois  ici  par  des  vœux  si  puissants , 
Que  je  portois  envie  au  bonheur  des  Persans  ; 
Et  maintenant  encor,  s'il  trompoit  mon  courage , 
Pour  sortir  de  ces  lieux  s'il  cherchoit  un  passage , 
Vous  me  verriez  moi-même,  armé  pour  l'arrêter, 
Lui  refuser  la  paix  qu'il  nous  veut  présenter. 

TAXILB. 

Oui ,  sans  doute ,  une  ardeur  si  haute  et  si  constant* 
Vous  promet  dans  l'histoire  une  place  éclatante; 
Et ,  sous  ce  grand  dessein  dussiez-vous  succomber. 
Au  moins  c'est  avec  bruit  qu'on  vous  verra  tomber. 
La  reine  vient.  Adieu.  Vantez-lui  votre  zèle  ; 
Découvrez  cet  orgueil  qui  vous  rend  digne  d'elle. 
Pour  moi,  je  troublerois  un  si  noble  entretien. 
Et  vos  cœurs  rougiroient  des  foiblesses  du  mien. 

SCÈNE  III. 

PORUS,  AXIANE. 

AXIANE. 

Quoi  !  Taxile  me  fuit  !  Quelle  cause  inconnue... 

PORUS. 

Il  fait  bien  de  cacher  sa  honte  à  votre  vue  ; 

Et,  puisqu'il  n'ose  plus  s'exposer  aux  hasards. 

De  quel  front  pourroit-il  soutenir  vos  regards? 

Mais  laissons-le,  madame;  et  puisqu'il  veut  se  rendre | 

Qu'il  aille  avec  sa  sœur  adorer  Alexandre. 

Retirons-nous  d'un  camp  où ,  l'encens  à  la  main , 

Le  fidèle  Taxile  attend  son  souverain. 


ACTB    PREMIER.  77 

A  X  I A  N  B. 

Uais,  scigyeur,  que  dit- il? 

PORCS. 

Il  en  fait  trop  paraître  ; 
Cet  esclave  déjà  m'ose  vanter  son  maître  5 
Il  veut  que  Je  le  serve.... 

AXIANK. 

Ah  !  sans  vous  emporter, 
Souffrez  que  mes  efforts  tâchent  de  l'arrêter  : 
Ses  soupirs,  malgré  moi,  m'assurent  qu'il  m'adore. 
Quoi  qu'il  en  soit,  souffrez  que  je  lui  parle  encore; 
Et  ne  le  forçons  point,  par  ce  cruel  mépris. 
D'achever  un  dessein  qu'il  peut  n'avoir  pas  pris. 

PO  RU  s. 

Hé  quoi  !  vous  en  doutez?  et  votre  âme  s'assure 
Sur  la  foi  d'un  amant  infidèle  et  parjure. 
Qui  veut  à  son  tyran  vous  livrer  aujourd'hui , 
Et  croit,  en  vous  donnant,  vous  obtenir  de  lui  ! 
Hé  bien  !  aidez-le  donc  à  vous  trahir  vous-même. 
Il  vous  peut  arracher  à  mon  amour  extrf^me; 
Mais  il  ne  peut  m'ôter,  par  ses  efforts  jaloux, 
La  gloire  de  combattre  et  de  mourir  pour  vous. 

A  X  I  A  N  E. 

Et  vous  croyez  qu'après  une  telle  insolence 
Mon  amitié,  seigneur,  seroit  sa  récompense? 
Vous  croyez  que  mon  cœur  s'engageant  sous  sa  loi , 
Je  souscrirois  au  don  qu'on  lui  feroit  de  moi  ? 
Pouvez-vous,  sans  rougir,  m'accuser  d'un  tel  crimet 
Ai-je  fait  pour  ce  prince  éclater  tant  d'estime? 
Entre  Taxile  et  vous  s'il  falloit  prononcer. 
Seigneur,  le  croyez-vous  qu'on  me  vît  balancer? 
Sais-je  pas  que  Taxile  est  une  âme  incertaine. 
Que  l'amour  le  retient  quand  la  crainte  l'entraîne 
Sais-je  pas  que ,  sans  moi ,  sa  timide  valeur 
Succomberoit  bientôt  aux  ruses  de  sa  sœur? 
Vous  savez  qu'Alexandre  en  fit  sa  prisonnière. 
Et  qu'enfin  cette  sœur  retourna  vers  son  frère  ; 
Mais  je  connus  bientAt  qu'elle  avoit  entrepris 
De  l'arrêter  au  piège  où  son  cœur  étoit  pris. 

PO  RUS. 

Et  vous.pouvez  eni'or  demeurer  auprès  d'elle  ! 
Que  n'abAndokinez-vous  cette  sceur  crimiaellei 


78  «tLBXANPRB. 

Pourquoi,  par  tant  de  soins,  voulez-vous  épargner 
Un  prince... 

AXIANE, 

C'est  pour  vous  que  je  le  veux  gagner. 
Vous  rerrai-Je,  accablé  du  soin  de  nos  provinces ^ 
Attaquer  seul  un  roi  vainqueur  de  tant  de  princesT 
Je  vous  veux  dans  Taxile  offrir  un  défenseur 
Qui  combatte  Alexandre  en  dépit  de  sa  sœur. 
Que  n'avez-vous  pour  moi  cette  ardeur  empressée  1 
Mais  d'un  soin  si  commun  votre  âme  est  peu  blessée  t 
Pourvu  que  ce  grand  cœur  périsse  noblement, 
Ce  qui  suivra  sa  moft  le  touche  foiblement. 
Vous  me  voulez  livrer,  sans  secours,  sans  asile^ 
Au  courroux  d'Alexandre,  à  l'amour  de  Taxile, 
Qui,  me  traitant  bientôt  en  superbe  vainqueur. 
Pour  prix  de  votre  mort  demandera  mon  cœur. 
Hé  bien!  seigneur,  allez,  contentez  votre  envie i 
Combattez;  oubliez  le  soin  de  votre  viej 
Oubliez  que  le  ciel,  favorable  à  vos  vœux. 
Vous  préparoit  peut-être  un  sort  assez  heoreux. 
Peut-être  qu'à  son  tour  Axiane  charmée 
Alloit...  Mais  non ,  seigneur,  courez  vers  votre  armfo  i 
Un  si  long  entretien  vous  scroit  ennuyeux  ; 
Et  c'est  vous  retenir  trop  longtemps  en  ces  lieux. 

PO  «u  s. 
Ah,  madame!  arrêtez,  et  connoisscz  ma  flamme; 
Ordonnez  de  mes  jours ,  disposez  de  mon  âme  » 
La  gloire  y  peut  beaucoup,  je  ne  m'en  cache  pas; 
Mais  que  n'y  peuvent  point  tant  de  divins  appas! 
3e  ne  vous  dirai  point  que  pouf  vaincre  Alexandre 
Vos  soldats  et  les  miens  alloient  tout  entreprendre} 
Que  c'étoit  pour  Porus  un  bonheur  sans  égal 
De  triompher  tout  seul  aux  yeux  de  son  rival  t 
Je  ne  vous  dis  plus  rien.  Parlez  en  souveraine  : 
Mon  cœur  met  à  vos  pieds  et  sa  gloire  et  sa  haino< 

AXIANE. 

Ne  craignez  rien;  ce  cœur,  qui  veut  bien  m'obéir, 
N'est  pas  entre  des  mains  qui  le  puissent  trahir  ! 
Non,  je  ne  prétends  pas,  jalouse  de  sa  gloire. 
Arrêter  un  héros  qui  court  à  la  victoire. 
Contre  un  fier  ennemi  précipitez  vos  pasi 
Muis  de  vos  alliés  oe  voue  séparei  pas  i 


ACTE   II. 

Ménagez-les,  seigneur;  et,  d'une  àme  tranquille. 
Laissez  agir  mes  soins  sur  l'esprit  de  Taxile; 
Montrez  en  sa  faveur  des  sentiments  plus  doux{ 
Je  le  vais  engager  à  combattre  pour  vous. 

PORUS. 

Hé  bien,  madame,  allez.  J'y  consens  avec  Joie  t 
Voyons  Éphestion ,  puisqu'il  faut  qu'on  le  voie. 
Mais,  sans  perdre  l'espoir  de  le  suivre  de  près. 
J'attends  Éphestion ,  et  le  combat  après. 


Fllf    DU     PREMIER    ACTB. 


ACTE   DEUXIÈME 
SCÈNE  I. 

CLÉOFILE,    ÉPHESTION. 

ÉPHESTION. 

Oui,  tandis  que  vos  rois  délibèrent  ensemble. 

Et  que  tout  se  prépare  au  conseil  qui  s'assemble^ 

Madame,  permettez  que  je  vous  parle  aussi 

Des  secrètes  raisons  qui  m'amènent  ici. 

Fidèle  confident  du  beau  feu  de  mon  maître, 

Souffrez  que  je  l'explique  aux  yeux  qui  l'ont  fait  naître. 

Et  que  pour  ce  héros  j'ose  vous  demander 

Le  repos  qu'à  vos  rois  il  veut  bien  accorder. 

Après  tant  de  soupirs,  que  faut-il  qu'il  espère? 

Attendez-vous  encore  après  l'aveu  d'un  frère  î 

Voulez-vous  que  son  cœur,  incertain  et  confus, 

Ne  se  donne  jamais  sans  craindre  vos  refus? 

Faut-il  mettre  à  vos  pieds  le  reste  de  la  terre? 

Faut-il  donner  la  paix?  faut-il  faire  la  guerre? 

Prononcez  :  Alexandre  est  tout  prêt  d'y  courir. 

Ou  pour  vous  mériter,  ou  pour  vous  conquérir. 

CLÉOFILB. 

Puis-je  croire  qu'un  prince  au  comble  de  la  gloire 


80  ALBXANDRB. 

De  mes  foibles  attraits  garde  encor  la  mémoire; 

Que,  traînant  après  lui  la  victoire  et  l'effroi. 

Il  se  puisse  abaisser  à  soupirer  pour  moi  ? 

Des  captifs  comme  lui  brisent  bientôt  leur  chaîne  s 

A  de  plus  hauts  desseins  la  gloire  les  entraîne; 

Et  l'amour  dans  leurs  cœurs,  interrompu,  troublé, 

Sous  le  faix  des  lauriers  est  bientôt  accablé. 

Tandis  que  ce  héros  me  tint  sa  prisonnière, 

J'ai  pu  toucher  son  cœur  d'une  atteinte  légère; 

Mais  je  pense,  seigneur,  qu'en  rompant  mes  liens, 

Alexandre  à  son  tour  brisa  bientôt  les  siens. 

ÉPHESTION. 

Ah!  si  vous  l'aviez  vu,  brûlant  d'impatience. 

Compter  les  tristes  jours  d'une  si  longue  absence, 

Vous  sauriez  que,  l'amour  précipitant  ses  pas, 

11  ne  cherchoit  que  vous  en  courant  aux  combats. 

C'est  pour  vous  qu'on  l'a  vu,  vainqueur  de  tant  de  princes, 

D'un  cours  impétueux  traverser  vos  provinces. 

Et  briser  en  passant ,  sous  l'effort  de  ses  coups , 

Tout  ce  qui  l'empèchoit  de  s'approcher  de  vous. 

On  voit  en  même  champ  vos  drapeaux  et  les  nôtres; 

De  ses  retranchements  il  découvre  les  vôtres  : 

Mais,  après  tant  d'exploits,  ce  timide  vainqueur 

Craint  qu'il  ne  soit  encor  bien  loin  de  votre  cœur. 

Que  lui  sert  de  courir  de  contrée  en  contrée. 

S'il  faut  que  de  ce  cœur  vous  lui  fermiez  l'entrée; 

Si,  pour  ne  point  répondre  à  de  sincères  vœux. 

Vous  cherchez  chaque  jour  à  douter  de  ses  feux  ; 

Si  votre  esprit,  armé  de  mille  défiances... 

CLÉOFI  LE. 

Rélaal  de  tels  soupçons  sont  de  foibles  défenses; 

Et  nos  cœurs,  se  formant  mille  soins  superflus. 

Doutent  toujours  du  bien  qu'ils  souhaitent  le  plus. 

Oui,  puisque  ce  héros  veut  que  j'ouvre  mon  àme, 

J'écoute  avec  plaisir  le  récit  de  sa  flamme. 

Je  craignois  que  le  temps  n'en  eût  borné  le  cours  ; 

Je  souhaite  qu'il  m'aime,  et  qu'il  m'aime  toujours. 

Je  dis  plus  :  quand  son  bras  força  notre  frontière. 

Et  dans  les  murs  d'Omphis  m'arrêta  prisonnière, 
jMon  cœur,  qui  le  voyait  maître  de  l'univers, 
iSe  consoloit  déjà  de  languir  dans  ses  fers; 

Et ,  loin  de  murmurer  contre  un  destin  si  rude , 


ACTB    li.  81 

n  s'en  fit,  je  ra\oue,  une  douce  habitude; 
'Et  de  sa  liberté  perdant  le  souvenir, 
Môme  en  la  demandant,  craignoit  de  l'obtenir  : 
Jugez  si  son  retour  me  doit  combler  de  joie. 
Mais  tout  couvert  de  sang  veut-il  que  je  le  voie? 
Est-ce  comme  ennemi  qu'il  se  vient  présenter? 
Et  ne  me  cherche-t-il  que  pour  me  tourmenter? 

ÉPHESTION. 

Non,  madame  :  vaincu  du  pouvoir  de  vos  charmes*, 
Il  suspend  aujourd'hui  la  terreur  de  ses  armes; 
Il  présente  la  paix  à  des  rois  aveuglés , 
Et  retire  la  main  qui  les  eût  accablés. 
11  craint  que  la  victoire,  à  ses  vœux  trop  facile. 
Ne  conduise  ses  coups  dans  le  sein  de  Taxile. 
Son  courage,  sensible  à  vos  justes  douleurs, 
Ne  veut  point  de  lauriers  arrosés  de  vos  pleur». 
Favorisez  les  soins  où  son  amour  l'engage  ; 
Exemptez  sa  valeur  d'un  si  triste  avantage; 
Et  disposez  des  rois  qu'épargne  son  courroux 
A  recevoir  un  bien  qu'ils  ne  doivent  qu'à  vous. 

CLÉOriLE, 

N'en  doutez  point,  seigneur  :  mon  âme  inquiétée 

D'une  crainte  si  juste  est  sans  cesse  agitée; 

Je  tremble  pour  mon  frère ,  et  crains  que  son  trépas 

D'un  ennemi  si  cher  n'ensanglante  le  bras. 

Mais  en  vain  je  m'oppose  à  l'ardeur  qui  l'enflamm», 

Axiane  et  Porus  tyrannisent  son  âme; 

Les  charmes  d'une  reine  et  l'exemple  d'un  roi. 

Dès  que  je  veux  parler,  s'élèvent  contre  moi. 

Que  n'ai-je  point  à  craindre  en  ce  désordre  extrême! 

Je  crains  pour  lui ,  je  crains  pour  Alexandre  môme. 

Je  sais  qu'en  l'attaquant  cent  rois  se  sont  perdus; 

Je  sais  tous  ses  exploits;  mais  je  connais  Porus. 

Nos  peuples  qu'on  a  vus ,  triomphants  à  sa  suite, 

Repousser  les  efforts  du  Persan  et  du  Scythe, 

Et  tout  fiers  des  lauriers  dont  il  les  a  chargés. 

Vaincront  à  son  exemple,  ou  périront  vengts; 

I.  Malherbe  a  dit  :  Je  suis  vaincu  du  temps,  et  la  beaatd  de 
rimage  a  consacré  l'expression  qui,  en  prose,  serait  une  faute  contn» 
la  langi2i>.  Mais  Alexandre,  vaincu  du  pouvoir  des  chœines  de  Cleo- 
fUe,  ne  présente  qu'une  idée  petite  et  commune,  et  qui,  par  consé- 
quent, n  excuse  pas  la  licence.  (Gbopfrct.) 


82  ALEXANL>RH. 

Et  je  crains... 

iPHESTlOU. 

Ah  !  quitteE  une  crainte  ai  vaine) 
Laissez  courir  Porus  où  son  malheur  l'entraîne; 
Que  l'Inde  en  sa  faveur  arme  tous  ses  états, 
Et  que  le  seul  Taxile  en  détourne  ses  pas  I 
Mais  les  voici. 

CLÉOPILE. 

Seigneur,  achevez  votre  ouvrage  \ 
Par  vos  sages  conseils  dissipez  cet  orage  ; 
Ou,  s'il  faut  qu'il  éclate,  au  moins  souvenet-vous 
De  le  faire  tomber  sur  d'autres  que  sur  nous. 

SCÈNE  IL 

PORUS,  TAXILE,   ÉPHËSTION. 

ÉPHESTION. 

Avant  que  le  combat  qui  menace  vos  têtes 

Mette  tous  vos  états  au  rang  de  nos  conquêtes, 

Alexandre  veut  bien  différer  ses  exploits, 

Et  vous  offrir  la  paix  pour  la  dernière  fois. 

Vos  peuples,  prévenus  de  l'espoir  qui  vous  flatte, 

Prétendoient  arrêter  le  vainqueur  de  l'Euphrate  ; 

Mais  l'Hydaspe,  malgré  tant  d'escadrons  épars. 

Voit  enfin  sur  ses  bords  flotter  nos  étendards  : 

Vous  les  verriez  plantés  Jusque  sur  vos  tranchées, 

lit  de  sang  et  de  morts  vos  campagnes  jonchées, 

Si  ce  héros,  couvert  de  tant  d'autres  lauriers, 

N'eût  lui-même  arrêté  l'ardeur  de  nos  guerriers. 

Il  ne  vient  point  ici ,  souillé  du  sang  des  princes, 

D'un  triomphe  barbare  effrayer  vos  provinces. 

Et  cherchant  à  briller  d'une  triste  splendeur, 

Sur  le  tombeau  des  rois  élever  sa  grandeur. 

Mais  vous-mêmes,  trompés  d'uu  vain  espoir  de  gloire, 

N'allez  point  dans  ses  bras  irriter  la  victoire; 

Et  lorsque  son  courroux  demeure  suspendu. 

Princes,  contentez-vous  de  l'avoir  attendu, 

Ne  différez  point  tant  à  lui  rendre  l'hommage 

Qrae  vos  cœurs,  malgré  vous,  rendent  à  son  courage; 

Et,  recevant  l'appui  que  vous  offre  son  bras. 

D'un  si  grand  défenseur  honorez  vos  éfcits. 

Voilà  ce  qu'un  grand  roi  veut  bien  vous  faire  entendre, 


ACTB    II.  SI 

Prêt  à  quitter  le  fer,  et  prêt  à  le  reprendre. 
Vous  savez  son  dessein  :  choisissez  aujourd'hui, 
Si  vous  voulez  tout  perdre  ou  tout  tenir  de  lui. 

TAXILE. 

Seigneur,  ne  croyez  point  qu'une  fierté  barbare 
Nous  fasse  méconnoltre  une  vertu  si  rare; 
Et  que  dans  leur  orgueil  nos  peuples  affermis 
Prétendent,  malgré  vous,  être  vos  ennemis. 
Nous  rendons  ce  qu'on  doit  aux  illustres  exemples  : 
-ÏOU5  adorez  des  dieux  qui  nous  doivent  leurs  templcsj 
Des  héros,  qui  chez  vous  passoient  pour  des  mortels. 
En  venant  parmi  nous  ont  trouvé  des  autels  «. 
Mais  en  vain  l'on  prétend,  chez  des  peuples  si  braves. 
Au  lieu  d'adorateurs  se  faire  des  esclaves  : 
Croyez-moi,  quelque  éclat  qui  les  puisse  toucher, 
Ils  refusent  l'encens  ^u'cn  leur  veut  arracher. 
Assez  d'autres  ttaU    devenus  vos  conquête». 
De  leurs  rois,  sous  le  joug,  ont  vu  ployer  les  têtes. 
Après  tous  ces  états  qu'Alexandre  a  soumis. 
N'est-il  pas  temps,  seigneur,  qu'il  cherche  des  amis? 
Tout  ce  peuple  captif,  qui  tremble  au  nom  d'un  maître. 
Soutient  mal  un  pouvoir  qui  ne  fait  que  de  naître. 
Ils  ont,  pour  s'affranchir,  les  yeux  toujours  ouverts; 
Votre  empire  n'est  plein  que  d'ennemis  couverts; 
Ils  pleurent  en  secret  leurs  rois  sans  diadèmes; 
Vos  fers  trop  étendus  se  relâchent  d'eux-mêmes  ; 
Et  déjà  dans  leur  cœur  les  Scythes  mutinés 
Vont  sortir  de  la  chaîne  où  vous  nous  destinez. 
Essayez,  en  prenant  notre  amitié  pour  gage, 
Ce  que  peut  une  foi  qu'aucun  serment  n'engage; 
Laissez  un  peuple  au  moins  qui  puisse  quelquefois 
Applaudir  sans  contrainte  au  bruit  de  vos  exploits. 
Je  reçois  à  ce  prix  l'amitié  d'Alexandre; 
Et  je  l'attends  déjà  comme  un  roi  doit  attendre 
Un  héros  dont  la  gloire  accompagne  les  pas. 
Qui  peut  tout  sur  mon  cœur,  et  rien  sur  mes  états. 

PORUS. 

Je  croyois,  quand  THydaspe,  assemblant  ses  provincM, 
Au  secours  de  ses  bords  fit  voler  tous  ses  princes, 

1.  AJIutioa  aux  voyage*  fabuleux  d«  Bacchus  dasa  las  lodaft. 


84  ALBXANORB. 

Qu'il  n'avoit  avec  moi,  dans  des  desseins  si  grands. 
Engagé  que  des  rois  ennemis  des  tyrans; 
Mais  puisqu'un  roi,  flattant  la  main  qui  nous  menace, 
Parmi  ses  alliés  brigue  une  indigne  place. 
C'est  à  moi  de  répondre  aux  vœux  de  mon  pays. 
Et  de  parler  pour  ceux  que  Taxile  a  trahis. 
Que  vient  chercher  ici  le  roi  qui  vous  envoie? 
Quel  est  ce  grand  secours  que  son  bras  nous  octroie? 
De  quel  front  ose-t-il  prendre  sous  son  appui 
Des  peuples  qui  n'ont  point  d'autre  ennemi  que  lui  T 
Avant  que  sa  fureur  ravageât  tout  le  monde, 
L'Inde  se  reposoit  dans  une  paix  profonde; 
Et  si  quelques  voisins  en  troubloient  les  douceurs, 
Il  portoit  dans  son  sein  d'assez  bons  défenseurs. 
Pourquoi  nous  attaquer?  Par  quelle  barbarie 
A-t-on  de  votre  maître  excité  la  furie? 
Vit-on  jamais  chez  lui  nos  peuples  ea  courroux 
Désoler  un  pays  inconnu  parmi  nous? 
Faut-il  que  tant  d'états,  de  déserts,  de  rivières , 
Soient  entre  nous  et  lui  d'impuissantes  barrièrssî 
Et  ne  sauroit-on  vivre  au  bout  de  l'univers 
Sans  connoltre  son  nom  et  le  poids  de  ses  fers? 
jQuelle  étrange  valeur,  qui,  ne  cherchant  qu'à  nuire, 
I Embrase  tout  sitôt  qu'elle  commence  à  luire; 
Qui  n'a  que  son  orgueil  pour  règle  et  pour  raison; 
(Qui  veut  que  l'univers  ne  soit  qu'une  prison, 
Et  que,  maître  absolu  de  tous  tant  que  nous  sommes. 
Ses  esclaves  en  nombre  égalent  tous  les  hommes  ! 
Plus  d'états,  plus  de  rois  :  ses  sacrilèges  mains 
Dessous  un  même  joug  rangent  tous  les  humains. 
Dans  son  avide  orgueil  je  sais  qu'il  nous  dévore  : 
De  tant  de  souverains  nous  seuls  régnons  encore. 
Mais,  que  dis-je,  nous  seuls?  Il  ne  reste  que  moi 
Où  l'on  découvre  encor  les  vestiges  d'un  roi. 
Mais  c'est  pour  mon  courage  une  illustre  matière 
Je  vois  d'un  œil  content  trembler  la  terre  entière , 
Afin  que  par  moi  seul  les  mortels  secourus , 
S'ils  sont  libres,  le  soient  de  la  main  de  Porus; 
Et  qu'on  dise  partout,  dans  une  paix  profonde  : 
«  Alexandre  vainqueur  eût  dompté  tout  le  mondej 
«  Mais  un  roi  l'attendoit  au  bout  de  l'univers, 
•  Par  qui  le  monde  entier  a  vu  briser  ses  fers,  t 


ACTB   II.  85 

ÉPHESTIOR. 

Votre  projet  du  moins  nous  marque  un  grand  courage  ; 

Mais,  seigneur,  c'est  bien  tard  s'opposer  à  l'orage  : 

Si  le  monde  penchant  n'a  plus  que  cet  appui , 

Je  le  plains,  et  vous  plains  vous-même  autant  que  lui. 

Je  ne  vous  retiens  point;  marchez  contre  mon  maître  : 

Je  voudrois  seulement  qu'on  vous  l'eût  fait  connaître; 

Et  que  la  renommée  eût  voulu,  par  pitié. 

De  ses  exploits  au  moins  vous  conter  la  moitié; 

Vous  verriez... 

PORCS. 

Que  verrois-je,  et  que  pourrois-je  apprendre 
Qui  m'abaisse  si  fort  au-dessous  d'Alexandre? 
Seroit-ce  sans  effort  les  Persans  subjugués, 
Et  vos  bras  tant  de  fois  de  meurtres  fatigués? 
Quelle  gloire,  en  effet,  d'accabler  la  foiblesse 
D'un  roi  déjà  vaincu  par  sa  propre  mollesse  ; 
D'un  peuple  sans  vigueur  et  presque  inanimé. 
Qui  gémissoit  sous  l'or  dont  il  étoit  armé. 
Et  qui,  tombant  en  foule  au  lieu  de  se  défendre, 
N'opposoit  que  des  morts  au  grand  cœur  d'Alexandre? 
Les  autres,  éblouis  de  ses  moindres  exploits, 
§ont  venus  à  genoux  lui  demander  des  lois; 
Et  leur  crainte  écoutant  je  ne  sais  quels  oracles , 
Ils  n'ont  pas  cru  qu'un  dieu  pût  trouver  des  obstacles. 
Mais  nous,  qui  d'un  autre  œil  jugeons  des  conquérants. 
Nous  savons  que  les  dieux  ne  sont  pas  des  tyrans; 
Et  de  quelque  façon  qu'un  esclave  le  nomme. 
Le  fils  de  Jupiter  passe  ici  pour  un  homme. 
Nous  n'allons  point  de  fleurs  parfumer  son  chemin  ; 
Il  nous  trouve  partout  les  armes  à  la  main  ; 
Il  voit  à  chaque  pas  arrêter  ses  conquêtes; 
Un  seul  rocher  ici  lui  coûte  plus  de  têtes  ', 
Plus  de  soins,  plus  d'assauts,  et  presque  plus  de  temps, 
Que  n'en  coûte  à  son  bras  l'empire  des  Persans. 
Ennemis  du  repos  qui  perdit  ces  infâmes. 
L'or  qui  naît  sous  nos  pas  ne  corrompt  point  nos  âmes. 
La  gloire  est  le  seul  bien  qui  nous  puisse  tenter. 
Et  le  seul  que  mon  cœur  cherche  à  lui  disputer  ; 
C'est  elle... 

1.  C«  vers  fait  allusion  à  la  prise  du  rocher  d'Aorne.  Y07.  Qoint*- 
Curce,  liv.  VIII,  chap.  36,  37  et  38.  (A.  M.) 


88  ALEXANDRE. 

ÉPHESTION,  en  se  levant. 
Et  c'est  aussi  ce  que  cherche  Akïxandre. 
A  de  moindres  objets  son  cœur  ne  peut  descendre. 
C'est  ce  qui,  l'arrachant  du  sein  de  ses  états, 
Au  trône  de  Cyrus  lui  fit  porter  ses  pas, 
Et,  du  plus  ferme  empire  ébranlant  les  colonnes, 
Attaquer,  conquérir,  et  donner  les  couronnes. 
Et,  puisque  votre  orgueil  ose  lui  disputer 
La  gloire  du  pardon  qu'il  vous  fait  présenter. 
Vos  yeux,  dès  aujourd'hui  témoins  de  sa  victoire, 
Verront  de  quelle  ai'deur  il  combat  pour  la  gloire  t 
Bientôt  le  fer  en  main  vous  le  verrez  marcher. 

PO  RU  s. 

Allez  donc  :  je  l'attends,  ou  je  le  vais  chercher. 

SCÈNE  III. 

PORUS,   TAXILE. 

TAXILE. 

Quoi  !  vous  voulez  au  gré  de  votre  impatience... 

PORUS. 

Non ,  je  ne  prétends  point  troubler  votre  alliance  l 
Éphestion,  aigri  seulement  contre  moi. 
De  vos  soumissions  rendra  compte  à  son  roi. 
Les  troupes  d'Axiane,  à  me  suivre  engagées. 
Attendent  le  combat  sous  mes  drapeaux  rangées} 
De  son  trône  et  du  mien  je  soutiendrai  l'éclat. 
Et  vous  serez,  seigneur,  le  juge  du  combat; 
A  moins  que  votre  cœur,  animé  d'un  beuu  zèle. 
De  vos  nouveaux  amis  n'embrasse  la  querelle. 

SCÈNE  IV. 

AXIANE,   PORUS,   TAXILE. 

AXtAltE,  à  Taxile. 
Ah  !  que  dit-on  de  vous,  seigneur?  Nos  ennemi» 
Se  vantent  que  Taxile  est  à  moitié  soumis; 
Qu'il  ne  marchera  point  contre  un  roi  qu'il  respecta 

TAXILE. 

La  foi  d'un  ennemi  doit  êti-e  un  peu  suspecte, 
Madame;  avec  le  temps  ils  me  connoitront  mieux. 


▲  CTB  II.  a 

AXIANE. 

Démentez  donc,  seigneur,  ce  bruît  injurieux  : 
De  ceux  qui  l'ont  semé  confondez  l'insolence; 
Allez ,  comme  Porus ,  les  forcer  au  silence , 
Et  leur  faire  sentir,  par  un  juste  courroux , 
Qu'ils  n'ont  point  d'ennemi  plus  funest«  que  yoo», 

TAXILB. 

Madame,  je  m'en  vais  disposer  mon  armée; 
Écoutez  moins  ce  bruit  qui  tous  tient  alarmée i 
Porus  fait  son  devoir,  et  Je  ferai  le  mien. 

SCÈNE  V. 

AXIANE,   PORUS. 
AXiANe. 

Cette  sombre  froideur  ne  m'en  dit  pourtant  rien. 
Lâche;  et  ce  n'est  point  là,  pour  me  le  faire  croire, 
La  démarche  d'un  roi  qui  court  à  la  victoire. 
Il  n'en  faut  plus  douter,  et  nous  sommes  trahis  t 
Il  immole  à  sa  soeur  sa  gloire  et  son  pays; 
Et  sa  haine,  seigneur,  qui  cherche  à  vous  abattre. 
Attend  pour  éclater  que  vous  alliez  combattre. 

PORUS. 

Madame,  en  le  perdant  je  perds  un  foible  appai* 

Je  le  connoissois  trop  pour  m'assurer  sur  lui. 

Mes  yeux  sans  se  troubler  ont  vu  son  inconstance; 

Je  craignois  beaucoup  plus  sa  molle  résistance. 
;  L'n  traître,  en  nous  quittant  pour  complaire  h  sa  sœur, 
i  Nous  aSfoiblit  bien  moins  qu'un  lâche  défenseur. 

AXIANE. 

Et  cependant,  seigneur,  qu'allez-vous  entreprendre 
Vous  marchez  sans  compter  les  forces  d'Alexandre; 
Et,  courant  presque  seul  au-devant  de  leurs  coups. 
Contre  tant  d'ennemis  vous  n'opposez  que  vous. 

PORUS. 

Hé  quoi!  voudriez- vous  qu'à  l'exemple  d'un  traître 

Ma  frayeur  conspirât  à  vous  donner  un  maître  i 

Que  Porus,  dans  un  camp  se  laissant  arrêter. 

Refusât  le  combat  qu'il  vien/  de  présenter? 

Non,  non,  je  n'en  crois  rien.  Je  connois  mieux,  madame, 

Le  beau  feu  que  la  gloire  allume  dans  votre  àme  : 

C'est  vous.  Je  m'en  souviens    dont  les  puissants  appas 


88  ALEXANDRE. 

Excitoient  tous  nos  rois,  les  traînoient  aux  combats  t 

Et  de  qui  la  fierté ,  refusant  de  se  rendre , 

Ne  Touloit  pour  amant  qu'un  vainqueur  d'Alexandre. 

Il  faut  vaincre,  et  j'y  cours,  bien  moins  pour  éviter 

Le  titre  de  captif,  que  pour  le  mériter. 

Oui,  madame,  je  vais,  dans  l'ardeur  qui  m'entraîne. 

Victorieux  ou  mort,  mériter  votre  chaîne; 

Et  puisque  mes  soupirs  s'expliquoient  vainement 

A  ce  cœur  que  la  gloire  occupe  seulement. 

Je  m'en  vais ,  par  l'éclat  qu'une  victoire  donne , 

Attacher  de  si  près  la  gloire  à  ma  personne , 

Que  je  pourrai  peut-être  amener  votre  cœur 

De  l'amour  de  la  gloire  à  l'amour  du  vainqueur. 

AXIANE. 

Hé  bien  !  seigneur,  allez.  Taxile  aura  peut-être 

Des  sujets  dans  son  camp  plus  braves  que  leur  maître 

Je  vais  les  exciter  par  un  dernier  effort. 

Après ,  dans  votre  camp  j'attendrai  votre  sort. 

Ne  vous  informez  point  de  l'état  de  mon  âme  : 

Triomphez  et  vivez. 

POROS. 

Qu'attendez-vous,  madame? 
Pourquoi,  dès  ce  moment,  ne  puis-je  pas  savoir 
Si  mes  tristes  soupirs  ont  pu  vous  émouvoir? 
Voulez-vous,  car  le  sort,  adorable  Axiane, 
A  ne  vous  plus  revoir  peut-être  me  condamne  ; 
Voulez-vous  qu'en  mourant  un  prince  infortuné 
Ignore  à  quelle  gloire  il  étoit  destiné  '  ? 
Parlez. 

AXIANE. 

Que  vous  dirai-je? 

PORUS. 

Ah  !  divine  princesse , 
81  TOUS  sentiez  pour  moi  quelque  heureuse  foiblesse , 
Ce  cœur,  qui  me  promet  tant  d'estime  en  ce  jour, 
He  pourroit  bien  encor  promettre  un  peu  d'amour. 
Contre  tant  de  soupirs  peut-il  bien  se  défendre  ? 
Peut-il... 

1.  Ces  paroles  doncereases  dans  la  bouche  d'un  prince  qui  vient 
de  dire  des  choses  si  grandes  doivent  étonner.  Nos  romans  avoiant 
rois  ce  style  à  la  mode  parmi  les  héros.  (Loui»  SaciniO 


ACTB    m.  M 

AXIAHE. 

Allez ,  seigneur,  marchez  contre  Alexandre. 
La  yictoîre  est  à  vous,  si  ce  fameux  vainqueur 
Ne  se  défend  pas  mieux  contre  vous  que  mon  cœur. 


riN    DU    SBUXIÈMB     ACTE. 


ACTE   TROISIEME 


SCÈNK  I. 

AXj'ANE,  CLÉOFILE. 

AXIANE. 

Quoi  !  madame ,  e«  ces  lieux  on  me  tient  enfermée  ! 
Je  ne  puis  au  combat  voir  marcher  mon  armée  ! 
Et ,  commençant  par  moi  sa  noire  trahison , 
Taxile  de  son  camp  me  fait  une  prison  ! 
C'est  donc  là  cette  ardeur  qu'il  me  faisoit  paraître  ! 
Cet  humble  adorateur  se  déclare  mon  maître! 
Et  déjà  son  amour,  lassé  de  ma  rigueur. 
Captive  ma  personne  au  défaut  de  mon  cœur  ! 

CLÉOFILE. 

Expliquez  mieux  les  soins  et  les  justes  alarmes 

D'un  roi  qui  pour  vainqueur  ne  connoît  que  vos  charmes| 

Et  regardez,  madame,  avec  plus  de  bonté 

L'ardeur  qui  l'intéresse  à  votre  sûreté. 

Tandis  qu'autour  de  nous  deux  puissantes  armées. 

D'une  égale  chaleur  au  combat  animées. 

De  leur  fureur  partout  font  voler  les  éclats , 

De  quel  autre  côté  conduiriez -vous  vos  pas? 

Où  pourriez-vous  ailleurs  éviter  la  tempête? 

Un  plein  calme  en  ces  lieux  assure  votre  tôte  î 

Toat  est  tranquille... 

AXIANE. 

Et  c'est  cette  tranquillité 
Donc  je  ne  puis  souffrir  l'indigne  sûreté. 


90  ALEXANDRE. 

Quoi  !  lorsque  mes  sujets,  mourant  dans  une  plaine» 
Sur  les  pas  de  Porus  combattent  pour  leur  reine , 
Qu'au  prix  de  tout  leur  sang  ils  signalent  leur  foi , 
Que  le  cri  des  mourants  vient  presque  jusqu'à  moi , 
On  me  parle  de  paix;  et  le  camp  de  Taxilè 
Garde  dans  ce  désordre  une  assiette  tranquille! 
On  flatte  ma  douleur  d'un  calme  injurieux! 
Sur  des  objets  de  joie  on  arrête  mes  yeux  ! 

CLÉOFII.E. 

Madame ,  voulez-vous  que  l'amour  de  mon  frère 
Abandonne  au  péril  une  tête  si  chère  î 
Il  sait  trop  les  hasards... 

AXIANE. 

Et  pour  m'en  détourner 
Ce  généreux  amant  me  fait  emprisonner  ! 
Et,  tandis  que  pour  moi  son  rival  se  hasarde. 
Sa  paisible  valeur  me  sert  ici  de  garde  ! 

CLÉOPILE. 

Que  Porus  est  heureux  !  le  moindre  éloignement 
A  votre  impatience  est  un  cruel  tourment  ; 
Et,  si  l'on  vous  croyoit,  le  soin  qui  vous  travaille 
Vous  le  feroit  chercher  jusqu'au  champ  de  bataille. 

AXIANE. 

Je  ferois  plus,  madame  :  un  mouvement  si  beau 
Me  le  feroit  chercher  jusque  dans  le  tombeau  , 
Perdre  tous  mes  états,  et  voir  d'un  œil  tranquille 
Alexandre  en  payer  le  cœur  de  Cléofile. 

CLÉOFILE, 

Si  vous  cherchez  Porus,  pourquoi  m'abandonnerî 
Alexandre  en  ces  lieux  pourra  le  ramener. 
Permettez  que,  veillant  au  soin  de  votre  tête, 
A  cet  heureux  amant  l'on  garde  sa  conquête 

AXIANE. 

Vous  triomphez,  madame;  et  déjà  votre  cœur 
Vole  vers  Alexandre ,  et  le  nomme  vainqueur  ; 
Mais,  sur  la  seule  foi  d'un  amour  qui  vous  flatte. 
Peut-être  avant  le  temps  ce  grand  orgueil  éclate  : 
,  Vous  poussez  un  peu  loin  vos  vœux  précipités , 
\  Et  vous  croyez  trop  tût  ce  que  vous  souhaitez. 
Ooif  oui... 

CLéOFILE. 

Mon  frère  vient;  et  nous  allons  apprendre 


ACTB    111. 

Qui  de  nous  deux,  madame,  aura  pu  se  méprendre' 

AXIANE. 

Ah  !  je  n'en  doute  plus;  et  ce  front  satisfait 
Dit  assez  à  mes  yeux  que  Porus  est  défait. 

SCÈNE  II. 

TAXILË,  AXIANE,  CLÉOFILE. 

TAXIL8. 

Madame,  si  Porus,  avec  moins  de  colère. 
Eût  suivi  les  conseils  d'une  amitié  sincère, 
11  m'auroit  en  effet  ('•pargné  la  douleur 
De  vous  venir  moi-même  annoncer  son  malheur. 

AXIANE. 

Quoi  !  Porus... 

TAXILt. 

C'en  e»t  fait;  et  sa  valeur  trompée 
Des  maux  que  J*ai  prévus  se  voit  enveloppée. 
Ce  n'est  pas  (car  mon  cœur,  respectant  sa  vertu , 
N'accable  point  encore  un  rival  abattu), 
Ce  n'est  pas  que  son  br»»,  disputant  la  victoire* 
N'en  ait  aux  ennemis  cn^angluiité  la  gloire: 
Qu'elle-même,  attachée  à  ses  faits  éclatants, 
Kntre  Alexandre  et  lui  n'ait  douté  quelque  temps  : 
Mais  enfin  contre  moi  sa  vaillance  irritée 
Avec  trop  do  chaleur  s'étoit  précipitée. 
J'ai  vu  ses  bataillons  rompus  et  renversés, 
Vos  soldats  en  désordre,  et  les  siens  dispersé» ( 
Et  lui-même,  à  la  fin,  entraîné  dans  leur  fuite, 
Malgré  lui  du  vainqueur  éviter  la  poursuite; 
Et,  de  son  vain  couitdux  trop  tard  désabuse. 
Souhaiter  le  secours  qu'il  avoit  refusé. 

AXIAHE. 

Qu'il  avolt  refusé  !  Quoi  donc  !  pour  ta  patrie , 
Ton  indigne  courage  attend  que  l'on  te  prie  ! 
Il  faut  donc,  malgré  toi,  te  traîner  aux  combats. 
Et  te  forcer  toi-même  à  sauver  tes  états  !       "^ 
L'exemple  de  Porus,  puisqu'il  faut  qu'on  t'y  porto, 
Dis-moi,  n'étoit-ce  pas  une  voixassez  forteî 
Ce  héros  en  péril ,  ta  maîtresse  en  danger, 
Tout  l'état  périssant  n'a  pu  t'encourafrer  ! 
Va,  tu  sers  biea  le  maître  à  qui  u  sœur  te  doncfi. 


92  ALEXANDRE. 

Achève ,  et  fais  de  moi  ce  que  sa  haine  ordonne. 
Garde  à  tous  les  vaincus  un  traitement  égal , 
Enchaîne  ta  maîtresse,  en  livrant  ton  rival. 
Aussi  bien  c'en  est  fait  :  sa  disgrâce  et  ton  crime 
Ont  placé  dans  mon  cœur  ce  héros  magnanime. 
Je  l'adore!  et  je  veux,  avant  la  fin  du  jour. 
Déclarer  à  la  fois  ma  haine  et  mon  amour; 
Lui  vouer,  à  tes  yeux,  une  amitié  fidèle. 
Et  te  jurer,  aux  siens,  une  haine  immortelle. 
Adieu.  Tu  me  connois  :  aime-moi  si  tu  veux. 

TAXILE. 

Ah  !  n'espérez  de  moi  que  de  sincères  vœux , 
Madame;  n'attendez  ni  menaces  ni  chaînes^. 
Alexandre  sait  mieux  ce  qu'on  doit  à  des  reines. 
Soufl'rez  que  sa  douceur  vous  oblige  à  garder 
Cn  trône  que  Porus  devoit  moins  hasarder; 
Et  moi-môme  en  aveugle  on  me  verroit  combattre 
La  sacrilège  main  qui  le  voudroit  abattre. 

AXIANE. 

Quoi  !  par  l'un  de  vous  deux  mon  sceptre  raffermi 
Deviendroit  dans  mes  mains  le  don  d'un  ennemi  ! 
Et  sur  mon  propre  trône  on  me  verroit  placée 
Par  le  môme  tyran  qui  m'en  auroit  chassée  >  ! 

TAXILE. 

Des  reines  et  des  rois  vaincus  par  sa  valeur 
Ont  laissé  par  ses  soins  adoucir  leur  malheur. 
Voyez  de  Darius  et  la  femme  et  la  mère  : 
L'une  le  traite  en  fils,  l'autre  le  traite  en  frère. 

AXIANE. 

Non ,  non ,  Je  ne  sais  point  vendre  mon  amitié , 
Caresser  un  tyran ,  et  régner  par  pitié. 
Penses-tu  que  j 'imite  une  foible  Persane  ; 
Qu'à  la  cour  d'Alexandre  on  retienne  Axiane; 
Et  qu'avec  mon  vainqueur  courant  tout  l'univers, 
J'aille  vanter  partout  la  douceur  de  ses  fers  ? 
S'il  donne  les  états,  qu'il  te  donne  les  nôtres; 
Qu'il  te  pare ,  s'il  veut ,  des  dépouilles  des  autres. 
Règne  :  Porus  ni  moi  n'en  serons  point  jaloux  ; 
Et  tu  seras  encor  plus  esclave  que  nous. 
J'espère  qu'Alexandre,  amoureux  de  sa  gloire, 

'      1.  Il  faut  se  souvenir  qu'Axiane  parle  devant  Cléofile,  qu'Âlexandf« 
avait  réUblie  sur  le  trdoe.  (Luhsau  db  Bovsobbuain.) 


ACTE   III.  98 

Et  fâché  que  ton  crime  ait  souillé  sa  victoire, 
S'en  lavera  bientôt  par  ton  propre  trépas. 
Des  traîtres  comme  toi  font  souvent  des  ingrats  : 
Et  de  quelques  faveurs  que  sa  main  t'éblouisse, 
Du  perfide  Bessus  regarde  le  supplice. 
Adieu. 

SCENE  III. 

CLÉOFILE,   TAXILE. 

CLÉOFILE. 

Cédez ,  mon  frère,  à  ce  bouillant  transport  t 
Alexandre  et  le  temps  vous  rendront  le  plus  fort  ; 
Et  cet  âpre  courroux,  quoi  qu'elle  en  puisse  dire, 
Ne  s'obstinera  point  au  refus  d'un  empire. 
Maître  de  ses  destins ,  vous  l'êtes  de  son  cœur. 
Mais,  dites-moi,  vos  yeux  ont-ils  vu  le  vainqueur? 
Quel  traitement,  mon  frère,  en  devons-nous  attendre î 
Qu'a-t-il  dit? 

TAXILE. 

I  Oui ,  ma  sœur,  j'ai  vu  votre  Alexandre. 

'  D'abord  ce  jeune  éclat  qu'on  remarque  en  ses  traits 
M'a  semblé  démentir  le  nombre  de  ses  faits. 
Mon  cœur,  plein  de  son  nom,  n'osoit,  je  le  confesse, 
Accorder  tant  de  gloire  avec  tant  de  jeunesse  ; 
Mais  de  ce  même  front  l'héroïque  fierté, 
Le  feu  de  ses  regards,  sa  haute  majesté. 
Font  connoître  Alexandre  ;  et  certes  son  visage 
Porte  de  sa  grandeur  l'infaillible  présage  ; 
Et  sa  présence  auguste  appuyant  ses  projets, 

1  Ses  yeux ,  comme  son  bras ,  font  partout  des  sujets, 

'Il  sortoit  du  combat.  Ébloui  de  sa  gloire. 
Je  croyois  dans  ses  yeux  voir  briller  la  victoire. 
Toutefois,  à  ma  vue,  oubliant  sa  fierté. 
Il  a  fait  à  son  tour  éclater  sa  bonté. 
Ses  transports  ne  m'ont  point  déguisé  sa  tendresse 
«  Retournez,  m'a-t-il  dit,  auprès  de  la  princesse; 
a  Disposez  ses  beaux  yeux  à  revoir  un  vainqueur 
«  Qui  va  mettre  à  ses  pieds  sa  victoire  et  son  cœur.  « 
Il  marche  sur  mes  pas.  Je  n'ai  rien  à  vous  dire, 
Ma  sœur  :  de  votre  sort  je  vous  laisse  l'empire;  < 

Je  vous  confie  encor  l»  conduite  du  mien. 


M  ALEXANDRE. 

CLÉOFILE. 

Vous  aurez  tout  pouvoir,  ou  je  ne  pourrai  riw. 
Tout  va  vous  obéir,  si  le  vainqueur  m'écoute. 

TAXILE. 

Je  vais  donc...  Mais  on  vient.  C'est  lui-même  sans  doute. 
SCÈNE  IV. 

ALEXANDRE, TAXILE,  CLÉOFILE,  ÉPHESTION; 

SUITE    D'ALEXANDRE. 
ALEXANDRE. 

Allez ,  Éphestioo.  Que  l'on  ciierche  Pom«  ; 
Qu'on  épargne  sa  vie  et  le  sang  des  vsineus. 

SCÈNE  V. 

ALEXANDRE,  TAXILE,  CLÉOFILE. 

ALEXANDRE,  &  TaxUe. 
Seigneur,  est-il  donc  vrai  qu'une  reine  aveuglée 
Vous  préfère  d'un  roi  la  valeur  déréglée  ? 
Mais  ne  le  craignez  point  s  son  empire  est  à  vous; 
D'une  ingrate,  &  ce  prix,  fléchissez  le  courroux. 
Maître  de  deux  états,  arbitre  des  siens  mêmes. 
Allez  avec  vos  vœux  offrir  trois  diadèmes. 

TAXILE. 

Ah!  c'en  est  trop,  seigneur!  Prodiguez  un  peu  moins... 

ALEXANDRE. 

Vous  pourrez  à  loisir  reconnoitre  mes  soins. 
Ne  tardez  point,  allez  où  l'amour  vous  appelle} 
Et  couronnez  vos  feux  d'une  palme  si  belle. 

SCÈNE  VI. 

ALEXANDRE,   CLÉOFILE. 

ALEXANDRE. 

Madame,  à  son  amour  je  promets  mon  appui  t 

Ne  puis-je  rien  pour  moi  quand  je  puis  tout  pour  luJÎ 

Si  prodigue  envers  lui  des  fruits  de  la  victoire. 

N'en  aurai-je  pour  moi  qu'une  stérile  gloire  î 

Les  sceptres  devant  vous  ou  rendus  ou  donnés, 

De  mes  propres  lauriers  mes  amis  couronu«^  , 


ACTE    III. 

Les  bîens  que  j'ai  conquis  répandus  sur  iems  têtes. 

Font  voir  que  je  soupire  après  d'autres  conqué'tes. 

Je  vous  avois  promis  que  l'effoi-t  de  mon  bras 

M'approcheroit  bientôt  de  vos  divins  appas  ; 

Mais,  dans  ce  même  temps,  souvenez-vous,  madame, 

Que  vous  me  promettiez  quelque  place  en  votre  âme. 

Je  suis  venu  :  l'amour  a  combattu  pour  moi  ; 

La  victoire  elle-même  a  dégagé  ma  foi  ; 

Tout  cède  autour  de  vous  :  c'est  à  vous  de  vous  rendre  : 

Votre  cœur  l'a  promis;  votidra-t-il  s'en  défendro? 

Et  lui  seul  pourroit-il  échapper  aujourd'hui 

A  l'ardeur  d'un  vainqueur  qui  oe  cherche  que  lui? 

CLÉO^ILE. 

Non  ,  je  ne  prétends  pas  que  ce  cœur  inflexible 
Garde  seul  contre  vous  le  titre  d'invincible  ; 
Je  rends  ce  que  je  dois  à  l'éclat  des  vertus 
Qui  tiennent  sous  vos  pieds  cent  peuples  abattus. 
Les  Indiens  domptés  sont  vos  moindres  ouvrages; 
Vous  inspirez  la  crainte  aux  plus  fermes  courages  ; 
',Et,  quand  vous  le  voudrez,  vos  bontés,  à  leur  tour, 
jDans  les  cœurs  les  plus  durs  inspireront  l'amour. 
Mais,  seigneur,  cet  éclat,  ces  victoires,  ces  charmes. 
Me  troublent  bien  souvent  par  de  justes  alarmes  : 
Je  crains  que,  satisfait  d'avoir  conquis  un  cœur. 
Vous  ne  l'abandonniez  à  sa  triste  langueur; 
Qu'insensible  à  l'ardeur  que  vous  aurez  causée, 
Votre  âme  ne  dédaigne  une  conquête  aisée. 
(On  attend  peu  d'amour  d'un  béros  tel  que  vous  ; 
La  gloire  fit  toujours  vos  transports  les  piu<i  doux  ; 
Et  peut-être,  au  moment  que  ce  grand  cœur  soupire, 
La  gloire  de  me  vaincre  est  tout  ce  qu'il  désire. 

ALBXANOBE. 

Que  vous  connoissez  mal  les  violents  désirs 
D'un  amour  qui  vers  vous  porte  tous  mes  soupirs! 
J'avouerai  qu'autrefois,  au  milieu  d'une  armée. 
Mon  cœur  ne  soupiroit  que  pour  la  renommée; 
Les  peuples  et  les  rois,  devenus  mes  sujets, 
Étoient  seuls,  k  mes  vœux,  d'assez  digne»  objets. 
Les  beautés  de  la  Perse  à  mes  yeux  présentées,    OL^ 
Aussi  bien  que  ses  rois,  ont  paru  surmontées  : 
Mon  cœur,  d'un  fier  mépris  armé  contre  leurs  traits, 
N'a  pas  du  moindre  hommage  honoré  leurs  attraits: 


05 


96  ALEXANDRE. 

Amoureux  de  la  gloire,  et  partout  invincible, 

n  mettoit  son  bonheur  à  paroître  insensible. 

Mais,  hélas!  que  vos  jeux,  ces  aimables  tyrans. 

Ont  produit  sur  mon  cœur  des  effets  différents! 

Ce  grand  nom  de  vainqueur  n'est  plus  ce  qu'il  souhaite^ 

Il  vient  avec  plaisir  avouer  sa  défaite  : 

Heureux,  si,  votre  cœur  se  laissant  émouvoir, 

Vos  beaux  yeux ,  à  leur  tour,  avouoient  leur  pouvoir  l 

Voulez-vous  donc  toujours  douter  de  leur  victoire , 

Toujours  de  mes  exploits  me  reprocher  la  gloire? 

Comme  si  les  beaux  nœuds  où  vous  me  tenez  pris 

Ne  dévoient  arrêter  que  de  foibles  esprits. 

Par  des  faits  tout  nouveaux  je  m'en  vais  vous  apprendre 

Tout  ce  que  peut  l'amour  sur  le  cœur  d'Alexandre  : 

Maintenant  que  mon  bras,  engagé  sous  vos  lois. 

Doit  soutenir  mon  nom  et  le  vôtre  à  la  fois. 

J'irai  rendre  fameux,  par  l'éclat  de  la  guerre, 

Des  peuples  inconnus  au  reste  de  la  terre, 

Et  vous  faire  dresser  des  autels  en  des  lieux 

Où  leurs  sauvâtes  mains  en  refusent  aux  dieux 

CLÉOFILE. 

Oui,  vous  y  traînerez  la  victoire  captive; 
Mais  je  doute,  seigneur,  que  l'amour  vous  y  suive. 
Tant  d'états,  tant  de  mers,  qui  vont  nous  désunir 
M'effaceront  bientôt  de  votre  souvenir. 
Quand  l'Océan  troublé  vous  verra  sur  son  onde 
Achever  quelque  jour  la  conquête  du  monde; 
Quand  vous  verrez  les  rois  tomber  à  vos  genoux , 
|Et  la  terre  en  tremblant  se  taire  devant  vous  ', 
Songerez-vous,  seigneur,  qu'une  jeune  princesse, 
Au  fond  de  ses  états  vous  regrette  sans  cesse. 
Et  rappelle  en  son  cœur  les  moments  bienheureux 
Où  ce  grand  conquérant  l'assuroit  de  ses  feux? 

ALEXANDRE. 

Eh  quoi  !  vous  croyez  donc  qu'à  moi-même  barbare 
J'abandonne  en  ces  lieux  une  beauté  si  rare? 
Mais  vous-même  plutôt  voulez-vous  renoncer 
Au  trône  de  l'Asie  où  je  vous  veux  placerî  • 

1.  , Et  siluit  terra  in  conspeclu  ejits.  »  (Mach.,  lib.  I, 

e»p.  I,  T.  3.)  C'Mt  l'expression  de  rÉcritaie  «ur  Alexandre. 

(Lovia  Racine.) 


ACTB  IIL  n 

CLÉOFILE. 

Seîgneur,  vous  le  savez,  je  dépends  de  mon  frère. 

ALEXANDRE. 

Ah!  s'il  àisposoit  seul  du  bonheur  que  j'espère, 
Tout  l'empire  de  l'Inde  asservi  sous  ses  lois 
Bientôt  en  ma  faveur  iroit  briguer  son  cnoix. 

CLÉOFILE. 

Mou  amitié  pour  lui  n'est  point  intéressée. 
Apaisez  seulement  une  reine  offensée; 
Et  ne  permettez  pas  qu'un  rival  aujourd'hui , 
Pour  vous  avoir  bravé,  soit  plus  heureux  que  lui. 

ALEXANDRE. 

Porus  étoit  sans  doute  un  rival  magnanime  : 
Jamais  tant  de  valeur  n'attira  mon  estime. 
Dans  l'ardeur  du  combat  je  l'ai  vu,  je  l'ai  joint; 
Kt  je  puis  dire  encor  qu'il  ne  m'évitoit  point  : 
;  Nous  nous  cherchions  l'un  l'autre.  Une  fierté  si  belle 
AUoit  entre  nous  deux  finir  notre  querelle, 
Lorsqu'un  gros  de  soldats ,  se  jetant  entre  nous , 
Hous  a  fait  dans  la  foule  onsevelir  nos  coups. 

SCÈNE  VII. 

ALEXANDRE,   CLÉOFILE,   ÉPHESTION. 

ALEXANDRE. 

Hé  bien,  ramène-t-on  ce  prince  téméraire? 

ÉPHESTION. 

On  le  cherche  partout;  mais ,  quoi  qu'on  puisse  fairo 

Seigneur,  jusques  ici  sa  fuite  ou  son  trépas 

Dérobe  ce  captif  aux  soins  de  vos  soldats. 

Mais  un  reste  des  siens  entourés  dans  leur  fuite , 

Et  du  soldat  vainqueur  arrêtant  la  poursuite, 

A  nous  vendre  leur  mort  semblent  se  préparer. 

ALEXANDRE. 

Désarmez  lesjvaincus  sans  les  désespérer. 
Madame ,  allons  fléchir  une  fière  princesse , 
Afin  qu'à  mon  amour  Taxile  s'intéresse; 
Et,  puisque  mon  repos  doit  dépendre  du  sien, 
Achevons  son  bonheur  pour  étsjblir  le  mien. 

riM    BD    TSOlSiftMB    ACTB. 


M  AI.BKANDRB. 


ACTE  QUATRIÈME 


SCÈNE  I. 

AXÏANE. 

N'enlendrons-nouB  jamais  que  de»  cris  de  victoire, 

Qui  de  mes  enuemis  me  reproclient  ï&  gloire? 

Et  ne  pourrai-je  au  moins,  en  de  si  grands  malheurs, 

iM'entretenir  moi  s<^ule  avecquemes  douleurs? 

D'un  odieux  amanit  sans  cesse  ptjursuivle, 

On  prétend  ,  malgnë  ipoi ,  m'attacha  k  la  vie  : 

On  m'observe,  on  me  suit.  Mais,  P^rus,  ne  crois  pas 

Qu'on  me  puisse  erapôcUer  de  courir  sur  tes  pas. 

Sans  doute  à  nos  malb^rs  ton  cœur  n'a  pu  survivre. 

En  vain  tant  de  soldat*  s'ju'raent  pour  te  poursuivie  : 

On  te  découvriroit  au  bruit  de  tes  eflorts; 

Et  s'il  te  faut  cherclier,  ce  n'est  qu'entre  les  morts. 

Hclas!  en  me  quittant,  ton  ardeur  redoublée 

Senibloit  prévoir  les  maux  dont  je  suis  accablée, 

Lorsque  tes  yeux ,  aux  miens  découvrant  ta  langueur. 

Me  demandoient  quel  raag  tu  tenx^is  dans  mon  cœur; 

Que;  sans  t'inquiéter  du  succès  de  tes  armes, 

Le  soin  de  ton  amour  te  causoit  tant  d'alarmes. 

Et  pourquoi  te  cachops^je  avec  ta«t  de  détours 

Un  secret  si  fatal  au  repos  de  tes  jours? 

Combien  de  fois,  tes  yeux  /"orçant  ma  résistance, 

Mon  cœur  s'est-il  vu  près  de  rompre  le  silence  ! 

Combien  de  fois,  sensjbl*  è  tes  ardents  .désirs. 

M'est-il,  en  ta  présence,  é^ijappé  des  soupirs! 

.Mais  je  voulois  encor  douter  de  ta  victoire; 

J'expllquois  mes  soupirs  €io  faveur  de  la  gloire., 

Je  croyois  n'aimer  qu'elle.  Ali  !  piirdonne,  graj)d  lo^,, 

Je  sens  bien  aujourd'hui  que  je  n'aimois  que  toi. 

J'avouerai  que  la  gloire  eut  sur  moi  quelque  eoij^jj;?; 

Je  te  l'ai  dit  cent  fcis.  Majs  >e  devois  te  dire 

Que  toi  seul,  en  eliet,  m'engageas  sous  ses  lois. 

J'appris  à  la  connoltre  en  voyant  tes  exploits; 

Et  de  quelque  beau  feu  qu'elle  m'eût  enflammée. 


ACTB    IV.  9» 

En  un  autre  que  toî  je  l'aurois  moins  airnéa. 

Mais  que  sert  de  pousser  des  soupirs  superflus 

Qui  se  perdent  en  l'air  et  que  tu  n'entends  plus? 

Il  est  temps  que  mon  âme,  au  tombeau  descendue^ 

Te  jure  une  amitié  si  longtemps  attendue; 

Il  est  temps  que  mon  cœur,  pour  gage  de  sa  foi , 

Montre  qu'il  n'a  pu  vivre  un  moment  !»près  toi. 

Aussi  bien ,  penses-tu  que  je  voulusse  vivre 

Sous  les  lois  d'un  vainqueur  k  qui  ta  mort  nous  livrel 

Je  sais  qu'il  se  dispose  à  me  venir  parler; 

Qu'en  me  rendant  mon  sceptre  il  veut  me  consoler. 

Il  croit  peut-être  s  il  croit  que  ma  haine  étouffée 

A  sa  fausse  douceur  servira  de  trophée  ! 

Qu'il  vienne.  Il  me  verra,  toujours  digne  de  toi  < 

Mourir  en  reine,  ainsi  que  tu  mourus  en  roi. 

SCÈNE  II. 

ALEXANDRE,   AXtANE. 

AXIANG. 

Eh  bien,  seigneur,  eh  bien ,  trouvez-vous  quelques  charme» 
A  voir  couler  des  pleufs  que  font  verser  vos  armesî 
Ou  si  vous  m'enviez,  en  l'état  où  je  suis, 
La  triste  liberté  de  pleurer  mes  ennuis? 

ALEXANDRE. 

Votre  douleur  est  libre  autant  que  légitime  : 
Vous  regrettez,  madame,  un  prince  magnanirtie. 
Je  fus  son  ennemi  ;  mais  je  ne  l'étois  pas 
Jusqu'à' bl amer  les  pleurs  qu'on  donne  à  son  trépas. 
Avant  que  sur  ses  bords  l'Inde  me  vît  paroltre, 
L'éclat  de  sa  vertu  me  l'avoit  fait  connoitre; 
Entre  les  plus  grands  rois  il  se  fit  remarquer. 
Je  savois... 

AXI  ANE. 

Pourquoi  donc  le  venir  attaquet? 
^  Par  quelle  loi  fâut-il  qu'aux  deux  bouta  de  la  terre 
Vous  cherchiez  la  Vertu  pour  lui  faire  la  guerre? 
Le  mérite  à  vos  yeux  ne  pe  it-il  éclater 
Sans  pousser  votre  orgueil  à  le  persécuter? 

ALEXANbhE. 

Oui,  j'ai  cherché  Porus;  mais,  quoi  qu'on  puisse  dire, 
Je  ne  le  cherchois  pas  afin  de  le  détruire. 


100  ALEXANDRE. 

J'avouerai  que,  brûlant  de  signaler  mon  bras. 
Je  me  laissai  conduire  au  bruit  de  ses  combats. 
Et  qu'au  seul  nom  d'un  roi  jusqu'alors  invincible, 
A  de  nouveaux  exploits  mon  cœur  devint  sensible. 
Tandis  que  je  croyois,  par  mes  combats  divers. 
Attacher  sur  moi  seul  les  yeux  de  l'univers. 
J'ai  vu  de  ce  guerrier  la  valeur  répandue 
Tenir  la  renommée  entre  nous  suspendue; 
Et,  voyant  de  son  bras  voler  partout  l'effroi, 
L'Inde  sembla  m'ouvrir  un  champ  digne  de  mol. 
Lassé  de  voir  des  rois  vaincus  sans  résistance, 
l'appris  avec  plaisir  le  bruit  de  sa  vaillance. 
Un  ennemi  si  noble  a  su  m'encourager; 
Je  suis  venu  chercher  la  gloire  et  le  danger. 
Son  courage,  madame,  a  passé  mon  attente  : 
La  victoire,  à  me  suivre  autrefois  si  constante. 
M'a  presque  abandonné  pour  suivre  vos  guerrier». 
Porus  m'a  disputé  jusqu'aux  moindres  lauriers; 
Et  j'ose  dire  encor  qu'en  perdant  la  victoire 
Mon  ennemi  lui-même  a  vu  croître  sa  gloire; 
Qu'une  chute  si  belle  élève  sa  vertu. 
Et  qu'il  ne  voudroit  pas  n'avoir  point  combattu. 

A  X  1  A  N  E. 

Hélas  !  il  falloit  bien  qu'une  si  noble  envie 
Lui  fit  abandonner  tout  le  soin  de  sa  vie. 
Puisque,  de  toutes  parts  trahi,  persécuté. 
Contre  tant  d'ennemis  il  s'est  précipité. 
Mais  vous ,  s'il  étoit  vrai  que  son  ardeur  guerrière 
Eût  ouvert  à  la  vôtrts  une  illustre  carrière , 
Que  n'avez-vous ,  seigneur,  dignement  combattu  7 
Falloit-il  par  la  ruse  attaquer  sa  vertu. 
Et,  loin  de  remporter  une  gloire  parfaite,  , 
D'un  autre  que  de  vous  attendre  sa  défaite  î 
Triomphez  ;  mais  sachez  que  Taxile  en  son  cœur 
Vous  dispute  déjà  ce  beau  nom  de  vainqueur; 
Que  le  traître  se  flatte,  avec  quelque  justice. 
Que  vous  n'avez  vaincu  que  par  son  artifice  : 
Et  c'est  à  ma  douleur  un  spectacle  assez  doux 
De  le  voir  partager  cette  gloire  avec  vous. 

ALEXANDRE. 

En  vain  votre  douleur  s'arme  contre  ma  gloire  t 
Jamais  on  ne  m'a  vu  dérober  la  victoire» 


ACTE   IV.  101 

Et  par  ces  lâches  soins,  qu'on  ne  peut  m'imputer, 

Tromper  mes  ennemis  au  lieu  de  les  dompter. 

Quoique  partout,  ce  semble,  accablé  sous  le  nombre. 

Je  n'ai  pu  me  résoudre  à  me  cacher  dans  l'ombre  : 

Il  n'ont  de  leur  défaite  accusé  que  mon  bras  ; 

Et  le  jour  a  partout  éclairé  mes  combats. 

Il  est  yrai  que  je  plains  le  sort  de  vos  provinces; 

J'ai  voulu  prévenir  la  perte  de  vos  princes; 

Mais,  s'ils  avoient  suivi  mes  conseils  et  mes  vœux, 

Je  les  aurois  sauvés  ou  combattus  tous  deux. 

Oui ,  croyez... 

AXIAI4E. 

Je  crois  tout.  Je  vous  crois  invincible  : 
Mais,  seigneur,  sufRt-il  que  tout  vous  soit  possible? 
Ne  tient-il  qu'à  jeter  tant  de  rois  dans  les  fers. 
Qu'à  fcVre  impunément  gémir  tout  l'univers? 
Et  que  >wvis  avoient  fait  tant  de  villes  captives. 
Tant  de  morts  dont  l'Hydaspe  a  vu  couvrir  ses  rives? 
Qu'ai-je  fait,  pour  venir  accabler  en  ces  lieux 
Un  héros  sur  qui  seul  j'ai  pu  tourner  les  yeux? 
A-t-il  de  votre  Grèce  inondé  les  frontières? 
Avons-nous  soulevé  des  nations  entières. 
Et  contre  votre  gloire  excité  leur  courroux? 
Hélas!  nous  l'admirions  sans  en  être  jaloux. 
Contents  de  nos  États ,  et  charmés  l'un  de  l'autre. 
Nous  attendions  un  sort  plus  heureux  que  le  vôtre  : 
"^orus  bornoit  ses  vœux  à  conquérir  un  cœur 
Qui  peut-être  aujourd'hui  l'eût  nommé  son  vainqueur 
Ah  !  n'eussiez-vous  versé  qu'un  sang  si  magnanime , 
Qaand  on  ne  vous  pourroit  reprocher  que  ce  crime, 
Ne  vous  sentez-vous  pas,  seigneur,  bien  malheureux 
I  D'être  venu  si  loin  rompre  de  si  beaux  nœuds? 
Non,  de  quelque  douceur  que  se  flatte  votre  âme. 
Vous  n'êtes  qu'un  tyran. 

ALEXANDRE. 

Je  le  vais  bien ,  madame  < 
Vous  voulcs  que,  saisi  d'un  indigne  courroux. 
En  reproches  honteux  j'éclate  contre  vous. 
Peut-être  espérez-vous  que  ma  douceur  lassée 
Donnera  quelque  atteinte  à  sa  gloire  passée. 
Mais  quand  votre  vertu  ne  m'auroit  point  charmé, 
Vous  attaquez,  madame,  un  vainqueur  désarmé. 

«. 


i(*  ALBXANÔRB. 

Mon  âme,  malgré  volts  à  vous  plaindre  engagée, 
Respecte  le  malheui-  0(1  votis  êtes  plongée. 
C'est  ce  trouble  fiital  <]ui  vous  feriîie  leà  yeux. 
Qui  ne  regàl-de  en  mW  (}u*ûn  t5'ran  odieux. 
Sans  lui  vous  âvWueHei  que  lô  Sahg  et  les  larmes 
N'ont  pas  toujours  ètjuillé  là  gloire  de  rtieà  àt-mesj 
Vous  xorriéi.i. 

AXTANi:. 

Ah  !  seigneur,  pui*-jé  ne  le?  point  tdli 
Ces  vertus  dont  l'éclat  aigrit  mon  désespoif  ? 
N'ai-je  pas  vu  partout  la  victoire  modeste 
Perdre  avec  vous  l'orgueil  qui  là  rend  si  funeste? 
Ne  voîs-]e  pas  le  Scythe  et  le  Pcii?é  abattu* 
Se  plaire  sous  le  Jbug  et  var  tel-  vos  vertuà, 
Et  disputer  etlfin,  pîli*  une  àVeugle  envie» 
A  vos  propres  shjetfe  lé  soin  de  votre  vie? 
Mais  que  sert  â  ce  cœur  qiié  vous  perséciitèz 
De  voir  partout  ailleurs  adorer  vos  bontés? 
Pensez-vous  ^hé  ma  haine  eh  soit  hioins  violente 
Pour  voir  baîkeY  partout  la  main  qui  me  tourmente? 
Tant  de  rois  par  vos  soins  vengés  ou  secourus, 
Tant  de  peuples  contents,  me  rendent-ils  Porus? 
Non,  seigneur  t  je  vous  hais  d'autant  plus  qu'on  vous  ainf)6^ 
D'autant  plus  qu'il  me  faut  volis  admirer  moi-même '4 
Que  l'univers  entiei"  tn'en  impose  la  loi , 
Et  que  personne  ehfiil  tie  Vous  hait  avec  moi. 

J'excuéé  les  tratiSpttf-t*  d'une  amitié  si  tendre; 

Mais,  madame,  apri^s  tout,  ils  doivent  rtie  8urt)retlâfe  : 

Si  la  comrhune  voix  né  m'a  point  abusé, 

Porus  d'aucun  regafd  ne  fut  favorisé; 

Entre  Taxile  et  lui  Vbtre  cûBui-  en  balance;, 

Tant  qu'ont  iuYê  Siss  jours,  a  gardé  le  silence; 

Et  lorsqu'il  ne  peut  plus  vous  entendfe  aujourd'htil^ 

Vous  commencez,  madàihè,  à  prononcer  pour  lui. 

Pensez-vous  que,  sensible  à  cette  ardeur  nouvelle. 

Sa  cendre  exige  èncot  que  vous  brûliez  pour  elle? 

Ne  vous  accablez  point  d'inutiles  doilleurs; 

Des  soins  plus  importaUtti  tobs  àpptelleht  ailleurs. 

1.  Pompée,  dans  CorneiUe,  tient  à  ëértcKtU  ilà  làfagage  à  pim 
prto  semblable.  (Acte  lit*,  «c.  S*.)  (At  M.) 


AGTB   IV.  10-* 

Vos  larmes  ont  asseï  honoré  sa  mémoire  s 
Régnez,  et  de  ce  rang  soutenez  mieux  la  gloire; 
Et,  redonnant  le  calme  à  vos  sens  désolés. 
Rassurez  vos  états  par  sa  chute  ébranlés. 
Parmi  tant  de  grands  rois  choisissez-leur  un  maître. 
Plus  ardent  que  jamais,  Taxile... 

A^LIARB. 

Quoi!  le  traître I 

ALEXANDRE. 

Eh  !  de  grâce ,  prenez  des  sentiments  plus  deu»  i 

Aucune  trahison  ne  le  souille  envers  vous. 

Maître  de  ses  états,  il  a  pu  se  résoudre 

A  se  mettre  avec  eux  k  couvert  de  la  foudro. 

Ni  serment  ni  devoir  ne  l'avoient  engagé 

A  courir  dans  l'abîme  où  Porus  s'est  plongé. 

Enfin,  souvenez-vous  qu'Alexandre  lui-même 

S'intéresse  au  bonheur  d'un  prince  qui  vous  aim&i 

Songez  que,  réunis  par  un  si  juste  choix, 

L'Inde  et  l'Hydaspe  entiers  couleront  soui  vos  l»ii  j 

Que  pour  vos  intérêts  tout  me  sera  facile 

Quand  je  les  ven-ai  joints  avec  ceux  de  Taxile. 

Il  vient.  Je  ne  veux  point  contraindre  ses  soupirs } 

Je  le  laisse  lui-même  expliquer  ses  désirs  : 

Ma  présence  à  vos  yeux  n'est  déjà  que  tropjrude  : 

L'entretien  des  amant«  cherche  la  solitude  ; 

Je  ne  vous  trouble  ooint  i. 

SCÈNE  IIL 

AXIANE,   TAXILE. 

AXIAIIE. 

Approche,  puissant  roi. 
Grand  monarque  de  l'Inde;  on  parle  ici  de  toi  : 
On  veut  en  ta  faveur  combattre  ma  colère; 
On  dit  que  tes  désirs  n'aspirent  qu'à  me  plaire. 
Que  mes  rigueurs  ne  font  qu'affermir  ton  amour  : 
On  fait  plus,  et  l'on  veut  que  je  t'aime  à  mon  tour. 
Mais  sais-tu  l'entreprise  ou  s'engage  ta  flamme? 

1.  Alexandre  se  dégrade,  quand,  se  faisant  l'interprète  et  le  protec- 
teur de  l'amour  de  Taxile ,  il  finit  par  M  retirer  eii  couBdent  discra» 
^or  n«  pas  gtaw  wn  entrvtian.  (Amâ  MAstm^ 


J04  ALEXANDRE. 

Sais-tu  par  quels  secrets  on  peut  toucher  mon  àmel 
Es-tu  prêt... 

TAXILE. 

Ah ,  madame  !  éprouvez  seulement 
Ce  que  peut  sur  mon  cœur  un  espoir  si  charmant. 
Que  faut-il  faire? 

AXIANE. 

Il  faut ,  s'il  est  vrai  que  l'on  m'aime. 
Aimer  la  gloire  autant  que  je  l'aime  moi-môme, 
Ne  m'expliquer  ses  vœux  que  par  mille  beaux  faits. 
Et  haïr  Alexandre  autant  que  je  le  hais  ; 
Il  faut  marcher  sans  crainte  au  milieu  des  alarmes  ; 
Il  faut  combattre,  vaincre,  ou  périr  sous  les  armes. 
Jette,  jette  les  yeux  sur  Porus  et  sur  toi, 
Et  juge  qui  des  deux  étoit  di?i>«»  de  moi. 
Oui,  Taxile,  mon  cœur,  douteaz  en  apparence. 
D'un  esclave  et  d'un  roi  faisoi*  Ia  différence. 
Je  l'aimai;  je  l'adore  :  et  puisqa  un  sort  jaloux 
Lui  défend  de  jouir  d'un  spectacle  si  doux , 
C'est  toi  que  je  choisis  pour  témoin  de  sa  gloire  t 
Mes  pleurs  feront  toujours  revivre  sa  mémoire; 
Toujours  tu  me  verras,  au  fort  de  mon  ennui. 
Mettre  tout  mon  plaisir  à  te  parler  de  lui. 

TAXILE. 

Ainsi  je  brûle  en  vain  pour  une  âme  glacée  : 
L'image  de  Porus  n'en  peut  être  effacée. 
Quand  j'irois,  pour  vous  plaire,  affronter  le  trépas, 
Je  me  perdrois,  madame,  et  ne  vous  plairois  pas. 
Je  ne  puis  donc... 

AXIANE. 

Tu  peux  recouvrer  mon  estime  t 
Dans  le  sang  ennemi  tu  peux  laver  ton  crime. 
L'occasion  te  rit  :  Porus  dans  le  tombeau 
Rassemble  ses  soldats  autour  de  son  drapeau  ; 
Son  ombre  seule  encor  semble  arrêter  leur  fuite. 
Les  tiens  même,  les  tiens,  honteux  de  ta  conduite. 
Font  lire  sur  leurs  fronts  justement  courroucés 
Le  repentir  du  crime  où  tu  les  as  forcés. 
Va  seconder  l'ardeur  du  feu  qui  les  dévore  ; 
Venge  nos  libertés  qui  reL,>irpnt  encore; 
De  mon  trône  et  du  tien  deviens  le  défenseur; 
Cours  t  et  donne  à  Porus  un  digne  successeurMé 


ACTE   IV.  105 

Ta  ne  me  réponds  rien  !  Je  Tois  sui  ton  visage 
Qu'un  si  noble  dessein  étonne  ton  courage. 
Je  te  propose  en  vain  l'exemple  d'un  héros  ; 
Tu  veux  servir.  Va,  sers;  et  me  laisse  en  repos. 

TAXILE. 

Madame,  c'en  est  trop.  Vous  oubliez  peut-être 
Que,  si  vous  m'y  forcez,  je  puis  parler  en  maître; 
Que  je  puis  me  lasser  de  souffrir  vos  dédains  ; 
Que  vous  et  vos  États ,  tout  est  entre  mes  mains  ; 
Qu'après  tant  de  respects ,  qui  vous  rendent  plus  fiért» . 
Je  pourrai... 

A  X  1  A  N  E. 

Je  t'entends.  Je  suis  ta  prisonnière  : 
I  Tu  veux  peut-être  encor  captiver  mes  désirs  ; 
Que  mon  cœur,  en  tremblant,  réponde  à  tes  soupirs 
Eh  bien  !  dépouille  enfin  cette  douceur  contrainte; 
Appelle  à  ton  secours  la  terreur  et  la  crainte  ; 
Parle  en  tyran  tout  prêt  à  me  persécuter; 
Ma  haine  ne  peut  croître,  et  tu  peux  tout  tenter. 
Surtout  ne  me  fais  point  d'inutiles  menaces. 
Ta  sœur  vient  t'inspirer  ce  qu'il  faut  que  tu  fasses 
Adieu.  Si  ses  conseils  et  mes  vœux  en  sont  crus. 
Tu  m'aideras  bientôt  à  rejoindre  Porus. 

TAXILE. 

Ah!  plutôt... 

SCÈNE  IV. 

TAXILE,  CLÉOFILE. 

CLéOFILE. 

Ah!  quittez  cette  ingrate  princesse. 
Dont  la  haine  a  juré  de  nous  troubler  sans  cesse  : 
Qui  met  tout  son  plaisir  à  vous  désespérer. 
Oubliez... 

TAXILE. 

Non ,  ma  sœur,  je  la  veux  adorer. 
Je  l'aime;  et  quand  les  vœux  que  je  pousse  pour  elle 
N'en  obtiendroient  jamais  qu'une  haine  immortelle, 
Malgré  tous  ses  mépris,  malgré  tous  vos  discours, 
Malgré  mai-même,  il  faut  que  je  l'aime  toujours. 
Sa  colère,  après  tout,  n'a  rien  qui  me  surprenne  : 
C'est  à  vous ,  c'est  à  moi  qu'il  faut  que  je  m'en  prenna 


iWi  ALEXANDiftB. 

Sans  VOUS,  sans  vos  conseils,  ma  sœut,  ^î  ffi'oAt  tfthi, 

Si  je  n'étois  aimé,  je  serois  moins  haï  ; 

Je  la  verrois,  sans  vous,  par  mes  soinS  défendue < 

Entre  Porus  et  moi  demeurer  suspendue; 

Et  ne  seroit-ce  pas  un  bonheur  trop  charmant 

Que  de  l'avoir  réduite  à  douter  un  moment? 

Non,  je  ne  puis  plus  vivre  accablé  de  sa  haine; 

Il  faut  que  je  me  jette  aux  pieds  de  l'inhumaine. 

J'y  cours  :  je  vais  m'offfir  à  servir  son  courroux, 

Môme  contre  Alexandre,  et  même  contre  vous. 

Je  sais  de  quelle  ardeur  vous  brûlez  l'un  pour  Vùxittëi 

Mais  c'est  trop  oublier  mon  repos  pour  le  vôtre; 

Et,  sans  m'inquit^ter  du  succès  de  vos  feux. 

Il  faut  que  tout  périsse,  ou  que  je  sois  heui-eu*. 

CLÉOFILE. 

Allez  donc,  retournez  sur  le  champ  dé  bataille; 

Ne  laissez  point  languir  l'ardeur  qui  vous  travaille, 
j  A  quoi  s'arrête  ici  ce  courage  inconstant? 
I  Courez  :  on  est  aux  mains;  et  Porus  vous  attend. 

'  TAXILÈ. 

Quoi  !  Porus  n'est  point  mort!  Porus  vient  de  paroltrt  ï 

Cléofile. 
C'est  lui.  De  si  grands  coups  le  font  trop  retoiiilôitrt. 
Il  l'avoit  bien  prévu  :  le  bruit  de  son  t^épa^s 
D'un  vainqueur  trop  crédule  a  retenu  le  bras. 
Il  vient  surprendre  ici  leur  valeur  endormie, 
Troubler  une  victoire  encor  mal  affermie  ; 
Il  vient,  n'en  doute;*  point,  en  ailiant  furieux. 
Enlever  sa  maîtresse,  ou  périr  à  ses  yeux. 
Que  dis-je?  Votre  camp,  ÉèduH  par  cette  ingrate. 
Prêt  à  suivre  Potus,  en  murrtlures  éclate. 
Allez,  vous-même,  allez,  en  gértéretii  amant. 
Au  secours  d'ilfl  Hi&l  aimé  ai  tendfélriénl. 
Adieu. 

SCÊNË  V. 

TAXILÈ. 

Quoi  !  la  fortune,  obstinée  à  me  ttillrt, 
Ressuscite  uti  rival  armé  pour  mfe  détruire  ! 
Cet  amant  roverrà  les  yeux  qui  l'ont  |)leurê. 
Qui,  tout  mort  qu'il  étoit,  me  l'avoieat  pféférf! 


ACTB    V.  ;|rj 

Ah  !  c'en  est  trop.  Voyons  ce  que  le  sort  m'apprëtç , 
A  qui  doit  demeurer  cette  noble  conquête. 
Allons.  N'attendons  pas,  dans  un  lâche  courroux. 
Qu'un  si  grand  différend  se  termine  sans  nous. 


r^M   ftV   /9VATit|il(B    ACTB. 


ACTE  CINQUIÈME 

SCÈNE  i. 
alexa;ndre,  cléqfîlp. 

ALEXANDRE. 

Quoi  !  VOUS  craignez  Poru:  même  après  sa  défaite  I 
Ma  victoire  à  vos  yeux  sembloit-elle  imparfaite  î 
Non ,  non  :  c'est  un  captif  qui  n'a  pu  m'échapper. 
Que  mes  ordres  partout  ont  fait  envelopper. 
Loin  de  le  craindre  encor,  ne  songez  qu'à  le  plair.dre. 

CLÉ0FI1.E. 

Et  c'est  en  cet  état  que  Porus  est  à  craindre. 
Quelque  brave  qu'il  fût,  le  bruit  de  sa  valeur 
M'inquiétoit  bien  moins  que  ne  fait  son  malheur. 
Tant  qu'on  l'a  vu  suivi  d'une  puissante  armée, 
Ses  forces,  ses  exploits,  ne  m'ont  point  alarmée; 
Mais,  seigneur,  c'est  un  roi  malheureux  et  soumis; 
Et  dès  lors  Je  le  compte  au  rang  de  vos  amis. 

ALEXANDRE. 

Cest  un  rang  oà  Porus  n'a  plus  droit  de  prétendre .: 

H  a  trop  recherché  la  haine  d'Alexandre. 

Il  sait  bien  qu'à  regret  je  m'y  suis  résolu  ; 

Mais  entin  je  le  hais  autant  qu'il  l'a  voulu. 

Je  dois  même  un  exemple  au  reste  de  la  terre  : 

Je  dois  venger  sur  lui  tous  les  maux  de  la  guerre 

Le  panir  des  malheurs  qu'il  a  pu  prévenir) 

Et  ds  m'avoir  forcé  moi-même  à  le  punir. 


t08  ALEXANDRE. 

Vaincu  deux  fois,  haï  de  ma  belle  princesse... 

CLÉOFILE. 

Je  ne  hais  point  Porus,  seigneur,  je  le  confesse; 

Et  s'il  m'étoit  permis  d'écouter  aujourd'hui 

La  voix  de  ses  malheurs  qui  me  parle  pour  lui , 

Je  vous  dirois  qu'il  fut  le  plus  grand  de  nos  princes  t 

Que  son  bras  fut  longtemps  l'appui  de  nos  provinces; 

Qu'il  a  voulu  peut-être,  en  marchant  contre  vous. 

Qu'on  le  crût  digne  au  moins  de  tomber  sous  vos  coups, 

Et  qu'un  môme  combat,  signalant  l'un  et  l'autre, 

Son  nom  volât  partout  à  la  suite  du  vôtre. 

Mais  si  je  le  défends,  des  soins  si  généreux 

Retombent  sur  mon  frère  et  détruisent  ses  vœux. 

Tant  que  Porus  vivra,  que  faut-il  qu'il  devienne? 

Sa  perte  est  infaillible,  et  peut-être  la  mienne. 

Oui ,  oui ,  si  son  amour  ne  peut  rien  obtenir. 

Il  m'en  rendra  coupable,  et  m'en  voudra  punir. 

Et  maintenant  encor  que  votre  cœur  s'apprête 

A  voler  de  nouveau  de  conquête  en  conquête , 

Quand  je  verrai  le  Gange  entre  mon  frère  et  vous. 

Qui  retiendra,  seigneur,  son  injuste  courroux? 

IWon  âme,  loin  de  vous,  languira  solitaire. 

H»îlas!  s'il  condamnoit  mes  Soupirs  à  se  taire. 

Que  deviendroit  alors  ce  cœur  infortuné? 

Où  sera  le  vainqueur  à  qui  je  l'ai  donné? 

ALEXANDRE. 

Ah!  c'en  est  trop,  madame;  et  si  ce  cœur  se  donne, 
Je  saurai  le  garder,  quoi  que  Taxile  ordonne , 
Bien  mieux  que  tant  d'états  qu'on  m'a  vu  conquérir. 
Et  que  je  n'ai  gardés  que  pour  vous  les  offrir. 
Encore  une  victoire ,  et  je  reviens ,  madame , 
Borner  toute  ma  gloire  à  régner  sur  votre  âme , 
Vous  obéir,  moi-même,  et  mettre  entre  vos  mains 
Le  destin  d'Alexandre  et  celui  des  humains. 
Le  Mallien  m'attend,  prêt  à  me  rendre  hommage*. 
Si  près  de  l'Océan ,  que  faut-il  davantage 
Que  d'aller  me  montrer  à  ce  fier  élément. 
Comme  vainqueui  du  monde,  et  comme  votre  amantl 
Alors... 

1.  Les  MaUiens,  peuple  de  l'Inde  au  delà  du  Gange,  opposèrenl 
quelque  résistance  aux  «mes  victorieuses  d'Alexandre.  (GBorraoT.* 


ACTE   V.  109 

CLEOFILB. 

Mais  quoi,  seigneur,  toujours  guerre  sur  guerre  l 
Cherchez-vous  des  sujets  au  delà  de  la  terre? 
Voulez-vous  pour  témoins  de  vos  faits  éclatants 
Des  pays  inconnus  même  à  leurs  habitants? 
Qu'espérez-vous  combattre  en  des  climat»  si  rudes  T 
Ils  TOUS  opposeront  de  vastes  solitudes, 
Des  déserts  que  le  ciel  refuse  d'éclairer, 
Où  la  nature  semble  elle-même  expirer. 
Et  peut-être  le  sort,  dont  la  secrète  envie 
N'a  pu  cacher  le  cours  d'une  si  belle  vie. 
Vous  attend  dans  ces  lieux ,  et  veut  que  dans  l'oubli 
Votre  tombeau  du  moins  demeure  enseveli. 
Pensez -vous  y  traîner  les  restes  d'une  armée 
Vingt  fois  renouvelée  et  vingt  fois  consumée? 
Vos  soldats ,  dont  la  vue  excite  la  pitié , 
D'eux-mêmes  en  cent  lieux  ont  laissé  la  moitié, 
F.t  leurs  gémissements  vous  font  assez  connoître... 

ALEXANDRE. 

Us  marcheront,  madame,  et  je  n'ai  qu'à  paroître  : 
Ces  cœurs  qui  dans  un  camp,  d'un  vain  loisir  déçus, 
Comptent  en  murmurant  les  coups  qu'ils  ont  reçus, 
P-svivront  pour  me  suivre,  et,  blâmant  leurs  murmures. 
Brigueront  à  mes  yeux  de  nouvelles  blessures. 
Cependant  de  Taxile  appuyons  les  soupirs  : 
Son  rival  ne  peut  plus  traverser  ses  désirs. 
Je  vous  l'ai  dit,  madame,  et  j'ose  encor  vous  dirn... 

CLÉOPILE. 

Seigneur,  voici  là  reine. 

SCÈiNE   II. 

ALEXANDRE,  AXIANE,   CLÉOFIL'ù. 

ALEXANDRE. 

Eh  bien,  Porus  respire 
Le  ciel  semble,  madame,  écouter  vos  souhaiis; 
il  TOUS  le  rend... 

AXIANE. 

Hélas!  il  me  l'ôte  à  jamais! 
Aucun  reste  d'espoir  ne  peut  flatter  ma  peine  •, 
Sa  mort  étoit  douteuse,  elle  devient  certaine  : 
Il  y  court;  et  peut-être  il  ne  s'y  vient  offrir 


UO  ALEXANDRE. 

Que  pour  me  voir  encore,  et  pour  me  secourir 
Mais  que  feroit-il  seul  contre  toute  une  armée  V 
En  vain  ses  grands  efforts  l'ont  d'abord  alarmée  »  ; 
En  vain  quelques  guerriers  qu'anime  son  grand  cœur. 
Ont  ramené  l'effroi  dans  le  camp  du  vainqueur  : 
Il  faut  bien  qu'il  succombe,  et  qu'enfin  son  courage 
Tombe  sur  tant  de  morts  qui  ferment  son  passage. 
Encor,  si  je  pouvois,  en  sortant  de  ces  lieux, 
Lui  montrer  Axiane ,  et  mourir  à  ses  yeux  ! 
Mais  Taxile  m'enferme  ;  et  cependant  le  traître 
Du  sang  de  ce  héros  est  allé  se  repaître  ; 
Dans  les  bras  de  la  mort  il  le  va  regarder, 
Si  toutefois  encore  il  ose  l'aborder. 

ALEXANDRE. 

Non ,  madame ,  mes  soins  ont  assuré  sa  vie  : 
Son  retour  va  bientôt  contenter  votre  envie. 
Vous  le  verrez. 

AXIANE. 

Vos  soins  s'étendroient  jusqu'à  luil 
Le  bras  qui  l'accabloit  deviendroit  son  appui  ! 
J'attendrois  son  salut  de  la  main  d'Alexandre  ! 
Mais  quel  miracle  enfin  n'en  dois-je  point  attendreî 
Je  m'en  souviens,  seigneur,  vous  me  l'avez  promis, 
Qu'Alexandre  vainqueur  n'avoit  plus  d'ennemis. 
Ou  plutôt  ce  guerrier  ne  fut  jamais  le  vôtre  : 
La  gloire  également  vous  arma  l'un  et  l'autre. 
Contre  un  si  grand  courage  il  voulut  s'éprouver; 
Et  vous  ne  l'attaquiez  qu'afin  de  le  sauver. 

ALEXANDRE. 

1  Ses  mépris  redoublés  qui  bravent  ma  colère 
Mériteroient  sans  doute  un  vainqueur  plus  sévère; 
Son  orgueil  en  tombant  semble  s'être  affermi  ; 
Mais  je  veux  bien  cesser  d'être  son  ennemi  ; 
J'en  dépouille ,  madame ,  et  la  haine  et  le  titre. 
De  mes  ressentiments  je  fais  Taxile  arbitre  : 
Seul  il  peut,  à  son  choix,  le  perdre  ou  l'épargner; 
Et  c'est  lui  seul  enfin  que  vous  devez  gagner. 

AXIANE. 

Moi,  j'irois  à  ses  pieds  mendier  un  asile! 

1.  Alarmée.  Terme  éTidemment  impropre,  puisqu'il  exprime  umm 
idée  toute  contraire  au  sens  de  la  phrase.  (F.  L.) 


ACTB    T.  m 

Et  TOUS  me  renvoyez  aux  bontés  de  Taxile  ! 
Vous  voulez  que  Porus  cherche  un  appui  si  bas! 
Ah,  seigneur!  votre  haine  a  juré  son  trépas. 
Non  ,  vous  ne  le  cherchiez  qu'aân  de  le  détruire. 
Qu'une  âme  généreuse  est  facile  à  séduire! 
Déjà  mon  cœur  crédule,  oubliant  son  courroux, 
Admiroit  des  vertus  qtii  ne  sont  point  en  vous. 
Armez-vous  donc,  seigneur,  d'une  valeur  cruelle; 
Ensanglantez  la  fin  d'une  course  si  belle  : 
Après  tant  d'ennemis  qu'on  vous  vit  relever, 
Perdez  le  seul  enfin  que  vous  deviez  sauver. 

ALEXANDRE. 

Eh  bien  !  aimez  Porus  sans  détourner  sa  perte  ; 
Refusez  la  faveur  qui  vous  étoit  offerte  ; 
Soupçonnez  ma  pitié  d'un  sentiment  Jaloux  ; 
Mais  enfin,  s'il  périt,  n'en  accusez  que  vous. 
Le  voici.  Je  veux  bien  le  consulter  lui-même  : 
Que  Porus  de  son  sort  soit  l'arbitre  suprême. 

SCÈNE  III. 

PORUS,  ALEXANDRE,  AXIANE,  CLÉOFILB, 
ÉPHESTION,  GARBKS  b'alexahdrr. 

ALEXANDRE. 

Eh  bien ,  de  votre  orgueil ,  Porus ,  voilà  le  fruit  ! 
Où  sont  ces  beaux  succès  qui  vous  avoient  séduit  T 
Cette  fierté  si  haute  est  enfin  abaissée. 
Je  dois  une  victime  à  ma  gloire  offensée  : 
Rien  ne  vous  peut  sauver.  Je  veux  bien  toutefois 
Vous  offrir  un  pardon  refusé  tant  de  fois. 
Cette  reine,  elle  seule  à  mes  bontés  rebelle. 
Aux  dépens  de  vos  jours  veut  vous  être  infidèle; 
Et  que,  sans  balancer,  vous  mouriez  seulement 
Pour  porter  au  tombeau  le  nom  de  son  amant  '. 
N'achetez  point  si  cher  une  gloire  inutile  : 
Vivez  ;  mais  consentez  au  bonheur  de  Taxile. 

PORCS. 

Taxile! 

I.  Il  est  indigne  d'Alexandre,  qmi  va  bientôt  faire  une  action  ki- 
rolque,  de  commencer  par  faire  une  proposition  honteuse ,  en  éri- 
geant que  Porus  cède  sa  maîtresse  pour  sauver  sa  vie.  (Gboffrot-) 


118  ALBXâNDRB. 

ALEXANDRE. 

Om. 

PORUS. 

Tu  fais  bien,  et  j'approuve  tes  soinsv 
Ce  qu'il  a  fait  pour  toi  ne  mérite  pas  moins  : 
C'est  lui  qui  m'a  des  mains  arraché  la  victoire; 
Il  t'a  donné  sa  sœur  ;  il  t'a  vendu  sa  gloire  ; 
Il  t'a  livré  Porus.  Que  feras-tu  jamais 
Qui  te  puisse  acquitter  d'un  seul  de  ses  bienfaits? 
Mais  j'ai  su  prévenir  le  soin  qui  te  travaille  : 
Va  le  voir  expirer  sur  le  champ  de  bataille. 

ALEXANDRE. 

Quoîl  Taxile! 

CLéOPILE. 

Qu'entends-je? 

ÉPHEST^ON. 

Oui,  seigneur,  il  est  mort 
Il  s'est  livré  lui-même  aux  rigueurs  de  son  sort. 
Porus  étoit  vaincu;  mais,  au  lieu  de  se  rendre, 
Il  sembloit  attaquer,  et  non  pas  se  défendre. 
Ses  soldats,  à  ses  pieds  étendus  et  mourants. 
Le  mettoient  à  l'abri  de  leurs  corps  expirants. 
Là,  comme  dans  un  fort,  son  audace  enfermés 
Se  soutenoit  encor  contre  toute  une  armée  ; 
Et ,  d'un  bras  qui  portoit  la  terreur  et  la  mon , 
Aux  plus  hardis  guerriers  en  défendoit  l'abord. 
Je  l'épargnois  toujours.  Sa  vigueur  affoiblie 
Bientôt  en  mon  pouvoir  auroit  laissé  sa  vie, 
Quand  sur  ce  champ  fatal  Taxile  descendu  : 
«  Arrêtez,  c'est  à  moi  que  ce  captif  est  dû. 
«  C'en  est  fait,  a-t-il  dit,  et  ta  perte  est  certaine, 
M  Porus;  il  faut  périr  ou  me  céder  la  reine.  » 
Porus ,  à  cette  voix  ranimant  son  courroux , 
A  relevé  ce  bras  lassé  de  tant  de  coups  ; 
Et  cherchant  son  rival  d'un  œil  fier  et  tranquille  t 
«  N'entends-je  pas,  dit-il,  l'infidèle  Taxile, 
«  Ce  traître  h  sa  patrie,  à  sa  maîtresse,  à  moiî 
«  Viens,  llche,  poursuit-il,  Axiane  est  à  toi. 
«  Je  veux  bien  te  céder  cette  illustre  conquête; 
«  Mais  il  faut  que  ton  bras  l'emporte  avec  ma  téta. 
«  Approche.  »  A  ce  discours,  ces  rivaux  irrité» 
L'uu  sur  l'autre  à  la  fois  se  sont  précipités. 


ACTB    V.  113 

Noos  nous  sommes  en  foule  opposés  à  leur  rage; 
Mais  Porus  parmi  nous  court  et  s'ouvre  un  passage, 
Joint  Taxile,  le  frappe;  et  lui  perçant  le  cœur. 
Content  de  sa  victoire,  il  se  rend  au  vainqueur. 

CLéOFILE. 

Seigneur,  c'est  donc  à  moi  de  répandre  des  larmes; 
C'est  sur  moi  qu'est  tombé  tout  le  faix  de  vos  armes. 
Mon  frère  a  vainement  recherché  votre  appui , 
Et  votre  gloire,  hélas!  n'est  funeste  qu'à  lui. 
Que  lui  sert  au  tombeau  l'amitié  d'Alexandre? 
Sans  le  venger,  seigneur,  l'y  verrez-vous  descendre? 
Souffrirez-vous  qu'après  l'avoir  percé  de  coups. 
On  en  triomphe  aux  yeux  de  sa  sœur  et  de  vous? 

AXIANE. 

Oui ,  seigneur,  écoutez  les  pleurs  de  Gléofile. 
Je  la  plains.  Elle  a  droit  de  regretter  Taxile  : 
Tous  ses  efforts  en  vain  l'ont  voulu  conserver; 
Elle  en  a  fait  un  lâche,  et  ne  l'a  pu  sauver. 
Ce  n'est  point  que  Porus  ait  attaqué  son  frères 
11  s'est  offert  lui-même  à  sa  juste  colère. 
Au  milieu  du  combat  que  venoit-il  chercher? 
Au  courroux  du  vainqueur  venoit-il  l'arracher? 
Il  venoit  accabler  dans  son  malheur  extrême 
Dn  roi  que  respectoit  la  victoire  elle-même. 
Mais  pourquoi  vous  ôter  un  prétexte  si  beau  ? 
Que  voulez-vous  de  plus?  Taxile  est  au  tombeau  : 
Immolez-lui,  seigneur,  cette  grande  victime, 
Vengez-Tous.  Mais  songez  que  j'ai  part  à  son  crime. 
Oui,  oui,  Porus,  mon  cœur  n'aime  point  à  demi; 
Alexandre  le  sait,  Taxile  en  a  gémi  ; 
Vous  seul  vous  l'ignoriez  ;  mais  ma  joie  est  extrême 
De  pouvoir  en  mourant  vous  le  dire  k  vous-même. 

PORUS. 

Alexandre ,  il  est  temps  que  tu  sois  satisfait. 
Tout  vaincu  que  j'étois,  tu  vois  ce  que  j'ai  fait. 
Crains  Porus  ;  crains  encor  cette  main  désarmée 
Qui  veng}  sa  défaite  au  milieu  d'une  armée. 
Mon  nom  peut  soulever  de  nouveaux  ennemis, 
Et  réveiller  cent  rois  dans  leurs  fers  endormis. 
Étouffe  dans  mon  sang  ces  semences  de  guerre; 
Va  vaincre  en  sûreté  le  reste  de  la  terre. 
Aussi  bien  n'attends  pas  qu'un  cœur  comme  le  mien 


U4  ALEXANDRE. 

Reconnoisse  un  vainqueur,  et  te  demande  rien. 
Parle  :  et,  sans  espérer  que  je  blesse  ma  gloire. 
Voyons  comme  tu  sais  user  de  la  victoire. 

ALEXANDRE. 

Votre  fierté,  Porus,  ne  se  peut  abaisser  : 
Jusqu'au  dernier  soupir  vous  m'osez  menacer. 
En  effet,  ma  victoire  en  doit  être  alarmée. 
Votre  nom  peut  encor  plus  que  toute  une  armée  t 
Je  m'ea  aois  garantir.  Parlez  donc,  dites-moi. 
Comment  prétendez-vous  que  je  vous  traite? 

PORCS. 

Eu  roi. 

ALEXANDRE. 

Eh  bien  !  c'est  donc  en  roi  qu'il  faut  que  je  vous  traits 
Je  ne  laisserai  point  ma  victoire  imparfaite; 
Vous  l'avez  souhaité,  vous  ne  vous  plaindrez  pas. 
Régnez  toujours ,  Porus  :  je  vous  rends  vos  États. 
Avec  mon  amitié  recevez  Âxiane  : 
A  des  liens  si  doux  tous  deux  je  vous  condamne. 
Vivez,  régnez  tous  deux;  et  seuls  de  tant  de  rois 
Jusques  aux  bords  du  Gange  allez  donner  vos  lois. 

(A  Gléofile.) 
Ce  traitement,  madame,  a  droit  de  vous  surprendre; 
Mais  enfin  c'est  ainsi  que  se  venge  Alexandre. 
Je  vous  aime;  et  mon  cœur,  touché  de  vos  soupirs, 
Voudroit  par  mille  morts  venger  vos  déplaisirs. 
Mais  vous-même  pourriez  prendre  pour  une  offense 
La  mort  d'un  ennemi  qui  n'est  plus  en  défense  : 
n  en  triompheroit;  et,  bravant  ma  rigueur, 
Porus  dans  le  tombeau  descendroit  en  vainqueur. 
Souffrez  que,  jusqu'au  bout  achevant  ma  carrière. 
J'apporte  à  vos  beaux  yeux  ma  vertu  tout  entière. 
Laissez  régner  Porus  couronné  par  mes  mains; 
Et  commandez  vous-même  au  reste  des  humains. 
Prenez  les  sentiments  que  ce  rang  vous  inspire; 
Faites,  dans  sa  naissance,  admirer  votre  empire^ 
Et  regardant  l'éclat  qui  se  répand  sur  vous , 
De  1»  soeur  de  Taxile  oubliez  le  courroux. 

AXIANE. 

Oui ,  madame ,  régnez  ;  et  souffrez  que  moi-mêmci 
J'admire  le  grand  cœur  d'un  héros  qui  vous  aime. 
Aimez,  et  possédez  l'avantage  charmant 


ACTE   V.  11» 

De  v'>lr  toute  la  terre  adorer  votre  amant. 

PO  RU  s. 
Seigneur,  jusqu'à  ce  jour  l'univers  en  alarmes 
Me  forçoit  d'admirer  le  bonheur  de  vos  armes; 
Mais  rien  ne  me  forçoit ,  en  ce  commun  effroi , 
De  reconnoltre  en  vous  plus  de  vertu  qu'en  moi. 
Je  me  rends;  je  vous  cède  une  pleine  victoire  ; 
Vos  vertus,  je  l'avoue,  égalent  votre  gloire. 
Allez,  seigneur,  rangez  l'univers  sous  vos  lois; 
Il  me  verra  moi-même  appuyer  vos  exploits  : 
Je  vous  suis;  et  je  crois  devoir  tout  entreprendre 
Pour  lui  donner  un  maître  aussi  grand  qu'Alexandre. 

CLÉOFILE. 

Seigneur,  que  vous  peut  dire  un  cœur  triste,  abattu? 
Je  ne  murmure  point  contre  votre  vertu  : 
Vous  rendez  à  Porus  la  vie  et  la  couronne; 
Je  veux  croire  qu'ainsi  votre  gloire  l'ordonne; 
Mais  ne  me  pressez  point  :  en  l'état  où  je  suis. 
Je  ne  puis  que  me  taire,  et  pleurer  mes  ennuis. 

ALEXANDRE. 

Oui,  madame,  pleurons  un  ami  si  fidèle; 
Faisons  en  soupirant  éclater  notre  zèle  ; 
Et  qu'un  tombeau  superbe  instruise  l'avenir 
Et  de  votre  douleur  et  de  mon  souvenir  *. 

1.  (  Le  grand  défaut  de  cette  pièce,  dit  Louis  Racine,  est  on  amonr 
qui  en  parott  faire  tout  le  nœud,  tandis  qu'un  des  plus  glorieux 
exploits  d'Alexandre  n'en  paroft  que  l'épisode.  On  étoit,  lorsque 
cette  pièce  parut,  si  accoutumé  à  ces  romans  où  les  héros  de  l'anti- 
quité étoient  changés  en  de  fades  galants ,  qu'Alexandre  même  ne 
parut  pas  assez  doucereux.  Au  reste ,  on  reconnott  ici  une  imitation 
continuelle  de  Corneille...  * 

Ajoutons  que  cette  imitation  est  fort  affaiblie,  et  qu'à  l'exception 
de  quelques  beaux  morceaux  qui  annoncent  on  poète ,  rien  ne  fait 
prévoir  l'auteur  de  Phèdre  et  à'Athalie.  (F.  L.) 


Fi:»     DALKXAlfDRE. 


ANDROMAQUE 


TRAGÉDIE 


1667 


A  MADAME' 


MADAME, 

Ce  n'est  pas  sans  sujet  que  J©  mets  TOtre  Illustre  nom  a 
la  tête  de  cet  ouvrage.  Et  de  quel  autre  nom  pourrois-je 
éblouir  les  yeux  de  mes  lecteurs,  que  de  celui  dont  mes 
spectateurs  ont  été  si  heureusement  éblouis?  On  savoit  que 
VoTHB  Altksse  Rotalb  avoit  daigné  prendre  soin  de  la  con- 
daite  de  ma  tragédie;  on  savoit  que  vous  m'aviez  prêté 
quelques-unes  de  vos  lumières  pour  y  ajouter  de  nouveaux 
ornements;  on  savoit  enfin  que  vous  l'aviez  honorée  de 
quelques  larmes  dès  la  première  lecture  que  je  vous  en  fis. 
Pardonnez-moi ,  MADAME ,  si  j'ose  me  vanter  de  cet  heu- 
reux commencement  de  sa  destinée.  Il  me  console  bien  glo- 
rieusement de  la  dureté  de  ceux  qui  ne  voudroient  pas  s'en 
laisser  toucher.  Je  leur  permets  de  condamner  VAndromaque 
tant  qu'ils  voudront,  pourvu  qu'il  me  soit  permis  d'appeler 
de  toutes  les  subtilités  de  leur  esprit  an  cœur  de  Vomi 
\ltesse  Rotalb. 

Mais,  MADAME,  ce  n'est  pas  seulement  du  cœur  que 
vous  jugez  de  la  bonté  d'un  ouvrage,  c'est  avec  une  intelli- 
gence qu'aucune  fausse  lueur  ne  sauroit  tromper.  Pouvons- 
nous  mettre  sur  la  scène  une  histoire  que  vous  ne  possédiez 
aussi  bien  que  nous?  Pouvons-nous  faire  jouer  une  intrigue 

1.  Ii<Ariette-Aiine  d'Angleterre,  duchesse  d'Orléans,  était  lader-  ' , 
nière  des  enfants  de  Charles  I"  et  de  Henriette  de  France ,  fille  de 
Henri  IV  et  de  Marie  de  Médicis;  elle  épousa,  en  1661,  Philippe  de 
France,  duc  d'Orléans,  frère  unique  de  Louis  XIV.  Une  mort  subite 
l'enleva  à  l'âge  de  vingt-six  ans,  à  Saint-Cloud,  le  30  juin  1670.   ' 
(Voyez  rOraison  funèbre  de  Bossuet.)  ' ' 


120  EPITRE   DEDICATOIRB. 

dont  vous  ne  pénétriez  tous  les  ressorts?  Et  pouvons-nous 
concevoir  des  sentiments  si  nobles  et  si  délicats  qui  ne 
soient  infiniment  au-dessous  de  la  noblesse  et  de  la  déliûa» 
tesse  de  vos  pensées  ? 

On  sait,  MADAME,  et  Votre  Altesse  Rotalb  a  beau  s'en 
cacher,  que,  dans  ce  haut  degré  de  gloire  où  la  nature  et 
la  fortune  ont  pris  plaisir  de  vous  élever,  vous  ne  dédaignez 
pas  cette  gloire  obscure  que  les  gens  de  lettres  s'étoient 
réservée.  Et  il  semble  que  vous  ayez  voulu  avoir  autant 
d'avantage  sur  notre  sexe ,  par  les  connoissances  et  par  la 
solidité  de  votre  esprit,  que  vous  excellez  dans  le  vôtre  par 
toutes  les  grâces  qui  vous  environnent.  La  cour  vous  regarde 
comme  l'arbitre  de  tout  ce  qui  se  fait  d'agréable.  Et  nous, 
qui  travaillons  pour  plaire  au  public,  nous  n'avons  plus  que 
faire  de  demander  aux  savants  si  nous  travaillons  selon  les 
règles  :  la  règle  souveraine  est  de  plaire  à  Votre  Altessb 

ROTALE. 

Voilà,  sans  doute,  la  moindre  de  vos  excellentes  qualités. 
Mais,  MADAME,  c'est  la  seule  dont  j'ai  pu  parler  avec  quel- 
que connoissance  :  les  autres  sont  trop  élevées  au -dessus 
de  moi.  Je  n'en  puis  parler  sans  les  rabaisser  par  la  foi- 
blesse  de  mes  pensées,  et  sans  sortir  de  la  profonde  véné- 
ration avec  laquelle  je  suis, 

MADAME, 

DE    VOTRE    ALTESSE    ROTALE, 

Le  très-humble,  très -obéissant, 
et  très-fidèle  serviteur, 

RACINE, 


PREMIÈRE  PRÉFACE 


Mes  personnages  sont  si  fameux  dans  l'antiquité,  que, 
pour  peu  qu'on  la  connoisse,  on  verra  fort  bien  que  je  les 
u  rendus  tels  que  les  anciens  poëtes  nous  les  ont  donnés  : 
aussi  n'ai-je  pas  pensé  qu'il  me  fût  permis  de  rien  changer 
à  leurs  mœurs.  Toute  la  liberté  que  j'ai  prise,  c'a  été  d'adou- 
cir un  peu  la  férocité  de  Pyrrhus,  que  Sénèque,  dans  la 
Troade,  et  Virgile,  dans  le  second  livre  de  l'Enéide,  ont 
poussée  beaucoup  plus  loin  que  je  n'ai  cru  le  devoir  faire; 
encore  s'est-il  trouvé  des  gens  qui  se  sont  plaints  qu'il  s'em- 
portât contre  Andromaque,  et  qu'il  voulût  épouser  une  cap- 
tive à  quelque  prix  que  ce  fût  ;  et  j'avoue  qu'il  n'est  pas 
assez  résigné  à  la  volonté  de  sa  maîtresse,  et  que  Céladon 
a  mieux  connu  que  lui  le  parfait  amour.  Mais  que  faire? 
Pyrrhus  n'avoit  pas  lu  nos  romans;  il  étoit  violent  de  son 
naturel ,  et  tous  les  héros  ne  sont  pas  faits  pour  être  à"* 
Céladons. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  public  m'a  été  trop  favorable  pour 
m'embarrasser  du  chagrin  particulier  de  deux  ou  trois  per- 
sonnes qui  voudroient  qu'on  réformât  tous  les  héros  de 
l'antiquité  pour  en  faire  des  héros  parfaits.  Je  trouve  leur 
Intention  fort  bonne  de  vouloir  qu'on  ne  mette  sur  la  scène 
que  des  hommes  impeccables;  mais  je  les  prie  de  se  sou- 
venir que  ce  n'est  point  à  moi  de  changer  les  règles  du 
théâtre.  Horace  nous  recommande  de  peindre  Achile  farou- 
che, inexorable,  violent,  tel  au'il  étoit,  et  tel  qu'on  dépeint 


122  PREMIÈRE    PRfiFACB, 

son  fils.  Aristote ,  bien  éloigné  de  nous  demander  des  héros 
parfaits,  veut  au  contraire  que  les  personnages  tragiques, 
c'est-à-dire  ceux  dont  le  malheur  fait  la  catastrophe  de  la 
tragédie,  ne  soient  ni  tout  à  fait  bons,  ni  tout  à  fait  mé- 
chants. Il  ne  veut  pas  qu'ils  soient  extrêmement  bons, 
p  arce  que  la  punition  d'un  homme  de  bien  exciteroit  plus 
i  'indignation  que  la  pitié  du  spectateur  ;  ni  qu'ils  soient  mé- 
chants avec  excès ,  parce  qu'on  n'a  point  pitié  d'un  scélé- 
rat. Il  faut  donc  qu'ils  aient  une  bonté  médiocre,  c'est-à-dire 
une  vertu  capable  de  foiblesse,  et  qu'ils  tombent  dans  le 
malheur  par  quelque  faute  qui  les  fasse  plaindre  sans  les 
faire  détftster. 


SECONDE  PRÉFACE 


Virgile  aa  troisième  lirre  de  l'Enéide  :  c'est  Énée  qol 
parle  : 

Littoraqae  Bpiri  legimos,  poitaque  subimus* 
Cbaonio,  et  celsam  Bnthroti  ascendimns  urbem... 


Solemnes  tum  forte  dapes,  et  tristia  dona...  * 

Libabat  cineri  Andromache ,  Manesque  TOcabat 
Hectoream  ad  tumolum ,  Tiridi  qnem  cespite  inanei 
Et  geminas,  causam  lacrymis,  sacraverat  aras... 


Dejecit  Tultnm ,  et  demissa  voce  locata  est'  : 
«  O  felix  ona  ante  aliaa  Priamela  rirgo , 

•  Hostilem  ad  tumulam ,  Troj»  sab  moeaibus  alti», 
■  Jussa  mori,  qase  sortitus  non  pertulit  ullos, 

•  Nec  yictoris  luri  tetigit  captira  cnbile  I 

I  Nos ,  patria  incensa ,  dirersa  per  aeqaora  Tect» , 

<  Stirpis  Achilleae  fastns,  javenemqne  snperbtun, 

•  Servitio  enixae  tolimos ,  qui  deinde  secatus 

•  Ledaeam  HermioDem ,  Lacedemoniosqne  hymensos... 

€  Ast  illam ,  erepts  magno  inflammatns  amore 

<  COBJugis,  et  scelemm  Pnriis  agitatns,  Orestes 

<  Bxcipit  incantom,  patriasqae  obtruncat  ad  aras*. 

Voilà,  en  peu  de  vers,  tont  le  sujet  de  cette  tragédie.; 
Toili  le  lieu  de  la  scène,  l'actioa  qui  s'y  passe,  les  quatre 

1 .  Vers  292  et  893.  —  2.  V.  301.  V.  303  à  305.  —  3.  V.  320  i  332. 
4.  <  Apiè*  Avoir  càiojé  le  rivage  d' Épure,  nous  entrons  ''.lans  U3 


124  SECONDE    PRÉFACE 

nrincipaux  acteurs,  et  même  leurs  caractères,  excepté  celui 
fi'Hermione  dont  la  jalousie  et  les  emportements  sont  assez 
marqués  dunsV Andromaque  d'Euripide 

C'est  presque  la  seule  chose  que  j'emprunte  ici  de  cet 
Btiteur.  Car,  quoique  ma  tragédie  porte  le  môme  nom  que 
la  sienne,  le  sujet  en  est  cependant  très-différent.  Andro- 
maque,  dans  Euripide,  craint  pour  la  vie  de  Molossus,  qui 
est  un  fils  qu'elle  a  eu  de  Pyrrhus,  et  qu'Hermione  veut 
faire  mourir  avec  sa  mère.  Mais  ici  il  ne  s'agit  point  de 
Molossus  :  Andromaque  ne  connolt  point  d'autre  mari 
qu'Hector,  ni  d'autre  fils  qu'Astyanax.  J'ai  cru  en  cela  me 
conformer  à  l'idée  que  nous  avons  maintenant  de  cette 
princesse.  La  plupart  de  ceux  qui  ont  entendu  parler  d'An- 
dromaque  ne  la  connoissent  guère  que  pour  la  veuve 
d'Hector  et  pour  la  mère  d'Astyanax.  On  ne  croit  point 
qu'elle  doive  aimer  ni  un  autre  mari ,  ni  un  autre  fils  ;  et 
je  doute  que  les  larmes  d'Andromaque  eussent  fait  sur  l'es- 
prit de  mes  spectateurs  l'impression  qu'elles  y  ont  faite,  si 
elles  avoient  coulé  pour  un  autre  fils  que  celui  qu'elle  avoit 
d'Hector. 

Il  est  vrai  que  j'ai  été  obligé  de  faire  vi  Te  Astyanax  un 
peu  plus  qu'il  n'a  vécu;  mais  j'écris  dans  un  pays  où  cette 
liberté  ne  pouvoit  pas  être  mal  reçue.  Car,  sans  parler  de 

port  de  la  Chaonie ,  et  gravissons  la  colline  sur  laquelle  s'élève  la 
ville  de  Buthrote...  C'étoit  le  jour  solennel  où  la  triste  Andromaque 
tioaoroit  les  cendres  de  son  époux  par  des  offrandes  et  des  libations 
funèbres.  Elle  invoquoit  les  mânes  d'Hector  auprès  de  deux  auteU 
qu'elle  lui  avoit  consacrés,  et  d'un  tombeau  de  gazon,  vain  monu- 
ment qui  renouveloit  sa  douleur...  Elle  baissa  les  yeux ,  et  d'une  voix 
plaintive  :  «  O  Polyxène  I  6  la  plus  heureuse  des  filles  de  PriamI  con- 
(  damnée  à  mourir  sur  le  tombeau  d'un  ennemi  au  pied  des  hautes 

•  murailles  de  Troie,  tu  ne  souffris  pas  d'autres  malheurs  ;  le  sort  ne 
(  te  donna  point  on  maître ,  et ,  captive ,  tu  n'entras  pas  dans  le  lit 
<  d'an  vainqueur.  Et  moi ,  j 'ai  vu  ma  patrie  dévorée  par  les  flammes  ; 
«  j'ai  été  traînée  de  mer  en  mer  ;  esclave ,  il  m'a  fallu  supporter  et 
(  les  dédains  de  la  famille  d'Achille  et  les  transports  d'un  guerrier 

•  superbe  I  Devenue  mère  enfin,  je  me  suis  vue  abandonnée  pour  la 
t  fille  d'Hélène  et  l'alliance  du  roi  de  Lacédémoce. ..  Cependant,  égaré 
f  par  l'amour,  tourmenté  par  les  Furies ,  Oreste  surprend  le  ravis- 

seiur  de  son  épouse ,  et  l'immole  au  pied  des  autels  de  sa  patrie.  • 


SECONDE   PREFACB.  125 

Ronsard ,  qui  a  choisi  ce  môme  Astyanax  pour  le  héros  de 
ta  Franciade,  qui  ne  sait  que  l'on  fait  descendre  nos  anciens 
rois  de  ce  fils  d'Hector,  et  que  nos  vieilles  chroniques  sau- 
vent la  vie  à  ce  jeune  prince ,  après  la  désolation  de  son 
pays,  pour  en  faire  le  fondateur  de  notre  monarchie î 

Combien  Euripide  a-t-il  été  plus  hardi  dans  sa  tragédie 
i^Héîène  /  il  y  choque  ouvertement  la  créance  commune  de 
toute  la  Grèce  :  il  suppose  qu'Hélène  n'a  Jamais  mis  le  pied 
dans  Troie,  et  qu'après  l'embrasement  de  cette  ville,  Mé- 
nélas  trouve  sa  femme  en  Egypte,  d'où  elle  n'étoit  point 
partie  ;  tout  cela  fondé  sur  une  opinion  qui  n'étoit  reçue 
que  parmi  les  Égyptiens,  com.me  on  le  peut  voir  dans 
Hérodote  *. 

Je  ne  crois  pas  que  j'eusse  besoin  de  cet  exemple  d'Euri- 
pide pour  justifier  le  peu  de  liberté  que  j'ai  prise.  Car  il  y  s 
bien  de  la  dlfFérence  entre  détruire  le  principal  fondement 
d'une  fable  et  en  altérer  quelques  incidents,  qui  changent 
presque  de  face  dans  toutes  les  mains  qui  les  traitent.  Ainsi 
Achille,  selon  la  plupart  des  poëtes,  ne  peut  être  blessé 
qu'au  talon ,  quoique  Homère  le  fasse  blesser  au  bras  ',  et 
ne  le  croie  invulnérable  en  aucune  partie  de  son  corps. 
Ainsi  Sophocle  fait  mourir  Jocaste  aussitôt  après  la  recon- 
noissance  d'OEdipe',  tout  au  contraire  d'Euripide  qui  la  fait 
vivre  jusqu'au  combat  et  à  la  mort  de  ses  deux  fils  *.  Et  c'est 
à  propos  de  quelques  contrariétés  de  cette  nature  qu'un 
ancien  commentateur  de  Sophocle  remarque  fort  bien' 
•  qu'il  ne  faut  point  s'amuser  à  chicaner  les  poètes  pour 
«  quelques  changements  qu'ils  ont  pu  faire  dans  la  fable  ; 
«  mais  qu'il  faut  s'attacher  à  considérer  l'excellent  usage 
«  qu'ils  ont  fait  de  ces  changements,  et  la  manière  ingé- 
nieuse dont  ils  ont  su  accommoder  la  fable  à  leur  sujet.  » 

1.  Liv.  II.  Euterpe.  —  2.  Iliade,  chaut  XXI.  —  3.  Après  la  troi- 
rième  scène  du  quatrième  acte  i'OEdipe.  —  4.  Voyez  It,  deruier 
acte  des  Phcnieiennet.  —  5.  Sophoclis  Eleclra. 


PERSONNAGES 


ANDROMAQUE,  veuve  d'Hector,  captive  de  Pynbus. 

PYRRHUS,  fils  d'Achille,  roi  d'Épire. 

O RESTE,  fil»  d'Agamemnon. 

HERMIONE,  fille  d'Hélène,  accordée  avec  Pyrrhus. 

PYLADE,  ami  d'Oreste. 

CLÉ  ONE,  confidente  d'Hermione. 

CÉPHISE,  confidente  d'Andromaque. 

?HŒNIX,  gouverneur  d'Achille,  et  ensuite  de  Pyrrhus. 

SUITB    d'oRBSTB.  ' 


lA  fcttw  ett  à  Buthrott,  ville  d'Épire,  dans  un*  salli  du  palais 
ii  Pj/nhu*. 


ANDROMAQUE 


TRAGEDIE 


ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

ORESTE,   PYLADE. 

ORESTE. 

Oui,  puisque }e  retrouve  un  ami  si  fidèle, 
Ma  fortune  va  prendre  une  face  nouvelle; 
Et  déjà  son  courroux  semble  s'être  adouci 
Depuis  qu'elle  a  pris  soin  de  nous  rejoindre  ici. 
Qui  l'eût  dit,  qu'un  rivage  à  mes  vœux  si  funeste 
Présenteroit  d'abord  Pylade  aux  yeux  d'Orestc; 
Qu'après  plus  de  six  mois  que  je  t'avois  perdu, 
A  la  cour  de  Pyrrhus  tu  me  serois  rendu  7 

PTLADE. 

J'en  rends  grâces  au  ciel,  qui,  m'arrètant  sans  cesse, 
Sembloit  m'a  voir  fermé  le  chemin  de  la  Grèce, 
Depuis  le  jour  fatal  que  la  fureur  des  eaux , 
Presque  aux  yeux  de  l'Épire,  écarta  nos  vaisseaux. 
Combien ,  dans  cet  exil ,  ai-je  souffert  d'alarmes  ! 
Combien  à  vos  malheurs  ai-je  donné  de  larmes, 
Craignant  toujours  pour  vous  quelque  nouveau  dango; 
Que  ma  triste  amitié  ne  pouvoit  partager  ! 
Surtout  je  redoutois  cette  mélancolie 
Où  j'ai  vu  si  longtemps  votre  àme  ensevelie  : 
Je  craignois  que  le  ciel ,  par  un  cruel  secours 
Ne  vous  offrît  la  mort  que  vous  cherchiez  toujours 
Mais  je  vous  vois,  seigneur;  et,  si  j'ose  le  dire. 
Un  destin  plus  heureux  vous  conduit  en  Épire  : 
Le  pompeux  appareil  qui  suit  ici  vos  pas 


ttS  AMDROMAQUB. 

N'est  point  d'un  malheureux  qui  cherche  le  trépas. 

ORESTE. 

Hélas!  qui  peut  savoir  le  destin  qui  m'amène? 
L'amour  me  fait  ici  chercher  une  inhumaine  ; 
Mais  qui  sait  ce  qu'il  doit  ordonner  de  mon  sort, 
Et  si  je  viens  chercher  ou  la  vie  ou  la  mort? 

PYLAUE. 

Quoi  !  votre  âme  à  l'amour  en  esclave  asservie 
Se  repose  sur  lui  du  soin  de  votre  vie  ? 
Par  quel  charme,  oubliant  tant  de  tourments  soufferts, 
Pouvez-vous  consentir  à  rentrer  dans  ses  fers? 
Pensez-vous  qu'Hermione,  à  Sparte  inexorable, 
Vous  prépare  en  Épire  un  sort  plus  favorable? 
Honteux  d'avoir  poussé  tant  de  vœux  superflus, 
Vous  l'abhorriez;  enfin,  vous  ne  m'en  parliez  plus  : 
Vous  me  trompiez,  seigneur. 

ORESTE. 

Je  me  trompois  moi-mèiuel 
Ami ,  n'accable  point  un  malheureux  qui  t'aime  : 
Tai-je  jamais  caché  mon  cœur  et  mes  désirs? 
Ta  vis  naître  ma  flamme  et  mes  premiers  soupirs  : 
Enfin,  quand  Ménélas  disposa  de  sa  fille 
En  faveur  de  Pyrrhus,  vengeur  de  sa  famille. 
Tu  vis  mon  désespoir;  et  tu  m'as  vu  depuis 
Traîner  de  mers  en  mers  ma  chaîne  et  mes  ennuis. 
Je  te  vis  à  regret,  en  cet  état  funeste, 
Prêt  à  suivre  partout  le  déplorable  Oreste , 
Toujours  de  ma  fureur  interrompre  le  cours. 
Et  de  moi-même  enfin  me  sauver  tous  les  jours. 
Mais  quand  je  me  souviens  que,  parmi  tant  d'alarmes, 
Hermione  à  Pyrrhus  prodiguoit  tous  ses  charmes. 
Tu  sais  de  quel  courroux  mon  cœur  alors  épris 
Voulut  en  l'oubliant  punir  tous  ses  mépris. 
Je  fis  croire  et  je  crus  ma  victoire  certaine  ; 
Je  pris  tous  mes  transports  pour  des  transports  de  haine  ; 
Détestant  ses  rigueurs,  rabaissant  ses  attraits, 
Je  défiois  ses  yeux  de  me  troubler  jamais. 
Voilà  comme  je  crus  étouffer  ma  tendresse. 
En  ce  calme  trompeur  j'arrivai  dans  la  Grèce; 
Et  je  trouvai  d'abord  ses  princes  rassemblés. 
Qu'un  péril  assez  grand  sembloit  avoir  troublés. 
J'y  courus.  Je  pensai  que  la  guerre  et  la  gloire 


ACTE    PRKMIER.  1Î9 

De  soins  plus  importants  rempliroient  ma  mémoire  ; 

Que,  mes  sens  reprenant  leur  première  vigueur. 

L'amour  achèveroit  de  sortir  de  mon  cœur. 

Mais  admire  avec  moi  le  sort,  dont  la  poursuite 

Me  fait  courir  alors  au  piège  que  j'évite. 

J'entends  de  tous  côtés  qu'on  menace  Pyrrhus; 

Toute  la  Grèce  éclate  en  murmures  confus  : 

On  se  plaint  qu'oubliant  son  sang  et  sa  promesse 

H  élève  en  sa  cour  l'ennemi  de  la  Grèce, 

Astyanax,  d'Hector  jeune  et  malheureux  fils, 

Reste  de  tant  de  rois  sous  Troie  ensevelis. 

J'apprends  que  pour  ravir  son  enfance  au  supplice 

Andromaque  trompa  l'ingénieux  Ulysse, 

Tandis  qu'un  autre  enfant,  arraché  de  ses  bras, 

Sous  le  nom  de  son  fils  fut  conduit  au  trépas. 

On  dit  que,  peu  sensible  aux  charmes  d'Hermione, 

Mon  rival  porte  ailleurs  son  cœur  et  sa  couronne. 

Ménélas,  sans  le  croire,  en  paroît  affligé. 

Et  se  plaint  d'un  hymen  si  longtemps  négl'gé. 

Parmi  les  déplaisirs  où  son  âme  se  noie. 

Il  s'élève  en  la  mienne  une  secrète  joie  : 

Je  triomphe;  et  pourtant  je  me  flatte  d'abord 

Que  la  seule  vengeance  excite  ce  transport. 

Mais  l'inçrate  en  mon  cœur  reprit  bientôt  sa  place  : 

De  mes  feux  mal  éteints  je  reconnus  la  trace; 

Je  sentis  que  ma  haine  alloit  finir  son  cours; 

Ou  plutôt  je  sentis  que  je  l'aimois  toujours. 

Ainsi  de  tous  les  Grecs  je  brigue  le  suffrage. 

On  m'envoie  à  Pyrrhus  :  j'entreprends  ce  voyage. 

Je  viens  voir  si  l'on  peut  arracher  de  ses  bras 

Cet  enfant  dont  la  vie  alarme  tant  d'États. 

Heureux  si  je  pouvois,  dans  l'ardeur  qui  me  presse. 

Au  lieu  d'Astyanax,  lui  ravir  ma  princesse! 

Car  enfin  n'attends  pas  que  mes  feux  redoublés 

Des  périls  les  plus  grands  puissent  être  troublés. 

Puisque  après  tant  d'efforts  ma  résistance  est  vaine. 

Je  me  livre  en  aveugle  au  transport  qui  m'entraîne. 

J'aime  :  je  viens  chercher  Hermion'e  en  ces  lieux , 

La  fléchir,  l'enlever,  ou  mourir  à  ses  yeux. 

Toi  qui  conno'.s  Pyrrhus,  que  penses-tu  qu'il  fasse? 

Dans  sa  cour," dans  son  cnc-.ir,  dis-moi  ce  qui  se  passe 

UoD  Hermione  encor  le  tient-elle  asservi? 


130  ANDROMAQUB. 

Me  rendra-t-il,  Pylade,  un  bien  qu'il  m'a  ravil 

PYLADB. 

Fe  vous  abuserois,  si  j'osois  vous  promettre 

Qu'entre  vos  mains ,  seigneur,  il  voulût  la  remettre 

Non  que  de  sa  conquête  il  paroisse  flatté. 

Pour  la  veuve  d'Hector  ses  feux  ont  éclaté  ; 

[1  l'aime  :  mais  enfin  cette  veuve  inhumaine 

N'a  payé  jusqu'ici  son  amour  que  de  haine; 

Et  chaque  jour  encore  on  lui  voit  tout  tenter 

Pour  fléchir  sa  captive,  ou  pour  l'épouvanter. 

De  son  fils  qu'il  lui  cache  il  menace  la  tête, 

Et  fait  couler  des  pleurs  qu'aussitôt  il  arrête. 

Hermione  elle-même  a  vu  plus  de  cent  fois 

Cam  amant  irrité  revenir  sous  ses  lois, 

lit ,  de  ses  vœux  troublés  lui  rapportant  l'hommage» 

Soupirer  à  ses  pieds  moins  d'amour  que  de  rage. 

Ainsi  n'attendez  pas  que  l'on  puisse  aujourd'hui 

Vous  répondre  d'un  cœur  si  peu  maître  de  lui  : 

11  peut,  seigneur,  il  peut,  dans  ce  désordre  extrême. 

Épouser  ce  qu'il  hait ,  et  perdre  ce  qu'il  aime. 

ORBSTE. 

Mais  dis-moi  de  quel  œil  Hermione  peut  voir 
Son  hymen  difi^éré,  ses  charmes  sam.  pouvoir. 

PYLADE. 

Hermione,  seigneur,  au  moins  en  apparence. 
Semble  de  son  amant  dédaigner  l'inconstance , 
Et  croit  que,  trop  heureux  de  fléchir  sa  rigueur, 
1 1  la  viendra  presser  de  reprendre  son  cœur. 
iMais  je  l'ai  vue  enfin  me  confier  ses  larmes  : 
Elle  pleure  en  secret  le  mépris  de  ses  charmes; 
Toujours  prête  à  partir,  et  demeurant  toujours. 
Quelquefois  elle  appelle  Oreste  à  son  secours. 

ORESTE. 

Ail  !  si  je  le  croyois,  j'irois  bientôt,  Pylade, 
;.;ii  jeter... 

PYLADE. 

Achevez,  seigneur,  votre  ambassade. 
Vous  attendez  le  roi  :  parlez,  et  lui  montrez 
Contre  le  fils  d'Hector  tous  les  Grecs  conjurés. 
Loin  de  leur  accorder  ce  fils  de  sa  maîtresse , 
Leur  haine  ne  fera  qu'irriter  sa  tenfiresse. 
Plus  on  les  veut  brouiller»  jilu«  aa  va  les  unir. 


ACTE   PREMIBE.  Ut 

Pressez  :  demandez  tout ,  pour  ne  rien  obtenir. 
Il  Tient. 

GRE  s  TE. 

Eh  bien  I  va  donc  disposer  la  cruelle 
à  revoir  un  amant  qui  ne  vient  que  pour  elle. 

SCÈNE   IL 

PYRRHUS,  ORESTE,  PHOENIX. 

OR  ESTE. 

Avant  que  tous  les  Grecs  vous  parlent  par  ma  voix. 
Souffrez  que  j'ose  ici  me  flatter  de  leur  choix , 
Et  qu'à  vos  yeux ,  seigneur,  je  montre  quelque  joie 
De  voir  le  fils  d' Achille  et  le  vainqueur  de  Troie. 
Oui,  comme  ses  exploits  nous  admirons  vos  coups. 
Hector  tomba  sous  lui ,  Troie  expira  sous  vous  ; 
Et  vous  avez  montré,  par  une  heureuse  audace. 
Que  le  fils  seul  d'Achille  a  pu  remplir  sa  place. 
Mais,  ce  qu'il  n'eût  point  fait,  la  Grèce  avec  douleur 
\'ous  voit  du  sang  troyen  relever  le  malheur. 
Et ,  vous  laissant  toucher  d'une  pitié  funeste , 
D'une  guerre  si  longue  entretenir  le  reste. 
Ne  vous  souvient-il  plus,  seigneur,  quel  fut  Hecti;rî 
Nos  peuples  affoiblis  s'en  souviennent  encor. 
Son  nom  seul  fait  frémir  nos  veuves  et  nos  filles. 
Et  dan?  toute  la  Grèce  il  n'est  point  de  familles 
Qui  ne  demandent  compte  à  ce  malheureux  fils 
D'un  père  ou  d'un  époux  qu'Hector  leur  a  ravis. 
Et  qui  sait  ce  qu'un  jour  ce  fils  peut  entreprendre  7 
Peut-être  dans  nos  ports  nous  le  verrons  descendre. 
Tel  qu'on  a  vu  son  père,  embraser  nos  vaisseaux. 
Et,  la  flamme  à  la  main,  les  suivre  sur  les  eaux. 
Oserai-je,  seigneur,  dire  ce  que  je  pense  ? 
Vous-même  de  vos  soins  craignez  la  récompense. 
Et  que  dans  votre  sein  ce  serpent  élevé 
Ne  vous  punisse  un  jour  de  l'avoir  conservé. 
Enfin,  de  tous  les  Grecs  satisfaites  l'envie , 
Assurez  leur  vengeance ,  assurez  votre  vie  : 
Perdez  un  ennemi  d'autant  plus  dangereux, 
Qu'il  s'ess^era  sur  vous  à  combattre  contre  eux 

PTRRHUS. 

La  Grèce  en  ma  faveur  est  trop  inquiétée  : 
De  soins  plus  importants  je  l'ai  crue  agitée. 


un  ANDROMAQUB. 

Seigneur;  et,  sur  le  nom  de  son  ambassadeur, 

J'avois  dans  ses  projets  conçu  plus  de  grandeur. 

Qui  croiroit  en  effet  qu'une  telle  entreprise 

Du  fils  d'Agamemnon  méritât  l'entremise; 

Qu'un  peuple  tout  entier,  tant  de  fois  triomphant. 

N'eût  daigné  conspirer  que  la  mort  d'un  enfant? 

Mais  à  qui  prétend-on  que  je  le  sacrifie? 

La  Grèce  a-t-elle  encor  quelque  droit  sur  sa  vie? 

Et,  seul  de  tous  les  Grecs,  ne  m'est-il  pas  permis 

D'ordonner  d'un  captif  que  le  sort  m'a  soumis? 

Oui ,  seigneur,  lorsqu'au  pied  des  murs  fumants  de  Tro«e 

Les  vainqueurs  tout  sanglants  partagèrent  leur  proie , 

Le  sort ,  dont  les  arrêts  furent  alors  Bsrvis , 

Fit  tomber  en  mes  mains  Andromaque  et  son  fils. 

Hécube  près  d'Ulysse  acheva  sa  misère; 

Cassandre  dans  Argos  a  suivi  votre  père  : 

Sur  eux,  sur  leurs  captifs,  ai-je  étendu  mes  droits? 

Ai-je  enfin  disposé  du  fruit  de  leurs  exploits? 

On  craint  qu'avec  Hector  Troie  un  jour  ne  renaisse  : 

Son  fils  peut  me  ravir  le  jour  que  je  lui  laisse. 

Seigneur,  tunt  de  prudence  entraîne  trop  de  soin  : 

Je  ne  sais  point  prévoir  les  malheurs  de  si  loin. 

Je  songe  quelle  étoit  autrefois  cette  ville 

Si  superbe  en  remparts,  en  héros  si  fertile, 

Maîtresse  de  l'Asie;  et  je  regarde  enfin 

Quel  fut  le  sort  de  Troie,  et  quel  est  son  destin  : 

Je  ne  vois  que  des  tours  que  la  cendre  a  couvertes. 

Un  fleuve  teint  de  sang,  des  campagnes  désertes. 

Un  enfant  dans  les  fers;  et  je  ne  puis  songer 

Que  Troie  en  cet  état  aspire  à  se  venger. 

Ah!  si  du  fils  d'Hector  la  perte  était  jurée. 

Pourquoi  d'un  an  entier  l'avons-nous  différée  ? 

Dans  le  sein  de  Priam  n'a-t-on  pu  l'immoler? 

Sous  tant  de  morts,  sous  Troie,  il  falloit  l'accabler. 

Tout  étoit  juste  alors  :  la  vieillesse  et  l'enfance 

En  vain  sur  leur  foiblesse  appuyoient  leur  défense: 

L.-^  victoire  et  la  nuit,  plus  cruelles  que  nous. 

Nous  excitoient  au  meurtre,  et  confonddicnt  nos  coups. 

Mon  courroux  aux  vaincus  ne  fut  que  trop  sévère. 

Mais  que  ma  cruauté  survive  à  ma  colère , 

Que,  malgré  la  pitié  dont  je  me  sens  saisir. 

Dans  le  sang  d'un  enfant  'e  me  baigne  à  loisirî 


ACTE    PREMIER.  13;j 

Non ,  seigneur  :  que  les  Grecs  cherchent  quelque  autra  proie  -. 
Qu'ils  poursuivent  ailleurs  ce  qui  reste  de  Troie  : 
De  mes  inimitiés  le  cours  est  achevé  ; 
T.'Épire  sauvera  ce  que  Troie  a  sauvé. 

ORESTB. 

Seîgnenr,  vous  savez  trop  avec  quel  artifice 

Un  faux  Astyanax  fut  offert  au  supplice 

Où  le  seul  fils  d'Hector  devoit  être  conduit; 

Ce  n'ert  pas  les  Troyens,  c'est  Hector  qu'on  poursuit. 

Oui,  les  Grecs  sur  le  fils  persécutent  le  père; 

Il  a  par  trop  de  sang  acheté  leur  colère. 

Ce  n'est  que  dans  le  sien  qu'elle  peut  expirer: 

Et  jusque  dans  V'^~!re  il  les  peut  attirer  : 

Prévenez-lea. 

PTRRHDS. 

Non,  non.  J'y  consens  avec  joie  ! 
Qu'ils  cherchent  dans  l'Épire  une  seconde  Troie; 
Qu'ils  confondent  leur  haine,  et  ne  distinguent  plui 
Le  sang  qui  les  fit  vaincre,  et  celui  des  vaincus. 
Aussi  bien  ce  n'est  pas  la  première  injustice 
Dont  la  Grèce  "d'Achille  a  payé  le  service. 
Hector  eu  profita,  seigneur;  et  queJ';;-je  jour 
Son  fils  en  pourroit  bien  profiter  à  son  tour. 

ORBSTE. 

Ainsi  la  Grèce  en  vous  trouve  un  enfant  rebelle? 

PYRRHUS. 

Et  je  n'ai  donc  vaincu  qae  pour  dépendre  d'elle? 

ORESTE. 

Hermione,  seigneur,  arrêtera  vos  coups  : 
Ses  yeux  s'opposeront  entre  son  père  et  vous. 

PYRRHUS. 

Hermione,  seigneur,  peut  m'ètre  toujours  chère 
Je  puis  l'aimer,  sans  être  esclave  de  son  père  ; 
Et  je  saurai  peut-être  accorder  quelque  jour 
Les  soins  de  ma  grandeur  et  ceux  de  mon  amour. 
Vous  pouvez  cependant  voir  la  fille  d'Hélène  : 
Dn  sang  qui  vous  unit  je  sais  l'étroite  chaîne. 
Après  cela,  seigneur,  je  ne  vous  retiens  plus, 
Et  vous  j'^ourrez  aux  Grecs  annoncer  mon  refus'. 

I.  Celle  scèno,  pour  l'intérêt  rlu  sujet  et  pour  l'éloquence  du  stjlc, 
■érite  il'étre  ciiAe  panni  les  plan  t>ell«v«  du  théâtre  français. 

<GE0FF80T.) 


^34  ANDROMAQUB. 

SCÈNE  III. 

PYRRHUS,   PHOENIX. 

PHOENIX. 

Ainsi  vous  l'envoyez  aux  pieds  de  sa  maîtresse) 

PTRRHCS. 

On  dit  qu'il  a  longtemps  brûlé  pour  la  princesse. 

PHOEMX. 

Mais  si  ce  feu,  seigneur,  vient  à  se  rallumer, 
S'il  lui  rendoit  son  cœur,  s'il  s'en  faisoit  aimer? 

PYRRHUS. 

Ah!  qu'ils  s'aiment,  Phœnix!  J'y  consens  :  qu'elle  part«t 
Que,  charmés  l'un  de  l'autre,  ils  retournent  à  Sparte? 
Tous  nos  ports  sont  ouverts  et  pour  elle  et  pour  lui. 
Qu'elle  m'épargneroit  de  contrainte  et  d'ennui  I 

PHOENIX. 

Seigneur... 

PYRRHUS. 

Une  autre  fois  je  t'ouvrirai  mon  âme; 
Andromaque  paroît. 

SCÈNE  IV. 

PYRRHUS,  ANDROMAQUE,  PHOENIX,  CÉPHISE. 

PYRRHUS. 

Me  cherchiez- vous ,  madame? 
Un  espoir  si  charmant  me  seroit-il  permis? 

ANDROUAQUE. 

Je  passois  Jusqu'aux  lieux  où  l'on  garde  mon  fils. 
Puisqu'une  fols  le  jour  vous  souffrez  que  je  voie 
Le  seul  bien  qui  me  reste  et  d'Hector  et  de  Troie, 
J'allois,  seigneur,  pleurer  un  moment  avec  lui  : 
Je  ne  l'ai  point  encore  embrassé  d'aujourd'hui  •  I 

PYRRHUS. 

Ah,  madame!  les  Grecs,  si  j'en  crois  leurs  alarmes. 
Vous  donneront  bientôt  d'autres  sujets  de  larmes. 

ANDROMAQUE. 

Et  quelle  est  cette  peur  dont  leur  cœur  est  frappé, 

1.  "Voilà  do  c«s  vers  qui  se  gravent  d'eux-mêmes  dans  la  mémoiro 
de  tous  ceux  qui  les  on*  las  ou  «atendos.  Le  cœur  les  a  faits ,  et  le 
caur  les  retient.  (Lauahi'k.) 


ACTE   PREMIER.  ISS 

Seigneur?  Quelque  Troyen  vous  est-il  échappé? 

PYRRHUS. 

Leur  haine  pour  Hector  n'est  pas  encore  éteinte  : 
Ils  redoutent  son  fils. 

ANDROHAQDE. 

Digne  objet  de  leur  cndntel 
On  enfant  malheureux ,  qui  ne  sait  point  encor 
Que  Pyrrhus  est  son  maître,  et  qu'il  est  fils  d'HectorS 

PTRRHCS. 

Tel  qu'il  est,  tons  les  Grecs  demandent  qu'il  périsse. 
Le  fils  d'Agamemnon  vient  hâter  son  supplice. 

ANDROHAQDE. 

Et  vous  prononcerez  un  arrêt  si  cruel  ? 

Est-ce  mon  intérêt  qui  le  rend  criminel  î 

Hélas!  on  ne  craint  point  qu'il  venge  un  Jour  son  père} 

On  craint  qu'il  n'essuyât  les  larmes  de  sa  mère. 

Il  m'auroit  tenu  lieu  d'un  père  et  d'un  époux; 

Mais  il  me  faut  tout  perdre,  et  toujours  par  vos  coapi, 

PYRRHUS. 

Madame,  mes  refus  ont  prévenu  vos  larmes. 
Tous  les  Grecs  m'ont  déjà  menacé  de  leurs  armes; 
Mais ,  dussent-ils  encore ,  en  repassant  les  eaux , 
Demander  votre  fils  avec  mille  vaisseaux , 
Coûtât-il  tout  le  sang  qu'Hélène  a  fait  répandre , 
Dussé-je  après  dix  ans  voir  mon  palais  en  cendre. 
Je  ne  balance  point,  je  vole  à  son  secours, 
Je  défendrai  sa  vie  aux  dépens  de  mes  jours. 
Mais,  parmi  ces  périls  où  je  cours  pour  vous  plaire, 
Me  refuserez-vous  un  regard  moins  sévère! 
Haï  de  tous  les  Grecs,  pressé  de  tous  cotés. 
Vie  faudra-t-il  combattre  encor  vos  cruautés? 
Je  vous  offre  mon  bras.  Puis-je  espérer  encore 
Que  TOUS  accepterez  un  cœur  qui  vous  adore? 
En  combattant  pour  vous,  me  sera-t-il  permis 
De  PA  vous  point  compter  parmi  mes  ennemis? 

ANDROVAQUE. 

Seigneur,  que  faites-vous,  et  que  dira  la  Grèce? 
Faut-il  qu'un  si  grand  cœur  montre  tant  de  foiblesse 
Voulez-vous  qu'un  dessein  si  beau,  si  généreux, 
Passe  pour  le  transport  d'un  esprit  amoureux? 
Captive ,  toujours  triste ,  importune  à  moi-même , 
Pouvcz-vous  souhaiter  qu'Andromaque  vous  aime? 


136  ANDROMAQUB. 

Quels  charmes  ont  pour  vous  des  yeux  infortanéfl 
Qu'à  des  pleurs  éternels  vous  avez  condamnés? 
Non ,  non  :  d'un  ennemi  respecter  la  misère , 
Sauver  des  malheureux,  rendre  un  fils  à  sa  mère 
De  cent  peuples  pour  lui  combattre  la  rigueur 
Sans  me  faire  payer  son  salut  de  mon  cœur, 
jlalgré  moi,  s'il  le  faut,  lui  donner  un  asile; 
Seigneur,  voilà  des  soins  dignes  du  fils  d'Achille. 

PYRRHUS. 

Hé  quoi!  votre  courroux  n'a-t-il  pas  eu  son  cours! 

Peut-on  haïr  sans  cesse?  et  punit-on  toujours? 

J'ai  fait  des  malheureux,  sans  doute;  et  la  Phrygie 

Cent  fols  do  votre  sang  a  vu  ma  main  rougie; 

Mais  que  vos  yeux  sur  moi  se  sont  bien  exercés  ! 

Qu'ils  m'ont  vendu  bien  cher  les  pleurs  qu'ils  ont  versés  I 

De  combien  de  remords  m'ont-ils  rendu  la  proie! 

Je  souffre  tous  les  maux  que  j'ai  faits  devant  Troie  : 

Vaincu,  chargé  de  fers,  de  regrets  consumé, 

Brûlé  de  plus  de  feux  que  je  n'en  allumai. 

Tant  de  soins,  tant  de  pleurs,  tant  d'ardeurs  inquiètes.^ 

Hélas  !  fus-je  jamais  si  cruel  que  vous  l'êtes  ? 

Mais  enfin,  tour  à  tour,  c'est  assez  nous  punir; 

Nos  ennemis  communs  devroient  nous  réunir; 

Madame,  dites-moi  seulement  que  j'espère. 

Je  vous  rends  votre  fils,  et  je  lui  sers  de  père; 

Je  l'instruirai  moi-même  à  venger  les  Troyens; 

J'irai  punir  les  Grecs  de  vos  maux  et  des  miens. 

Animé  d'un  regard,  je  puis  tout  entreprendre  : 

Votre  Ilion  encor  peut  sortir  de  sa  cendre  ; 

Je  puis ,  en  moins  de  temps  que  les  Grecs  ne  l'ont  pris 

Dans  ses  murs  relevés  couronner  votre  fils. 

ANDROHAQUE. 

Seigneur,  tant  de  grandeurs  ne  nous  touchent  plus  guèrei 
Je  les  lui  promettois  tant  qu'a  vécu  son  père. 
Non ,  vous  n'espérez  plus  de  nous  revoir  encor, 
Sacrés  murs,  que  n'a  pu  conserver  mon  Hector! 
A  de  moindres  faveurs  des  malheureux  prétendent , 
Seigneur  ;  c'est  un  exil  que  mes  pleurs  vous  demandeoL 
Souffrez  que,  loin  des  Grecs,  et  même  loin  de  vous. 
J'aille  cacher  mon  fils,  et  pleurer  mon  époux. 
Votre  amour  contre  nous  allume  trop  de  haine 
Retournez,  retourne!  à  la  fille  d'Hélène. 


ACTE    PREMIER.  Uî 

PYRRHUS. 

Et  le  puis-Je,  madame?  Ah!  que  vous  me  gênez •  I 

Comment  lui  rendre  un  cœur  que  vous  me  retenexT 

Je  sais  que  de  mes  vœux  on  lui  promit  l'empire; 

Je  sais  que  pour  régner  elle  vint  dans  l'Epire; 

Le  sort  vous  y  voulut  l'une  et  l'autre  amener. 

Vous,  pour  porter  des  fers,  elle,  pour  en  donner. 

Cependant  ai-j  e  pris  quelque  soin  de  lui  plaireî 

Et  ne  diroit-on  pas ,  en  voyant  au  contraire 

Vos  charmes  tout-puissants,  et  les  siens  dédaignés. 

Qu'elle  est  ici  captive ,  et  que  vous  y  régnez  î 

Ah  !  qu'un  seul  des  soupirs  que  mon  cœur  vous  envoie. 

S'il  s'échàppoit  vers  elle,  y  porteroit  de  joie! 

ANDROMAQUE. 

Et  pourquoi  vos  soupirs  seroient-ils  repousses? 
Auroit-elle  oublié  vos  services  passés? 
Troie,  Hector,  contre  vous  révoltent-ils  son  àme? 
Aux  cendres  d'un  époux  doit-elle  enfin  sa  flamme  I 
Et  quel  époux  encore!  Ah!  souvenir  cruel  ! 
Sa  mort  seule  a  rendu  votre  père  immortel  : 
Il  doit  au  sang  d'Hector  tout  l'éclat  de  ses  armes; 
Et  vous  n'êtes  tous  deux  connus  que  par  mes  larmes. 

PYRRHUS. 

Eh  bien ,  madame,  eh  bien ,  il  faut  vous  obéir  : 
Il  faut  vous  oublier,  ou  plutôt  vous  haïr. 
Oui ,  mes  vœux  ont  trop  loin  poussé  leur  violence 
Pour  ne  plus  s'arrêter  que  dans  l'indifférence; 
bonger-y  bien  :  il  faut  désormais  que  mon  coeur, 
S'il  n'aime  avec  transport,  haïsse  avec  fureur. 
Je  n'épargnerai  rien  dans  ma  ju^te  colère  : 
Le  fils  me  répondra  des  mépris  de  ia  mère; 
La  Grèce  le  demande  ;  et  je  ne  prétends  pas 
Mettre  toujours  ma  gloire  à  sauver  des  ingrats. 

ANDROHAQDE. 

Hélas  !  il  mourra  donc  !  Il  n'a  pour  sa  défense 

Que  les  pleurs  de  sa  mère,  et  que  son  innocence... 

Et  peut-être  après  tout,  en  l'état  où  je  suis, 

Sa  mort  avancera  la  fin  de  mes  ennuis. 

Je  prolongeois  pour  lui  ma  vie  et  ma  misère; 

1.  Le  mot  gêner  signifiait  encore,  comme  dans  son  origine 
et  d'après  son  étymologie,  tourmenter,  du  mot  gène  {géhenne); 
de  là  on  disait  metCre  à  la  gêne  pour  mettre  o.  la  question. 


m  ANDROMAQUB. 

Mais  enfin  sur  ses  pas  j'irai  revoir  son  père. 
Ainsi,  tous  trois,  seigneur,  par  vos  soins  réunis. 
Nous  vous... 

PYRRHUS. 

Allez,  madame,  allez  voir  votre  fils. 
Peut-être,  en  le  voyant,  votre  amour  plus  timide 
Ne  prendra  pas  toujours  sa  colère  pour  guide. 
Pour  savoir  nos  destins  j'irai  vous  retrouver  : 
Uadame,  en  l'embrassant,  songez  à  le  sauver. 

VIM    DU    PRBMIBK    ACTB. 


ACTE   DEUXIEME 


SCÈNE  I. 

HERMIONE,   CLÉONE. 

HERUIONE. 

Jfe  fais  ce  que  tu  veux  :  je  consens  qu'il  me  voie{ 
Je  lui  veux  bien  encore  accorder  cette  joie. 
Pylade  va  bientôt  conduire  ici  ses  pas; 
Mais,  si  je  m'en  croyois,  je  ne  le  verrois  pas. 

CLÉONE. 

Et  qu'est-ce  que  sa  vue  a  pour  vous  de  funeste? 
Madame,  n'est-ce  pas  toujours  le  même  Oreste 
Dont  vous  avez  cent  fois  souhaité  le  retour. 
Et  dont  vous  regrettiez  la  constance  et  l'amour  t 

HERHIONE. 

C'est  cet  amour  payé  de  trop  d'ingratitude 
Qui  me  rend  en  ces  lieux  sa  présence  si  rude. 
Quelle  honte  pour  moi ,  quel  triomphe  pour  lul« 
De  voir  mon  infortune  égaler  son  ennui  1 
Est-ce  là,  dira-t-il,  cette  fière  Hermione? 
Elle  me  dédaignoit;  un  autre  l'abandonne: 
L'ingrate,  qui  mettoit  son  cœur  à  si  haut  prix, 
A  pprend  donc ,  à  son  tour,  à  souffrir  des  aiépritl 
'     dieux  I 


ACTB   II.  139 

CLÉONB. 

Ah!  dissipei  ces  indignes  alarmes  : 
n  a  trop  bien  senti  le  pouvoir  de  vos  charmes. 
Vous  croyez  qu'un  amant  vienne  vous  insulter  '7 
Il  vous  rapporte  un  cœur  qu'il  n'a  pu  vous  ôter. 
Mais  vous  ne  dites  point  ce  que  vous  mande  un  pèreî 

HEBUIONE. 

Dans  SCS  retardements  si  Pyrrhus  persévère, 
A  la  mort  du  Troyen  s'il  ne  veut  consentir, 
Mon  père  avec  les  Grecs  m'ordonne  de  partir. 

CLÉONE. 

Eh  bien ,  madame ,  eh  bien ,  écoutez  donc  Oreste, 
Pyrrhus  a  commencé ,  faites  au  moins  le  reste. 
Pour  bien  faire  il  faudroit  que  vous  le  psérinssiez  t 
Ne  m'avez-TOus  pas  dit  que  vous  le  haïssiez? 

HERMIONE. 

Si  je  le  hais,  Cléone!  Il  y  va  de  ma  gloire. 
Après  tant  de  bontés  dont  il  perd  la  mémoire; 
Lui  qui  me  fut  si  cher,  et  qui  m'a  pu  trahir! 
Ah!  je  l'ai  trop  aimé,  pour  ne  le  point  haïr! 

CLÉO)^K. 

Fayez-le  donc,  madame;  et  puisqu'on  vous  adore.» 

HERMIONE. 

Ah  !  laisse  à  ma  fureur  le  temps  de  croître  encore  1 
Contre  mon  ennemi  laisse-moi  m'assurer  ; 
Cléone,  avec  horreur  je  m'en  veux  séparer. 
n  n'y  travaillera  que  trop  bien,  l'infidèle! 

CLÉONE. 

Quoi!  vous  en  attendez  quelque  injure  nouvelle? 
Aimer  une  captive,  et  l'aimer  à  vos  yeux. 
Tout  cela  n'a  donc  pu  vous  le  rendre  odieux? 
Après  ce  qu'il  a  fait,  que  sauroit-il  donc  faire  ? 
Il  vous  auroit  déplu ,  s'il  pouvoit  vous  déplaire. 

HERMIONE. 

Pourquoi  veux-tu,  cruelle,  irriter  mes  ennuis? 
Je  crains  de  me  connoître  en  l'état  où  je  suis. 
De  tout  ce  que  tu  vois  tâche  de  ne  rien  croire; 
Crois  que  je  n'aime  plus,  vante-moi  ma  victoire; 
Crois  que  dans  son  dépit  mon  cœur  est  endurci  ; 

1.  n  jjaratt,  d'après  une  remarque  de  Vaugelas,  que  le  mot  insul- 
ter a  été  introdoit  dans  U  langue  par  Racine ,  qui  l'a  emprunté  do 
latin  insuUan, 


140  ANDROMAQUB. 

Hélas!  et,  s'il  se  peut,  fais-le-moi  croire  aussi. 
Tu  veux  que  je  le  fuie?  Eh  bien!  rien  ne  m'arrête  i 
Allons,  n'envions  plus  son  indigne  conquête; 
Que  sur  lui  sa  captive  étende  son  pouvoir  ; 
Fuyons...  Mais  si  l'ingrat  rentroit  dans  son  devoir; 
Si  la  foi  dans  son  cœur  retrouvoit  quelque  place; 
S'il  venoit  à  mes  pieds  me  demander  sa  grâce  ; 
Si  sous  mes  lois.  Amour,  tu  pouvois  l'engager; 
S'il  vouloit...  Mais  l'ingrat  ne  veut  que  m'outrager 
Demeurons  toutefois  pour  troubler  leur  fortune; 
Prenons  quelque  plaisir  à  leur  être  importune  ; 
Ou,  le  forçant  de  rompre  un  nœud  si  solennel. 
Aux  yeux  de  tous  les  Grecs  rendons-le  criminel. 
J'ai  déjà  sur  le  fils  attiré  leur  colère; 
Je  veux  qu'on  vienne  encor  lui  demander  la  mère. 
Rendons-lui  les  tourments  qu'elle  m'a  fait  souffrir; 
Qu'elle  le  perde,  ou  bien  qu'il  la  fasse  périr. 

CLÉONE. 

Vous  pensez  que  des  yeux  toujours  ouverts  aux  larmes 

Se  plaisent  à  troubler  le  pouvoir  de  vos  charmes, 

Et  qu'un  cœur  accablé  de  tant  de  déplaisirs 

De  son  persécuteur  ait  brigué  les  soupirs  ? 

Voyez  si  sa  douleur  en  paroît  soulagée  : 

Pourquoi  donc  les  chagrins  où  son  âme  est  plongée? 

Contre  un  amant  qui  plaît  pourquoi  tant  de  fierté? 

HERHIONE. 

Hélas  !  pour  mon  malheur,  je  l'ai  trop  écouté. 
Je  n'ai  point  du  silence  affecté  le  mystère  : 
Je  croyois  sans  péril  pouvoir  être  sincère; 
Et ,  sans  armer  mes  yeux  d'un  moment  de  rigueur, 
Je  n'ai  pour  lui  parler  consulté  que  mon  cœur. 
Et  qui  ne  se  seroit  comme  moi  déclarée 
Sur  la  foi  d'une  amour  si  saintement  jurée? 
Me  voyoit-il  de  l'œil  qu'il  me  voit  aujourd'hui? 
Tu  t'en  souviens  encor,  tout  conspiroit  pour  lui  : 
Ma  famille  vengée,  et  les  Grecs  dans  la  joie. 
Nos  vaisseaux  tout  chargés  des  dépouilles  de  Troie, 
Les  exploits  de  son  père  effacés  par  les  siens,   " 
Ses  feux  que  je  croyois  plus  ardents  que  les  miens, 
Mon  cœur...  toi-même  enfin  de  sa  gloire  éblouie. 
Avant  qu'il  me  trahît,  vous  m'avez  tous  trahie. 
Mais  c'en  est  trop,  Cléone,  et  quel  que  soit  Pyrrhus, 


ACTE    U.  141 

riermione  est  sensible,  Oreste  a  des  vertu»; 
Il  sait  aimer  du  moins,  et  même  sans  qu'on  l'aima 
Et  peut-être  il  saura  se  faire  aimer  lai-même. 
Allons.  Qu'il  vienne  enfin. 

CLÉONE. 

Madame,  le  voici. 

HERUIONE. 

Ah  !  je  ne  croyois  pas  qu'il  fût  si  près  d'ici. 

SCÈNE  IL 

HERMIONE,  ORESTE,  CLÉONE. 

HERMIONE. 

Le  croirai-je,  seigneur,  qu'un  reste  de  tendresse 
Vous  fasse  ici  chercher  une  triste  princesse  î 
Ou  ne  dois-je  imputer  qu'à  votre  seul  devoir 
L'heureux  empressement  qui  vous  porte  à  me  voif 

ORESTE. 

Tel  est  de  mon  amour  l'aveuglement  funeste. 

Vous  le  savez,  madame;  et  le  destin  d'Oreste 

Est  de  venir  sans  cesse  adorer  vos  attraits , 

Et  de  jurer  toujours  qu'il  n'y  viendra  jamais. 

Je  sais  que  vos  regards  vont  rouvrir  mes  blessures. 

Que  tous  mes  pas  vers  vous  sont  autant  de  parjures  t 

Je  le  sais,  j'en  rougis.  Mais  j'atteste  les  dieux. 

Témoins  de  la  fureur  de  mes  derniers  adieux, 

Que  j'ai  couru  partout  où  ma  perte  certaine 

Dégageoit  mes  serments  et  fînissoit  ma  peine. 

J'ai  mendié  la  mort  chez  des  peuples  cruels 

Qui  n'apaisoient  leurs  dieux  que  du  sang  des  mortels  t 

Ils  m'ont  fermé  leur  temple;  et  ces  peuples  barbares 

De  mon  sang  prodigué  sont  devenus  avares. 

Enfin  je  viens  à  vous,  et  je  me  vois  réduit 

A  chercher  dans  vos  yeux  une  mort  qui  me  fuit. 

Mon  désespoir  n'attend  que  leur  indifférence  : 

Ils  n'ont  qu'à  m'interdire  un  reste  d'espérance; 

Ils  n'ont,  pour  avancer  cette  mort  où  je  cours. 

Qu'à  me  dire  une  fois  ce  qu'ils  m'ont  dit  toujours. 

Voilà,  depuis  un  an ,  le  seul  soin  qui  m'anime. 

Madame,  c'est  à  vous  de  prendre  une  victimo 

Que  les  Scythes  auroicot  dérobée  à  vos  coups 


ue  andromaqub. 

Si  j'en  avois  trouvé  d'aussi  cruels  que  vous  ». 

HERUIONE. 

Qufttez,  seigneur,  quittez  ce  funeste  langage: 
A  des  soins  plus  pressants  la  Grèce  vous  engage. 
Que  parlez-vous  du  Scythe  et  de  mes  cruautés? 
Songez  à  tous  ces  rois  que  vous  représentez. 
Faut-il  que  d'un  transport  leur  vengeance  dépende? 
Est-ce  le  sang  d'Oreste  enfin  qu'on  vous  demande  T 
Dégagez-vous  des  soins  dont  vous  êtes  chargé. 

ORESTE. 

Les  refus  de  Pyrrhus  m'ont  assez  dégagé, 

Madame  :  il  me  renvoie;  et  quelque  autre  puissance 

Lui  fait  du  fils  d'Hector  embrasser  la  défense. 

HERHIONE. 

L'infidèie  ! 

ORESTE. 

Ainsi  donc ,  tout  prêt  à  le  quitter, 
Sur  mon  propre  destin  je  viens  vous  consulter. 
Déjà  même  je  crois  entendre  la  réponse 
Qu'en  secret  contre  moi  votre  haine  prononce. 

HERMIUNE. 

Hé  quoi*,  toujours  injuste  en  vos  tristes  discours, 
De  mon  inimitié  vous  plaindrez-vous  toujours? 
Quelle  est  cette  rigueur  tant  de  fois  alléguée? 
J'ai  passé  dans  l'Épire  où  j'étois  reléguée; 
Mon  père  l'ordonnoit  :  mais  qui  sait  si  depuis 
Je  n'ai  point  en  secret  partagé  vos  ennuis? 
Pensez- vous  avoir  seul  éprouvé  des  alarmes; 
Que  l'Épire  jamais  n'ait  vu  couler  mes  larmes? 
Enfin,  qui  vous  a  dit  que,  malgré  mon  devoir. 
Je  n'ai  pas  quelquefois  souhaité  de  vous  voir? 

ORESTE. 

Souhaité  de  me  voir!  Ah,  divine  princesse... 
Mais,  de  grâce,  est-ce  à  moi  que  ce  discours  s'adreste? 
Ouvrez  vos  yeux  :  songez  qu'Ores  te  est  devant  vous, 
Oreste,  si  longtemps  l'objet  de  leur  courroux. 

HERUIONE. 

Oui,  c'est  vous  dont  l'amour,  naissant  avec  leurs  charmes, 
Leur  apprit  le  premier  le  pouvoir  de  leurs  armes; 

1.  II 7  a  longtemps  que  Voltaire,  et  après  lui  tous  les  connaisseora, 
<Hit  blâmé  le  rapprochement  de  la  cruauté  des  Scythes  et  de  ceU« 
d'Hermione.  (Laharpb.) 


ACTB   IL  143 

Vous  que  mille  vertus  me  fbrçoient  d'estimer) 
Voas  que  J'ai  plaint,  enfin  que  je  voadrois  aimer 

OHESTE. 

Je  Tcus  entends.  Tel  est  mon  partage  funeste  : 

Le  cœur  est  pour  Pyrrhus,  et  les  vœux  pour  Oreste. 

HBRMIONE. 

Ah!  ne  souhaitez  pas  le  destin  de  Pyrrhus, 
Je  vous  hairois  trop. 

ORESTB. 

Vous  m'en  aimeriez  plus, 
àh,  qae  vous  me  verriez  d'un  regard  bien  contrair*'' 
Vous  me  voulez  aimer,  et  je  ne  puis  vous  plaire; 
Et ,  l'amour  seul  alors  se  faisant  obéir. 
Vous  m'aimeriez,  madame,  en  me  voulant  haïr. 
O  dieux!  tant  de  respects,  une  amitié  si  tendre... 
Que  de  raisons  pour  moi,  si  vous  pouviez  m'entendrel 
Vous  seule  pour  Pyrrhus  disputez  aujourd'hui , 
Peut-être  malgré  vous ,  sans  doute  malgré  lui  : 
Car  enfin  il  vous  hait;  son  &me,  ailleurs  éprise 
N'a  plus... 

HERMIONK. 

Qui  vous  l'a  dit,  seigneur,  qu'il  me  méprise J 
Ses  regards,  ses  discours  vous  l'ont-ils  donc  appris? 
Jugez-vous  que  ma  vue  inspire  des  mépris. 
Qu'elle  allume  en  un  cœur  des  feux  si  peu  durables  7 
Peut-être  d'autres  yeux  me  sont  plus  favorables. 

ORESTE. 

Poursuivez  :  il  est  beau  de  m'insulter  ainsi. 
Cruelle,  c'est  donc  moi  qui  vous  méprise  ici 
Vos  yeux  n'ont  pas  assez  éprouvé  ma  constance? 
Je  suis  donc  un  témoin  de  leur  peu  de  puissance? 
Je  les  ai  méprisés!  Ah!  qu'ils  voudraient  bien  voir 
Mon  rival  comme  moi  mépriser  leur  pouvoir  ! 

HERMIONE. 

Que  m'Importe,  seigneur,  sa  haine  ou  sa  tendresse^ 
Allez  contre  un  rebelle  armer  toute  la  Grèce; 
Kapportez-Iui  le  prix  de  sa  rébelliou  ; 
Qu'on  fasse  de  l'Épire  un  second  Ilion  : 
Allez.  Après  cela  direz-vous  que  je  l'aime? 

ORrSTE. 

Madame ,  faites  plus ,  et  venez-y  vous-même. 
Voulez-vous  demeurer  «our  otage  en  ces  lieux? 


144  ANDROMAQUB. 

Venez  dans  tous  les  cœurs  faire  parler  vos  yeux, 
Faisons  de  notre  haine  une  commune  attaque. 

HERMIONÈ. 

Hais,  seigneur,  cependant,  s'il  épouse  Andromaque' 

ORESTB. 

Eh,  madame! 

HERMIONE. 

Songez  quelle  honte  pour  nous 
Si  d'une  Phrygienne  il  devenoit  l'époux  ! 

ORESTE. 

Et  TOUS  le  haïssez!  Avouez-le,  madame. 

L'amour  n'est  pas  un  feu  qu'on  renferme  en  une  ftme  ; 

Tout  nous  trahit,  la  voix,  le  silence,  les  yeux; 

Et  les  feux  mal  couverts  n'en  éclatent  que  mieux. 

HERMIONE. 

Seigneur,  Je  le  vois  bien ,  votre  âme  prévenue 
Répand  sur  mes  discours  le  venin  qui  la  tue , 
Toujours  dans  mes  raisons  cherche  quelque  détour. 
Et  croit  qu'en  moi  la  haine  est  un  effort  d'ainour. 
Il  faut  donc  m'expliquer  :  vous  agirez  ensuite. 
Vous  savez  qu'en  ces  lieux  mon  devoir  m'a  conduite  : 
Mon  devoir  m'y  retient  ;  et  je  n'en  puis  partir 
Que  mon  père  ou  Pyrrhus  ne  m'en  fassent  sortir. 
"^3  la  part  dé  mon  père  allez  lui  faire  entendre 
Oue  l'ennemi  des  Grecs  ne  peut  être  son  gendre; 
Du  Troyen  ou  de  moi  faites-le  décider  ; 
Qu'il  songe  qui  des  deux  il  veut  rendre  ou  garder; 
Enfin ,  qu'il  me  renvoie ,  ou  bien  qu'il  vous  le  livre. 
Adieu.  S'il  y  consent,  je  suis  prête  à  vous  suivre. 

SCÈNE  III. 

ORESTE. 

Oui,  oui,  vous  me  suivrez,  n'en  doutez  nullement  t 

Je  vous  réponds  déjà  de  son  consentement. 

Je  ne  crains  pas  enfin  que  Pyrrhus  la  retienne  s 

Il  n'a  devant  les  yeux  que  s,a  chère  Troyenne; 

Tout  autre  objet  le  blesse;  et  peut-être  aujourd'hui 

Il  n'attend  qu'un  prétexte  à  l'éloigner  de  lui. 

Nous  n'avons  qu'à  parler  :  c'en  est  fait.  Quelle  jcie 

D'enlever  à  l'Épire  une  si  belle  proie! 

Sauve  tout  ce  qui  reste  ît  de  Troie  et  d'Hector. 


ACTE   II  14» 

Garde  son  lils,  sa  veuve,  et  mille  autres  encor, 
Epire  :  c'est  assez  qu'Hermione  rendue 
Perde  à  jamais  tes  bords  et  ton  prince  de  vue. 
Mais  un  heureux  destin  le  conduit  en  ces  lieux. 
Parlons.  A  tant  d'attraits.  Amour,  ferme  ses  yeux  ! 

SCÈNE  IV 

PYRRHUS,  ORESTE,  PHŒINIX. 

PYRRHUS. 

Je  VOUS  cherchois ,  seigneur.  Un  peu  de  violence 

M'a  fait  de  vos  raisous  combattre  la  puissance. 

Je  l'avoue;  et,  depuis  que  je  vous  ai  quitté. 

J'en  ai  senti  la  force  et  connu  l'équité. 

J'ai  songé,  comme  vous,  qu'   la  Grèce,  à  mon  père, 

A  moi-môme,  en  un  mot,  je  devenois  contraire; 

Que  je  relevois  Troie ,  et  rendois  imparfait 

Tout  ce  qu'a  fait  Achille ,  et  tout  ce  que  j'ai  fait. 

Je  ne  condamne  plus  un  courroux  légitime; 

Et  l'on  vous  va,  seigneur,  livrer  votre  victime. 

ORESTE. 

Seigneur,  par  ce  conseil  prudent  et  rigoureux  , 
C'est  acheter  la  paix  du  sang  d'un  malheureux. 

PTRBBUS. 

Oui  :  mais  je  veux ,  seigneur,  l'assurer  davantage  t 
D'une  éternelle  paix  Hennio  e  est  le  gage  ; 
Je  l'épouse.  Il  sembloit  qu'u    spectacle  si  doux 
N'attendit  en  ces  lieux  qu'un  témoin  tel  que  voua  t 
Vous  y  représentez  tous  les  Grecs  et  son  père, 
Puisqu'on  vous  Ménélas  voit  revivre  son  frère. 
Voyez-la  donc.  Allez.  Dites-lui  que  demain 
J'attends  avec  la  paix  son  cœur  de  votre  main 

ORESTE,  à  part. 
Ali  dieux! 

SCÈNE  V. 

PYRRHUS,  PHOENIX. 

PYRRHDS. 

Hé  bien,  Phœnix,  l'amour  est-il  le    aître  ! 
Tes  yeux  refosent-ils  encor  de  me  connoitreî 

PIICENIX. 

kbl  je  vous  reconuois:  et  ce  juste  courroux, 

9. 


i48  ANDROMAQUK. 

Ainsi  qu'à  tous  les  Grecs,  seigneur,  vous  lend  à  Vous 
Ce  n'est  plus  le  jouet  d'une  flamme  servile; 
C'est  Pyrrhus,  c'est  le  fils  et  le  rival  d'Achille, 
'^ne  la  gloire  à  la  fin  ramène  sous  ses  lois, 
t^ui  triomphe  de  Troie  une  seconde  fois. 

PYRRHUS. 

Dis  plutôt  qu'aujourd'hui  commence  ma  victoire  s 
D'aujourd'hui  seulement  je  jouis  de  ma  gloire; 
Kt  mon  cœur,  aussi  fier  que  tu  l'as  vu  soumis , 
Croit  avoir  en  l'amour  vaincu  mille  ennemis. 
Considère,  Phœnix,  les  troubles  que  j'évite. 
Quelle  foule  de  maux  l'amour  traîne  à  sa  suite. 
Que  d'amis,  de  devoirs,  j'allois  sacrifier, 
Quels  périls...  un  regard  m'eût  tout  fait  oublier  : 
Tous  les  Grecs  conjurés  foudoient  sur  un  rebelle. 
Je  trouvois  du  plaisir  à  me  perdre  pour  elle. 

PHOENIX. 

Oui ,  je  bénis ,  seigneur,  l'heureuse  cruauté 
Qui  vous  rend... 

PÏRRHLS. 

Tu  l'as  vu  comme  elle  m'a  traité. 
Je  pensois,  en  voyant  sa  tendresse  alarmée. 
Que  son  fils  me  la  dût  renvoyer  désarmée  : 
J'allois  voir  le  succès  de  ses  embrassemenis; 
Je  n'ai  trouve  que  pleurs  mêlés  d'emportements. 
Sa  misère  l'aigrit;  et,  toujours  plus  farouche. 
Cent  fois  le  nom  d'Hector  est  sorti  de  sa  bouche. 
Vainement  à  son  fils  j'assurois  mon  secours  : 
«  C'est  Hector,  disoit-elle  en  l'embrassant  toujours» 
«  Voilà  ses  yeux,  sa  bouche,  et  déjà  son  audace*  ; 
«  C'est  lui-même,  c'est  toi,  cher  époux,  que  j'embrasse,  t 
Eh!  quelle  est  sa  pensée?  attend-elle  en  ce  jour 
Que  je  lui  laisse  un  fils  pour  nourrir  son  amour? 

PHOENIX. 

Sans  doute,  c'est  le  prix  que  vous  gardoit  l'ingrate. 
Mais  laissez-la,  seigneur. 

PYRRHUS. 

Je  vois  ce  qui  la  flatte  : 
Sa  beauté  la  rassure;  et,  malgré  mon  courroux, 
L'orgueilleuse  m'attend  encore  à  ses  genoux. 

l.  iSi^  ocuUa,  tic  ille  manus,  tic  ora  ferebct.        (  Enéide,  liv  il  J 


ACTB   II.  14f7 

Je  la  verrois  aux  minns,  Phœnix,  d'un  oeil  tranquille 
Elle  est  veuve  d'Hertor,  et  je  suis  fils  d'Achille  : 
Trop  de  haine  sépar«  Andromaque  et  Pyrrhus. 

PHOEMX. 

Commencez  donc,  seigneur,  à  ne  m'en  parler  plus» 
Allez  voir  Hennione;  et,  content  de  lui  plaire. 
Oubliez  à  ses  pieds  jusqu'à  votre  colère. 
Vouç-môme  à  cet  hymen  venez  la  disposer  • 
Est-ce  sur  un  rival  qu'il  s'es.  faul  reposer? 
11  ne  l'aime  que  trop. 

PYRRnns. 
Crois-tu ,  si  je  l'épouse, 
Qu'Andromaque  en  son  cœur  n'en  sera  pas  jalouse? 

PHOKNIX. 

Quoi!  toujours  Andromaque  occupe  votre  esprit! 
<^ue  vous  importe,  ô  dieux!  sa  joie  ou  son  dépit? 
Quel  charme,  malgré  vous,  vers  elie  vous  attire? 

PYRRHUS. 

Non,  Je  n'ai  pas  bien  dit  tout  ce  qu'il  lui  faut  dire  i 

Ma  colère  à  ses  yeux  n'a  paru  qu'à  demi  ; 

Elle  ignore  à  quel  point  je  suis  son  ennemi. 

Retournons-y.  Je  veux  la  braver  à  sa  vue. 

Et  donner  à  ma  haine  une  libre  étendue. 

Viens  voir  tous  ses  attraits,  Phœnix,  humiliés. 

Allons. 

PHGEMX. 

Allez,  seigneur,  vous  jeter  à  ses  pieds  j 
Allez,  en  lui  jurant  que  votre  âme  l'adore, 
A  de  nouveaux  mépris  l'encourager  encore. 

PYRRHUS. 

Je  le  vois  bien ,  tu  crois  que ,  prêt  à  l'excuser, 
M  on  cœur  court  après  elle ,  et  cherche  à  s'apaiser. 

phoeuix. 
^  ous  aimez  :  c'est  assez. 

PYRRHOS. 

Moi ,  l'aimer?  une  ingrate 
Qui  me  hait  d'autant  plus  que  mon  amour  la  flatte? 
Sans  parents ,  sans  amis ,  sans  espoir  que  sur  moi  ? 
Je  puis  perdre  son  fils,  peut-ôtre  je  le  doi  : 
Étrangère...  que  dis-je?  esclave  dans  lIÉpire, 
Je  lui  donne  son  fils,  mon  âme,  mon  empire; 
Et  je  ne  puis  gagner  dans  son  perfide  cœur 


148  ANDROMAQUE. 

D'autre  rang  que  celui  de  son  persécuteur  ! 
Non,  non,  je  l'ai  juré,  ma  vengeance  est  certaine} 
Il  faut  bien  une  fois  justifier  sa  haine  : 
J'abandonne  son  fils.  Que  de  pleurs  vont  couler  I 
De  quel  nom  sa  douleur  me  va-t-elle  appeler! 
Quel  spectacle  pour  elle  aujourd'hui  se  dispose  ! 
Elle  en  mourra,  Phœnix,  et  j'en  serai  la  cause  : 
C'est  lui  mettre  moi-môme  un  poignard  dans  le  seia, 

PHCEMX. 

Et  pourquoi  donc  en  faire  éclater  le  dessein  ? 
Que  ne  consultiez-vous  tantôt  votre  foiblesse? 

PYRRHDS. 

Je  t'entends.  Mais  excuse  un  reste  de  tendresse. 
Crains-tu  pour  ma  colère  un  si  foible  combat? 
D'un  amour  qui  s'éteint  c'est  le  dernier  éclat. 
Allons.  A  tes  conseils,  Phœnix,  je  m'abandonne. 
Faut^il  livrer  son  fils?  faut-il  voir  Hermione? 

PHOEMX. 

Oui,  voyez-la,  seigneur;  et,  par  des  vœux  souiiiis. 
Protestez-lui... 

PYRRHUS. 

Faisons  tout  ce  que  j'ai  promis. 

riN    DD    OBUXI&MB    ACTE. 


ACTE  TROISIEME 
SCÈNE  I. 

ORESTE,   PYLADE. 

PTLADB. 

Modérer  donc,  seigneur,  cette  fureur  extrême  t 

Je  ne  vous  connois  plus;  vous  n'êtes  plus  vous-même. 

Souffrez... 

ORESTE. 

Non,  tes  conseils  ne  sont  plus  de  suison, 
Pylade:  je  suis  las  d'écouter  la  raison. 


ACTB   IIL 

Cest  traîner  trop  longtemps  ma  vie  et  mon  supplice  t 
Il  faut  que  je  l'enlève,  ou  bien  que  je  périsse. 
Le  dessein  en  est  pris;  je  le  veux  achever. 
Oui,  je  le  veux. 

PTLADE. 

Eh  bien,  il  la  faut  enlever; 
Ty  consens.  Mais  songez  cependant  où  vous  êtes. 
Que  croira-t-on  de  vous ,  à  voir  ce  que  vous  faites? 
Dissimulez  :  calmez  ce  transport  inquiet; 
Commandez  à  vos  yeux  de  garder  le  secret. 
Ces  gardes,  cette  cour,  l'air  qui  vous  environne, 
Tout  dépend  de  Pyrrhus,  et  surtout  d'Hermione. 
A  ses  regards  surtout  cachez  votre  courroux. 
O  dieux!  en  cet  état  pourquoi  la  cherchiez-vousî 

ORESTE. 

Que  sais-je!  De  moi-même  étois-je  alors  le  maître î 
La  fureur  m'emportoit,  et  je  venois  peut-être 
Menacer  à  la  fois  l'ingrate  et  son  amant. 

PTLADE. 

Et  quel  étoit  le  fruit  de  cet  emportement? 

ORBSTB. 

Et  quelle  âme,  dis-moi,  ne  seroit  éperdue 

Du  coup  dont  ma  raison  vient  d'être  confondue? 

Il  épouse,  dit-il,  Hermione  demain; 

Il  veut,  pour  m'honorer,  la  tenir  de  ma  main. 

Ah!  plutôt  cette  main  dans  le  sang  du  barbare... 

PYLADE. 

Vous  l'accusez,  seigneur,  de  ce  destin  bizarre; 
Cependant,  tourmenté  de  ses  propres  desseins. 
Il  est  peut-être  à  plaindre  autant  que  je  vous  plains. 

ORESTE. 

Non,  non;  je  le  connois,  mon  désespoir  le  flatte; 
Sans  moi,  sans  mon  amour,  il  dédaignoit  l'ingrate; 
Ses  charmes  jusque-là  n'avoient  pu  le  toucher  : 
Le  cruel  ne  la  prend  que  pour  me  l'arracher. 
Ah,  dieux!  c'en  étoit  fait  :  Hermione  gagnée 
Pour  jamais  de  sa  vue  alloit  être  éloignée; 
Son  cœur,  entre  l'amour  et  le  dépit  confus. 
Pour  se  donner  à  moi  n'attendoit  qu'un  refus; 
Ses  yeux  s'ouvroient,  Pylade;  elle  écoutoit  Oreste, 
Lui  parloit,  le  plaignoit...  Un  mot  eût  fait  le  reste. 


M9 


150  ANDROMAtZUB. 

PTLADE, 

Vous  le  croyez  ! 

ORESTE. 

Eh  quoi!  ce  courroux  enflammé 
Contre  un  ingrat... 

PTLADE, 

Jamais  il  ne  fut  plus  aimé. 
Pensez-vous,  quand  Pyrrhus  vous  l'auroit  accordée. 
Qu'un  prétexte  tout  prêt  ne  l'eût  pas  retardée  ? 
M'en  croirez-vousî  Lassé  de  ses  trompeurs  attraits. 
Au  lieu  de  l'enlever,  fuyez-la  pour  jamais. 
Quoi  !  votre  amour  se  veut  charger  d'une  furie 
Qui  vous  détestera ,  qui ,  toute  votre  vie , 
Regrettant  un  hymen  tout  prêt  à  s'achever. 
Voudra... 

ORBSTB. 

C'est  pour  cela  que  je  veux  l'enlever. 
Tout  lui  riroit,  Pylade;  et  moi,  pour  mon  partage, 
Je  n'emporteroi»  donc  qu'une  inutile  rage? 
J'irois  loin  d'elle  encor  tâcher  de  l'oublier? 
Non,  non;  à  mes  tourments  je  veux  l'associer  : 
C'est  trop  gémir  tout  seul.  Je  suis  las  qu'on  me  plaigne. 
Je  prétends  qu'à  mon  tour  l'inhumaine  me  craigne, 
Et  que  ses  yeux  cruels ,  à  pleurer  condamnés , 
Me  rendent  tous  les  noms  que  je  leur  ai  donn^ 

PTI.ADE. 

Voilà  donc  le  succès  qu'aura  votre  ambassade  i 
Oreste  ravisseur  ! 

ORESTB. 

Et  qu'importe,  PylndeT 
Quand  nos  États  vengés  jouiront  de  mes  soins. 
L'ingrate  de  mes  pleurs  jouir»r-t-elle  moinsT 
Et  que  me  servira  que  la  Gr^ce  TO'admire , 
Tandis  que  je  serai  la  fable  de  l'Épire? 
Que  veux-tu?  Mais,  s'il  faut  ne  te  rien  déguiser. 
Mon  incocence  enfin  commence  à  me  peser. 
Je  ne  sais  de  tout  temps  quelle  injuste  puissance 
Laisse  le  crime  en  paix,  et  poursuit  l'innocence. 
De  quelque  part  sur  mo?  que  je  tourne  les  yeux , 
Je  ne  vois  que  malheurs  qui  condamnent  les  dieux. 
Méritons  leur  courroux,  justifions  leur  haine 
Et  que  le  fruit  du  crimn  en  précède  la  pein(«. 


ACTE    III.  151 

Mais  toi .,  par  quelle  erreur  veax-tu  toujours  sur  toi 
Détourner  un  courroux  qui  ne  cherche  que  moi  ? 
Assez  et  trop  longtemps  mon  amitié  t'accable  : 
Évite  un  malheureux,  abandonne  un  coupable. 
Cher  Pylade ,  crois-moi ,  ta  pitié  te  séduit. 
Laisse-moi  des  périls  dont  j'attends  tout  le  fruit. 
Porte  aux  Grecs  cet  enfant  que  Pjrrrhus  m'abandonne. 
\'a-t'en. 

PYLADE. 

Allons,  seigneur,  enlevons  Hermione. 
Au  travers  des  périls  un  grand  cœur  se  fait  jour. 
Que  ne  peut  l'amitié  conduite  par  l'amour  ! 
Allons  de  tous  vos  Grecs  encourager  le  zèle  : 
Nos  vaisseaux  sont  tout  prêts,  et  le  vent  nous  appelle. 
Je  sais  de  ce  palais  tous  les  détours  obscurs  : 
Vous  voyez  que  la  mer  en  vient  battre  les  murs; 
Et  cette  nuit,  sans  peine,  une  secrète  voie 
Jusqu'en  votre  vaisseau  conduira  votre  proie. 

on  ESTE. 

Pabuse,  cher  ami,  de  ton  trop  d'amitié; 

Mais  pardonne  à  des  maux  dont  toi  seul  as  pitiéi 

Excuse  un  malheureux  qui  perd  tout  ce  qu'il  aime, 

Que  tout  le  monde  liait,  et  qui  se  hait  lui-même. 

Que  ne  puis-je  à  mon  tour  dans  un  sort  plus  heureux... 

PYLADE. 

Dissimulez,  seigneur;  c'est  tout  ce  que  je  veux. 
Gardez  qu'avant  le  coup  votre  dessein  n'éclate  t 
Oubliez  jusque-là  qu'Hermione  est  ingrate; 
Oubliez  votre  amour.  Elle  vient,  je  la  voi. 

ORESTE. 

Va-t'en.  Réponds-moi  d'elle,  et  je  réponds  de  mol. 
SCÈNE  II. 

HERMIONE,  ORESTE,  CLÉONE. 

ORESTE. 

Eh  bien!  mes  soins  vous  ont  rendu  votre  conquête; 
J'ai  vu  Pyrrhus,  madame,  et  votre  hymen  s'apprête. 

HBRUIONE. 

On  le  dit;  et  de  plus  on  vient  de  m'assurer 
Que  Tcuft  ne  me  cherchiez  que  pour  m'y  préparer* 


152  ANDROMAQUB. 

ORESTE. 

Et  votre  âme  à  ses  vœux  ne  sera  point  rebelle? 

HERHIONE. 

Qui  l'eût  cru  que  Pyrrhus  ne  fût  pas  infidèle? 
Que  sa  flamme  attendroit  si  tard  pour  éclater? 
Qu'il  reviendroit  à  moi,  quand  je  l'allois  quitter? 
Je  veux  croire  avec  vous  qu'il  redoute  la  Grèce; 
Qu'il  suit  son  intérêt  plutôt  que  sa  tendresse; 
Que  mes  yeux  sur  votre  âme  étoient  plus  absolus. 

ORESTE. 

Non ,  madame  :  il  vous  aime ,  et  je  n'en  doute  plus 
Vos  yeux  ne  font-ils  pas  tout  ce  qu'ils  veulent  faire? 
Et  vous  ne  vouliez  pas,  sans  doute,  lui  déplaire. 

HERMIONE. 

Mais  que  puis-je,  seigneur?  On  a  promis  ma  foi  : 
Lui  ravirai-je  un  bien  qu'il  ne  tient  pas  de  moi? 
L'amour  ne  règle  pas  le  sort  d'une  princesse  : 
La  gloire  d'obéir  est  tout  ce  qu'on  nous  laisse. 
Cependant  je  partois;  et  vous  avez  pu  voir 
Combien  je  relàchois  pour  vous  de  mon  devoir. 

ORESTE. 

Ah!  que  vous  saviez  bien,  cruelle...  Mais,  madame, 
Chacun  peut  à  son  choix  disposer  de  son  âme. 
La  vôtre  étoit  à  vous.  J'espérois  ;  mais  enfin 
Vous  l'avez  pu  donner  sans  me  faire  un  larcin. 
Je  vous  accuse  aussi  bien  moins  que  la  fortune. 
Et  pourquoi  vous  lasser  d'une  plainte  importune? 
Tel  est  votre  devoir,  je  l'avoue  ;  et  le  mien 
Est  de  vous  épargner  un  si  triste  entretien. 

SCÈNE  III. 

HERMIONE,   CLÉONE. 

HERHIONE. 

Allendois-tu ,  Cléone,  un  courroux  si  modeste? 

CLÉONE. 

La  douleur  qui  se  tait  n'en  est  que  plus  funeste. 
Je  le  plains  d'autant  plus  qu'auteur  de  son  ennui, 
Le  coup  qui  l'a  perdu  n'est  parti  que  de  lui. 
Comptez  depuis  quel  temps  votre  hymen  se  prépare  i 
Il  a  parlé,  madame,  et  Pyrrhus  se  déclare. 


ACTB    III.  153 

HERHIONE. 

Tu  crois  que  P3rTThus  craint?  Et  que  craint-il  encorî 
Des  peuples  qui,  d'i  ans,  ont  fui  devant  Hector; 
Qui  cent  fois,  effrayés  de  l'absence  d'Achille, 
Dans  leurs  vaisseaux  brûlants  ont  cherché  leur  asile. 
Et  qu'on  verroit  encor,  sans  l'appui  de  son  fils , 
Redemander  Hélène  aux  Troyens  impunis  7 
Non,  Cléone,  il  n'est  point  ennemi  de  lui-même» 
Il  veut  tout  ce  qu'il  fait  ;  et ,  s'il  m'épouse ,  il  m'aime. 
Mais  qu'Oreste  à  son  gré  m'impute  ses  douleurs; 
K'avons-nous  d'entretien  que  celui  de  ses  pleursî 
Pyrrhus  revient  à  nous  !  Eh  bien  !  chère  Cléone, 
Conçois-tu  les  transports  de  l'heureuse  Henni oneî 
Sais-tu  quel  est  Pyrrhus  ?  T'es-tu  fait  raconter 
Le  nombre  des  exploits...  mais  qui  les  peut  compter? 
Intrépide,  et  partout  suivi  de  la  victoire, 
Charmant ,  fidèle  enfin  :  rien  ne  manc[ue  à  sa  gloire. 
Songe... 

CLéONE. 

Dissimulez  :  votre  rivale  en  pleurs 
Vient  à  vos  pieds,  sans  doute,  apporter  ses  douleurs. 

HERHIONE. 

Dieux!  ne  puis-je  à  ma  joie  abandonner  mon  àmeT 
Sorv>ns  :  que  lui  dirois-je? 

SCÈNE  IV. 

A.NDROMAQUE,  HERMIONE,  CLÉONE,  CÉPHISE. 

ANDROHAQCE. 

Où  fuyez-vous,  madame? 
N'est-ce  pas  à  vos  yeux  un  spectacle  assez  doux 
Que  la  veuve  d'Hector  pleurant  à  vos  genoux? 
Je  ne  viens  point  ici,  par  de  jalouses  larmes, 
Vous  envier  un  cœur  qui  se  rend  k  vos  charmes. 
Par  une  main  cruelle,  hélas!  j'ai  vu  percer 
Le  seul  où  mes  regards  prétendoient  s'adresser  : 
Ma  flamme  par  Hector  fut  jadis  allumée  ; 
Avec  lui  dans  la  tombe  elle  s'est  enfermée. 
Mais  il  me  reste  un  fils.  Vous  saurez  quelque  jour, 
Madame,  pour  un  fils  jusqu'où  va  notre  amour; 
Mais  vous  ne  saurez  pas,  du  moins  je  le  souhaite. 
En  quel  trouble  mortel  son  intérêt  nous  jette, 

•l 


15*  ANDROMAQUE 

Lorsque  de  tant  de  biens  qui  pouvoient  nous  flatter, 
C'est  le  seul  qui  nous  reste,  et  qu'on  veut  nous  l'ôter. 
Hélas!  lorsque,  lassés  de  dix  ans  de  misère, 
Les  Troyens  en  courroux  menaçoient  votre  mère. 
J'ai  su  de  mon  Hector  lui  procurer  l'appui  : 
Vous  pouvez  sur  Pyrrhus  ce  que  j'ai  pu  sur  lui. 
Que  craint-on  d'un  enfant  qui  survit  à  sa  perte? 
Laissez-moi  le  cacher  en  quelque  île  déserte  ; 
Sur  les  soins  de  sa  mère  on  peut  s'en  assurer. 
Et  mon  fils  avec  moi  n'apprendra  qu'à  pleurer. 

H  E  U  M  1  O  N  E. 

■Je  conçois  vos  douleurs;  mais  un  devoir  austère. 
Quand  mon  père  a  parlé,  m'ordonne  de  me  taire. 
C'est  lui  qui  de  Pyrrhus  fait  agir  le  courroux. 
S'il  faut  fléchir  Pyrrhus,  qui  le  peut  mieux  que  vous? 
Vos  yeux  assez  longtemps  ont  régné  sur  son  âme 
Faites-le  prononcer  :  j'y  souscrira^    madame. 

SCÈNE  y. 

ANDROMAQUE,   CÉPHISE. 

NDIK     ^AQDE. 

Quel  mépris  la  cruelle  attache  à  ses  refus! 

CÉPUISE. 

Je  croirois  se»  conseils,  et  je  verrois  Pyrrhus. 
Un  regard  confondroit  Hermione  et  la  Grèce.- 
Mais  lui-même  il  vous  cherche. 

SCÈNE  VI. 

PYRRHUS,  ANDROMAQUE,  PHCENIX,  CEPHISE. 

PTBRHUS,  &  l'hœniz. 

Où  donc  est  la  princesse  ' 
Ne  m'avois-tu  pas  dit  qu'elle  étoit  en  ces  lieu&7 

PHOENIX. 

Je  le  croyois. 

ANDROUAQDE,   i   I^éphise. 

Tu  vois  le  pouvoir  de  mes  yeuoS 

FVaRHDS. 

Que  dit-elle   Pbœnîx? 


ACTE   IIL  IS6 

ANDROHAQDE. 

Hélas  !  tout  m'abandonne  I 

PHCENIX. 

Allons,  seigneur,  marchons  sur  les  pas  d'Hermion^, 

CÉPHISE. 

Quattendez-Toas?  Rompez  ce  silence  obstiné. 

ANDROH&QUB. 

Il  a  promis  mon  fils. 

CÉPHISE. 

n  ne  l'a  pas  donné. 

ANDROMAQDB. 

Non ,  non ,  j'ai  beau  pleurer,  sa  mort  est  résolue. 

PTRRHDS. 

Daigne-t-elle  sur  nous  tourner  au  moins  la  vue? 
Quel  orgueil  ! 

ANDROMAQtJB. 

Je  ne  fais  que  l'irriter  encor, 

Sortons. 

PYRRHUS. 

Allons  aux  Grecs  livrer  le  '"^  :rHector. 
ANDROMAQUE,  se  jetant  aux  pieds  de  Fyrrhns 
Ah,  seigneur!  arrêtez!  Que  prétendez-vous  faire? 
Si  vous  livrez  le  fils,  livrez-leur  donc  la  mère! 
Vos  serments  m'ont  tantôt  Juré  tant  d'amitié  ! 
Dieux  !  ne  pourrai-je  au  moins  toucher  votre  pitiéî 
Sans  espoir  de  pardon  m'avez-vous  condamnée? 

PTRRHDS. 

Phœnix  tous  le  dira,  ma  parole  est  donnée. 

ANDROHAQDE. 

Vous  qui  braviez  pour  moi  tant  de  périls  divers  ! 

PTRRHLS. 

rétois  aveugle  alors;  mes  yeux  se  sont  ouverts. 
Sa  grâce  à  vos  désirs  pouvoit  être  accordée  ; 
IVIais  vous  ne  l'avez  pas  seulement  demandée  t 
C'en  est  fait. 

ANDROMAQDE. 

Ah  !  seigneur!  vous  entendiez  assez 
Des  soupirs  qui  craignoient  de  se  voir  repoussés. 
Pardonnez  à  l'éclat  d'une  illustre  fortune 
Ce  reste  de  fierté  qui  craint  d'être  importune. 
Vous  ne  l'ignorez  pas  :  Andromaque,  sans  vous, 
N'auroit  jamais  d'un  maître  embrassé  les  genoux. 


158  ANDROMAQUB. 

PTRRHUI. 

Non ,  vous  me  haïssez  ;  et  dans  le  fond  de  l'âme 
Vous  craignez  de  devoir  quelque  chose  à  ma  flammSi 
Ce  fils  môme,  ce  fils,  l'objet  de  tant  de  soins. 
Si  je  l'avois  sauvé,  vous  l'en  aimeriez  moins- 
La  haine,  le  mépris,  contre  moi  tout  s'assemble; 
Vous  me  haïssez  plus  que  tous  les  Grecs  ensemble. 
Jouissez  à  loisir  d'un  si  noble  courroux. 
AlloQS,  Phœnix. 

ANDROMAQUE. 

Allons  rejoindre  mon  époux. 

CÉPHISE. 

Madame... 

ANDROMAQUE,   à   CépWse, 

Et  que  veux-tu  que  je  lui  dise  encore? 
Auteur  de  tous  mes  maux,  crois-tu  qu'il  les  ignore? 

(A  Pyrrhus.) 
Seigneur,  voyez  l'état  où  vous  me  réduisez. 
J'ai  vu  mon  père  mort  et  nos  murs  embrasés; 
Jai  vu  trancher  les  jours  de  ma  famille  entière. 
Et  mon  époux  sanglant  traîné  sur  la  poussière. 
Son  fils  seul  avec  moi,  réservé  pour  les  fers. 
Mais  que  ne  peut  un  fils!  Je  respire,  je  sers. 
J'ai  fait  plus;  je  me  suis  quelquefois  consolée 
Qu'ici,  plutôt  qu'ailleurs,  le  sort  m'eût  exilée; 
Qu'heureux  dans  son  malheur,  le  fils  de  tant  de  rois»  * 
Puisqu'il  devoit  servir,  fût  tombé  sous  vos  lois  : 
J'ai  cru  que  sa  prison  devicndroit  son  asile. 
Jadis  Priam  soumis  fut  respecté  d'Achille  : 
J'attendois  de  son  fils  encor  plus  de  bonté. 
Pardonne,  cher  Hector,  à  ma  crédulité! 
Je  n'ai  pu  soupçonner  ton  ennemi  d'un  crime; 
Malgré  lui-même  enfin  je  l'ai  cru  magnanime. 
Ah  !  s'il  l'étoit  assez  pour  nous  laisser  du  moin» 
Au  tombeau  qu'à  ta  cendre  ont  élevé  mes  soins, 
Kt  que,  finissant  là  sa  haine  et  nos  misères , 
Il  ne  séparât  point  des  dépouilles  si  chères*! 

PYRRHUS. 

Va  m'attendre,  Phœnix. 

1 .  Voltaire ,  Laharpe  et  Geoffroy  regar  Jent  ce  discours  d'Aadro* 
Hiaque  comme  l'un  des  plus  pathétiques  du  thé&tre  de  Racin». 


A.CTB  III.  in 

SCÈNE  VIL 

PYRRHUS,   ANDROMAQUE,  CÉPHISE, 

PYRRHUS. 

Madame,  demeurez. 
On  peut  vous  rendre  encor  ce  fils  que  vous  pleurez. 
Oui ,  je  sens  à  regret  qu'en  excitant  vos  larmes 
Je  ne  fais  contre  moi  que  vous  donner  des  armes  : 
Je  croyois  apporter  plus  de  haine  en  ces  lieux. 
Mais,  madame,  du  moins  tournez  vers  moi  les  yeui  v 
Voyez  si  mes  regards  sont  d'un  juge  sévère. 
S'ils  sont  d'un  ennemi  qui  cherche  à  vous  déplaire. 
Pourquoi  me  forcez-vous  vous-même  à  vous  trahir? 
Au  nom  de  votre  fils ,  cessons  de  nous  haïr.- 
A  le  sauver  enfin  c'est  moi  qui  vous  convie. 
Faut-il  que  mes  soupirs  vous  demandent  sa  vieî 
Paut-il  qu'en  sa  faveur  j'embrasse  vos  genoux î 
Pour  la  dernière  fois,  sauvez-le,  sauvez-vous. 
Je  sais  de  quels  serments  je  romps  pour  vous  les  chaîne»} 
Combien  je  vais  sur  moi  faire  éclater  de  haines. 
Je  renvoie  Hermione,  et  je  mets  sur  son  front. 
Au  lieu  de  ma  couronne,  un  éternel  alficnt  : 
Je  vous  conduis  au  temple  où  son  hjmien  s'apprête; 
Je  vous  ceins  du  bandeau  préparé  pour  sa  tête. 
Biais  ce  n'est  plus,  madame,  une  offre  à  dédaigner; 
Je  vous  le  dis  :  il  faut  ou  périr,  ou  régner. 
Mon  cœur,  désespéré  d'un  an  d'ingratitude , 
Ne  peut  plus  de  son  sort  souffrir  l'incertitude. 
C'est  craindre ,  menacer,  et  gémir  trop  longtemps. 
Je  meurs  si  je  vous  perds  ;  mais  je  meurs  si  j'atteûds. 
Songez-y  :  je  vous  laisse;  et  je  viendrai  vous  prendre 
Pour  vous  mener  au  temple  où  ce  fils  doit  m'attendra  ; 
Et  là  vous  me  verrez ,  soumis  ou  furieux , 
Vous  couronner,  madame ,  ou  le  perdre  à  vos  yeux. 

SCÈNE  VIII. 

ANDROMAQUE,   CÉPHISE, 

CÉPHISE. 

Je  vous  l'avois  prédit ,  qu'en  dépit  de  la  Grèce , 
De  votre  sort  encor  vous  seriez  la  maltresse. 


158  ANDROMAQUB. 

ANDROHAQDB. 

Hélas!  de  quel  effet  tes  discours  sont  suivis I 
Il  ne  me  restoit  plus  qu'à  condamner  mon  fila. 

CéPHISB. 

Ma  dame ,  à  votre  époux  c'est  être  assez  fidèle  : 
Tr  op  de  vertu  pourroit  vous  rendre  criminelle. 
L  ni-même  il  porteroit  votre  âme  à  la  douceur. 

ANDROMAQCE. 

Quoi!  je  lui  donnerois  Pyrrhus  pour  successeur I 

CÉPHISE. 

Ainsi  le  veut  son  fils ,  que  les  Grecs  vous  ravissent. 

Pensez-vous  qu'après  tout  ses  mânes  en  rougissent? 

Qu'il  méprisât,  madame,  un  roi  victorieux 

Qui  vous  fait  remonter  au  rang  de  vos  aïeux , 

Qui  foule  aux  pieds  pour  vous  vos  vainqueurs  en  colère, 

Qui  ne  se  souvient  plus  qu'Achille  étoit  son  père, 

Qui  dément  ses  exploits  et  les  rend  superflus? 

ANDROMAQUE. 

Dois-je  les  oublier,  s'il  ne  s'en  souvient  plus? 

Dois-je  oublier  Hector  privé  de  funérailles. 

Et  traîné  sans  honneur  autour  de  nos  murailles? 

Dois-je  oublier  mon  père  à  mes  pieds  renversé. 

Ensanglantant  l'autel  qu'il  tenoit  embrassé  *  î 

Songe ,  songe ,  Céphise ,  à  cette  nuit  cruelle 

Qui  fut  pour  tout  un  peuple  une  nuit  éternelle; 

Figure-toi  Pyrrhus,  les  yeux  étincelants, 

Entrant  à  la  lueur  de  nos  palais  brûlants , 

Sur  tous  mes  frères  morts  se  faisant  un  passage. 

Et,  de  sang  tDut  couvert ,  échauffant  le  carnage  ; 

Songe  aux  cris  des  vainqueurs ,  songe  aux  cris  des  mouranu 

Dans  la  flamme  étouffés ,  sous  le  fer  expirants  ; 

Peins-toi  dans  ces  horreurs  Andromaque  éperdue  : 

Voilà  comme  Pyrrhus  vint  s'offrir  à  ma  vuej 

Voilà  par  quels  exploits  il  sut  se  couronner; 

Enfin ,  voilà  l'époux  que  tu  me  veux  donner. 

Non,  je  ne  serai  point  complice  de  ses  crimes; 

Qu'il  nous  prenne,  s'il  veut,  pour  dernières  victimes. 

l'eus  mes  ressentiments  lui  seroient  asservis  1 

1.  Priamumque  per  ara$ 

Sanguine  fœdarUem,  qua»  iptt  taceavtrat,  ignet. 

iÉnéide,  liv.  IL) 


ACTB    III.  139 

CÉPHISB. 

Eh  bien  ,  allons  donc  voir  expirer  votre  fils  t 

On  n'attend  plus  que  vous...  Vous  frémissez ,  madame 

ANDROUAQCB. 

Ah  !  de  quel  souvenir  viens-tu  frapper  mon  âme  I 

Quoi!  Céphise,  j'irai  voir  expirer  encor 

Ce  fils,  ma  seule  joie,  et  l'image  d'Hector, 

Ce  fils ,  que  de  sa  flamme  il  me  laissa  pour  gage  ! 

Hélas!  je  m'en  souviens,  le  jour  que  son  courage 

Lui  fit  chercher  Achille,  ou  plutôt  le  trépas, 

Il  demanda  son  fils,  et  le  prit  dans  ses  bras  : 

«  Chère  épouse,  dit-il  en  essuyant  mes  larmes, 

«  J'ignore  quel  succès  le  sort  garde  à  mes  armes  ; 

«  Je  te  laisse  mon  fils  pour  gage  de  ma  foi  : 

«  S'il  me  perd,  je  prétends  qu'il  me  retrouve  en  toi. 

«  Si  d'un  heureux  hymen  la  mémoire  t'est  chère, 

«  Montre  au  fils  à  quel  point  tu  chérissois  le  père,  b 

Et  Je  puis  voir  répandre  un  sang  si  précieux  ! 

Et  je  laisse  avec  lui  périr  tous  ses  aïeux  ! 

Roi  barbare,  faut-il  que  mon  crime  l'entraîne? 

Si  je  te  hais ,  est-il  coupable  de  ma  haine? 

Ta-t-il  de  tous  les  siens  reproché  le  trépas  7 

S'est-il  plaint  à  tes  yeux  des  maux  qu'il  ne  sent  pas 7 

Mais  cependant ,  mon  fils ,  tu  meurs  si  Je  n'arrête 

Le  fer  que  le  cruel  tient  levé  sur  ta  tôte. 

Je  l'en  puis  détourner,  et  je  t'y  vais  ofl"rir!... 

Non,  tu  ne  mourras  point,  je  ne  le  puis  souffrir. 

Allons  trouver  Pyrrhus.  Mais  non ,  chère  Céphise, 

Va  le  trouver  pour  moi. 

CÉPHISE. 

Que  faut-il  que  Je  diset 

APtDROUAQDB. 

Dis-lui  que  de  mon  fils  l'amour  est  assez  fort... 
Crois-tu  que  dans  son  cœur  il  ait  juré  sa  mort7 
L'amour  peut-il  si  loin  pousser  sa  barbarie? 

CéPHISE. 

Madame,  il  va  bientôt  revenir  en  furie. 

ANDROMAOl'E. 

Eh  bien  I  va  l'assurer... 

CÉPHISE. 

De  quoi  ?  de  votre  fol  ? 


teo  anoromàqub. 

ANDROHAQUE. 

Héla»  !  pour  la  promettre  est-elle  encore  à  moiî 
O  cendres  d'un  époux  !  ô  Troyens  !  ô  mon  père! 
0  mon  fils,  que  tes  jours  coûtent  cher  à  ta  mère! 
Allons. 

CéPHISE. 

Où  donc,  madame?  et  que  résolvez-vous î 

AHDCOHAQDE. 

Allons  sur  son  tdmbeau  consulter  mon  époux. 

FIN    aV    TROIStÀMB    ACTK. 


ACTE   QUATRIEME 
SCÈNE  I. 

ANDROMAQUE,  CÉPHISE. 

CÉPHISE. 

Ab!  Je  n'en  doute  point  :  c'est  votre  époux ,  madaae, 
C'est  Hector  qui  produit  ce  miracle  en  votre  âme  ! 
Il  veut  que  Troie  encor  se  puisse  relever 
Avec  cet  heureux  fils  qu'il  vous  fait  conserver. 
»*vrrhus  vous  l'a  promis.  Vous  venez  de  l'entendre» 
Madame  :  il  n'attendoit  qu'un  mot  pour  vous  le  rendre. 
Croyez-en  ses  transports  :  père,  sceptre,  alliés, 
Content  de  votre  cœur,  il  met  tout  à  vos  pieds  ; 
Sur  lai,  sur  tout  son  peuple  il  vous  rend  souveraine. 
Est-ce  là  ce  vainqueur  digne  de  tant  de  haine? 
Déjà  contre  les  Grecs  plein  d'un  noble  courroux. 
Le  soin  de  votre  fils  le  touche  autant  que  vous  : 
Il  prévient  leur  fureur;  il  lui  laisse  sa  garde: 
Pour  ne  pas  l'exposer,  lui-même  il  se  hasarde. 
Mais  tout  s'apprête  au  temple;  et  vous  avez  promiB.M 

ANDROHAQUE. 

Oui,  Je  m'y  trouverai.  Mais  allons  voir  mon  fils. 

céPHISE. 

Madame,  qui  vous  presse?  Il  suffit  que  sa  vue 


ACTB    IV.  161 

Désormais  à  vos  yeux  ne  soit  plus  défendue. 
Vous  lui  poun-ez  bientôt  prodiguer  vos  bontés, 
lit  vos  embrassements  ne  seront  plus  comptés. 
Quel  plaisir  d'élever  un  enfant  qu'on  voit  croître. 
Non  plus  comme  un  esclave  élevé  pour  son  maître, 
Mais  pour  voir  avec  lui  renaître  tant  de  rois! 

A  N  D  R  0  »  A  Q  (J  E. 

Céphise,  allons  le  voir  pouç  la  dernière  fois. 

CÉPHISE. 

Que  dites-vous?  O  dieux  1 

ANDROHAQOE. 

O  ma  chère  Céphise  I 
r.e  n'est  point  avec  toi  que  mon  cœur  se  déguise  : 
lu  foi ,  dans  mon  malheur,  s'est  montrée  à  mes  yeux  ; 
Mais  j'ai  cru  qu'à  mon  tour  tu  me  connoissois  mieux. 
Quoi  donc  !  as-tu  pensé  qu'Andromaque  infidèle 
Pût  trahir  un  époux  qui  croit  revivre  en  elle , 
Et  que,  de  tant  de  morts  réveillant  la  douleur, 
I^  soin  de  mon  repos  me  fît  troubler  le  leur? 
Est-ce  là  cette  ardeur  tant  promise  à  sa  cendre? 
Mais  son  fils  périssoit,  il  l'a  fallu  défendre. 
Pyrrhus  en  m'épousant  s'en  déclare  l'appui  ; 
11  suffit  :  je  veux  bien  m'en  reposer  sur  lui. 
Je  sais  quel  est  Pyrrhus  :  violent,  mais  sincère, 
Céphise ,  il  fera  plus  qu'il  n'a  promis  de  faire. 
Sur  le  courroux  des  Grecs  je  m'en  repose  encor  : 
Leur  haine  va  donner  un  père  au  fils  d'Hector. 
le  vais  donc,  puisqu'il  faut  que  je  me  sacrifie. 
Assurer  à  Pyrrhus  le  reste  de  ma  vie  ; 
le  vais,  en  recevant  sa  foi  sur  les  autels. 
L'engager  à  mon  fiîs  par  des  nœuds  immortels. 
Mais  aussitôt  ma  main,  à  moi  seule  funeste. 
D'une  infidèle  vie  abrégera  le  reste; 
Et,  sauvant  ma  vertu,  rendra  ce  que  Je  doi 
A  Pyrrhus,  à  mon  fils,  à  mon  époux,  à  moi. 
Voilà  de  mon  amour  l'innocent  stratagème  : 
Voilà  ce  qu'un  époux  m'a  commandé  lui-même. 
J'irai  seule  rejoindre  Hector  et  mes  aïeux. 
Céphise,  c'est  à  toi  de  me  fermer  les  yeux, 

CÉPHISE. 

Ah  !  ne  prétendez  pas  due  je  puisse  survivre..) 


162  A.NDROMAQUB. 

ANDnOWAQCË. 

Non ,  non ,  je  te  défends,  Céphise,  de  me  suivre. 
Je  confie  à  tes  soins  mon  unique  trésor  • 
Si  tu  vîvois  pour  moi ,  vis  pour  le  fils  d'Hector. 
De  l'espoir  des  Troyens  seule  dépositaire. 
Songe  à  combien  de  rois  tu  deviens  nécessaire. 
Veille  auprès  de  Pyrrhus;  fais-lui  garder  sa  foi  : 
S'il  le  faut,  je  consens  qu'on  lui  parle  de  moi. 
Fais-lui  valoir  l'hymen  où  je  me  suis  rangée  i 
Dis-lui  qu'avant  ma  mort  je  lui  fus  engagée; 
Que  ses  ressentiments  doivent  être  effacés; 
Qu'en  lui  laissant  mon  fils ,  c'est  l'estimer  assez. 
Fais  connoître  à  mon  fils  les  héros  de  sa  race; 
Autant  que  tu  pourras ,  conduis-le  sur  leur  trace  t 
Dis-lui  par  quels  exploits  leurs  noms  ont  éclaté. 
Plutôt  ce  qu'ils  ont  fait  que  ce  qu'ils  ont  été; 
Parle-lui  tous  les  jours  des  vertus  de  son  père  ; 
Et  quelquefois  aussi  parle-lui  de  sa  mère. 
Mais  qu'il  ne  songe  plus ,  Céphise ,  à  nous  venger  i 
Nous  lui  laissons  un  maître,  il  le  doit  ménager. 
Qu'il  ait  de  ses  aïeux  un  souvenir  modeste  : 
il  est  du  sang  d'Hector,  mais  il  en  est  le  reste; 
Et  pour  ce  reste  enfin  j'ai  moi-même ,  en  un  jour, 
Sacrifié  mon  sang,  ma  haine,  et  mon  amour. 

CÉPHISE. 

Hélas! 

ANDROMAQUE. 

Ne  œe  suis  point ,  si  ton  cœur  en  alarmes 
Prévoit  qu'il  ne  pourra  commander  à  tes  larmes. 
On  vient.  Cache  tes  pleurs,  Céphise;  et  souviens-toi 
Que  le  sort  d'Andromaque  est  commis  à  ta  foi  *. 
C'est  Ilermione.  Allons,  fuyons  sa  violence. 

SCÈNE  II. 

HERMIONE. 

CLÉONE. 

Non,  je  ne  puis  assez  admirer  ce  silence. 
Vous  vous  taisez,  madame;  et  ce  cruel  mépris 

1.  Commis  pour  con^'  Utinùme  beoieux  introduit  dan»  notre 
langue  pu  Racine. 


ACTE    I^.  1 

N'a  pas  du  moindre  trouble  agité  vos  esprits! 

Vous  soutenez  en  paix  une  si  rude  attaque, 

Vous  qu'on  voyoit  frémir  aa  seul  nom  d'Andromaquel 

Vous  qui  sans  désespoir  ne  pouviez  endurer 

Que  Pyrrhus  d'un  regard  la  vouiCt  honorer! 

n  l'épouge;  il  lui  donne,  avec  soc  diadème, 

^jbl  fol  que  vous  venez  ae  recevoir  vous-même  : 

Et  votre  bouche  encor,  muette  à  tant  d'ennui , 

N'a  pas  daigné  s'ouvrir  pour  se  plaindre  de  lui  ! 

Ah!  que  je  crains,  madame,  un  calme  si  funeste! 

Et  qu'il  vaudroit  bien  mieux... 

HBRHIONB. 

Fais-tu  venir  Oresteî 

CLÉO.NE. 

II.  vient,  madame,  il  vient;  et  vous  pouvez  juger 
Que  bientôt  à  vos  pieds  il  alloit  se  ranger, 
Prêt  ÏL  servir  toujours  sans  espoir  de  salaire  : 
Vos  yeux  ne  sont  que  trop  assurés  de  lui  plaire. 
Mais  il  entre. 

SCÈNE  III. 

ORESTF.   HERMIONE,   CLÉONE. 

PAESTb. 

Âh  i  madame  !  est-U  vrai  qu'une  fois 
Oreste  tA  vous  cherchant  obéisse  à  vos  lois? 
Ne  m'a-t-on  point  flatté  d'une  fausse  espérance! 
Avez-vouM  en  effet  souhaité  ma  présence? 
Croirai-je  que  vos  yenx,  à  la  fin  désarmés. 
Veulent... 

HERHIOIfB. 

Jfe  veux  savoir,  saigneur,  si  voav  m'aimez. 

ORESTE. 

Si  je  vous  aime!  d  dieux!  Mes  serments,  me»  parjures. 
Ma  fuite fc  mon  retout,  mes  respects,  mes  injures, 
Mob  désespoi«,  mes  yeux  de  pleurs  toujours  noyés; 
Quels  témoins  croirez-vous,  si  vous  ne  les  croyez? 

HBRMIOnB. 

Vengez-moi ,  Je  crois  tout- 

ORESTl. 

Eh  bien,  allons,  madame  : 
Mettons  encore  un  coup  toute  la  Grèce  en  flamme; 


:64  ANDROMAQUB. 

Prenons,  en  signalant  mon  bras  et  votre  nom, 
Vous,  la  place  d'Hélène,  et  moi,  d'Agamemnon; 
De  Troie  en  ce  pays  réveillons  les  misères, 
Et  qu'on  parle  de  nous  ainsi  que  de  nos  pères. 
Partons,  je  suis  tout  prêt. 

B  E  n  M  I  0  N  E. 

Non ,  seigneur,  demeurons  i 
Je  ne  yeux  pas  si  loin  porter  de  tels  affronts. 
Quoi!  de  mes  ennemis  couronnant  l'insolence, 
J'irois  attendre  ailleurs  une  lente  vengeance! 
Et  je  m'en  remettrois  au  destin  des  combats , 
Qui  peut-être  à  la  fin  ne  me  vengeroit  pas! 
Je  veux  qu'à  mon  départ  toute  l'Épire  pleure. 
Mais,  si  vous  me  vengez,  vengez-moi  dans  une  heure. 
Toue  w  retardements  sont  pour  moi  des  refus. 
Courez  au  lempla,  V  faut  immoler... 

ORESTK. 


BERVione. 


Qui? 

Pyrrhus. 


Pyrrhus,  madame! 


HERMIONE. 

Eh  quoi  !  votre  haine  chancelle? 
Ah  !   courez,  et  craignez  que  je  ne  vous  rappelle. 
N'alléguez  point  des  droits  que  je  veux  oublier  ; 
Et  ce  n'est  pas  à  vous  à  le  justifier. 

ORESTE. 

Moi,  je  l'excuserois!  Ah!  vos  bontés,  madame. 

Ont  gravé  trop  avant  ses  crimes  dans  mon  ftme. 

Vengeons-nous,  j'y  consens,  mais  par  d'autres  chemins  : 

Soyons  ses  ennemis,  et  non  ses  assassins; 

Faisons  de  sa  ruine  une  juste  conquête. 

Quoi!  pour  réponse  aux  Grecs  porterai-je  sa  tèteî 

Et  n'ai-je  pris  sur  moi  le  soin  de  tout  l'État, 

Que  pour  m'en  acquitter  par  un  assassinat? 

SouiTrez,  au  nom  des  dieux,  que  la  Grèce  s'expliquo, 

Et  qu'il  meure  chargé  de  la  haine  publique. 

Souvenez-vous  qu'il  règne,  et  qu'un  front  couronné... 

HERUIONE. 

Ne  vous  suffit-il  pas  que  je  l'ai  condamné? 
Ne  vous  suffit-il  pas  que  ma  gloire  oiTensée 


ACTE    IV.  I8S 

Demande  une  victime  à  moi  seule  adressée; 
Qu'Ilermione  est  le  prix  d'un  tyran  opprimé; 
Que  je  le  hais;  enfin,  seigneur,  que  je  l'aimai î 
Je  ne  m'en  cache  point  :  l'ingrat  m'avoit  su  plaire  « 
Boit  qu'ainsi  l'ordonnât  mon  amour  ou  mon  père. 
N'importe;  mais  enfin  réglez-vous  là-dessus. 
Malgré  mes  vœux ,  seigneur,  honteusement  déçus , 
Malgré  la  juste  horreur  que  son  crime  me  donne. 
Tant  qu'il  vivra,  craignez  que  je  ne  lui  pardonne. 
Doutez  jusqu'à  sa  mort  d'un  courroux  incertain  : 
S'il  De  meurt  aujourd'hui ,  je  puis  l'aimer  demain. 

ORESTE. 

Eh  bien,  il  faut  le  perdre ,  et  prévenir  sa  gr&ce; 
Il  faut...  Mais  cependant  que  faut-il  que  je  fasse? 
Comment  puis-je  sitôt  servir  votre  courroux? 
Quel  chemin  jusqu'à  lui  peut  conduire  mes  coups? 
A  peine  suis-je  encore  arrivé  dans  l'Épire, 
Vous  voulez  par  mes  mains  renverser  un  empire; 
Vous  voulez  qu'un  roi  meure  ;  et  pour  son  châtiment 
Vous  ne  donnez  qu'un  jour,  qu'une  heure,  qu'un  moment; 
Aux  yeux  de  tout  son  peuple  il  faut  que  je  l'opprime. 
Laissez-moi  vers  l'autel  conduire  ma  victime , 
Je  ne  m'en  défends  plus;  et  je  ne  veux  qu'aller 
Reconnoître  la  place  où  je  dois  l'immoler  : 
Cette  nuit  je  vous  sers,  cette  nuit  je  l'attaque. 

HERUIONE. 

Mais  cependant,  ce  jour,  il  épouse  Andromaque} 
Dans  le  temple  déjà  le  trône  est  élevé , 
Ma  honte  est  confirmée ,  et  son  crime  achevé. 
Enfin  qu'attendez-vous?  11  vous  offre  sa  tête  : 
Sans  gardes,  sans  défense,  il  marche  à  cette  f<}te; 
Autour  du  fils  d'Hector  il  les  fait  tous  ranger  ; 
]1  s'abandonne  au  bras  qui  me  voudra  venger. 
Voulez-vous  malgré  lui  prendre  soin  de  sa  vie? 
Armez,  avec  vos  Grecs,  tous  ceux  qui  m'ont  suiviei 
Soulevez  vos  amis;  tous  les  miens  sont  à  vous  : 
n  me  trahit,  vous  trompe,  et  nous  méprise  tous. 
Mais  quoi  !  déjà  leur  haine  est  égale  à  la  mienne  } 
Elle  épargne  à  regret  l'époux  d'une  Troyenne. 
Parlez  :  mon  ennemi  ne  vous  peut  échapper. 
Ou  plutôt  il  ne  faut  que  les  laisser  frinper. 
Conduisez  od  suivez  une  ''ui^ui  si  t)eile  i 


»«6  ANDROMAQUB. 

Revener  tout  couvert  du  sang  de  l'infidèle; 
Allez  :  en  cet  état  soyez  sûr  de  mon  cœur. 

ORESTB. 

Mais,  madame,  songez... 

HERUIONB. 

Ah  !  c'en  est  trop ,  seigneur  : 
Tant  de  raisonnements  oiTensent  ma  colère. 
J'ai  voulu  vous  donner  un  moyen  de  me  plaire, 
Rendre  Oreste  content  ;  mais  enfin  Je  vois  bien 
Qu'il  veut  toujours  se  plaindre,  et  ne  mériter  rien. 
Partez  :  allez  ailleurs  vanter  votre  constance , 
Et  me  laissez  ici  le  soin  de  ma  vengeance. 
De  mes  lâches  bontés  mon  courage  est  confus; 
Et  c'est  trop  en  un  Jour  essuyer  de  refus. 
Je  m'en  vais  seule  au  temple  où  leur  hymen  s'apprête. 
Où  vous  n'osez  aller  mériter  ma  conquête  : 
Là,  de  mon  ennemi  Je  saurai  m'approcher; 
Je  percerai  le  cœur  que  Je  n'ai  pu  toucher; 
Et  mes  sanglantes  mains,  sur  moi-même  tournées. 
Aussitôt,  malgré  lui,  joindront  nos  destinées; 
Et,  tout  ingrat  qu'il  est,  il  me  sera  plus  doux 
De  mourir  avec  lui  que  de  vivre  avec  vous. 

ORESTE. 

Non,  Je  vous  priverai  de  ce  plaisir  funeste. 
Madame  :  il  ne  mourra  que  de  la  main  d'Oreste. 
Vos  ennemis  par  moi  vont  vous  être  immolés , 
Et  vous  reconnoltrez  mes  soins,  si  vous  voulez. 

HERIIIONE. 

Allez.  De  votre  sort  laissez-moi  la  conduite , 

Et  que  tous  vos  vaisseaux  soient  prêts  pour  notre  fuite. 

SCÈNE  IV. 

FIERMIONE,   CLÉONE. 

CLÉONE. 

Vous  vous  perdez,  madame;  et  vous  devez  songer... 

HERMIONB. 

Que  Je  me  perde  ou  non ,  Je  songe  à  me  venger. 
Je  ne  sais  m<*me  encor,  quoi  qu'il  m'ait  pu  promettre, 
Sur  d'autres  que  sur  moi  si  Je  dois  m'en  remettre  : 
Pyrrhus  n'est  pas  coupable  à  ses  yeux  comme  aux  mieng , 
Et  Je  tiendrois  mes  coups  bien  plut  sûrs  que  les  siens. 


ACTB    IV.  167 

Quel  plaisir  de  venger  moi-même  mon  injure, 
De  retirer  mon  bras  teint  du  sang  du  parjure," 
Et,  pour  rendre  sa  peine  et  mes  plaiuirs  plus  grands , 
De  cacher  ma  rivale  à  ses  regards  mourants! 
Ah  !  si  du  moins  Oreste,  en  punissant  son  crime. 
Lui  laissoit  le  regret  de  mourir  ma  victime  ! 
Va  le  trouver  :  dis-lui  qu'il  apprenne  à  l'ingrat 
Qu'on  l'immole  à  ma  haine,  et  non  pas  à  l'État. 
Chère  Cléone ,  cours  :  ma  vengeance  est  perdue 
S'il  ignore  en  mourant  que  c'est  moi  qui  le  tue. 

CLÉONE. 

Je  vous  obéirai.  Mais  qu'est-ce  que  je  voi  ? 

O  dieux  !  qui  Tauroit  cru ,  madame  ?  C'est  le  roi  ! 

VfERUIONE. 

Ah!  cours  après  Oreste;  et  dis-lui,  ma  Cléone, 
Qu'il  n'entreprenne  rien  sans  revoir  Hermione  I 

SCÈNE  V. 

PYRRHOS,   HERMIONE,   PHOENIX. 

PYnnuDS. 
Vous  ne  m'attendiez  pas,  madame;  et  je  vois  bien' 
Que  mon  abord  ici  trouble  votre  entretien. 
Je  ne  viens  point ,  armé  d'un  indigne  artifice , 
D'un  voile  d'équité  couvrir  mon  injustice  ; 
Il  sulUt  que  mon  cœur  me  condamne  tout  bas; 
Et  je  soutiendrois  mal  ce  que  je  ne  crois  pas. 
J'épouse  une  Troyenne.  Oui,  madame,  et  j'avoue 
Que  je  vous  al  promis  la  foi  que  je  lui  voue. 
Un  autre  vous  diroit  que  dans  les  champs  troyens 
Nos  deux  pères  sans  nous  formèrent  ces  liens. 
Et  que,  sans  consulter  ni  mon  choix  ni  le  vôtre. 
Nous  fûmes  sans  amour  attachés  l'un  à  l'autre  ; 
Mais  c'est  assez  pour  moi  que  je  me  sois  soumis. 
Par  mes  ambassadeurs  mon  cœur  vous  fut  promis  ; 
Loin  de  les  révoquer,  je  voulus  y  souscrire  : 
Je  vous  vis  avec  eux  arriver  en  Épire  ; 
lit  quoique  d'un  autre  œil  l'éclat  victorieux 

1.  L'arrivée  de  Pyrrhus  dans  un  pareil  moment  est  un  Téritable 
coup  (?e  théâtre...  La  conception  est  d'un  maître,  et  l'exécution  au- 
4eMU8  de  tout  éloge.  (Laharpk.) 


16P  ANDROMAQUB. 

Eût  déjà  prévenu  le  pouvoir  de  vos  yeux, 
Je  ne  m'arrêtai  point  à  cette  ardeur  nouvelle  j 
Je  voulus  m'obstiner  à  vous  être  fidèle; 
Je  vous  reçus  en  reine;  et  jusques  à  ce  jour 
j'ai  cru  que  mes  serments  me  tiendroient  lieu  d'amout 
Mais  cet  amour  l'emporte;  et,  par  un  coup  funesie, 
Andromaque  m'arrache  un  cœur  qu'elle  déteste  : 
L'un  par  l'autre  entraînés,  nous  courons  à  l'autel 
Nous  jurer  malgré  nous  un  amour  immortel. 
Après  cela,  madame,  éclatez  contre  un  traître. 
Qui  l'est  avec  douleur,  et  qui  pourtant  veut  l'être. 
Pour  moi,  loin  de  contraindre  un  si  juste  courron 
Il  me  soulagera  peut-être  autant  que  vous. 
Donnez-moi  tous  les  noms  destinés  aux  parjures  ; 
Je  crains  votre  silence,  et  non  pas  vos  injures  ; 
Et  mon  cœur,  soulevant  mille  secrets  témoins. 
M'en  dira  d'autant  plus  que  vous  m'en  direz  moiua. 

II  E  R  H  1 0  N  E. 

Seigneur,  dans  cet  aveu  dépouillé  d'artifice, 
J'aime  à  voir  que  du  moins  vous  vous  rendiez  justice, 
Et  que,  voulant  bien  rompre  un  nœud  si  solennr! , 
Vou!5  vous  abandonniez  au  crime  en  criminel. 
Est-il  juste,  après  tout,  qu'un  conquérant  s'abaissa 
Sous  la  servile  loi  de  garder  sa  promesse? 
Non,  non,  la  perfidie  a  de  quoi  vous  tenter; 
Et  vous  ne  me  cherchez  que  pour  vous  en  vanter. 
Quoi!  sans  que  ni  serment  ni  devoir  vous  retienne. 
Rechercher  une  Grecque,  amant  d'une  Troyenne  ; 
Me  quitter,  me  reprendre ,  et  retourner  encor 
De  la  fille  d'Hélène  à  la  veuve  d'Hector; 
Couronner  tour  à  tour  l'esclave  et  la  princesse; 
Immoler  Troie  aux  Grecs,  au  fils  d'Hector  la  Grèce! 
Tout  cela  part  d'un  cœur  toujours  maître  de  soi , 
D'un  héros  qui  n'est  point  esclave  de  sa  foi. 
Pour  plaire  à  votre  épouse ,  il  vous  faudroit  peut-être 
i  rodiguer  les  doux  noms  de  parjure  et  de  traître. 
Vous  veniez  de  mon  front  observer  la  pâleur, 
Pour  aller  dans  ses  bras  rire  de  ma  douleur. 
Pleurante  après  son  char  vous  voulez  qu'on  me  voiej 
Mais,  seigneur,  en  un  jour  ce  seroit  trop  de  joie; 
Et  sans  chercher  ailleurs  des  titres  empruntés , 
Ne  vous  sulti-11  pas  de  ceux  que  vous  portez? 


ACTE    XV.  igg 

Do  TÎeux  père  d'Hector  la  valeur  abattue 
Aux  pieds  de  sa  famille  expirante  à  sa  vue. 
Tandis  que  dans  son  sein  votre  bras  enfoncé 
Cherche  un  reste  de  sang  que  l'âge  avoit  glaci  ; 
Dans  des  ruisseaux  de  sang  Troie  ardente  plongée  j 
De  votre  propre  main  Polyxène  égorgée 
Alix  yeux  de  tous  les  Grecs  indignés  contre  vous  : 
Que  peut-on  refuser  à  ces  généreux  coups  I 

PÏRRHBS. 

Madame,  Je  sais  trop  à  quel  excès  de  rage 

La  vengeance  d'Hélène  emporta  mon  courage  s 

Je  puis  me  plaindre  à  vous  du  sang  que  J'ai  versé  ; 

Hais  enfin  je  consens  d'oublier  le  passé. 

Je  rends  grâces  au  ciel  que  votre  indifférence 

De  mes  heureux  soupirs  m'apprenne  l'innocence. 

Mon  cœur,  je  le  vois  bien,  trop  prompt  à  se  gêner, 

Devo-*  mieux  vous  connottre  et  mieux  s'examiner. 

Mes  reiiiords  vous  faisoient  une  injure  mortelle; 

Il  faut  se  croire  aimé  pour  se  croire  infidèle. 

Vous  ne  prétendiez  point  m'arréter  dans  vos  fers  : 

Je  crains  de  vous  trahir,  peut-être  Je  vous  sers. 

Nos  cœurs  n'éioient  point  faits  dépendants  l'un  de  Tautra  : 

Je  sut  vois  mon  devoir,  et  vous  cédiez  au  vôtre  : 

Rien  ne  vous  engageoii  à  m'aimer  en  effet. 

IIERUIONE. 

Je  ne  t'ai  point  aimé,  cruel  !  Qu'ai-Je  donc  fait? 
r*i  dédaigné  pour  toi  les  vœux  de  tous  nos  princes  j 
Je  t'ai  cherché  moi-même  au  fond  de  tes  provinces  j 
Ty  suis  encor,  malgré  tes  infidélités, 
Et  malgré  tous  mes  Grecs  honteux  de  mes  bonté». 
Je  leur  ai  commandé  de  cac»:er  mon  injure; 
Tattendois  en  secret  le  retour  d'un  parjure; 
J'ai  cru  que  tôt  ou  tard ,  à  ton  devoir  rendu , 
Tu  me  rapportcrois  un  cœur  qui  m'étoit  dû. 
Je  t'aimois  inconstant;  quaurois-je  fait  fidèle? 
Et  même  en  ce  moment  où  ta  bouche  cruelle 
Vient  si  tranquillement  m'annoncer  le  trépas. 
Ingrat,  Je  doute  encor  si  je  ne  t'aime  pas. 
Mais,  seigneur,  s'il  le  faut,  si  le  ciel  en  colère 
Réserr*  h  d'autres  yeux  la  gloire  de  vous  pla;re. 
Achevez  votre  hymen  ,  J'y  consens  ;  mais  du  moiu 
Ne  foKee  pas  mes  yeux  d'en  être  les  témoins. 

:o 


170  ANDROMAQUE. 

Pour  la  dernière  fois  je  vous  parle  peut-être. 

Différez-le  d'un  jour,  demain  vous  serez  maître... 

Vous  ne  répondez  point?  Perfide,  je  le  voi  : 

Tu  comptes  les  moments  que  tu  perds  avec  moi  I 

Ton  cœur,  impatient  de  revoir  ta  Troyenne, 

Ne  souffre  qu'à  regret  qu'une  autre  t'entretienne. 

Tu  lui  parles  du  cœur,  tu  la  cherchos  des  yeux. 

Je  ne  te  retiens  plus ,  sauve-toi  de  ces  lieux  ; 

Va  lui  jurer  la  foi  que  tu  m'avois  jurée; 

Va  profaner  des  dieux  la  majesté  sacrée  : 

Ces  dieux,  ces  justes  dieux  n'auront  pas  oublié 

Que  les  mêmes  serments  avec  moi  t'ont  lié. 

Porte  au  pied  des  autels  ce  cœur  qui  m'abandonne; 

Va,  cours;  mais  crains  encor  d'y  trouver  Hermione. 

SCÈNE  VI. 

PYRRHDS,   PHCENIX. 

PHOENIX. 

Seigneur,  vous  entendez  :  gardez  de  négliger 
Une  amante  en  fureur  qui  cherche  à  se  venger. 
Elle  n'est  en  ces  lieux  que  trop  bien  appuyée; 
La  querelle  des  Grecs  à  la  sienne  est  liée  ; 
Oreste  l'aime  encore;  et  peut-être  à  ce  prix... 

PYRRHUS. 

&ndromaque  m'attend.  Phœnix,  garde  son  fils. 


(Tin  DU  «uAfRiftuB  Aora. 


XCT»  V.  S7) 


ACTE   CINQUIÈME 
SCÈNE  I. 

HERMIONE. 

Où  Buis-JeT  Qu'ai-je  fait?  Que  dois-]e  faire  encore? 
Quel  transport  me  saisit?  Quel  chagrin  me  dévore? 
Errante  et  sans  dessein ,  je  cours  dans  ce  palais. 
Ah  !  ne  puis-je  savoir  si  j'aime  ou  si  je  haisî 
Le  cruel  !  de  quel  œil  il  m'a  congédiée  : 
Sans  pitié ,  sans  douleur  an  moins  étudiée  ! 
L'ai-je  vu  s'attendrir,  se  troubler  un  moment? 
En  ai-je  pu  tirer  un  seul  gémissement? 
Muet  à  mes  soupirs,  tranquille  à  mes  alarmes, 
Sembloit-fl  seulement  qu'il  eût  part  à  mes  larnicr.? 
Et  je  le  plains  encore  !  Et,  pour  comble  d'ennui , 
Mon  cœur,  mon  lâche  cœur  s'intéresse  pour  lui  ! 
Je  tremble  au  seul  penser  du  coup  qui  le  menuci  ( 
Et,  prête  à  me  venger,  je  lui  fais  déjà  grâce! 
Non ,  ne  révoquons  point  l'arrêt  de  mon  courroux  : 
Qu'il  périsse  !  aussi  bien  il  ne  vit  plus  pour  nous. 
Le  perfide  triomphe  et  se  rit  de  ma  rage  : 
Il  pense  voir  en  pleurs  dissiper  cet  orage  ; 
Il  croit  que,  toujours  foible,  et  d'un  cœur  incertain. 
Je  parerai  d'un  bras  les  coups  de  l'autre  main. 
Il  Ju^  encor  de  moi  par  mes  bontés  passées. 
Mais  plutôt  le  perfide  a  bien  d'antres  pensées  : 
Triomphant  dans  le  temple,  il  ne  s'informe  pas 
Si  l'on  souhaite  ailleurs  sa  vie  ou  son  trépas. 
Il  me  laisse,  l'ingrat,  cet  embarras  funeste. 
Non ,  non ,  encore  un  coup ,  laissons  agir  Oreste. 
Qu'il  meure ,  puisque  enfin  il  a  dû  le  prévoir. 
Et  puisqu'il  m'a  forcée  enfin  à  le  vouloir... 
A  le  vouloir?  Eh  quoi!  c'est  donc  moi  qui  l'ordonne? 
Sa  mort  sera  l'effet  de  l'amour  d'Hermione? 
Ce  prince ,  dont  mon  cœur  se  faisoit  autrefois 


178  ANDROMAQUB. 

Avec  tant  de  plaisir  redire  les  exploits 

A  qui  môme  en  secret  je  m'étois  destinée 

Avant  qu'on  eût  conclu  ce  fatal  hyménée  ; 

Je  n'ai  donc  traversé  tant  de  mers,  tant  d'États, 

Que  pour  venir  si  loin  préparer  son  trépas, 

L'assassiner,  le  perdre?  Ah!  devant  qu'il  expire... 

SCÈNE  II. 

HERMIONE,  GLÉONE. 

HERHIONE. 

Ah!  qu'ai-je  fait,  Cléoneî  et  que  viens-tu  me  dîroT 
Que  fait  Pyrrhus? 

CLéONE. 

Il  est  au  comble  de  ses  vœux , 
Le  plus  fier  des  mortels,  et  le  plus  amoureux. 
Je  l'ai  vu  vers  le  temple ,  où  son  hymen  s'apprôte 
Mener  en  conquérant  sa  nouvelle  conquête; 
Et,  d'un  oeil  où  brilloient  sa  Joie  et  son  espoir, 
S'enivrer  en  marchant  du  plaisir  de  la  voir. 
Andromaque,  au  travers  de  mille  cris  de  joie, 
Porte  jusqu'aux  autels  le  souvenir  de  Troie; 
Incapable  toujours  d'aimer  et  de  haïr. 
Sans  joie  et  sans  murmure  elle  semble  obéir. 

HERHIONE. 

Et  l'ingrat?  Jusqu'au  bout  il  a  poussé  l'outrage? 
Mais  as-tu  bien,  Cléone,  observé  son  visage? 
Goùte-t-il  des  plaisirs  tranquilles  et  parfaits? 
N'a-t-il  point  détourné  ses  yeux  vers  le  palais? 
Dis-moi,  ne  t'es-tu  point  présentée  à  sa  vue? 
L'ingrat  a-t-il  rougi  lorsqu'il  t'a  reconnue? 
Son  trouble  avouoit-il  son  infidélité? 
A-t-il  jusqu'à  la  fin  soutenu  sa  fierté? 

c  L  é  0  N  B. 

Madame,  il  ne  voit  rien  :  son  salut  et  sa  gloire 
Semblent  être  avec  vous  sortis  de  sa  mémoire. 
Sans  songer  qui  le  suit,  ennemis  ou  sujets, 
Il  poursuit  seulement  ses  amoureux  projets. 
Autour  du  fils  d'Hector  il  a  rangé  sa  garde. 
Et  croit  que  c'est  lui  seul  que  le  péril  regarde. 
Phœnix  môme  en  répond,  qui  l'a  conduit  exprèf 
Dans  un  fort  éloigné  du  temple  et  du  palais. 


ACTE  V.  173 

Voilà  dans  ses  transports  le  seul  soin  qui  lai  reste. 

HEnVIONB. 

Le  perfide!  il  mourra.  Mais  que  t'a  dit  Oreste? 

CLéONB. 

Oreste  avec  ses  Grecs  dans  le  temple  est  entré. 

HERUIONE. 

F.h  bien  !  à  me  venger  n'est-il  pas  préparé  î 

CLÉONE. 

Je  ne  sais. 

BERMIONB. 

Ta  ne  sais?  Quoi  donc!  Oreste  encore, 
Oreste  me  traliitT 

CLÉONE. 

Oreste  vous  adore  ; 
Mais  de  mille  remords  son  esprit  combatta 
Croit  tantôt  son  amour  et  tantôt  sa  vertu, 
r  respecte  en  Pyrrhus  l'honneur  du  diadème  ; 
Il  respecte  en  Pyrrhus  Achille  et  P)rrrhus  même  ; 
Il  craint  les  Grecs,  il  craint  l'univers  en  courroux i 
Mais  il  se  craint,  dit-il,  soi-même  plus  que  tous. 
11  voudroit  en  vainqueur  vous  apporter  sa  tête  » 
Le  seul  nom  d'assassin  l'épouvante  et  l'arrête. 
Enfin  il  est  entré,  sans  savoir  dans  son  cœur 
S'il  en  aevoit  sortir  coupable  ou  spectateur. 

HERUIONE. 

Non,  non,  il  les  Terra  triompher  sans  obstacle; 

Il  se  gardera  bien  de  troubler  ce  spectacle. 

Je  sais  de  quels  remords  son  courage  est  atteint  : 

Le  lâche  craint  la  mort ,  et  c'est  tout  ce  qu'il  craint. 

Quoi!  sans  qu'elle  employât  une  seule  prière, 

Ma  mère  en  sa  faveur  arma  la  Grèce  entière  ; 

Ses  yeux  pour  leur  querelle,  en  dix  ans  de  combats. 

Virent  périr  vingt  rois  qu'ils  ne  connoissoient  pas; 

Et  moi.  Je  ne  prétends  que  la  mort  d'un  parjure , 

Et  Je  charge  un  amant  du  soin  de  mon  injure  ; 

Il  peut  me  conquérir  à  ce  prix ,  sans  danger  ; 

Je  me  livre  moi-même ,  et  ne  puis  me  venger  ! 

Allons  :  c'est  k  moi  seule  h  me  rendre  Justice. 

Que  de  cris  de  douleur  le  temple  retentisse  ; 

De  leur  hymen  fatal  troublons  l'événement  ; 

Et  qu'ils  ne  soient  unis,  s'il  se  peut ,  qu'un  moment. 

Je  ne  choisirai  point  dans  ce  désordre  extrême  : 


1*74  ANDROMAQUH. 

Tout  me  sera  Pyrrhus,  fût-ce  Oreste  lui-même. 
Je  mourrai  ;  mais  au  moins  ma  mort  me  vengera  i 
Je  ne  mourrai  pas  seule,  et  quelqu'un  me  suivra. 

SCÈNE  III. 

ORESTE,   HERMIONË,   CLÉONE. 

ORESTE. 

Madame ,  c'en  est  fait ,  et  vous  êtes  servie  i 
Pyrrhus  rend  à  l'autel  son  infidèle  vie. 

HERMIONB. 

D  est  morti 

ORESTE. 

Il  expire  :  et  nos  Grecs  irrités 
Ont  lavé  dans  son  sang  ses  infidélités. 
Je  vous  l'avois  promis  ;  et ,  quoique  mon  courage 
Se  fit  de  ce  complot  une  funeste  image, 
J'ai  couru  vers  le  temple ,  où  nos  Grecs  dispersés 
Se  sont  Jusqu'à  l'autel  dans  la  foule  glissés. 
Pyrrhus  m'a  reconnu ,  mais  sans  changer  de  face  : 
Il  sembloit  que  ma  vue  excitât  son  audace  ; 
Que  tous  les  Grecs ,  bravés  en  leur  ambassadeur. 
Dussent  de  son  hymen  relever  la  splendeur. 
Enfin  ,  avec  transport  prenant  son  diadème , 
Sur  le  front  d'Andromaque  il  l'a  posé  lui-môme  : 
».  Je  vous  donne,  a-t-il  dit,  ma  couronne  et  ma  foi 
«  Andromaque;  régnez  sur  l'Épire  et  sur  moi. 
«  Je  voue  à  votre  fils  une  amitié  de  père; 
u  J'en  atteste  les  dieux ,  Je  le  jure  à  sa  mère  : 
•  Pour  tous  mes  ennemis  Je  déclare  les  siens , 
«  Et  je  le  reconnois  pour  le  roi  des  Troyens.  » 
A  ce»  mots,  qui  du  peuple  attiroient  le  suffrage. 
Nos  Grecs  n'ont  répondu  que  par  un  cri  de  rage» 
L'infidèle  s'est  vu  partout  envelopper. 
Et  Je  n'ai  pu  trouver  de  place  pour  frapper  i 
Chacun  se  disputoit  la  gloire  de  l'abattre. 
Je  l'ai  vu  dans  leurs  mains  quelque  temps  se  débattrt« 
Tout  sanglant  à  leur»  coups  vouloir  se  dérober  i 
Mais  enfin  à  l'autel  il  est  allé  tomber. 
Du  peuple  épouvanté  J'ai  traversé  la  presse 
Pour  venir  de  ces  lieux  enlever  ma  princesse, 
iElt  regagner  le  port ,  où  bientôt  nos  amis 


ACTB    T.  l''5 

Tiendront  couverts  du  sang  que  je  vous  ai  promis. 

HERHIONE. 

Qu'ont-ils  fait  ! 

ORESTE. 

Pardonnez  à  leur  impatience  : 
Ils  ont,  je  le  vois  bien,  trahi  votre  vengeance; 
Vous  vouliez  que  ma  main  portât  les  premiers  coups , 
Qu'il  sentît  en  mourant  qu'il  expiroit  pour  vous  ; 
Mais  c'est  moi  dont  l'ardeur  leur  a  servi  d'exemple  : 
Je  les  ai  pour  vous  seule  entraînés  dans  le  temple , 
Madame;  et  vous  pouvez  justement  vous  flatter 
D'une  mort  que  leurs  bras  n'ont  fait  qu'exécuter. 
Vous  seule  avez  poussé  les  coups... 

HERHIONE. 

Tais-toi,  perfide, 
Et  n'impute  qu'à  toi  ton  lâche  parricide. 
Va  faire  chez  tes  Grecs  admirer  ta  fureur. 
Va  :  je  la  désavoue ,  et  tu  me  fais  horreur. 
Barbare,  qu'as-tu  fait!  Avec  quelle  furie 
As-tu  tranché  le  cours  d'une  si  belle  vie  ! 
Avez-vous  pu ,  cruels ,  l'immoler  aujourd'hui , 
Sans  que  tout  votre  sang  se  soulevât  pour  lui  ! 
Mais  parle  :  de  son  sort  qui  t'a  rendu  l'arbitre? 
Pourquoi  l'assassiner?  Qu'a-t-il  fait?  A  quel  titret 
Qui  te  l'a  dit  i  î 

ORBSTB. 

O  dieux  !  Quoi  !  ne  m'avez-vo  as  pas 
Vous-même ,  ici ,  tantôt,  ordonné  son  trépas? 

HERlflONE. 

Ah!  falloit-il  en  croire  une  amante  insensée? 

Ne  devois-tu  pas  lire  au  fond  de  ma  pensée? 

Et  ne  voyoift-tu  pas,  dans  mes  emportements. 

Que  mon  cœur  démentoit  ma  bouche  à  tous  moments T 

Quand  je  l'aurois  voulu,  falloit-il  y  souscrire? 

N'as-tu  pas  dû  cent  fois  te  le  faire  redire? 

Toi-même  avant  le  coup  me  venir  consulter, 

Y  revenir  encore,  ou  plutôt  m'éviter? 

Que  ne  me  laissois-tu  le  soin  de  ma  vengeance? 

Qui  t'amène  en  des  lieux  où  l'on  fuit  ta  présence? 

1.  Plus  i'j  réfléchii ,  pins  le  mot  Qui  te  l'a  dit  ?  me  «emble  admi* 
rable.  Ce«t  i  mon  f^é  le  plus  hardi ,  le  plus  profond ,  le  plus  étoih 
Bant  que  la  passion  ait  jamais  prononcé.  (Lahabiv.) 


178  ANDROMAQUB. 

Voilà  de  ton  amour  le  détestable  fruit  t 
Tu  m'apportois,  cruel,  le  malheur  qui  te  suit. 
C'est  toi  dont  l'ambassade,  à  tous  les  deux  fatale, 
L'a  fait  pour  son  malheur  pencher  vers  ma  rivale. 
Nous  le  verrions  encor  nous  partager  ses  soins; 
îl  m'aimeroit  peut-être  ;  il  le  feindroit  du  moins. 
Adieu.  Tu  peux  partir.  Je  demeure  en  Épire  : 
Je  renonce  à  la  Grèce ,  à  Sparte ,  à  son  empire , 
A  toute  ma  famille  ;  et  c'est  assez  pour  moi , 
Traître ,  qu'elle  ait  produit  un  monstre  tel  que  toi. 

SCÈNE  IV. 

ORESTE. 

Que  vois-je?  est-ce  Hermioneî  Et  que  viens-je  d'entendre! 

Pour  qui  coule  le  sang  que  je  viens  de  répandre? 

Je  suis,  si  je  l'en  crois,  un  traître,  un  assassin. 

Est-ce  Pyrrhus  qui  meurt?  et  suis-je  Oreste  enfin? 

Quoi  !  j'étouffe  en  mon  cœur  la  raison  qui  m'éclaire  ; 

J'assassine  à  regret  un  roi  que  je  révère  ; 

Je  viole  en  un  jour  les  droits  des  souverains. 

Ceux  des  ambassadeurs,  et  tous  ceux  des  humains. 

Ceux  môme  des  autels  où  ma  fureur  l'assiège; 

Je  deviens  parricide,  assassin,  sacrilège  : 

Pour  qui?  pour  une  ingrate  à  qui  je  le  promets, 

Qui  même,  s'il  ne  meurt,  ne  me  verra  jamais. 

Dont  j'épouse  la  rage  !  Et  quand  je  l'ai  servie. 

Elle  me  redemande  et  son  sang  et  sa  vie  ! 

Elle  l'aime  !  et  je  suis  un  monstre  furieux! 

Je  la  vois  pour  jamais  s'éloigner  de  mes  yeux! 

Et  l'ingrate  en  fuyant  me  laisse  pour  salaire 

Tous  les  noms  odieux  que  J'ai  pris  pour  lui  plaire! 

SCÈNE  V. 

ORESTE,  PYLADE;  soldats  d'orestk. 

PYLADE. 

Il  faut  partir,  seigneur.  Sortons  de  ce  palais , 
Ou  bien  résolvons-nous  de  n'en  sortir  jamais. 
Nos  Grecs  pour  un  moment  en  défendent  la  porte  i 
Tout  le  peuple  assemblé  nous  poursuit  à  main-forte. 
Aux  ordres  d'Andromaque  ici  tout  est  soumis  i 


A.CTB  ▼.  m 

Ils  la  traitent  en  reine,  et  nous  comme  ennemis. 
Andromaque  elle-même,  h  Pyrrlius  si  rebelle, 
Lui  rend  tous  les  devoirs  d'une  veuve  fidèle, 
G)mmande  qu'on  le  venge  ;  et  peut-être  qu'encor 
Elle  poursuit  sur  nous  la  vengeance  d'Hector. 
Allons,  n'attendons  pas  que  l'on  nous  environne; 
Nos  Grecs  nous  rejoindront;  et  tandis  qu'Hennione 
Tient  encore  le  peuple  autour  d'elle  arrêté, 
Voilà  notre  chemin ,  sortons  en  sûreté. 

ORBSTE. 

Non,  non,  c'est  Hermione,  amis,  que  je  veux  saivre: 
A  son  dernier  arrêt  je  ne  puis  plus  survivre. 
Partez  :  j'ai  fait  le  crime,  et  je  vais  l'expier. 

PTLADE. 

Hermione,  seigneur?  Il  l'a  faut  oublier. 
Quoi  !  toujours  l'instrument  et  l'objet  de  sa  rage. 
Cherchez-vous  chez  les  morts  quelque  nouvel  outrage? 
Et  parce  qu'elle  meurt  faut-il  que  vous  mouriez  T 

ORESTE. 

Elle  meurt!  Dieux!  qu'entends-je! 

PTLADE. 

Eh  quoi  !  vous  l'ignorial 
En  rentrant  dans  ces  lieux  nous  l'avons  rencontrée 
Qui  couroit  vers  le  temple,  inquiète,  égarée. 
Elle  a  trouvé  Pyrrhus  porté  par  des  soldats 
Que  son  sang  excitoit  à  venger  son  trépas. 
Sans  doute  à  cet  objet  sa  rage  s'est  émue. 
Mais  du  haut  de  la  porte  enfin  nous  l'avons  vue 
Un  poignard  à  la  main  sur  Pyrrhus  se  courber. 
Lever  les  yeux  au  ciel ,  se  frapper,  et  tomber. 

OUESTE. 

(Ir&ce  aux  dieux,  mon  maliieur  passe  mon  espérance! 

Oui,  je  te  loue,  ô  ciel,  de  ta  persévérance  ! 

Appliqué  sans  relâche  au  soin  de  me  punir. 

Au  comble  des  douleurs  tu  m'as  fait  parvenir; 

Ta  haine  a  pris  plaisir  à  former  ma  misère  ; 

J'étois  né  pour  servir  d'exemple  k  ta  colère. 

Pour  être  du  malheur  un  modèle  accompli. 

Eh  bien  !  je  meurs  content ,  et  mon  sort  est  rempli. 

Où  sont  ces  deux  amants?  Pour  couronner  ma  joie. 

Dans  leur  sang,  dans  le  mien,  il  faut  que  je  me  noie; 

L'un  et  l'autre  en  mourant  je  les  veux  r^j^rder  i 


178  ANDROWTAQTIB. 

Réunissons  trois  cœurs  qui  n'ont  pu  s'accorder... 
Mais  quelle  épaisse  nuit  tout  h  coup  m'enTironnef 
De  quel  côté  sortir?  D'où  rient  que  je  frissonne? 
Quelle  horreur  me  saisit!  Gr&ce  au  ciel,  J'entrevoi... 
Dieox!  quels  ruisseaux  de  sang  coulent  autour  de  inoil 

rVLADE. 

ihl  seignearl 

ORESTB. 

Quoi  !  Pyrrhus ,  je  te  rencontre  eucorel 
TrooTcrai-Je  partout  un  rival  que  j'abliorre? 
Percé  de  tant  de  coups ,  comment  t'es-tu  sauvét 
Tiens,  tiens,  voilà  le  coup  que  je  t'ai  réservé. 
Mais  que  vois-je  !  A  mes  yeux  Hermione  l'embrasse  I 
Elle  rient  l'arracher  an  coup  qui  le  menace  ! 
Pieux  !  quels  affreux  regards  elle  jette  sur  moi  ! 
Quels  démons,  quels  serpents  tralne-t-elle  après  soi 
Eh  bien  I  filles  d'enfer,  vos  mains  sont-elles  prêtes? 
Pour  qui  sont  ces  serpents  qui  sifiQeot  sur  vos  tétesl 
A  qui  destinez-vous  l'appareil  qui  vous  suit? 
Venez-vous  m'enlever  dans  l'étemelle  nuit? 
Venez,  à  vos  fureurs  Oreste  s'abandonne. 
Mais  non,  retirez-vous,  laissez  faire  Hermione  i 
L'ingrate  mieux  que  vous  saura  me  déchirer; 
Et  je  lui  porte  enfin  mon  cœur  à  dévorer. 

PYLADE. 

Il  perd  la  sentiment.  Amis,  le  temps  nous  presses 
Ménageons  les  moments  que  ce  transport  nous  laisse* 
Sauvons-le.  Nos  efforts  deviendroient  impuissauts 
S'il  reprenoit  ici  sa  rage  avec  ses  sens. 


wtm  d'amdbouaqos. 


LES    PLAIDEURS 


COMEDIE 


1668 


PREFACE 


Quand  Je  lus  les  Guêpes  d'Aristophane ,  je  ne  songeoti 
guère  que  j'en  dusse  faire  les  Plaideurs.  J'avoue  qu'elles  * 
me  divertirent  beaucoup,  et  j'y  trouvai  quantité  de  plai- 
santeries qui  me  tentèrent  d'en  faire  part  au  public;  mais 
c'étoit  en  les  mettant  dans  la  bouche  des  Italiens,  à  qui  je 
les  avois  destinées,  comme  une  chose  qui  leur  appartenoit 
de  plein  droit.  Le  juge  qui  saute  par  les  fenêtres,  le  chien 
criminel,  et  les  larmes  de  sa  famille,  me  sembloient  autant 
d'Incidents  dignes  de  la  gravité  de  Scaramouche  *.  Le  départ 
de  cet  acteur  interrompit  mon  dessein,  et  fit  naître  l'envie  '  r  ■ 
à  quelques-uns  de  mes  amis  de  voir  sur  notre  tbéÂtre  un  ft 
échantillon  d'Aristophane.  Je  ne  me  rendis  pas  à  la  pre- 
mière proposition  qu'ils  m'en  firent  :  je  leur  dis  que,  quel- 
que esprit  que  je  trouvasse  dans  cet  auteur,  mon  inclination 
ne  me  porteroit  pas  à  le  prendre  pour  modèle  si  j'avois  à 
faire  une  comédie;  et  que  j'aimerois  beaucoup  mieux  imiter 
la  régularité  de  Ménandre  et  de  Térence,  que  la  liberté  de 
Plante  et  d'Aristophane.  On  me  répondit  que  ce  n'étoit  pas 
une  comédie  qu'on  me  demandoit,  et  qu'on  vouloit  seule- 
ment voir  si  les  bons  mots  d'Aristophane  auroient  quelque 

1.  Il  s'agit  probablement  du  fameux  Tiberio  Fiunlli,  créateur  do 
personnage  de  Scaramouche ,  et  qui  le  joua  «ui  l'ancien  théâtre  ita- 
lien ,  i  Paris ,  jusqu'à  l'ige  le  pUc  «vancA. 


\\^ 


\ 


183  PREFACE. 

grâce  dans  notre  langue.  Ainsi ,  moitié  en  m'encourageant, 
moitié  en  mettant  eux-mêmes  la  main  à  l'œuvre,  mes  amis 
me  firent  commencer  une  pièce  qui  ne  tarda  guère  à  être 
achevée. 
Cependant  la  plupart  du  monde  ne  se  soucie  point  de 
1  l'intention  ni  de  la  diligence  des  auteurs.  On  examina  d'a- 
i  bord  mon  amusement  comme  on  auroit  fait  une  tragédie. 
Ceux  mêmes  qui  s'y  étoient  le  plus  diverti»  eurent  peur  de 
n'avoir  pas  ri  dans  les  règles,  et  trouvèrent  mauvais  que  je 
n'eusse  pas  songé  plus  sérieusement  à  les  faire  rire.  Quel- 
ques autres  s'imaginèrent  qu'il  étoit  bienséant  à  eux  de  s'y 
,  ennuyer,  et  que  les  matières  de  palais  ne  pouvoient  pas 
,  ^    >^      j  être  un  sujet  de  divertissement  pour  les  gens  de  cour.  La 
■^    V        /  pièce  fut  bientôt  après  jouée  à  Versailles.  On  ne  fit  point 
V  I    de  scrupule  de  s'y  réjouir  ;  et  ceux  qui  avo'ent  cru  se  désho- 

/norer  de  rire  à  Paris  furent  peut-être  obligés  de  «ire  à 
C^rsailles  pour  se  faire  honneur. 

Ils  auroient  tort,  à  la  vérité,  s'ils  me  reprochoient  d'avoir 
fatigué  leurs  oreilles  de  trop  de  chicane.  C'est  une  langue 
qui  m'est  plus  étrangère  qu'à  personne;  et  je  n'ai  employé 
que  quelques  mots  barbares  que  je  puis  avoir  appris  dans 
le  cours  d'un  procès  que  ni  mes  juges  ni  moi  n'avons  jamais 
bien  entendu. 

Si  j'appréhende  quelque  chose,  c'est  que  des  personne» 
un  peu  sérieuses  ne  traitent  de  badineries  le  procès  dû 
chien  et  les  extravagances  du  juge.  Mais  enfin  je  traduis 
Aristophane,  et  l'on  doit  se  souvenir  qu'il  avoit  alTalre  à 
des  spectateurs  assez  difficiles.  Les  Athéniens  savoient  ap- 
oaremment  ce  que  c'étoit  que  le  sel  attique;  et  ils  étoient 
bien  sûrs,  quand  ils  avoient  ri  d'une  chose,  qu'ils  n'uvoient 
pas  ri  d'une  sottise. 

Pour  moi,  je  trouve  qu'Aristophane  a  eu  raison  de  pousse»- 
les  choses  au  delà  du  vraisemblable.  Les  juges  de  l'Aréo- 
page n'auroient  pas  peut-être  trouvé  bon  qu'il  eût  marqué 
au  naturel  leur  avidité  de  gagner,  les  bons  tours  de  leurs 
v^        secrétaires,  et  les  forfanteries  de  leurs  avocats.  Il  étoit  à 


PRBPACB.  183 

propos  d'outrer  un  peu  les  personnages  pour  les  empêcher 
de  se  reconnoltre.  Le  public  ne  laissoit  pas  de  discerner  le 
vrai  au  travers  du  ridicule  ;  et  je  m'assure  qu'il  vaut  mieux 
ivoir  occupé  l'impertinente  éloquence  de  deux  orateurs  au- 
tour d'un  chien  accusé,  que  si  l'on  avoit  mis  sur  la  sellette 
un  véritable  criminel,  et  qu'on  eût  intéressé  les  spectateurs 
à  la  vie  d'un  homme. 

Quoi  qu'il  en  soit.  Je  puis  dire  que  notre  siècle  n'a  pas 
été  de  plus  mauvaise  humeur  que  le  sien;  et  que  si  le  but 
do  ma  comédie  étoit  de  faire  rire,  jamais  comédie  n'a  mieux 
attrapé  son  but.  Ce  n'est  pas  que  j'attende  un  grand  hon- 
neur d'avoir  assez  longtemps  réjoui  le  monde;  mais  je  me 
sais  quelque  gré  de  l'avoir  fait  sans  qu'il  m'en  ait  coûté  une 
seule  de  ces  sales  équivoques  et  de  ces  malhonnêtes  plai- 
santeries qui  coûtent  maintenant  si  peu  à  la  plupart  de  nos 
écrivains,  et  qui  loni  retomber  le  théâtre  dans  la  turpitude 
d'où  quelques  auteurs  plus  modestes  l'aToiect  tiré. 


1 


PERSONNAGES 


DANDIN,  jugs. 
LÉANDKB,  fils  de  OaDdia. 
CHICANBAU,  bourgeois. 
ISABBLLB,  fille  de  Chicaneaa. 
LA  COMTBSSB. 
PBTIT-JBAN,  portier. 
L'INTIMÉ,  secrétaire. 
LB   SOUPFLBUR. 


La  icène  est  dans  une  viUe  i»  Sasst-  NorwtamjUê. 


LES  PLAIDEURS 

COMÉDIE 


ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

PETIT-JEAN,  traînant  un  groi  sac  de  procès. 

Ha  foi  !  sur  l'avenir  bien  fou  qui  se  fiera  : 
Tel  qui  rit  vendredi,  dimanche  pleurera. 
Dn  juge,  l'an  passé,  me  prit  à  son  service; 
n  m'avoit  fait  venir  d'Amiens  pour  être  suisse. 
Tous  ces  Normands  vouloient  se  divertir  de  nous  : 
On  apprend  à  hurler,  dit  l'autre ,  avec  les  loups. 
Tout  Picard  que  j'étois,  j'étois  un  bon  apôtre, 
Et  je  faisois  claquer  mon  fouet  tout  comme  un  autre. 
Tous  les  plus  gros  monsieurs  me  parloient  chapeau  bas  ; 
Monsieur  de  Petit-Jean,  ah!  gros  comme  le  bras! 
Mais  sans  argent  l'honneur  n'est  qu'une  maladie.   | 
Ma  foi  !  j'étois  un  franc  portier  de  comédie  : 
On  avoit  beau  heurter  et  m'ûter  son  chapeau. 
On  n'entroit  pas  chez  nous  sans  graisser  le  marteau. 
Point  d'argent,  point  de  suisse,  et  ma  porte  étoit  close, 
11  est  vrai  qu'à  Monsieur  j'en  rendois  quelque  chose  : 
Nous  comptions  quelquefois.  On  me  donnoit  le  soin 
De  fournir  la  maison  de  chandelle  et  de  foin  ; 
Mais  Je  n'y  perdois  rien.  Enfin ,  TaiHe  que  vaille,    I, 
J'aurais  sur  le  marché  fort  bien  fourni  la  paille. 
C'est  dommage  :  il  avoit  le  cœur  trop  au  métier; 
Tous  les  jours  le  premier  aux  plaids,  et  le  dernier' , 

1.  Plaids  est  un  vieux  mot  dont  on  a  tiit  plaider,  et  qui  signifl 
aujourd'hui  plaidoirie,  audience,  (Louis  Racimb.) 


186  LES    PLAIDEURS. 

Et  bien  souvent  tout  seul,  si  l'on  l'eût  voulu  croire. 
Il  s'y  serait  couché  sans  manger  et  sans  boire. 
Je  lui  disois  parfois  :  «  Monsieur  Perrin-Dandin, 
«  Tout  franc,  vous  vous  levez  tous  les  Jours  trop  matlo« 
1  ■  Qui  veut  voyager  loin  ménage  sa  monture; 
«  Buvez,  mangez,  dormez,  et  faisons  feu  qui  dure.  • 
Il  n'en  a  tenu  compte.  Il  a  si  bien  veillé 
Et  si  bien  fait,  qu'on  dit  que  son  timbre  est  brouillé. 
Il  nous  veut  tous  Juger  les  uns  après  les  autres. 
Il  marmotte  toujours  certaines  patenôtres 
Où  Je  ne  comprends  rien.  Il  veut,  bon  gré,  mal  gré, 
Ne  se  coucher  qu'en  robe  et  qu'en  bonnet  carré. 
Il  fit  couper  la  tête  à  son  coq,  de  colère. 
Pour  l'avoir  éveillé  plus  tard  qu'à  l'ordinaire; 
Il  disait  qu'un  plaideur  dont  l'afTaire  alloit  mal 
A. voit  graissé  la  patte  à  ce  pauvre  animal. 
Depuis  ce  bel  arrêt,  le  pauvre  homme  a  beau  faire, 
3on  fils  ne  souffre  plus  qu'on  lui  parle  d'affaire. 
Il  nous  le  fait  garder  jour  et  nuit,  et  de  près  : 
Autrement ,  serviteur,  et  mon  homme  est  aux  plaids. 
Pour  s'échapper  de  nous ,  Dieu  sait  s'il  est  alègre. 
Pour  moi,  je  ne  dors  plus  :  aussi  Je  deviens  maigre. 
C'est  pitié.  Je  m'étends,  et  ne  fais  que  bâiller. 
Mais,  veille  qui  voudra,  voici  mon  oreiller. 
Ma  foi,  pour  cette  nuit  il  faut  que  je  m'en  donne! 
Pour  dormir  dans  la  rue  on  n'offense  personne. 
Dormons. 

(Il  se  conehe  pu  terre.) 

SCÈNE  IL 

L'INTIMÉ,   PETIT-JEAN. 

L'iNTIUi!. 

Eh*.  Petit-Jean!  Petit-Jean! 

PBTIT-JBAN. 

L'Intimé  I 
(A  part.) 
Il  a  déjà  bien  peur  de  me  voir  enrhumé. 

l'intimé. 
Que  diable!  si  matin  que  fais-tu  dans  la  rue^ 

PETIT-JEAN. 

Est-ce  qu'il  faut  toujours  faire  le  pied  de  grue* 


aCTB   PBEMIB&  187 

Garder  toujours  un  homme ,  et  l'entendre  crier  T 
Quelle  gueule!  Pour  moi,  je  crois  qu'il  est  sordar. 
l'intimé. 

Oh! 

PETIT-JEAN. 

Je  lui  disois  donc,  en  me  grattant  la  tête. 
Que  je  voulois  dormir.  «  Présente  ta  requête 
«  Comme  tu  veux  dormir,  »  m'a-t-il  dit  gravement. 
Je  dors  en  te  contant  la  chose  seulement. 
Bonsoir. 

l'intimé. 
Comment!  bonsoir?  Que  le  diable  m'emporte 
Si...  Mais  J'entends  du  bruit  au-dessus  de  la  porte. 

SCÈNE  III. 

DANDIN,    L'INTIMÉ,   PETIT-JEAN. 

DANDin,  i  la  fenêtre. 
Petit-Jean!  L'Intimé! 

l'intimé,  i  Petit-Jeaa. 
Paix. 

DANDIN. 

Je  suis  seul  id. 
Voilà  mes  guichetiers  en  défaut.  Dieu  merci. 
Si  je  leur  donne  temps,  ils  pourront  comparoltre. 
Çk,  pour  nous  élargir,  sautons  par  la  fenêtre. 
Hors  de  cour  I 

l'intimé. 
Comme  il  saute  ! 

PBTIT-JEAN. 

Oh  !  monsieur  I  je  vous  tien. 

DANDIN. 

Au  voleur  I  au  voleur  ! 

PETIT-JEAN. 

Oh  !  nous  vous  tenons  bien. 
l'intimé. 
Vous  avei  beau  crier. 

DANDIN. 

Haia-fortel  l'on  me  tue! 


18S  LBS   PLAIDEURS. 

SCÈNE  IV. 

LâANDRE.  DANDIN,  L'INTIMÉ,  PETIT-JEAN. 

LÉANDRE. 

Vite  un  flambeau  !  J'entends  mon  père  dans  la  rue. 
Mon  père,  si  matin  qui  vous  fait  déloger? 
Où  courez-vous  la  nuit? 

DANDIN. 

Je  veux  aller  Juger. 

LÉANDRE. 

Et  qui  Juger?  Tout  dort. 

PETIT-JEAN. 

Ma  foi,  Je  ne  dors  gucres. 

LÉANDRE. 

Que  de  sacs  !  il  en  a  Jusques  aux  jarretières. 

DANDIN. 

Je  ne  veux  de  trois  mois  rentrer  dans  la  maison, 
De  sacs  et  de  procès  j'ai  fait  provision. 

LÉANDRB. 

Et  qui  vous  nourrira? 

DANDIN. 

Le  buvetier,  je  pense. 

LÉANDRE. 

Mais  où  dormirez-vous ,  mon  père? 

DANDIN. 

A  l'audience. 

LÉANDRE. 

Non ,  mon  père ,  il  vaut  mieux  que  vous  ne  sortiez  pjis. 
Dormez  chez  vous  ;  chez  vous  faites  tous  vos  repas. 
Souffrez  que  la  raison  enfin  vous  persuade; 
Et  pour  votre  santé... 

DANDIN. 

Je  veux  être  malade. 

LÉANDRE. 

Vous  ne  Têtes  que  trop.  Donnez-vous  du  repos  j 
Vous  n'avez  tantôt  plus  que  la  peau  sur  les  os. 

DANDIN. 

Du  repos?  Ah!  sur  toi  tu  veux  régler  ton  père? 
Crois-tu  qu'un  Juge  n'ait  qu'à  faire  bonne  chi're, 
Qu'à  battre  le  pavé  comme  un  tas  de  galants, 
Courir  le  bal  la  nuit,  et  le  Jour  les  brelans? 


ACTE    PREMIER.  1{« 

L'argent  ne  nous  vient  pas  si  vite  que  l'on  pense. 
/  Chacun  de  tes  rubans  me  coûte  une  sentence. 
Ma  robe  vous  fait  honte  :  un  fils  de  juge!  Ah!  fil 
Tu  fais  le  gentilhomme  :  eh!  Dandin,  mon  ami. 
Regarde  dans  ma  chambre  et  dans  ma  garde-robe 
Les  portraits  des  Dandins  :  tous  ont  porté  la  robef 
Et  c'est  le  bon  parti.  Compare  prix  pour  prix 
Les  étrennes  d'un  juge  à  celles  d'un  marquis  ; 
Attends  que  nous  soyons  à  la  fin  de  décembre. 
Qu'est-ce  qu'un  gentilhomme?  Un  pilier  d'antichambra 
Combien  en  as-tu  vu,  je  dis  des  plus  huppés, 
A  soufiQer  dans  leurs  doigts  dans  ma  cour  occupés, 
Le  manteau  sur  le  nez,  ou  la  main  dans  la  poche. 
Enfin ,  pour  se  chaufier,  venir  tourner  ma  broche  ! 
Voilà  comme  on  les  traite.  Eh  !  mon  pauvre  garçon. 
De  ta  défunte  mère  est-ce  là  la  leçon  î 
La  pauvre  Babonnette  !  Hélas!  lorsque  j'y  pense, 
Elle  ne  manquoit  pas  une  seule  audience  ! 
Jamais,  au  grand  jamais,  elle  ne  me  quitta. 
Et  Dieu  sait  bien  souvent  ce  qu'elle  en  rapporta;  ^ 

Elle  eût  du  buvetier  emporté  les  serviettes ,  - 

Plutôt  que  de  rentrer  au  logis  les  mains  nettes. 
Et  voilà  comnie  on  fait  les  bonnes  maisons.  Va, 
Tu  ne  seras  qu'un  sot. 

LÉANDRB. 

Vous  vous  morfondez  là. 
Mon  père.  Petit-Jean,  remenez  votre  maître. 
Couchez-le  dans  son  lit;  fermez  pisrte,  fenêtre; 
Qu'on  barricade  tout,  afin  qu'il  ait  plus  chaud. 

PETIT-JEAN. 

Faites  donc  mettre  au  moins  des  garde-fous  là-haat. 

DANDIN. 

Quoi  !  l'on  me  mènera  coucher  sans  autre  formel 
Obtenez  un  arrêt  comme  il  faut  que  je  dorme. 

LÉANDRE. 

Eh!  par  provision,  mon  père,  couchez- vous. 

DANDIN. 

JMrai;  mais  je  m'en  vais  vous  faire  enrager  tous  • 
Je  ne  dormirai  point. 

LÉANDHE. 

Eh  bien  !  à  la  bonne  heure/ 
Qu'on  ne  le  quitte  pas.  Toi,  l'Intimé,  demeure. 


190  LES   PLAIDEURS. 

SCÈNE  V. 

LÉANDRE,   L'INTIMÉ. 

LÉANDRE. 

e  reux  l'entretenir  an  moment  sans  témoin. 

L'iNTIHi. 

Quoi  I  vous  faut-il  garder? 

LBANDRB. 

J'en  aurois  bon  besoin. 
J'ai  ma  folie,  hélas!  anssi  bien  que  mon  père. 

l'intimé. 
Ohl  TOUS  voulez  juger? 

LÉANDRE,  montrant  le  logis  d'Isabelle. 
Laissons  là  le  mystère. 
Tu  connois  ce  logis? 

L'iNTIIié. 

Je  vous  entends  enfin  : 
Diantre  !  l'amour  vous  tient  au  cœur  de  bon  matin. 
Vous  me  voulez  parler  sans  doute  d'Isabelle. 
Je  vous  l'ai  dit  cent  fois  :  elle  est  sage,  elle  est  belle; 
Mais  TOUS  devez  songer  que  monsieur  Chicaneau 
De  son  bien  en  procès  consume  le  plus  beau. 
Qui  ne  plaide-t-il  point?  Je  crois  qu'à  l'audience 
Il  fera,  s'il  ne  meurt,  venir  toute  la  France. 
Tout  auprès  de  son  juge  il  s'est  venu  loger  : 
L'un  veut  plaider  toujours,  l'autre  toujours  juger, 
Et  c'est  un  grand  hasard  s'il  conclut  TOtre  affaire 
Sans  plaider  le  curé,  le  gendre  et  le  notaire. 

I  LÉANDRE. 

Je  le  sais  comme  toi  :  mais,  malgré  tout  cela. 
Je  meurs  pour  Isabelle. 

l'intihé. 

Eh  bien,  épousez-la. 
Vous  n'avez  qu'à  parler,  c'est  une  afEaire  prête. 

LÉANDRE. 

Eh!  cela  ne  va  pas  si  vite  que  ta  tête. 

Son  père  est  un  sauvage  à  qui  je  ferois  peur. 

A  moins  que  d'être  huissier,  sergent  ou  procureuTi 

On  ne  voit  point  sa  fille;  et  la  pauvre  Isabelle, 
>  Invisible  et  dolente,  est  en  prison  chez  elle. 
'  Elle  voit  dissiper  sa  jeunesse  en  regrets. 


ACTB    PRBMIBR.  '9» 

Mon  amour  en  fumée ,  et  son  bien  en  procès. 
Il  la  ruinera  si  l'on  le  laisse  faire. 
Ne  connoltrois-tu  pas  quelque  honnête  faussaire 
Qui  servit  ses  amis,  en  le  payant,  s'entend. 
Quelque  sergent  xélé? 

l'intimé. 
Bon  !  l'on  en  trouve  tant  I 

LÉ&NDRE. 

Mais  encore? 

l'intimé. 
Ah!  monsieur!  si  feu  mon  pauvre  père 
Étoit  encor  vivant,  c'étoit  bien  votre  affaire. 
Il  gagnoit  en  un  jour  plus  qu'un  autre  en  six  mois; 
Ses  rides  sur  son  front  gravoient  tous  ses  exploits  *. 
Il  vous  eût  arrêté  le  carrosse  d'un  prince  ; 
n  vous  l'eût  pris  lui-même  ;  et  si  dans  la  province 
Il  se  donnoit  en  tout  vingt  coups  de  nerf  de  boeuf, 
Mon  père  pour  sa  part  en  emboursoit  dix-neuf. 
Mais  de  quoi  s'agit-il?  Buls-Je  pas  fils  de  maître! 
Je  vous  servirai. 

LÉANDRE. 

Toi? 

l'intimé. 
Mieux  qu'un  sergent  paut-étre. 

LÉANDRE. 

Tu  porteruis  au  père  un  faux  exploit  I 
l'intimé. 

Hon!  hoQl 

LÉANDRE. 

To  rendrois  à  la  fille  un  billet? 

l'intimé. 

Pourquoi  non? 
Je  suis  des  deux  métiers. 

LÉANDRE. 

Viens ,  je  l'entends  qui  crie. 
Allons  à  ce  dessein  rêver  ailleurs. 

1.  Tout  le  monde  sait  que  ce  vers  est  ane  parodie  (fan  reri  di 
Cid.  Oo  assure  que  Corneille  hit  trè»-mécontent  de  cette  plaisan- 
terie. 


192  LES   PLAIDEURS. 

SCÈNE  VI. 

CHICANEAU,   PETIT-JEAN. 

CHICANEAD,  allant  et  revenant. 
La  Brie, 
Qu'on  garde  la  maison ,  je  reviendrai  bientôt. 
Qu'on  ne  laisse  monter  aucune  âme  là-haut. 
Fais  porter  cette  lettre  à  la  poste  du  Maine. 
i  Prends-moi  dans  mon  clapier  trois  lapins  de  garenne, 
j  Et  chez  mon  procureur  porte-les  ce  matin. 
Si  son  clerc  vient  céans ,  fais-lui  goûter  mon  vin. 
Ah  !  donne-lui  ce  sac  qui  pend  à  ma  fenêtre. 
Est-ce  tout?  Il  viendra  me  demander  peut-être 
Un  grand  homme  sec,  là,  qui  me  sert  de  témoin. 
Et  qui  jure  pour  moi  lorsque  j'en  ai  besoin  : 
Qu'il  m'attende.  Je  crains  que  mon  juge  ne  sorte  : 
Quatre  heures  vont  sonner.  Mais  frappons  à  sa  porte. 

PETIT-JEAN,  entr'ouvraat  la  porte. 
Qui  va  là? 

CHICANEAD. 

Peut-on  voir  monsieur? 

PETIT-JEAN,  fermant  la  portb. 
Non. 
CHICANEAU,  frappant  i  la  porte. 

Pourroit-on 
Dira  un  mot  à  monsieur  son  secrétaire  ? 

PETIT-JEAN,  fermant  la  porte. 

Non. 
CHICANEAO,  frappant  à  la  porte. 
Et  monsieur  son  portier? 

PBTIT-JEAH. 

C'est  moi-même. 

CHICANEAO. 

De  grâce. 
Bavez  à  ma  santé,  monsieur. 

PETIT-JEAN,  prenant  l'argent. 

Grand  bien  vous  fasse! 
(Fermant  la  porte.) 
Mais  revenez  demain. 

CHICANEAD. 

Eh  I  rendez  donc  l'argent. 


ACTE    PREMIER.  191 

Le  monde  est  devenu ,  sans  mentir,  bien  méchant. 

J'ai  vu  que  les  procès  ne  donnoient  point  de  peine  : 

Six  écus  en  gagnoient  une  demi-douzaine. 

Mais  aujourd'hui,  je  crois  que  tout  mon  bien  entier 

Ne  me  suffiroit  pas  pour  gagner  un  portier. 

Mais  j'aperçois  venir  madame  la  comtesse 

De  Pimbesche.  Elle  vient  pour  affaire  qui  presse. 

SCÈNE  VII. 

LA  COMTESSE,  CHICANEAU. 

CHICANEAD. 

Madame,  on  n'entre  plus. 

LA    COMTESSE. 

Eh  bien!  l'ai-je  pas  dit? 
Sans  mentir,  mes  valets  me  font  perdre  l'esprit. 
Pour  les  faire  lever  c'est  en  vain  que  je  gronde  ; 
Il  faut  que  tous  les  jours  j'éveille  tout  mon  monde. 

CHICANEAU. 

D  faut  absolument  qu'il  se  fasse  celer. 

LA     COMTESSE. 

Pour  moi,  depuis  deux  jours  je  ne  lui  puis  parler. 

CHICANEAU. 

Ma  partie  est  puissante,  et  j'ai  lieu  de  tout  craindre. 

LA    COMTESSE. 

Après  ce  qu'on  m'a  fait ,  il  ne  faut  plus  se  plaindre. 

CHICANEAU. 

Si  pourtant  J'ai  bon  droit. 

LA    COMTESSE. 

Ah!  monsieur!  quel  arrêt I 

CHICANEAU. 

Je  m'en  rapporte  à  vous.  Écoutez,  s'il  vous  plaît. 

LA    COMTESSE. 

Il  faut  que  vous  sachiez ,  monsieur,  la  perfidie... 

CHICANEAU. 

Ce  n'est  rien  dans  le  fond. 

LA    COMTESSE. 

Monsieur,  que  je  vous  die.^ 

CHICANEAU. 

Void  le  fait.  Depuis  quinze  ou  vingt  ans  en  çà, 
Au  travers  d'un  mien  pré  certain  ânon  passa , 
S'y  vautra,  non  sans  faire  un  notable  dommage, 


194  LES    PLAIDEURS. 

Dont  je  formai  ma  plainte  au  juge  du  village. 
Je  fais  saisir  l'ànon.  Un  expert  est  nommé, 
A  deux  bottes  de  foin  le  dégât  estimé. 
Enfin,  au  bout  d'un  an,  sentence  par  laquelle 
Nous  sommes  renvoyés  hors  de  cour.  J'en  appellOi 
Pendant  qu'à  l'audience  on  poursuit  un  arrêt , 
Remarquez  bien  ceci,  madame,  s'il  vous  plaît. 
Notre  ami  Drolichon ,  qui  n'est  pas  une  bête , 
Obtient  pour  quelque  argent  un  arrêt  sur  requête; 
Et  je  gagne  ma  cause.  A  cela ,  que  fait-on  1 
Mon  chicaneur  s'oppose  à  l'exécution. 
Autre  incident  :  tandis  qu'au  procès  on  travaille. 
Ma  partie  en  mon  pré  laisse  aller  sa  volaille. 
Ordonné  qu'il  sera  fait  rapport  à  la  cour 
Du  foin  que  peut  manger  une  poule  en  un  jour  : 
Le  tout  joint  au  procès.  Enfin ,  et  toute  chose 
Demeurant  en  état,  on  appointe  la  cause. 
Le  cinquième  ou  sixième  avril  cinquante-six. 
J'écris  sur  nouveaux  frais.  Je  produis,  je  fournis 
De  dits,  de  contredits,  enquêtes,  compulsoires. 
Rapports  d'experts,  transports,  trois  interlocutoires, 
Griefs  et  faits  nouveaux ,  baux  et  procès-verbaux. 
J'obtiens  lettres  royaux,  et  je  m'inscris  en  faux. 
Quatorze  appointements,  trente  exploits,  six  instances 
Six  vingts  productions,  vingt  arrêts  de  défenses, 
Arrêt  enfin.  Je  perds  ma  cause  avec  dépens. 
Estimés  environ  cinq  à  six  raille  francs. 
Est-ce  là  faire  droit?  Est-ce  là  comme  on  juge? 
Après  quinze  ou  vingt  ans  !  Il  me  reste  un  refuge  : 
La  requête  civile  est  ouverte  pour  moi , 
Je  ne  suis  pas  rendu.  Mais  vous,  comme  je  voi, 
Vous  plaidez? 

LA   COMTESSB. 

Plût  à  Dieu  1 

CHICANEAD. 

J'y  brûlerai  me»  livres. 

LA  GUMXESSS. 

Je... 

CHICANEAU. 

Deux  bottes  de  foin  cinq  à  six  mille  livres  ! 

LA  COMTESSE. 

Monsieur,  t<yi8  mes  procès  alloieat  être  finisj 


ACTB    PREMIER.  l» 

11  ne  m'en  restoit  plus  que  quatre  ou  cinq  petits  : 
L'un  contre  mon  mari,  l'autre  contre  mon  père. 
Et  contre  mes  enfants.  Ah!  monsieur!  la  misère! 
le  ne  sais  quel  biais  ils  ont  imaginé , 
Ni  tout  ce  qu'ils  ont  fait  :  mais  on  leur  a  donné 
Un  arrêt  par  lequel ,  moi  vêtue  et  nourrie, 
On  me  défend,  monsieur,  de  plaider  de  ma  vie. 

CUICANBAC. 

De  plaider? 

LA  COMTESSE. 

De  plaider. 

GHICANEAV. 

Certes,  le  trait  est  noir. 
J'en  suis  surpris. 

LA    COMTJÎSSF.. 

Monsieur,  j'en  suis  au  désespoir. 

CHICANBAU. 

Comment!  lier  les  mains  aux  gens  de  votre  sorte  1 
Mais  cette  pension,  madame,  est-elle  forte? 

LA    COMTESSE. 

Je  n'en  vivrois,  monsieur,  que  trop  honnêtement. 
Mais  vivre  sans  plaider,  est-ce  contentement? 

CUICANEAU. 

Des  chicaneurs  viendront  nous  manger  jusqu'à  l'âme. 
Et  nous  ne  dirons  mot!  Mais,  s'il  vous  plaît,  madame, 
Depuis  qjuand  plaidez-vous? 

LA   COMTESSE. 

11  ne  m'en  souvient  pas; 
Depuis  trente  ans,  au  plus. 

CHICAnEAV. 

Ce  n'est  pas  trop. 

LA  COMTESSE. 

Hélas  l 

CHICANBAC. 

Et  quel  âge  avez-vous?  Vous  avez  bon  visage. 

LA  COMTESSE. 

Hé!  quelque  soixante  ans. 

CHICANEAD. 

Comment  !  c'est  le  bel  âge 
Pour  plaider. 

LA   COMTESSE. 

Laissez  faire,  ils  ne  sont  pas  au  bout 


IM  LES   PLAIDEURS. 

J'y  vendrai  ma  chemise;  et  je  veux  rien  ou  tout. 

CHICANEAU. 

Madame,  écoutez-moi.  Voici  ce  qu'il  faut  faire. 

LA   COMTESSE. 

Oui,  monsieur,  je  vous  crois  comme  mon  propre  père, 

CHICANEAD. 

J'iroiB  trouver  mon  juge... 

LA  COMTESSE. 

Oh  !  oui ,  monsieur,  j'irai. 

CHICANEAU. 

Me  jeter  à  ses  pieds... 

LA  COMTESSE. 

Oui ,  je  m'y  jetterai  ; 
Je  l'ai  bien  résolu. 

CHICANEAU. 

Mais  daignez  donc  m'entendre. 

LA   COMTESSE. 

Gai,  vous  prenez  la  chose  ainsi  qu'il  la  faut  prendre. 

CHICANEAU. 

Âvez-vous  dit,  madame? 

LA  COMTESSE. 

Oui. 

CHICANEAU. 

J'irois  sans  façon 
Trouver  mon  juge. 

LA  COMTESSE. 

Hélas!  que  ce  monsieur  est  bon! 

CHICANEAD. 

SI  VOUS  parlez  toujours ,  il  faut  que  je  me  taise. 

LA   COMTESSE. 

Ahl  que  vous  m'obligez!  je  ne  me  sens  pas  d'aise. 

CHICANEAD. 

J'irois  trouver  mon  juge,  et  lui  dirois... 

LA   COMTESSE. 


CHICANEAD. 


Oui. 

Voil 


St  lui  diroit  :  Monsieur... 

LA  COMTESSE. 

Oui,  monsieur. 

CHICANEAD. 

Liez-nioi.M 


ACTE    PREMIER.  igr| 

LA  COMTESSE. 

HoDsicnr,  Je  ne  veux  point  être  liée. 

CIIICANBAD. 

A  l'autre  J 

LA   COMTESSE. 

ie  ne  la  serai  point 

CHICANEAU. 

Quelle  humeur  est  la  vôtre? 

LA  COMTESSE. 

Non. 

CHICANEAU. 

Vous  ne  sSvez  pas,  madame,  où  je  viendrai. 

LA   COMTESSE. 

Je  plaiderai,  monsieur,  ou  bien  je  ne  pourrai. 

CHICANEAU. 

Mais... 

LA   COMTESSE. 

Mais  je  ne  veux  point,  monsieur,  que  l'on  me  lie.. 

CHICANEAU. 

Enfin ,  quand  une  femme  en  tête  a  sa  folie... 

LA  COMTESSE. 

Fou  vous-même. 

CHICANEAU. 

Madame! 

LA  COMTESSE. 

Et  pourquoi  me  lier? 

CHICANEAU. 

Madame... 

LA  COMTESSE. 

Voyez-vous  !  il  se  rend  familier. 

CHICANEAU. 

Hais,  madame... 

LA  COMTESSE. 

Un  crasseux,  qui  n'a  que  sa  chicane. 
Veut  donner  de.s  avis  ! 

PHICANEAU. 

Madame  ! 

LA   COMTESSE. 

Avec  son  &ne  1 

CHICANEAU. 

Vous  me  poussez. 


198  l-liS    PLAIDEURS. 

LA  COMTESSE. 

Bonhomme ,  allez  garder  vos  foins. 

CHICANEAU. 

Vous  m'excédez. 

'    LA  COMTESSE. 

Le  sot! 

CHICANEAU. 

Que  n'ai-je  des  témoins! 

SCÈNE  VIII. 

PETIT-JEAN,  LA  COMTESSE,  CHICANEAt 

PETIT-JEAN. 

Voyez  le  beau  sabbat  qu'ils  font  à  notre  porte. 
Messieurs,  allez  plus  loin  tempêter  de  la  sorte. 

CHICANEAD. 

Monsieur,  soyez  témoin... 

LA  COMTESSE. 

Que  monsieur  est  un  sot 

CHICANEAU. 

Monsieur,  vous  l'entendez,  retenez  bien  ce  mot. 

PETIT-JEAN,  à  la  comtesse. 
Ah  !  vous  ne  deviez  pas  lâcher  cette  parole. 

LA  COMTESSE. 

Vraiment,  c'est  bien  à  lui  de  me  traiter  de  folle I 

PETIT-JEAN. 

(A  Ghicaneau.) 
Folle  !  Vous  avez  tort.  Pourquoi  l'injurierT 

CHICANEAU. 

On  la  conseille. 

PETIT-JEAN. 

Oh! 

LA   COMTESSE. 

Oui,  de  me  faire  lier. 

PETIT-JEAN. 

Dh  !  monsieur  1 

CHICANEAU. 

Jusqu'au  bout  que  ne  m'écoute-t-elleî 

PETIT-JEAN. 

Oh  !  madame  ! 

LA   COMTESSF. 

Qui  ?  moi ,  souffrir  qu'on  me  querelle? 


AWTE    II.  1» 

CHICANEAC. 

Une  crieusel 

PBTIT-JEAS. 

Hé!  paixl 

LA  COMTESSE. 

Un  chicaneur  I 

PETIT-JEAN. 

Uolà 

CHICANEAD. 

Qai  n'ose  plus  plaider  ! 

LA  COMTESSE. 

Que  t'importe  cela? 
Qu'est-ce  qui  t'en  revient,  faussaire  abominable, 
Brouillon,  voleur? 

CHICANEAt. 

Et  bon ,  et  bon ,  de  par  le  diable  ! 
Un  sergent!  un  sergent! 

LA  COMTESSE. 

Un  huissier!  un  huissierl 

PETIT-JEAN,    seul. 

Ma  foi,  juge  et  plaideurs,  il  faudroit  tout  lier. 

riK    DU    PRBUtBR    ACTB. 


ACTE   DEUXIEME 


SCÈNE  I. 

LÉANDRE,   L'INTIMÉ. 

l'intimé. 
Monsieur,  encore  un  coup,  je  ne  puis  prvs  tout  faire  i 
Puisque  je  fais  l'huissier,  faites  le  commissaire. 
En  robe  sur  mes  pas  il  ne  faut  que  venir. 
Vous  aurez  tout  moyen  de  vous  entretenir. 
Ciiangez  en  cheveux  noirs  votre  perruque  blonde. 
Ces  plaideurs  songent-ils  que  vous  soyez  au  monde? 
Hé  !  lorsqu'à  votre  père  ils  vont  faire  leur  cour, 
A  peine  seulement' aave^vous  s'il  est  jour. 


a»  LES    PLAIDEURS. 

Mais  n'admîrez-vous  pas  cette  bonne  comtesse 
Qu'avec  tant  de  bonheur  la  fortune  m'adresse; 
Qui,  dès  qu'elle  me  voit,  donnant  dans  le  panneaa, 
Me  charge  d'un  exploit  pour  monsieur  Chicancau , 
Et  le  fait  assigner  pour  certaine  parole. 
Disant  qu'il  la  voudroit  faire  passer  pour  folle. 
Je  dis  folle  à  lier,  et  pour  d'autres  excès 
Et  blasphèmes,  toujours  l'ornement  des  procès? 
Mais  vous  ne  dites  rien  de  tout  mon  équipage? 
Ai-je  bien  d'un  sergent  le  port  et  le  visage? 

LBANDRE. 

Ah  !  fort  bien  ! 

l'intihé. 
Je  ne  sais,  mais  Je  me  sens  enfin 
L'âme  et  le  dos  six  fois  plus  durs  que  ce  matin. 
Quoi  qu'il  en  soit,  voici  l'exploit  et  votre  lettre  t 
Isabelle  l'aura,  j'ose  vous  le  promettre. 
Mais,  pour  faire  signer  le  contrat  que  voici. 
Il  faut  que  sur  mes  pas  vous  vous  rendiez  ici. 
Vous  feindrez  d'informer  sur  toute  cette  affaire. 
Et  vous  ferez  l'amour  en  présence  du  père. 

LÉANDRE. 

Mais  ne  va  pas  donner  l'exploit  pour  le  billot. 

l'intimé. 
Le  père  aura  l'exploit,  la  fille  le  poulet 
Rentrez. 

(L'Inlimé  va  frapper  à  la  porte  d'Isabelle.) 

SCÈNE  IL 

ISABELLE,  L'INTIMÉ. 

ISABELLE. 

Qui  frappe? 

l'intihé. 

(A  part.) 
Ami.  C'est  la  voix  d'Isabelle. 

ISABELLE. 

Demandez-vous  quelqu'un ,  monsieur? 
l'intimé. 

Mademoiselle, 
C'est  un  petit  exploit  que  j'ose  vous  prier 
De  m'accorder  l'honneur  de  vous  signifier. 


ACTE    II.  a 

I9ABBLLK. 

Monsieur,  excusez-moi,  je  n'y  puis  rien  comprendre  •• 
Mon  père  va  venir,  qui  pourra  vous  entendre. 

L'iNTIUé. 

Il  D'est  donc  pas  ici,  mademoiselle T 

ISABELLE. 

Non. 
l'intima. 

L'exploit,  mademoiselle,  est  mis  sous  votre  nom. 

ISABELLE. 

Monsieur,  vous  me  prenez  pour  une  autre,  sans  doute  i 

Sans  avoir  de  procès,  je  sais  ce  qu'il  en  coûte; 

Et  si  l'on  n'aimoit  pas  à  plaider  plus  que  moi. 

Vos  pareils  pourroient  bien  chercher  un  autre  emploi. 

adieu. 

l'intimé. 
Mais  permettez... 

ISABELLE. 

Je  ne  veux  rien  permettre. 
l'intimé. 
Ce  n'est  pas  un  exploit 

ISABBL-LB. 

Chanson  1 
l'intimé. 

Cest  une  lettre. 

ISABELLE. 

Encor  moins. 

l'intimé. 

Mais  lisez. 

ISABELLE. 

Vous  ne  m'y  tenez  pas. 
l'intimé. 
Cest  de  monsieur... 

ISABELLE. 

Adieu. 

l'intimé. 

Léandre. 
If  abellb. 

Parlez  bas. 
C'est  de  monsieur...! 

l'intimé. 
Que  diable  l  oa  a  bien  de  la  pe\D« 


208  LES    PLAIDEURS. 

A  se  faire  écouter  :  je  suis  tout  hors  d'iialeine. 

ISABELLE. 

i\h\  l'Intimé,  pardonne  à  mes  sens  étonnés; 
Donne. 

l'intiué. 
Vous  me  deviez  fermer  la  porte  au  nez. 

ISABELLE. 

Et  qui  t'auroit  connu  déguisé  de  la  sorte? 
Mais  donne. 

L'  I  N  T  I  H  É. 

Aux  gens  de  bien  ouvre-t-on  votre  portet 

ISABELLE. 

fié  !  donne  donc. 

l'intimé. 
La  peste  ! 

ISABELLE. 

Oh  !  ne  donnez  donc  pas. 
Avec  votre  billet  retournez  sur  vos  pas. 

l'intimé. 
Tenez.  Une  autre  fois  ne  soyez  pas  si  prompte. 

SCÈNE  m. 

CHICANEAD,  ISABELLE,   L'INTIMÉ. 

CHICANEAU. 

Oui,  je  suis  donc  un  sot,  un  voleur,  à  son  compte? 
Un  sergent  s'est  chargé  de  la  remercier. 
Et  je  lui  vais  servir  un  plat  de  mon  métier. 
Je  serois  bien  fâché  que  ce  fût  à  refaire, 
Ni  qu'elle  m'envoyât  assigner  la  première. 
Mais  un  homme  ici  parle  à  ma  fille  !  Comment! 
Elle  lit  un  bïlléir  Ah!  c'est  de  quelque  amant. 
Approchons. 

ISABELLE. 

Tout  de  bon,  ton  maître  est-il  sincéreî 
Le  croirai-jeï 

l'intiué. 
11  ne  dort  non  plus  que  votre  père. 
(Apercevant  Chicaneaa.) 
Il  se  tourmente;  il  vous...  fera  voir  aujourd'hui 
Que  l'on  ne  gagne  rien  à  plaider  contre  lui. 


ACTB    IL 


-203 


ISABELLE,  apercevant  GbicsBean. 
C'est  mon  père! 

(A  l'Iptimé.) 
Vraiment,  vous  leur  pouvez  apprendre 
Que,  si  l'on  nous  poursuit,  nous  saurons  nous  défendre 

(Déchirant  le  billet.) 
Tenez ,  voilà  le  cas  qu'on  fait  de  votre  exploit. 

CHICANEAU. 

Comment  !  c'est  un  exploit  que  ma  fille  lisoit  ! 

Ah  !  tu  seras  un  jour  l'honneur  de  ta  famille  : 

Tu  défendras  ton  bien.  Viens,  mon  sang,  viens,  ma  flUe. 

Va,  je  t'achèterai  le  Praticien  français. 

Mais,  diantre!  il  ne  faut  pas  déchirer  les  exploits. 

ISABELLE,  à  l'Intimé. 
Au  moins,  dites-leur  bien  que  je  ne  les  crains  guère  : 
I)  me  feront  plaisir  :  je  les  mets  à  pis  faire. 

CHICANEAD. 

Uôl  ne  te  fâche  point. 

ISABELLE,  à  l'Intimé. 
Adieu,  monsieur. 

SCÈNE  IV. 

CHICANEAU,   L'INTIMÉ. 

l'intiué,  se  mettant  en  état  d'écrire. 
Or  çà. 
Verbalisons. 

CHICANEAU. 

Monsieur,  de  grâce,  excusez-la  : 
Elle  n'est  pas  instruite;  et  puis,  si  bon  vous  semble, 
En  voici  les  morceaux  que  je  vais  mettre  ensemble. 

l'intimé. 
Non. 

CHtCAIfBAI). 

Je  le  lirai  bien. 

l'intihiî. 

Je  ne  suis  pas  méchant  : 
J'en  ai  sur  moi  copie. 

CHICANEAD. 

Ah  !  le  trait  est  touchant. 
Mais  je  ne  sais  pourquoi,  plus  je  vous  envisage, 
Kt  moins  ie  me  remets,  monsieur,  votre  visac» 


804  LBS   PLAIDEURS 

Je  connois  force  huissiers. 

l'intimé. 

Informez-vous  de  mo.. 
Je  m'acquitte  assez  bien  de  mon  petit  emploi. 

GHICANBAO. 

Soit.  Pour  qui  venez-vous? 

l'intimé. 

Pour  une  brave  dame, 
Monsieur,  qui  vous  honore,  et  de  toute  son  àme 
Voudroit  que  vous  vinssiez,  à  ma  sommation. 
Lui  faire  un  petit  mot  de  réparation. 

CHICANEAU. 

De  réparation?  Je  n'ai  blessé  personne. 

l'intimé. 
Je  le  crois  :  vous  avez ,  monsieur,  l'âme  trop  bonne. 

CHICANEAU. 

Que  demandez-vous  donc? 

l'intimé. 

Elle  voudroit,  monsieur. 
Que  devant  des  témoins  vous  lui  fissiez  l'honneur 
De  l'avouer  pour  sage ,  et  point  extravagante. 

CHICANEAU. 

Parbleu ,  c'est  ma  comtesse  ! 

l'intimé. 

Elle  est  votre  servante. 

CHICANEAU. 


Je  suis  son  serviteur. 


Monsieur. 


l'intimé. 
Vous  êtes  obligeant. 


CHICANEAU. 

Oui ,  vous  pouvez  l'assurer  qu'un  sergent 
Lui  doit  porter  pour  moi  tout  ce  qu'elle  demande. 
Eh  quoi  doncl  les  battus,  ma  foi,  paieront  l'amende! 
Voyons  ce  qu'elle  chante.  Hon...  Sixième  janvier, 
Pour  avoir  faussement  dit  qu'il  fallait  lier, 
Étant  à  ce  porté  par  esprit  de  chicane, 
Haute  et  puissante  dame  Yolande  Cudasne, 
Comtesse  de  Pimbesche,  Orbesche,  et  cœtera, 
Il  soit  dit  que  sur  l'heure  il  se  transportera 
Au  logis  de  la  dame;  et  là,  d'une  voix  claire. 
Devant  qitalr»  témoins  assistés  d'un  notaire, 


ACTE   II.  «6 

(  Zeste  !  )  ledit  Hiérome  avotiera  hautement 
Qu'il  la  tient  pour  sensée  et  de  bon  jugement... 
Le  Bon.  C'est  donc  le  nom  de  votre  seigneurie  7 
l'intimé. 
(A  part.) 
Pour  vous  servir.  Il  faut  payer  d'effronterie. 

CHICANEAD. 

Le  Bon  I  Jamais  exploit  ne  fut  signé  Le  Bon. 
Monsieur  Le  Bon... 

l'intimé. 
Monsieur. 

CHICANBAD. 

Vous  êtes  un  fripon. 
l'intimé. 
Monsieur,  pardonnez-moi,  je  suis  fort  honnête  homme. 

CHICANBAD. 

Mais  fripon  le  plus  franc  qui  soit  de  Caen  à  Rome. 

l'intimé. 
Monsieur,  je  ne  suis  pas  pour  vous  désavouer  : 
Vous  aurez  la  bonté  de  me  le  bien  payer. 

CHICANBAD. 

Moi,  payer?  En  soufiQets. 

l'intimé. 
Vous  êtes  trop  honnête  t 
Vous  me  le  paierez  bien. 

CHICANBAD. 

Oh  !  tu  me  romps  la  tête. 
Tiens,  voilà  ton  paiement. 

l'intimé. 

Un  soufQet  !  Écrivons  : 
Lequel  Hiérome,  après  plusieurs  rébellions, 
Auroit  atteint,  frappé,  moi  sergent,  à  la  joue. 
Et  fait  tomber,  du  coup,  mon  chapeau  dans  la  bout. 

CHICANBAD,  lui  donnant  un  coup  de  pied. 
Ajoute  cela. 

l'intimé. 
Bor.  :  c'est  de  l'argent  comptant; 
J'en  avois  bien  besoin.  Et,  de  ce  non  content, 
Auroit  avec  le  pied  réitéré.  Courage! 
Outre  plus,  le  tiisdit  seroit  venu,  de  rage, 
Pour  lacérer  ledit  présent  procès-verbal. 
allons ,  mon  cher  monsieur^  cela  ne  va  pas  mal. 


Î06  LES    PLAIDEURS. 

Ne  TOUS  relâchez  point. 

CHtCANBAD. 

Coquin! 
l'intimé. 

Ne  vous  déplaise , 
Quelques  coups  de  bâton,  et  }e  suis  à  mon  aise. 

CHICANEAU  tenant  un  bâton. 
Oui-da  :  je  verrai  bien  s'il  est  sergent. 

l'intimé,  en  posture  d'écrire. 

Tôt  donc, 
Frappez  :  j'ai  quatre  enfants  à  nourrir. 

CHICANEAt). 

Ah!  pardon, 
IWonsieur,  pour  un  sergent  je  ne  pouvois  vous  prendre} 
Mais  le  plus  habile  homme  enfin  peut  se  méprendre. 
Je  saurai  réparer  ce  soupçon  outrageant. 
Oui ,  vous  êtes  sergent,  monsieur,  et  très-sergent. 
Touchez  là  :  vos  pareils  sont  gens  que  je  révère; 
Et  j'ai  toujours  été  nourri  par  feu  mon  père 
Dans  la  crainte  de  Dieu ,  monsieur,  et  des  sergents. 

l'intimé. 
Non,  à  si  bon  marché  Ton  ne  bat  point  les  gens. 

CHICANEAU. 

Monsieur,  point  de  procès. 

l'intimé. 

Serviteur.  Contumace, 
Bâton  levé,  soufflet,  coup  de  pied.  Ah! 

CHICANEAU. 

De  grâce. 
Rendez-les-moi  plutôt. 

l'intimé. 

Suffit  qu'ils  soient  reçus. 
Je  ne  les  voadrois  pas  donner  pour  mille  écus. 

SCÈNE   V. 

LÉ  ANDRE,  en  robe  de  commissaire:  CHICANEAU, 
L'INTIMÉ. 

l'intimé. 
Voici  fort  à  propos  monsieur  le  commissaire 
Monsieur,  votre  présence  est  ici  nécessaire. 
Tel  que  vous  me  voyez ,  monsieur  ici  présent 


ACTB  IL  an 

M'a  d'uD  fort  grand  soufiQet  fait  un  petit  présent, 

LÉANDKK: 

A  VOUS,  monsieur? 

l'intima. 
A  moi ,  parlant  à  ma  personne. 
Item,  un  coup  de  pied;  plus,  les  noms  qu'il  me  donne. 

LÉANDRE. 

Avez-Tous  des  témoins? 

L'iHTiai. 

Monsieur,  tâtez  plutôt  t 
Le  soufQet  sur  ma  joue  est  encore  tout  chaud. 

LÉANDRE. 

Pris  en  flagrant  délit,  affaire  criminelle. 

CHICANEAO. 

Foin  de  moi  I 

L'iNTIHé. 

Plus,  sa  fille,  au  moins  soi-disant  telle, 
A  mis  un  mien  papier  en  morceaux ,  protestant 
Qu'on  lui  feroit  plaisir,  et  que  d'un  œil  content 
Elle  nous  déSoit. 

LÉARDRB,  à  riatimé. 
Faites  venir  la  fille. 
L'esprit  de  contumace  est  dans  cette  famille. 

CHICANEAD,   i  part. 

Il  faut  absolument  qu'on  m'ait  ensorcelé  : 
Si  j'en  connois  pas  un,  je  veux  être  étranglé. 

LÉANDRE. 

Comment!  battre  un  huissier!  Mais  voici  la  rebelle. 

SCÈNE  VI. 

LÉANDRE,  ISABELLE,  CHICANEAU,  L'INTIMÉ. 

l'intimé,  i  Isabelle. 
Vous  le  recounoissez? 

LÉANDRE. 

Eh  bien,  mademoiselle. 
C'est  donc  vous  qui  tantôt  braviez  notre  officier. 
Et  qui  si  hautement  osiez  nous  défier? 
Votre  nom? 

ISABELLO. 

Isabelle. 


L 


206  LES    PLAIDEURS. 

LÉANDRE. 

Écrivez.  Et  votre  âget 

ISABELLE. 

Dix-huit  ans. 

CHICANEAD. 

Elle  en  a  quelque  peu  davantage; 
Mais  n'importe. 

LéANDRE. 

Êtes-vous  en  pouvoir  de  mari  î 

ISABELLE. 

Non,  monsieur. 

LÉANDBE. 

Vous  riez?  Écrivez  qu'elle  a  ri  ». 

CHICANEAD. 

Monsieur,  ne  parlons  point  de  maris  à  des  filles? 
Voyez-vous,  ce  sont  là  des  secrets  de  familles. 

LÉANDRE. 

Mettez  qu'il  interrompt. 

CHICANEAU. 

Eh  !  Je  n'y  pensois  pas. 
Prends  bien  garde,  ma  fille,  à  ce  que  tu  diras. 

LÉANDRE. 

Là,  ne  vous  troublez  point.  Répondez  à  votre  aise. 
On  ne  veut  pas  rien  faire  ici  qui  vous  déplaise. 
N'avez-vous  pas  reçu  de  l'huissier  que  voilà 
Certain  papier  tantôt? 

ISABELLE. 

Oui,  monsieur, 

CHICANEAC. 

Bon  cela. 

LÉANDRE. 

Avez-vous  déclliré  ce  papier  sans  le  lire! 

ISABELLE. 

Monsieur,  je  l'ai  lu. 

CHICANEAD. 

Bon. 

LÉANDRE,  à  rintimj. 

Continuez  d'écrire. 

1.  L'autenr  nous  offre  ici  le  modèle  d'un  interrogatoire  naïf  «t 
comique.  La  scène  est  neuve,  pleine  de  goût  et  de  grâces,  et  da 
meilleur  genre  de  olaisanterie.  (Oboffbot.) 


ACTE   II.  SO* 

(A  Isabelle.) 
Et  pourquoi  l'avez-voQS  déchiré? 

ISABELLE. 

J'avois  peur 
Que  mon  père  ne  prit  l'affaire  trop  à  cœur. 
Et  qu'il  ne  s'échauffât  le  sang  à  sa  lecture. 

CHICANEAC. 

Et  tu  fuis  les  procès?  C'est  méchanceté  pure. 

LéANDRE. 

Vous  ne  l'avez  donc  pas  déchiré  par  dépit , 

Ou  par  mépris  de  ceux  qui  vous  l'avoient  écritt 

ISABELLE. 

Monsieur,  Je  n'ai  pour  eux  ni  mépris  ni  colère. 

LÉANDRE,  à  riatimé. 
Écrives. 

CHICANEAD. 

Je  vous  dis  qu'elle  tient  de  son  père; 
Elle  répond  fort  bien. 

LÉANDRE. 

Vous  montrez  cependant 
Pour  tous  les  gens  de  robe  un  mépris  évident. 

ISABELLE. 

Une  robe  toujours  m'avoit  choqué  la  vue; 
Mais  cette  aversion  à  présent  diminue. 

CHICANEAD. 

La  pauvre  enfant!  Va,  va,  je  te  marierai  bien 
Dès  que  je  le  pourrai,  s'il  ne  m'en  coûte  rien. 

LÉANDRE. 

A  la  justice  donc  vous  voulez  satisfaire? 

ISABELLE. 

Monsieur,  Je  ferai  tout  pour  ne  vous  pas  déplaire 

l'intiué. 
Monsieur,  faites  signer. 

LÉANDRE. 

Dans  les  occasions 
Soutiendrez-vous  au  moins  vos  dépositions? 

ISABELLE. 

Monsieur,  assurez-vous  qu'Isabelle  est  constante* 

LÉANDRE. 

Signez.  Cela  va  bien ,  la  justice  est  contente. 
Çà,  ne  signez-vous  pas,  monsieur? 

it. 


L 


klO  LES   PLAIDEURS. 

CBICANEAU. 

Oui-da,  galment 
A  tout  ce  qu'elle  a  dit  je  signe  aveuglément. 

LÉANDRE,  bas  i  Isabelle. 
Tout  va  bien.  A  mes  vœux  le  succès  est  conforme  t 
II  signe  an  bon  contrat  écrit  en  bonne  forme  « 
Et  sera  condamné  tantôt  sur  son  écrit. 

CHICANBAD,  à  part. 
Que  lui  dit-il  ?  Il  est  charmé  de  son  esprit. 

LÉANDRE. 

Adieu.  Soyez  toujours  aussi  sage  que  belle  t 
Tout  ira  bien.  Huissier,  remenez-la  chez  elle. 
Et  vous,  monsieur,  marchez. 

GHICANEAO. 

Où,  monsieur? 

LiAHDRE. 

Suivez-moi. 

GHICANEAO. 

Où  donc) 

LÉANDRB. 

Vous  le  saurez.  Marchez,  de  par  le  roi. 

CHICANEAD. 

Coznmect  : 

SCÈNE  VII. 

LÉANDRE,  GHICANEAO,   PETIT-JEaN. 

PETIT-JEAN. 

Holà-!  quelqu'un  n'a-t-il  point  vu  mon  maître 
Quel  chemin  a-t-il  pris?  la  porte,  ou  la  fenëtref 

LÉANDHB.  * 

A  l'autre  I 

PETIT-IEAN. 

Je  ne  sais  qu'est  devenu  son  fils; 
Et  pour  le  père,  il  est  où  le  diable  l'a  mis. 
U  me  redemandoit  sans  cesse  ses  épices; 
Et  j'ai  tout  bonnement  couru  dans  les  offices 
Cliercher  la  boite  au  poivre;  et  lui,  pendant  cela, 
Est  disparu. 


AUTB    IL 

SCÈNE  VIII. 

DANDIN,   i  une   lucarne  du   toit;    LÉANDRE, 
CHICANEAU,  L'INTIMÉ,  PETIT-JEAN. 

DANDIN. 

Paix  !  paix  !  que  l'on  se  taise  là. 

LÉANDRE. 

Hé  !  grand  Dieu  ! 

PETIT-JEAN. 

Le  voilà,  ma  foi,  dans  les  gouttières. 

DANDIN. 

Quelles  gens  êtes-vous?  Quelles  sont  vos  affaires? 
Qui  sont  ces  gens  en  robe?  Êtes-vous  avocats? 
Çà,  parlez. 

PETIT-JEAN. 

Vous  verrez  qu'il  va  juger  les  chats. 

DANDIN. 

Avez-vous  eu  le  soin  de  voir  mon  secrétaire  t 
Allez  lui  demander  si  je  sais  votre  uffaire. 

LéANDRE. 

11  faut  bien  que  je  l'aille  arracher  de  ces  lieux. 
Sur  votre  prisonnier,  huissier,  ayez  les  yeux. 

PETIT-JEAN. 

Ho!  ho!  monsieur l 


211 


LÉANDRE. 

Tais-toi,  sur  les  yeux  de  ta  tête. 


Et  suis-moi. 


SCÈNE  IX. 

LA  COMTESSE,  DANDIN,  CHICANEAU,  L'INTIMÉ. 

DANDIN. 

Dépêchez,  donnez  votre  requête. 

CHICANEAU. 

Monsieur,  sans  votre  aveu,  l'on  me  fait  prisonnier. 

LA  COMTESSE. 

Eh!  mon  Dieu!  j'aperçois  monsieur  dans  son  grenier. 
Que  fait-il  là? 

l'intimk. 
Madame,  il  y  donne  audience. 
Le  champ  vous  est  ouverC 


81»  LES    PLAIDEURS. 

CHICANEAU. 

On  me  fait  violence. 
Monsieur,  on  m'injurie;  et  je  venois  ici 
IVIe  plaindre  à  vous. 

LA   COHTESSE. 

Monsieur,  je  viens  me  plaindre  aussi. 

CHICANEAU     ET    LA    COMTESSE. 

Vous  voyez  devant  vous  mon  adverse  partie. 

l'intimé. 
Parbleu  !  je  veux  me  mettre  aussi  de  la  partie. 

LA    COMTESSE,     CHICANEAU     ET    L'INTIMÉ. 

Monsieur,  je  viens  ici  pour  un  petit  exploit. 

CHICANEAU. 

Hé!  messieurs f  tour  à  tour  exposons  notre  droit. 

LA   COMTESSE. 

Son  droit?  Tout  ce  qu'il  dit  sont  autant  d'impostures. 

DANDIN. 

Qu'est-ce  qu'on  vous  a  fait? 

LA    COMTESSE,    CHICANEAD    ET    L'iNTIHË. 

On  m'a  dit  des  injures. 
l'intimé,  continuant. 
Outre  un  soufQet,  monsieur,  que  j'ai  reçu  plus  qu'eux. 

CHICANEAU. 

Monsieur,  je  suis  cousin  de  l'un  de  vos  neveux. 

LA   COMTESSE. 

Monsieur,  père  Cordon  vous  dira  mon  affaire. 

l'intimé. 
Monsieur,  je  suis  b&tard  de  votre  apothicaire 

DANDin. 

Vos  qualités? 

LA  COHTBSSB. 

Je  suis  comtesse. 

l'intimé. 

Huissier. 

CHICANEAU. 

Bourgeois. 
Messieurs... 

DANDIN,  te  retirant  de  la  Inume  du  toit. 

Parlez  toujours  :  je  vous  entends  tous  trois. 

GHICANEAO. 

Monsieur... 


ACTB  IL  tll 

l'intimé. 
Bon!  le  voilà  qui  fausse  compagnie. 

LA   COMTESSE. 

Hélas! 

CHICANEAD. 

Eli  quoi  !  déjà  l'audience  est  finie? 
Je  n'ai  pas  eu  le  temps  de  lui  dire  deux  mot&. 

SCÈNE  X. 

LÉANDREf  sans  robe;   CHICANEAn, 
LA   COMTESSE,   L'INTIMÉ. 

LÉANDRE. 

Messieurs,  voulez-vous  bien  nous  laisser  en  reposT 

CHICANEAU. 

Monsieur,  peut-on  entrer? 

LÉANDRE. 

Non ,  monsieur,  ou  je  meures 

CHICANEAD. 

Eh!  pourquoi?  J'aurai  fait  en  une  petite  heure. 
En  deux  heures  au  plus. 

LÉANDRE. 

On  n'entre  point,  monsieur. 

LA   COMTESSE. 

C'est  bien  fait  de  fermer  la  porte  à  ce  crieur. 
Mais  moi... 

LÉANDRE. 

L'on  n'entre  point,  madame,  je  vous  jure. 

LA   COMTESSE. 

Oh!  monsieur,  j'entrerai. 

LÉANDRE. 

Peut-être. 

LA  COMTESSE. 

J'en  sois  sûre* 

LÉANDRE. 

Par  la  fenêtre  donc? 

LA  COMTESSE. 

Par  la  porte. 

LÉANDRE. 

Il  faut  voir. 

CHICANEAD. 

Quand  je  devrois  ici  demeurer  jusqu'au  soir. 


su  LES    PLAIDEURS. 

SCÈNE   XL 

LÉANDRE,    CHICANEAU,   LA   COMTESSE, 
L'INTIMÉ,    PETIT-JEAN. 

PETIT-JEAN,  i  Léandre. 
On  ne  l'entendra  pas,  quelque  chose  qu'il  fasse. 
Parbleu  :  je  l'ai  fourré  dans  notre  salle  basse, 
Tout  auprès  de  la  cave. 

LÉANDRE. 

En  un  mot  comme  en  œnt, 
On  ne  voit  point  mon  père. 

CHICANEAD. 

Eh  bien  donc!  Si  pourtant 
Sur  toute  cette  affaire  il  faut  que  Je  le  voie. 

(Dandin  paroît  par  le  soupirail.) 
Mais  que  vois-je?  Ah!  c'est  lui  que  le  ciel  nous  renvolel 

LÉANDRE. 

Qaoi  I  par  le  soupirail  ! 

PETIT-JEAN. 

Il  a  le  diable  au  corps. 

CHICANEAU. 

Monsieur... 

DANDIN. 

L'impertinent  !  Sans  lui  j'étois  dehors. 

CHICANEAD. 

Monsieur... 

DANDIN. 

Retirez-vous ,  vous  êtes  une  bête. 

CHICANEAD. 

Monsieur,  voulez-vous  bien... 

DANDIN. 

Vous  me  rompez  la  tête. 

CniCANEAO. 

ôlonsieur.  J'ai  commandé... 

DANDIN. 

Taisez-vous,  vous  dit-on. 

CHICANEAD. 

Que  l'on  port&t  chez  vous... 

DANDIN. 

Qu'on  le  mène  en  prisooo 

CHICANEAD. 

Certain  quartaut  de  vin* 


ACTE    II.  2tt 

SANDIN. 

Hé!  je  n'en  ai  que  faire. 

CHICANEAD. 

C'est  de  très-bon  muscat. 

OAM>IN. 

Redites  votre  affaire. 
LiiANDBE,  i  l'Intimé. 
II  fant  les  entourer  ici  de  tous  côtt^s. 

LA  COMTESSE. 

Monsieur,  il  va  tous  dire  autant  de  faussetés. 

CHICANEAD. 

Monsieur,  Je  tous  dis  vrai. 

DARDIR. 

Mon  Dieu,  laissez-la  dire! 

LA  COHTBSSE. 

Monsieur,  écootez>moi. 

DANDIN. 

Souffrez  que  Je  respire. 

CHICANEAD. 

Monsieur... 

DANOIS. 

Vous  m'étranglez. 

LA  COMTESSE. 

Tournez  les  yeux  vers  mot 

DANDIN. 

Elle  m'étrangle...  Àyl  ay! 

CHICANEAD. 

Vous  m'entraînez ,  ma  foi  1 
Prenez  garde.  Je  tombe. 

PETIT-JEAN. 

Ils  sont,  sur  ma  parole. 
L'un  et  l'autre  encavés. 

LÉANDRE. 

Vite,  que  l'on  y  vole. 
Courez  à  leur  secours.  Mais  au  moins  Je  prétends 
Que  monsieur  Chicaneau,  puisqu'il  est  là-dedans. 
N'en  sorte  d'aujourd'hui.  L'Intimé ,  prends-y  garde. 

l'intimé. 
Gardez  le  soupirail. 

LéANDRB. 

Va  vite ,  Je  le  garde. 


«IB  LES    PLAIDEURS. 

SCÈNE  XII. 

LA   COMTESSE,    LÉANDRE. 

LA  COMTESSE. 

Misérable  !  il  s'en  va  lui  prévenir  l'esprit. 

(Par  le  soupirail.) 
Monsieur,  ne  croyez  rien  de  tout  ce  qu'il  vous  dit  : 
11  n'a  point  de  témoins  :  c'est  un  menteur. 

LÉANDRE. 

Madame , 
Que  leur  contez-vous  là?  Peut-être  ils  rendent  l'àmc. 

LA   COMTESSE. 

Il  lui  fera,  monsieur,  croire  ce  qu'il  voudra. 
Souffrez  que  j'entre. 

LÉANDRE. 

Oh!  non!  personne  n'entrera. 

LA   COMTESSE. 

Je  le  vois  bien,  monsieur,  le  vin  muscat  opère 
Aussi  bien  sur  le  fils  que  sur  l'esprit  du  père. 
Patience ,  je  vais  protester  comme  il  faut 
Contre  monsieur  le  juge  et  contre  le  quartaut. 

LÉANDRE. 

Allez  donc,  et  cessez  de  nous  rompre  la  tète. 
Que  de  fous  !  Je  ne  fus  jamais  à  telle  fête. 

SCÈNE  XIII. 

DANDIN,   LÉANDRE,   L'INTIMÉ. 

l'intimé. 
Uonsieur,  où  courez-vous?  C'est  vous  mettre  en  danger; 
ii  vous  boitez  tout  bas. 

DANDIN. 

Je  veux  aller  juger. 

LÉANDRE. 

Comment!  mon  père!  Allons,  permettez  qu'on  vous  panse. 
Vite,  un  chirurgien. 

DANDIN. 

Qu'il  vienne  à  l'audience. 

LÉANDRE. 

Héi  mon  père!  arrêtez... 

DANDIN. 

Oh  !  je  vois  ce  que  c'est. 


ACTE   II.  2n 

Tu  prétends  faire  ici  de  moi  ce  qu'il  te  platt; 
Tu  ne  gardes  pour  moi  respect  ni  complaisance  : 
Je  ne  puis  prononcer  une  seule  sentence. 
Achève,  prends  ce  sac,  prends  vite. 

LÉANDRB. 

Hé  !  doucement, 
Mon  père.  Il  faut  trouver  quelque  accommodement. 
Si  pour  vous,  sans  juger,  la  vie  est  un  supplice. 
Si  vous  êtes  pressé  de  rendre  la  justice , 
Il  ne  faut  point  sortir  pour  cela  de  chez  vous  : 
Exercez  le  talent,  et  jugez  parmi  nous. 

DANDIN. 

Ne  raillons  point  ici  de  la  magistrature  : 

Vois-tu?  je  ne  veux  point  être  un  juge  en  peinture. 

LéANDRE. 

~  Vous  serez,  au  contraire,  un  juge  sans  appel, 
Et  juge  du  civil  comme  du  criminel. 
Vous  pourrez  tous  les  jours  tenir  deux  audiences  : 
Tout  vous  sera  chez  vous  matière  de  sentences. 
Un  valet  manque-t-il  de  rendre  un  verre  net. 
Condamnez-le  à  l'amende,  ou,  s'il  le  casse,  au  fouet. 

DARDIN. 

C'est  quelque  chose.  Encor  passe  quand  on  raisonne. 
Et  mes  vacations,  qui  les  paiera?  Personne? 

LÉANDRE. 

Leurs  gages  vous  tiendront  lieu  de  nantissement. 

DANOIN. 

Il  parle,  ce  me  semble,  assez  pertinemment. 

LÉANDRE. 

Contre  un  de  vos  voisins... 

SCÈNfi  XIV. 

DANDIN,  LÉANDRE,  L'INTIMÉ,  PETIT-JEAN. 

PETIT-JEAN. 

Arrête  !  arrête!  attrape! 
LÉANDRE,  i.  l'Intimé. 
Ah!  c'est  mon  prisonnier,  sans  doute,  qui  s'échappe! 

l'intihé. 
Non,  non,  ne  craignez  rien. 

PETIT-JEAN. 

Tout  est  perdu...  Citron.M 


%n  LBS   PLAIDEURS. 

Votre  chien...  rîent  là-bas  de  manger  un  chapon. 
Rien  n'est  sûr  devant  lui  :  ce  qu'il  trouve,  il  l'emporte. 

LÉANDRE. 

Bon,  voilà  pour  mon  père  une  cause.  Main-forte! 
Qu'on  se  mette  après  lui.  Courez  tous. 

DANDIN. 

Point  de  bruit , 
Tout  doaxl  Un  amené  sans  scandale  suffit. 

LÉANDRE. 

Çà,  mon  père,  il  faut  faire  un  exemple  authentique: 
Jugez  sévèrement  ce  voleur  domestique. 

DANDIN. 

Mais  je  veux  faire  au  moins  la  chose  avec  éclat. 
Il  faut  de  part  et  d'autre  avoir  un  avocat. 
Nous  n'en  avons  pas  un. 

LÉANDRE. 

Eh  bien!  il  en  faut  faire. 
Voilà  votre  portier  et  votre  secrétaire  ; 
Vous  en  ferez,  je  crois,  d'excellents  avocats  ; 
Ils  sont  fort  ignorants. 

l'intimé. 

Non  pas,  monsieur,  non  pas. 
J'endormirai  monsieur  tout  aussi  bien  qu'un  autre. 

PETIT-JEAN. 

Pour  moi ,  Je  ne  sais  rien  ;  n'attendez  rien  du  nôtre. 

LÉANDRE. 

C'est  ta  première  cause ,  et  l'on  te  la  fera. 

PETIT-JEAN. 

Mais  je  ne  sais  pas  lire. 

LÉANDRE. 

Eh  !  l'on  te  soufflera. 

BANDIN. 

Allons  nous  préparer.  Çà ,  messieurs ,  point  d'intrigue. 
Fermons  l'œil  aux  présents,  et  l'oreille  à  la  brigue. 
Vous,  maître  Petit-Jean,  serez  le  demandeur; 
Vous,  maître  l'Intimé,  soyez  le  défendeur. 


PIR    DU    BKUXlàMK    ACTB. 


▲CTB    III.  ttt 


ACTE  TROISIEME 
SCÈNE  I. 

LÉ  INDRE,  CHICANEAD»  LE  SODFFLELn. 

CHICANEAC. 

Oui,  uionsieur,  c'est  ainsi  qu'il  ont  conduit  l'affaire. 
L'buissier  m'est  inconnu ,  comme  le  commissaire. 
Je  ne  mens  pas  d'un  mou 

LÉANDHE. 

Oui   je  crois  tout  cela; 
Mws ,  si  vous  m'en  croyez ,  vous  les  laisserez  là. 
E*\  vaîn  vous  prétendez  les  pousser  l'un  et  l'aiitre. 
Vous  troublerez  bien  moins  leur  repos  que  le  vôtre. 
L's  trois  quarts  de  vos  biens  sont  déjà  dépensés 
A  'aire  enfler  des  sacs  l'un  sur  l'autre  entassés; 
El  dans  une  poursuite  à  vous-même  contraire... 

CHICANEAU. 

Vraiment  vous  me  donnez  un  conseil  salutaire; 
Et  devart  qu'il  soit  peu  je  veux  en  profiter  : 
Mais  je    ous  prie  au  moins  de  bien  solliciter. 
Puisque  nonsiear  Dandin  va  donner  audience. 
Je  vais  f;  Jre  venir  ma  fille  en  diligence. 
On  peut  l'interroger,  elle  est  de  bonne  foi  ; 
Et  même  elle  saura  mieux  répondre  que  moL 

LÉANDRE. 

Allez  et  revenez,  l'on  vous  fera  justice. 

LE    SOUFFLEUR. 

Qael  homme! 

SCÈNE  II. 

LÉANDRE,   LE   SOUFFLEUR. 

LÉANDRE. 

Je  me  sers  d'un  étrange  artifice; 
Mais  mon  père  est  un  homme  à  se  désespérer; 
Et  d'une  cause  en  l'air  il  le  faut  bien  leurrer. 
D'ailleurs  j'ai  mou  dessein,  et  je  veux  qu'il  coudama* 


«20  LES   PLAIDEURS. 

Ce  fou  qui  réduit  tout  au  pied  de  la  chicane. 
Mais  voici  tous  nos  gens  qui  marclient  sur  nos  pas. 

SCÈNE  III. 

DANDIN,  LÉANDRE,  L'INTIMÉ  etPETIT-JEAN 
en  robe;  LE  SOUFFLEUR. 

DANDIN. 

Çà,  qu'êtes-vous  ici? 

LÉANDRE. 

Ce  sont  les  avocats. 
DANDIN,  au  Bouilleur. 
Vous? 

LE   SOUFFLEUR. 

Je  viens  secourir  leur  mémoire  troublée. 

DANDIN. 

Je  vous  entends.  Et  vous? 

LÉANDRE. 

Moi  ?  Je  suis  l'assemblée 

DANDIN. 

Commencez  donc. 

LE   SOUFFLEUR. 

Messieurs. 

PETIT-JEAN. 

Oh  !  prenez-le  plus  bas  t 
Si  vous  souCQez  si  haut ,  l'on  ne  m'entendra  pas. 
Messieurs... 

DANDIN. 

Couvrez-vous. 

PETIT-JEAN. 

Oh!  mes... 

DANDIN. 

Couvrez-vous,  vous  dis-je. 

PKTIT-JBAN. 

Oh  !  monsieur  !  Je  sais  bien  à  quoi  l'honneur  m'oblige. 

DANDIN. 

Ne  te  couvre  donc  pas. 

PETIT-JEAN,  se  eonvrant. 

(Au  louiHear.) 
Messieurs...  Vous,  doucement} 
Ce  que  Je  sais  le  mieux ,  c'est  mon  commencement. 


ACTB   III.  m 

Mossienrs,  quand  je  regarde  avec  exactitude 
LMncoQStance  du  monde  et  sa  vicissitude  ; 
Lorsque  je  vois,  parmi  tant  d'hommes  différents. 
Pas  «ne  étoile  fixe,  et  tant  d'astres  errants; 
Quand  je  vois  les  Césars,  quand  je  vois  leur  fortune 
Quand  je  vois  le  soleil,  et  quand  je  vois  la  lune; 

(Babyloniens.) 
Quand  je  vois  les  États  des  Babiboniens 

(Persans.)  (Macédoniens.) 

Transférés  des  Serpents  aux  Nacédoniens; 

(Romains.)  (Despotique.) 

Quand  je  vois  les  Lorrains ,  de  l'état  dépotique, 

(Démocratique.) 
Passer  au  démocrite,  et  puis  au  monarchique; 
Quand  je  vois  le  Japon... 

l'intimé. 
Quand  aura-t-il  tout  tuî 

PETIT-JEAN. 

Oh!  pourquoi  celui-là  m'a-t-il  interrompu? 
Je  ne  dirai  plus  rien. 

DANDIN. 

Avocat  incommode, 
Que  ne  lui  laissiez-vous  finir  sa  période? 
Je  suois  sang  et  eau  ,  pour  voir  si  du  Japon 
Il  viendroit  à  bon  port  au  fait  de  son  chapon; 
Et  vouo  l'interrompez  par  un  discours  frivole. 
Parlez  donc,  avocat. 

PETIT-JEAN. 

J'ai  perdu  la  parole. 

LéANDRE. 

Achève ,  Petit-Jean  :  c'est  fort  bien  débuté. 
Mais  que  font  là  tes  bras  pendants  à  ton  côtéî 
Te  voilà  sur  tes  pieds  droit  comme  une  statue, 
dégourdis-toi.  Courage;  allons,  qu'on  s'évertue. 

PETIT-JEAN,  remuant  les  bras. 
Quand....  je  vois...  Quand...  je  vois... 

LÉANDRE. 

Dis  donc  ce  que  ta  voit. 

PETIT-JKAN. 

Oh  dame!  on  ne  court  pas  deux  lièvres  à  la  fois. 

Ll   40DFFLEDR. 

Ou  lit  . 


L 


as*  LES   PLAIOBURS. 

PETIT-JEAN. 

Ou  lit... 

LE   SOOFFLKOn. 

Dans  la... 

PETIT-JEAN. 

Dans  la... 

LE  SOUFFLEUR. 

Métamorphose... 

PETIT-JEAN. 

Comment? 

LE   SOUFFLEUR. 

'Que  la  métem... 

PETIT-JEAN. 

Que  la  métem... 

LE  SOUFFLEUR. 

Psycose... 

PETIT-JEAN. 

Psycose... 

LE   SOUFFLEUR. 

Hé  !  le  cheval  ! 

PETIT-JEAN. 

Et  le  cheval... 

LE   SOUFFLEUR. 

£ncorl 

PETIT-JEAN. 

Encor... 

LE  SOUFFLEUR. 

Le  chien  ! 

PETIT-JEAN. 

Le  chien... 

LE  SOUFFLEUR. 

Le  butor  I 

PETIT-JEAN. 

Le  butor.M 

LE  SOUFFLEUR.  ' 

Peste  de  l'avocat  ! 

PETIT-JEAN. 

Ah  !  peste  de  toi-même  1 
Voyez  cet  autre  avec  sa  face  de  carême  I 
Va-t'en  au  diable. 

DANDIN. 

Et  vous,  venez  au  fait.  Un  mot 


ACTB   II.  Ut 

Du  fait. 

PETIT-JEA». 

Eh!  faut-il  tant  tourner  autour  du  pot? 
Ils  me  lont  dire  aussi  des  mots  longs  d'une  toise. 
De  grands  mots  qui  tiendroient  d'ici  jusqu'à  Pontoise, 
Pour  moi ,  je  ne  sais  point  tant  faire  de  façon 
Pour  dire  qu'un  matin  vient  de  prendre  un  chapon. 
Tant  y  a  qu'il  n'est  rien  que  votre  chien  ne  prenne  ; 
Qu'il  a  mangé  là-bas  un  bon  chapon  du  Maine; 
Que  la  première  fois  que  je  l'y  trouverai. 
Son  procès  est  tout  fait,  et  je  l'assommerai. 

LÉANDRB. 

Belle  conclusion ,  et  digne  de  l'exordel 

PKTIT-JBAN. 

On  l'entend  bien  toujours.  Qui  voudra  mordre  j  Tnorde< 

DAIIDIII. 

Appelez  les  témoins. 

LÉANDRB. 

(Test  bien  dit,  s'il  le  peut» 
Les  témoins  sont  fort  chers,  et  n'en  a  pas  qui  vent. 

PKTIT-JBAN. 

Nous  en  avons  pourtant,  et  qui  sont  sans  reprocha 

DANDIN. 

Faites-les  donc  venir. 

PETIT-JEAN. 

Je  les  ai  dans  ma  poche. 
Tenez  :  voilà  la  tête  et  les  pieds  du  cbapont 
Voyez-les,  et  Jugez. 

l'intibé. 

3e  les  récuse. 

DANDIN. 

Boni 
Pourquoi  les  récuser? 

l'intihé. 
Monsieur,  ils  sont  du  Maine. 

DANDIN. 

n  est  vrai  que  du  Mans  il  en  vient  par  douzaine. 
l'intima. 

Messieurs... 

DANDIlf. 

Serez-TODB  long,  avocat?  dites-moL 


tM  LES   PLAIDEURS. 

L'iHTIMâ. 
Je  ne  réponds  de  rien. 

DANDIN. 

Il  est  de  bonne  foi. 
l'intimé,  d'un  ton  finissant  en  fausset. 
Messieurs,  tout  ce  qui  peut  étonner  un  coupable. 
Tout  ce  que  les  mortels  ont  de  plus  redoutable, 
Semble  s'être  assemblé  contre  nous  par  hasar, 
Je  veux  dire  la  brigue  et  l'éloquence.  Car, 
D'un  côté,  le  crédit  du  défunt  m'épouvante; 
Et,  de  l'autre  côté,  l'éloquence  éclatante 
De  maître  Petit-Jean  m' éblouit. 

DANDIN. 

Avocat, 
De  votre  ton  vous-même  adoucissez  l'éclat. 

L'iNTlMB. 

(D'un  ton  ordinaire.)  (Du  bean  ton.) 

Oui-dà,  j'en  ai  plusieurs...  Mais  quelque  défiance 
Que  nous  doive  donner  la  susdite  éloquence , 
Et  le  susdit  crédit;  ce  néanmoins,  messieurs. 
L'ancre  de  vos  bontés  nous  rassure.  D'ailleurs, 
Devant  le  grand  Dandin  l'innocence  est  hardie; 
Oui ,  devant  ce  Caton  de  Basse-Normandie , 
Ce  soleil  d'équité  qui  n'est  jamais  terni  : 
Victrix  cotisa  diis  placuit,  sed  vida  Catom. 

DAN  DIN. 

Vraiment,  il  plaide  bien. 

l'intimé. 
Sans  craindre  aucune  chosaj 
Je  prends  donc  la  parole,  et  je  viens  à  ma  cause. 
Aristote ,  primo,  péri  Politicon, 
Dit  fort  bien... 

DANDIN. 

Avocat,  il  s'agit  d'un  chapon, 
Et  non  point  d' Aristote  et  de  sa  politique. 

l'intimé. 
Oui;  mais  l'autorité  du  Péripatétique 
Prouveroit  que  le  bien  et  le  mal... 

DANDIN. 

Je  prêtons 
Qu' Aristote  n'a  point  d'autorité  céans. 
Au  fait... 


ACTE   III.  £2! 

l'intimé. 
Pausanias,  en  ses  Corinthiaqucs... 

DANDIR. 

Aa  fait. 

L'iNTIHé. 

Rebuffe... 

DANDin. 

Au  fait,  vous  dis-je. 

L'iNTIHé. 

Le  grand  Jacques.» 

DANDIN. 

An  fait,  au  fait ,  au  fait. 

L'iNTIUé. 

Hermenopul,  m  Prompt.,» 

DANDIIf. 

Ob  je  te  Tais  Juger. 

l'intimé. 
Oh!  vous  êtes  si  prompt  1 
(Yite.) 
Voici  le  fait.  Un  chien  vient  dans  une  cuisine  t 
Il  y  trouve  un  chapon ,  lequel  a  bonne  mine. 
Or,  celui  pour  lequel  je  parle  est  affamé. 
Celui  contre  lequel  je  parle  autem  plumé; 
Et  celui  pour  lequel  je  suis  prend  en  cachette 
Celui  contre  lequel  je  parle.  L'on  décrète  : 
On  le  prend.  Avocat  pour  et  contre  appelé; 
Jour  pris.  Je  dois  parler,  je  parle,  j'ai  parlé. 

DANDIN. 

Ta,  t4,  ta,  ta.  Voilà  bien  instruire  une  affaire I 
Il  dil  fort  posément  ce  dont  on  n'a  que  faire , 
Et  court  le  grand  galop  quand  il  est  à  son  fait. 

l'intimé. 
Hais  le  premier,  monsieur,  c'est  le  beau. 

DANDIN. 

Cest  le  laid. 

A-t-on  jamais  plaidé  d'une  telle  méthode? 
Mais  qu'en  dit  l'assemblée? 

LÉANDBB. 

Il  est  fort  à  la  mode. 
h'inTïuiy  d'un  ton  véhémeat. 
Qu'arrlve-t-il,  messieurs?  On  vient.  Comment  vient-onl 
On  poursuit  ma  partie.  On  force  une  maison. 


226  LES   PLAIDBDRS 

Quelle  maison?  maison  de  notre  propre  jugel 
On  brise  le  cellier  qui  nous  sert  de  refuge  ! 
De  TOl ,  de  brigandage  on  nous  déclare  auteurs  ! 
On  nous  traîne,  on  nous  livre  à  nos  accusateurs, 
A  maître  Petit-Jean ,  messieurs.  Je  vous  atteste  t 
Qui  ne  sait  que  la  loi  Si  quis  canis,  Digeste, 
De  vi,  paragraphe,  messieurs...  Caponibus, 
Est  manifestement  contraire  à  cet  abus? 
Et  quand  il  seroit  vrai  que  Citron,  ma  partie, 
Auroit  mangé,  messieurs,  le  tout,  ou  bien  partie 
Dudit  chapon  :  qu'on  mette  en  compensation 
Ce  que  nous  avons  fait  avant  cette  action. 
Quand  ma  partie  a-t-elle  été  réprimandée? 
Par  qui  votre  maison  a-t-elle  été  gardée? 
Quand  avons-nous  manqué  d'aboyer  un  larron  ? 
Témoin  trois  procureurs,  dont  icelui  Citron 
A  déchiré  la  robe.  On  en  verra  les  pièces. 
Pour  nous  Justifier,  voulez-vous  d'autres  pièces? 

PBTIT-JB&N. 

Hattre  Adam... 

l'intima. 

Laissez-nous. 

PETIN-lEAN. 

L'Intimé... 
l'intiué. 

Laissez-noua, 
rsTiT-jBAn. 
S'enroue. 

l'intimé. 
Hé,  laissez-nous!  Euh,  euhl 

DANDIN. 

Reposez-vous, 
Et  concluez. 

l'intimé,  d'un  ton  pesant. 
Puis  donc  qu'on  nous  permet  de  prendre 
Haleine ,  et  que  l'on  nous  défend  de  nous  étendre. 
Je  vais  sans  rien  omettre,  et  sans  prévariquer^ 
Gompendieusement  énoncer,  expliquer, 
Exposer  à  vos  yeux  l'idée  universelle 
De  ma  cause  et  des  faits  renfermés  en  icelle. 

DANOIS. 

U  auroit  plus  t6t  fait  do  dire  tout  vingt  fois. 


ACTB  III.  arj 

Que  de  l'abréger  une.  Homme,  ou  qui  que  tu  sois. 
Diable ,  conclus  ;  ou  bien  que  le  ciel  te  confonde  l 

L'iHTIHé. 

Je  finis. 

DARDin. 

Ahl 

l'intimé. 
Avant  la  naissance  du  monde... 
BARDIN,  bâilknt. 
Avocat ,  ah  !  passons  au  déluge. 

l'intimé. 

Avant  donc 
La  naissance  du  monde  et  sa  création , 
Le  monde,  l'univers,  tout,  la  nature  entière 
Étoit  ensevelie  au  fond  de  la  matière. 
Les  éléments,  le  feu,  l'air,  et  la  terre,  et  Feau, 
Enfoncés,  entassés,  ne  faisoient  qu'un  monceau. 
Une  confusion ,  une  masse  sans  forme , 
Un  désordre ,  un  chaos,  une  cohue  énorme  : 
Unos  erat  toto  natvrs  vcltds  in  orbe, 

QCEM   GR2CI   DIXERB   chaos,    HCmS   INDIGESTAQHE  HOLBS. 

(Dandin  eudormi  se  laisse  tomber.) 

LÉANDBE. 

Quelle  chute  1  Mon  père  ! 

FETIT-JBAH. 

Ay,  monsieur!  Comme  il  dorti 

LÉANDRB. 

Mon  père,  éveillez-rous. 

PETIT-JEAN. 

Monsieur,  ètes-yous  mortT 

LBANDRB. 

Mon  père! 

OANDIN. 

Ehbien7ehbien?Quoi?qu'e8t-ceîAh!  ah!  quel  bommel 
Certes ,  Je  n'ai  jamais  dormi  d'un  si  bon  somme. 

LÉANDBE. 

Mon  père,  il  faut  Juger. 

DANDIH. 

Aux  galères. 

LÉANDRB. 

Uo  chien 

Aux  galères  I 


tu  LBS   PLAIDBURS. 

DANDIN. 

Ma  foi  !  je  n'y  conçois  plus  rien  ; 
De  monde,  de  chaos,  j'ai  la  tôte  troublée. 
Hé!  concluez. 

l'intimé,  lui  présentant  de  petits  chiens. 
Venez ,  famille  désolée  ; 
Venez,  pauvres  enfants  qu'on  veut  rendre  orphelins. 
Venez  faire  parler  vos  esprits  enfantins. 
Oui ,  messieurs ,  vous  voyez  ici  notre  misère  : 
Nous  sommes  orphelins;  rendez-nous  notre  pèrei 
Notre  père,  par  qui  nous  fûmes  engendrés, 
Notre  père ,  qui  nous... 

DANDIN. 

Tirez,  tirez,  tirez. 
l'intimé. 


Notre  père,  messieurs.. 
Ds  ont  pissé  partout. 


DANDIN. 

Tirez  donc.  Quels  vacarmes  ! 


l'intimé. 
Monsieur,  voyez  nos  larmes. 

DANDIN. 

Ouf!  Je  me  sens  déjîi  pris  de  compassion. 
Ce  que  c'est  qu'à  propos  toucher  la  passion  ! 
Je  suis  bien  empêché.  La  vérité  me  presse; 
Le  crime  est  avéré  ;  lui-môme  il  le  confesse. 
Mais  s'il  est  condamné,  l'embarras  est  égal. 
Voilà  bien  des  enfants  réduits  à  l'hôpital. 
Mais  je  suis  occupé ,  je  ne  veux  voir  personne. 

SCÈNE  IV. 

DANDIN,   LÉANDRE,  GHICANEÂU,  ISABELLE, 
PETIT-JEAN,   L'INTIMÉ. 


CHICANBAD. 


Monsieur... 


DANDIN,  à  Petit- Jean  et  i  l'Intimé. 
Oui ,  pour  vous  seuls  l'audience  se  donne. 
(Â  Ghicaneau.) 
Adieu.  Mais,  s'il  vous  plaît,  quel  est  cet  enfant-làt 

CHICANEAC. 

C'est  ma  fille ,  monsieur. 


JICTB   III.  ISS 

DANDIIf. 

Hé!  tôt,  rappelez-lK. 

ISABELLE. 

YoQs  êtes  occupé. 

DANDIN. 

Moi  !  Je  n'ai  point  d'affaire. 
(A  Chicanean.) 
Que  ne  me  disiez-vous  que  tous  étiez  son  pèret 

CHICANBAD. 

Monsieur... 

DANDIN. 

Elle  sait  mieux  votre  affaire  que  vous. 
(A  Isabelle.) 
Dites...  Qu'elle  est  jolie,  et  qu'elle  a  les  yeux  douxl 
Ce  n'est  pas  tout,  ma  fille,  il  faut  de  la  sagesse. 
Je  suis  tout  réjoui  de  voir  cette  jeunesse. 
Savez-vous  que  j'étois  un  compère  autrefois? 
On  a  parlé  de  nous. 

ISABELLE. 

Ah  !  monsieur,  je  vous  crois. 

DANDIN. 

Dis-nous  :  à  qui  veux-tu  faire  perdre  la  cause? 

ISABELLE. 

A  personne. 


DANDIN. 

Pour  toi  Je  ferai  toute  chose. 


Parle  donc. 


ISABELLE. 

Je  vous  ai  trop  d'obligation. 

DANDIN. 

N'avez-vous  Jamais  vu  donner  la  question? 

ISABELLE. 

Non;  et  ne  le  verrai,  que  je  crois,  de  ma  vie. 

DANDIN. 

Venez,  Je  vous  en  veux  faire  passer  l'envie. 

ISABELLE. 

Eh  !  monsieur,  peut-on  voir  souffrir  des  malheureux  T 

DANDIN. 

Bon!  Gela  fait  toujours  passer  une  heure  ou  deux. 

CHICANEAU. 

Monsieur,  Je  viens  ici  pour  vous  dire... 


S80  LBS    PLAIDEURS. 

L^ANDRE. 

Mon  père, 
Je  TOI»  vais  en  deux  mots  dire  toute  l'affaire  : 
C'est  pour  un  mariage.  Et  vous  saurez  d'abord 
Qu'il  ne  tient  plus  qu'à  vous,  et  que  tout  est  d'accord 
Di  fille  le  veut  bien  ;  son  amant  le  respire; 
Ce  que  la  fille  veut,  le  père  le  désire. 
C'est  à  vous  de  juger. 

DANDIN,  se  rasseyant 
Mariez  au  plus  tôt  : 
Dès  demîûn,  si  l'on  veut;  aujourd'hui,  s'il  le  faut. 

LÉANORE. 

Mademoiselle,  allons,  voilà  votre  beau-père  < 
Saluez-le. 

CHICANEAD. 

Comment? 

DANDIN. 

Quel  est  donc  ce  mystère? 

LÉANDRE. 

Ce  que  vous  avez  dit  se  fait  de  point  en  point. 

DANDIN. 

Puisque  je  l'ai  jugé,  je  n'en  reviendrai  point. 

CHICANEAU. 

Hais  on  ne  donne  pas  une  fille  sans  elle. 

LÉANDRE. 

Sans  doute  ;  et  j'en  croirai  la  charmante  Isabelle. 

CHICANEAU. 

Es-tu  muette?  Allons,  c'est  à  toi  de  parler. 
Parle. 

ISABELLE. 

Je  n'ose  pas,  mon  père,  en  appeler. 

CHICANEAU. 

BIiùs  j'en  appelle ,  moi. 

LÉANDRE,  loi  montrant  vu  papier. 
Voyez  cette  écriture. 
Vous  n'appellerez  pas  de  votre  signature? 

CHICANEAU. 

Plalt-il? 

DATIDTN. 

C'est  un  contrat  en  fort  bonne  façon. 

CHICANEAU. 

Je  vois  qu'on  m'a  surpris  ;  mais  j'en  aurai  raison  i 


ACTB   III.  SU 

De  plus  de  vingt  procès  ceci  sera  la  source. 
On  a  la  fille;  soit  :  on  n'aura  pas  la  bourse. 

LÉANDRE. 

Eh!  monsieur!  qui  tous  dit  qu'on  tous  demande  rient 
Laissez-nous  votre  fille,  et  gardez  votre  bien. 

CBICANEAD. 

Ahl 

LÉANDRE. 

Uon  père,  êtes-vous  content  de  l'audience T 

DANDIN. 

Oui-da.  Que  les  procès  viennent  en  abondance. 
Et  je  passe  avec  vous  le  reste  de  mes  jours. 
Mais  que  les  avocats  soient  désormais  plus  courts. 
Et  notre  criminel? 

LÉANDRE. 

Ne  parlons  que  de  Joie  t 
Grâce!  grftcel  mon  père. 

DANDIN. 

Eh  bien,  qu'on  le  renvoiet 
C'est  en  votre  faveur,  ma  bru,  ce  que  j'en  fais. 
4)Jon8  nous  délasser  à  voir  d'autres  procès. 


BtU    !>■•    PLAIDBOBS. 


BRITANNIGUS 


TRAGÉDIE 


1669 


A   MONSEIGNEUR 

LE 

DUC   DE  CHEVREUSE* 

MORSEieilEU», 

Vous  serez  peut-être  étonné  de  Toir  votre  nom  à  la  tet 
de  cet  ouvrage;  et  si  je  vous  avois  demandé  la  permiano 
de  vous  l'ofirir,  je  doute  si  je  l'aurois  obtenue.  Mais  ce 
seroit  être  en  quelque  sorte  ingrat  que  de  cacher  plus  long 
temps  au  monde  les  bontés  dont  vous  m'avez  toujours  ho- 
noré. Quelle  apparence  qu'un  homme  qui  ne  travaille  que 
pour  la  gloire  se  puisse  taire  d'une  protection  aussi  glo- 
rieuse que  la  vôtre! 

Non,  MoNSBiGNEDR,  il  m'est  trop  avantageux  que  l'on 
sache  que  mes  amis  mêmes  ne  vous  sont  pas  indifférents, 
que  vous  prenez  part  à  tous  mes  ouvrages,  et  que  vous 
m'avez  procuré  l'honneur  de  lire  celui-ci  devant  un  homme 
dont  toutes  les  heures  sont  précieuses  *.  Vous  fûtes  témoin 
avec  quelle  pénétration  d'esprit  il  Jugea  de  l'économie  de  la 

1.  Charlss-Honoré  d'Albert ,  dnc  de  Lnynes ,  de  Chevreose ,  et  de 
Chaulnes,  pair  de  France,  né  le  7  octobre  1646,  et  connu  soos  le 
nom  de  duc  de  Cherreose.  Son  père  avoit  fait  bâtir  un  petit  château 
«ur  le  terrain  même  de  Port-Royal.  Il  étoit  intimement  lié  avec  lei 
solitaires.  C'est  pour  lui  qu'avoit  été  faite  la  Logique  de  Port-Royal. 
Il  fut  ami  intime  du  duc  de  Beanvillien,  son  beau- frère ,  et  de  Féne- 
lon.  Il  mourut  à  Paris,  le  5  novembre  1712,  treize  ans  après  Racine. 

2.  On  ne  peut  guère  douter  qu'il  ne  soit  ici  question  du  grand 
Colbert,  beau-père  du  duc  de  CbeTreuse,  lequel  avoit  épousé  sa  fille 
atnée. 


e36  ÈPITRB   DËDICATOIRB. 

pièce ,  et  combien  l'idée  qu'il  s'est  formée  d'une  excellente 
tragédie  est  au  delà  de  tout  ce  que  j'ai  pu  concevoir. 

Ne  craignez  pas.  Monseigneur,  que  je  m'engage  plus 
avant,  et  que,  n'osant  le  louer  en  face,  je  m'adresse  à  vous 
pour  le  louer  avec  plus  de  liberté.  Je  sais  qu'il  seroit  dans 
gereux  de  le  fatiguer  de  ses  louanges;  et  j'ose  dire  que  cette 
même  modestie,  qui  vous  est  commune  avec  lui,  n'est  pas 
un  des  moindres  liens  qui  vous  attachent  l'un  à  l'autre. 

La  modération  n'est  qu'une  vertu  ordinaire  quand  elle 
ne  se  rencontre  qu'avec  des  qualités  ordinaires.  Mais  qu'avec 
toutes  les  qualités  et  du  cœur  et  de  l'esprit,  qu'avec  un 
jugement  qui ,  ce  semble ,  ne  devroit  être  le  fruit  que  de 
l'expérience  de  plusieurs  années ,  qu'avec  mille  belles  con- 
noissances  que  vous  ne  sauriez  cacher  à  vos  amis  particu- 
liers, vous  ayez  encore  cette  sage  retenue  que  tout  le  monde 
admire  en  vous,  c'est  sans  doute  une  vertu  rare  en  un  siècle 
où  l'on  fait  vanité  des  moindres  choses.  Mais  je  me  laisse 
emporter  insensiblement  à  la  tentation  de  parler  de  vous; 
il  faut  qu'elle  soit  bien  violente,  puisque  je  n'ai  pu  y  résis- 
ter dans  une  lettre  où  je  n'avois  autre  dessein  que  de  vooi 
témoigner  avec  combien  de  respect  je  suis, 


UONSEIGNEDR, 


Votre  très-humble  et  très-obéissant 
serviteur, 

RACINE. 


PREMIÈRE  PRÉFACE 


De  tous  les  ouvrages  que  j'ai  donnés  au  public,  il  n'y  en 
a  point  qui  m'ait  attiré  plus  d'applaudissements  ni  plus  de 
censeurs  que  celui-ci.  Quelque  soin  que  j'aie  pris  pour  tra- 
vailler cette  tragédie,  il  semble  qu'autant  que  je  me  suis 
efforcé  de  la  rendre  bonne,  autant  de  certaines  gens  se  sont 
efforcés  de  la  décrier  :  il  n'y  a  point  de  cabale  qu'ils  n'aient 
faite ,  point  de  critique  dont  ils  ne  se  soient  avisés.  Il  y  en 
»  qui  ont  pris  même  le  parti  de  Néron  contre  moi  :  ils  ont 
dit  que  je  le  faisois  trop  cruel.  Pour  moi,  je  croyois  que  le 
nom  seul  de  Néron  faisoit  entench-e  quelque  chose  de  plus 
que  cruel.  Mais  peut-être  qu'ils  raffinent  sur  son  histoire, 
et  veulent  dire  qu'il  étoit  honnête  homme  dans  ses  pre- 
mières années  :  il  ne  faut  qu'avoir  lu  Tacite  pour  savoir 
que,  s'il  a  été  quelque  temps  un  bon  empereur,  il  a  toujours 
été  un  très -méchant  homme.  Il  ne  s'agit  point  dans  ma 
tragédie  des  affaires  du  dehors  :  Néron  est  ici  dans  son  par- 
ticulier et  dans  sa  famille;  et  ils  me  dispenseront  de  leur 
rapporter  tous  les  passages  qui  pourroient  aisément  leur 
prouver  que  je  n'ai  point  de  réparation  à  lui  faire. 

D'autres  ont  dit,  au  contraire,  que  je  l'avois  fait  trop 
bon.  J'avoue  que  je  ne  ra'étois  pas  formé  l'idée  d'un  bon 
homme  en  la  personne  de  Néron  :  Je  i'ai  toujours  regardé 
comme  un  monstre.  Mais  c'est  Ici  un  monstre  naissant.  H 
n'a  pas  encore  mis  le  feu  à  Rome;  il  n'a  pas  encore  tué  sa 
mère, SA  femme,  ses  gouverneurs  :  à  cela  près,  il  me  sem- 


23S  PREMIÈRE    PRÉFACE. 

ble  qu'il  lui  échappe  assez  de  cruautés  pour  empêcher  que 
personne  ne  le  méconnoisse. 

Quelques-uns  ont  pris  l'intérêt  de  Narcisse,  et  se  sont 
plaints  que  j'en  eusse  fait  un  très -méchant  homme,  et  le 
confident  de  Néron.  Il  suffit  d'un  passive  pour  leur  répon- 
dre, a  Néron,  dit  Tacite,  porta  impatiemment  la  mort  de 
«  Narcisse,  parce  que  cet  affranchi  avoit  une  conformité 
«  merveilleuse  avec  les  vices  du  prince  encore  cachés  : 
«  Cujus  àbditis  adhuc  vitiis  miré  congruebat^.  » 

Les  autres  se  sont  scandalisés  que  j'eusse  choisi  un 
homme  aussi  jeune  que  Britannicus  pour  le  héros  d'une 
tragédie.  Je  leur  ai  déclaré,  dans  la  préface  d'Andromaque, 
le  sentiment  d'Âristote  sur  le  héros  de  la  tragédie^  et  que, 
bien  loin  d'être  parfait,  il  faut  toujours  qu'il  ait  quelque 
imperfection.  Mais  je  leur  dirai  encore  ici  qu'un  jeune 
prince  de  dix-sept  ans ,  qui  a  beaucoup  de  cœur,  beaucoup 
d'amour,  beaucoup  de  franchise  et  beaucoup  de  crédulité , 
qualités  ordinaires  d'un  jeune  homme,  m'a  semblé  très- 
capable  d'exciter  la  compassion.  Je  n'en  veux  pas  davan- 
toge. 

«  Mais,  disent-ils,  ce  prince  n'entroit  que  dans  sa  quin- 
«  zième  année  lorsqu'il  mourut.  On  le  fait  vivre,  lui  et  Nar- 
«  cisse,  deux  ans  plus  qu'ils  n'ont  vécu.  »  Je  n'aurois  point 
parlé  de  cette  objection,  si  elle  n'avoit  été  faite  avec  cha- 
leur par  un  homme*  qui  s'est  donné  la  liberté  de  faire 
régner  vingt  ans  un  empereur  qui  n'en  a  régné  que  huit, 
quoique  ce  changement  soit  bien  plus  considérable  dans  la 
chronologie,  où  l'on  suppute  les  temps  par  les  années  des 
empereurs. 

Junie  ne  manque  pas  non  plus  de  censeurs  :  ils  disent  que 
d'une  vieille  coquette,  nommée  Junia  Silana,  j'en  ai  fût 
une  jeune  fille  très-sage.  Qu'auroient-ils  à  me  répondre,  si 
Je  leur  disois  que  cette  Junie  est  un  personnage  inventé, 

1.  Tacit. ,  Annal,  lib.  XHI,  cap.  1. 

2.  Corneille,  qui,  dans  Héraclius,  fait  régner  vingt  ans  Tempe 
reur  Phocas,  lequel  n'eu  a  régné  que  huit- 


PREMifiRB    PREPACB.  t39 

«omme  l'Emilie  de  Cinna,  comme  la  Sabine  d'Horace? 
Hais  j'ai  à  leur  dire  que,  s'ils  avoient  bien  lu  l'histoire, 
ils  auroient  trouvé  une  Junia  Calvina,  de  la  famille  d'Au- 
gaste,  sœur  de  Silanus,  à  qui  Claudius  avoit  promis  Octa- 
vie.  Cette  Junie  étoit  Jeune,  belle,  et,  comme  dit  Sénèque, 
festivissima  omnium  puellarum^.  Elle  aimoit  tendrement 
son  frère;  et  leurs  ennemis,  dit  Tacite,  les  accusèrent  tous 
deux  d'inceste,  quoiqu'ils  ne  fussent  coupables  que  d'un 
peu  d'indiscrétion.  Si  je  la  présente  plus  retenue  qu'elle 
n'étoit,  je  n'ai  pas  ouï  dire  qu'il  nous  fût  défendu  de  recti- 
fiw  les  mœurs  d'un  personnage,  surtout  lorsqu'il  n'est  pas 
connu. 

L'on  trouve  étrange  qu'elle  paroisse  sur  le  théâtre  après 
la  mort  de  Britannicus.  Certainement  la  délicatesse  est 
grande  de  ne  pas  vouloir  qu'elle  dise  en  quatre  vers  assez 
touchants  qu'elle  passe  chez  Octavic.  «  Mais,  disent-ils, 
■  cela  ne  valoit  pas  la  peine  de  la  faire  revenir,  un  autre 
«  l'auroit  pu  raconter  pour  elle.  »  Ils  ne  savent  pas  qu'une 
des  règles  du  théâtre  est  de  ne  mettre  en  récit  que  les 
choses  qui  ne  se  peuvent  passer  en  action ,  et  que  tous  les 
anciens  font  venir  souvent  sur  la  scène  des  acteurs  qui 
n'ont  autre  chose  à  dire,  sinon  qu'ils  viennent  d'un  endroit, 
et  qu'ils  s'en  retournent  en  un  auu  i- 

«  Tout  cela  est  inutile,  disent  mes  censeurs  :  la  pièce  est 
•  finie  an  récit  de  la  mort  de  Britannicus,  et  l'on  ne  devroit 
«  point  écouter  le  reste.  »  On  l'écoute  pourtant,  et  même 
avec  autant  d'attention  qu'aucune  fin  de  tragédie.  Pour  moi, 
j'ai  toujours  compris  que  la  tragédie  étant  l'imitation  d'une 
action  complète,  où  plusieurs  personnes  concourent,  cette 
action  n'est  point  finie  que  l'on  ne  sache  en  quelle  situation 
elle  laisse  ces  mêmes  personnes.  C'est  ainsi  que  Sophocle 
en  use  presque  partout  :  c'est  ainsi  que  dans  VAntigone  il 
emploie  autant  de  vers  à  représenter  la  fureur  d'Hémon  et 
la  punition  de  Créon  après  la  mort  de  cette  princesse,  que 

1.  c  La  plus  eqjoaée  des  jeunes  âllea.  » 


MO  PREMIERS    PRâFACB. 

'en  a{  employé  aux  imprécations  d'Agrippine,  à  la  retraite 
Le  Junie,  à  la  punition  de  Narcisse,  et  au  désespoir  de 
iNéron,  après  la  mort  de  Britannicus. 

Que  faudroit-il  faire  pour  contenter  des  juges  si  difficiles) 
Ia  chose  seroit  aisée ,  pour  peu  qu'on  voulût  trahir  le  bon 
sens.  Il  ne  faudroit  que  s'écarter  du  naturel  pour  se  Jeter 
lans  l'extraordinaire.  Au  lieu  d'une  action  simple,  chargée 
do  peu  de  matière,  telle  que  doit  être  une  action  qui  se 
passe  en  un  seul  jour,  et  qui,  s'avançant  par  degrés  vers  sa 
fin,  n'est  soutenue  que  par  les  intérêts,  les  sentiments  et 
les  passions  des  personnages,  il  faudroit  remplir  cette  même 
action  de  quantité  d'incidents  qui  ne  se  pourroient  passer 
qu'en  un  mois,  d'un  grand  nombre  de  jeux  de  théâtre  d'au- 
tant plus  surprenants  qu'ils  seroient  moins  vraisemblables, 
d'une  infinité  de  déclamations  où  l'on  feroit  dire  aux  acteurs 
tout  le  contraire  de  ce  qu'ils  devroient  dire.  Il  faudroit,  par 
exemple,  représenter  quelque  héros  ivre,  qui  se  voudroit 
faire  haïr  de  sa  maîtresse ,  de  gaieté  de  cœur,  un  Lacédé- 
monien  grand  parleur*,  un  conquérant  qui  ne  débiteroit 
que  des  maximes  d'amour,  une  femme  qui  donneroit  des 
leçons  de  fierté  à  des  conquérants  :  voilà  sans  doute  de  quoi 
fairn  récrier  tous  ces  messieurs.  Mais  que  diroit  cependant 
le  petit  nombre  de  gens  sages  auxquels  je  m'efforce  de 
plaire?  De  quel  front  oserois-je  me  montrer,  pour  ainsi 
dire,  aux  yeux  de  ces  grands  hommes  de  l'antiquité  que 
j'ai  choisis  pour  modèles?  Car,  pour  me  servir  de  la  pensée 
d'un  ancien ,  voilà  les  véritables  spectateurs  que  nous  de- 
vons nous  proposer;  et  nous  devons  sans  cesse  nous  deman- 
der :  que  diroient  Homère  et  Virgile,  s'ils  lisoient  ces  vers? 
que  diroit  Soplwcle,  s'il  voyoit  représenter  cette  scèneî 
Quoi  qu'il  en  soit ,  Je  n'ai  point  prétendu  empêcher  qu'on 
ne  parlât  contre  mes  ouvrages  ;  je  l'auroîs  prétendu  inuti- 


1.  Racine  désigne  ici  plusieurs  tragédies  de  Corneille  :  La  Moht 
DB  PoMptfs,  Skrtorius,  AoésiLAs;  on  ne  sait  quel  est  et  héros 
ivre  qui  veut  ie  faire  licûr  de  sa  maîtresse  (dans  le  commentaire  de 
La  Harpe,  il  est  désigné  par  Attila). 


PREMIËRB    PRËPACB.  S4t 

lement  :  Quid  de  te  alii  loquantur  ipsi  videant,  dit  Cicéron  ; 
sed  loquentur  tamen  < . 

ïe  prie  seulement  le  lecteur  de  me  pardonner  cette  petite 
préface,  que  j'ai  faite  pour  lui  rendre  raison  de  ma  tragédie. 
11  n'y  a  rien  de  plus  naturel  que  de  se  défendre  quand  oo 
se  croit  injustement  attaqué.  Je  vois  que  Térence  même 
sem  ble  n'avoir  fait  des  prologues  que  pour  se  justifier  contre 
les  critiques  d'un  vieux  poëte  malintentionné,  malevoli 
veleris  poetœ,  et  qui  venoit  briguer  des  voix  contre  lui  jus- 
qu'aux heures  où  l'on  représentoit  ses  comédies. 

I Occœpta  est  agi  : 

t  Bsclamat,  etc.  >  * 

On  me  pouvoit  faire  une  difUculté  qn'on  ne  m'a  point  faite. 
Hai3  ce  qui  est  échappé  aux  spectateurs  pourra  être  remar- 
qué par  les  lecteurs.  C'est  que  je  fais  entrer  Junie  dans  les 
vestales,  où,  selon  Aulu-Gelle,  on  ne  recevoit  personne 
au-dessous  de  six  ans,  ni  au-dessus  de  dix.  Mais  le  peuple 
prend  ici  Junie  sous  sa  protection;  et  j'ai  cru  qu'en  consi- 
dération de  sa  naissance,  de  sa  vertu  et  de  son  malheur,  il 
pouvoit  la  dispenser  de  l'âge  prescrit  par  les  lois,  comme  il 
a  dispensé  de  l'âge  pour  le  consulat  tant  de  grands  hommes 
qui  avoicnt  mérité  ce  privilège. 

Enfin,  je  suis  très- persuadé  qu'on  me  peut  faire  bien 
d'autres  critiques ,  sur  lesquelles  je  n'aurois  d'autre  parti  à 
prendre  que  celui  d'en  profiter  à  l'avenir.  Mais  je  plains 
fort  le  malheur  d'un  homme  qui  travaille  pour  le  public. 
Ceux  qui  voient  le  mieux  nos  défauts  sont  ceux  qui  les  dis- 
simulent le  plus  volontiers  :  ils  nous  pardonnent  les  en- 
droits qui  leur  ont  déplu,  en  faveur  de  ceux  qui  leur  ont 
donné  du  plaisir.  Il  n'y  a  rien ,  au  contraire,  de  plus  injuste 

1.  «  Cest  aux  antres  à  prendre  garde  comment  ils  parleront  de 
vous  ;  mais  soyez  sûr  qu'ils  en  parleront,  de  quelque  manière  que  ce 
•oit.  »  {De  Itqnibl.,  lib.  VI.) 

2.  t  A  peine  a-tron  levé  la  toile ,  que  le  voilà  qui  s'écrie,  etc.  * 
(  P.  Tbrbnt.,  Eunuch.,  Prolog.)  —  On  ne  peut  pas  douter  que  Racine 
n'ait  voulu  désigner  ici  le  grand  CorneiUa 

U 


«48  PREMIERE    PREFACE. 

qu'un  ignorant  :  il  croit  toujours  que  l'admiration  est  le 
partage  des  gens  qui  ne  savent  rien  ;  il  condamne  toute  une 
pièce  pour  une  scène  qu'il  n'approuve  pas;  il  s'attaque 
même  aux  endroits  les  plus  éclatants,  pour  faire  croire  qu'il 
a  de  l'esprit;  et  pour  peu  que  nous  résistions  à  ses  senti- 
ments, il  nous. traite  de  présomptueux  qui  ne  veulent  croire 
personne,  et  ne  songe  pas  qu'il  tire  quelquefois  plus  de  va- 
nité d'une  critique  fort  mauvaise,  que  nous  n'en  tirons  d'une 
fcssez  bonne  pièce  de  théâtre. 

«  Homine  imperito  nunquam  qaidqaam  iqjustins  '.  > 

1.  Racine  a  lui-même  traduit  très-exactement  ce  vers  de  Térence, 
lorsqu'il  a  dit  :  c  II  n'y  a  rien  de  plus  injnata  qu'an  ignorant,  a 


SECONDE  PRÉFACE 


fo\d  celîe  de  mes  tragédies  que  Je  puis  dire  qae  j'ai  le 
plus  travaillée.  Cependant  j'avoue  que  le  succès  ne  répondit 
pas  d'abord  à  mes  espérances  :  à  peine  elle  parut  sur  le 
théâtre,  qu'il  s'éleva  quantité  de  critiques  qui  sembloient 
la  devoir  détruire.  Je  crus  moi-même  que  sa  destinée  seroit 
à  l'avenir  moins  heureuse  que  celle  de  mes  autres  tragédies. 
Mais  enfin  il  est  arrivé  de  cette  pièce  ce  qui  arrivera  tou- 
jours des  ouvrages  qui  auront  quelque  bonté  :  les  critique» 
86  sont  évanouies ,  la  pièce  est  demeurée.  C'est  maintenant 
celle  des  miennes  que  la  cour  et  le  public  revoient  le  plus 
volontiers.  Et  si  j'ai  fait  quelque  chose  de  solide,  et  qui  mé- 
rite quelque  louange,  la  plupart  des  connoisseurs  demeurent 
d'accord  que  c'est  ce  même  Britannicus. 

A  la  vérité  J'avois  travaillé  sur  des  modèles  qui  m'avoient 
extrêmement  soutenu  dans  la  peinture  que  je  voulois  faire 
de  la  cour  d'Agrippine  et  de  Néron.  J'avois  copié  mes  per- 
sonnages d'après  le  plus  grand  peintre  de  l'antiquité,  je 
veux  dire  d'après  Tacite,  et  j'étois  alors  si  rempli  de  la  lec- 
ture de  cet  excellent  historien ,  qu'il  n'y  a  presque  pas  un 
trait  éclatant  dans  ma  tragédie  dont  il  ne  m'ait  donné  l'idée 
Pavois  voulu  mettre  dans  ce  recueil  un  extrait  des  plus 
beaux  endroits  que  j'ai  tâché  d'imiter;  mais  j'ai  trouvé  que 
cet  extrait  tiendroit  presque  autant  de  place  que  la  tragédie. 
Ainsi  le  lecteur  trouvera  bon  que  je  le  renvoie  à  cet  auteur, 
qui  aussi  bien  est  entre  les  mains  de  tout  le  monde  ;  et  je 


J44  SECONDE   PREPAO1& 

me  contenterai  de  rapporter  ici  quelques-uns  de  ses  passages 
sur  chacun  des  personnages  que  j'introduis  sur  la  scène. 

Pour  commencer  par  Néron ,  il  faut  se  souvenir  qu'il  es 
ici  dans  les  premières  années  de  son  règne,  qui  ont  été 
heureuses,  comme  l'on  sait.  Ainsi,  il  ne  m'a  pas  été  permis 
de  le  représenter  aussi  méchant  qu'il  l'a  été  depuis.  Je  n9 
le  représente  pas  non  plus  comme  un  homme  vertueux,  car 
il  ne  l'a  jamais  été.  Il  n'a  pas  encore  tué  sa  mère,  sa  femme, 
ses  gouverneurs  ;  mais  il  a  en  lui  les  semences  de  tous  ces 
crimes  :  il  commence  à  vouloir  secouer  le  joug  ;  il  les  hait 
les  uns  et  les  autres;  il  leur  cache  sa  haine  sous  de  fausses 
caresses,  factus  naturâ  velare  odium  fallacibus  bîanditiis  '. 
En  un  mot,  c'est  ici  un  monstre  naissant,  mais  qui  n'ose 
encore  se  déclarer,  et  qui  cherche  des  couleurs  à  ses  mé- 
chantes actions  :  Hactenus  Nero  flaçjitiis  et  sceleribus  vela- 
menta  quœsivit*.  Il  ne  pouvoit  souffrir  Octavie,  princesse 
d'une  bonté  et  d'une  vertu  exemplaires,  fato  quodam,  an 
quia  prœvalent  illicita;  metuebaturque  ne  in  stupra  femi- 
narum  illustrium  prorumperet  '. 

Je  lui  donne  Narcisse  pour  confident.  J'ai  suivi  en  cela 
Tacite,  qui  dit  que  Néron  porta  impatiemment  la  mort  de 
Narcisse;  parce  que  cet  affranchi  avoit  une  conformité  mer- 
veilleuse avec  les  vices  du  prince  encore  cachés  :  Cujus 
abditis  adhuc  vitiis  miré  congruebat.  Ce  passage  prouve 
deux  choses  :  il  prouve  et  que  Néron  étoit  déjà  vicieux,  mais 
qu'il  dissimuloit  ses  vices,  et  que  Narcisse  l'entretenoit  dans 
ses  mauvaises  inclinations. 

J'ai  choisi  Burrhus  pour  opposer  un  honnête  homme  à 
cette  peste  de  cour;  et  je  l'ai  choisi  plutôt  que  Sénèque;  en 
voici  la  raison  :  ils  étoient  tous  deux  gouverneurs  de  la  jeu- 
nesse de  Néron,  l'un  pour  les  armes,  et  l'autre  pour  les 
lettres;  et  ils  étoient  fameux,  Burrhus  pour  son  expérience 
dans  les  armes  et  pour  la  sévérité  de  ses  mœurs,  militari- 
bus  curis  et  severitate  morum;  Sénèque  pour  son  éloquence 

1.  Tacit.,  Annal,  lib.  XIV,  cap.  56.  —  8.  Idem,  ibid.,hh.  XIU, 
cap  47.  —  8.  Idem,  ibid.,  U\  XIII,  cap.  13. 


SECONDS   PRËPâCR.  fO 

et  le  tour  agréable  de  son  esprit,  Seneca  prœcepHs  eloquen- 
ticB  et  comitaie  honestâ^.  Burrhus,  après  sa  mort,  fut  extrê- 
mement regretté  à  cause  de  sa  vertu  :  Civitati  grande  desi- 
derium  ejus  mansit  per  memoriam  virtutis*. 

Toute  leur  peine  étoit  de  résister  à  l'orgueil  et  à  la 
férocité  d'Agrippine,  quœ,  cunctis  malœ  dominationis  cupi- 
dinibus  flagrans,  habebat  in  partibus  Pallantem\  Je  ne 
dis  que  ce  mot  d'Agrippine,  car  il  y  auroit  trop  de  choses  à 
en  dire.  C'est  elle  que  je  me  suis  surtout  eftbrcé  de  bien 
exprimer,  et  ma  tragédie  n'est  pas  moins  la  disgrâce 
d'Agrippine  que  la  mort  de  Britannicus.  Cette  mort  fut  un 
coup  de  foudre  pour  elle;  et  il  parut,  dit  Tacite,  par  sa 
frayeur  et  par  sa  consternation,  qu'elle  étoit  aussi  innocente 
de  cette  mort  qu'Octavie.  Agrippine  perdoit  en  lui  sa  der- 
nière espérance,  et  ce  crime  lui  en  faisoit  craindre  un  plus 
grand  :  Sibi  supremum  auxilium  ereptum,  et  parricidii 
exemplum  intelligebat*. 

L'âge  de  Britannicus  étoit  si  connu ,  qu'il  ne  m'a  pas  été 
permis  de  le  représenter  autrement  que  comme  un  jeune 
prince  qui  avoit  beaucoup  de  cœur,  beaucoup  d'amour  et 
beaucoup  de  franchise,  qualités  ordinaires  d'un  jeune 
homme.  Il  avoit  quinze  ans,  et  on  dit  qu'il  avoit  beaucoitp 
d'esprit,  soit  qu'on  dise  vrai,  ou  que  ses  malheurs  aient  fait 
croire  cela  de  lui,  sans  qu'il  ait  pu  en  donner  des  marques  : 
Neque  segnem  et  fuisse  indolem  ferunt;  sive  verum,  seu,  pe- 
riculis  commendatus,  retinuit  famam  sine  experimento  ». 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  s'il  n'a  auprès  de  lui  qu'un  aussi 
méchant  homme  que  Narcisse;  car  il  y  avoit  longtemps 
qu'on  avoit  donné  ordre  qu'il  n'y  eût  auprès  de  Britannicus 
que  des  gens  qui  n'eussent  ni  foi  ni  honneur  :  Nam,  ut 
proximus  quisque  Dritanmco,  neque  (as  neque  fidem,  pensi 
haberet,  olim  provisum  erat*. 

Il  me  reste  à  parler  de  Junie.  Il  ne  la  faut  pas  confondre 

1.  Tacit.,  Annal,  lib.  XIII,  cap.  2.  —  2.  Idem,  iWd.,lib.  xrv, 
eap.  51.— 3.  Idem,  ibid.,  lib,  Xin,  cap.  2.-4.  Idem,  ibid.,  lib,  Xin. 
cap.  16,  —  5.  Idem,  ibid.,  lib.  XII,  cap.  26.  —  6.  Idem,  ibid., 
lib.  xni ,  cap.  15. 


[ 


«4fl  SECONDE   PRÊFACB. 

avec  une  vieille  coquette  qui  s'appeloit  Junia  Silana.  C'est 
ici  une  autre  Junie,  que  Tacite  appelle  Junia  Calvina,  de  la 
famille  d'Auguste,  sœur  de  Silanus,  à  qui  Claudius  avoil 
promis  Octavie.  Cette  Junie  étoit  jeune,  belle,  et,  comme 
dit  Sénèque,  fesHvissima  omnium  puellarum.  Son  frère  e» 
elle  s'aimoient  vendrement;  et  leurs  ennemis,  dit  Tacite, 
les  accusèrent  tous  deux  d'inceste,  quoiqu'ils  ne  fussent 
coupables  que  d'un  peu  d'indiscrétion.  Elle  "Jécut  Jusqu'au 
règne  de  Vespasiea. 

Je  la  fais  entrer  dans  les  vestales,  quoique,  selon  Aulu- 
Gelle,  on  n'y  reçût  Jamais  personne  au-dessous  de  six  ans , 
ni  au-dessus  de  dix.  Mais  le  peuple  prend  ici  Junie  sous  sa 
{HTotection;  et  j'ai  cru  qu'en  considération  de  sa  naissance 
de  sa  vertu  et  de  son  malheur,  il  pouvoit  la  dispenser  de 
l'âge  prescrit  par  les  lois,  comme  il  a  dispensé  de  l'âge  pour 
le  consulat  tant  de  grands  hommes  qui  avoient  mérité  ce 
privil^e'. 

I.  Bacine  semble  confondre  ici  la  république  avec  la  monarchie  : 
*  peuple  n'était  rien  sous  les  empereurs  ;  sa  protection  était  inutile 
•t  même  nuisible.  Le  droit  qu'aurait  eu  le  peuple  de  faire  entrer 
ïnnie  dans  les  vestales  malgré  les  lois  n'est  qu'une  supposition  p«Q 
vraisamblable. 


BRITANNICUS 


PERSONNAGES 


NÉRON,  empereur,  fils  d'Agrippine, 

BRITANNICUS.filsde  l'empereur  Claudius  et  de  Messalina. 
AGRirPINE,  veuve  de  Domitius .finobarbus,  père  de  Néron, 

et ,  en  secondes  noces ,  veuve  de  l'empereur  Claudius. 
JUNIE,  amante  de  Britannicus. 
BURRHUS,  gouverneur  de  Néron. 
NARCISSE,  gouverneur  de  Britannicus. 
ALBINE,  confidente  d'Agrippine. 

«AHOSS. 


La  teint  at  à  Rame,  dan»  une  ehcmlbri  <fu  paiaii  de  Néron, 


BRITANNICUS 

TRAGÉDIE 


ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

AGRIPPINE,   ALBINE. 

ALBINE. 

Quoi!  tandis  que  Néron  s'abandonne  au  sommeil. 
Faut-il  que  vous  veniez  attendre  son  réveil  ? 
Qu'errant  dans  le  palais,  sans  suite  et  sans  escorte, 
La  mère  de  César  veille  seule  à  sa  porte  ? 
Madame,  retournez  dans  votre  appartement. 

AGRIPPINE. 

Albine,  il  ne  faut  pas  s'éloigner  un  moment. 
Je  veux  l'attendre  ici  :  les  chagrins  qu'il  me  cause 
M'occuperont  assez  tout  le  temps  qu'il  repose. 
Tout  ce  que  j'ai  prédit  n'est  que  trop  assuré  : 
Contre  Britannicus  Néron  s'est  déclaré. 
L'impatient  Néron  cesse  de  se  contraindre; 
Las  de  se  faire  aimer,  il  veut  se  faire  craindre. 
Britannicus  le  gêne,  Albine;  et  chaque  jour 
Je  sens  que  je  deviens  importune  à  mon  tour. 

ALBINB. 

Quoi  !  vous  à  qui  Néron  doit  le  jour  qu'il  respire. 

Qui  l'avez  appelé  de  si  loin  à  l'empire? 

Vous  qui,  déshéritant  le  fils  de  Qaudius, 

Avez  nommé  César  l'heureux  Domitius? 

Tout  lui  parle,  madame,  en  faveur  d'Agrippinet 

Il  vous  doit  son  amour. 

âCniPPINB. 

Il  me  le  doit,  Albine  i 


«50  BRITANNICUS.  -- 

Tout,  s'il  est  généreux,  lui  prescrit  cette  loi} 
Mais  tout,  s'il  est  ingrat,  lui  parle  contre  moi. 

A  L  B  I N  E. 

S'il  est  ingrat,  madame  ?  A  h  I  toute  sa  conduite 
Marque  dans  son  devoir  une  Sime  trop  instruite. 
Depuis  trois  ans  entiers,  qu'a-t-il  dit,  qu'a-t-il  fait 
Qui  ne  promette  à  Rome  un  empereur  parfait? 
Rome,  depuis  trois  ans,  par  ses  soins  gouvernée, 
,  Au  temps  oe  ses  consuls  croit  être  retournée  : 
'Il  ht  gouverne  en  père.  Enfin,  Néron  naissant 
A  toutes  les  vertus  d'Auguste  vieillissant. 

AGRIPPINB. 

Non,  non,  mon  intérêt  ne  me  rend  point  injuste  t 

Il  commence ,  il  est  vrai ,  par  où  finit  Auguste  ; 

Mais  crains  que,  l'avenir  détruisant  le  passé, 

Il  ne  finisse  ainsi  qu'Auguste  a  commencé. 

Il  se  déguise  en  vain  :  je  lis  sur  son  visage 

Des  fiers  Domitius  l'humeur  triste  et  sauvage; 

Il  mêle  avec  l'orgueil  qu'il  a  pris  dans  leur  sang 

La  fierté  des  Nérons  qu'il  puisa  dans  mon  ilanc  '. 

Toujours  la  tyrannie  a  d'heureuses  prémices  : 

De  Rome,  pour  un  temps,  Caïus  fut  les  délices; 

Mais,  sa  feinte  bonté  se  tournant  en  fureur. 

Les  délices  de  Rome  en  devinrent  l'horreur. 

Que  m'importe,  après  tout,  que  Néron,  plus  fidèle. 

D'une  longue  vertu  laisse  un  jour  le  modèle? 

Ai-)e  mis  dans  sa  main  le  timon  de  l'État 

Pour  le  conduire  au  gré  du  peuple  et  du  sénat? 

Ah!  que  de  la  patrie  il  soit,  s'il  veut,  le  père  : 

Mais  qu'il  songe  un  peu  plus  qu'Agrippine  est  sa  mère. 

De  quel  nom  cependant  pouvons-nous  appeler 

L'attentat  que  le  jour  vient  de  nous  révéler? 

Il  sait,  car  leur  amour  ne  peut  être  ignorée, 

Que  de  Britannicus  Junie  est  adorée  : 

Et  ce  même  Néron ,  que  la  vertu  conduit. 

Fait  enlever  Junie  au  milieu  de  la  nuit  ! 

Que  veut-il  ?  Est-ce  haine ,  est-ce  amour  qui  l'inspire? 

Gherche-t-il  seulement  le  plaisir  de  leur  nuire  ; 

Ou  plutdt  n'est-ce  point  que  sa  malignité 

1.  Agrippine  était  petite-fille  de  Claudius  Drusus  Néron ,  fils  d« 
Tibérius  Claudia*  Néron  et  de  Livie. 


ACTE    PREMIER.  « 

Punit  sur  eux  l'appui  que  je  leur  ai  prêté? 

ALBINE. 

Vous,  leur  fq>pui,  madame? 

ACaiPPINB. 

Arrête,  chère  Albine; 
Je  sais  que  J'ai  moi  seule  avancé  leur  ruine; 
Que  du  trône ,  où  le  sang  l'a  dû  faire  monter, 
Britannicus  par  moi  s'est  vu  précipiter. 
Par  moi  seule ,  éloigné  de  l'hymen  a'Octavie , 
Le  frère  de  Junie  abandonna  la  vie , 
Silanùs,  sur  qui  Claude  avoit  jeté  les  yeux, 
Et  qui  comptoit  Auguste  au  rang  de  ses  aïeux. 
Néron  jouit  de  tout  :  et  moi ,  pour  récompense, 
Il  faut  qu'entre  eux  et  lui  je  tienne  la  balance. 
Afin  que  quelque  jour,  par  une  même  loi , 
Britannicus  la  tienne  entre  mon  fils  et  md. 

ALBINB. 

Quel  dessein! 

AGRIPPINE. 

Je  m'assure  un  port  dans  la  tempête. 
Néron  m'échappera ,  si  ce  frein  ne  l'arrête. 

ALBINE. 

Mais  prendre  contre  un  fils  tant  de  soins  superflus  t 

AGRIPPINE. 

Je  le  craindrois  bientàt,  s'il  ne  me  craignoit  plus. 

ALBINE. 

One  juste  frayeur  vous  alarme  peut-être. 

Mais  si  Néron  pour  vous  n'est  plus  ce  qu'il  doit  être, 

Du  moins  son  changement  ne  vient  pas  jusqu'à  nous. 

Et  ce  sont  des  secrets  entre  César  et  vous. 

Quelques  titres  nouveaux  que  Rome  lui  défère , 

Néron  n'en  reçoit  point  qu'il  ne  donne  à  sa  mère. 

Sa  prodigue  amitié  ne  se  réserve  rien  : 

Votre  nom  est  dans  Rome  aussi  saint  que  le  sien  ; 

A  peine  parle-t-on  de  la  triste  Octavie. 

Auguste  votre  aïeul  honora  moins  Livie  : 

Kéron  devant  sa  m  re  a  permis  le  premier 

Qu'on  portât  les  faisceaux  couronnés  de  laurier 

Quels  effets  voulez-vous  de  sa  reconnoissanceT 

AGRIPPINE. 

Un  peu  moins  de  respect ,  et  plus  de  confiance. 
Tous  ces  présents,  Albine,  irritent  mon  dépit  : 


«5S  BRITANNICUS 

Je  vois  mes  honneurs  croître ,  et  tomber  mon  crédit. 

Non,  non,  le  temps  n'est  plus  que  Néron,  jeune  encore, 

Me  renvoyoit  les  vœux  d'une  cour  qui  l'adore; 

Lorsqu'il  se  reposoit  sur  moi  de  tout  l'État; 

Que  mon  ordre  au  palais  assembloit  le  sénat, 

Et  que  derrière  un  voile,  invisible  et  présente, 

J'étois  de  ce  grand  corps  l'âme  toute-puissante. 

Des  volontés  de  Rome  alors  mal  assuré, 

Néron  de  sa  grandeur  n'étoit  point  enivré. 

Ce  jour,  ce  triste  jour  frappe  encor  ma  mémoire. 

Où  Néron  fut  lui-même  ébloui  de  sa  gloire, 

Quand  les  ambassadeurs  de  tant  de  rois  divers 

Vinrent  le  reconnoître  au  nom  de  l'univers. 

Sur  son  trône  avec  lui  j'allois  prendre  ma  place  : 

J'ignore  quel  conseil  prépara  ma  disgrâce; 

Quoi  qu'il  en  soit,  Néron ,  d'aussi  loin  qu'il  me  vu. 

Laissa  sur  son  visage  éclater  son  dépit. 

Mon  cœur  même  en  conçut  un  malheureux  augure. 

L'ingrat,  d'un  faux  respect  colorant  son  injure. 

Se  leva  par  avance  ;  et  courant  m'cmbrasscr, 

Il  m'écarta  du  trône  où  je  m'allois  placer. 

Depuis  ce  coup  fatal  le  pouvoir  d'Agrippine 

Vers  sa  chute  à  grands  pas  chaque  jour  s'achemine. 

L'ombre  seule  m'en  reste;  et  l'on  n'implore  plus 

Que  le  nom  de  Sénèque,  et  l'appui  de  Burrhus. 

ALBINE. 

Ah  !  si  de  ce  soupçon  votre  âme  est  prévenue. 
Pourquoi  nonirissez-vous  le  venin  qui  vous  tue? 
Allez  avec  César  vous  éclaircir  du  moins. 

AGRIPPINE. 

César  ne  me  voit  plus,  Albine,  sans  témoins  : 
En  public,  à  mon  heure,  on  me  donne  audience. 
Sa  réponse  est  dictée,  et  même  son  silence. 
Je  vois  deux  surveillants,  ses  maîtres  et  les  miens, 
Présider  l'un  ou  l'autre  à  tous  nos  entretiens. 
Mais  je  le  poursuivrai  d'autant  plus  qu'il  m'évite  : 
De  son  désordre,  Albine,  il  faut  que  je  profite. 
J'entends  du  bruit;  on  ouvre.  Allons  subitement 
Lui  demander  raison  de  cet  enlèvement  : 
Surprenons,  s'il  se  peut,  les  secrets  de  son  âme. 
Mais  quoi  !  déjà  Burrhus  sort  de  chez  lui  ! 


ACTE    PREMIER.  ^Z 

SCÈNE     IL 

AGRIPPINE,   BURRHUS,   ALBINE. 

BORRBDS- 

Madanie, 
Au  nom  de  l'empereur  j'allois  vous  informer 
D'un  ordre  qui  d'abord  a  pu  vous  alarmer, 
Mais  qui  n'est  que  l'effet  d'une  sage  conduite, 
Dont  César  a  voulu  que  vous  soyez  instruite. 

AGRIPPINE. 

Puisqu'il  le  veut,  entrons  :  il  m'en  instruira  mieux. 

BURRUUS. 

César  pour  quelque  temps  s'est  soustrait  à  nos  yeux. 
Déjà  par  une  porte  au  public  moires  connue 
L'un  et  l'autre  consul  vous  avoie  at  prévenue , 
Madame.  Mais  souffrez  que  je  ristourne  exprès... 

AGRirPINE. 

Non ,  je  ne  tiouble  point  se?  augustes  secrets; 
Cependant  voulez-vous  q>''4vec  moins  de  contrainte 
L'un  et  l'autre  une  fois  nous  nous  parlions  sans  feintef 

BURRUUS. 

Burrhus  pour  le  mensonge  eut  toujours  trop  d'horrenr, 

AGRIPPINE. 

Prétendez-vous  longtemps  me  cacher  l'empereur î 
Ne  le  verrai-je  plus  qu'à  titre  d'importiuie? 
Ai-je  donc  élevé  si  haut  votre  fortune 
Pour  mettre  une  barrière  entre  mon  fils  et  moiî 
Ne  l'osez-vous  laisser  un  moment  sur  sa  foi? 
l'ntre  Sénèque  et  vous  disputez-vous  la  gloire 
A  qui  m'effacera  plus  tôt  de  sa  mémoire  ? 
Vous  l'ai-je  confié  pour  en  faire  un  ingrat, 
Pour  être,  sous  son  nom,  les  maîtres  de  l'État? 
Certes,  plus  je  médite,  et  moins  je  me  figure 
Que  vous  m'osiez  compter  pour  votre  créature. 
Vous,  dont  j'ai  pu  laisser  vieillir  l'ambition 
Dans  les  honneurs  obscurs  de  quelque  légion  '  ; 
Et  moi ,  qui  sur  le  trône  ai  suivi  mes  ancêtres , 
Moi ,  fille,  femme,  sœur  et  mère  de  vos  maîtres  ! 
Que  prétendez-vous  donc?  Pensez-vous  que  ma  voix 

1.'  Burrhus  n'était  que  tribun,  lorsque  Agrippine  le  clioisit  pool 
être  gouverneur  de  Néron  et  préfet  det  cohortes  prétoriennes. 

1& 


«54  BRITANNICUS. 

Ait  fait  UG  empereur  pour  m'en  imposer  trois  ? 

Néron  iVest  plus  enfant  :  n'est-il  pas  temps  qu'il  régne  7 

Jusqu'à  quand  voulez- vous  que  l'empereur  vous  craigne! 

Ne  sauroit-il  rien  voir  qu'il  n'emprunte  vos  yeux? 

Pour  se  conduire,  enfin,  n'a-t-il  pas  ses  aïeux? 

Qu'il  choisisse,  s'il  veut,  d'Auguste  ou  de  Tibère; 

Qu'il  imite,  s'il  peut,  Germanicus  mon  père. 

Parmi  tant  de  héros  je  n'ose  me  placer  ; 

Mais  il  est  des  vertus  que  je  lui  puis  tracer  : 

Je  puis  l'instruire  au  moins  combien  sa  confidence 

Entre  un  sujet  et  lui  doit  laisser  de  distance. 

BCRRHUS. 

Je  ne  m'étois  chargé  dans  cette  occasion 
Que  d'excuser  Gésw  d'-une  seule  action  ; 
Mais  puisque,  sans  vouloir  que  je  le  justifie. 
Vous  me  rendez  garant  du  reste  de  sa  vie. 
Je  répondrai,  madame,  avec  la  liberté 
D'un  soldat  qui  sait  mal  farder  la  vérité. 

Vous  m'avez  de  César  confié  la  jeunesse. 
Je  l'avoue;  et  je  dois  m'en  souvenir  sans  cesse. 
Mais  vous  avois-je  fait  serment  de  le  trahir, 
D'en  faire  un  empereur  qui  ne  sût  qu'obéir  7 
Non.  Ce  n'est  plus  à  vous  qu'il  faut  que  j'en  réponde  t 
Ce  n'est  plus  votre  fils,  c'est  le  maître  du  monde. 
J'en  dois  compte,  madame,  à  l'empire  romain  , 
Qui  croit  voir  son  salut  ou  sa  perte  en  ma  niaia. 
Ah!  si  dans  l'ignorance  il  le  falloit  instruire, 
N'avoit-on  que  Sénèque  et  moi  pour  le  séduire? 
Pourquoi  de  sa  conduite  éloigner  les  flatteurs? 
Falloit-il  dans  l'exil  chercher  des  corrupteurs  ? 
La  cour  de  Claudius ,  en  esclaves  fertile , 
Pour  deux  que  l'on  cherchoit  en  eût  présenté  mille, 
Qui  tous  auroient  brigué  l'honneur  de  l'avilir  : 
Dans  une  longue  enfance  ils  l'auroient  fait  vieillir. 
De  qvioi  vous  plaignez-vous;  madame?  On  vous  révère  r 
Ainsi  que  par  César,  on  jure  par  sa  mère. 
L'empereur,  il  est  vrai,  ne  vient  plus  chaque  jour 
Mettre  à  vos  pieds  l'empire,  et  grossir  votre  cour; 
Mais  le  doit-il ,  madame?  et  sa  reconnoissanoe 
Ne  peut-elle  éclater  que  dans  sa  dépendance? 
Toujours  humble,  toujours  le  timide  Néron 
N'ose-t-il  Être    ugustc  et  César  (lue  de  nojn? 


ACTE    PHEMIBR.  tSB 

Vous  le  dirai-Je  enfin?  Rome  le  justifie. 
Rome,  à  trois  affranchis  si  longtemps  asservie, 
A  peine  respirant  du  joug  qu'elle  a  porté, 
Du  règne  de  Néron  compte  sa  liberté. 
Que  dis-je?  la  vertu  semble  même  renaître. 
Tout  l'empire  n'est  plus  la  dépouille  d'un  maître; 
Le  peuple  au  champ  de  Mars  nomme  ses  magistrats; 
César  nomme  les  chefs  sur  la  foi  des  soldats  ; 
rhraséas  au  sénat,  Corbulon  dans  l'armée, 
Sont  encore  innocents,  malgré  leur  renommée; 
Les  déserts ,  autrefois  peuplés  de  sénateurs , 
Ne  sont  plus  habités  que  par  leurs  délateurs. 
Qu'importe  que  César  continue  à  nous  croire , 
Pourvu  que  nos  conseils  ne  tendent  qu'à  sa  gloire; 
Pourvu  que  dans  le  cour»  d'un  règne  florissant 
Rome  soit  toujours  libre,  et  César  tout-puissant  7 
Mais ,  madame ,  Néron  sufiit  pour  se  conduire. 
J'obéis,  sans  prétendre  à  l'honneur  de  l'instruire. 
Sur  ses  aieux,  sans  doute,  il  n'a  qu'à  se  régler; 
Pour  bien  faire,  Néron  n'a  qn'h  se  ressembler. 
Heureux  si  ses  vertus,  l'une  à  l'autre  enchaînées. 
Ramènent  tous  les  ans  ses  premières  années? 

AGRIPPINB. 

Ainsi,  sur  l'avenir  n'osant  vous  assurer, 
Vous  croyez  que  sans  vous  Néron  va  s'égarer. 
Mais  vous  qui ,  jusqu'ici  content  de  votre  ouvrage» 
Venez  de  ses  vertus  nous  rendre  témoignage. 
Expliquez-nous  pourquoi ,  devenu  ravisseur, 
Néron  de  Silanus  fait  enlever  la  soeur? 
Ne  tient-il  qu'à  marquer  de  cette  ignominie 
Le  sang  de  mes  aïeux  qui  brille  dans  Junie? 
De  quoi  l'accuse-t-il  ?  Et  par  quel  attentat 
Devient-elle  en  un  jour  criminelle  d'État  : 
Elle  qui,  tàns  orgueil  jusqu'alors  élevée, 
N'auroit  point  vu  Néron,  s'il  ne  l'eût  enlevée; 
Et  qui  même  auroit  mis  au  rang  de  ses  bienfaits 
L'heureuse  liberté  de  ne  le  voir  jamais? 

BVIIRUUS. 

Je  sai^5  que  d'aucun  crime  elle  n'est  soupçonnée; 
Mais  jusqu'ici  César  ne  l'a  point  condamnée. 
Madame.  Aucun  objet  ne  blesse  ici  ses  yeux  : 
Elle  est  dans  un  palais  tout  plein  de  ses  aïeux. 


Ï50  BRITANNICUS. 

Vous  savez  que  les  droits  qu'elle  porte  avec  elle 
Peuvent  de  son  époux  faire  un  prince  rebella; 
Que  le  sang  de  César  ne  se  doit  allier 
Qu'à  ceux  à  qui  César  le  veut  bien  confier  ; 
Kt  vous-même  avouerez  qu'il  ne  seroit  pas  juste 
Qu'on  disposât  sans  lui  de  la  nièce  d'Auguste. 

AGRIPPINF. 

Je  vous  entends  :  Néron  m'apprend  par  votre  voix 

Qu'en  vain  Britannicus  s'assure  sur  mon  choix. 

En  vain ,  pour  détourner  ses  yeux  de  sa  misère 

J'ai  flatté  son  amour  d'un  hymen  qu'il  espère  : 

A  ma  confusion,  Néron  veut  faire  voir 

Qu'Agrippiae  promet  par  delà  son  pouvoir. 

Rome  de  ma  faveur  est  trop  préoccupée  : 

Il  veut  par  cet  affront  qu'elle  soit  détrompée, 

Et  que  tout  l'univers  appienne  avec  terreur 

A  ne  confondre  plus  mon  fils  et  l'empereur. 

Il  le  peut.  Toutefois  j'ose  encore  lui  dire 

Qu'il  doit  avant  ce  coup  affermir  son  empire; 

Et  qu'en  me  réduisant  à  la  nécessité 

D'éprouver  contre  lui  ma  foible  autorité, 

11  expose  la  sienne;  et  que  dans  la  balance 

Mon  nom  peut-être  aura  plus  de  poids  qu'il  ne  pease. 

BU  R  RU  us. 
Quoi ,  madame  !  toujours  soupçonner  son  respect  ! 
Ne  peut-il  faire  un  pas  qui  ne  vous  soit  suspect? 
L'empereur  vous  croit-il  du  parti  de  Junle? 
Avec  Britannicus  vous  croit-il  réunie? 
Quoi  !  de  vos  ennemis  devenez-vous  l'appui 
Pour  trouver  un  prétexte  à  vous  plaindre  de  lui  ? 
Sur  le  moindre  discours  qu'on  pourra  vous  redire, 
Serez-vous  toujours  prête  à  partager  l'empire? 
Vous  craindrez-vous  saus  cesse;  et  vos  embrassementi 
Ne  se  passeront-ils  qu'en  éclaircissements  ? 
Ah!  quittez  d'un  censeur  la  triste  diligence; 
D'une  mère  facile  affectez  l'indulgence; 
Souffrez  quelques  froideurs  sans  les  faire  éclater; 
Et  n'avertissez  point  la  cour  de  vous  quitter. 

AGRIPPINE. 

F,t  qui  s'honoreroit  de  l'appui  d'Agrippine, 
Lorsque  Néron  lui-même  annonce  ma  ruine, 
Lorsque  de  sa  présence  il  seniblo  me  bannir. 


ACTE    PRBMIBR. 

Quand  Burrhus  à  sa  porte  ose  me  retenirT 

BURRHDS. 

Madame ,  Je  vois  bien  qu'il  est  temps  de  me  taire  ^ 
Et  que  ma  liberté  commence  à  vous  déplaire. 
La  douleur  est  injuste  :  et  toutes  les  raisons 
Qui  ne  la  flattent  point  aigrissent  ses  soupçons. 
Voici  Britannicus.  Je  lui  cède  ma  place. 
Je  vous  laisse  écouter  et  plaindre  sa  disgrâce. 
Et  peut-être,  madame,  en  accuser  les  soins 
De  ceux  que  l'empereur  a  consultes  le  moins. 

SCÈNE  III. 

BRirANNICDS,  AGRIPPINE,  NARCISSE,  ALBINE. 

AGRIPPINE. 

Ah  !  prince,  où  courez-vous?  Quelle  ardeur  inquiète 
Parmi  vos  ennemis  en  aveugle  vous  jette? 
Que  venez-vous  chercher  ? 

BRITANNICUS. 

Ce  que  je  cherche?  Ah  dieux  ; 
Tout  ce  que  j'ai  perdu,  madame,  est  en  ces  lieux. 
De  mille  affreux  soldats  Junie  environnée 
S'est  vue  en  ce  palais  indignement  traînée. 
Hélas  !  de  quelle  horreur  ses  timides  esprits 
A  ce  nouveau  spectacle  auront  été  surpris  ? 
Enfin  on  me  l'enlève.  Une  loi  trop  sévère 
Va  séparer  deux  cœurs  qu'assembloit  leur  misère  : 
Sans  doute  on  ne  veut  pas  que,  mêlant  nos  douleurs, 
Nous  nous  aidions  l'un  l'autre  à  porter  nos  malheurs. 

AGRIPPINE. 

Il  suffit.  Comme  vous  je  ressens  vos  injures; 
Mes  plaintes  ont  déjà  précédé  vos  murmures. 
Mais  je  ne  prétends  pas  qu'un  impuissant  courroux 
Dégage  ma  parole  et  m'acquitte  envers  vous. 
Je  ne  m'explique  point.  Si  vous  voulez  m'entendre^ 
Suivez-moi  chez  Pallas,  où  je  vais  vous  attendre. 

SCÈNE   IV. 

BRITANNICUS,   NARCISSE. 

BRITANNICCS. 

La  croirai-je,  Narcisse?  et  dois-je  sur  sa  foi 


iSi 


258  BRITANNICUS. 

La  prendra  pour  arbitre  entre  son  fils  et  moi? 
Qu'en  dis-tu  î  N'est-ce  pas  cette  même  Agrippine 
Que  mon  père  épousa  jadis  pour  ma  ruine, 
Et  qui,  si  je  t'en  crois,  a  de  ses  derniers  jours, 
Trop  lents  pour  ses  desseins,  précipité  le  cours? 

NAHCISSE. 

N'importe.  Elle  se  sent  comme  vous  outragée; 

A  vous  donner  Junie  elle  s'est  engagée; 

Unissez  vos  chagrins,  liez  vos  intérêts  : 

Ce  palais  retentit  en  vain  de  vos  regrets  : 

Tandis  qu'on  vous  verra  d'une  voix  suppliante 

Semer  ici  la  plainte  et  non  pas  l'épouvante. 

Que  vos  ressentiments  se  perdront  en  discours. 

Il  n'en  faut  pas  douter,  vous  vous  plaindrez  toujours. 

BRITA!»  NICnS. 

Ah,  Narcisse  !  tu  sais  si  de  la  servitude 

Je  prétends  faire  encore  une  longue  habitude; 

Tu  sais  si  pour  jamais,  de  ma  chute  étonné. 

Je  renonce  à  l'empire  où  j'étois  destiné. 

Mais  je  suis  seul  cncor  :  les  amis  de  mon  père 

Sont  autant  d'inconnus  que  glace  ma  misère, 

Et  ma  jeunesse  môme  écarte  loin  de  moi 

Tous  ceux  qui  dans  le  cœur  me  réservent  leur  foi. 

Pour  moi ,  depuis  un  an  qu'un  peu  d'expérience 

M'a  donné  de  mon  sort  la  triste  connoissance, 

Que  vois-je  autour  de  moi ,  que  des  amis  vendus 

Qui  sont  de  tous  mes  pas  les  témoins  assidus , 

Qui,  choisis  par  Néron  pour  ce  commerce  infâme, 

Trafiquent  avec  lui  des  secrets  de  mon  âme  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  Narcisse,  on  me  vend  tous  les  joun  i 

Il  prévoit  mes  desseins ,  il  entend  mes  discours  ; 

Comme  toi ,  dans  mon  cœur  il  sait  ce  qui  se  passe. 

Que  t'en  semble,  Narcisse? 

NAnCISSB. 

Ah  !  quelle  &me  assez  basse.. 
C'est  à  vous  de  choisir  des  confidents  discrets, 
Seigneur,  et  de  ne  pas  prodiguer  vos  secrets. 

BRITANNICDS. 

N&rcisse ,  ta  dis  vrai  ;  mais  cette  défiance 
Est  toujours  d'un  grand  cœur  la  dernière  sciencei 
On  le  trompe  longtemps.  Mais  enfin  je  te  croi , 
Ou  plutôt  Je  fais  vœu  de  ne  croire  que  toi. 


1 


ACTB  II.  «» 

Mon  père,  il  m'en  souvient,  m'assura  ae  ton  eèle  : 
Seul  de  ses  affranchis  tu  m'es  toujours  fidèle  ; 
Tes  yeux,  sur  ma  conduite  incessamment  ouTertg, 
M'ont  sauvé  jusqu'ici  de  mille  écueils  couverts. 
Va  donc  voir  si  le  bruit  de  ce  nouvel  orage 
Aura  de  nos  amis  excité  le  courage; 
Examine  leurs  yeux,  observe  leurs  discours; 
Vois  si  j'en  puis  attendre  un  fidèle  secours. 
Surtout  dans  ce  palais  remarque  avec  adresse 
Avec  quel  soin  Néron  fait  garder  la  princesse  : 
Sache  si  du  péril  ses  beaux  yeux  sont  remis. 
Et  si  son  entretien  m'est  encore  permis. 
Cependant  de  Néron  je  vais  trouver  la  mère 
Chez  Pallas ,  comme  toi  l'affranchi  de  mon  père  : 
Je  vais  la  voir,  l'aigrir,  la  suivre,  et,  s'il  se  peut, 
M'engager  sous  son  nom  dus  loin  au'elle  ne  veut. 

FIN    DU    PBBUIBB    ACTB. 


ACTE  DEUXIEME 

SCÈNE  I. 

NÉRON,  BURRHUS,  NARCISSE,  gabdbs. 

NÉRON. 

N'en  doutez  point,  Burrhus  :  malgré  ses  injustices. 
C'est  ma  mère,  et  je  veux  ignorer  ses  caprices. 
Mais  je  ne  prétends  plus  ignorer  ni  souffrir 
Le  ministre  insolent  qui  les  ose  nourrir. 
Pallas  de  ses  conseils  empoisonne  ma  mère; 
Il  séduit,  chaque  jour,  Britannicus  mon  frère; 
Ils  l'écoutent  lui  seul  :  et  qui  suivroit  leurs  pas. 
Les  trouveroit  peut-être  assemblés  chez  Pallas. 
C'en  est  trop.  De  tous  deux  il  faut  que  je  l'écarté. 
Pour  la  dernière  fois,  qu'il  s'éloigne,  qu'il  parte  t 
Je  le  feux,  je  l'ordonne;  et  que  la  fin  du  jour 
Ne  le  retrouve  plus  dans  Rome  ou  dans  ma  coar« 


260  BRITANNICUS. 

Allez  :  cet  ordre  importe  au  salut  de  l'empire. 

(Aux  gardes.) 
Vous,  Narcisse,  approchez.  Et  vous,  qu'on  se  retire. 

SCÈNE  IL 

NÉRON,   NARCISSE. 

NARCISSE. 

Grâces  aux  dieux ,  seigneur,  Junie  entre  vos  mains 
Vous  assure  aujourd'hui  du  reste  des  Romains. 
Vos  ennemis ,  déchus  de  leur  vaine  espérance , 
Sont  allés  chez  Pallas  pleurer  leur  impuissance. 
Mais  que  vois-]e?  Vous-même,  inquiet,  étonné. 
Plus  que  Britannicus  paroissez  consterné. 
Que  présage  à  met  yeux  cette  tristesse  obscure, 
Et  ces  sombres  regards  errants  à  l'aventure  ? 
Tout  vous  rit  :  la  fortune  obéit  à  vos  vœux. 

NÉRON. 

Narcisse,  c'en  est  fait,  Néron  est  amoureux. 

NARCISSE. 

Vous  ! 

NÉRON. 

Depuis  un  moment  ;  mais  pour  toute  ma  via. 
J'aime,  que  dis-je,  aimer?  j'idolâtre  Junie. 

NARCISSE. 

Vous  l'aimez! 

NÉRON. 

Excité  d'un  désir  curieux , 
Cette  nuit  je  l'ai  vue  arriver  en  ces  lieux. 
Triste,  levant  au  ciel  ses  yeux  mouillés  de  larmes. 
Qui  brilloient  au  travers  des  flambeaux  et  des  arme» 
Belle  sans  ornement ,  dans  le  simple  appareil 
D'une  beauté  qu'on  vient  d'arracher  au  sommeil. 
Que  veux-tu?  Je  ne  sais  si  cette  négligence. 
Les  ombres,  les  flambeaux,  les  cris  et  le  silence. 
El  le  farouche  aspect  de  ses  fiers  ravisseurs , 
Relevoient  de  ses  yeux  les  timides  douceurs. 
Ouoi  qu'il  en  soit,  ravi  d'une  si  belle  vue. 
J'ai  voulu  lui  parler,  et  ma  voix  s'est  perdue  : 
Immobile,  saisi  d'un  long  étonnement. 
Je  l'ai  laissé  passer  dans  son  appartement. 
J'ai  passé  dans  le  mien.  C'est  là  que,  solitaire» 


A.CTB   II.  Ml 

De  son  image  en  vain  j'ai  voulu  me  distraire. 
Trop  présente  à  mes  yeux  je  croyois  lui  parler; 
J'aimois  jusqu'à  ses  pleurs  que  je  faisois  couler. 
Quelquefois,  mais  trop  tard,  je  lui  demandois  grâce  t 
J'employois  les  soupirs,  et  môme  la  menace. 
Voilà  comme,  occupé  de  mon  nouvel  amour, 
Mes  yeux,  sans  se  fermer,  ont  attendu  le  jour. 
Mais  je  m'en  fais  peut-être  une  trop  belle  image  r 
Elle  m'est  apparue  avec  trop  d'avantage  : 
■Narcisse,  qu'en  dis-tu î 

NARCISSE. 

Quoi,  seigneur!  croira-t-on 
Qu'elle  ait  pa  si  longtemps  se  cacher  à  Néron  1 

NÉRON. 

Tu  le  sais  bien ,  Narcisse.  Et  soit  que  sa  colère 
M'imputât  le  malheur  qui  lui  ravit  son  frère  ; 
Soit  que  son  cœur,  jaloux  d'une  austère  fierté, 
Enviât  à  nos  j'eux  sa  naissante  beauté; 
Fidèle  à  sa  douleur,  et  dans  l'ombre  enfermée. 
Elle  se  déroboit  même  à  sa  renommée  : 
Et  c'est  cette  vertu ,  si  nouvelle  à  la  cour. 
Dont  la  persévérance  irrite  mon  amour. 
Quoi ,  Narcisse ,  tandis  qu'il  n'est  point  de  Romaine 
Que  mon  amour  n'honore  et  ne  rende  plus  vaine, 
Qui ,  dès  qu'à  ses  regards  elle  ose  se  fier. 
Sur  le  cœur  de  César  ne  les  vienne  essayer; 
Seule,  dans  son  palais,  la  modeste  Junre 
Regarde  leurs  honneurs  comme  une  ignominie. 
Fuit,  et  ne  daigne  pas  peut-être  s'informer 
Si  César  est  aimable ,  ou  bien  s'il  sait  aimer  l 
Dis-moi  :  Britannicus  l'aime-t-il  ? 

NARCISSE. 

Quoi!  s'il  l'aime. 
Seigneur? 

NÉRON. 

Si  Jeune  encor,  se  ccnnolt-il  lui-même  7 
D'un  regard  enchanteur  connolt-il  le  poison  7 

NARCISSE. 

Seigneur,  l'amour  toujours  n'attend  pas  la  raison. 
N'en  doutez  point,  il  l'aime.  Instruits  par  tant  de  charmes, 
Ses  yeux  sont  déjà  faits  à  l'usage  des  larmes  ; 
k  ses  moindres  désirs  il  sait  s'accommoder; 


208  BRITANNICUH. 

Et  peut-être  déjà  sait-il  persuader. 

IliRON. 

Que  dis-tu?  Sar  son  cœur  il  auroit  quelque  empire? 

NARCISSE. 

Je  ne  sais.  Mais,  seigneur,  ce  que  je  puis  vous  <Ure, 

Je  l'ai  vu  quelquefois  s'arracher  de  ces  lieux. 

Le  cœur  plein  d'un  courroux  qu'il  cachoit  à  vosyeoi; 

D'une  cour  qui  le  fuit  pleurant  l'ingratitude, 

Las  de  votre  grandeur  et  de  sa  servitude, 

Entre  l'impatience  et  la  crainte  flottant, 

n  alloit  voir  Junie ,  et  revenoit  content. 

NÉRON. 

D'autant  plus  malheureux  qu'il  aura  su  lui  plaire, 
Narcisse ,  il  doit  plutôt  souhaiter  sa  colère  : 
Néron  impunément  ne  sera  pas  jaloux. 

NARCISSE. 

Vous?  Et  de  quoi ,  seigneur,  vous  inquiétez-vousT 
Junie  a  pu  le  plaindre  et  partager  ses  peines  : 
Elle  n'a  vu  couler  de  larmes  que  les  siennes; 
Mais  aujourd'hui ,  seigneur,  que  ses  yeux  dessillés. 
Regardant  de  plus  près  l'éclat  dont  vous  brillez , 
Verront  autour  de  vous  les  rois  sans  diadème. 
Inconnus  dans  la  foule ,  et  son  amant  lui-même , 
Attachés  sur  vos  yeux ,  s'honorer  d'un  regard 
Que  vous  aurez  sur  eux  fait  tomber  au  hasard  ; 
Quand  elle  vous  verra,  de  ce  degré  de  gloire, 
Venir  en  soupirant  avouer  sa  victoire  ; 
Maître,  n'en  doutez  point,  d'un  cœur  déjà  charmé. 
Commandez  qu'on  vous  aime,  et  vous  serez  umé. 

NÉRON. 

A  combien  de  chagrins  il  faut  que  Je  m'apprête  i 
Que  d'importunités  ! 

NARCISSE. 

Quoi  donc!  qui  vous  arrête, 
Seigneur? 

N^RON. 

Tout  :  Octavie,  Agrippine,  Burrhus, 
Sénèque,  Rome  entière,  et  trois  ans  de  vertus*. 
Non  que  pour  Octavie  un  reste  de  tendresse 

1.  Il  suffit  de  ces  vers  pour  faire  sentir  que  ces  trois  an$  de  vertui 
n'étaient  que  trois  ans  de  contrainte  et  d'hypocrisie.         (Laharpb.) 


ACTB  II.  883 

/ 
M'attache  à  son  hymen  et  plaigne  sa  jeunesse  : 
Mes  yeux,  depuis  longtemps  fatigués  de  ses  soinB,  i 

Rarement  de  ses  pleurs  daignent  être  témoins. 
Trop  heureux ,  si  bientôt  la  faveur  d'un  divorce 
Me  soulageoit  d'un  joug  qu'on  m'imposa  par  force! 
Le  ciel  même  en  secret  semble  la  condamner  : 
Ses  vœux,  depuis  quatre  ans,  ont  beau  l'importuner. 
Les  dieux  ne  montrent  point  que  sa  vertu  les  touche  : 
D'aucun  gage,  Narcisse,  ils  n'honorent  sa  couche; 
L'empire  vainement  demande  un  héritier. 

NARCISSE. 

Que  tardez-vous,  seigneur,  à  la  répudier? 
L'empire,  votre  cœur,  tout  condamne  Octavie, 
Auguste ,  votre  aïeul ,  soupiroit  pour  Livie  ; 
Par  un  double  divorce  ils  s'unirent  tous  deux  ; 
Et  vous  devez  l'empire  à  ce  divorce  heureux. 
Tibère ,  que  l'hymen  plaça  dans  sa  famille , 
Osa  bien  à  ses  yeux  répudier  sa  fille. 
Vous  seul,  jusques  ici,  contraire  à  vos  désirs. 
N'osez  par  un  divorce  assurer  vos  plaisirs. 

NÉRON. 

Et  ne  connois-tu  pas  l'implacable  Agrippine? 

Mon  amour  inquiet  déjà  se  l'imagine 

Qui  m'amène  Octavie,  et  d'un  œil  enflammé 

Atteste  les  saints  droits  d'un  nœud  qu'elle  a  formé; 

Et,  portant  à  mon  cœur  des  atteintes  plus  rades, 

Me  fait  un  long  récit  de  mes  ingratitudes. 

De  quel  front  soutenir  ce  fâcheux  entretien? 

NARCISSE. 

N'ôtes-vous  pas,  seigneur,  votre  maître  et  le  sien? 
Vous  verrons-nous  toujours  trembler  sous  sa  tutelle? 
Vivez ,  régnez  pour  vous  :  c'est  trop  régner  pour  elle. 
Craignez-vous?  Mais,  seigneur,  vous  ne  la  craignez  pas; 
Vous  venez  de  bannir  le  superbe  Pallas, 
Pallas,  dont  tous  savez  qu'elle  soutient  l'audace. 

NÉRON. 

Éloigné  de  ses  yeux,  j'ordonne,  je  menace. 
J'écoute  vos  conseils,  j'ose  les  approuver; 
Je  m'excite  contre  elle ,  et  tâche  à  la  braver  t 
Mais ,  je  t'expose  ici  mon  âme  toute  nue , 
Sitôt  que  mon  malheur  me  ramène  à  sa  vue, 
Soit  que  je  n'ose  encor  démentir  le  pouvoir 


804  BRITANNICUS. 

De  ces  yeux  où  j'ai  lu  si  longtemps  mon  deroir; 
Soit  qu'à  tant  de  bienfaits  ma  mémoire  fidèle 
Lui  soumette  en  secret  tout  ce  que  je  tiens  d'ellej  ' 
Mais  enfin  mes  efforts  ne  me  servent  de  rien  : 
Mon  génie  étonné  tremble  devant  le  sien. 
Et  c'est  pour  m'affranchir  de  cette  dépendance , 
Que  je  la  fuis  partout,  que  môme  je  l'offense , 
Et  que,  de  temps  en  temps,  j'irrite  ses  ennuis, 
Afin  qu'elle  m'évite  autant  que  je  la  fuis. 
Mais  je  t'arrête  trop  :  retire-toi,  Narcisse; 
Britannicus  poùrroit  t'accuser  d'artifice. 

iNAnCISSE. 

Non ,  non  ;  Britannicus  s'abandonne  à  ma  foi  : 
Par  son  ordre ,  seigneur,  il  croit  que  je  vous  voi , 
Que  je  m'informe  ici  de  tout  ce  qui  le  touche , 
Et  veut  de  vos  secrets  être  instruit  par  ma  bouche. 
Impatient,  surtout,  de  revoir  ses  amours, 
n  attend  de  mes  soins  ce  fidèle  secours. 

NÉRON. 

J'y  consens;  porte-lui  cette  douce  nouvelle: 
Il  la  verra. 

NARCISSE. 

Seigneur,  bannissez-le  loin  d'elle. 

N  ÉRON. 

J'ai  mes  raisons,  Narcisse;  et  tu  peux  concevoir 
Que  je  lui  vendrai  cher  le  plaisir  de  la  voir. 
Cependant  vante-lui  ton  heureux  stratagème; 
Dis-lui  qu'en  sa  faveur  on  me  trompe  moi-même , 
Qu'il  la  voit  sans  mon  ordre.  On  ouvre;  la  voici. 
Va  retrouver  ton  maître ,  et  l'amener  ici. 

SCÈNE  III. 

NÉRON,   JUNIE. 

NÉRON. 

Vous  vous  troublez,  madame,  et  change/:  de  visage I 
Lisez-vous  dans  mes  yeux  quelque  triste  présage? 

JUNIE. 

Beigneur,  je  ne  vous  puis  déguiser  mon  erreur; 
J'allois  voir  Octavie,  et  non  pas  l'empereur. 

NÉRON. 

Je  le  sais  bien ,  madame,  et  n'ai  pu  sans  enyie 


ACTB  II.  %a 

Apprendre  vos  bontés  pour  l'heureuse  Octavie. 

JUME. 

Vous,  seigneur? 

NÉRON. 

Pensez-vous,  madame,  qu'en  ces  lieux 
Seule  pour  tous  connoltre,  Octavie  ait  des  yeux? 

JDNIB. 

Et  quel  autre,  seigneur,  voulez-vous  que  j'implore! 
A  qui  demanderai-je  un  crime  que  j'ignoreî 
Vous  qui  le  punissez,  vous  ne  l'ignorez  pas  : 
De  grâce ,  apprenez-moi ,  seigneur,  mes  attentats. 

NÉRON. 

Quoi!  madame,  est-ce  donc  une  légère  offense 

De  m'avoir  si  longtemps  caché  votre  présence? 

Ces  trésors  dont  le  ciel  voulut  vous  embellir. 

Les  avez-vous  reçus  pour  les  ensevelir  ? 

L'heureux  Britannicus  verra-t-il  sans  alarmes 

Croître ,  loin  de  nos  yeux ,  son  amour  et  vos  charmesf 

Pourquoi,  de  cette  gloire  exclus  jusqu'à  ce  jour, 

M'avez-vous,  sans  pitié,  relégué  dans  ma  cour»? 

On  dit  plus  :  vous  souffrez,  sans  eu  être  offensée. 

Qu'il  vous  ose,  madame,  expliquer  sa  pensée  : 

Car  je  ne  croirai  point  que  sans  me  consulter 

La  sévère  Junie  ait  voulu  le  flatter. 

Ni  qu'elle  ait  consenti  d'aimer  et  d'être  aimée , 

Sans  que  j'en  sois  instruit  que  par  la  renommée. 

JDNIE. 

Je  ne  vous  nierai  point,  seigneur,  que  ses  soupirs 

M'ont  daigné  quelquefois  expliquer  ses  désirs. 

Il  n'a  point  détourné  ses  regards  d'une  fille 

Seul  reste  du  débris  d'une  illustre  famille  : 

Peut-être  il  se  souvient  qu'en  un  temps  plus  heureux 

Son  père  me  nomma  pour  l'objet  de  ses  vœux. 

Il  m'aime;  il  obéit  à  l'empereur  son  père. 

Et  j'ose  dire  encore,  à  vous,  à  votre  mère  : 

Vos  désirs  sont  toujours  si  conformes  aux  siens... 

NÉRON. 

Ma  mère  a  ses  desseins ,  madame  ;  et  j'ai  les  mieaa. 

Ne  parlons  plus  ici  de  Claude  et  d'Agrippine; 

Ce  n'est  point  par  leur  choix  que  je  me  détermine. 

1.  Ces  traits  d'une  galanterie  un  peu  romanesque  deviennent  tra- 
giques, lorsqu'on  songe  que  c'est  Néron  qui  parle.    (Aiuii  Martim.) 


«68  BRITANNICUS. 

C'est  à  moi  seul,  madame,  à  répondre  de  vous; 
Et  je  veux  de  ma  main  vous  choisir  uxi  époux. 

JUNIE. 

Ah!  seigneur!  songez-vous  que  toute  autre  alliance 
F  era  honte  aux  Césars ,  auteurs  de  ma  naissance? 

NÉROn. 

Non,  madame,  l'époux  dont  je  vous  entretiens 
Peut  San*  honte  assembler  vos  aïeux  et  les  siens; 
Vous  pouvez,  sans  rougir,  consentira  sa  flamme. 

JDNIE. 

Et  quel  est  donc,  seigneur,  cet  époux? 

NÉRON. 

Moi ,  madame. 

JUNIE. 

Vous! 

NÉRON. 

Je  vous  nommerois,  madame,  un  autre  nom, 
Si  j'en  savois  quelque  autre  au-dessus  de  Néron. 
Oui,  pour  vous  faire  un  choix  où  vous  puissiez  souscrire. 
J'ai  parcouru  des  yeux  la  cour,  Rome  et  l'empire. 
Plus  j'ai  cherché,  madame,  et  plus  je  cherche  encor 
En  quelles  mains  je  dois  confier  ce  trésor; 
Plus  je  vois  que  César,  digne  seul  de  vous  plaire, 
En  doit  être  lui  seul  l'heureux  dépositaire. 
Et  ne  peut  dignement  vous  confier  qu'aux  mains 
A  qui  Rome  a  commis  l'empire  des  humains. 
Vous-même ,  consultez  vos  premières  années  : 
Claudius  à  son  fils  les  avoit  destinées  ; 
Mais  c'étoit  en  un  temps  où  de  l'empire  entiei 
n  croyoit  quelque  jour  le  nommer  l'héritier. 
Les  dieux  ont  prononcé.  Loin  de  leur  contredire. 
C'est  à  vous  de  fesser  du  côté  de  l'empire. 
"Sn  vain  de  ce  présent  ils  m'auroient  honoré, 
Si  votre  cœur  devoit  en  être  séparé; 
Si  tant  de  soins  ne  sont  adoucis  par  vos  charmes 
Si,  tandis  que  je  donne  aux  veilles,  aux  alarmes 
Des  jours  toujours  à  plaindre  et  toujours  enviés. 
Je  ne  vais  quelquefois  ikspirer  à  vos  pieds. 
Qu'Ociavie  à  vos  yeux  ne  fasse  point  d'ombrago  . 
Romt,  aussi  bien  que  moi,  vous  donne  son  suffrage» 
Répudie  Octavie,  et  me  fait  dénouer 
Cb  bymea  que  le  ciel  ne  veut  point  avouer. 


*  ACTE    II.  267 

Songez-y  donc,  mad£,me,  et  pesez  en  vons-même 
Ce  choix  digne  des  soins  d'un  prince  qni  votis  ai:nc, 
Digne  de  vos  beaux  yeux  trop  longtemps  captivés. 
Digne  de  l'univers  à  qui  vous  vouj  devez. 

JDNIE. 

Seigneur,  avec  raison  je  demeure  étonnée. 

Je  me  vois,  dans  le  cours  d'une  même  journée, 

Comme  une  criminelle  amenée  en  ces  lieux  ; 

Et  lorsque  avec  frayeur  je  parois  h.  vos  yeux. 

Que  sur  mon  innocence  à  peine  je  me  fie. 

Vous  m'offrez  tout  d'un  coup  la  place  d'Octavie. 

J'ose  dire  pourtant  que  je  n'ai  mérité 

Ni  cet  excès  d'honneur,  ni  cette  indignité. 

Et  pouvez-vous,  seigneur,  souhaiter  qu'une  fille 

Qui  vit  presque  en  naissant  éteindre  sa  famille, 

Qui ,  dans  l'obscurité  nourrissant  sa  douleur. 

S'est  fait  une  vertu  conforme  à  son  malheur. 

Passe  subitement  de  cette  nuit  profonde 

Dans  un  rang  qui  l'expose  aux  yeux  de  tout  le  monde. 

Dont  je  n'ai  pu  de  loin  soutenir  la  clarté, 

Et  dont  une  autre  enfin  remplit  la  majesté  1 

NÉRON. 

Je  vous  ai  déjà  dit  que  je  la  répudie  *  : 
Ayez  moins  de  frayeur,  ou  moins  de  modestie. 
N'accusez  point  ici  mon  choix  d'aveuglement; 
Je  vous  réponds  de  vous;  consentez  seulement. 
Du  sang  dont  vous  sortez  rappelez  la  mémoire; 
Et  ne  préférez  point  à  la  solide  gloire 
Des  honneurs  dont  César  prétend  vous  revêtir, 
La  gloire  d'un  refus  sujet  au  repentir. 

J  0  Jl  I B. 

Le  ciel  connoît,  seigneur,  le  fond  de  ma  pensée. 
Je  ne  me  fiatte  point  d'une  gloire  insensée  : 
Je  sais  de  vos  présents  mesurer  la  grandeur; 
Alais  plus  ce  rang  sur  moi  répandroit  de  splendeuP, 
Plus  il  me  feroit  honte ,  et  mettroit  en  lumière 
Le  crime  d'en  avoir  dépouillé  l'héritière, 

SKRON. 

C'est  de  ses  intérêts  prendre  beaucoup  de  soin , 
Madame  ;  et  l'amitié  ne  peut  aller  plus  loin. 

1 .  La  plus  légère  contradiction  fait  passer  aabitement  Néron  de  la 
gslanterîe  à  rincivilité.  { QmomorJ 


ÏCS  BRITANNICUS. 

Mais  ne  nous  flattons  point,  et  laissons  le  mystère  t 
La  sœur  vous  touche  ici  beaucoup  moins  que  le  frère  i 
Et  pour  Britannicus... 

JUNIE. 

Il  a  su  me  toucher, 
Seigneur;  et  je  n'ai  point  prétendu  m'en  cacher. 
Cette  sincérité,  sans  doute,  est  peu  discrète; 
Mais  toujours  de  mon  cœur  ma  bouche  est  l'interprète 
Absente  de  la  cour,  je  n'ai  pas  dû  penser. 
Seigneur,  qu'en  l'art  de  feindre  il  fallût  m'exercer. 
J'aime  Britannicus.  Je  lui  fus  destinée 
Quand  l'empire  devoit  suivre  son  hyménée  : 
Mais  ces  mêmes  malheurs  qui  l'en  ont  écarté, 
Ses  honneurs  abolis,  son  palais  déserté, 
La  fuite  d'une  cour  que  sa  chute  a  bannie, 
Sont  autant  de  liens  qui  retiennent  Junie. 
Tout  ce  que  vous  voyez  conspire  à  vos  désirs  ; 
Vos  jours  toujours  sereins  cjuîent  dans  les  plaisirs.* 
L'empire  en  est  pour  rous  l'inépuisable  source; 
Ou,  si  quelque  chagrin  en  interrompt  la  course*. 
Tout  l'univers,  soigneux  de  les  entretenir. 
S'empresse  à  l'effacer  de  votre  souvenir. 
Britannicus  est  seul.  Quelque  ennui  qui  le  presse, 
Il  ne  voit,  dans  son  sort,  que  moi  qui  s'intéresse, 
Et  n'a  pour  tout  plaisir,  seigneur,  que  quelques  pleurs 
Qui  lui  font  quelquefois  oublier  ses  malheurs. 

NÉRON. 

Et  ce  sont  cm  plaisirs  et  ces  pleurs  que  j'envie. 
Que  tout  autre  que  lui  me  paieroit  de  sa  vie. 
Mais  je  garde  à  ce  prince  un  traitement  plus  doux  : 
Madame ,  il  va  bientôt  paroltre  devant  vous. 

JUME. 

Ah!  seigneur!  vos  vertus  m'ont  toujours  rassurée. 

MéRON. 

Je  pouvois  de  ces  lieux  lui  défendre  l'entrée  ; 

Mais,  madame,  je  veux  prévenir  le  danger 

Où  son  ressentiment  le  pourroit  engager. 

J"  ne  veux  point  le  perdre  :  il  vaut  mieux  que  lui-même 

1.  £a  œtirse  pour  le  cours  paraît  un  mot  commandé  par  la  ritco, 
et  de  plus  présente  an  sens  faux.  La  course  des  plaisirs  exprime  leui 
fuite  rapide  :  1«  cours,  au  contraire ,  signifie  leur  durée. 

(OBorrBOT.) 


ACTB   IL  960 

Entende  son  arrêt  de  la  bouche  qu'il  aime. 
Si  ses  jours  vous  sont  chers,  éloignez-le  de  vous 
Sans  qu'il  ait  aucun  lieu  de  me  croire  jaloux. 
De  son  bannissement  prenez  sur  vous  l'offense  ; 
Et,  soit  par  vos  discours,  soit  par  votre  silence. 
Du  moins  par  vos  froideurs ,  faites-lui  concevoir 
Qu'il  doit  porter  ailleurs  ses  vœux  et  son  espoir. 

JDNIE. 

Moi!  que  je  lui  prononce  un  arrêt  si  sévère! 
Ma  bouche  mille  fois  lui  Jura  le  contraire. 
Quand  même  jusque-là  je  pourrois  me  trahir, 
Mes  yeux  lui  défendront,  seigneur,  de  m'obéir. 

NÉRON. 

Caché  près  de  ces  lieux,  je  vous  verrai,  madame. 
Renfermez  votre  amour  dans  le  fond  de  votre  âme  : 
Vous  n'aurez  point  pour  moi  de  langages  secrets; 
J'entendrai  des  regards  que  vous  croirez  muets; 
Et  sa  perte  sera  l'infaillible  salaire 
D'un  geste  ou  d'un  soupir  échappé  pour  lui  plaire. 

JCNIE. 

Hélas!  si  j'ose  encor  former  quelques  souhaits. 
Seigneur,  permettez-moi  de  ne  le  voir  jamais  ! 

SCÈNE  IV. 

NÉRON,  JUNIE,  NARCISSE. 

NARCISS     . 

Britannicus,  seigneur,  demande  la  princesse; 
Il  approche. 

NÉRON 

Qu'il  vienne. 

JDNIC. 

Ah!  seigneur! 

HéRON. 

Je  vous  laisse. 
Sa  fortune  dépend  de  vous  plus  que  de  moi  : 
Madame,  en  le  voyant,  songez  que  Je  vous  voi. 

SCÈNE  V. 

JUNIE,   NARCISSE. 

JDNIE. 

Ah!  cher  Narcisse,  cours  au-devant  de  ton  maître; 
Dis-lui...  Je  suis  perdue!  et  je  le  vois  paroUre, 


ne  BRITANNICUS. 

SCÈNE  VI. 

BRITANNICUS,  JUNIE,  NARCISSE. 

BRITANNICCS. 

Madame,  quel  bonheur  me  rapproche  de  vousî 
Quoi!  je  puis  donc  jouir  d'un  entretien  si  doux? 
Mais,  parmi  ce  plaisir,  quel  chagrin  me  dévore! 
Hélas!  puis-je  espérer  de  vous  revoir  encore? 
Faut-il  que  je  dérobe,  avec  mille  détours, 
Un  bonheur  que  vos  yeux  m'accordoient  tous  le»  jours 
Quelle  nuit!  Quel  réveil!  Vos  pleurs,  votre  présence 
N'ont  point  de  ces  cruels  désarmé  l'insolence! 
Que  faisoit  votre  amant?  Quel  démon  envieux 
M'a  refusé  l'honneur  de  mourir  à  vos  yeux? 
Hélas  !  dans  la  frayeur  dont  vous  étiez  atteinte , 
M'avez-vous  en  secret  adressé  quelque  plainte? 
Ma  princesse,  avez-vous  daigné  me  souhaiter? 
Songiez-vous  aux  douleurs  que  vous  m'alliez  coûter? 
Vous  ne  me  dites  rien  !  Quel  accueil  !  Quelle  glace! 
Est-ce  ainsi  que  vos  yeux  consolent  ma  disgrâce? 
Parlez:  noua  sommes  seuls.  Notre  ennemi,  trompé, 
Tandis  que  je  vous  parle,  est  ailleurs  occupé. 
Ménageons  les  moments  de  cette  heureuse  absence. 

JUNIE. 

Vous  êtes  en  des  lieux  tout  pleins  de  sa  puissance  : 
Ces  murs  mêmes,  seigneur,  peuvent  avoir  des  yeux; 
Et  jamais  l'empereur  n'est  absent  de  ces  lieux. 

BRITANNICCS. 

Et  depuis  quand,  madame,  êtes-vous  si  craintive? 
Quoi!  déjà  votre  amour  souffre  qu'on  le  captive? 
Qu'est  devenu  ce  cœur  qui  me  juroit  toujours 
De  faire  à  Néron  même  envier  nos  amours? 
Mais  bannissez,  madame,  une  inutile  crainte  : 
La  foi  dans  tous  les  cœurs  n'est  pas  encore  éteinte; 
Chacun  semble  des  yeux  approuver  mon  courroux  ; 
La  mère  de  Néron  se  déclare  pour  nous. 
Rome>  de  sa  conduite  aile-même  offensée... 

JUNIE. 

Ah!  seigneur!  vous  parlez  contre  votre  pensée. 
Vous-même ,  vous  m'avez  avoué  mille  fois 
Que  Rome  le  louoit  d'une  commune  voix  ; 
Toujours  à  sa  vertu  vous  rendiez  quelque  hommage. 


ACTE   II.  571 

Saus  doute  la  douleur  tous  dicte  ce  langage. 

BRITANNICCS. 

Ce  discoure  me  surprend ,  il  le  faut  avouer  : 

Je  ne  vous  cherchois  pas  pour  l'entendre  louer. 

Quoi  !  pour  vous  confier  la  douleur  qui  m'accable, 

A  peine  je  dérobe  un  moment  favorable  ; 

Et  ce  moment  si  cher,  madame,  est  consumé 

A  louer  l'ennemi  dont  je  suis  opprimé  ! 

Qui  vous  rend  à  vous-même ,  en  un  jour,  si  contrairel 

Quoi!  môme  vos  regards  ont  appris  à  se  taire? 

Que  vois-je?  Vous  craignez  de  rencontrer  mes  yeux! 

Néron  vous  plairoit-il?  Vous  serois-je  odieux? 

Ah!  si  je  le  croyoisî...  Au  nom  des  dieux,  madame, 

Éclaircissez  le  trouble  où  vous  jetez  mon  âme. 

Parlez.  Ne  suis-je  plus  dans  votre  souvenir? 

JCNIE. 

Retirez-vous,  seigneur  ;  Tempereur  va  venir. 

BRITANNICnS. 

Après  ce  coup,  Narcisse,  à  qui  dois-je  m'attendre? 

SCÈNE  VIL 

NÉRON,  JUNIE,  NARCISSE. 

IfÉROR. 

Madame... 

JDNIE. 

Non ,  seigneur,  je  ne  puis  rien  entendre. 
Vous  êtes  obéi.  Laissez  couler  du  moins 
Des  larmes  dont  ses  yeux  ne  seront  pas  témoins. 

SCÈNE  VIII. 

NÉRON,  NARCISSE. 

NÉROB. 

Eh  bien  !  de  leur  amour  tu  vois  la  violence, 
Narcisse  :  elle  a  paru  jusque  dans  son  silence  1 
Elle  aime  mon  rival,  je  ne  puis  l'ignorer; 
Mais  je  mettrai  ma  joie  à  le  désespérer. 
Je  me  fais  de  sa  peine  une  image  charmante  *  ; 
Et  je  l'ai  vu  douter  du  cœur  de  son  amante. 

1.  Une  imagt  eharmanie  dt  sa  peine  es»  atroce  de  pensée  et  (Ttx- 
pressioD,  Néron  devait  parler  ainsL  (Lahakpi.) 


«72  BRITANNICUS. 

Je  la  suis.  Mon  rival  t'attend  pour  éclater  : 
Par  de  nouveaux  soupçons ,  va ,  cours  le  tourmenter 
Et  tandis  qu'à  mes  yeux  on  le  pleure ,  on  l'adore , 
Fais-lui  payer  bien  cher  un  bonheur  qu'il  ignore. 
NARCISSE,  seul. 

La  fortune  t'appelle  une  seconde  fois , 

Narcisse;  voudrois-tu  résister  à  sa  voixî 

Suivons  jusques  au  bout  ses  ordres  favorables; 

Et ,  pour  nous  rendre  heureux ,  perdons  les  misérables. 

FIN    DC    DBnXlàXB    ACTB. 


ACTE   TROISIEME 


SCÈNE  I. 

NÉRON,    BURRHUS. 

BURRHUS. 

Pallas  obéira,  seigneur. 

NÉRON. 

Et  de  quel  œil 
Ma  mère  a-t-elle  vu  confondre  son  orgueil  î 

BDRRHDS. 

Ne  doutez  point,  seigneur,  que  ce  coup  ne  la  frappe; 
Qu'en  reproches  bientôt  sa  douleur  ne  s'échappe. 
Ses  transports  dès  longtemps  commencent  d'éclater; 
A  d'inutiles  cris  puissent-ils  s'arrêter  ! 

NÉRON. 

Quoi!  de  quelque  dessein  la  croyez-vous  capable? 

BURRHUS. 

Âgrippine,  seigneur,  est  toujours  redoutable  : 
Rome  et  tous  vos  soldats  révèrent  ses  aïeux; 
Germanicus  son  père  est  présent  à  leurs  yeux. 
Elle  sait  son  pouvoir;  vous  savez  son  courage; 
Et  ce  qui  me  la  fait  redouter  davantage , 
C'est  que  vous  appuyez  vous-même  son  courroux , 
Et  que  vous  lui  donnez  des  armes  contre  vous. 


i.CTB   III.  J73 

NÉROR. 

Moi,  BurrhusT 

BDRRHDS. 

Cet  amour,  seigneur,  qui  tous  possède.. 

NÉRON. 

Je  vous  entends,  Burrhus.  Le  mal  est  sans  remède  : 
Mon  cœur  s'en  est  plus  dit  que  vous  ne  m'en  direz  ; 
Il  faut  que  j'aime  enfin. 

BURRHUS. 

Vous  vous  le  figurez , 
Seigneur;  et,  satisfait  de  quelque  résistance, 
Vous  redoutez  un  mal  foible  dans  sa  naissance. 
Mais  si  dans  son  devoir  votre  cœur  affermi 
Vouloit  ne  point  s'entendre  avec  son  ennemi  ; 
Si  de  vos  premiers  ans  vous  consultiez  la  gloire; 
Si  vous  daigniez,  seigneur,  rappeler  la  mémoire 
Des  vertus  d'Octavie  indignes  de  ce  prix , 
Et  de  sou  chaste  amour  vainqueur  de  vos  mépris 
Surtout  si,  de  Junie  évitant  la  présence, 
Vous  condamniez  vos  yeux  à  quelques  jours  d'absence; 
Croyez-moi ,  quelque  amour  qui  semble  vous  charmer, 
On  n'aime  point,  seigneur,  si  l'on  ne  veut  aimer. 

NÉRON. 

Je  vous  croirai,  Burrhus,  lorsque  dans  les  alarmes 

Il  faudra  soutenir  la  gloire  de  nos  armes , 

Ou  lorsque,  plus  tranquille,  assis  dans  le  sénat. 

Il  faudra  décider  du  destin  de  l'état; 

Je  m'en  reposerai  sur  votre  expérience. 

Mais,  croyez-moi,  l'amour  est  une  autre  science, 

Burrhus;  et  je  fcrois  quelque  difficulté 

D'abaisser  jusque-là  votre  sévérité. 

Adieu.  Je  souffre  trop ,  éloigné  de  Junie 

SCÈNE  II. 

BURRHUS. 

Enfin,  Burrnug,  Néron  découvre  son  génie  t 

Cette  férocité  que  tu  croyois  fléchir, 

De  tes  foibles  liens  est  prête  à  s'affranchir. 

En  quels  excès  peut-être  elle  va  se  répandre  I 

O  dieux!  en  ce  malheur  quel  conseil  dois-je  prendre! 

Sénèque,  dont  les  soins  me  devroient  soulager, 


«74  BR1TA.NNICUS. 

Occupé  loin  de  Rome ,  ignore  ce  danger. 
Mais  quoi!  si  d'Agrippine  excitant  la  tendresse 
Je  pouvois...  La  voici  :  mon  bonheur  me  l'adresse. 

SCÈNE  III. 

AGRIPPINE,   BURRHUS,   ALBINE. 

AGRIPPIRK. 

Eh  bien!  je  me  trompois,  Burrhus,  dans  mes  soupçons? 

Et  vous  vous  signalez  par  d'illustres  leçons  ! 

On  exile  Pallas ,  dont  le  crime  peut-êue 

Est  d'avoir  à  l'empire  élevé  votre  maître. 

Vous  le  savez  trop  bien  ;  Jamais ,  sans  ses  avis , 

Claude  qu'il  gouvernoit  n'eût  adopté  mon  fils. 

Que  dis-jeî  A  son  épouse  on  donne  une  rivale  -, 

On  affranchit  Néron  de  la  foi  conjugale  : 

Digne  emploi  d'un  ministre  ennemi  des  flatteurs , 

Choisi  pour  mettre  un  frein  à  ses  jeunes  ardeurs , 

De  les  flatter  lui-même,  et  nourrir  dans  son  âme 

Le  mépris  de  sa  mère  et  l'oubli  de  sa  femme  ! 

BURRHUS. 

Madame,  jusqu'ici  c'est  trop  tôt  m'accuser-, 

L'empereur  n'a  rien  fait  qu'on  ne  puisse  excuser. 

N'imputez  qu'à  Pallas  un  exil  nécessaire  : 

Son  orgueil  dès  longtemps  exigeoit  ce  salaire  ; 

Et  l'empereur  ne  fait  qu'accomplir  à  regret 

Ce  que  toute  la  cour  demandoit  en  secret. 

Le  reste  est  un  malheur  qui  n'est  point  sans  ressource  : 

Des  larmes  d'Octavie  on  peut  tarir  la  source. 

Mais  calmez  vos  transports  ;  par  un  chemin  plus  doux , 

Vous  lui  pourrez  plus  tôt  ramener  son  époux  : 

Les  menaces,  les  cris,  le  rendront  plus  farouche. 

AGKIPPINE. 

Ah  !  l'on  s'efforce  en  vain  de  me  fermer  I3  bouche. 
Je  vois  que  mon  silence  irrite  vos  dédains; 
Et  c'est  trop  respecter  l'ouvrage  de  mes  mains. 
Pallas  n'emporte  pas  tout  l'appui  d'Agrippine  : 
Le  ciel  m'en  laisse  assez  pour  venger  ma  ruine. 
Le  fils  de  Claudius  commence  à  ressentir 
Des  crimes  dont  je  n'ai  que  le  seul  repentir. 
J'irai,  n'en  doutez  point,  le  montrera  l'armée, 
Plaindre  aux  yeux  des  soldats  son  enfance  opprimée, 
Leur  faire,  à  mon  exemple ^  expier  leur  erreur. 


A.CTB  III.  y» 

On  verra  d'un  côté  le  <\Is  d'un  empereur 

Redemandant  la  foi  jurée  à  sa  famille , 

Et  de  Germanicus  on  entendra  la  fille; 

De  l'autre,  l'on  verra  le  fils  d'^nobarbus  *, 

Appuyé  de  Sénèque  et  du  tribun  Burrhus, 

Qui,  tous  deux  de  l'exil  rappelés  par  moi-même. 

Partagent  à  mes  yeux  l'autorité  suprême. 

De  nos  crimes  communs  je  veux  qu'on  soit  instruit; 

On  saura  les  chemins  par  où  je  l'ai  conduit. 

Pour  rendre  sa  puissance  et  la  vôtre  odieuses , 

J'avouerai  les  rumeurs  les  plus  injurieuses; 

Je  confesserai  tout,  exils,  assassinats. 

Poison  même... 

BDRRHCS. 

Madame ,  ils  ne  vous  croiront  pas  : 
Ils  sauront  récuser  l'injuste  stratagème 
D'un  témoin  irrité  qui  s'accuse  lui-môme. 
Pour  moi,  qui  le  premier  secondai  vos  desseins, 
Qui  fis  même  jurer  l'armée  entre  ses  mains. 
Je  ne  me  repens  point  de  ce  zèle  sincère. 
Madame,  c'est  un  fils  qui  succède  à  son  père. 
En  adoptant  Néron,  Claudius  par  son  choix 
De  son  fils  et  du  vôtre  a  confondu  les  droits. 
Rome  l'a  pu  choisir.  Ainsi ,  sans  être  injuste. 
Elle  choisit  Tibère  adopté  par  Auguste  *  ; 
Et  le  jeune  Agrippa,  de  son  sang  descendu. 
Se  vit  exclu  du  rang  vainement  prétendu. 
Sur  tant  de  fondements  sa  puissance  établie 
Par  vous-même  aujourd'hui  ne  peut  être  afToiblie . 
Et,  s'il  m'écoute  encor,  madame,  sa  bonté 
Vous  en  fera  bientôt  perdre  la  volonté. 
J'ai  commencé ,  Je  vais  poursuivre  niou  ouvrage. 

SCÈNE  IV. 

AGRIPPINE,   ALBINE. 

ALBINt:. 

Dans  quel  emportement  la  douleur  vous  engage , 
Madame!  L'empereur  puisse-t-il  l'ignorer î 

1.  Quand  elle  est  irritée ,  elle  ne  l'appelle  ni  César,  ni  Néron ,  iC 
rempereur,  ni  son  fils  :  c'est  le  fils  d'^nobarbus.     (Louis  Rac:hb.} 
9.  Rome  ne  choisit  pas  plus  Tibère  que  Néron.        (Gkoffkov.) 


876  BRITANNICUS. 

AGRIPPINE. 

Ah!  lui-nièine  à  mes  yeux  puisse-t-il  se  montrer 

ALBINE. 

Madame,  au  nom  des  dieux,  cachez  votre  colère 
Quoi!  pour  les  intérêts  de  la  sœur  ou  du  frère, 
Faut-il  sacrifier  le  repos  de  vos  jours? 
Contraindrez-vous  César  jusque  dans  ses  amours? 

AGRIPPINE. 

Quoi  !  tu  ne  vois  donc  pas  jusqu'où  l'on  me  ravale 
Albine?  C'est  à  moi  qu'on  donne  une  rivale. 
Bientôt,  si  je  ne  romps  ce  funeste  lien. 
Ma  place  est  occupée,  et  je  ne  suis  plus  rien. 
Jusqu'ici  d'un  vain  titre  Octavie  honorée , 
Inutile  à  la  cour,  en  étoit  ignorée  : 
Les  grâces,  les  honneurs  par  moi  seule  versés, 
M'attiroient  des  mortels  les  vœux  intéressés. 
Une  autre  de  César  a  surpris  la  tendresse  : 
Elle  aura  le  pouvoir  d'épouse  et  de  maîtresse; 
Le  fruit  de  tant  de  soins,  la  pompe  des  Césars, 
Tout  deviendra  le  prix  d'un  seul  de  ses  regards. 
Que  dis-je?  l'on  m'évite,  et  déjà  délaissée... 
Ah!  je  ne  puis,  Albine,  en  souffrir  la  pensée. 
Quand  je  devrois  du  ciel  hâter  l'arrêt  fatal , 
Néron,  l'ingrat  Néron...  Mais  voici  son  rivalf. 

SCÈNE  V. 

BRITANNICUS,  AGRIPPINE,  NARCISSE,  ALBINK. 

BRITANNICUS. 

Nos  ennemis  communs  ne  sont  pas  invincibles. 
Madame;  nos  malheurs  trouvent  des  cœurs  scnsihirs  : 
Vos  amis  et  les  miens ,  j  usqu'alors  si  secrets , 
Tandis  que  nous  perdions  le  temps  en  vains  regrets. 
Animés  du  courroux  qu'allume  l'injustice. 
Viennent  de  confier  leur  douleur  à  Narcisse. 
Néron  n'est  pas  encor  tranquille  possesseur 
De  l'ingrate  qu'il  aime  au  mépris  de  ma  sœur. 
Si  vous  êtes  toujours  sensible  à  son  injure, 
On  peut  dans  son  devoir  ramener  le  parjure. 
Lft  moitié  du  sénat's'intéresse  pour  nous  : 
Sylla,  Pison,  Plautus.. 


ACTE  m.  m 

AGRIPPINE. 

Prince,  que  dites-vous î 
Sylla,  Pison,  Plautus,  les  chefs  de  la  noblesse! 

BRITANNICCS. 

Madame,  je  vois  bien  que  ce  discours  vous  blesse) 
Et  que  votre  courroux,  tremblant,  irrésolu, 
Craint  déjà  d'obtenir  tout  ce  qu'il  a  voulu. 
Non ,  vous  avez  trop  bien  établi  ma  disgrâce  ; 
D'aucun  ami  pour  moi  ne  redoutez  l'audace  : 
Il  ne  m'en  reste  plus;  et  vos  soins  trop  prudents 
Les  ont  tous  écartés  ou  séduits  dès  longtemps. 

AGRIPPIRE. 

Seigneur,  à  vos  soupçons  donnez  moins  de  créance  t 
Notre  salut  dépend  de  notre  intelligence. 
J'ai  promis ,  il  suffit.  Malgré  vos  ennemis , 
Je  ne  révoque  rien  de  ce  que  j'ai  promis. 
Le  coupable  Néron  fuit  en  viin  ma  colère  : 
Tôt  ou  tard  il  faudra  qu'il  entende  sa  mère. 
J'essaierai  tour  à  tour  la  force  et  la  douceur; 
Ou  moi-môme ,  avec  moi  conduisant  votre  sœur. 
J'irai  semer  partout  ma  crainte  et  ses  alarmes , 
Et  ranger  tous  les  cœurs  du  parti  de  ses  larmes. 
Adieu.  J'assiégerai  Néron  de  toutes  parts. 
Vous,  si  vous  m'en  croyez,  évitez  ses  regards. 

SCÈ?;E   VI. 

BRITANNICUS,   NARCISSE. 

BRITANMCUS. 

Ne  m'as-tu  point  flatté  d'une  fausse  espérance? 
Puis-je  sur  ton  récit  fonder  quelque  assurance, 
Narcisse? 

NARCISSE. 

Oui.  Mais,  seigneur,  ce  n'est  pas  en  ces  lieus 
Qu'il  faut  développer  ce  mystère  à  vos  yeux. 
Sortons.  Qu'attendez-vous? 

BRITANNICUS. 

Ce  que  j'attends,  Narcisse? 
Hélas  1 

NARCISSE. 

Expliquez-vous. 

BRITANNICUS. 

bij  par  ton  artifice, 

13 


tn  BRITANNICUS. 

Je  pouvois  revoir... 

NAKCISSB. 

Qui? 

BRITANNICUS. 

J'en  rougis.  Mais  enfla 
D'un  cœar  moins  agité  j'attendrois  mon  destin. 

NARCISSE. 

Après  tous  mes  discours,  vous  la  croyez  fldèleî 

BRITANNICDS. 

Non,  Je  la  crois,  Narcisse,  ingrate,  criminelle, 

Digne  de  mon  courroux;  mais  je  sens,  malgré  moi. 

Que  je  ne  le  crois  pas  autant  que  je  le  doi. 

Dans  ses  égarements ,  mon  cœur  opiniâtre 

Lui  prête  des  raisons ,  l'excuse ,  l'idolâtre. 

Je  voudrois  vaincre  enfin  mon  incrédulité; 

Je  la  voudrois  haïr  avec  tranquillité. 

Et  qui  croira  qu'un  cœur  si  grand  en  apparence, 

D'une  infidèle  cour  ennemi  dès  l'enfance. 

Renonce  à  tant  de  gloire,  et,  dès  le  premier  jour. 

Trame  une  perfidie  inouïe  à  la  cour? 

NARCISSE. 

Et  qui  sait  si  l'ingrate,  en  sa  longue  retraite. 
N'a  point  de  l'empereur  médité  la  défaite? 
Trop  sûre  que  ses  yeux  ne  pouvoient  se  caclier. 
Peut-être  elle  fuyoit  pour  se  faire  chercher. 
Pour  exciter  Néron  par  la  gloire  pénible 
De  vaincre  u^e  fierté  jusqu'alors  invincible. 

BRITANNICDS. 

Je  ne  la  puis  donc  voir  ? 

NARCISSE. 

Seigneur,  en  ce  moment 
Elle  reçoit  les  voeux  de  son  nouvel  amant. 

BRITANNICUS. 

Hé  bien!  Narcisse,  allons.  Mais  que  vois-je?  Cest  elle. 

NARCISSE,  à  part. 
Ah  I  dieux  !  A  l'empereur  portons  cette  nouvelle. 

SCÈNE  VII. 

BRITANNICUS,   JUNIE. 

JUNIE. 

Retirez-vous ,  seigneur,  et  fuyez  un  courroux 
Que  ma  persévérance  allume  contre  voub. 


ACTE    IIL  tn 

Néron  est  irrité.  Je  me  suis  échappée 

Tandis  qu'à  l'arrêter  sa  mère  est  occupée. 

Adieu;  réservez-vous,  sans  blesser  mon  amour. 

Au  plaisir  de  me  voir  justifier  un  Jour. 

Votre  image  sans  cesse  est  présente  à  mon  àme  i 

Rien  ne  l'en  peut  bannir. 

BRITAIINICOS. 

Je  vous  entends,  madame. 
Vous  voulez  que  ma  fuite  assure  vos  désirs, 
Que  je  laisse  un  champ  libre  à  vos  nouveaux  soupirs. 
Sans  doute ,  en  me  voyant ,  une  pudeur  secrète 
Ne  vous  laisse  goûter  qu'une  joie  inquiète. 
Hé  bien ,  il  faut  partir  ! 

JUNIE. 

Seigneur,  sans  m'imputer^. 

BRITAIiniCDS. 

Ah  !  TOUS  deviez  du  moins  plus  longtemps  disputer. 

Je  ne  murmure  point  qu'une  amitié  commune 

Se  range  du  parti  que  flatte  la  fortune  ; 

Que  l'éclat  d'un  empire  ait  pu  vous  éblouir  ; 

Qu'aux  dépens  de  ma  sœur  vous  en  vouliez  jouir; 

Mais  que,  de  ces  grandeurs  comme  une  autre  occupa _ 

Vous  m'en  ayez  paru  si  longtemps  détrompée; 

Non ,  je  l'avoue  encor,  mon  cœur  désespéré 

Contre  ce  seul  malheur  n'étoit  point  préparé. 

J'ai  vu  sur  ma  mine  élever  l'injustice; 

De  mes  persécuteurs  j'ai  vu  le  ciel  complice; 

Tant  d'horreurs  n'avoient  point  épuisé  son  courroox, 

Madame;  il  me  restoit  d'être  oublié  de  vous. 

JDNIE. 

Dans  un  temps  plus  heureux,  ma  juste  impatience 
Vous  feroit  repentir  de  votre  défiance  ; 
Mais  Néron  vous  menace  :  en  ce  pressant  danger. 
Seigneur,  j'ai  d'autres  soins  que  de  vous  affliger. 
Allez ,  rassurez-vous ,  et  cessez  de  vous  plaindre  : 
Néron  nous  écoutoit,  et  m'ordonnoit  de  feindre. 

BRITANItICDS. 

Quoi  I  le  cruel... 

JDNIB. 

Témoin  de  tout  notre  entretien. 


880  BRITâNNICUS. 

D'un  visage  sévère  examinoit  le  mien , 
Prêt  à  faire  sur  vous  éclater  la  vengeance 
D'un  geste  confident  de  notre  intelligence. 

BRITANNICUS. 

Néron  nous  écoutoit,  madame!  mais,  hélas! 
Vos  yeux  auraient  pu  feindre ,  et  ne  m'abuser  pas 
Ils  pouvoient  me  nommer  l'auteur  de  cet  outrage  l 
L'amour  est-il  muet ,  ou  n'a-t-il  qu'un  langage? 
De  quel  trouble  un  regard  pouvoit  me  préserver  I 
Il  falloit... 

jnNiE. 

Il  falloit  me  taire  et  vous  sauver. 
Combien  de  fois,  hélas!  puisqu'il  faut  vous  le  dire, 
Mon  cœur  de  son  désordre  alloit-il  vous  instruire! 
De  combien  de  soupirs  interrompant  le  cours, 
Ai-je  évité  vos  yeux  que  je  cherchois  toujours! 
Quel  tourment  de  se  taire  en  voyant  ce  qu'on  aime, 
De  l'entendre  gémir,  de  l'affliger  soi-même. 
Lorsque  par  un  regard  on  peut  le  consoler  ! 
Mais  quels  pleurs  ce  regard  auroit-il  fait  couler  ! 
Ah  !  dans  ce  souvenir,  inquiète,  troublée, 
Je  ne  me  sentois  pas  assez  dissimulée  : 
De  mon  front  effrayé  je  craignois  la  pâleur; 
Je  trouvois  mes  regards  trop  pleins  de  ma  douleur; 
Sans  cesse  il  me  sembloit  que  Néron  en  colère 
Me  venoit  reprocher  trop  de  soin  de  vous  plaire; 
Je  craignois  mon  amour  vainement  renfermé; 
Enfin,  j'aurois  voulu  n'avoir  jamais  aimé. 
Hélas  !  pour  son  bonheur,  seigneur,  et  pour  le  nôtre. 
Il  n'est  que  trop  instruit  de  mon  cœur  et  du  vôtre  ! 
Allez,  encore  un  coup,  cachez-vous  à  ses  yeux  : 
Mon  cœur  plus  à  loisir  vous  éclaircira  mieux. 
De  mille  autres  secrets  j'aurois  compte  à  vous  rendre. 

BRITANNICUS. 

Ah  I  n'en  voilà  que  trop  :  c'est  trop  me  faire  entendre, 
Madame,  mon  bonheur,  mon  crime,  vos  bontés. 
Et  savez- vous  pour  moi  tout  ce  que  vous  c[uittezT 

(Se  jetant  aux  pieds  de  Jnnie.) 
Quand  pourrai-je  à  vos  pieds  expier  ce  reproche? 

J  U  N I  E. 

Que  faites-TOus?  Hélas!  votre  rival  s'approche. 


ACTB   lli.  281 

SCÈNE  VIII. 

NÉRON,  BRITANNICUS,  JUNIE. 

NÉRON. 

Prince,  continuez  des  transports  si  charmants >, 

Je  conçois  vos  bontés  par  ses  remerclments. 

Madame  :  à  vos  genoux  je  viens  de  le  surprendre. 

Mais  il  auroit  aussi  quelque  grâce  à  me  rendre  : 

Ce  lieu  le  favorise,  et  je  vous  y  retiens 

Pour  lui  faciliter  de  si  doux  entretiens.  ; 

BRITANNICUS. 

Je  puis  mettre  à  ses  pieds  ma  douleur  ou  ma  joie 

Partout  où  sa  bonté  consent  que  je  la  voie; 

Et  l'aspect  de  ces  lieux  oii  vous  la  retenez 

N'a  rien  dont  mes  regards  doivent  être  étonnés. 

NÉRON. 

Et  que  vous  montrent-ils  qui  ne  vous  avertisse 
Qu'il  faut  qu'on  me  respecte  et  que  l'on  m'obéissel 

BRITANNICUS. 

Ils  ne  nous  ont  pas  vus  l'un  et  l'autre  élever, 

Moi  pour  vous  obéir,  et  vous  pour  me  braver; 

Et  ne  s'attendoient  pas ,  lorsqu'ils  nous  virent  naître, 

Qu'un  jour  Domitius  me  dût  parler  en  maître. 

NÉRON. 

Ainsi  par  le  destin  nos  vœux  sont  traversés; 
Pobéissois  alors,  et  vous  obéissez. 
Si  vous  n'avez  appris  à  vous  laisser  conduire , 
Vous  êtes  jeune  encore,  et  l'on  peut  vous  instruira. 

BRITANNICUS. 

Et  qui  m'en  instruira? 

NÉRON. 

Tout  l'empire  à  la  fois, 
Rome.  , 

BRITANNICUS. 

Rome  met-elle  au  nombre  de  vos  droits 
Tout  ce  qu'a  de  cruel  l'injustice  et  la  force. 
Les  empoisonnements,  le  rapt,  et  le  divorce? 

NÉRON. 

Rome  ne  porte  point  ses  regards  curieux 
Jusque  dans  des  secrets  que  je  cache  à  ses  yeux. 

1.  Transports  si  charmants,  expression  romanesque,  mais  relavte 
id  par  une  ironie  amère  nt  cruello.  l'ironie  de  Néron.     (  OBOFFaoT.J 


382  BRITANNICUS. 

Imitez  son  respect. 

BRITANNICUS. 

On  sait  ce  qu'elle  en  pense. 

NÉRON. 

Elle  se  tait  du  moins  :  imitez  son  silence. 

BRITANNICUS. 

Ainsi  Néron  commence  à  ne  se  plus  forcer. 

NÉRON. 

Néron  de  vos  discours  commence  à  se  lasser. 

BRITANNICUS. 

Chacun  devoit  bénir  le  bonheur  de  son  règne. 

NÉRON. 

Heureux  ou  malheureux ,  il  sufBt  qu'on  me  craigne. 

BRITANNICUS. 

Je  connois  mal  Junie ,  ou  de  tels  sentiments 
Ne  mériteront  pas  ses  applaudissements. 

NÉRON. 

Du  moins,  si  je  ne  sais  le  secret  de  lui  plaire. 
Je  sais  l'art  de  punir  un  rival  téméraire. 

BRITANNICUS. 

Pour  moi ,  quelque  péril  qui  me  puisse  accabler. 
Sa  seule  inimitié  peut  me  faire  trembler. 

NÉRON. 

Souhaitez-la  ;  c'est  tout  ce  que  Je  tous  puis  dire. 

BRITANNICUS. 

Le  bonheur  de  lui  plaire  est  le  seul  où  j'aspira. 

NÉRON. 

Elle  vous  l'a  promis,  vous  lui  plairez  toujo&rs. 

BRITANNICUS. 

Je  ne  sais  pas  du  moins  épier  ses  discours. 

Je  la  laisse  expliquer  sur  tout  ce  qui  me  touche, 

Et  ne  me  cache  point  pour  lui  fermer  la  bouche. 

NÉRON. 

Je  VOUS  entends.  Hé  bien,  gardes! 

JDNIB. 

Que  faites-vontt 
C'est  votre  frère.  Hélas!  c'est  un  amant  Jaloux. 
Seigneur,  mille  malheurs  persécutent  sa  vie  : 
Ah!  son  bonheur  peut-il  exciter  votre  envie! 
Souffrez  que,  de  vos  cœurs  rapprochant  les  lieng. 
Je  me  cache  à  vos  yeux,  et  me  dérobe  aux  sieni. 
Ma  fuite  arrêtera  vos  discordes  fatales  t 


ACTR  III.  283 

Seigneur,  j'irai  remplir  le  nombre  des  yestalei. 
Ne  lui  disputez  plus  mes  vœux  infortunés  ; 
Souffrez  que  les  dieux  seuls  en  soient  iuiportunés. 

NÉRON. 

L'entreprise,  madame,  est  étrange  et  soudaine. 
Dans  son  appartement ,  gardes ,  qu'on  la  ramène. 
Gardez  Britannicus  dans  celui  de  sa  sœur. 

BRITANNICUS. 

C'est  ainsi  que  Néron  sait  disputer  un  cœur  I 

JCNIE. 

Prince,  sacs  l'irriter,  cédons  à  cet  orage. 

NÉRON. 

Gardes,  obéissez  sans  tarder  davantage. 

SCÈNE  IX. 

NÉRON,  BURRHUS. 

BURRHDS. 

Que  voîs-je?  O  ciel! 

NÉRON,  sans  TOir  Bnrrhns. 

Ainsi  leurs  feux  sont  redoublés 
Je  reconnois  la  main  qui  les  a  rassemblés. 
Âgrippine  ne  s'est  présentée  à  ma  vue. 
Ne  s'est  dans  ses  discours  si  longtemps  étendue , 
Que  pour  faire  jouer  ce  ressort  odieux. 

(Apercevant  Barrhus.) 
Qu'on  sache  si  ma  mère  est  encore  en  ces  lieux. 
Burrhus,  dans  ce  palais  je  veux  qu'on  la  retienne. 
Et  qu'au  lieu  de  sa  garde  on  lui  donne  la  mienne. 

BURRHDS. 

Quoi,  seigneur,  sans  l'ouïr?  Une  mère! 

NÉRON. 

Arrêtez  : 
J'ignore  quel  projet,  Burrhus,  vous  méditez; 
Mais,  depuis  quelques  jours,  tout  ce  que  je  désire 
Trouve  en  vous  un  censeur  prêt  à  me  contredire. 
Répondez-m'en,  vous  dis-je;  ou,  sur  votre  refus. 
D'autres  me  répondront  et  d'elle  et  de  Burrhus. 

Fin    DU    TKOiaiàMS   aOTS. 


tSi  BRITANNICUS. 


ACTE   QUATRIEME 
SCÈNE  I. 

AGRIPPINE,  BURRHUS. 

BURBHDS. 

Oui ,  madame ,  à  loisir  vous  pourrez  vous  défendre  : 
César  lui-même  ici  consent  de  vous  entendre. 
Si  son  ordre  au  palais  vous  a  fait  retenir, 
C'est  peut-être  à  dessein  de  vous  entretenir. 
Quoi  qu'il  en  soit,  si  j'ose  expliquer  ma  pensée, 
Ne  vous  souvenez  plus  qu'il  vous  ait  offensée  ; 
Préparez-vous  plutôt  à  lui  tendre  les  bras; 
Défendez-vous,  madame,  et  ne  l'accusez  pas. 
Vous  voyez ,  c'est  lui  seul  q>ie  la  cour  envisage. 
Quoiqu'il  soit  votre  fils,  et  môme  votre  ouvrage, 
Il  est  votre  empereur.  Vous  êtes,  comme  nous. 
Sujette  à  ce  pouvoir  qu'il  a  reçu  de  vous. 
Selon  qu'il  vous  menace,  ou  bien  qu'il  vous  caresse, 
La  cour  autour  de  vous  ou  s'écarte  ou  s'empresse. 
C'est  son  appui  qu'on  cherche  en  cherchant  votre  appuii 
Mais  voici  l'empereur. 

AGRIPPINE. 

Qu'on  me  laisse  avec  lui. 
SCÈNE  II. 

NÉRO?ï,  AGRIPPINE. 

AGRIPPINE,  s'asseyant. 
Approchez- vous,  Néron,  et  prenez  votre  place. 
On  veut  sur  vos  soupçons  que  je  vous  satisfasse, 
l'ignore  de  quel  crime  on  a  pu  me  noircir  : 
De  tous  ceux  que  j'ai  faits  je  vais  vous  éclaircir. 
Vous  régnez  :  vous  savez  combien  votre  naissance 
Sntre  l'empire  et  vous  avoit  mis  de  distance. 
Les  droits  de  mes  aïeux,  que  Rome  a  consacrés, 
Étoient  même  sans  moi  d'inutiles  degrés. 
Quaud  dp  Britannicus  la  mère  condamnée 


ACTB    IV. 

Laissa  de  Caudius  disputer  l'hyménée, 

Pari^ii  tant  de  beautés  qui  briguèrent  son  choix. 

Qui  de  ses  affranchis  mendièrent  les  voix , 

Je  souhaitai  son  lit,  dans  la  seule  pensée 

De  vous  laisser  au  trône  où  je  serois  placée. 

Je  fléchis  mon  orgueil  ;  j'allai  prier  Pallas. 

Son  maître,  chaque  jour  caressé  dans  mes  bras. 

Prit  insensiblement  dans  les  yeux  de  sa  nièce 

L'amour  où  je  voulais  amener  sa  tendresse. 

Mais  ce  lien  du  sang  qui  nous  joignoit  tous  deux 

Écartoit  Claudius  d'un  lit  incestueux  : 

n  n'osoit  épouser  la  fille  de  son  frère. 

Le  sénat  fut  séduit  :  une  loi  moins  sévère 

Mit  Claude  dans  mon  lit,  et  Rome  à  mes  genoux. 

C'étoit  beaucoup  pour  moi,  ce  n'étoit  rien  pour  vou». 

Je  vous  fis  sur  mes  pas  entrer  dans  sa  famille; 

Je  vous  nommai  son  gendre,  et  vous  donnai  sa  fille  : 

Silanus,  qui  l'aimoit,  s'en  vit  abandonné. 

Et  marqua  de  son  sang  ce  jour  infortuné. 

Ce  n'étoit  rien  encore.  Çussiez-vous  pu  prétendre 

Qu'uR  jour  Claude  à  son  fils  put  préférer  son  gendrel 

De  ce  même  Pallas  j'implorai  le  secours  : 

Claude  vous  adopta,  vaincu  par  ses  discours. 

Vous  appela  Néron  ;  et  du  pouvoir  suprême 

Voulut ,  avant  le  temps ,  vous  faire  part  lui-même. 

C'est  alors  que  chacun,  rappelant  le  passé, 

Découvrit  mon  dessein  déjà  trop  avancé: 

Que  de  Britannicus  la  disgrâce  future 

Des  amis  de  son  père  excita  le  murmure. 

Mes  promesses  aux  uns  éblouirent  les  yeux; 

L'exil  me  délivra  des  plus  séditieux; 

Claude  même,  lassé  de  ma  plainte  éternelle, 

Éloigna  de  son  fils  tous  ceux  de  qui  le  zèle, 

Engagé  dès  longtemps  à  suivre  son  destin , 

Pouvoit  du  trône  encor  lui  rouvrir  le  chemio. 

Je  fis  plus  :  je  choisis  moi-même  dans  ma  suite 

Ceux  à  qui  je  voulois  qu'on  livrât  sa  conduite  ; 

J'eus  soin  de  vous  nommer,  par  un  contraire  choii. 

Des  gouverneurs  que  Rome  honoroit  de  sa  voix  ; 

Je  fus  sourde  à  la  brigue ,  et  crus  la  renommée; 

J'appelai  de  l'exil,  je  tirai  de  l'armée. 

Et  ce  même  Sénèque,  et  ce  même  Burrhua, 


•88  BRITANNICUS. 

Qui  depuis...  Rome  alors  estimoit  leurs  yertus. 

De  Claude  en  même  temps  épuisant  les  richesses, 

Ma  main,  sous  votre  nom,  répandoit  ses  largesse». 

Les  spectacles,  les  dons,  invincibles  appas. 

Vous  attiroient  les  cœurs  du  peuple  et  des  soldat». 

Qui  d'ailleurs,  réveillant  leur  tendresse  première, 

Favorisoient  en  vous  Germanicus  mon  père. 

Cependant  Claudius  penchoit  vers  son  déclin. 

Ses  yeux ,  longtemps  fermés,  s'ouvrirent  à  la  fin  i 

Il  connut  son  erreur.  Occupé  de  sa  crainte, 

Il  laissa  pour  son  fils  échapper  quelque  plainte. 

Et  voulut,  mais  trop  tard,  assembler  ses  amis. 

Ses  gardes,  son  palais,  son  lit  m'étoient  soumis. 

Je  lui  laissai  sans  fruit  consumer  sa  tendresse; 

De  ses  derniers  soupirs  je  me  rendis  maîtresse  : 

Mes  soins,  en  apparence,  épargnant  ses  douleurs. 

De  son  fils,  en  mourant,  lui  cachèrent  les  pleurs. 

n  mourut.  Mille  bruits  en  courent  à  ma  honte. 

J'arrêtai  de  sa  mort  la  nouvelle  trop  prompte; 

Et  tandis  que  Burrhus  alloit  secrètement 

De  l'armée  en  vos  mains  exiger  le  serment. 

Que  vous  marchiez  au  camp ,  conduit  sous  mes  auspices 

Dans  Rome  les  autels  fumoient  de  sacrifices  ; 

Par  mes  ordres  trompeurs  tout  le  peuple  excité 

Du  prince  déjà  mort  demandoit  la  santé. 

Enfin ,  des  légions  l'entière  obéissance 

Ayant  de  votre  empire  affermi  la  puissance. 

On  vit  Claude;  et  le  peuple,  étonné  de  son  sort. 

Apprit  en  même  temps  votre  règne  et  sa  mort. 

C'est  le  sincère  aveu  que  je  voulois  vous  faire  t 

Voilà  tous  mes  forfaits.  En  voici  le  salaire  : 

Du  fruit  de  tant  de  soins  à  peine  jouissant 

En  avez-vous  six  mois  paru  reconnoissant , 

Que,  lassé  d'un  respect  qui  vous  gênoit  peut-être. 

Vous  avez  afi"ecté  de  ne  me  plus  connoître. 

J'ai  vu  Burrhus ,  Sénèque ,  aigrissant  vos  soupçons , 

De  l'infidélité  vous  tracer  des  leçons , 

Ravis  d'être  vaincus  dans  leur  propre  science. 

J'ai  vu  favorisés  de  votre  confiance 

Othon,  Sénécion,  jeunes  voluptueux. 

Et  de  tous  vos  plaisirs  flatteurs  respectuean 

Et  lo'i^que,  vos  mépris  excitant  mes  murmures, 


ACTB    IV.  287 

Je  Yous  ai  demandé  raison  de  tant  d'injures, 
(Seul  recours  d'un  ingrat  qui  se  voit  confondu) 
Par  de  nouveaux  affronts  vous  m'avez  répondu. 
Aujourd'hui  je  promets  Junie  à  votre  frère  ; 
Ils  se  flattent  tous  deux  du  choix  de  votre  mère  t 
Que  faites-vous?  Junie ,  enlevée  à  la  cour. 
Devient  en  une  nuit  l'objet  de  votre  amour; 
Je  vois  de  votre  cœur  Octavie  effacée. 
Prête  à  sortir  du  lit  où  je  l'avois  placée; 
Je  vois  Pallas  banni ,  votre  frère  arrêté  ; 
Vous  attentez  enfin  jusqu'à  ma  liberté  : 
Burrhus  ose  sur  moi  porter  ses  mains  hardies. 
Et  lorsque,  convaincu  de  tant  de  perfidies, 
Vous  deviez  ne  me  voir  que  pour  les  expier, 
C'est  vous  qui  m'ordonnez  de  me  justifier. 

NÉROIf. 

Je  me  souviens  toujours  que  je  vous  dois  l'empire; 

Et,  sans  vous  fatiguer  du  soin  de  le  redire, 

Votre  bonté,  madame,  avec  tranquillité 

Pouvoit  se  reposer  sur  ma  fidélité. 

Aussi  bien  ces  soupçons,  ces  plaintes  assidues. 

Ont  fait  croire  à  tous  ceux  qui  les  ont  entendues 

Que  jadis,  j'ose  ici  vous  le  dire  entre  nous. 

Vous  n'aviez,  sous  mon  nom,  travaillé  que  pour  vous. 

«  Tant  d'honneurs,  dtsoient-ils ,  et  tant  de  déférences, 

a  Sont-ce  de  ses  bienfaits  de  foibles  récompenses? 

«  Quel  crime  a  donc  commis  ce  fils  tant  condamné? 

«  Est-ce  pour  obéir  qu'elle  l'a  couronné? 

«  N'est-il  de  son  pouvoir  que  le  dépositaire?  • 

Non  que ,  si  jusque-là  j'avois  pu  vous  complaire, 

Je  n'eusse  pris  plaisir,  madame ,  à  vous  céder 

Ce  pouvoir  que  vos  cris  sembloient  redemander; 

Hais  Rome  veut  un  maître,  et  non  une  maîtresse. 

Vous  entendiez  les  bruits  qu'excitoit  ma  foiblesse  t 

Le  sénat  chaque  jour  et  le  peuple ,  irrités 

De  ft'ouir  par  ma  voix  dicter  vos  volontés, 

Publioient  qu'en  mourant  Claude  avec  sa  puissance 

M'avoit  encor  laissé  sa  simple  obéissance. 

Vous  avez  vu  cent  fois  nos  soldats  en  courroux 

Porter  en  murmurant  leurs  aigles  devant  vous^ 

Honteux  de  rabaisser  par  cet  indigne  usage 

Les  héros  dont  encore  elles  portent  l'innuie. 


288  BRITANNICUS. 

route  autre  se  seroit  rendue  à  leurs  discours; 

Vlais,  si  vous  ne  régnez,  vous  vous  plaignez  toujour?. 

\vec  Britannicus  contre  moi  réunie, 

»'ou8  le  fortifiez  du  parti  de  Junie; 

Et  la  main  de  Pallas  trame  tous  ces  complots. 

Et,  lorsque  malgré  moi  j'assure  mon  repos. 

On  vous  voit  de  colère  et  de  haine  animée. 

Vous  voulez  présenter  mon  rival  à  l'armée  : 

Déjà  jusques  au  camp  le  bruit  en  a  couru. 

ACniPPlNE. 

Moi,  le  faire  empereur?  Ingrat!  l'avez-vous  cru? 

Quel  seroit  mon  dessein?  qu'aurois-je  pu  prétendre? 

Quels  honneurs  dans  sa  cour,  quel  rang  pourrois-i':  attendre? 

Ah!  si  sous  votre  empire  on  ne  m'épargne  pas, 

Si  mes  accusateurs  observent  tous  mes  pas. 

Si  de  leur  empereur  ils  poursuivent  la  mère, 

Que  feiois-je  au  milieu  d'une  cour  étrangère? 

Ils  me  reprocheroient,  non  des  cris  impuissants, 

Des  desseins  étouiïés  aussitôt  que  naissants. 

Mais  des  crimes  pour  vous  commis  à  votre  vue. 

Et  dont  je  ne  serois  que  trop  tôt  convaincue. 

Vous  ne  me  trompez  point,  je  vois  tous  vos  détours; 

Vous  êtes  un  ingrat,  vous  le  fûtes  toujours  : 

Dès  vos  plus  jeunes  ans ,  mes  soins  et  mes  tendresses 

N'ont  arraché  de  vous  que  de  feintes  caresses. 

Rien  ne  vous  a  pu  vaincre  ;  et  votre  dureté 

Auroit  dû  dans  son  cours  arrêter  ma  bonté. 

Que  je  suis  malheureuse!  Et  par  quelle  infortune 

Faut-il  que  tous  mes  soins  me  rendent  importune  ! 

Je  n'ai  qu'un  fils.  G  ciel!  qui  m'entends  aujourd'hui, 

T'ai-je  fait  quelques  vœux  qui  ne  fussent  pour  lui? 

Remords,  crainte,  périls,  rien  ne  m'a  retenu; 

J'ai  vaincu  ses  mépris;  j'ai  détourné  ma  vue 

Des  malneurs  qui  dès  lors  me  furent  annoncés  ; 

J'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  :  vous  régnez ,  c'est  assez 

Avec  ma  liberté ,  que  vous  m'avez  ravie , 

Si  vous  la  souhaitez ,  prenez  encor  ma  vie , 

Pourvu  que  par  ma  mort  tout  le  peuple  irrité 

Ne  vous  ravisse  pas  ce  qui  m'a  tant  coûté. 

NERON. 

Hé  bien  donc,  prononcez.  Que  voulez-vous  qu'on  fasse 


ACTB  IV.  za 

AGRIPPINB. 

De  mes  accusateurs  qu'on  punisse  l'audace^ 

Que  de  Britannicus  on  calme  le  courroux; 

Que  Junie  à  son  choix  puisse  prendre  un  époux; 

Qu'ils  soient  libres  tous  deux,  et  que  Pallas  demeure; 

Que  vous  me  permettiez  de  tous  voir  à  toute  heure; 

(Apercevant  Biirrhas  dans  le  fond  du  théâtre.) 
Que  ce  même  Burrhus ,  qui  nous  vient  écouter, 
A  votre  porte  enfin  n'ose  plus  m'arrêter. 

NÉRON. 

Oui,  madame.  Je  veux  que  ma  reconnoissance 

Désormais  dans  les  coeurs  grave  votre  puissance; 

Et  je  bénis  déjà  cette  heureuse  froideur, 

Qui  de  notre  amitié  va  rallumer  l'ardeur. 

Quoi  que  Pallas  ait  fait,  il  suffît,  je  l'oublie; 

Avec  Britannicus  Je  me  réconcilie  ; 

Et,  quant  à  cet  amour  qui  nous  a  séparés. 

Je  vous  fais  notre  arbitre,  et  vous  nous  Jugerez. 

Allez  donc ,  et  portez  cette  joie  à  mon  frère. 

Gardes,  qu'on  obéisse  aux  ordres  de  ma  mère*. 

SCÈNE  III. 

NÉRON,   BDRRHUS 

B  (]  B  R  H  C  s. 

Que  cette  paix ,  seigneur,  et  ces  embrassementa 
Vont  ofiTrir  à  mes  yeux  des  spectacles  charmants  ! 
Vous  savez  si  Jamais  ma  voix  lui  fut  contraire. 
Si  de  son  amitié  J'ai  voulu  vous  distraire. 
Et  si  J'ai  mérité  cet  injuste  courroux. 

NÉRON. 

Je  ne  vous  flatte  point,  je  me  plaignois  de  vous, 
Burrhus  :  je  vous  ai  crus  tous  deux  d'intelligence. 
Hais  son  inimitié  vous  rend  ma  confiance. 
Elle  se  hâte  trop,  Burrhus,  de  triompher  : 
J'embrasse  mon  rival ,  mais  c'est  pour  l'étouffer. 

BURRHUS. 

Quoi,  seigneur! 

NÉRON. 

C'en  est  trop;  il  faut  que  sa  ruine 
He  délivre  à  jamais  des  fureurs  d'Agrippine. 

1.  Cette  seine  est  une  des  plus  belle*  qu'il  j  x:\  au  théâtre. 

(Oboffeoy.) 
17 


890  BRITANNICUS. 

Tant  qu'il  respirera  je  ne  vis  qu'à  demi. 
Elle  m'a  fatigué  de  ce  nom  ennemi  ; 
Et  je  ne  prétends  pas  que  sa  coupable  audace 
Une  seconde  fois  lui  promette  ma  place. 

BURRHUS. 

Elle  va  donc  bientôt  pleurer  BritannicusT 

IféRON. 

Avant  la  fin  du  Jour  je  ne  le  craindrai  plus. 

B  D  R  R  H  u  s. 
Et  qui  de  ce  dessein  vous  inspire  l'envie? 

NÉROI». 

Ma  gloire ,  mon  amour,  ma  sûreté ,  ma  vie. 

BDRRHUS. 

Non ,  quoi  que  vous  disiez ,  cet  horrible  dessein 
Ne  fut  jamais,  seigneur,  conçu  dans  votre  sein. 

NÉRON. 

Burrhus  I 

B  (I R  R  H  D  s. 

De  votre  bouche,  ô  ciel  !  puis-je  l'apprendre? 
Vous-même,  sans  frémir,  avez-vous  pu  l'entendre? 
Songez-vous  dans  quel  sang  vous  allez  vous  baigner? 
Néron  dans  tous  les  cœurs  est-il  las  de  régner  l 
Que  dira-t-on  de  vous?  Quelle  est  votre  pensée? 

NÉRON. 

Quoi!  toujours  enchaîné  de  ma  gloire  passée. 
J'aurai  devant  les  youx  Je  ne  sais  quel  amour 
Que  le  hasard  nous  donne  et  nous  ôte  en  un  Jour? 
Soumis  à  tous  leurs  vœux ,  à  mes  désirs  contraire, 
Suis-je  leur  empereur  seulement  pour  leur  plaire? 

BURRHUS. 

Et  ne  suffit-il  pas ,  seigneur,  à  vos  souhaits 
Que  te  bonheur  public  soit  un  de  vos  bienfaits? 
C'est  à  vous  à  choisir,  vous  êtes  encor  maître. 
Vertueux  jusqu'ici ,  vous  pouvez  toujours  l'être  : 
Le  chemin  est  tracé,  rien  ne  vous  retient  plus; 
Vous  n'avez  qu'à  marcher  de  vertus  en  vertus. 
Mais,  si  de  vos  flatteurs  vous  suivez  la  maxime, 
îl  vous  faudra,  seigneur,  courir  de  crime  en  crime 
Soutenir  vos  rigueurs  par  d'autres  cruautés, 
Et  laver  dans  le  sang  vos  bras  ensanglantés. 
Britannicus  mourant  excitera  le  zèle 
De  ses  amis ,  tout  prêts  à  nrendre  sa  querelle. 


ACTB    IV.  -291 

Ces  vengeurs  trouveront  de  nouveaux  défenseurs , 

Qui ,  même  après  leur  mort ,  auront  des  successeur»  : 

Vous  allumez  on  feu  qui  ne  pourra  s'éteindre. 

Craint  de  tout  l'univers ,  il  vous  faudra  tout  craindre  , 

Toujours  punir,  toujours  trembler  dans  vos  projets. 

Et  pour  vos  ennemis  compter  tous  vos  sujets. 

Ah  !  de  vos  premiers  ans  l'heureuse  expérience 

Vous  fait-elle,  seigneur,  haïr  votre  innocence? 

Songez-vous  au  bonheur  qui  les  a  signalés  ? 

Dans  quel  repos ,  ô  ciel ,  les  avez-vous  coulés  ! 

Quel  plaisir  de  penser  et  de  dire  en  vous-même  : 

«  Partout,  en  ce  moment,  on  me  bénit,  on  m'aime; 

«  On  ne  voit  point  le  peuple  à  mon  nom  s'alarmer; 

«  Le  ciel  dans  tous  leurs  pleurs  ne  m'entend  point  nommer 

«  Leur  sombre  inimitié  ne  fuit  point  mon  visage; 

«  Je  vois  voler  partout  les  cœurs  à  mon  passage!  » 

Tels  étoient  vos  plaisirs.  Quel  changement,  ô  dieux! 

Le  sang  le  plus  abject  vous  étoit  précieux  : 

Un  jour,  il  m'en  souvient,  le  sénat  équitable 

Vous  pressoit  de  souscrire  à  la  mort  d'un  coupable; 

Vous  résistiez ,  seigneur,  à  leur  sévérité  ; 

Votre  cœur  s'accusoit  de  trop  de  cruauté  ; 

Et,  plaignant  les  malheurs  attachés  à  l'empire, 

«  Je  voudrois,  disiez-vous,  ne  savoir  pas  écrire.  » 

Non,  ou  vous  me  croirez,  ou  bien  de  ce  malheur 

Ma  mort  m'épargnera  la  vue  et  la  douleur  : 

On  ne  me  verra  point  survivre  à  votre  gloire. 

Si  vous  allez  commettre  une  action  si  noire, 

(Se  jetant  aux  pieds  de  Néron.) 
Me  voilà  prêt,  seigneur  :  avant  que  de  partir. 
Faites  percer  ce  cœur  qui  n'y  peut  consentir; 
Appelez  les  cruels  qui  vous  l'ont  inspirée  ; 
Qu'ils  viennent  essayer  leur  main  mal  assurée... 
Mais  je  vois  que  mes  pleurs  touchent  mon  empereur 
Je  vois  que  sa  vertu  frémit  de  leur  fureur. 
Ne  perdez  point  de  temps,  nommez-moi  les  perfides 
Qui  vous  osent  donner  ces  conseils  parricides  ; 
Appelez  votre  frère,  oubliez  dans  ses  bras... 

Ah  !  que  dcmandez-Tous  ! 

BonniiDS. 

Non ,  il  ne  vous  hait  pu 


S92  B^ITANNICUS. 

Seigneur;  on  le  trahit  :  je  sais  son  innocence; 
Je  vous  réponds  pour  lui  de  son  obôissance. 
J'y  cours.  Je  vais  presser  un  entretien  si  doux  '. 

NÉRON. 

Dans  mon  appartement  qu'il  m'attende  avec  vous. 

SCÈNE  IV. 

NÉRON,  NARCISSE. 

NARCISSE. 

Seigneur,  j'ai  tout  prévu  pour  une  mort  si  juste  : 

Le  poison  est  tout  prêt.  La  fameuse  Locuste 

A  redoublé  pour  moi  ses  soins  officieux  : 

Elle  a  fait  expirer  un  escla(^e  à  mes  yeux; 

Et  le  fer  est  moins  prompt,  pour  trancher  une  vie. 

Que  le  nouveau  poison  que  sa  main  me  confie. 

NÉRON. 

Narcisse,  c'est  assez;  je  reconnois  ce  soin, 
Et  ne  souhaite  pas  que  vous  alliez  plus  loin. 

NARCISSE. 

Quoi!  pour  Britannicus  votre  haine  affoiblie 
Mo  défend... 

NÉRON. 

Oui,  Narcisse  :  on  nous  réconcilie. 

NARCISSE. 

Je  me  garderai  bien  de  vous  en  détourner, 
Seigneur.  Mais  il  s'est  vu  tantôt  emprisonner  : 
Cette  offense  en  son  cœur  sera  longtemps  nouvelle. 
Il  n'est  point  de  secrets  que  le  temps  ne  révèle  i 
Il  saura  que  ma  main  lui  devoit  présenter 
Un  poison  que  votre  ordre  evoit  fait  apprêter. 
Les  dieux  de  ce  dessein  puissent-ils  le  distraire  : 
Mais  peut-être  il  fera  ce  que  vous  n'osez  faire. 

NÉRON. 

On  répond  de  son  cœur;  et  je  vaincrai  le  mien. 

NARCISSE. 

Et  l'hymen  de  Junie  en  est-il  le  lient 
Seigneur,  lui  faites-vous  encor  ce  sacrifice? 

NÉRON. 

C'est  prendre  trop  de  sois.  Quoi  qu'il  en  soit,  Narcisse, 

1.  Le  plus  grand  éloge  du  diJWHis  de  Borrhus,  c'est  qu  il  pai 
Tienna  i  toucher  Néron  même,  ev  .^u'on  n'eu  Mit  pas  rarpris. 

(Lahabpb.) 


A.CTB    IV.  293 

Je  ne  le  compte  plus  panni  mes  ennemis. 

NARCISSE. 

Agrippine,  seigneur,  se  l'étoit  bien  promis  : 
Elle  a  repris  sur  tous  son  souverain  empire. 

NéRON. 

Quoi  doncî  Qu'a-t-elîe  dit?  Et  que  youlez-vous  dire) 

NARCISSE. 

Elle  s'en  est  vantée  assez  publiquement. 

NénoN. 
De  quoi  ? 

NABCISSB. 

Qu'elle  n'avoit  qu'à  vous  voir  un  moment; 
Qu'à  tout  ce  grand  éclat,  à  ce  courroux  funeste, 
On  verroît  succéder  un  silence  modeste; 
Que  vous-même  à  la  paix  souscririez  le  premier  : 
Heureux  que  sa  bonté  daign&t  tout  oublier! 

NÉRON. 

Hais,  Narcisse,  dis-moi,  que  veux-tu  que  Je  fasse? 
Je  n'ai  que  trop  de  pente  à  punir  son  audace; 
Et,  si  je  m'en  croyois,  ce  triomphe  indiscret 
Seroit  bientôt  suivi  d'un  éternel  regret. 
Mais  de  tout  l'univers  quel  sera  le  langage? 
Sur  les  pas  des  tyrans  veux-tu  que  Je  m'engage. 
Et  que  Rome,  effaçant  tant  de  titres  d'honneur. 
Me  laisse  pour  tous  noms  celui  d'empoisonneur? 
Ils  mettront  ma  vengeance  au  rang  des  parricides. 

:<i  A  R  c  I  s  s  E. 
Et  prenez-vous,  seigneur,  leurs  caprices  pour  guides? 
Avez-vous  prétendu  qu'ils  se  tairoient  toujours? 
Est-ce  à  vous  de  prêter  l'oreille  à  leurs  discours? 
De  vos  propres  désirs  perdrez-vous  la  mémoire? 
Et  serez-vous  le  seul  que  vous  n'oserez  croire? 
Mais,  seigneur,  les  Romains  ne  vous  sont  pas  connus  • 
Non,  non,  dans  leurs  discours  ils  sont  plus  retenus. 
Tant  de  précaution  affoiblit  votre  règne  : 
Is  croiront,  en  effet,  mériter  qu'on  les  craigne, 
^u  joug,  depuis  longtemps,  ils  se  sont  façonnés; 
ils  adorent  la  main  qui  les  tient  enchaînés. 
Vous  les  verrez  toujours  ardents  à  vous  complaire  s 
Leur  prompte  servitude  a  fatigué  Tibère. 
Moi-même,  revêtu  d'un  pouvoir  emprunté, 
Que  Je  reçus  de  Claude  avec  la  liberté , 


t94  BRITANNIClJf». 

J'ai  cent  fois ,  dans  le  cours  de  ma  gloire  passée , 
Tenté  leur  patience,  et  ne  l'ai  point  lassée. 
D'un  empoisonnement  vous  craignez  la  noirceur? 
Faites  périr  le  frère,  abandonnez  la  sœur; 
Rome,  sur  les  autels  prodiguant  les  victimes, 
Fussent-ils  innocents,  leur  trouvera  des  crimes  : 
Vous  verrez  mettre  au  rang  des  jours  infortunés 
Ceux  où  Jadis  la  sœur  et  le  frère  sont  nés. 

NénoN. 
Narcisse,  encore  un  coup.  Je  ne  puis  l'entreprendre. 
J'ai  promis  à  Bur^hus ,  il  a  fallu  me  rendre. 
Je  ne  veux  point  encore ,  en  lui  manquant  de  foi , 
Donner  à  sa  vertu  des  armes  contre  moi. 
J'oppose  à  ses  raisons  un  courage  inutile  : 
Je  ne  l'écoute  point  avec  un  cœur  tranquille. 

NARCISSE. 

Burrhus  ne  pense  pas,  seigneur,  tout  ce  qu'il  dit  : 

Son  adroite  vertu  ménage  son  crédit; 

Ou  plutôt  il  n'ont  tous  qu'une  même  pensée  : 

Ils  verroient  par  ce  coup  leur  puissance  abaissée { 

Vous  seriez  libre  alors,  seigneur;  et,  devant  vous, 

Ces  maîtres  orgueilleux  fléchiroient  comme  nous. 

Quoi  donc!  ignorez-vous  tout  ce  qu'ils  osent  dire? 

«  Néron,  s'ils  en  sont  crus,  n'est  point  né  pour  l'empire i 

«  Il  ne  dit ,  il  ne  fait  que  ce  qu'on  lui  prescrit  : 

«I  Burrhus  conduit  son  cœur,  Sénèque  son  esprit. 

«  Pour  toute  ambition ,  pour  venu  singulière , 

«  Il  excelle  à  conduire  un  char  dans  la  carrière , 

H  A  disputer  des  prix  indignes  de  ses  mains, 

a  A  se  donner  lui-môme  en  spectacle  aux  Romains, 

«  A  venir  prodiguer  sa  voix  sur  un  théâtre , 

«  A  réciter  des  chants  qu'il  veut  qu'on  idolâtre  ; 

«  Tandis  que  des  soldats,  de  moments  en  moments, 

«  Vont  arracher  pour  lui  les  applaudissements.  » 

Ah  !  ne  voulez-vous  pas  les  forcer  à  se  taire? 

WéRON. 

Viens,  Narcisse  :  allons  voir  ce  que  nous  devons  faire'. 

1.  Ce  quatrième  acte  est  sans  contredit  nn  des  plus  beaux  du 
thé&tro  frangais  ;  il  on  est  peu  qui  rassemblent  trois  scènes  capitales 
de  cette  force  et  de  cette  variété  (  Laharpb.) 

PIM    DU     QUATRIÈUB    ACTB. 


ACTB   ▼. 


ACTE   CINQUIÈME 
SCÈNE  I. 

BRITANNICUS,  JUNIE. 

BaiTANHICDS. 

Oui,  madame,  Néron,  qai  l'aurait  pu  penser? 

Dans  son  appartement  m'attend  pour  m'embrasstr. 

Il  y  fait  de  sa  cour  inviter  la  Jeunesse; 

Il  veut  que  d'un  festin  la  pompe  et  l'allégresse 

Confirment  à  leurs  yeux  la  foi  de  nos  serments , 

Et  réchauffent  l'ardeur  de  nos  embrassements  ; 

II  éteint  cet  amour,  source  de  tant  de  haine  ; 

Il  vous  fait  de  mon  sort  arbitre  souveraine. 

Pour  moi,  quoique  banni  du  rang  de  mes  aïeux, 

Quoique  de  leur  dépouille  il  se  pare  à  mes  yeux; 

Depuis  qu'à  mon  amour  cessant  d'être  contraire 

Il  semble  me  céder  la  gloire  de  vous  plaire. 

Mon  cœur,  je  l'avouerai,  lui  pardonne  en  secret. 

Et  lui  laisse  le  reste  avec  moins  de  regret. 

Quoi  !  je  ne  serai  plus  séparé  de  vos  charmes  ! 

Quoi  !  même  en  ce  moment.  Je  puis  voir  sans  alarmes 

Ces  yeux  que  n'ont  émus  ni  soupirs  ni  terreur. 

Qui  m'ont  sacrifié  l'empire  et  l'empereur! 

Ah,  madame!...  Mais  quoi!  Quelle  nouvelle  crainte 

Tient  parmi  mes  transports  votre  Joie  en  contrainte? 

D'où  vient  qu'en  m'écoutant,  vos  yeux,  vos  tristes  yeux 

Avec  de  longs  regards  se  tournent  vers  les  cieux? 

Qu  est-ce  que  vous  craignez? 

JOIIIE. 

Je  rignore  moi-même; 
Mais  Je  crains. 

BRITANNICUS. 

Voua  m'aimez? 

JDNIE. 

Hélas!  si  Je  tous 

BRITANNICUS. 

Néron  ne  trouble  plus  notre  félicité 


M6  BRITANNXCUS. 

JDNIB. 

Mais  me  répondez-vous  de  sa  sincéritét 

BRITANNICUS. 

Quoi!  vous  le  soupçonnez  d'une  haine  couverte? 

JUNIE. 

Néron  m'aimoit  tantôt,  il  juroit  votre  perte; 

il  me  fuit,  il  vous  cherche  :  un  si  grand  changement 

Peut-il  être,  seigneur,  l'ouvrage  d'un  moment? 

BRITANNICDS. 

Jet  ouvrage,  madame,  est  un  coup  d'Agrippine  : 
Elle  a  cru  que  ma  perte  entraînoit  sa  ruine. 
Grice  aux  préventions  de  son  esprit  jaloux. 
Nos  plus  grands  ennemis  ont  combattu  pour  nous. 
Je  m'en  fie  aux  transports  qu'elle  m'a  fait  paraître; 
Je  m'en  fie  à  Burrhus;  J'en  crois  même  son  maître  : 
Je  crois  qu'à  mon  exemple,  impuissant  à  trahir, 
Il  hait  à  cœur  ouvert,  ou  cesse  de  haïr. 

JUNIE. 

Seigneur,  ne  Jugez  pas  de  soq  cœur  par  le  vôtre  : 
Sur  des  pas  difTérents  vous  marchez  l'un  et  l'autre. 
Je  ne  connois  Néron  et  la  cour  que  d'un  Jour; 
Mais,  si  J'ose  le  dire,  hélas!  dans  cette  cour 
Combien  tout  ce  qu'on  dit  est  loin  de  ce  qu'on  pense  I 
Que  la  bouche  et  le  cœur  sont  peu  d'intelligence! 
Avec  combien  de  Joie  on  y  trahit  sa  foi  ! 
Quel  séjour  étranger  et  pour  vous  et  pour  moi  ! 

BRITANNICDS. 

Mais  que  son  amitié  soit  véritable  ou  feinte , 

Si  vous  craignez  Néron,  lui-même  est-il  sans  craintel 

Non,  non,  il  n'ira  point,  par  un  lâche  attentat. 

Soulever  contre  lui  le  peuple  et  le  sénat. 

Que  dis-je?  Il  reconnolt  sa  dernière  injustice. 

Ses  remords  ont  paru ,  même  aux  yeux  de  Narcisse. 

Ahi  s'il  vous  avoit  dit,  ma  princesse,  à  quel  point... 

JUNIE. 

Mais  Narcisse,  seigneur,  ne  vous  trahit-il  point? 

BRITANNICUS. 

Et  pourquoi  voulez-vous  que  mon  cœur  s'en  déflo  î 

JUNIE. 

Et  que  sais-Je?  Il  y  va,  seigneur,  de  votre  vie  : 
Tout  m'est  suspect  :  je  crains  que  tout  ne  soit  séduit] 
Je  crains  Néron;  Je  crains  le  malheur  qui  me  suit. 


ACTB    V. 

D'un  noîr  pressentiment  malgré  moi  prévenue. 
Je  vous  laisse  à  regret  éloigner  de  ma  vue. 
Hélas!  si  cette  paix  dont  vous  vous  repaissez 
Couvroit  contre  vos  jours  quelques  pièges  dressés; 
Si  Néron,  irrité  de  notre  intelligence, 
Avoit  choisi  la  nuit  pour  cacher  sa  vengeance; 
S'il  prêparoit  ses  coups  tandis  que  je  vous  vois; 
Et  si  je  vous  parlois  pour  la  dernière  fois  1 
Ah,  prince! 

BRITANNICDS. 

Vous  pleurez  !  Ah ,  ma  chère  princesse  ! 
Et  pour  moi  jusque-là  votre  cœur  s'intéresse! 
Quoi,  madame!  en  un  jour  où  plein  de  sa  grandeur 
Néron  croit  éblouir  vos  yeux  de  sa  splendeur. 
Dans  des  lieux  où  chacun  me  fuit  et  le  révère. 
Aux  pompes  de  sa  cour  préférer  ma  misère  ! 
Quoi  !  dans  ce  même  jour  et  dans  ces  mêmes  lieui 
Refuser  un  empire,  et  pleurer  à  mes  yeux! 
Mais ,  madame ,  arrêtez  ces  précieuses  larmes  : 
Mon  retour  va  bientôt  dissiper  vos  alarmes. 
Je  me  rendrois  suspect  par  un  plus  long  séjour  : 
Adieu.  Je  vais,  le  cœur  tout  plein  de  mon  amour. 
Au  milieu  des  transports  d'une  aveugle  jeunesse , 
Ne  voir,  n'entretenir  que  ma  belle  princesse. 
Adieu. 

lUNlB. 

Prince... 

BRITANNICDS. 

On  m'attend,  madame,  il  faut  partir. 

J  U  N 1 E. 

Mais  da  moins  attendez  qu'on  vous  vienne  avertir. 
SCÈNE  II. 

BRITANNICDS,  AGRIPPINE,  JUNIE. 

AGRIPPINE. 

Prince,  que  tardez-vous?  Partez  en  diligence. 
Néron  impatient  se  plaint  de  votre  absence. 
La  joie  et  le  plaisir  de  tous  les  conviés 
Attend ,  pour  éclater,  que  vous  vous  embrassiez. 
Ne  faites  point  languir  une  si  juste  envie; 
Allez.  Et  nous ,  madame ,  allons  chez  Octavie. 


298  BRITANNICUS. 

BRITANMCUS. 

Allez,  belle  Junie;  et,  d'un  esprit  content. 
Hâtez-vous  d'embrasser  ma  sœur  qui  vous  attend 
Dès  que  je  le  pourrai ,  je  reviens  sur  vos  traces, 
Madame;  et  de  vos  soin»  j'irai  vous  rendre  grâces. 

•SCÈNE  III. 

AGRIPPINE,   JUNIE. 

AGRIPPINB. 

Madame,  ou  je  me  trompe,  ou  durant  vos  adieux 
Quelques  pleurs  répandus  ont  obscurci  vos  yeux. 
Puis-je  savoir  quel  trouble  a  formé  ce  nuageî 
Doutez-vous  d'une  paix  dont  je  fais  mon  ouvrage  7 

JDNIE. 

Après  tous  les  ennuis  que  ce  jour  m'a  coûtés, 

Ai-je  pu  rassurer  mes  esprits  agités? 

Hélas!  à  peine  encor  je  conçois  ce  miracle. 

Quand  même  à  vos  bontés  je  craindrois  quelque  obstacle, 

Le  changement,  madame,  est  commun  à  la  cour; 

Et  toujours  quelque  crainte  accompagne  l'amour. 

AGRIPPINE. 

Il  suffit,  j*ai  parlé,  tout  a  changé  de  face  : 

Mes  soins  à  vos  soupçons  ne  laissent  point  de  place. 

Je  réponds  d'une  paix  jurée  entre  mes  mains; 

Néron  m'en  a  donné  des  gages  trop  certains. 

Ah  !  si  vous  aviez  vu  par  combien  de  caresse» 

Il  m'a  renouvelé  la  foi  de  ses  promesses  ; 

Par  quels  embrassements  il  vient  de  m'arrëter  ! 

Ses  bras ,  dans  nos  adieux ,  ne  pouvoient  me  quitter. 

Sa  facile  bonté,  sur  son  front  répandue. 

Jusqu'aux  moindres  secrets  est  d'abord  descendue  i 

Il  s'épanchoit  en  fils  qui  vient  en  liberté 

Dans  le  sein  de  »a  mère  oublier  sa  fierté. 

Mais  bientôt  reprenant  un  visage  sévère, 

Tel  que  d'un  empereur  qui  consulte  sa  mère , 

Sa  confidence  auguste  a  mis  entre  mes  mains 

Des  secrets  d'où  dépend  le  destin  des  humain». 

Non,  il  le  faut  ici  confesser  à  sa  gloire. 

Son  cœur  n'enferme  point  un^  malice  noire; 

Et  nos  seuls  ennemis,  altérant  sa  bonté  « 

AbuBoient  contre  nous  de  sa  facilité  : 


ACTB    V.  299 

Mds  enfin,  h  son  tour,  leur  puissance  décline; 
Rome  encore  une  fois  va  connoltre  Agrippine; 
Déjà  de  ma  faveur  on  adore  le  bruit. 
Cependant  en  ces  lieux  n'attendons  pas  la  nuit  t 
Passons  chez  Octavie,  et  donnons-lui  le  reste 
D'un  Jour  autant  heureux  que  je  l'ai  cru  funeste. 
Mais  qu'est-ce  que  j'entends  !  Quel  tumulte  confus  I 
Que  peut-nn  faire? 

JDNIE. 

0  ciel!  sauvez  Britannicusl 

SCÈNE  IV. 

AGRIPPINE,  JUNIE,  BURRHUS. 

AGRIPPINE. 

Burrhus ,  où  coarez-roos?  Arrêtez.  Que  veut  dire... 

BURRHUS. 

Madame,  c'en  est  fait,  Britannicus  expire. 

JUNIE. 

Ah!  mon  prince! 

ACRIPPINB; 

11  expire? 

BURRHUS. 

Ou  plutôt  il  est  mort. 
Madame. 

JUNIE. 

Pardonnez ,  madame ,  à  ce  transport. 
Je  vais  le  secourir,  si  Je  puis ,  ou  le  suivre. 

SCÈNE  V. 

AGRIPPINE,   BURRHUS. 

AGRIPPINE. 

Quel  attentat,  Burrhus! 

BURRHUS. 

Je  n'y  pourrai  survivre. 
Madame  ;  il  faut  quitter  la  cour  et  l'empereur. 

AGRIPPINE. 

Quni  !  du  sang  de  son  frère  il  n'a  point  eu  d'horreur  I 

BURRHUS. 

Ce  dessein  s'est  conduit  avec  plus  de  mystère. 
A  peine  Tempère» r  a  vu  venir  son  frère, 


BOO  BRITANNICUS. 

n  se  lève ,  il  l'embrasse ,  on  se  tait  -,  et  soudain 

César  prend  le  premier  une  coupe  à  la  main  : 

«  Pour  achever  ce  jour  sous  de  meilleurs  auspices, 

«  Ma  main  de  cette  coupe  épanche  les  prémices, 

«  Dit-il  :  Dieux,  que  j'appelle  à  cette  effusion, 

«  Venez  favoriser  notre  réunion.  » 

Par  les  mêmes  serments  Britannicus  se  lie. 

La  coupe  dans  ses  mains  par  Narcisse  est  remplie; 

Mais  ses  lèvres  à  peine  en  ont  touché  les  bords , 

Le  fer  ne  produit  point  de  si  puissants  efforts, 

Madame  :  la  lumière  à  ses  yeux  est  ravie; 

Il  tombe  sur  son  lit  sans  chaleur  et  sans  vie. 

Jugez  combien  ce  coup  frappe  tous  les  esprits. 

La  moitié  s'épouvante  et  sort  avec  des  cris; 

Mais  ceux  qui  de  la  cour  ont  un  plus  long  usage, 

Sur  les  yeux  de  César  composent  leur  visage'. 

Cependant  sur  son  lit  il  demeure  penché, 

D'aucun  etonnement  il  ne  paroît  touché  : 

«  Ce  mal  dont  vous  craignez ,  dit-il ,  la  violence 

«  A  souvent,  sans  péril,  attaqué  son  enfance.  » 

Narcisse  veut  en  vain  affecter  quelque  ennui , 

Et  sa  perfide  joie  éclate  malgré  lui. 

Pour  moi,  dût  l'empereur  punir  ma  hardiesse. 

D'une  odieuse  cour  j'ai  traversé  la  presse; 

Etj'allois,  accablé  de  cet  assassinat, 

Pleurer  Britannicus ,  César  et  tout  l'État. 

AGHIPPINB. 

Le  ToicL  Vous  verrez  si  c'est  moi  qui  l'inspire. 
SCÈNE   VI. 

NÉRON,  AGRIPPINE,  BURRHUS,  NARCISSE 

NÉRON,  voyant  Agrippine. 
Dieux  ! 

AGRIPPINE. 

Arrêtez,  Néron  :  j'ai  deux  mots  à  vous  dire 
Britannicus  est  mort  :  je  reconnois  les  coups; 
Je  connois  l'assassin. 

NÉRON. 

Et  qui ,  madame  T 

1.  At  quibns  altlor  intellectus,  resistunt  deflxi,  et  Neronem  ia 
MDtes.  (Tacitb,  Annales,  I.  XIII.) 


ACTB   V.  301 

AGRIPPINB. 

Vous. 

NÉRON. 

Moi  '  Voilà  les  soupçons  dont  vous  êtes  capable. 
Il  n'est  point  de  malheur  dont  je  ne  sois  coupable. 
Et,  si  l'on  veut,  madame,  écouter  vos  discours. 
Ma  main  de  Claude  même  aura  tranché  les  jourt. 
Son  fils  vous  étoit  cher,  sa  mort  peut  vous  confondrfBj 
Mais  des  coups  du  destin  je  ne  puis  pas  répondre. 

AGRIPPINB. 

Non,  non,  Britannicus  est  mort  empoisonné; 
Narcisse  a  Tait  le  coup,  ^ous  l'avez  ordonné. 

NÉRON. 

Madame!...  Mais  qui  peut  vous  tenir  ce  langage? 

NARCISSE. 

Hé,  seigneur!  ce  soupçon  vous  fait-il  tant  d'outrage î 

Britannicus,  madame,  eut  des  desseins  secrets 

Qui  vous  auroient  coûté  de  plus  justes  regrets: 

Il  aspiroit  plus  loin  qu'à  l'hymen  de  Junie; 

De  vos  propres  bontés  il  vous  auroit  punie. 

Il  vous  trompoit  vous-même  ;  et  son  cœur  offensé 

Prétendoit  tôt  ou  tard  rappeler  le  passé. 

Soit  donc  que  malgré  vous  le  sort  vous  ait  servie, 

Soit  qu'instruit  des  complots  qui  menaçoient  sa  vie, 

Sur  ma  fidélité  César  s'en  soit  remis. 

Laissez  les  pleurs,  madame,  à  vos  seuls  ennemis; 

Qu'ils  mettent  ce  malheur  au  rang  des  plus  sinistres; 

Mais  vous... 

AGRIPPINB. 

Poursuis,  Néron  :  avec  de  tels  ministret 
Par  des  faits  glorieux  tu  te  vas  signaler; 
Poursuis.  Tu  n'as  pas  fait  ce  pas  pour  reculer  : 
Ta  main  a  commencé  par  le  sang  de  ton  frère; 
Je  prévois  que  tes  coups  viendront  jusqu'à  ta  mère. 
Dans  le  fond  de  ton  cœur  je  sais  que  tu  me  hais; 
Tu  voudras  l'affranchir  du  joug  de  mes  bienfaits. 
Mais  je  veux  que  ma  mort  le  soit  môme  inutile  : 
Ne  crois  pas  qu'en  mourant  je  te  laisse  tranquille 
Rome,  ce  ciel,  ce  jour  que  tu  reçus  de  moi, 
Partout,  à  tout  moment,  m'offriront  devant  toi. 
Tes  remords  te  suivront  comme  autant  de  furies; 
Tu  croiras  les  calmer  par  d'autres  barbaries; 


Me  BRITANNICUS. 

Ta  fureur,  s'irritant  soi-même  dans  son  cours, 

D'un  sang  toujours  nouveau  marquera  tous  tes  jours. 

Mais  j'espère  qu'enfin  le  ciel,  las  de  tes  crimes. 

Ajoutera  ta  perte  à  tant  d'autres  victimes  ; 

Qu'après  t'être  couvert  de  leur  sang  et  du  mien , 

Tu  te  verras  forcé  de  répandre  le  tien  ; 

Et  ton  nomparoîtra,  dans  la  race  future. 

Aux  plus  cruels  tyrans  une  cruelle  injure  *. 

Voilà  ce  que  mon  cœur  se  présage  de  toi. 

Adieu  :  tu  peux  sortir. 

NÉRON. 

Narcisse,  suivez-moi. 

SCÈNE  VIL 

AGRIPPINE,   BURRHUS. 

AGRIPPINE. 

Ah  !  ciel  !  de  mes  soupçons  quelle  étoit  l'injusticet 
Je  condamnois  Burrhus  pour  écouter  Narcisse  I 
Burrhus,  avez-vous  vu  quels  regards  furieux 
Néron  en  me  quittant  m'a  laissés  pour  adieux  ? 
C'en  est  fait,  le  cruel  n'a  plus  rien  qui  l'arrête; 
Le  coup  qu'on  m'a  prédit  va  tomber  sur  ma  tête. 
Il  vous  accablera  vous-même  à  votre  tour 

BURRHUS. 

Ah,  madame!  pour  moi  j'ai  vécu  trop  d'un  jour. 

Plût  au  del  que  sa  main,  heureusement  cruelle. 

Eût  fait  sur  moi  l'essai  de  sa  fureur  nouvelle! 

Qu'il  ne  m'eût  pas  donné,  par  ce  triste  attentat. 

Un  gage  trop  certain  des  malheurs  de  l'État  ! 

Son  crime  seul  n'est  pas  ce  qui  me  désespère; 

Sa  jalousie  a  pu  l'armer  contre  son  frère; 

Mais  s'il  tous  faut,  madame,  expliquer  ma  douleur^ 

Néron  l'a  vu  mourir  sans  changer  de  couleur. 

Ses  yeux  indifférents  ont  déjà  la  constance 

D'un  tyran  dans  le  crime  endurci  dès  l'enfance. 

Qu'il  achève,  madame,  et  qu'il  fasse  périr 

Un  ministre  importun  qui  ne  le  peut  souffrir. 

Hélas!  loin  de  vouloir  éviter  sa  colère, 

La  plus  soudaine  mort  me  sera  la  plus  chère. 

L  J«  n»  crois  pu  que  rinvactiT*  poian  imagiaer  rien  aa  dall 

(Labakpb.] 


A.CTB   V.  30S 

SCÈNE  VIII. 

AGRIPPINE,   BURRHUS,  ALBINE. 

ALBINE. 

Ah,  madame!  ah,  seigneur!  courez  vers  rempereur» 
Venez  sauver  César  de  sa  propre  fureur  : 
Il  se  voit  pour  jamais  séparé  de  Junie. 

AGHIPPinB. 

Quoi  !  Junie  elle-même  a  terminé  sa  viet 

ALBINB. 

Pour  accabler  César  d'un  éternel  ennui , 

Madame,  sans  mourir  elle  est  morte  pour  lui. 

Vous  savez  de  ces  lieux  comme  elle  s'est  ravie: 

Elle  a  feint  de  passer  chez  la  triste  Octavie  ; 

Mais  bientôt  elle  a  pris  des  chemins  écartés. 

Où  mes  yeux  ont  suivi  ses  pas  précipités. 

Des  portes  du  palais  elle  sort  éperdu*. 

D'abord  elle  a  d'Auguste  aperçu  la  statue; 

Et  mouillant  de  ses  pleurs  le  marbre  de  ses  pieds. 

Que  de  ses  bras  pressants  elle  tenoit  liés  : 

«  Prince,  par  ces  genoux,  dit-elle,  que  j'embra5r.e, 

■  Protège  en  ce  moment  le  reste  de  ta  race  : 

«  Rome,  dans  ton  palais,  vient  de  voir  immoler 

«  Le  seul  de  tes  neveux  qui  te  pût  ressembler. 

I  On  veut  après  sa  mort  que  je  lui  sois  parjure; 
«  Mais  pour  lui  conserver  une  foi  toujours  pure, 
«  Prince,  je  me  dévoue  k  ces  dieux  immortels 

«  Dont  ta  vertu  t'a  fait  partager  les  autels.  » 
Le  peuple  cependant,  que  ce  spectacle  étonne. 
Vole  de  toutes  parts,  se  presse,  l'environne. 
S'attendrit  à  ses  pleurs;  et,  plaignant  son  ennui, 
D'une  commune  voix  la  prend  sous  son  appui  ; 
Ils  la  mènent  au  temple  ,  où  depuis  tant  d'années 
Au  culte  des  autels  nos  vierges  destinées 
Gardent  fidèlement  le  dépôt  précieux 
Du  feu  toujours  ardent  qui  brûle  pour  nos  dieux. 
César  les  voit  partir  sans  oser  les  distraire. 
Narcisse,  plus  hardi,  s'empresse  pour  lui  plaire, 

II  vole  vers  Junie;  et,  sans  s'épouvanter. 
D'une  profane  main  commence  à  l'arrêter. 
De  mille  coups  mortels  son  audace  est  punie; 


A04  BRITANNICUS. 

Son  infidèle  sang  rejaillit  sur  Junie. 

César,  de  tant  d'objets  en  même  temps  frappé. 

Le  laisse  entre  les  mains  qui  l'ont  enveloppé. 

Il  rentre.  Chacun  fuit  son  silence  farouche; 

Le  seul  nom  de  Junie  échappe  de  sa  bouche. 

Il  marche  sans  dessein  ;  ses  yeux  mal  assurés 

N'osent  lever  au  ciel  leurs  regards  égarés  ; 

Et  l'on  craint,  si  la  nuit  jointe  à  la  solitude 

Vient  de  son  désespoir  aigrir  l'inquiétude , 

Si  vous  l'abandonnez  plus  longtemps  sans  secours, 

Que  sa  douleur  bientôt  n'attente  sur  ses  jours. 

Le  temps  presse  :  courez.  Il  ne  faut  qu'un  caprice; 

Il  se  perdroit,  madame. 

AGRIPPINE. 

Il  se  feroit  justice. 
Mais,  BorrhuB,  allons  voir  jusqu'où  vont  ses  transport. 
Voyons  quel  changement  produiront  ses  remords; 
S'il  voudra  désormais  suivre  d'autres  maximes. 

B  U  R  R  H  D  s. 

Plût  aux  dieux  que  ce  fût  le  dernier  de  ses  crimes  t 


«m  OB  ■■iT&Miiioaa. 


BÉRÉNICE 


TRAGÉDIE 


1670 


A  MONSEIGNEUR 

COLBERT 


taCSKTAIBB  d'État,   CONTRdLEUR-aâNÉRAL  des   FINANCUf 

SURINTENDANT     DBS     BATIMENTS  , 

aRAND     TRÉSORIER     DBS     ORDRES     DU     tZl, 

MARQUIS   DR   SBIOMELAT,    ETC. 


MO.NSEIGNEDR. 

Quelquejuste  défiance  que  j'aie  de  moi-môme  et  de  mes 
ouvrages,  j'ose  espérer  que  vous  ne  condamnerez  pas  la 
liberté  que  je  prends  de  vous  dédier  cette  tragédie.  Vous 
ne  l'avez  pas  jugée  tout  à  fait  indigne  de  votre  approbation. 
Mais  ce  qui  fait  son  plus  grand  mérite  auprès  de  vous,  c'est, 
Monseigneur  ,  que  vous  avez  été  témoin  du  bonheur  qu'elle 
a  eu  de  ne  pas  déplaire  à  Sa  Majesté. 

L'on  sait  que  les  moindres  choses  vous  deviennent  con- 
sidérables, pour  peu  qu'elles  puissent  servir  ou  à  sa  gloire 
ou  à  son  plaisir;  et  c'est  ce  qui  fait  qu'au  milieu  de  tan 
d'importantes  occupations ,  où  le  zèle  de  votre  prince  et  1 
bien  public  vous  tiennent  continuellement  attaché,  vous  ne 
dédaignez  pas  quelquefois  de  descendre  jusqu'à  nous,  pout 
nous  demander  compte  de  notre  loisir. 

J'aurois  ici  une  belle  occasion  de  m'étendre  sur  vo» 
louanges,  si  vous  me  permettiez  de  vous  louer.  Et  que  ne 
dirois-Je  point  de  tant  ds  itures  (jualités  qui  vous  ont  attiré 


«08  ÉPITRH   DÊDICATOIRB. 

Tadmi ration  de  toute  la  France;  4e  cette  pénétration  à 
laquelle  rien  n'échappe  ;  de  cet  esprit  vaste  qui  embrasse, 
qui  exécute  tout  à  la  fois  tant  de  grandes  choses;  de  cette 
âme  que  rien  n'étonne,  que  rien  ne  fatigue! 

Mais,  Monseigneur,  il  faut  être  plus  retenu  à  vous  parler 
de  vous-même;  et  je  craindrois  de  m'exposer,  par  un  éloge 
importun,  à  vous  faire  repentir  de  l'attention  favorable 
dont  vous  m'avez  honoré  ;  il  vaut  mieux  que  je  songe  à  la 
mériter  par  quelques  nouveaux  ouvrages  :  aussi  bien  c'est 
le  plus  agréable  remerciement  qu'on  vous  puisse  faire.  Je 
suis  avec  un  profond  respect, 


Monseigneur, 


Votre  très -humble  et  très 'obéissant 
serviteur, 

RACINE. 


PREFACE 


Titus,  reginam  Berenicen...  cui  etiam  nuptias pollicitus 
ferebatur...  statim  ab  urbe  dimisit  invitus  invitam  '. 

Cest-à-dire  que  «  Titus,  qui  aimoit  passionnément  Béré- 
«  nice,  et  qui  môme,  à  ce  qu'on  croyoit,  lui  avoit  promis 
•  de  répouser,  la  renvoya  de  Rome ,  malgré  lui  et  malgré 
■  elle,  dès  les  premiers  jours  de  son  empire.  »  Cette  action 
est  très-rameuse  dans  l'histoire;  et  je  l'ai  trouvée  très- 
propre  pour  le  théâtre ,  par  la  violence  des  passions  qu'elle 
y  pouvoit  exciter.  En  effet ,  nous  n'avons  rien  de  plus  tou- 
chant dans  tous  les  poètes ,  que  la  séparation  d'Énée  et  de 
Didon ,  dans  Virgile.  Et  qui  doute  que  ce  qui  a  pu  fournir 
assez  de  matière  pour  tout  un  chant  d'un  poème  héroïque , 
où  l'action  dure  plusieurs  jours,  ne  puisse  suffire  pour  le 
sujet  d'une  tragédie,  dont  la  durée  ne  doit  être  que  de  quel- 
ques heures?  Il  est  vrai  que  je  n'ai  point  poussé  Bérénice 
Jusqu'à  se  tuer«  comme  Didon ,  parce  que  Bérénice  n'ayant 
pas  ici  avec  Titus  les  derniers  engagements  que  Didon  avoit 
avec  Énée,  elle  n'est  pas  obligée,  comme  elle,  de  renoncer 
à  la  vie.  À  cela  près,  le  dernier  adieu  qu'elle  dit  à  Titus, 
et  l'effort  qu'elle  se  fait  pour  s'en  séparer,  n'est  pas  le  moins 
tragique  de  la  pièce;  et  j'ose  dire  qu'il  renouvelle  assez  bien 
dans  le  cœur  des  spectateurs  l'énMtioa  que  le  reste  y  avoit 

1.  Sun.,  in  Tito,  cap  X 


310  PREFACE. 

pu  exciter.  Ce  n'est  point  une  nécessité  qu'il  y  ait  du  sang 
et  des  morts  dans  une  tragédie  :  il  suffit  que  l'action  en 
soit  grande,  que  les  acteurs  en  soient  héroïques,  que  les 
passions  y  soient  excitées ,  et  que  tout  s'y  ressente  de  cette 
tristesse  majestueuse  qui  fait  tout  le  plaisir  de  la  tragédie. 

Je  crus  que  je  pourrois  rencontrer  toutes  ces  parties  dans 
mon  sujet;  mais  ce  qui  m'en  plut  davantage,  c'est  que  je  le 
trouvai  extrêmement  simple.  Il  y  avoit  longtemps  que  je 
voulois  essayer  si  je  pourrois  faire  une  tragédie  avec  cette 
simplicité  d'action  qui  a  été  si  fort  du  goût  des  anciens  : 
car  c'est  un  des  premiers  préceptes  qu'ils  nous  ont  laissés  : 
«  Que  ce  que  vous  ferez,  dit  Horace,  soit  toujours  simple 
«  et  ne  soit  qu'un.  »  Ils  ont  admiré  l'AJax  de  Sophocle,  qui 
d'est  autre  chose  qu'Ajax  qui  se  tue  de  regret,  à  cause  de  la 
fureur  où  il  étoit  tombé  après  le  refus  qu'on  lui  avoit  fait 
des  armes  d'Achille.  Ils  ont  admiré  le  Philoctète,  dont  tout  le 
sujet  est  Ulysse  qui  vient  pour  surprendre  les  flèches  d'Her- 
cule. L'Œdipe  môme,  quoique  tout  plein  de  reconnoissances, 
est  moins  chargé  de  matière  que  la  plus  simple  tragédie  de 
nos  jours.  Nous  voyons  enfin  que  les  partisans  de  Térence, 
qui  rélèvent  avec  raison  au-dessus  de  tous  les  poètes 
comiques,  pour  l'élégance  de  sa  diction  et  pour  la  vraisem- 
blance de  ses  mœurs,  ne  laissent  pas  de  confesser  que 
Pluute  a  un  grand  avantage  sur  lui  par  la  simplicité  qui  est 
dans  la  plupart  des  sujets  de  Plaute.  Et  c'est  sans  doute 
cette  simplicité  merveilleuse  qui  a  attiré  à  ce  dernier  toutes 
les  louanges  que  les  anciens  lui  ont  données.  Combien 
Ménandre  étoit-il  encore  plus  simple,  puisque  Térence  est 
obligé  de  prendre  deux  comédies  de  ce  poëte  pour  en  faire 
une  des  siennes! 

Et  il  ne  faut  point  croire  que  cette  règle  ne  soit  fondée 
que  sur  la  fantaisie  de  ceux  qui  l'ont  faite  :  il  n'y  a  que  le 
vraisemblable  qui  touche  dans  la  tragédie.  Et  quelle  vrai» 
semblance  y  a-t-il  qu'il  arrive  en  un  jour  une  multitude  de 
choses  qui  pourroientàpeine  arriver  en  plusieurs  semainesT 
il  y  en  a  qui  pensent  que  cette  simplicité  est  une  marque 


PRËFACB.  nn 

de  peu  d'invention.  Us  ne  songent  pas  qn'ati  contraire  tonte 
l'invention  consiste  à  faire  quelque  chose  de  rien,  et  qoe 
»out  ce  grand  nombre  d'incidents  a  toujours  été  le  refuge 
des  poètes  qui  ne  sentoient  dans  leur  génie  ni  assez  d'abon- 
dance ni  assez  de  force  pour  attacher  durant  cinq  actes  leurs 
spectateurs  par  une  action  simple,  soutenue  de  la  violence 
4es  passions,  de  la  beauté  des  sentiments,  et  de  l'élégance 
de  l'expression.  Je  suis  bien  éloigné  de  croire  que  toutes  ces 
choses  se  rencontrent  dans  mon  ouvrage;  mais  aussi  je  ne 
puis  croire  que  le  public  me  sache  mauvais  gré  de  lui  avoir 
donné  une  tragédie  qui  a  été  honorée  de  tant  de  larmes,  et 
dont  la  trentième  représentation  a  été  aussi  suivie  que  la 
première. 

Ce  n'est  pas  que  quelques  personnes  ne  m'aient  reproché 
cette  même  simplicité  que  J'avois  recherchée  avec  tant  do 
soin.  Ils  ont  cru  qu'une  tragédie  qui  étoit  si  peu  chargée 
d'intrigues  ne  poavoit  être  selon  les  règles  du  théâtre.  Je 
m'informai  s'ils  se  plaignoient  qu'elle  les  eût  ennuyés.  On 
me  dit  qu'ils  avouoient  tous  qu'elle  n'ennuyoit  point,  qu'elle 
les  touchoit  même  en  plusieurs  endroits,  et  qu'ils  la  ver- 
roient  encore  avec  plaisir.  Que  veulent-ils  davantage?  Je  les 
conjure  d'avoir  assez  bonne  opinion  d'eux-mêmes  pour  ne 
pas  croire  qu'une  pièce  qui  les  touche ,  et  qui  leur  donne 
du  plaisir,  puisse  être  absolument  contre  les  règles.  La 
principale  règle  est  de  plaire  et  de  toucher  :  toutes  les  autres 
ne  sont  faites  qtie  pour  pan'enir  à  cette  première;  mais 
toutes  ces  règles  sont  d'un  long  détail ,  dont  je  ne  leur  con- 
seille pas  de  s'embarrasser  :  ils  ont  des  occupations  plus  im- 
portantes. Qu'ils  se  reposent  sur  nous  de  la  fatigue  d'éclair- 
cir  les  difiicultés  de  la  poétique  d'Aristote;  qu'ils  se  réservent 
le  plaisir  de  pleurer  et  d'être  attendris;  et  qu'ils  me  per- 
mettent de  leur  dire  ce  qu'un  musicien  disoit  à  Philippe, 
roi  de  Macédoine,  qui  prétendoit  qu'une  chanson  n'étoit 
pas  selon  les  règles  :  «  A  Dieu  ne  plaise,  seigneur,  que  vous 
«  soyez  jamais  si  malheureux  que  de  savoir  ces  choses-là 
■  mieux  que  moi  !  • 


812  PRÉPACB. 

Voilà  tout  ce  que  j'ai  à  dire  à  ces  personnes  à  qui  je  fera! 
toujours  gloire  de  plaire;  car  peur  le  libelle  que  l'on  a  fait 
contre  moi ,  je  crois  que  les  lecteurs  me  dispenseront  volon- 
tiers d'y  répondre.  Et  que  répondrois-je  à  un  homme  *  qui 
ne  pense  rien  et  qui  ne  sait  pas  même  construire  ce  qu'il 
pense?  Il  parle  de  protase*  comme  s'il  entendoit  ce  mot,  et 
veut  que  cette  première  des  quatre  parties  de  la  tragédie 
soit  toujours  la  plus  proche  de  la  dernière,  qui  est  la  catas- 
trophe. Il  se  plaint  que  la  trop  grande  connoissance  des 
règles  l'empôche  de  se  divertir  à  la  comédie.  Certainement, 
si  l'on  en  juge  par  sa  dissertation,  il  n'y  eut  jamais  de 
plainte  plus  mal  fondée.  Il  parolt  bien  qu'il  n'a  jamais  lu 
Sophocle,  qu'il  loue  très-injustement  d'une  grande  multi- 
plicité d'incidents;  et  qu'il  n'a  ro^.me  jamais  rien  lu  de  la 
poétique,  que  dans  quelques  préfaces  de  tragédies.  Mais  je 
lui  pardonne  de  ne  pas  savoir  les  règles  du  théâtre,  puisque, 
heureusement  pour  le  public,  il  ne  s'applique  pas  à  ce  genre 
d'écrire.  Ce  que  je  ne  lui  pardonne  pas,  c'est  de  savoir  si 
peu  les  règles  de  la  bonne  plaisanterie,  lui  qui  ne  veut  pas 
dire  un  mot  sans  plaisanter.  Croit-il  réjouir  beaucoup  les 
honnêtes  gens  par  res  hélas  de  poche,  ces  mesdemoiselles 
mes  règ'.es,  et  quantité  d'autres  basses  affectations  qu'il  trou- 
vera condamnées  dans  tous  les  bons  auteurs,  s'il  se  mêle 
jamais  de  les  lire? 

Toutes  ces  critiques  sont  le  partage  de  quatre  ou  cinq 
petits  auteurs  infortuné?-  qui  n'ont  jamais  pu  par  eux- 
mêmes  exciter  la  curiosité  du  public.  Ils  attendent  toujours 
l'occasion  de  quelque  ouvrage  qui  réussisse,  pour  l'attaquer, 
non  point  par  jalousie,  car  sur  quel  fondement  seroient-ils 
Jaloux?  mais  dans  l'espérance  qu'on  se  donnera  la  peine  de 
leur  répondre,  et  qu'on  les  tirera  de  l'obscurité  où  leurs 
propres  ouvrages  les  auroiont  laissés  toute  leur  vie. 

I.  L'abbé  de  Villars,  auteur  du  C?mtb  db  Gabalis,  et  d'une 
pesante  critique  de  BâRÉNicK. 
i.  PsoTASB,  l'exposition  du  sujet. 


BÉRÉNICE 


PERSONNAGES 


TITUS,  empereur  de  Rome. 
BÉRÉNICB,  reine  de  ralestine. 
ANTIOCHUS,  roi  de  Comagène. 
PAULIN,  confident  de  Titus. 
ARSACB,  confident  d'Antiochus. 
PHÉNICB,  confidente  de  Bérénice. 
RUTILB,  Romain. 

aUITB    DB    TITUS. 


£a  scène  est  à  Rome,  dans  u»  cabinet  qui  est  entre  Cappartemfnt 
de  Titus  et  celui  de  Bérénice 


BERENICE 

trag£die 


ACTE   PREMIER 


SCÈNE    I. 
ANTIOCHUS,   ARSACE. 

ANTIOCHDS. 

Arrêtons  an  moment.  La  pompe  de  ces  lieux 
Je  le  vois  bien ,  Arsace ,  est  nouvelle  à  tes  yeux. 
Souvent  ce  cabinet,  superbe  et  solitaire. 
Des  secrets  de  Titus  est  le  dépositaire. 
C'est  ici  quelquefois  qu'il  se  cache  à  sa  cour. 
Lorsqu'il  vient  à  la  reine  expliquer  son  amour. 
De  son  appartement  cette  porte  est  prochaine , 
Et  cette  autre  conduit  dans  celui  de  la  reine. 
Va  chez  elle  :  dis-lui  qu'importun  à  regret 
J'ose  lui  demander  un  entretien  secret. 

ARSACE. 

Vous,  seigneur,  importun?  vous,  cet  ami  fidèle 

Qu'un  soin  si  généreux  intéresse  pour  elle? 

Vous ,  cet  Antiochus ,  son  amant  autrefois  ? 

Vous,  que  l'Orient  compte  entre  ses  plus  granos  rois 

Quoi!  déjà  de  Titus  épouse  en  espérance, 

Ce  rang  entre  elle  et  vous  met-il  tant  de  distance? 

ANTIOCHCS. 

Va,  dis-je;  et,  sans  vouloir  te  charger  d'autres  soins 
Vois  si  je  puis  bientôt  lui  parler  sans  témoins. 


316  BÉRâNICB. 

SCÈNE  II. 

ANTIOCHUS. 
Hé  bien!  Antiochus ,  es-tu  toujours  le  môme? 
Pourrai-je,  sans  trembler,  lui  dire  :  Je  vous  airneî 
Mais  quoi  !  déjà  je  tremble  ;  et  mon  cœur  agité 
Craint  autant  ce  moment  que  je  l'ai  souhaité. 
Bérénice  autrefois  m'ôta  toute  espérance  ; 
Elle  m'imposa  même  un  éternel  silence. 
Je  me  suis  tu  cinq  ans;  et,  jusques  à  ce  joui\ 
D'un  voile  d'amitié  j'ai  couvert  mon  amour. 
Dois-je  croire  qu'au  rang  où  Titus  la  destine 
Elle  m'écoute  mieux  que  dans  la  Palestine? 
Il  l'épouse.  Ai-je  donc  attendu  ce  moment 
Pour  me  venir  encor  ili^clarer  son  amnnt? 
Quel  fruit  me  revîenùia  d'un  aveu  témi'raire? 
Ah!  puisqu'il  faut  partir,  partons  sans  lui  déplaire. 
Retirons-nous,  sortons;  et,  sans  nous  découvrir. 
Allons  loin  de  ses  yeux  l'oublier,  ou  mourir. 
Hé  quoi  !  souffrir  toujours  un  tourment  qu'elle  ignorel 
Toujours  verser  des  pleurs  qu'il  faut  que  je  dévore! 
Quoi!  même  en  la  perdant  redouter  son  courroux! 
Belle  reine,  et  pourquoi  vous  offenseriez-vous? 
Viens-je  vous  demander  que  vous  quittiez  l'ompire? 
Que  vous  m'aimiez?  Hélas!  je  ne  viens  que  vous  dire 
Qu'après  m'être  longtemps  Qattô  que  mon  rival 
Trouveroit  à  ses  vœux  que  que  obstacle  fatal. 
Aujourd'hui  qu'il  peut  tout,  que  votre  hymea  s'avance. 
Exemple  infortuné  d'une  longue  constance. 
Après  cinq  ans  d'amour  et  d'espoir  superflus, 
Je  pars,  fidèle  encor  quand  je  n'espère  plus. 
Au  lieu  de  s'offenser,  elle  pourra  me  plaindre. 
Quoi  qu'il  en  soit,  parlons;  c'est  assez  nous  contraindre. 
Et  que  peut  craindre,  hélas!  un  amant  sans  espoir 
Qui  peut  bien  se  résoudre  à  no  Li  jamais  voir? 

SCÈNE   III. 

ANTIOCHUS,   AUSAGE. 

ANTIOCHDS. 

Arsace,  entrerons-nous? 

ARSACB. 

Seigneur,  j'ai  vu  la  reine» 


ACTE    PREMIER.  317 

Mais ,  peur  me  faire  voir.  Je  n'ai  percé  qu'à  peine 
Les  flots  toujours  nouveaux  d'un  peuple  adorateur 
Qu'attire  sur  ses  pas  sa  prochaine  grandeur. 
Titus,  après  liait  jours  d'une  retraite  austère, 
Cesse  enfin  de  pleurer  Vespasien  son  père  : 
Cet  amant  se  redonne  aux  soins  de  son  amour; 
Et,  si  j'en  crois,  seigneur,  l'entretien  de  la  coup. 
Peut-être  avant  la  nuit,  l'heureuse  Bérénice 
Change  le  nom  de  reine  au  nom  d'impératrice. 

.  kNTIOCHUS. 

Hélas! 

ARSACE. 

Quoi!  ce  discours  pourroit-il  vous  troiiMerl 

ANTIOCHUS. 

Ainsi  donc,  sans  témoins  je  ne  lui  puis  parler? 

ARSACE. 

Vous  la  verrez,  seigneur;  Bérénice  est  instruite 
Que  vous  voulez  ici  la  voir  seule  et  sans  suite. 
La  reine  d'un  regard  a  daigné  m'avertir 
Qu'à  votre  empressement  elle  alloit  consentir; 
Et  sans  doute  elle  attend  le  moment  favorable 
Pour  disparoltre  aux  yeux  d'une  cour  qui  l'accable. 

ANTIOCHDS. 

n  suflSt.  Cependant  n'as-iu  nen  négligé 

Des  ordres  importants  dont  je  tavois  chargé? 

ARSACE. 

Seigneur,  vous  connoissez  ma  prompte  obéissance. 
Des  vaisseaux  dans  Ostie  armés  en  diligence. 
Prêts  à  quitter  le  port  de  moments  en  moments. 
N'attendent  pour  partir  que  vos  commandements. 
Mais  qui  renvoyez-vous  dans  votre  Comagèneî 

ANTIOCHDS. 

Arsace,  il  faut  partir  quand  j'aurai  vu  la  reine. 

ARSACE. 

Qui  doit  partir? 

ANTIOCHDS. 

Moi. 

ARSACE. 

Vous? 

ANTIOCHDS. 

En  sortant  du  palaii 
Je  sors  de  Rotne,  Arsace,  et  j'en  sors  pour  jamais. 

18 


nS  BÉRÉNICE. 

ARSACE. 

Je  suis  surpris  sans  doute,  et  c'est  avec  justice. 
Quoi  !  depuis  si  longtemps  la  reine  Bérénice 
Vous  arrache,  seigneur,  du  sein  de  vos  États; 
Depuis  trois  ans  dans  Rome  elle  arrête  vos  pas; 
Et  lorsque  cette  reine,  assurant  sa  conquête. 
Vous  attend  pour  témoin  de  cette  illustre  fête  ; 
Quand  l'amoureux  Titus ,  devenant  son  époux , 
Lui  prépare  un  éclat  qui  rejaillit  sur  vous... 

ANTIOCHCS. 

Arsace,  laisse-la  jouir  de  sa  fortune. 

Et  quitte  un  entretien  dont  le  cours  m'importune. 

ARSACE. 

Je  vous  entends,  seigneur  :  ces  mêmes  dignités 
Ont  rendu  Bérénice  ingrate  à  vos  bontés. 
L'inimitié  succède  à  l'amitié  trahie. 

ANTIOCHUS. 

Non,  Arsace,  Jamais  Je  ne  l'ai  moins  haie. 

ARSACE. 

Quoi  donc!  de  sa  grandeur  déjà  trop  prévenu, 
Le  nouvel  empereur  vous  a-t-il  méconnu? 
Quelque  pressentiment  de  son  indifférence 
Vous  fait-il  loin  de  Rome  éviter  sa  présence? 

ANTIOCHUS. 

Titus  n'a  point  pour  moi  paru  se  démentir  i 
J'aurois  tort  de  me  plaindre. 

ARSACB. 

Et  pourquoi  donc  partirT 
Quel  caprice  vous  rend  ennemi  de  vous-même? 
Le  ciel  met  sur  le  trône  un  prince  qui  vous  aime, 
Un  prince  qui.  Jadis  témoin  de  vos  combats, 
Vous  vit  chercher  la  gloire  et  la  mort  sur  ses  pas, 
Et  de  qui  la  valeur,  par  vos  soins  secondée. 
Mit  enfin  sous  le  joug  la  rebelle  Judée. 
Il  se  souvient  du  Jour  illustre  et  douloureux 
Qui  décida  du  sort  d'un  long  siège  douteux. 
Sur  leurs  triples  remparts  les  ennemis  tranquilles 
Contemploient  sans  péril  nos  assauts  inutiles  ; 
Le  bélier  impuissant  les  menaçoit  en  vain  : 
Vou   seul,  seigneur,  vous  seul ,  une  échelle  à  la  main. 
Vous  portâtes  la  mort  jusque  sur  leurs  murailles. 
Ce  Jour  presque  éclaira  vos  propre»  funérailles  : 


ACTE    PRKMIBR  319 

Titus  VOUS  embrassa  mourant  entre  mes  bras , 
Et  tout  le  camp  vainqueur  pleura  votre  trépas. 
Voici  le  temps,  seigneur,  où  vous  devez  attendre 
Le  fruit  de  tant  de  sang  qu'ils  vous  ont  vu  répandre. 
Si,  pressé  du  désir  de  revoir  vos  États, 
Vous  vous  lassez  de  vivre  où  vous  ne  rtgnez  pas , 
Faut-il  que  sans  honneurs  l'Euphrate  vous  revoie? 
Attendez  pour  partir  que  César  vous  renvoie 
Triomphant  et  chargé  des  titres  souverains 
Qu'ajoute  encore  aux  rois  l'amitié  des  Romains. 
Rien  ne  peut-il ,  seigneur,  changer  votre  entreprise? 
Vous  ne  répondez  point  I 

ANTIOCUUS. 

Que  veux-tu  que  Je  dise? 
J'attends  de  Bérénice  un  moment  d'entretien. 

ARSACE. 

Hé  bien,  seigneur? 

ANTIOCHDS. 

Son  sort  décidera  du  mien. 

ARSACE. 


Comment? 


ANTIOCHUS. 

Sur  son  hymen  j'attends  qu'elle  s'expliqua. 
Si  sa  bouche  s'accorde  avec  la  voix  publique , 
S'il  est  vrai  qu'on  l'éiève  au  trône  des  Césars, 
Si  Titus  a  parlé,  s'il  l'épouse,  je  pars. 

ARSACE. 

Mais  qui  rend  à  vos  yeux  cet  hymen  si  funeste? 

ANTIOCHCS. 

Quand  nous  serons  partis,  je  te  dirai  le  reste. 

ARSACE. 

Dans  quel  trouble,  seigneur,  jetez-vous  mon  esprit I 

ANTIOCHUS. 

La  reine  vient.  Adieu.  Fais  tout  ce  que  j'ai  dit. 

SCÈNE  IV. 

BÉRÉNICE,    ANTIOCHUS,   PHÉNICE. 

BéR^NICB. 

Enfin  je  me  dérobe  à  la  joie  importune 

De  tant  d'amis  nouveaux  que  me  fait  la  fortune  ' 

Je  fuis  de  leurs  respects  l'inutile  longueur. 


820  BÉRÉNICE. 

Pour  chercher  un  ami  qui  me  parle  du  cœur. 

Il  ne  faut  point  mentir,  ma  juste  impatience 

Vous  accusoit  déjà  de  quelque  négligence. 

Quoi!  cet  Antiochus,  disois-je,  dont  les  soins 

Ont  eu  tout  l'Orient  et  Rome  pour  témoins; 

Lui  que  j'ai  vu  toujours,  constant  dans  mes  traverses, 

Suivre  d'un  pas  égal  mes  -fortunes  diverses; 

Aujourd'hui  que  le  ciel  semble  me  présager 

Un  honneur  qu'avec  vous  je  prétends  partager, 

Ce  même  Antinchus,  se  cachant  à  ma  vue. 

Me  laisse  à  la  merci  d'une  foule  inconnue! 

ANTIOCnilS. 

Il  est  donc  vrai,  madame?  et  selon  ce  discours, 
L'hymen  va  succéder  à  vos  longues  amours? 

BÉRÉNICE. 

Seigneur,  je  vous  veux  bien  confier  mes  alarmes  : 
Ces  jours  ont  vu  mes  yeux  baignés  de  quelques  larmes; 
Ce  long  deuil  que  Titus  imposoit  &  sa  cour 
Avoit,  môme  en  secret,  suspendu  son  amour; 
Il  n'avoit  plus  pour  moi  cette  ardeur  assidue 
Lorsqu'il  passoit  les  jours  attachés  sur  ma  vue; 
Muet,  chargé  de  soins,  et  les  larmes  aux  yeux, 
Il  ne  me  laissoit  plus  que  de  tristes  adieux. 
Jugez  de  ma  douleur,  moi  dont  l'ardeur  extrême. 
Je  vous  l'ai  dit  cent  fois,  n'aime  en  lui  que  lui-même j 
Moi  qui,  loin  des  grandeurs  dont  il  est  revêtu, 
Aurois  choisi  son  cœur,  et  cherché  sa  vertu. 

ANTIOCHUS. 

Il  a  repris  pour  vous  sa  tendresse  première? 

BÉRÉNICE. 

Vous  fûtes  spectateur  de  cette  nuit  dernière, 

Lorsque,  pour  seconder  ses  soins  religieux. 

Le  sénat  a  placé  son  père  entre  le»  dieux. 

De  ce  juste  devoir  sa  piété  contente 

A  fait  place,  seigneur,  aux  soins  de  son  amante; 

Et  même  en  ce  moment,  sans  qu'il  m'en  ait  parlé* 

Il  est  dans  le  sénat  par  son  ordre  assemblé. 

Là,  de  la  Palestine  il  étend  la  frontière; 

Il  y  joint  l'Arabie  et  la  Syrie  entière; 

Et,  si  de  ses  amis  j'en  dois  croire  la  voix. 

Si  j'en  crois  ses  serments  redoublés  mille  foU, 

Il  va  sur  tant  d'État<>  couronner  Bérénice, 


ACTB    PREMIER  3?] 

Pour  joindre  à  plus  de  noms  le  nom  d'impératrice. 
Il  m'en  viendra  lui-même  assurer  en  ce  lieu. 

ANTIOCHUS. 

Et  je  viens  donc  tous  dire  un  éternel  adieu. 

BénéMCE. 
Que  dites- Toasî  Ali,  ciel  !  quel  adieu  !  quel  langagol 
Prince ,  tous  tous  troublez  et  changez  de  Tisage  I 

ANTIOCHDS. 

Madame,  il  faut  partir. 

Quoi!  ne  puis-je  savoir 
Quel  sujet... 

ANTIOCHUS,  à  part. 

n  falloit  partir  sans  la  reTOir. 

B  é  n  é  N I  c  E. 

Que  craignez-Tous?  parlez  :  c'est  trop  longtemps  se  taire. 

Seigneur,  de  ce  départ  quel  est  donc  le  mystère? 

ANTiocuns. 
Au  moins  souTenez-vous  que  je  cède  à  vos  lois, 
Et  que  TOUS  m'écoutez  pour  la  dernière  fois. 
Si,  dans  ce  haut  degré  de  gloire  et  de  puissance, 
n  TOUS  souTient  des  lieux  où  tous  prîtes  naissance. 
Madame,  il  tous  souTient  que  mon  cœur  en  ces  lieux 
Reçut  le  premier  trait  qui  partit  de  tos  yeux  : 
Paimai.  J'obtins  l'aTCu  d'Agrippa  TOtre  frère  : 
Il  vous  parla  pour  moi.  Peut-être  sans  colère 
Alliez-vous  de  mon  cœur  receToir  le  tribut; 
Titus,  pour  mon  malheur,  Tint,  tous  Tit,  et  tous  j)Iut. 
Il  parut  dcTant  tous  dans  tout  l'éclat  d'un  homme 
Qui  porte  entre  ses  mains  la  Tengeance  de  Rome. 
La  Judée  en  pâlit  :  le  triste  Antiochus 
Se  compta  le  premier  au  nombre  des  Taincu». 
Bientôt  de  mon  malheur  interprète  séTère 
Votre  bouche  à  la  mienne  ordonna  de  se  taire. 
Je  disputai  longtemps.  Je  fis  parler  mes  yeux; 
Mes  pleurs  et  mes  soupirs  vous  suivoient  en  tout 
Enfin  votre  rigueur  emporta  la  balance  : 
Vous  sûtes  m'im  poser  l'exil  ou  le  silence. 
11  fallut  le  promettre,  et  même  le  jurer  : 
Mai!»,  puisqu'en  ce  moment  j'ose  me  déclarer, 
Lorsque  tous  m'arrachiez  cette  injuste  promesse, 
Mon  cœur  faisoit  serment  de  tous  aimer  sans  cesse. 


IM  BÊRÉNICB. 

BÉHÉNICB. 

Ah  !  que  me  dites-vous? 

ANTIOCHUS. 

Je  me  suis  tu  cinq  aui, 
Madame ,  et  vais  encor  me  taire  plus  longtemps. 
De  mon  heureux  rival  j'accompagnai  les  armes; 
J'espérai  de  verser  mon  sang  après  mes  larmes, 
Ou  qu'au  moins,  jusqu'à  vous  porté  par  mille  exploits, 
Mon  nom  pourroit  parler,  au  défaut  de  ma  voix. 
Le  ciel  sembla  promettre  une  fin  à  ma  peine  : 
Vous  pleurâtes  ma  mort,  hélas!  trop  peu  certaine. 
Inutiles  périls  !  Quelle  étoit  mon  erreur  ! 
La  valeur  de  Titus  surpassoit  ma  fureur. 
Il  faut  qu'à  sa  vertu  mon  estime  réponde. 
Quoique  attendu,  madame,  à  l'empire  du  monde* 
Chéri  de  l'univers,  enfin  aimé  de  vous. 
Il  sembloit  à  lui  seul  appeler  tous  les  coups. 
Tandis  que,  sans  espoir,  ha!,  lassé  de  vivre. 
Son  malheureux  rival  ne  sembloit  que  le  suivre. 
Je  vois  que  votre  cœur  m'applaudit  en  secret  : 
Je  vois  que  l'on  m'écoute  avec  moins  de  regret, 
Et  que,  trop  attentive  à  ce  récit  funeste, 
En  faveur  de  Titus  vous  pardonnez  le  reste. 
Enfin,  après  un  siégo  aussi  cruel  que  lent. 
Il  dompta  les  mutins,  reste  pâle  et  sanglant 
Des  flammes,  de  la  faim,  des  fureurs  intestines 
Et  laissa  leurs  remparts  cachés  sous  leurs  ruines. 
Rome  vous  vit,  madame,  arriver  avec  lui. 
Dans  l'Orient  désert  quel  devint  mon  ennui." 
Je  demeurai  longtemps  errant  dans  Césarée, 
Lieux  charmants  où  mon  coeur  vous  avoit  adorée. 
Je  vous  redemandoie  à  vos  tristes  États; 
Je  cherchois  en  pleurant  les  traces  de  vos 
Mais  enfin,  succombant  à  ma  mélancolie. 
Mon  désespoir  tourna  mes  pas  vers  l'Italie. 
r,.e  sort  m'y  réservoit  le  dernier  de  ses  coups. 
Titus  en  m'embrassant  m'amena  devant  vous  ♦ 
Up  voile  d'amitié  vous  trompa  l'un  et  l'autre, 
Et  mon  amour  devint  le  confident  du  vôtre. 
Mais  toujours  quelque  espoir  flattoit  mes  déplaisirs  : 
Rome,  Vespasiea,  traversoieot  vo»  soupirs; 


ACTE   PREMIER.  323 

Après  tant  de  combatâ  Titus  cédoit  peat-être. 

Vespasien  est  mort ,  et  Titus  est  le  maître. 

Que  ne  fuyois-Je  alors!  J'ai  voulu  quelques  jours 

De  son  nouvel  empire  examiner  le  cours. 

Mon  sort  est  accompli  :  votre  gloire  s'apprête. 

Assez  d'autres,  sans  moi,  témoins  de  cette  fôte, 

A  vos  heureux  transports  viendront  joindre  les  leur»  : 

Pour  moi,  qui  ne  pourrois  y  mêler  que  des  pleurs. 

D'un  inutile  amour  trop  constante  victime , 

Heureux  dans  mes  malheurs  d'en  avoir  pu  sans  crime 

r.onter  toute  l'histoire  aux  yeux  qui  les  ont  faits. 

Je  pars  plus  amoureux  que  je  ne  fus  jamais. 

BÉRÉNICE. 

Seigneur,  je  n'ai  pas  cru  que,  danS  une  journée 
Qui  doit  avec  César  unir  ma  destinée , 
11  fût  quelque  mortel  qui  pût  impunément 
Se  venir  à  mes  yeux  déclarer  mon  amant. 
Mais  de  mon  amitié  mon  silence  est  un  gage  ; 
J'oublie,  en  sa  faveur,  un  discours  qui  m'outrage. 
Je  n'en  ai  point  troublé  le  cours  injurieux; 
Je  fais  plus,  à  regret  je  reçois  vos  adieux. 
Le  ciel  sait  qu'au  milieu  des  honneurs  qu'il  m'e 
Je  n'attendois  que  vous  pour  témoin  de  ma  joie 
Avec  tout  l'univers  j'honorois  vos  vertus; 
Titus  vous  chérissoit,  vous  admiriez  Titus. 
Cent  fois  je  me  suis  fait  une  douceur  extrême 
D'entretenir  Titus  dans  un  autre  lui-même 

A?rTIOCH0S. 

Et  c'est  ce  que  je  fuis.  J'évite,  mais  trop  tard 
Ces  cruels  entretiens  où  je  n'ai  point  de  part. 
Je  fuis  Titus  :  je  fuis  ce  nom  qui  m'inqui^te^ 
Ce  nom  qu'à  tous  moments  votre  bouche  répète 
Que  vous  dirai-je  enfin?  Je  fuis  des  yeux  distraits^ 
Qui,  me  voyant  toujours,  ne  me  voyoient  jamais. 
Adieu.  Je  vais,  le  cœur  trop  plein  de  votre  image. 
Attendre,  en  vous  aimant,  la  mort  pour  mon  partage. 
Surtout  ne  craignez  point  qu'une  aveugle  douleur 
Remplisse  l'univers  du  bruit  de  mon  ma  heur  : 
Madame,  le  seul  bruit  d'une  mort  que  j'implore 
Vous  fera  souvenir  que  je  vivois  encore. 
Adieu. 


«M 


SCÈNE  V. 

BÉRÉNICE,   PHÉNICE. 

PHÉNICE. 

^ue  Je  le  plains  I  Tant  de  fidélité , 
ifadame,  méritoit  plus  de  prospérité. 
Ne  le  plaignez-vous  pas? 

BÉRéNICB. 

Cette  prompte  retraite 
Me  laisse,  Je  l'avoue,  une  douleur  secrète. 

PHéniCE. 
Je  l'aurois  retenu. 

BÉRÉNICE. 

Qui?  moi  le  retenir! 
J'en  dois  perdre  plutôt  Jusques  au  souvenir. 
Ta  veux  donc  que  je  flatte  une  ardeur  insensée? 

PHÉNICE. 

Titus  n'a  point  encore  expliqué  sa  pensée. 
Rome  vous  voit,  madame,  avec  des  yeux  jaloux  ; 
La  rigueur  de  ses  lois  m'épouvante  pour  vous  : 
L'hymen  chez  les  Romains  n'admet  qu'une  Romaine 
Rome  hait  tous  les  rois;  et  Bérénice  est  reine. 

BÉRÉNICE. 

]e  temps  n'est  plus,  Phénice,  où  Je  pouvois  trembler 

iîtus  m'aime;  il  peut  tout;  il  n'a  pjus  qu'à  parler. 

Il  verra  le  sénat  m'apporter  ses  hommages , 

Et  le  peuple  de  fleurs  couronner  ses  images. 

De  cette  nuit,  Phénice,  as-tu  vu  la  splendeur  '  ? 

Tes  yeux  ne  sont-ils  pas  tout  pleins  de  sa  grandeur? 

Ces  flambeaux,  ce  bûcher,  cette  nuit  enflammée. 

Ces  aigles,  ces  faisceaux ,  ce  peuple,  cette  armée. 

Cette  foule  de  rois,  ces  consuls,  ce  sénat, 

i^  ui  tous  de  mon  amant  empruntoient  leur  éclat; 

l^^tte  pourpre,  cet  or,  que  rehaussoit  sa  gloire, 

Et  ces  lauriers  encor  témoins  de  sa  victoire;  i 

Tous  ces  yeux  qu'on  voyoit  venir  de  toutes  parts 

Confondre  sur  lui  seul  leurs  avides  regards; 

Ce  port  majestueux,  cetf«  doivre  présence... 

Ciel!  avec  quel  respect  et  quelle  complaisance 

l.  Il  s'agit  ici  de  l'apothéose  de  Vespa«ien,  cérémonie  i  laqaella 
son  fils  Titus  présidait  (Gboffboy.) 


ACTB   ÏI. 


Tous  les  cœurs  en  secret  l'assuroient  de  leur  foi! 
Parle  :  peut-on  le  voir  sans  penser,  comme  moi, 
Qu  en  quelque  obscurité  que  le  sort  l'eût  fait  oaltre. 
I^  monde  en  le  voyant  eût  reconnu  son  maître? 
Mais,  Phénice,  où  m'emporte  un  souvenir  charmant? 
Cependant  Rome  entière,  en  ce  même  moment. 
Fait  des  vœux  pour  Titus,  et,  par  des  sacrifices, 
Ue  son  règne  naissant  consacre  les  prémices. 
Que  tardons-nous?  Allons,  pour  son  empire  heureux 
Au  cel  qui  le  protège,  offrir  aussi  nos  vœux. 
Aussitôt,  sans  l'attendre,  et  sans  être  attendue. 
Je  reviens  le  chercher,  et  dans  cette  entrevue 
Dire  tout  ce  qu'aux  cœurs  l'un  de  l'autre  content» 
Inspirent  des  transports  retenus  si  longtemps. 


32i 


rm    DO    PKKMIEB    AOT«. 


ACTE  DEUXIÈME 
SCÈNE  I. 

TITDS,  PAULIN,   soitb. 

TITO  s. 

A-t-on  TU  de  ma  part  le  roi  de  Comagèneî 
Sait-il  que  je  l'attends? 

PAULIN. 

J'ai  couru  chez  la  reine  : 
Dans  son  appartement  ce  prince  avoit  paru; 
Il  en  étoit  sorti ,  lorsque  j'y  suis  couru. 
De  vos  ordres,  seigneur,  j'ai  dit  qu'on  l'avertis», 

TITUS. 

n  suffit.  Et  que  fait  la  reine  B(  réaiceî 

Paulin. 
La  reine,  en  ce  moment,  se/isiWe  à  vos  bonv^a. 
Umrge  le  ciel  de  vœux  pour  vos  prcspéritè». 
Ule  sortoit,  seigneur. 


326  BfiRËNICB. 

TITDS. 

Trop  aimable  princesse! 
Hélas  1 

PAULIN. 

En  sa  faveur  d'où  naît  cette  tristesse  T 
L'Orient  presque  entier  va  fléchir  sous  sa  loi  t 
Vous  la  plaignez  I 

TITUS. 

Paulin ,  qu'on  vous  laisse  avec  moL 

SCÈNE  IL 

TITUS,   PAULIN. 

TITUS. 

Hé  bien ,  de  mes  desseins  Rome  encore  incertaine 
Attend  que  deviendra  le  destin  de  la  reine, 
Paulin  ;  et  les  secrets  de  son  cœur  et  du  mien 
Sont  de  tout  l'univers  devenus  l'entretien. 
Voici  le  temps  enfin  qu'il  faut  que  je  m'explique. 
De  la  reine  ou  de  moi  que  dit  la  voix  publique? 
Parlez  ;  qu'attendez<-TOus  ? 

PAULIN. 
J'entends  de  tous  côtés 
Publier  vos  vertus ,  seigneur,  et  ses  beautés. 

TITUS. 

Que  dit-on  des  soupirs  que  je  pousse  pour  elle? 
Quel  succès  attend-on  d'un  amour  si  fidèle? 

PAULIN. 

Vous  pouvez  tout  :  idmez,  cessez  d'être  amoureux. 
La  cour  sera  toujours  du  parti  de  vos  vœux. 

TITUS. 

Et  je  l'ai  vue  aussi  cette  cour  peu  sincère, 

A  ses  maîtres  toujours  trop  soigneuse  de  plaire. 

Des  crimes  de  Méron  approuver  les  horreurs  ; 

Je  l'ai  vue  &  genoux  consacrer  ses  fureurs. 

Je  ne  prends  point  pour  juge  une  cour  idolâtre, 

Paulin  :  je  me  propose  un  plus  noble  thé&tre; 

Et,  sans  prêter  l'oreille  à  la  voix  des  flatteurs. 

Je  veux  par  votre  bouche  entendre  tous  les  cœurs  : 

Vous  me  l'avez  promis.  Le  respect  et  la  crainte 

Ferment  autour  de  moi  le  passage  à  la  plainte; 

Pour  mieux  voir,  cher  Paulin,  et  pour  enrendre  mieux, 


A.CTB    II. 

Je  vous  ai  demandé  des  oreilles ,  des  yeux  i 
i  ai  mis  môme  à  ce  prix  mon  amitié  secrète  ; 
J 'ai  Toola  qut  des  cœurs  vous  fussiez  l'interpr.^te  ; 
Qu'au  travers  des  flatteurs  votre  sincérité 
fit  toujours  Jusqu'à  moi  passer  la  vérité. 
Parlez  donc.  Que  faut-il  que  Bérénice  espèreT 
Rome  lui  sera-t-elle  indulgente  ou  sévère? 
0  ois-Je  croire  qu'assise  au  trône  des  Césars 
One  si  belle  reine  offensât  ses  regords? 

PACLI.N. 

N'en  doutez  poini ,  seigneur  ;  soit  raison ,  soit  caprice, 

Rome  ne  l'attend  point  pour  son  impératrice. 

On  sait  qu'elle  est  cha/mante,  et  de  si  belles  mains 

Semblent  vous  demander  l'empire  des  humains; 

Elle  a  même,  dit-on,  le  cœur  d'une  Romaine; 

Elle  a  mille  vertus  ;  mais ,  seigneur,  elle  e^t  reine  : 

Rome ,  par  une  loi  qui  ne  se  peut  changer. 

N'admet  avec  son  sang  aucun  sang  étranger. 

Et  ne  reconnoît  point  les  fruits  illégitimes 

Qui  naissent  d'un  hymea  .;Dntraire  à  ses  maximes. 

D'ailleurs,  vous  le  savez,  en  bannissant  ses  rois, 

Rome  à  ce  nom,  si  noble  et  si  saint  autrefois 

Attacha  pour  jamais  une  haine  puissante; 

Et  quoiqu'à  ses  Césars  fidèle,  obéissante. 

Cette  haine ,  seigneur,  leste  de  sa  fierté , 

Survit  dans  tous  les  cœurs  après  la  liberté. 

Jules,  qui  le  premier  la  soumit  à  ses  armes. 

Qui  fit  taire  les  lois  dans  le  bruit  de»  alarmes, 

Brûla  pour  Cléopâtre;  et,  sans  se  déclarer. 

Seule  dans  l'Orient  la  laissa  soupirer. 

Antoine,  qui  l'aima  Jusqu'à  l'idolàirie. 

Oublia  dans  son  sein  sa  gloire  et  sa  patrie. 

Sans  oser  toutefois  se  nommer  son  époux  : 

Rome  l'alla  chercher  Jusques  à  ses  genoux. 

Et  ne  désarma  point  sa  fureur  vengeresse. 

Qu'elle  n'eût  accablé  l'amant  et  la  maltresse. 

Depuis  ce  temps,  seigneur,  Caliguia,  Néron, 

Monstres  dont  à  regret  Je  cite  ici  le  aom. 

Et  qui,  ne  conservant  que  la  ligure  d'homme. 

Foulèrent  à  leurs  pieds  toutes  les  loi«  de  Rome. 

iOnt  craint  cette  loi  seule,  et  n'ont  point  à  nos  yeu» 

Allumé  le  flambeau  d'un  bymen  odieux 


327 


S28  BËRÉNICB. 

Vous  m'avez  commandé  surtout  d'fttre  sincère. 
De  l'affranchi  Pallas  nous  avons  vu  le  frère , 
De»  fers  de  Claudius  Félix  encor  flétri , 
De  deux  reines,  seigneur,  devenir  le  mari; 
Et,  s'il  faut  jusqu'au  bout  que  je  vous  obéisse. 
Ces  deux  reines  étoient  du  sang  de  Bérénice. 
Et  TOUS  croiriez  pouvoir,  sans  blesser  nos  regari!"  . 
Faire  entrer  une  reine  au  lit  de  nos  Césars , 
Tandis  que  l'Orient  dans  le  lit  de  ses  reines 
Voit  passer  un  esclave  au  sortir  de  nos  chaînes! 
Cest  ce  que  les  Romains  pensent  de  votre  amour  : 
Et  je  ne  réponds  pas,  avant  la  fin  du  jour, 
Que  le  sénat,  chargé  des  vœux  de  tout  l'empire. 
Ne  vous  redise  ici  ce  que  je  viens  de  dire; 
Et  que  Rome  avec  lui,  tombant  à  vos  genoux. 
Ne  vous  demande  un  choix  dip;ne  d'elle  et  de  vous. 
Vous  pouvez  préparer,  seigneur,  votre  réponse. 

TITOS. 

Hélas!  à  quel  amour  on  veut  que  je  renonce  1 

PAULIN. 

Cet  amour  est  ardent,  il  le  faut  confesser. 

TITUS. 

Plu»  ardent  mille  fois  que  tu  ne  peux  penser, 
Paulin.  Je  me  suis  fait  un  plaisir  nécessaire 
De  la  voir  chaque  jour,  de  l'aimer,  de  lui  plaire. 
J'ai  fait  plus,  je  n'ai  rien  de  secret  à  tes  yeux. 
J'ai  pour  elle  cent  fois  rendu  grâces  aux  dieux 
D'avoir  choisi  mon  père  au  fond  de  l'Idumée, 
D'avoir  rangé  sous  lui  l'Orient  et  l'armée. 
Et,  soulevant  encor  le  reste  des  humains, 
Rémi»  Rome  sanglante  en  ses  paisibles  mains. 
J'ai  même  souhaité  la  place  de  mon  père; 
Moi,  Paulin,  qui,  cent  fois,  si  le  sort  moins  sévère 
Eût  voulu  de  sa  vie  étendre  les  liens, 
Aurois  donné  mes  jours  pour  prolonger  les  sien»  : 
Tout  cela  (  qu'un  amant  sait  mal  ce  qu'il  désire  !  ) 
Dan»  l'espoir  d'élever  Bérénice  à  l'empire, 
De  reconnoitre  uvi  jour  son  amour  et  sa  foi , 
Et  de  voir  à  ses  pieds  tout  In  monde  avec  moi. 
Malgré  tout  mon  amour,  Paulin,  et  tous  ses  charmes 
Après  mille  serments  appuyés  de  mes  larmes , 
Maintenant  que  je  puis  couronner  tant  d'attraits. 


actb  lu  -m 

Maintenant  que  je  l'aime  encor  plus  que  jamais, 
Lorsqu'un  heureux  hymen,  joignant  nos  destinées, 
Peut  payer  en  un  jour  les  vœux  de  cinq  années. 
Je  vais,  Paulin...  O  ciel!  puis-je  le  déclarer! 

PADLIN. 

Quoi,  seigneur? 


Pour  jamais  je  vais  m'en  séparer. 
Mon  cœur  en  ce  moment  ne  vient  pas  de  se  rendre  : 
Si  je  t'ai  fait  parler,  si  j'ai  voulu  t'entendre , 
Je  voulois  que  ton  zèle  achevât  en  secret 
De  confondre  un  amour  qui  se  tait  à  regret. 
Bérénice  a  longtemps  balancé  la  victoire; 
Et  si  je  penche  enfin  du  côté  de  ma  gloire. 
Crois  qu'il  m'en  a  coûté ,  pour  vaincre  tant  d'amour. 
Des  combats  dont  mon  cœur  saignera  plus  d'un  jour. 
J'aimois,  je  soupirois  dans  une  paix  profonde  : 
On  autre  étoit  chargé  de  l'empire  du  monde. 
Maître  de  mon  destin,  libre  dans  mes  soupirs. 
Je  ne  rendois  qu'à  moi  compte  de  mes  désirs. 
Mais  à  peine  le  ciel  eut  rappelé  mon  père , 
Dès  que  ma  triste  main  eut  fermé  sa  paupière. 
De  mon  aimable  erreur  je  fus  désabusé  : 
Je  sentis  le  fardeau  qui  m'étoit  imposé  ; 
Je  connus  que  bientôt,  loin  d'être  à  ce  que  j'aime. 
Il  falîoit,  cher  Paulin,  renoncer  à  moi-même; 
Et  que  le  choix  des  dieux,  contraire  à  mes  amours, 
Livroit  à  l'univers  le  reste  de  mes  jours. 
Rome  observe  aujourd'hui  ma  conduite  nouvelle  : 
Quelle  honte  pour  moi,  quel  présage  pour  elle. 
Si,  dès  le  premier  pas,  renversant  tous  ses  droits, 
Je  fondois  mon  bonheur  sur  le  débris  des  lois  ! 
Résolu  d'accomplir  ce  cruel  sacrifice. 
J'y  voulus  préparer  la  triste  Bérénice  ; 
Mais  par  où  commencer?  Vingt  fois,  depuis  huit  Jours. 
J'ai  voulu  devant  elle  en  ouvrir  le  discours  ; 
Et,  dès  le  premier  mot,  ma  langue  embarrassée 
Dans  ma  bouche  vingt  fois  a  demeuré  glacée, 
respérois  que  du  moins  mon  trouble  et  ma  douleur 
Lui  feroient  pressentir  notre  commun  malheur  ; 
Hais,  sans  me  soupçonner,  sensible  à  mes  alarmes, 


830  BERENICB. 

Elle  m'offre  sa  main  pour  essuyer  mes  larmes. 
Et  ne  prévoit  rien  moins,  dans  cette  obscurité, 
Que  la  fin  d'un  amour  qu'elle  a  trop  mérité. 
Enfin,  J'ai  ce  matin  rappelé  ma  constance  : 
Il  faut  la  voir,  Paulin,  et  rompre  le  silence. 
J'attends  Antiochus  pour  lui  recommander 
Ce  dépôt  précieux  que  je  ne  puis  garder  : 
Jusque  dans  l'Orient  je  veux  qu'il  la  ramène. 
Demain  Rome  avec  lui  verra  partir  la  reine. 
Elle  en  sera  bientôt  instruite  par  ma  voix; 
Et  je  vais  lui  parler  pour  la  dernière  fois. 

PAULIN. 

Je  n'attendois  pas  moins  de  cet  amour  de  gloire 
Qui  partout  après  vous  attacha  la  victoire. 
La  Judée  asservie ,  et  ses  remparts  fumants 
De  cette  noble  ardeur  éternels  monuments. 
Me  répondoient  assez  que  votre  grand  courage 
Ne  voudroit  pas,  seigneur,  détruire  son  ouvrage; 
Et  qu'un  héros  vainqueur  de  tant  de  nations 
Sauroit  bien  tôt  ou  tard  vaincre  ses  passions. 
TITO  s. 

Ah!  que  sous  de  beaux  noms  cette  gloire  est  cruellfîî 

Combien  mes  tristes  yeux  la  trouveroient  plus  belle. 

S'il  ne  fa  Doit  encor  qu'affronter  le  trépas! 

Que  dis-je?  Cette  ardeur  que  j'ai  pour  ses  appas, 

Bérénice  en  mon  sein  l'a  jadis  allumée. 

Tu  ne  l'ignores  pas  :  toujours  la  renommée 

Avec  le  même  éclat  n'a  pas  semé  mon  nom; 

Ma  jeunesse,  nourrie  à  la  cour  de  Néron , 

S'égaroit,  cher  Paulin  ,  par  l'exemple  abusée. 

Et  suivoit  du  plaisir  la  pente  trop  aisée. 

Bérénice  me  plut.  Que  ne  fait  point  un  cœur 

Pour  plaire  à  ce  qu'il  aime,  et  gagner  son  vainqueur I 

Je  prodiguai  mon  sang  :  tout  fit  place  à  mes  armes  : 

Je  rerins  triomphant.  Mais  le  sang  et  les  larmes 

Ne  me  suffisoient  pas  pour  mériter  ses  vœux  : 

J'entrepris  le  bonheur  de  mille  malheureux  : 

On  vit  de  toutes  parts  mes  bontés  se  répandre  : 

Heureux,  et  plus  heureux  que  tu  ne  peux  comprendre. 

Quand  je  pouvois  paroître  à  ses  yeux  satisfaits 

Chargé  de  mille  cœurs  conquis  par  mes  bienfaits! 


ACTB   II.  331 

Je  lui  dois  tout,  Paulin.  Récompense  cruelle! 
Tout  ce  que  je  lui  dois  va  retomber  sur  elle. 
Pour  prix  de  tant  de  gloire  et  de  tant  de  vertus, 
Je  lui  dirai  :  Partez,  et  ne  me  voyez  plus. 


H  é  quoi ,  seigneur  !  hé  quoi  !  cette  magnificence 
Qui  va  jusqu'à  l'Euphrate  étendre  sa  puissance, 
Tant  d'honneurs  dont  l'excès  a  surpris  le  sénat 
Vous  laissent-ils  encor  craindre  le  nom  d'ingrat? 
Sur  cent  peuptes  noureaux  Bérénice  commande. 

TITUS. 

Foibles  amusements  d'une  douleur  si  grande! 

Je  connois  Bérénice,  et  ne  sais  que  trop  bien 

Que  son  cœur  n'a  jamais  demandé  que  le  mien. 

Je  l'aimai  ;  je  lui  plus.  Depuis  cette  journée , 

(DoÎ8-Je  dire  funeste,  hélas!  ou  fortunée?; 

Sans  avoir,  en  aimant,  d'objet  que  son  amour, 

Étrangère  dans  Rome,  incojinue  à  la  cour. 

Elle  passe  ses  jours,  Paulin,  sans  rion  prétendre 

Que  quelque  heure  à  me  voir,  et  le  reste  à  m'attendre. 

Encor,  si  quelquefois  un  peu  moins  assidu 

Je  passe  le  moment  où  je  suis  attendu. 

Je  la  revois  bientôt  de  pleurs  toute  trempée  : 

Ma  main  à  les  sécher  est  longtemps  occupée. 

Enfin  tout  ce  qu'amour  a  de  nœuds  plus  puissants^ 

Doux  reproches,  transports  sans  cesse  renaissants. 

Soin  de  plaire  sans  art,  crainte  toujours  nouvelle. 

Beauté,  gloire,  vertu,  je  trouve  tout  en  elle. 

Depuis  cinq  ans  entiers  chaque  jour  je  la  vois. 

Et  crois  toujours  la  voir  pour  la  première  fois  '. 

N'y  songeons  plus.  Allons,  cher  Paulin  :  plus  j'y  pense, 

Plus  je  sens  chanceler  ma  cruelle  constance. 

Quelle  nouvelle,  ô  ciel!  je  lui  vais  annoncer I 

Encore  un  coup,  allons,  il  n'y  faut  plus  penser. 

Je  connois  mon  devoir,  c'est  à  moi  de  le  suivre  t 

Je  n'examine  point  si  j'y  pourrai  survivre. 

1.  Ces  vers  sont  connus  de  tout  le  monde  :  on  en  a  fait  mille  app^ 
-cations  :  ils  sont  naturels  et  pleins  de  sentiment  :  mais  ce  qui  les  rend 
encore  meilleon,  c'est  qu'ils  terminent  un  morcean  charmant. 

(yoi.TAiRK.) 


338  BËRËNICB. 

SCÈNE  III. 

TITUS,   PAULIN,   RUTILE. 

RDTILE. 

Bérénice ,  seigneur,  demande  à  vous  parler. 

TITDS. 

Paulin  \ 

PAULIN. 

Quoi!  déjà  vous  semblez  reculer  1 
De  vos  nobles  projets,  seigneur,  qu'il  vous  souvienne  • 
Voici  le  temps. 

TITUS. 

Hé  bien,  voyons-la.  Qu'elle  vienne. 
SCÈNE  IV. 

TITUS,   BÉRÉNICE,   PAULIN,   PHÉNICB. 

BÉRÉNICE. 

Ne  vous  offensez  pas  si  mon  zèle  indiscret 
De  votre  solitude  interrompt  le  secret. 
Tandis  qu'autour  de  moi  votre  cour  assemblée 
Retentit  des  bienfaits  dont  vous  m'avez  comblée, 
Est-il  juste,  seigneur,  que  seule  en  ce  moment 
Je  demeure  sans  voix  et  sans  ressentiment  ! 
Mais,  seigneur  (car  je  sais  que  cet  ami  sincère 
Du  secret  de  nos  cœurs  connolt  tout  le  mystère). 
Votre  deuil  est  fini,  rien  n'arrête  vos  pas. 
Vous  êtes  seul  enfin ,  et  ne  me  cherchez  pas  ! 
J'entends  que  vous  m'offrez  un  nouveau  diadème. 
Et  ne  puis  cependant  vous  entendre  vous-même. 
Hélas!  plus  de  repos,  seigneur,  et  moins  d'éclat  : 
Votre  amour  ne  peut-il  paroltre  qu'au  sénat? 
Ah,  Titus!  (car  enfin  l'amour  fuit  la  contrainte 
De  tous  ces  noms  que  suit  le  respect  et  la  crainte) 
De  quel  soin  votre  amour  va-t-il  s'importuner? 
N'a-t-il  que  des  États  qu'il  me  puisse  donner? 
Depuis  quand  croyez-vous  que  ma  grandeur  me  touche? 
Un  soupir,  un  regard,  un  mot  de  votre  bouche, 
Voilà  l'ambition  d'un  cœur  comme  le  mien  : 
Voyez-moi  plus  souvent,  et  ne  me  donnez  rien. 
Tous  vos  moments  sont-ils  dévoués  à  l'empire? 


ACTE    II.  333 

Ce  cœur,  après  huit  Jours,  n'a-t-il  rien  à  me  dire? 
Qu'un  mot  va  rassurer  mes  timides  esprits! 
Mais  parliez-vous  de  moi  quand  je  vous  ai  surpris? 
Dans  vos  secrets  discours  étois-je  intéressée. 
Seigneur?  étois-Je  au  moins  présente  à  la  pensée? 

TITUS. 

N'en  doutez  point ,  madame;  et  j'atteste  les  dieux 
Que  toujours  Bérénice  est  présente  à  mes  yeux. 
L'absence  ni  le  temps,  je  vous  le  jure  encore. 
Ne  vous  peuvent  ravir  ce  cœur  qui  vous  adore. 

BÉRÉNICE. 

Hô  quoi!  vous  me  jurez  une  éternelle  ardeur, 

Et  vous  me  la  jurez  avec  cette  froideur! 

Pourquoi  même  du  ciel  attester  la  puissance? 

Faut-il  par  des  serments  vaincre  ma  défiance? 

Mon  cœur  ne  prétend  point,  seigneur,  tous  démentir, 

Et  je  TOUS  en  croirai  sur  un  simple  soupir. 

TITUS. 

Uadame... 

BÉRÉNICE. 

Hé  bien ,  seigneur  7  Mais  quoi  !  sans  me  répondre, 
Vous  détournez  les  yeux,  et  semblez  vous  confondre l 
Ne  m'offrirez-vous  plus  qu'un  visage  interdit? 
Toujours  la  mort  d'un  père  occupe  votre  esprit  : 
Rien  ne  peut-il  charmer  l'ennui  qui  vous  dévore? 

TITUS. 

Plût  aux  dieux  que  mon  père,  hélas!  vécût  encore! 
Que  je  vivois  heureux  ! 

BÉRÉNICE. 

Seigneur,  tous  ces  regrets 
De  votre  piété  sont  de  justes  effets. 
Hais  vos  pleurs  ont  assez  honoré  sa  mémoire  : 
Vous  devez  d'autres  soins  à  Rome,  à  votre  gloire  i 
De  mon  propre  intérêt  je  n'ose  vous  parler. 
Bérénice  autrefois  pouvoit  vous  consoler  : 
Avec  plus  de  plaisir  vous  m'avez  écoutée. 
De  combien  de  malheurs  pour  vous  persécutée. 
Vous  ai-je,  pour  un  mot,  sacrifié  mes  pleurs! 
Vous  regrettez  un  père  :  hélas!  foibles  douleurs l 
Et  moi  (ce  souvenir  me  fait  frémir  encore). 
On  Touloit  m'arracher  de  tout  ce  que  j'adore; 
Mai,  dont  tous  connoisses  le  trouble  et  le  tourment 

1». 


834  BÉRÉNICB. 

Quano  vous  ne  me  quittez  que  pour  quelque  moment^ 
Moi ,  qui  mourrois  le  jour  qu'on  voudroit  m'interdire 
De  vous... 

TITOS. 

Madame,  hélas!  que  me  venez-vous  direi 
Quel  temps  choisissez-vous?  Ah  !  de  grâce ,  arrêtez  : 
C'est  trop  pour  un  ingrat  prodiguer  vos  bontés. 

BÉRÉNICE. 

Pour  un  ingrat,  seigneur!  Et  le  pouvez-vous  être? 
Ainsi  donc  mes  bontés  vous  fatiguent  peut-êtreî 

TiTns. 
Non,  madame  :  jamais,  puisqu'il  faut  vous  parler, 
Mon  cœur  de  plus  de  feux  ne  se  sentit  brûler. 
Mais... 

BÉRlfNICE. 


Achevez. 


TITDS. 

Hélas  I 

BÉRéNICB. 

Parlez. 

TITDS. 
BÉBiNICB. 


Rome...  l'empire... 


Hé  bien? 


TITCS. 

Sortons,  Paulin  :  je  ne  lui  puis  rien  dire. 
SCÈNE  V. 

BÉRÉNICE,   PHÉNICE. 

BÉRÉNICE. 

Quoi!  me  quitter  sitôt!  et  ne  me  dire  rieni 
Chère  Phénice,  hélas!  quel  funeste  entretien l 
Qu'ai-je  fait?  Que  veut-il î  Et  que  dit  ce  silence? 

PHÉNICE. 

Comme  vous,  je  me  perds  d'autant  plus  que  j'y  pense. 
Mais  ne  s'ofifre-t-il  rien  à  votre  souvenir 
Qui  contre  vous ,  madame ,  ait  pu  le  prévenir  î 
Voyez,  examinez. 

BÉRÉNICE. 

Hélas!  tu  peux  m'en  croire  t 
Plus  Je  VBBX  da  passé  rappeler  1*  mémoire , 


335 


Du  Jour  que  je  lo  vis  jusqu'à  ce  triste  jour. 
Plus  je  vois  qu'on  me  peut  reprocher  trop  d'amour. 
Mais  tu  nous  entendois.  II  ne  faut  rien  me  taire  : 
Parle.  N'ai-je  rien  dit  qui  lui  puisse  déplaire? 
Que  sais-je?  J'ai  peut-être  avec  trop  de  chaleur 
Rabaissé  ses  présents,  ou  blâmé  sa  douleur... 
N'est-ce  point  que  de  Rome  il  redoute  la  haine  î 
Il  craint  peut-être,  il  craint  d'épouser  une  reine. 
Hélas!  s'il  étoit  vrai...  Mais  non,  il  a  cent  fois 
Rassuré  mon  amour  contre  leurs  dures  lois; 
Cent  fois...  Ah  !  au'il  m'explique  un  silence  si  rude  t 
Je  ne  respire  pas  dans  cette  incertitude. 
Moi ,  je  vivrois,  Phénice,  et  je  pourrois  penser 
Qu'il  me  néglige,  ou  bien  que  j'ai  pu  l'offenser! 
Retournons  sur  ses  pas.  Mais,  quand  je  m'examine, 
Je  crois  de  ce  désordre  entrevoir  l'origine, 
Phex.ice  :  il  aura  su  tout  ce  qui  s'est  passé; 
L'amour  d'Antiochus  l'a  peut-être  offensé. 
n  attend,  m'a-t-on  dit,  le  roi  de  Comagène. 
Ne  cherchons  point  ailleurs  le  sujet  de  ma  peine. 
Sans  doute  ce  chagrin  qui  vient  de  m'alarmer 
N'est  qu'un  léger  soupçon  facile  à  désarmer. 
Je  ne  te  vante  point  cette  foible  victoire, 
Titus  :  ah!  plût  au  ciel  que,  sans  blesser  ta  gloire. 
Un  rival  plus  puissant  vouJôt  'osnter  ma  foi , 
Et  pût  mettre  à  mes  pieds  plus  d'empires  que  t<H; 
Que  de  sceptres  sans  nombre  il  put  payer  ma  flamme; 
Que  ton  amoor  n'eût  rien  à  donner  que  ton  âme! 
C'est  alors ,  cher  Titus ,  qu'aimé ,  victorieux , 
Tu  verrois  de  quel  prix  ton  cœur  est  à  mes  yeux. 
Allons,  Phénice,  un  mot  pourra  le  satisfaire. 
Rassurons-nous,  mon  cœur,  je  puis  encor  lui  plaire} 
Je  me  comptois  trop  tôt  au  rang  des  malheureux  t 
'x  Titug  est  Jaloux,  Titus  est  amoureux. 


riH  sn  Dinxiim  actb. 


336  BERENICB. 


ACTE  TROISIÈME 
SCÈNE  I. 

TITDS,  ANTIOCHUS,  ARSACE. 

TITCS. 

Qnot!  prince,  vous  partiez!  Quelle  raison  subite 
Presse  votre  départ,  ou  plutôt  votre  fuite? 
Vouliez-vous  me  cacher  jusques  à  vos  adieux? 
Est-ce  comme  ennemi  que  vous  quittez  ces  lieux? 
Que  diront,  avec  moi,  la  cour,  Rome,  l'empire? 
Mais,  comme  votre  ami,  que  ne  puis-je  point  dire? 
De  quoi  m'accusez-vous?  Vous  avois-je  sans  choix 
Confondu  Jusqu'ici  dans  la  foule  des  rois? 
Mon  cœur  vous  fut  ouvert  tant  qu'a  vécu  mon  père  : 
C'étoit  le  seul  présent  que  Je  pouvois  vous  faire; 
Et  lorsque  avec  mon  cœur  ma  main  peut  s'épancher, 
Vous  fuyez  mes  bienfaits  tout  prêts  à  vous  chercher  I 
Pt-nsez-vous  qu'oubliant  ma  fortune  passée 
Sur  ma  seule  grandeur  j'arrête  ma  pensée. 
Et  que  tous  mes  amis  s'y  présentent  de  loin 
Comme  autant  d'inconnus  dont  Je  n'ai  plus  besoin? 
Vous-même,  à  mes  regards  qui  vouliez  vous  soustraire, 
Prince,  plus  que  Jamais  vous  m'êtes  nécessaire. 

ANTIOCHCS. 

Moi,  seigneur? 

TITDS. 

Vous. 

ANTIOCHCS. 

Hélas!  d'un  prince  malheurem 
Que  pouvez-vou9,  seigneur,  attendre  que  des  vœux? 

TITHS. 

Je  n'ai  pas  oublié,  prince,  que  ma  victoire 
Devoit  à  vos  exploits  la  moitié  de  sa  gloire; 
Que  Rome  vit  passer  au  nombre  des  vaincus 
Plus  d'un  captif  chargé  des  fers  d'Antiochus; 
Que  dans  le  Capitole  elle  voit  attachées 


ACTE  III.  sn 

Les  dépouilles  des  Juifs  par  vos  mains  arrachées. 
Je  n'attends  pas  de  vous  de  ces  sanglants  exploits. 
Et  Je  veux  seulement  emprunter  votre  voix. 
Je  sais  que  Bérénice,  à  vos  soins  redevable. 
Croit  posséder  en  vous  un  ami  véritable  : 
Elle  ne  voit  dans  Rome  et  n'écoute  que  vous  ; 
Vous  ne  faites  qu'un  cœur  et  qu'une  &me  avec  nous. 
Au  nom  d'une  amitié  si  constante  et  si  belle , 
Employez  le  pouvoir  que  vous  avez  sur  elle  : 
Voyez-la  de  ma  paru  < 

ANTIOCIIUS. 

Edoi ,  puroitre  à  ses  yeux  ! 
La  reine,  pour  Jamais,  a  reçu  mes  adieux. 

TITUS. 

Prince,  il  faut  que  pour  moi  vous  lui  parliez  encore. 

ANTIOCHDS. 

Ah  !  parlez-lui ,  seigneur.  La  reine  vous  adore  : 
Pourquoi  vous  dérober  vous-même  en  ce  moment 
Le  plaisir  de  lui  faire  un  aveu  si  charmant? 
Elle  l'attend ,  seigneur,  avec  impatience. 
Je  réponds ,  en  partant ,  de  son  obéissance  ; 
Et  même  elle  m'a  dit  que,  prêt  à  l'épouser. 
Vous  ne  la  verrez  plus  que  pour  l'y  disposer. 

TITUS. 

Ah!  qu'un  aveu  si  doux  auroit  lieu  de  me  plaire! 
Que  Je  serois  heureux,  si  J'avois  à  le  faire  1 
Mes  transports  aujourd'hui  s'attendoient  d'éclater; 
Cependant  aujourd'hui ,  prince,  il  faut  la  quitter. 

AKTiocncs. 
La  quitter!  Vous,  seigneur? 

TITDS. 

Telle  est  ma  destinée  r 
Pour  elle  et  pour  Titus  il  n'est  plus  d'hyménée. 
D'un  espoir  si  charmant  je  me  flattois  en  vain  : 
Prince ,  il  faut  avec  vous  qu'elle  parte  demain. 

ANTIOCHOS. 

Qu'entends-Je?  O  ciel  ! 

T I  T  c  s. 
Plaignez  ma  grandeur  importuae  t 
Matlre  de  l'univers.  Je  règle  sa  fortune; 
Je  puis  faire  les  rois.  Je  puis  les  déposer; 
Cependant  de  mon  cœur  je  ne  puis  disposer  ; 


838  BËRÉNICB. 

Rome,  contre  les  rois  de  tout  temps  soulevée, 
Dédaigne  une  beauté  dans  la  pourpre  élevée  : 
L'éclat  du  diadème ,  et  cent  rois  pour  a!eux , 
Déshonorent  ma  flamme ,  et  blessent  tous  les  yeux. 
Mon  cœur,  libre  d'ailleurs,  sans  craindre  les  murmure». 
Peut  brûler  &  son  choix  dans  des  flammes  obscures  ; 
Et  Rome  avec  plaisir  recevroit  de  ma  main 
La  moins  digne  beauté  qu'elle  cache  en  son  sein. 
Jules  céda  lui-même  au  torrent  qui  m'entraîne. 
M  le  peuple  demain  ne  voit  partir  la  reine , 
Demain  elle  entendra  ce  peuple  furieux 
Me  venir  demander  son  départ  à  ses  yeux. 
Sauvons  de  cet  affront  mon  nom  et  sa  mémoire  ; 
Et,  puisqu'il  faut  céder,  cédons  à  notre  gloire. 
Ma  bouche  et  mes  regards,  muets  depuis  huit  jours. 
L'auront  pu  préparer  à  ce  triste  discours  : 
Et  même  en  ce  moment,  inquiète,  empressée. 
Elle  veut  qu'à  ses  yeux  j'explique  ma  pensée. 
D'un  amant  interdit  soulagez  le  tourment  : 
Épargnez  à  mon  cœur  cet  éclaircissement. 
Allez,  expliquez-lui  mon  trouble  et  mon  silence; 
Surtout,  qu'elle  me  laisse  éviter  sa  présence  : 
Soyez  le  seul  témoin  de  ses  pleurs  et  des  miens  ; 
Portez-lui  mes  adieux ,  et  recevez  les  siens. 
Fuyons  tous  deux,  fuyons  un  spectacle  funeste 
Qui  de  notre  constance  accableroit  le  reste. 
Si  l'espoir  de  régner  et  de  vivre  en  mon  cœur 
Peut  de  son  infortune  adoucir  la  rigueur. 
Ah,  prince!  Jurez-lui  que,  toujours  trop  fidèle, 
Gémissant  dans  ma  cour,  et  plus  exilé  qii'ellc , 
Portant  jusqu'au  tombeau  le  nom  de  son  amant. 
Mon  règne  ne  sera  qu'un  long  bannissement, 
Si  le  ciel,  non  content  de  me  l'avoir  ravie. 
Veut  encor  m'affliger  par  une  longue  vie. 
Vous ,  que  l'amitié  seule  attache  sur  ses  pas , 
Prince,  dans  son  malheur  ne  l'abandonnez  pas  : 
Que  l'Orient  vous  voie  arriver  à  sa  suite  ; 
Que  ce  soit  un  triomphe,  et  non  paô  une  fuite; 
Qu'une  amitié  si  belle  ait  d'éternels  liens; 
Que  mon  nom  soit  toujours  dans  tous  vos  entretien». 
'Pour  rendre  vos  États  plus  voisins  l'un  de  l'autre, 
L'Euphrate  bornera  son  empire  et  le  vôtre. 


A.CTB   III.  SS9 

Je  sais  que  le  sénat ,  tout  plein  de  TOtî«  iiom , 
D'une  commune  voix  confirmera  ce  don. 
Je  joins  la  Cilicie  à  votre  Comagène.        „^ 
Adieu.  Ne  quittei  point  ma  princesse,  ma  reins. 
Tout  ce  qui  de  mon  cœur  fut  l'unique  désir, 
Tout  ce  que  j'aimerai  jusqu'au  dernier  soupir. 

SCÈNE  II. 

ANTIOCHUS,  ARSACE, 

ARSACC. 

Ainsi  le  ciel  s'apprête  à  vous  rendre  justice  : 
Vous  partirez ,  seigneur,  mais  avec  Bérénice. 
Loin  de  vous  la  ravir,  on  va  vous  la  livTer. 

ANTIOCHUS. 

Arsace,  laisse-moi  le  temps  de  respire^ 
Ce  changement  est  grand ,  ma  surprise  est  extrême  : 
Titus  entre  mes  mains  remet  tout  ce  qu'il  aime! 
Dois-je  croire,  grands  dieux!  ce  que  je  viens  d'ouii'î 
Et,  quand  je  lecroirois,  dois-je  m'en  réjouir? 

ARSACE. 

Biais ,  moi-même ,  seigneur,  que  faut-il  que  je  cr<rfc  7 
Quel  obstacle  nouveau  s'oppose  à  votre  joieî 
Me  trompiez-vous  tantôt  au  sortir  de  ces  lieux. 
Lorsque  encor  tout  ému  de  vos  derniers  adieux , 
Tremblant  d'avoir  osé  s'expliquer  devant  elle , 
Votre  cœur  me  contoit  son  audace  nouvelle? 
Vous  fuyiez  un  hymen  qui  vous  faisoit  trembler. 
Cet  hymen  est  rompu  :  quel  soin  peut  vous  troubler  î 
Suivez  les  doux  transports  où  l'amour  vous  invite. 

ANTIOCHUS. 

Arsace ,  je  me  vois  chaîné  de  sa  conduite  ; 
Je  jouirai  longtemps  de  ses  chers  entretiens; 
Ses  yeux  mômes  pourront  s'accoutumer  aux  miens  \ 
Et  peut-être  son  cœur  fera  la  différence 
Des  froideur»  de  Titus  à  ma  persévérance. 
Titus  m'accable  ici  du  poids  de  sa  grandeur  : 
Tout  disparolt  dans  Rome  auprès  de  sa  splendeur  % 
Mais,  quoique  l'Orient  soit  plein  de  sa  mémoire, 
Bérénice  y  verra  des  traces  de  ma  gloire. 

ARSACB. 

N'en  doutez  point,  seigneur,  tout  saccède  à  vos  vœux. 


S40  BBRËNICB. 

ANTIOCIIDS. 

Ah!  que  nous  nous  plaisons  à  nous  tremper  tous  deuxi 

AllSACB. 

Et  pourquoi  nous  tromper? 

ANTIOCIIUS. 

Quoi  !  Je  lui  pourrois  plairel 
Bérénice  à  mes  vœux  ne  seroit  plus  contraire? 
Bérénice  d'un  mot  flattejçoit  mes  douleurs? 
Penses-tu  seulement  qu^,  parmi  ses  malheurs, 
Quand  l'univers  entier  négligeroTt  ses  charmes, 
L'ingrate  me  permit  de  lui  donner  des  larmes, 
Ou  qu'elle  s'abaissât  jusques  à  recevoir 
Des  soins  qu'à  mon  amour  elle  croiroit  devoir? 

Ans  A  CE. 

Et  qui  peut  mieux  que  vous  consoler  sa  disgrâce? 
Sa  fortune ,  seigneur,  va  prendre  une  autre  face  : 
Titus  la  quitte. 

ANTIOGHUS. 

Hélas!  de  ce  grand  changement 
n  ne  me  reviendra  que  le  nouveau  tourment 
D'apprendre  par  ses  pleurs  à  quel  point  elle  l'aime  : 
Je  la  verrai  gémir;  je  la  plaindrai  moi-même. 
Pour  fruit  de  tant  d'amour.  J'aurai  le  triste  emploi 
De  recueillir  des  pleurs  qui  ne  sont  pas  pour  moi. 

ABSACK. 

Quoi  !  ne  vous  plairez-vous  qu'à  vous  gêner  sans  cesse? 
Jamais  dans  un  grand  cœur  vit-on  plus  de  foiblesse? 
Ouvrez  les  yeux ,  seigneur,  et  songeons  entre  nous 
Par  combien  de  raisons  Bérénice  est  à  vous. 
Puisque  aujourd'hui  Titus  ne  prétend  plus  lui  plaire, 
Songez  que  votre  hymen  lui  devient  nécessaire. 

ANTIOCBDS. 

Nécessaire? 

A  BSA  CF.. 

A  ses  pleurs  accordez  quelques  jours; 
De  ses  premiers  sanglots  laissez  passer  le  cours  : 
Tout  parlera  pour  vous,  le  dépit,  la  vengeance. 
L'absence  de  Titus,  le  temps,  votre  présence. 
Trois  sceptres  que  son  bras  ne  peut  seul  soutenir. 
Vos  deux  États  voisins  qui  cherchent  à  s'unir; 
L'iutérèt,  la  raison,  l'amitié ,  tout  vous  lie. 


Acra  m.  34j 

ANTiocncs. 
Ah!  Je  respire,  Arsace;  et  tu  me  rends  la  vie  s 
J'accepte  avec  plaisir  un  présage  si  doux. 
Que  tardons-nous?  Faisons  ce  qu'on  attend  de  nous. 
Entrons  chez  Bérénice  ;  et ,  puisqu'on  nous  l'ordonne, 
Allons  lui  déclarer  que  Titus  l'abandonne... 
Mais  plutôt  demeurons.  Que  faisois-jc?  Est-ce  à  moi, 
Arsace,  à  me  cliarger  de  ce  cruel  emploi? 
Soit  vertu,  soit  amour,  mon  cœur  s'en  effarouche. 
L'aimable  Bérénice  entendroit  de  ma  bouche 
Qu'on  l'abandonne!  Ah!  reine!  et  qui  l'auroit  pensé 
Que  ce  mot  dût  Jamais  vous  être  prononcé  ! 

ARSACE. 

La  haine  sur  Titus  tombera  tout  entière. 
Seigneur,  si  tous  parlez ,  ce  n'est  qu'à  sa  prière. 

ANTIOCHDS. 

Non ,  ne  la  voyons  point  ;  respectons  sa  douleur  t 
Assez  d'autres  viendront  lui  conter  son  malheur. 
Et  ne  la  crois-tu  pas  assez  infortunée 
D'apprendre  à  quel  mépris  Titus  l'a  condamnée. 
Sans  lui  donner  encor  le  déplaisir  fatal 
D'apprendre  ce  mépris  par  son  propre  rival? 
Encore  un  coup,  fuyons;  et,  par  cette  nouvelle. 
N'allons  point  nous  charger  d'une  haine  immortelle. 

A  R  s  A  C  B. 

Ah!  la  voici,  seigneur;  prenez  votre  parti. 

ANTIOCIirS. 

O  ciel  ! 

SCÈNE  III. 

BÉRÉNICE,  ANTIOCHUS,  ARSACE,  PHÉNICE. 

n  ^.  n  é  N I  c  E. 
Hé  quoi,  seigneur  !  vous  n'êtes  point  parti! 

ANTiOCHDS. 

Madame ,  je  vois  bien  que  vous  êtes  déçue , 
Et  que  c'étoit  César  que  cherchoit  votre  vue. 
Mais  n'accusez  que  lui,  si,  ma'gré  mes  adieux. 
De  ma  présence  encor  J'importune  vos  yeux. 
Peut-être  en  ce  moment  je  serois  dans  Ostie , 
S'il  ne  m'eût  do  sa  cour  défendu  la  sortie. 


Ui  BËRÉNICB. 

BÉRÉNICE. 

Il  VOUS  cherche  vous  seul.  Il  nous  évite  tous. 

ANTiocnus. 
Il  ne  m*a  retenu  que  pour  parler  de  vous. 

BÉRÉNICE. 

De  moi ,  prince  T 

ANTIOCHOS. 

Oui,  madame. 

BÉRÉNICE. 

Et  qu'a-t-il  pu  tous 

ANTIOCRUS. 

Mille  autres  mieux  que  moi  pourront  vous  en  instruire. 

RÉRÉNICE. 

Quoi,  seigneur!... 

ANTIOCHUS. 

Suspendez  votre  ressentiment. 
D'autres ,  loin  de  se  taire  en  ce  même  moment , 
Triompheroient  peut-être,  et,  pleins  de  confiance, 
Céderoient  avec  joie  à  votre  impatience  ; 
Mais  moi,  toujours  tremt)iant,  moi,  vous  le  savez  bien, 
A  qui  votre  repos  est  plus  cher  que  le  mien , 
Pour  ne  le  point  troubler,  j'aime  mieux  vous  déplaire. 
Et  crains  votre  douleur  plus  que  votre  colère. 
Avant  la  fin  du  jour  vous  me  justifierez. 
Adieu,  madame. 

BÉRÉNICE. 

O  ciel  !  quel  discours  !  Demeurez. 
Prince ,  c'est  trop  cacher  mon  trouble  à  votre  vue  : 
Vous  voyez  devant  vous  une  reine  éperdue , 
Qui ,  la  mort  dans  le  sein ,  vous  demande  deux  mets- 
Vous  craignez ,  dites-vous ,  de  troubler  mon  repos  ; 
Et  vos  refus  cruels,  loin  d'épargner  ma  peine, 
Excitent  ma  douleur,  ma  colère,  ma  haine. 
Seigneur,  si  mon  repos  vous  est  si  précieux , 
Si  moi-môme  jamais  je  fus  chère  à  vos  yeux, 
Éclairclsses  le  trouble  où  vous  voyez  mon  ^me  ! 
Que  vous  a  dit  Titus? 

ANTIOCHOS. 

Au  nom  des  dieux ,  madame.» 

BÉRÉNICE. 

Quoi!  vous  craignez  si  peu  de  me  désobéir I 


▲CTB   IIL  MX 

ANTIOCHCS 

Je  n'ai  qu'à  toqs  parler  pour  me  faire  haïr. 

BÉRéniCE. 

Je  veux  que  vous  parliez. 

AIfTIOCHDS. 

Dieux  !  quelle  violence  i 
Uadame ,  encore  un  coup ,  tous  louerez  mon  silence. 

BÉRÉNICE. 

Prince,  dès  ce  moment  contentez  mes  souhaits, 
Ou  soyez  de  ma  haine  assuré  pour  Jamais. 

ANTIOCHCS. 

Madame,  après  cela,  je  ne  puis  plus  me  taire. 
Hé  bien ,  vous  le  voulez ,  il  faut  vous  satisfaire. 
Mais  ne  vous  flattez  point  :  Je  vais  vous  annoncer 
Peut-être  des  malheurs  où  vous  n'osez  penser. 
Je  connois  votre  cœur  :  vous  devez  vous  attendre 
Que  je  le  vais  frapper  par  l'endroit  le  plus  tendre. 
Titus  m'a  commandé... 

BéRÉNIGE. 

Quoi  î 

ÀRTIOGHCS. 

De  vous  déclarer 
Qu'à  jamais  Tan  de  l'autre  il  faut  vous  séparer. 

BÉnéNICB. 

Nous  séparer  1  Qui  7  Moi  7  Titus  de  Bérénice? 

ANTIOCHUS. 

Il  faut  que  devant  vous  Je  lui  rende  Justice  : 
Tout  ce  que ,  dans  un  cœur  sensible  et  généreux , 
L'amour  au  désespoir  peut  rassembler  d'affreux. 
Je  l'ai  vu  dans  le  sien.  Il  pleure ,  il  vous  adore. 
Mais  enfin  que  lui  sert  de  vous  aimer  encore? 
Une  reine  est  suspecte  à  l'empire  romain, 
n  faut  vous  séparer,  et  vous  partez  demain. 

BéRÉNICB. 

Nous  séparer!  Hélas,  Phénice! 

PHÉniCB. 

Hé  bien ,  madains , 
Il  faut  ici  montrer  la  grand  sur  de  votre  àme. 
Ce  coup  sans  doute  est  rude  ;  il  doit  vous  étonner. 

BÉRÉNICE. 

Après  tant  de  serments,  Titus  m'abandonner! 
Titus  qui  mejuroit...  Non,  je  ne  le  pois  croire* 


tu  BÉRÊNICB. 

Il  ne  me  quitte  point,  il  y  va  de  sa  gloire. 
Contre  son  innocence  on  veut  me  prévenir. 
Ce  piège  n'est  tendu  que  pour  nous  désunir 
Titus  m'aime ,  Titus  ne  veut  point  que  je  meure, 
liions  le  voir  :  Je  veux  lui  parler  tout  à  l'heure. 
iUuns. 

ANTIOCHDS. 

Quoi  I  TOUS  pourriez  ici  me  regarder... 

BÉRÉNICE. 

Vous  le  souhaitez  trop  pour  me  persuader. 

Nc;::,  J3  ne  vous  crois  point.  Mais,  quoi  qu'il  en  puisse  éXi% 

Pour  jamais  à  mes  yeux  gardez-vous  de  paroltre. 

(A  Fhéaice.) 
Ne  m'abandonne  point  dans  l'état  où  je  suis. 
Hélas  !  pour  me  tromper  je  fais  ce  que  je  puis. 

SCÈNE  IV. 

ANTIOCHUS,   ARSACE. 

ANTIOCHUS. 

Ne  me  trompé-je  point?  L'ai-je  bien  entendue? 
Que  je  me  garde ,  moi ,  de  paroltre  à  sa  vue  I 
Je  m'en  garderai  bien.  Et  ne  partois-je  pas, 
Si  Titus  malgré  moi  n'eût  arrêté  mes  pas? 
Sans  doute  il  faut  partir.  Continuons,  Arsace. 
Elle  croit  m'affliger-,  sa  haine  me  fait  gt&ce. 
Tu  me  voyois  tantôt  inquiet,  égaré; 
Je  partois  amoureux ,  jaloux ,  désespéré  ; 
Et  maintenant,  Arsace,  après  cette  défense, 
Je  partirai  peut-être  avec  indifférence. 

ARSACE. 

Uoins  que  jamais,  seigneur,  il  faut  vous  éloigasTi 

ANTIOCHUS. 

Moi  !  je  demeurerai  pour  me  voir  dédaigner  7 
Des  froideurs  de  Titus  je  serai  responsable? 
Je  me  verrai  puni  parce  qu'il  est  coupable? 
AvciC  quelle  injustice  et  quelle  indignité 
Elle  doute,  à  mes  yeux,  de  ma  sincérité  ! 
Titus  l'aime,  dit-elle,  et  moi  je  l'ai  trahie. 
L'ingrate  I  m'accuser  de  cette  «erlidie  1 


ACTE   IV.  345 

Et  dans  quel  temps  encorî  dans  le  moment  fatal 
Que  j'élaie  à  ses  yeux  les  pleurs  de  mon  rival  ; 
Que,  pour  la  consoler,  je  le  faisois  paroître 
/amoureux  et  constant,  plus  qu'il  ne  l'est  peut-^tre 

A  R  s  A  C  s. 

Et  de  quel  soin ,  seigneur,  vous  allez-Tons  troubler) 
Laissez  à  ce  torrent  le  temps  de  s'écouler  : 
Dans  huit  jours,  dans  un  mois,  n'importe,  il  faut  qu'il  pa&% 
Demeurez  seulement. 

ANTiocnns. 
Non ,  je  la  quitte,  Arsace. 
Je  sens  qu'à  sa  douleur  je  pourrois  compatir  : 
Ma  gloire,  mon  repos,  tout  m'excite  à  partir. 
Allons;  et  de  si  loin  évitons  la  cruelle. 
Que  de  longtemps,  Arsace,  on  ne  nous  parle  d'elle 
Toutefois  il  nous  reste  encore  assez  de  jour  : 
Je  vais  dans  mon  palais  attendre  ton  retour. 
Va  voir  si  sa  douleur  ne  l'a  point  trop  saisie. 
Cours  ;  et  partons  du  moins  assurés  de  sa  vie. 

riN    DU   TXOIBlftMB   ACTB. 


ACTE  QUATRIÈME 
SCENE  I. 

BÉRÉNICE. 

Phénice  ne  vient  point  !  Moments  trop  rigourrux^ 
Que  vous  paroissez  lents  à  mes  rapides  vœuxl 
Je  m'agite,  je  cours,  languissante,  abattue; 
La  force  m'abandonne,  et  le  repos  me  tue. 
Phénice  ne  vient  point  !  Ah  I  que  cette  longueur 
D'un  présage  funeste  épouvante  mon  cœur  ! 
Phénice  n'aura  point  de  réponse  à  me  rendre  t 
Titus,  l'ingrat  Titus  n'a  point  voulu  l'entend.c; 
Il  fuit,  il  se  dérobe  à  ma  juste  fureur. 


848  BÉaBNICQ. 

SCÈNE  IL 

BÉRÉNICE,    PHÉNICE. 

BéRérsrcE. 
Chère  Phénlce,  hé  bien  !  as-tu  vu  l'empereur? 
Qu'a-t-il  dit?  Viendra-t-il  ? 

PHÉIfICB. 

Oui,  Je  l'ai  vu,  madame, 
Et  J'ai  peint  à  ses  yeux  le  trouble  de  votre  àme. 
J'ai  va  couler  de»  pleurs  qu'il  vouloit  retenir. 

BÉRéNICB. 

Vient-Il  î 

PR^RICE. 

N'en  doutez  point ,  madame ,  il  va  venir. 
Mais  voulez-vous  paroltre  en  ce  désordre  extrême  ? 
Remettez-vous,  madame,  et  rentrez  en  vous-môme. 
Laissez-moi  relever  ces  voiles  détachés , 
Et  ces  cheveux  épars  dont  vos  yeux  sont  cachés 
Souffrez  que  de  vos  pleurs  Je  répare  l'outrage. 

BÉnéNICE.    . 

Laisse,  laisse,  Phénlce  :  il  verra  son  ouvrage. 
Eh  que  m'importe,  hélas!  de  ces  vains  ornements. 
Si  ma  foi ,  si  mes  pleurs ,  si  mes  gémissements , 
rjais  que  dis-Je?  mes  pleurs  !  si  ma  perte  certaine, 
Si  ma  mort  toute  prête  enfin  ne  le  ramène. 
Dis-moi,  que  produiront  tes  secours  superflus, 
Et  tout  ce  foible  éclat  qui  ne  le  touche  plus? 

FH^NICE. 

Pourquoi  lui  faites-vods  cet  injuste  reproche? 
J'entends  du  bruit,  madame,  et  l'empereur  s'approche. 
Venez ,  fuyez  la  foule ,  et  rentrons  promptement  ; 
Vous  l'entretiendrez  seul  dans  votre  appartement. 

SCÈNE  III. 

TITUS,   PAULIN,    SUITE. 

TITDS. 

De  la  reine ,  Paulin ,  flattez  l'inquiétude  i 
Je  vais  la  voir.  Je  veux  un  peu  de  solitude  : 
Que  l'on  me  laisse. 

PAULIN,  à  put. 

Q  ciel  1  que  Je  crainq  oe  combat  I 


ACTB    IV.  ?n 

Grands  dieux ,  sauvez  sa  gloire  et  l'honneur  de  l'État  ! 
Voyons  la  reine. 

SCÈNE  IV. 

TITDS. 

Hé  bien!  Titus,  que  viens-tu  faire t 
Bérénice  t'attend.  Où  viens-tu,  téméraire? 
Tes  adieux  sont-ils  prêts?  Tes-tu  bien  consulté? 
Ton  cœur  te  promet-il  assez  de  cruauté? 
Car  enfin  au  combat  qui  pour  toi  se  prépare 
C'est  peu  d'être  constant,  il  faut  être  barbare. 
Soutiendrai-Je  ces  yeux  dont  la  douce  langueur 
Sait  si  bien  découvrir  les  chemins  de  mon  cœur? 
Quand  Je  verrai  ces  yeux  armés  de  tous  leurs  charmes, 
attachés  sur  les  miens,  m'accabler  de  leurs  larmes, 
Me  souviendrai-je  alors  de  mon  triste  devoir? 
Pourrai-Je  dire  enfin  :  Je  ne  veux  plus  vous  voir? 
Je  viens  percer  un  cœur  qnp  j'adore ,  oui  m'aime. 
Et  pourquoi  le  percer?  Qui  l'ordonne?  Moi-mêmu  i 
Car  enfin  Rome  a-t-elle  expliqué  ses  souhaits? 
L'entendons-nous  crier  autour  de  ce  palais? 
Vois-Je  l'État  penchant  au  bord  du  précipice? 
Ke  le  puis-je  sauver  que  par  ce  sacrifice? 
Tout  se  tait;  et  moi  seul,  trop  prompt  à  me  troubler, 
Tavance  des  malheurs  que  je  puis  reculer. 
Et  qui  sait  si ,  sensible  aux  vertus  de  la  reine , 
Rome  ne  voudra  point  l'avouer  pour  Romaine? 
Rome  peut  par  son  choix  Justifier  le  mien. 
Non ,  non ,  encore  un  coup,  ne  précipitons  rien. 
Que  Rome,  avec  ses  lois,  mette  dans  la  balance 
Tant  de  pleurs,  tant  d'amour,  tant  de  persévérance; 
Rome  sera  pour  nous...  Titus,  ouvre  les  yeuxl 
Quel  air  respires-tu?  N'es-tu  pas  dans  ces  lieux 
Où  la  haine  des  rois,  avec  le  lait  sucée. 
Par  crainte  oo  par  amour  ne  peut  être  efTacée? 
Rome  Jugea  ta  reine  en  condamnant  ses  rois. 
N'as-tu  pas  en  naissant  entendu  cette  voix  ? 
Et  n'as-tu  pas  encore  oui  la  renommée 
Tannoncer  ton  devoir  Jusque  dans  ton  année? 
Et  lorsque  Bérénice  arriva  sur  tes  pas , 
Ce  que  Rome  en  Jugeoit  ne  l'entendis-to  pas? 


S48  BÉRâNICB. 

Faut-il  dcnc  tant  de  fois  te  le  faire  redire? 
Ah,  lâche!  fais  l'amour,  et  renonce  à  l'empire: 
Au  bout  de  l'univers  va,  cours  te  confiner. 
Et  fais  place  à  des  cœurs  plus  dignes  de  régner. 
Sont-ce  là  ces  projets  de  grandeur  et  de  gloire 
Qui  dévoient  dans  les  cœurs  consacrer  ma  mémoire? 
Depuis  huit  jours  je  règne,  et,  jusques  à  ce  jour, 
Qu'ai-je  fait  pour  l'honneur?  J'ai  tout  fait  pour  l'amour. 
D'un  temps  si  précieux  quel  compte  puis-je  rendre? 
•  Où  sont  ces  heureux  jours  que  je  faisois  attendre? 
Quels  pleurs  ai-je  sèches?  Dans  quels  yeux  satisfaits 
Ai-je  déjà  goûté  le  fruit  de  mes  bienfaits? 
L'univers  a-t-il  vu  changer  ses  destinées? 
Sais-je  combien  le  ciel  m'a  compté  de  journées? 
Et  de  ce  peu  de  jours  si  longtemps  attendus. 
Ah,  malheureux  l  combien  j'en  ai  déjà  perdus! 
Ne  tardons  plus  :  faisons  ce  que  l'honneur  exige; 
Rompons  le  seul  lien... 

SCÈNE  V. 

TITUS,   BÉRÉNICE. 

BÉRÉNICE,  en  sortant  de  son  appartement. 

Non,  laissez-moi,  vous  dis-je. 
En  vain  tous  vos  conseils  me  retiennent  ici. 
11  faut  que  je  le  voie.  Ah,  seigneur!  vous  voici  ! 
Hé  bien ,  il  est  donc  vrai  que  Titus  m'abandonne  ! 
Il  faut  nous  séparer!  et  c'est  lui  qui  l'ordonne! 

TITUS. 

N'accablez  point,  madame,  un  prince  malheureux. 
Il  ne  faut  point  ici  nous  attendrir  tous  deux. 
Un  trouble  assez  cruel  m'agite  et  me  dévore. 
Sans  que  des  pleurs  si  chers  mo  déchirent  encore. 
Rappelez  bien  plutôt  ce  cœur  qui ,  tant  de  fois, 
M'a  fait  de  mon  devoir  reconnoître  la  voix  : 
Il  en  est  temps.  Forcez  votre  amour  à  se  taire  ; 
Et  d'un  œil  que  la  gloire  et  la  raison  éclaire 
Contemplez  mon  devoir  dans  toute  sa  rigueur. 
Vous-même,  contre  vous,  fortifiez  mon  cœur-, 
Aidez-moi,  s'il  se  peut,  à  vaincre  ma  foiblesse, 
A  retenir  des  pleurs  qui  m'échappent  sans  cesse; 
Ou,  si  nous  ne  pouvons  commander  à  nos  pleure, 


ACTE    IV,  349 

Que  la  gloire  du  moins  soutienne  nos  douleurs  i 
Et  que  tout  l'univers  reconnoisse  sans  peine 
Les  pleurs  d'un  empereur  et  les  pleurs  d'une  reine. 
Car  enfin,  ma  princesse,  il  faut  nous  séparer. 

BÉIléNICE. 

4h!  cruel!  est-il  temps  de  me  le  déclarer? 
Qu'avez-vous  fait?  Hélas!  je  me  suis  crue  aimée; 
Ah  plaisir  de  vous  voir  mon  âme  accoutumée 
Ne  vit  plus  que  pour  vous.  Ignoriez-vous  vos  lois 
Quand  je  vous  l'avouai  pour  la  première  fois? 
A  quel  excès  d'amour  m'avez-vous  amenée! 
Que  ne  me  disiez-vous  :  «  Princesse  infortunée, 
•  Où  vas-tu  t'engager,  et  quel  est  ton  espoir? 
■  Ne  donne  point  un  cœur  qu'on  ne  peut  recevoir.  • 
Ne  l'avez-vous  reçu ,  cruel ,  que  pour  le  rendre 
Quand  de  vos  seules  mains  ce  cœur  voudroit  dépendre 
Tout  l'empire  a  vingt  fois  conspiré  contre  nous. 
11  étoit  temps  encor  :  que  ne  me  quittiez-vous  ? 
Mille  raisons  alors  consoloient  ma  misère  : 
Je  pouvois  de  ma  mort  accuser  votre  père, 
Le  peuple,  le  sénat,  tout  l'empire  romain, 
Tout  l'univers,  plutôt  qu'une  si  chère  main. 
Leur  haine,  dès  longtemps  contre  moi  déclarée, 
M'avoit  à  mon  malheur  dès  longtemps  préparée. 
Je  n'aurois  pas,  seigneur,  reçu  ce  coup  cruel 
Dans  le  temps  que  j'espère  un  bonheur  immortel. 
Quand  votre  heureux  amour  peut  tout  ce  qu'il  désire. 
Lorsque  Rome  se  tait,  quand  votre  père  expire, 
Lorsque  tout  l'univers  fléchit  à  vos  genoux , 
Enfin  quand  je  n'ai  plus  à  redouter  que  vous. 

TITUS. 

Et  c'est  moi  seul  aussi  qui  pouvois  me  détruire. 
Je  pouvois  vivre  alors  et  me  laisser  séduire  : 
Mon  coeur  se  gardoit  bien  d'aller  dans  l'avenir 
Chercher  ce  qui  pouvoit  un  jour  nous  désunir. 
Je  voulois  qu'à  mes  vœux  rien  ne  fût  invincible, 
le  n'examinois  rien ,  j'espérois  l'impossible. 
Que  sais-je?  j'espérois  de  mourir  à  vos  yeux , 
Avant  que  d'en  venir  à  ces  cruels  adieux. 
Les  obstacles  sembloient  renouveler  ma  flamme. 
Tout  l'empire  parloit  :  mais  la  gloire,  madame. 
Ne  s'étoit  point  eacor  fait  entendre  à  mon  cœur 

ao 


350  BÉRÉNICE 

Du  ton  dont  elle  parle  au  cœur  d'un  empereur. 
Je  sais  tous  les  tourments  où  ce  dessein  me  livre  : 
Je  sens  bien  que  sans  vous  je  ne  saurois  plus  vivre, 
Que  mon  cœur  de  moi-même  est  prêt  à  s'éloigner; 
Mais  il  ne  s'agit  plus  de  vivre ,  il  faut  régner. 

BÉRÉNICE. 

Hé  bien  !  régnez ,  cruel ,  contentez  votre  gloire  : 
Je  ne  dispute  plus.  J'attendois,  pour  vous  croire, 
Que  cette  même  bouche ,  après  mille  serments 
D'un  amour  qui  devoit  unir  tous  nos  moments, 
Cette  bouche,  à  mes  yeux  s'avouant  infidèle. 
M'ordonnât  elle-même  une  absence  étemelle. 
Moi-même  j'ai  voulu  vous  entendre  en  ce  lieu. 
Je  n'écoute  plus  rien  :  et,  pour  jamais,  adieu... 
Pour  jamais!  Ah!  seigneur:  songez- vous  en  vous-mêm 
Combien  ce  mot  cruel  est  affreux  quand  on  aime? 
Dans  un  mois,  dans  un  an,  comment  souffrirons-nous 
Seigneur,  que  tant  de  mers  me  séparent  de  vous  ; 
Qufc  le  jour  recommence,  et  que  le  jour  finisse, 
Sans  que  jamais  Titus  puisse  voir  Bérénice , 
Sans  que,  de  tout  le  jour,  je  puisse  voir  Titus î 
Mais  quelle  est  mon  erreur,  et  que  de  soins  perdus! 
L'ingrat,  de  mon  départ  consolé  par  avance, 
Daignera-t-il  compter  les  jours  de  mon  absence? 
Ces  jours  si  longs  pour  moi  lui  sembleront  trop  courts. 

TITUS, 

Je  n'aurai  pas,  madame,  à  compter  tant  de  jours  : 
Tespëre  que  bientôt  la  triste  renommée 
Vous  fera  confesser  que  vous  étiez  aimée. 
Vous  verrez  que  Titus  n'a  pu,  sans  expirer... 

BÉRÉNICE. 

Ah  !  seigneur  !  s'il  est  vrai ,  pourquoi  nous  séparer? 
le  ne  vous  parle  point  d'un  heureux  hyménée. 
Rome  à  ne  plus  vous  voir  m'a-t-elle  condamnée? 
Pourquoi  m'enviez-vous  l'air  que  vous  respirez? 

TITUS. 

Hélas  !  vous  pouvez  tout ,  madame  :  demeurez  : 

le  n'y  résiste  point.  Mais  je  sens  ma  foîblesse  : 

Il  faudra  vous  combattre  et  vous  craindre  sans  cesse , 

Et  sans  cesse  veiller  à  retenir  mes  pas. 

Que  vers  vous  à  toute  heure  entraînent  vos  appas. 

due  dis-Je  !  En  ce  moment  mon  cœur,  hors  de  lui>môme, 


ACTB    IV.  gS] 

S'oublie,  et  se  souvient  sealement  qu'il  voas  aime. 

BÉR^MCE. 

Hé  bien  !  seignenr,  hé  bien  !  qu'en  peut-il  arriver? 
Voyez- vous  les  Romains  prêts  à  se  soulever? 

TITUS. 

Et  qui  sait  de  quel  œil  ils  prendront  cette  injure? 
S'ils  parlent ,  si  les  cris  succèdent  au  murmure , 
Faudra-t-il  par  le  sang  justifier  mon  choix? 
S'ils  se  taisent,  madame,  et  me  vendent  leurs  lois, 
A  quoi  m'exposez-vous  ?  Par  quelle  complaisance 
Faudra-t-il  quelque  jour  payer  leur  patience? 
Que  n'oseront-ils  point  alors  me  demander? 
Main  tiendrai -je  des  lois  que  je  ne  puis  garder? 

BénéMCE. 
Vous  ne  comptez  pour  rien  les  pleurs  de  Bérénice  ! 

TITOS. 

Je  les  compte  pour  rien  !  Ah  ciel  !  quelle  injustice  ! 

BénéNiCB. 
Quoi  !  pour  d'injustes  lois  que  vous  pouvei  changer. 
En  d'éternels  chagrins  vous-même  vous  plonj^er! 
Rome  a  ses  droits,  seigneur  :  n'avez-vous  pas  les  vôtres? 
Ses  intérêts  sont-ils  plus  sacrés  que  les  nôtres? 
Dites,  parlez. 

TITOS. 

Hélas  !  que  vous  me  déchirez  I 

BÉRÉNICE. 

Vous  êtes  empereur,  seigneur,  et  vous  pleurez! 

TITtS. 

Oui,  madame,  il  est  vrai,  je  pleure,  je  soupire. 
Je  frémis.  Mais  enfin,  quand  j'acceptai  l'empire, 
Rome  me  fit  jurer  de  maintenir  ses  droits  : 
Je  dois  les  maintenir.  Déjà,  plus  d'une  fois, 
Rome  a  de  mes  pareils  exercé  la  constance. 
Ah  !  si  vous  remontiez  jusques  à  sa  naissance. 
Vous  les  verriez  toujours  à  ses  ordres  soumis  : 
L'un ,  jaloux  de  sa  foi ,  va  chez  les  ennemis 
Chercher,  avec  la  mort ,  la  peine  toute  prête  ; 
D'un  fils  victorieux  l'autre  proscrit  la  tête  ; 
L'autre  avec  des  yeux  secs,  et  presque  indifférents, 
Voit  mourir  ses  deux  fils,  par  son  ordre  expirants. 
Malheureux  !  mais  toujours  la  patrie  et  la  gloire 
Ont  parmi  les  Romains  reniDorté  la  victoire. 


Kï  BéRÉNICB- 

Je  Bais  qu'en  vous  quittant  le  malheureux  Titua 

Passe  l'austérité  de  toutes  leurs  vertus  ; 

Qu'elle  n'approche  point  de  cet  effort  insigne; 

Mais,  madame,  après  tout,  me  croyez-vous  indigne 

De  laisser  un  exemple  à  la  postérité , 

Qui,  sans  de  grands  efforts,  ne  puisse  être  imitét 

BéRÉMCR. 

Non ,  je  crois  tout  facile  à  votre  barbarie  : 

Je  vous  crois  digne,  ingrat,  de  m'arracher  la  vie. 

De  tous  vos  sentiments  mon  cœur  est  éclairci. 

Je  ne  vous  parle  plus  de  me  laisser  ici  ; 

Qui?  moi,  j'aurois  voulu,  honteuse  et  méprisée, 

D'un  peuple  qui  me  hait  soutenir  la  risée? 

J'ai  voulu  vous  pousser  Jusques  à  ce  refus! 

C'en  est  fait,  et  bientôt  vous  ne  me  craindrez  plus. 

N'attendez  pas  ici  que  j'éclate  en  injures, 

Que  j'atteste  le  ciel ,  ennemi  des  parjures  ; 

Non  :  si  le  cieî  encore  est  touché  de  mes  pleurs. 

Je  le  prie,  en  mourant,  d'oublier  mes  doiiieurs. 

Si  je  forme  des  vœux  contre  votre  injustice , 

Si,  devant  que  mourir,  la  triste  Bérénice 

Vous  veut  de  son  trépas  laisser  quelque  vengeur, 

Je  ne  le  cherche,  ingrat,  qu'au  fond  de  votre  cœur. 

Je  sais  que  tant  d'amour  n'en  peut  être  effacée; 

Que  ma  douleur  présente,  et  ma  bonté  passée , 

Mon  sang,  qu'en  ce  palais  je  veux  même  verser, 

Sont  autant  d'ennemis  que  je  vais  vous  laisser  : 

Et,  sans  me  repentir  de  ma  persévérance. 

Je  me  remets  sur  eux  de  toute  ma  vengeance. 

Adieu. 

SCÈNE  VI. 

TITUS,   PAULIN. 

PAULIN. 

Dans  quel  dessein  vient-elle  de  sortir, 
Seigneur?  Est-elle  enfin  disposée  à  partir? 

TITUS. 

Paulin,  Je  suis  perdu,  je  n'y  pourrai  survivre  : 
La  reine  veat  mourir.  Allons,  il  faut  la  suivre. 
Courons  à  son  secours. 

PAULIN. 

Hé  quoi  !  n'avez-vou»  pu 


ACTB    IV.  tSI 

Ordonné  dès  tantôt  qu'on  observe  ses  pasT 

Ses  femmes,  à  toute  heure  autour  d'elle  empressées, 

Sauront  la  détourner  de  ces  tristes  pensées. 

Non,  non,  ne  craignez  rien.  Voilà  les  plus  grands  coapi 

Seigneur  ;  continuez ,  la  victoire  est  à  vous. 

Je  sais  que  sans  pitié  vous  n'avez  pu  l'entendre; 

Moi»mème,  en  la  voyant,  Je  n'ai  pn  m'en  défendre. 

Mais  regardez  plus  loin  :  songez,  en  ce  malheur, 

Quelle  gloire  va  suivre  un  moment  de  douleur. 

Quels  applaudissements  l'univers  vous  prépare, 

Quel  rang  dans  l'avenir... 

TITCS, 

Non,  Je  suis  un  barbare; 
Moi-même  je  me  hais.  Néron,  tant  détesté. 
N'a  point  à  cet  excès  poussé  sa  cruauté. 
Je  ne  souffrirai  point  que  Bérénice  expire. 
Allons,  Rome  en  dira  ce  qu'elle  en  voudra  dire. 

PADLI  N. 

Quoi,  seigneur  I 

TITUS. 

Je  ne  sais ,  Paulin ,  ce  qae  Je  dis  t 
L'excès  de  la  douleur  accable  mes  esprits. 

PAULIN. 

Ne  troublez  point  le  cours  de  votre  renommée  : 
Déjà  de  vos  adieux  la  nouvelle  est  semée  ; 
Rome,  qui  gémissoit,  triomphe  avec  raison; 
Tous  les  temples  ouverts  fument  en  votre  nom  ; 
Et  le  peuple,  élevant  vos  vertus  jusqu'aux  nues. 
Va  partout  de  lauriers  couronner  vos  statues. 

TITUS. 

AI).  Rome!  Ah,  Bérénice!  Ah,  prince  malheureux! 
Pourquoi  suis-je  empereur?  Pourquoi  suis-Je  amoureoxl 

SCÈNE  VIL 

TITUS,  ANTIOCHUS,  PAULIN,  ARSACE. 

ANTIOCHCS. 

Qu'avez-vous  fait,  seigneur?  l'aimable  Bérénice 
Va  peut-être  expirer  dans  les  bras  de  Phénlce. 
Elle  n'entend  ni  pleurs,  ni  conseil,  ni  raison; 
Elle  implore  à  grands  cris  le  fer  et  le  poison. 
Vous  seul  vous  lui  pouvez  arracher  cette  envie  : 

29. 


VA  BBRBNICR. 

On  vous  nomme,  et  ce  nom  la  rappelle  à  la  vie. 
Ses  yeux,  toujours  tournés  vers  votre  appartement , 
Semblent  vous  demander  de  moment  en  moment. 
Je  n'y  puis  résister,  ce  spectacle  me  tue. 
Que  tardez- vous?  allez  vous  montrer  à  sa  vue. 
Sauvez  tant  de  vertus,  de  grâces,  de  beauté, 
Ou  renoncez,  seigneur,  à  toute  humanité. 
Dites  un  mot. 

TITOS. 

Hélas  !  quel  mot  puis-Je  lui  dire? 
Moi-même,  en  ce  moment,  sais-Je  si  Je  respire? 

SCÈNE  VIII. 

TITUS,  ANTIOCHUS,  PAULIN,  ARSACE,  RUTILE. 

mOTILB. 

Seigneur,  tous  les  tribuns,  les  consuls,  le  sénat. 
Viennent  vous  demander  au  nom  de  tout  l'État. 
Un  grand  peuple  les  suit,  qui ,  plein  d'impatience, 
Dans  votre  appartement  attend  votre  présence. 

TITOS. 

Je  vous  entends,  grands  dieux!  vous  voulez  rassurer 
Ce  cœur  que  vous  voyez  tout  prêt  à  s'égarer  ! 

PADLIN. 

Venez,  seigneur,  passons  dans  la  chambre  prochaine 
Allons  voir  le  sénat. 

ANTIOCHDS. 

Ahl  courez  chez  la  reine. 

PAULIN. 

Quoi!  TOUS  pourriez,  seigneur,  par  cette  indignité, 
De  l'empire  à  vos  pieds  fouler  la  majesté? 
Rome... 

TITUS. 

Il  suffit,  Paulin,  nous  allons  les  entendre. 
(A  Antioehns.) 
Prince,  de  ce  devoir  Je  ne  puis  me  défendre. 
Vcyes  la  reine.  Allez.  J'espère,  à  mon  retour. 
Qu'elle  ne  pourra  plus  douter  de  mon  amour. 

rm  DO  QUATmiiiMB  Aova. 


ACTB   V.  3» 


ACTE   CINQUIÈME 
SCÈNE  I. 

ARSACE. 

Où  pourrai-Je  trouver  ce  prince  trop  fidèle  1 
Ciel ,  conduisez  mes  pas .  et  secondez  mon  zèle  : 
Faites  qu'en  ce  moment  Je  lui  puisse  annoncer 
Un  bonheur  où  peut-être  il  n'ose  plus  penser  ! 

SCÈNE  IL 

ANTIOCHDS,  ARSACE. 

ARSACE. 

Ah  !  quel  heureux  destin  en  ces  lieux  vous  renvoie, 
Seigneur? 

ANTIOCHDS. 

Si  mon  retour  t'apporte  quelque  joie, 
Arsace ,  rends-en  gr&ce  à  mon  seul  désespoir. 

ARSACE. 

La  reine  part,  seigneur. 

ANTIOCHDS. 

Elle  part? 

ARSACE. 

Dès  ce  soir  t 
Ses  ordres  sont  donnés.  Elle  s'est  offensée 
Que  Titus  à  ses  pleurs  l'ait  si  longtemps  laissée. 
Un  généreux  dépit  succède  à  sa  fureur  : 
Bérénice  renonce  à  Rome ,  à  l'empereur, 
Et  même  veut  partir  avant  que  Rome  instruite 
Puisse  voir  son  désordre  et  Jouir  de  sa  fuite. 
Elle  écrit  à  César. 

ANTIOCHDS. 

O  ciel  !  qui  l'aurait  cmT 
Et  TliusT 

ARSACE. 

A  ses  yeux  Titus  n'a  point  paru. 
Le  oeaple  avec  transport  l'arrête  et  l'enTironne, 


856  BÊRâNICB. 

Applaudissant  aux  noms  que  le  sénat  lui  donne; 
Et  ces  noms,  ces  respects,  ces  applaudissement»» 
Deviennent  pour  Titus  autant  d'engagements. 
Qui,  le  liant,  seigneur,  d'une  honorable  chaîne. 
Malgré  tous  ses  soupirs  et  les  pleure  de  la  reine, 
Fixent  dans  son  devoir  ses  vœux  irrésolus. 
C'en  est  fait  :  et  peut-être  il  ne  la  verra  plus. 

ANTIOCHUS. 

Que  de  sujets  d'espoir,  Arsace!  je  l'avoue  : 
Mais  d'un  soin  si  cruel  la  fortune  me  joue; 
J'ai  vu  tous  mes  projets  tant  de  fois  démentis. 
Que  j'écoute  en  tremblant  tout  ce  que  tu  me  dis  ; 
Et  mon  cœur,  prévenu  d'une  crainte  importune, 
Croit,  même  en  espérant,  irriter  la  fortune. 
Mais  que  vois-je  !  Titus  porte  vers  nous  ses  pas  ! 
Que  veut-il  T 

SCÈNE  III. 

TITDS,  ANTIOCHUS,  ARSACE. 

TITDS,  à  sa  suite. 
Demeurez  :  qu'on  ne  me  suive  pas. 
(Â  Antiocbus.) 
Enfin,  prince,  je  viens  dégager  ma  promesse. 
Bérénice  m'occupe  et  m'afflige  sans  cesse. 
Je  viens,  le  cœur  percé  de  vos  pleurs  et  des  siens. 
Calmer  des  déplaisirs  moins  cruels  que  les  miens. 
Venez ,  prince ,  venez  :  je  veux  bien  que  vous-même 
Pour  la  dernière  fois  vous  voyiez  si  je  l'aime. 

SCÈNE  IV. 

ANTIOCHUS,  ARSACE. 

ANTIOCHUS. 

Hé  bien  !  voilà  l'espoir  que  tu  m'avois  rendu  1 

Et  tu  vois  le  triomphe  où  j'étois  attendu! 

Bérénice  partoit  justement  irritée! 

Pour  ne  la  plus  revoir,  Titus  l'avoit  quittée  ! 

Qu'ai-je  donc  fait,  grands  dieux?  Quel  coars  infortané 

A  ma  funeste  vie  aviez-vous  destiné? 

Tous  mes  moments  ne  sont  qu'un  éternel  passage 

De  la  crainte  à  l'espoir,  de  l'espoir  à  la  rage. 


ACTB    ▼.  tS) 

Et  Je  respire  encor!  Bérénice!  Titus I 

Dieux  cruels!  de  mes  pleurs  vous  ne  tous  rirez  pms. 

SCÈNE  V. 

TITUS,  BÉRÉNICE,   PHÉNICE. 

BÉRÉNICE. 

Non ,  Je  n'écoute  rien.  Me  voilà  résolue  : 
Je  veux  partir.  Pourquoi  vous  montrer  à  ma  vue  T 
Pourquoi  venir  encore  aigrir  mon  désespoir? 
N'êtes-vous  pas  content?  Je  ne  veux  plus  vous  voir. 

TITUS. 

liais,  de  gr&ce,  écoutez. 

BÉRÉNICB. 

Il  c'est  plus  temps. 

TITUS. 

Madame, 
Un  mot. 

BÉBÉNICB. 

Non. 

TITOS. 

Dans  quel  trouble  elle  jette  mon  àmel 
Ma  princesse,  d'où  vient  ce  changement  soudain? 

BÉRÉNICE. 

Cen  est  fait.  Vous  voulez  que  je  parte  demain; 
Et  moi,  j'ai  résolu  de  partir  tout  à  l'heure  : 
Et  je  pars. 

TITUS. 

Demeurez. 

BÉRÉNICB. 

Ingrat!  que  Je  demeure! 
Et  pourquoi?  Pour  entendre  un  peuple  injurieux 
Qui  fait  de  mon  malheur  retentir  tous  ces  lieux? 
Ne  l'entendez-vous  pas  cette  cruelle  joie, 
Tandis  que  dans  les  pleurs  moi  seule  je  me  noie? 
Quel  crime,  quelle  offense,  a  pu  les  animer? 
Hélas!  et  qu'ai-je  fait  que  de  vous  trop  aimer? 

TITUS. 

Écoutez-vous,  madame,  une  foule  insensée? 

BÉRÉNICE. 

Je  ne  vois  rien  ici  dont  je  ne  sois  blessée. 
Tout  cet  appartement  préparé  par  vos  soioB» 


358  BÊRÉNICB. 

Ces  lieux,  de  mon  amour  si  longtemps  les  témoins, 
Qui  sembloient  pour  jamais  me  répondre  du  vôti  -•, 
Ces  festons,  où  nos  noms  enlacés  l'un  dans  l'auiro 
A  mes  tristes  regards  viennent  partout  s'offrir, 
Sont  autant  d'imposteurs  que  Je  ne  puis  souffrir. 
Allons,  Phénice. 

TITUS. 

0  ciel!  que  vous  êtes  injuste  1 

BÉRÉNICE. 

Retournez ,  retournez  vers  ce  sénat  auguste 
Qui  vient  vous  applaudir  de  votre  cruauté. 
Hé  bien  !  avec  plaisir  l'avez-vous  écouté? 
Êtes-vous  pleinement  content  de  votre  gloire? 
Avez-vous  bien  promis  d'oublier  ma  mémoire? 
Mais  ce  n'est  pas  assez  expier  vos  amours  : 
Avez-vous  bien  promis  de  me  haïr  toujours? 

TITCS. 

Non,  Je  n'ai  rien  promis.  Moi,  que  Je  vous  haïsse! 
Que  je  puisse  Jamais  oublier  Bérénice  I 
Ah  dieux!  dans  quel  moment  son  injuste  rigueur 
De  ce  cruel  soupçon  vient  affliger  mon  cœur! 
Connoissez-moi ,  madame;  et,  depuis  cinq  années, 
.Comptez  tous  les  moments  et  toutes  les  journées 
Où,  par  plus  de  transports  et  par  plus  de  soupirs, 
Je  vous  ai  de  mon  cœur  exprimé  les  désirs  : 
Ce  jour  surpasse  tout.  Jamais,  je  le  confesse ^ 
Vous  ne  fûtes  aimée  avec  tant  de  tendresse; 
Et  jamais... 

BénéNICE. 

Vous  m'aimez,  vous  me  le  soutenez; 
Et  cependant  Je  pars,  et  vous  me  l'ordonnez  I 
Quoi!  dans  mon  désespoir  trouvez-vous  tant  de  charmes 
Craignez-vous  que  mes  yeux  versent  trop  pea  de  lannetf 
Que  me  sert  de  ce  cœur  l'inutile  retour? 
Ah,  cruel!  par  pitié,  montrez-moi  moins  d'amours 
Ne  me  rappelez  point  une  trop  chère  idée. 
Et  laissez-moi  du  moins  partir  persuadée 
Que,  déjà  de  votre  âme  exilée  en  secret, 
l'abandonne  un  ingrat  qui  me  perd  sans  regret. 

(Titas  lit  une  lettre.) 
Vous  m'avez  arraché  ce  que  je  viens  d'écrire. 
Voilà  de  votre  amour  tout  ce  aue  ie  désire  : 


A.GTB  V  n» 

Usez,  ingrat,  lisez,  et  me  laissez  sortir. 

TITUS. 

Vous  ne  sortirez  point,  je  n'y  pois  consentir. 
Quoi!  ce  départ  n'est  donc  qu'un  cruel  stratagème! 
Vous  cherchez  à  mourir  I  et  de  tout  ce  que  j'aime 
D  ne  restera  plus  qu'un  triste  souvenir  ! 
f}u'on  cherche  Antiochus;  qu'on  le  fasse  venir. 
CBéréuiee  m  laÏMa  tomber  inr  on  siège.) 

SCÈNE  VI. 

TITUS,  BÉRÉNICE. 

TITOS. 

Madame,  il  faut  vous  faire  un  aveu  véritable  t 

Lorsque  j'envisageai  le  moment  redoutable 

Où,  pressé  par  les  lois  d'un  austère  devoir, 

n  falloit  pour  jamais  renoncer  2i  vous  voir; 

Quand  de  ce  triste  adieu  je  prévis  les  approches , 

Mes  craintes,  mes  combats,  vos  larmes,  vos  approches, 

Je  préparai  mon  âme  à  toutes  les  douleurs 

Que  peut  faire  sentir  le  plus  grand  des  malheurs; 

Mais,  quoi  que  je  craignisse,  11  faut  que  je  le  die, 

Je  n'en  avois  prévu  que  la  moindre  partie; 

Je  croyois  ma  vertu  moins  prête  à  succomber. 

Et  j'ai  honte  du  trouble  où  je  la  vois  tomber. 

J'ai  vu  devant  mes  yeux  Rome  entière  assemblée  ; 

Lo  sénat  m'a  parlé;  mais  mon  âme  accablée 

Ëcoutoit  sans  entendre,  et  ne  leur  a  laissé. 

Pour  prix  de  leurs  transports ,  qu'un  silence  glacé. 

Rome  de  votre  sort  est  encore  incertaine  : 

Moi-même  à  tous  moments  je  me  souviens  à  peine 

Si  je  suis  empereur,  ou  si  je  suis  Romain. 

Je  suis  venu  vers  vous  sans  savoir  mon  dessein  : 

Mon  amour  m'entralnoit;  et  je  venois  peut-être 

Pour  me  chercher  moi-même,  et  pour  me  reconnoltre 

Qu'ai-je  trouvé?  Je  vois  la  mort  peinte  en  vos  yem; 

Je  vois  pour  la  chercher  que  tous  quittez  ces  lieux  : 

C'en  est  trop.  Ha  douleur,  à  cette  ûiste  vue. 

A  son  dernier  excès  est  eniin  parvenue  ; 

Je  ressens  tous  les  maux  que  je  puis  ressentir 

Mais  Je  vois  le  chemin  par  où  J'en  puis  sortir. 

Ne  TOUS  attendez  point  que,  las  de  tant  d'alarmes, 


Seo  BÉRÈNICB. 

Par  un  heureux  hymen  je  tarisse  vos  larmes  s 

En  quelque  extrémité  que  vous  m'ayez  réduit^ 

Ma  gloire  inexorable  à  toute  heure  me  suit  ; 

Sans  cesse  elle  présente  à  mon  âme  étonnée 

L'empire  incompatible  avec  votre  hyménée, 

Me  dit  qu'après  l'éclat  et  les  pas  que  j'ai  faits, 

Je  dois  vous  épouser  encor  moins  que  jamais. 

Oui,  madame;  et  je  dois  moins  encore  vous  dire 

Que  je  suis  prêt  pour  vous  d'abandonner  l'empire. 

De  vous  suivre,  et  d'aller,  trop  content  de  mes  fers, 

Soupirer  avec  vous  au  bout  d^  l'univers. 

Vous-môme  rougiriez  Se  ma  lâche  conduite  : 

Vous  verriez  à  regret  marcher  à  votre  suite 

Un  indigne  empereur  sans  empire,  sans  cour. 

Vil  spectacle  aux  Immains  des  foiblesses  d'amour  *. 

Pour  sortir  des  tourments  dont  mon  âme  est  la  proie  ^ 

Il  est,  vous  le  savez ,  une  plus  noble  voie; 

Je  me  suis  vu,  madame,  enseigner  ce  chemin. 

Et  par  plus  d'un  héros,  et  par  plus  d'un  Romain  : 

Lorsque  trop  de  malheurs  ont  lassé  leur  constance. 

Ils  ont  tous  expliqué  cette  persévérance 

Dont  le  sort  s'attachoit  à  les  persécuter. 

Gomme  un  ordre  secret  de  n'y  plus  résister. 

Si  vos  pleurs  plus  longtemps  viennent  frapper  ma  vne 

Si  toujours  à  mourir  je  vous  vois  résolue, 

S'il  faut  qu'à  tout  moment  je  tremble  pour  vos  jouir» , 

Si  vous  ne  me  jurez  d'en  respecter  le  cours, 

Madame,  k  d'autres  pleurs  vous  devez  vous  attendre; 

En  l'état  où  je  suis  je  puis  tout  entreprendre  : 

Et  je  ne  réponds  pas  que  ma  main  à  vos  yeux 

N'ensanglante  à  la  fia  nos  funestes  adieux. 

B^RÉMCF. 

Hélas! 

TITI  S. 

Non,  il  n'est  rien  dont  je  ne  sois  capable. 
Vous  voilà  de  mes  jours  maintenant  responsable. 
Bongez-y  bien ,  madame  :  et  si  je  vous  suis  cher... 

1.  Tout  ce  qae  dit  Titus  est  d'une  éloquence  admirable  :  le  sent»- 
ment,  la  noblesse,  la  bienséance,  rextrëme  élégance  du  style,  tout 
M  réunit  pour  faire  de  ce  discours  un  des  morceaux  qui  honorent  I« 
phu  notre  langue  poétiqub.  ^Okoffrov.) 


88) 


SCENE  VII. 

TITDS,   BÉRÉNICE,  ANTIOCHUS. 

TITt». 

Venez,  prince,  venez.  Je  vous  ai  fait  chercher. 
Soyez  ici  témoin  de  toute  ma  foiblesse  ; 
Voyez  si  c'est  aimer  avec  peu  de  tendresse. 
Jagez-nous. 

ANTIOCHUS. 

Je  erols  tout  :  Je  vous  connois  tous  deux. 
Mais  connoisscz  vous-même  un  prince  niallieureux. 
Vous  m'avez  honoré,  seigneur,  de  votre  estime; 
Et  moi ,  Je  puis  ici  vous  le  Jurer  sacs  crime, 
A  vos  plus  chers  amis  J'ai  dispotd  C3  rang; 
Je  l'ai  disputé  même  aux  dépens  de  mon  sang. 
Vous  m'avez  malgré  moi  confié,  l'un  et  l'autre, 
La  reine,  son  amour,  et  vous,  seigneur,  le  vôtre 
La  reine  qui  m'entend  peut  me  désavouer; 
Elle  m'a  vu  toujours  ardent  à  vous  louer, 
Répondre  par  mes  soins  à  votre  confldeoca. 
Vous  croyez  m'en  devoir  quelque  reconnoissance  i 
Uais  le  pourriez- vous  croire,  en  ce  moment  fatalt 
Qu'un  ami  si  fidèle  étoit  votre  rirait 
TITO  S. 

lion  rirai  1 

Ai%Tiocnus. 
II  est  temps  que  je  vous  éclaircisse. 
Oui ,  seigneur,  j'ai  toujours  adoré  Bérénice. 
Pour  ne  la  plus  aimer  J'ai  cent  fois  combattu! 
Je  n'ai  pu  l'oublier;  au  moms  je  me  suis  tû. 
De  votre  changement  la  flatteuse  apparence 
M'avoit  rendu  tantôt  quelque  foible  espérance  : 
Les  larmes  de  la  reine  ont  éteint  cet  espoir. 
Ses  yeux,  baignés  de  pleurs,  demandoient  à  vous  voir  < 
Je  suis  venu ,  seigneur,  vous  appeler  moi-même  ; 
Vous  êtes  revenu.  Vous  aimez,  on  vous  aime; 
Vous  vous  êtes  rendu  :  Je  n'en  ai  point  douté. 
Pour  la  dernière  fois  je  me  suis  consulté; 
J'ai  fait  de  mon  courage  une  épreuve  dernière  ; 
Je  viens  de  rappeler  ma  raison  tout  entière  : 
Jamais  je  ne  me  suis  senti  plus  amoureux. 

«I 


à 


*B  BâRÉNICB. 

n  faut  d'autres  efforts  pour  rompre  tant  de  nœuds 
Ce  n'est  qu'en  expirant  que  je  puis  les  détruire; 
J'y  cours.  Voilà  de  quoi  j'ai  voulu  vous  instruire. 
Oui,  madame,  vers  vous  j'ai  rappelé  ses  pas: 
Mes  soins  ont  réussi ,  je  ne  m'en  repens  pas. 
Puisse  le  ciel  verser  sur  toutes  vos  années 
Mille  prospérités  l'une  à  l'autre  enchaînées  I 
Ou ,  s'il  vous  garde  encore  un  reste  de  courroux 
Je  conjure  les  dieux  d'épuiser  tous  les  coups 
Qui  pourroient  menacer  une  si  belle  vie , 
Sur  ces  jours  malheureux  que  je  vous  sacrifie. 

BÉRéNiCE,  se  levant. 
Arrêtez,  arrêtez!  Princes  trop  généreux, 
En  quelle  extrémité  me  jetez-vous  tous  deux  ! 
Soit  que  je  vous  regarde,  ou  que  je  l'envisage. 
Partout  du  désespoir  je  rencontre  l'image , 
Je  ne  vois  que  des  pleurs,  et  je  n'entends  parler 
Que  de  trouble,  d'horreurs ,  de  sang  prêt  à  couler. 

(A  Titu«.) 
Mon  cœur  vous  est  connu ,  seigneur,  et  je  puis  dire 
Qu'on  ne  l'a  jamais  vu  soupirer  pour  l'empire  : 
La  grandeur  des  Romains,  la  pourpre  des  Césars, 
N'ont  point,  vous  le  savez ,  attiré  mes  regards. 
J'aimois,  seigneur,  j'aimois,  je  voulois  être  aimée. 
Ce  jour,  je  l'avouerai ,  je  me  suis  alarmée  : 
J'ai  cru  que  votre  amour  alloit  finir  son  cours. 
Te  connois  mon  erreur,  et  vous  m'aimez  toujours. 
Votre  cœur  s'est  troublé,  j'ai  vu  couler  vos  larmes  : 
Bérénice,  seigneur,  ne  va»t  point  tant  d'alarmes, 
Ni  que  par  votre  amour  l'univers  malheureux. 
Dans  le  temps  que  Titus  attire  tous  ses  vœux , 
Et  que  de  vos  vertus  il  goûte  les  prémices. 
Se  voie  en  un  moment  enlever  ses  délices. 
Je  crois,  depuis  cinq  ans  jusqu'à  ce  dernier  jour, 
Vous  avoir  assuré  d'un  Téritable  amour. 
Ce  n'est  pas  tout:  je  veux,  en  ce  moment  funept(\ 
Par  un  dernier  effort  couronner  tout  le  reste  : 
Je  vivrai,  je  suivrai  vos  ordr  s  absolus. 
Adieu,  seigneur,  régnez:  je  ne  vous  Terrai  plus. 

(A  AntiocfauB.) 

Prince,  après  cet  adieu,  vous  jugez  bien  vous-même 
Que  je  ne  consens  pas  de  quitter  ce  que  j'aime 


«« 


Pour  aller  loin  de  Rome  écouter  d'autres  vœux. 

Vivez ,  et  faites-vous  un  effort  généreux. 

Sur  Titus  et  sur  moi  réglez  votre  conduite  : 

Je  l'aime.  Je  le  fuis;  Titus  m'aime,  il  me  quitte; 

Portez  loin  de  mes  yeux  vos  soupirs  et  vos  fers. 

Adieu.  Servons  tous  trois  d'exemple  à  l'univers 

De  l'amour  la  plus  tendre  et  la  plus  malheureuse 

Dont  il  puisse  garder  l'histoire  douloureuse. 

Tout  est  prêt.  On  m'attend.  Ne  suivez  point  mes  pas. 

(A  Titas.) 
Pour  la  dernière  fois,  adieu,  seigneur. 

ANTIOCHCS. 

Hélas»! 


1.  (^ue  de  beautés  dedétaill  et  quel  charme  inexprimable  rdgne 
presque  toujours  dans  la  diction!  Pardonnons  à  Corneillu  de  n'avoir 
jamais  connu  cette  pureté  ni  cette  élégance.  Maiscommeutse  peut-il 
faire  que  personne,  depuis  Racine,  n'ait  approché  de  ce  style  an 
chanteur?  Bst-ce  on  don  d<j  la  nature?  Est-ce  le  fruit  d'untravai 
assidu?  C'est  l'efifet  de  l'un  et  de  l'autre.  Il  n'est  pas  étonnant  que 
personne  ne  soit  arrivé  à  ce  point  de  perfection  ;  mais  il  l'est  quele 
public  ait  depuis  applaudi  avec  transport  à  des  pièces  qui  à  peine 
étaient  écrites  en  français,  dans  lesquelles  il  n'y  avait  ni  connaissanc« 
du  cœur  faomain,  ni  bon  sens,  ni  poéaie.  (Yoltaikx.) 


FIN    DB    OiltâMIOB. 


BAJAZET 


TRAGÉDIE 


1674 


PREMIÈRE  PREFACE 


IW  * 


Quoique  le  sujet  de  cette  tragédie  ne  soit  encore  dans 
lacune  histoire  imprimée,  il  est  pourtant  très-véritable. 
Cest  une  aventure  arrivée  dans  le  sérail ,  il  n'y  a  pas  plus 
de  trente  ans.  M.  le  comte  de  Cézy  étoit  alors  ambassadeur 
à  Constantinople.  Il  fut  instruit  de  toutes  les  particularités 
de  la  mort  de  Bajazet;  et  il  y  a  quantité  de  personnes  à  la 
coar  qui  se  souviennent  de  les  lui  avoir  entendu  conter 
lorsqu'il  fut  de  retour  en  France.  H.  le  chevalier  de  Nan- 
tooillet  est  du  nombre  de  ces  personnes ,  et  c'est  à  lui  qu6 
]e  suis  redevable  de  cette  histoire,  et  même  du  dessein  que 
J'ai  pris  d'en  former  une  tragédie.  J'ai  été  obligé  pour  cela 
de  changer  quelques  circonstances  ;  mais  comme  ce  chan- 
gement n'est  pas  fort  considérable.  Je  ne  pense  pas  aussi 
qu'il  soit  nécessaire  de  le  marquer  au  lecteur.  La  principale 
chose  à  quoi  Je  me  suit  attaché,  c'a  été  de  ne  rien  changer 
^i  aux  mœon  ni  aux  coutumes  de  la  nation;  et  J'ai  pris 
soin  de  ne  rien  avancer  qui  ne  f&t  conforme  à  l'histoire  des 
Turcs  et  à  la  nouvelle  Relation  de  l'empire  ottoman ,  que 
l'on  a  traduite  de  l'anglois.  Surtout  Je  dois  beaucoup  aux 
tvls  de  M.  de  La  Haye,  qui  a  en  la  bonté  de  m'éclaircir  sur 
toutes  les  difficultés  que  Je  lui  ai  proposées. 

1.  Cette  préface  eat  celle  que  Racine  mit  en  tôte  de  la  première 
édition  de  U  tragédie  de  Bajazet,  imprimée  séparément,  et  publiée 
le  SO  février  1672,  aix  temainea  après  !a  première  repréeentattoa. 


SECONDE  PRÉFACE 


Saltan  Amurat,  ou  sultaa  Morat',  empereur  des  Turcs, 
celui  qui  prit  Babylone  en  1638,  a  eu  quatre  frères.  Le 
premier,  c'est  à  savoir  Osman ,  fut  empereur  avant  lui,  et 
régna  environ  trois  ans,  au  bout  desquels  les  janissaires 
lui  dtèrent  l'empire  et  la  vie.  Le  second  se  nommoit  Orcan. 
Amurat,  dès  les  premiers  jours  de  son  règne,  le  fit  étran- 
gler. Le  troisième  étoit  Bajazet,  prince  de  grande  espé- 
rance :  et  c'est  lui  qui  est  le  héros  de  ma  tragédie.  Amurat, 
ou  par  politique,  ou  par  amitié,  l'avoit  épargné  jusqu'au 
siège  de  Babylone.  Après  la  prise  de  cette  ville,  le  sultan 
victorieux  envoya  un  ordre  à  Constantinople  pour  le  faire 
mourir  :  ce  qui  fut  conduit  et  exécuté  à  peu  près  de  la  ma- 
nière que  je  le  représente.  Amurat  avoit  encore  un  frère, 
^qui  fut  depuis  le  sultan  Ibrahim,  et  que  ce  même  Amurat 
négligea  comme  un  prince  stupide,  qui  ne  lui  donnoit  point 
d'ombrage.  Sultan  Mahomet,  qui  règne  aujourd'hui,  est 
&ls  de  cet  Ibrahim,  et  par  conséquent  neveu  de  Bajazet. 

Lss  particularités  de  la  mort  de  Bajazet  ne  sont  encore 
dans  aucune  histoire  imprimée.  M.  le  comte  de  Cézy  étoit 
ambassadeur  à  Constantinople  lorsque  cette  aventure  tra- 
gique arriva  dans  le  sérail.  Il  fut  instruit  des  amours  de 
Bajazet  et  des  jalousies  de  la  sultane  ;  il  vit  mCme  plusieurs 

l.  Amuràl  IV.  eurnommé  l'fntrépide,  El*  d'Achmet  I",  salué  em- 
perear  au  mois  de  septembre  1S''^3,  à  l'Age  de  quinze  ans.  Il  mourut 
i  qiurant»-daux ,  de*  tuitcM  do  ses  débauches,  le  8  février  1640. 


SECONDB   PRÉPACB.  80» 

fols  Bajazet,  à  qui  on  permettoit  de  se  promener  quelque- 
fois à  la  pointe  du  sérail,  sur  le  canal  de  la  mer  Noirs. 
M.  le  comte  de  Cézy  disoit  que  c'étoit  un  prince  de  bonne 
mine.  Il  a  écrit  depuis  les  circonstances  de  sa  mort  :  il  y  a 
encore  plusieurs  personnes  de  qualité  qui  se  souviennent 
de  lui  en  avoir  entendu  faire  le  récit  lorsqu'il  fut  de  retour 
en  France. 

Quelques  lecteurs  pourront  s'étonner  qu'on  ait  osé  mettre 
sur  la  scène  une  histoire  si  récente;  mais  je  n'ai  rien  vu 
dans  les  règles  du  poëme  dramatique  qui  dût  me  détourner 
de  mon  entreprise.  A  la  vérité,  je  ne  conseillerois  pas  à  un 
auteur  de  prendre  pour  sujet  d'une  tragédie  une  action  aussi 
moderne  que  celle-ci ,  si  elle  s'étoit  passée  dans  le  pays  où 
11  veut  faire  représenter  sa  tragédie  ;  ni  de  mettre  des  héros 
sur  le  thé&tre  qui  auroient  été  connus  de  la  plupart  des 
spectateurs.  Les  personnages  tragiques  doivent  être  regar- 
dés d'un  autre  œil  que  nous  ne  regardons  d'ordinaire  les 
personnages  que  nous  avons  vus  de  si  près.  On  peut  dire 
que  le  respect  que  l'on  a  pour  les  héros  augmente  à  mesure 
qu'ils  s'éloignent  de  nous  :  major  e  longinquo  reverentia. 
L'éloignement  des  pays  répare  en  quelque  sorte  la  trop 
irande proximité  des  temps  :  car  le  peui^le  ne  met  guère  de 
ditTérence  entre  ce  qui  est,  si  j'ose  ainsi  parler,  à  mille  ans 
de  lui,  et  ce  qui  en  est  h  mille  lieues.  C'est  ce  qui  fait,  par 
eicmple,  que  les  personnages  turcs,  quelque  modernes 
qu'ils  soient,  ont  de  la  dignité  sur  notre  thé&tre  :  on  les 
regarde  de  bonne  heure  comme  anciens.  Ce  sont  des  mœurs 
et  des  coutumes  toutes  différentes.  Nous  avons  si  pen  de 
commerce  avec  les  princes,  et  les  autres  personnes  qui 
vivent  dans  le  sérail,  que  nous  les  consid<^rons,  pour  oinsi 
dire,  comme  des  gens  qui  vivent  dans  un  autre  siècle  que 
le  nôtre. 

Cétoitàpeu  près  de  cette  manière  que  les  Persans  étoient 
anciennement  considérés  des  Athéniens.  Aussi  le  po^te 
Eschyle  ne  fît  point  de  difTiculté  d'introduire  dans  un»  vj  a- 
gédie  la  mère  de  Xerxès,  qui  étoit  peut-être  encore  virante, 

u. 


afTT  SBCUNDB    PRÉPACa 

et  de  faire  représenter  sur  le  théâtre  d'Athènes  la  désolation 
de  la  cour  de  Perse,  après  la  déroute  de  ce  prince.  Cepen- 
dant ce  même  Eschyle  s'étoit  trouvé  en  personne  à  la  ba^ 
tidlle  de  Salamine,  où  Xerxès  avoit  été  vaincu,  et  il  s'étoit 
jTOavé  encore  à  la  défaite  des  lieutenants  de  Darius,  père 
le  Xeraès,  dans  la  plaine  de  Marathon  :  car  Eschyle  étoit 
lomme  de  guerre,  et  il  étoit  frère  de  ce  fameux  Cynégire, 
ioat  il  est  tant  parlé  dans  l'antiquité,  et  qui  mourut  si  glo- 
rieusement en  attaquant  un  des  vaisseaux  du  roi  de  Perse  >. 

1.  Dan*  toutes  les  édition*  aLtérieares  i  celle  de  1697,  le  para- 
^«phe  folTant  tenninoit  cette  préface  : 

t  Je  me  ntii  attaché  i  bien  «xpnmer  dans  ma  tragédie  ce  que  noos 
I  savons  des  moeon  et  des  maximes  des  Tuics.  Quelques  gens  ont 
I  dit  que  mes  héroTiies  étoient  trop  savantes  en  amour,  et  trop  déli- 
I  cates  pour  des  femmes  nées  parmi  des  peuples  qui  passent  ici  pour 
I  barbares.  Mais,  sans  parler  de  tout  ce  qu'on  lit  dans  les  relations 
I  des  voyageurs,  il  me  semble  qu'il  suffit  de  dire  que  la  scène  est 
(  dans  le  sér&ll.  En  effet ,  y  a-t-il  une  cour  au  monde  où  la  jalousie 
I  et  l'amour  doivent  être  si  bien  connus  que  dans  un  lieu  où  tant  de 
I  rivales  sont  enfermées  ensemble ,  et  où  toutes  ces  femmes  n'ont 
I  i  ADt  d'autre  étude,  dans  une  éternelle  oigiveté,  que  d'apprendre  A 
I  plaireetisefkireaimerTLes  hommes  vraisemblablement  n'y  aiment 
r  pas  avec  la  même  délicatesse.  Aussi  ai-je  pris  soin  de  mettre  une 
I  grande  différence  entre  la  passion  de  Bajazet  et  las  tendresses  de 
I  se*  amantes.  Il  garde  au  milieu  de  son  amour  la  férocité  de  sa  na- 
I  tion.  Bt  si  l'on  trouve  étrange  qu'il  consente  pIutAt  de  mourir  que 
I  d'abandonner  ce  qu'il  aime,  et  d'épouser  ce  qu'il  n'aime  pas,  il  ne 
I  faut  que  lire  l'histoire  des  Turcs  :  on  verra  partout  le  mépna  qu'ils 
I  font  de  la  vie  :  on  verra  en  plusietirs  endroits  i  quels  excès  ils  por- 
f  tent  le*  passions;  et  ce  que  la  simple  amitié  est  capable  de  leur 
I  faire  faire  :  témoin  un  des  fils  de  Soliman,  qui  se  tua  lui-même 
I  sur  le  corps  de  soc  frère  atné  qu'il  aimoit  tendrement,  et  que  l'on 
«  avoit  fait  mourir  pour  loi  assurer  l'empire  *.  s 

*  t'igaow»  pourquoi  Haoïnti  a  tupprimj  eci  r^SeziODs;  e'ett  un»  szcol- 
l*  .>  répons*  aox  atùsctloBS  fiUsa  ooaire  !••  saraetirs*  de  U  trtfédie  <lt' 
ajaut.  (Osofiaoï.) 


1 


BAJAZET 


PERSONNAGES 


BâJAZET,  frèra  du  lultan  Amuiat. 

BOX  ANE,  Boltane  favorite  du  solUn  Amarat 

ATALIDB,  fille  da  lang  ottoman. 

ACOMAT,  grand-yizir. 

OSMIN,  confident  du  grand-TizIr. 

Z  ATI  MB,  escIaYe  de  la  snltaae. 

ZAIKB,  eacrara  d'Atalide. 


la  teène  est  à  Constanlinople,  autrement  dite  Bymnct, 
dans  le  sérail  du  Grand -Seigneur. 


BAJAZET 

TRAGÉDIE 

ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

ACOMAT,  OSMIN. 

ACOUAT. 

Viens,  suis-moi.  La  sultane  eu  ce  lieu  se  doit  rendre*. 
Je  pourrai  cependant  te  parler  et  t'en  tendre. 

OSHIN. 

Et  depuis  quand,  seigneur,  entre-t-on  dans  ces  lieui 
Dont  l'accès  étoit  môme  interdit  à  nos  yeux? 
Jadis  une  mort  prompte  eût  suivi  cette  audace. 

ACOMAT. 

Quand  tu  seras  instruit  de  tout  ce  qui  se  passe , 

Mon  entrée  en  ces  lieux  ne  te  surprendra  plus. 

Mais,  laissons,  cher  Osmin,  les  discours  superfias. 

Que  ton  retour  tardoit  à  mon  impatience  ! 

El  que  d'un  œil  content  je  te  vois  dans  Byzance! 

Instruis-moi  des  secrets  que  peut  t'avoir  appris 

Un  voyage  si  long,  pour  moi  seul  entrepris. 

De  ce  qu'ont  vu  tes  yeux  parle  en  témoin  sincère; 

Songe  que  du  récit,  Osmin,  que  tu  vas  faire. 

Dépendent  les  destins  de  l'empire  ottoman. 

Qu'as-tu  vu  dans  l'armée,  et  que  fait  le  sultan? 

1.  C«tte  acèae  a  tonjoois  été  regardée  comme  le  plus  parfait  m», 
dèle  de  l'exposition  d'un  sujet.  (Louis  Racwb.)  Quelle  netteté I 
Comme  tous  les  caractères  sont  annoncés  I  Avec  quelle  heureuse  fa- 
cilité tout  est  développé  I  Quel  art  admirable  dans  cette  exposition 
de  BajasetI  (Voltairb.) 


874  BAJAZBT. 

OSUIN. 

Babylone,  seigneur,  à  son  prince  fidèle, 
V  oyoit  sans  s'étonner  notre  armée  autour  d'ellei 
Les  Persans  rassemblés  marchoient  à  son  secours, 
Et  du  camp  d'Amurat  s'approchoient  tous  les  jour*. 
Lui-même,  fatigué  d'un  long  siège  inutile , 
Sembloit  vouloir  laisser  Babylone  tranquille; 
Et,  sans  renouveler  ses  assauts  impuissants, 
Résolu  de  combattre,  attendoit  les  Persans. 
Mais,  comme  vous  sav-ez,  malgré  ma  diligence. 
Un  long  chemin  sépare  et  le  camp  et  Byzance  ; 
Mille  obstacles  divers  m'ont  môme  traversé  : 
Et  Je  puis  ignorer  tout  ce  qui  s'est  passé. 

ACOMAT. 

Que  faisoient  cependant  nos  braves  janissaires? 
Rendent-ils  au  sultan  des  hommages  sincères? 
Dans  le  secret  des  cœurs,  Osmin,  n'as-tu  rien  luî 
Amurat  Jouit-il  d'un  pouvoir  absolu? 

OSMIN. 

Amurat  est  content,  si  nous  le  voulons  croire. 

Et  sembloit  se  promettre  une  heureuse  victoire. 

Mais  en  vain  par  ce  calme  il  croit  nous  éblouir  : 

Il  affecte  un  repos  dont  il  ne  peut  jouir. 

C'est  en  xain  que ,  forçant  ses  soupçons  ordinaires , 

II  se  rend  accessible  à  tous  les  janissaires  : 

Il  se  souvient  toujours  que  son  inimitié 

Voulut  de  ce  grand  corps  retrancher  la  moitié. 

Lorsque,  pour  affermir  sa  puissance  nouvelle, 

II  Touloit,  disoit-il,  sortir  de  leur  tutelle. 

Moi-môme  j'ai  souvent  entendu  leurs  discours; 

Comme  il  les  craint  sans  cesse,  ils  le  craignent  toujours  t 

Ses  caresses  n'ont  point  efîacé  cette  injure. 

votre  absence  est  pour  eux  un  sujet  de  murmure  : 

Ils  regrettent  le  temps  à  leur  grand  coeur  si  doux, 

Lorsqa'assurés  de  vaincre  ils  combattoient  sous  vous. 

ACOHAT. 

Quoii  m  crois,  cher  Osmin,  que  ma  gloire  passée 
Flatte  encor  leur  valeur,  et  vit  dans  leur  pensée? 
Crois-tu  qu'ils  me  suivroient  encore  avec  plaisir. 
Et  qu'ils  reconnoltroient  la  voix  de  leur  vizir  1 

OSUIN. 

Le  succès  du  combat  réglera  leur  conduite  { 


actb  prbmibr.  tn 

n  faut  voir  du  sultan  la  victoire  ou  la  fuite. 

Quoique  à  regret,  seigneur,  ils  marchent  sous  ses  lois, 

Da  ont  k  soutenir  le  bruit  de  leurs  exploits  : 

Ils  ne  trahiront  point  l'honneur  de  tant  d'années  \ 

Hais  enfin  le  succès  dépend  des  destinées. 

Si  l'heureux  Amurat,  secondant  leur  grand  cœui, 

Aux  champs  de  Bahylone  est  déclaré  vainqueur. 

Vous  les  verrez,  soumis,  rapporter  dans  Byzance 

L'exemple  d'une  aveugle  et  basse  obéissdnce; 

Mais  si  dans  le  combat  le  destin  plus  puissant 

Marque  de  quelque  affront  son  ecipire  naissant, 

S'il  fuit,  ne  doutez  point  que,  tiers  de  sa  disgrâce^ 

A  la  haine  bientôt  ils  ne  joignent  l'audace , 

Et  n'expliquent,  seigneur,  la  perte  du  combat 

Comme  un  arrêt  du  ciel  qui  réprouve  Amurat. 

Cependant,  s'il  en  faut  croire  la  renommée. 

Il  a  depuis  trois  mois  fait  partir  de  l'armée 

Un  esclave  chargé  de  quelque  ordre  secret. 

Tout  le  camp  interdit  trembloit  pour  Bajazet  : 

On  craignait  qu' Amurat,  par  un  ordre  sévère, 

N^envoy&t  demander  la  tète  de  son  frère. 

ACOUAT. 

Tel  étoit  son  dessein  :  cet  esclave  est  Tenu{ 
D  a  montré  son  ordre ,  et  n'a  rien  obtenu. 

OSHIIf. 

Quoi  !  seigneur,  le  sultan  reverra  son  visage , 
Sans  que  de  vos  respects  il  lui  porte  ce  gage? 

ACOMAT. 

Cet  esclave  n'est  plus  :  an  ordre,  cher  Osmin, 
L'a  fait  précipiter  dans  le  fond  de  l'Euxlo. 

osM  m. 
Mais  le  saltan ,  surpris  d'une  trop  longue  absence. 
En  cherchera  bientôt  la  cause  et  la  vengeance. 
Que  loi  répondrei-voasi 

ACOMAT. 

Peut-être  avant  ce  temps 
Je  saurai  l'occuper  de  soins  plus  Importants. 
Je  sais  bien  qa'Amnrat  a  juré  ma  ruine; 
Je  sais  à  son  retour  l'accueil  qu'il  me  destine. 
Tu  vols,  pour  m'arracher  du  cœur  de  set  soldats. 
Qu'il  va  chercher  sans  moi  les  sièges ,  les  combats 
h  commande  l'armée  :  «t  moi ,  dans  une  ville 


37(i  BAJAZET. 

Il  me  laisse  exercer  un  pouvoir  inutile. 
Quel  emploi,  quel  séjour,  Osmin,  pour  un  vizir! 
Mais  j'ai  plus  dignement  employé  ce  loisir  : 
J'ai  su  lui  préparer  des  craintes  et  des  veilles  j 
Et  le  bruit  en  ira  bientôt  à  ses  oreilles. 

OSHIN. 

Quoi  donc?  qu'avez-vous  fait? 

ACOUAT. 

J'espère  qu'aujourd'hui 
Bajazet  se  déclare,  et  Roxane  avec  lui. 

OSMIN. 

Quoi!  Roxane,  seigneur,  qu'Amurat  a  choisie 
Entre  tant  de  beautés  dont  l'Europe  et  l'Asie 
Dépeuplent  leurs  états  et  remplissent  sa  courî 
Car  on  dit  qu'elle  seule  a  fixé  son  amour; 
Et  môme  il  a  voulu  que  l'heureuse  Roxane, 
Avant  qu'elle  eût  un  fils,  prit  le  nom  de  sultane. 

ACOMAT. 

n  a  fait  plus  pour  elle,  Osmin  :  il  a  voulu 
Qu'elle  eût,  dans  son  absence,  uu  pouvoir  abscio. 
Tu  sais  de  nos  sultans  les  rigueurt  ordinaires  : 
Le  frère  rarement  laisse  jouir  t>cs  frèies 
De  l'honneur  dangereux  d'«cre  sortis  d'un  sang 
Qui  les  a  de  trop  près  aipprochés  de  son  rang. 
L'imbécile  Ibrahim,  sans  craindre  sa  naissance, 
Traîne,  exemp*.  de  péril,  une  éternelle  enfance: 
Indigne  également  de  vivre  et  de  mourir. 
On  l'abasidonne  aux  mains  qui  daignent  le  nourrir 
L'autre,  trop  redoutable,  et  trop  digne  d'envie. 
Voit  sans  cesse  An.urat  armé  contre  sa  vie. 
Car  enfin  Bajazet  dédaigna  de  tout  temps 
La  molle  oisiveté  des  enfants  des  sultans. 
Il  vint  chercher  la  guerre  au  sortir  de  l'enfance, 
Et  même  en  fit  sous  moi  la  noble  expérience. 
Toi-même  tu  l'as  vu  courir  dans  les  combats 
Emporunt  après  lui  tous  les  cœurs  des  soldats, 
Et  goûter,  tout  sanglant,  le  plaisir  et  la  gloire 
Que  donne  aux  jeunes  cœurs  la  première  victoire. 
Mais ,  malgré  ses  soupçons ,  le  cruel  Amurat, 
Avant  qu'un  fils  naissant  eût  rassuré  l'État, 
N"»8oit  sacrifier  ce  frère  à  sa  vengeance. 
Ni  dit  sang  ottoman  proscrire  l'espérance. 


ACTE    PREMIER.  377 

Ainsi  donc  pour  un  temps  Amurat  désarme 
Laissa  dans  le  sérail  Bajazet  enfermé. 
"41  partit,  et  voulut  que,  fidèle  à  sa  haine, 
Et  des  jours  de  son  frère  arbitre  souveraine, 
Roxane,  au  moindre  bruit,  et  sans  autres  raisons, 
Le  fît  sacrifier  à  ses  moindres  soupçons. 
Pour  moi,  demeuré  seul,  une  juste  colère 
Tourna  bientôt  mes  vœux  du  côté  de  son  frère. 
J'entretins  la  sultane,  et,  cachant  mon  dessein, 
Lui  montrai  d'Amurat  le  retour  incertain, 
I^s  murmures  du  camp,  la  fortune  des  armes j 
Je  plaignis  Bajazet,  je  lui  vantai  ses  charmes, 
Qui,  par  un  soin  jaloux  dans  l'ombre  retenus, 
Si  voisins  de  ses  yeux ,  leur  étoient  inconnus. 
Que  te  dirai-je  enfin?  la  sultane  éperdue 
N'eut  plus  d'autre  désir  que  celui  de  sa  vue. 

osHirs. 
Mais  pouvoient-ils  tromper  tant  de  jaloux  regards 
Qui  semblent  mettre  entre  eux  d'invincibles  rempartsT 

ACOUAT. 

Peut-être  il  te  souvient  qu'un  récit  peu  fidèle 
De  la  mort  d'Amurat  fit  courir  la  nouvelle. 
La  sultane,  à  ce  bruit  feignant  de  s'effrayer. 
Par  des  cris  douloureux  eut  soin  de  l'appuyer. 
Sur  la  foi  de  ses  pleurs  ses  esclaves  tremblèrent; 
De  l'heureux  Bajazet  les  gardes  se  troublèrent  ; 
Et  les  dons  achevant  d'ébranler  leur  devoir. 
Leurs  captifs  dans  ce  trouble  osèrent  s'entrevoir, 
l'oxane  vit  le  prince;  elle  ne  put  lui  taire 
L'ordre  dont  elle  seule  étoit  dépositaire. 
Bajazet  est  aimable;  il  vit  que  son  salut 
Dépendoit  de  lui  plaire,  et  bientôt  il  lui  plut. 
Tout  conspirait  pour  lui  :  ses  soins ,  sa  complaisance . 
Ce  secret  découvert,  et  cette  intelligence. 
Soupirs  d'autant  plus  doux  qu'il  lesfalJoit  celer, 
L'embarras  irritant  de  ne  s'oser  parler. 
Môme  témérité,  périls,  craintes  communes, 
Lièrent  pour  jamais  leurs  cœurs  et  leurs  fortunes. 
Ceux  mêmes  dont  les  yeux  les  dévoient  éclairer 
Sortis  de  leur  devoir,  n'osèrent  y  rentrer, 

OSKIN. 

Quoi  !  Roxane  d'abord  leur  découvrant  son  &me 


n&  BAJAZBT. 

Osa-t-elle  à  leurs  yeux  faire  éclater  sa  flammet 

ACOMAT. 

Ils  l'ignorent  encore  ;  et  jusques  à  ce  jour, 

Atalide  a  prêté  son  nom  à  cet  amour. 

Du  père  d'Amurat  Atalide  est  la  nièce  ; 

Et  même  avec  ses  fils  partageant  sa  tendresse , 

Elle  a  vu  son  enfance  élevée  avec  eux. 

Du  prince,  en  apparence,  elle  reçoit  les  vœux; 

Mais  elle  les  reçoit  pour  les  rendre  à  Roxane, 

Et  veut  bien ,  sous  son  nom ,  qu'il  aime  la  sultane;. 

Cependant,  cher  Osmin,  pour  s'appuyer  de  moi, 

L'un  et  l'autre  ont  promis  Atalide  à  ma  foi. 

OSMIN. 

Quoi!  vous  l'aimez,  seigneur? 

AGOMAT. 

Voudrois-ta  qu'à  mon  àg« 
Je  fisse  de  l'amour  le  vil  apprentissage? 
Qa'un  cœur  qu'ont  endurci  la  fatigue  et  les  ans 
Suivit  d'un  vain  plaisir  les  conseils  imprudents? 
C'est  par  d'autres  attraits  qu'elle  plaît  à  ma  vue  t 
J'aime  en  elle  le  sang  dont  elle  est  descendue. 
Par  elle  Bajazet,  en  m'approcliant  de  lui. 
Me  va,  contre  lui-même,  assurer  un  appui. 
Dn  vizir  aux  sultans  fait  toujours  quelque  ombrage; 
A  peine  ils  l'ont  choisi ,  qu'ils  craignent  leur  ouvrage. 
Sa  dépouille  est  un  bien  qu'ils  veulent  recueillir. 
Et  jamais  leurs  chagrins  ne  nous  laissent  vieillir. 
Bajazet  aujourd'hui  m'honore  et  me  caresse; 
Ses  périls  tous  les  jours  réveillent  sa  tendresse: 
Ce  même  Bajazet,  sur  le  trône  afi°ciini, 
Méconnottra  peut-être  un  inutile  ami. 
Et  moi ,  si  mon  devoir,  si  ma  foi  ne  l'arrête, 
S'il  ose  quelque  jour  me  demander  ma  tête... 
Je  ne  m'explique  point ,  Osmin ,  mais  je  prétends 
Que  du  moins  il  faudra  la  demander  longtemps. 
Je  sais  rendre  aux  sultans  de  fidèles  services; 
Mais  je  laisse  au  vulpaire  adorer  leurs  caprices. 
Et  ne  me  pique  point  du  scrupule  insensé 
De  bénir  mon  trépas  quand  ils  l'ont  prononcé. 
Voilà  donc  de  ces  lieux  ce  qui  m'ouvre  l'entrée. 
Et  comme  enfin  Roxane  i  mes  yeux  s'est  montrée* 
Inviùble  d'abord .  elle  euteodoit  ma  voix. 


ACTE    PREMIER.  379 

Et  craignoit  du  sérail  les  rigoureuses  lois  ; 
Mais  enfin ,  bannissant  cette  importune  crainte 
Qui  dans  nos  entretiens  jetoit  trop  de  contrainte, 
Elle-même  a  choisi  cet  endroit  écarté, 
Où  nos  cœurs  à  nos  yeux  parlent  en  liberté. 
Par  un  chemin  obscur  une  esclave  me  guide, 
I" t...  Mais  on  vient  :  c'est  elle  et  sa  chère  Atalide. 
Demeure;  et,  s'il  le  faut,  sois  prêt  à  confirmer 
Le  récit  important  dont  je  vais  l'informer  ». 

SCÈNE  II. 

ROXANE,  ATALIDE,  ACOMAT,  OSMIN, 
ZATIME,   ZAÏRE. 

ACOUAT. 

La  vérité  s'accorde  avec  la  renommée , 

Madame.  Osmin  a  vu  le  sultan  et  l'armée. 

Le  superbe  Amurat  est  toujours  inquiet; 

Et  toujours  tous  les  cœurs  penchent  vers  Bajazet  : 

D'une  commune  voix  ils  l'appellent  au  trône. 

Cependant  les  Persans  marcholent  vers  Babylone, 

Et  bientôt  les  deux  camps  au  pied  de  son  rempart 

Dévoient  de  la  bataille  éprouver  le  hasard. 

Ce  combat  doit,  dit-on,  fixer  nos  destinées; 

Et  même,  si  d'Osmin  je  compte  les  Journées, 

Le  nel  en  a  déjà  réglé  l'événement. 

Et  le  sultan  triomphe  ou  fuit  en  ce  moment. 

Déclarons-nous,  madame,  et  rompons. le  silence: 

Fermons-lui  dès  ce  jour  les  portes  de  Byzance; 

Et,  sans  nous  informer  s'il  triomphe  ou  s'il  fuit. 

Croyez-moi ,  h&tons-nous  d'en  prévenir  le  bruit. 

SU  fuit,  que  craignez-vousî  s'il  triomphe  au  contraire, 

Le  conseil  le  plus  prompt  est  le  plus  salutaire. 

Vous  voudrez,  mais  trop  tard,  soustraire  à  son  pouvoir 

Un  peuple  dans  ses  murs  prêt  à  le  recevoir. 

Pour  moi,  j'ai  su  déjà  par  mes  brigues  secrètes 

Gagner  de  notre  loi  les  sacrés  interprètes  : 

Je  sais  combien,  crédule  en  sa  dévotion, 

I.  Acomat  me  paraît  l'effort  de  l'esprit  humain.  Je  ne  vols  rien 
4aiit  l'antiquité  ni  ches  le«  moderne*  qui  aoit  dans  ce  caractère. 

(YOLTAIKI.) 


g}10  BAJAZET. 

Le  peuple  suit  le  frein  de  la  religion. 
Souffrez  que  Bajazet  voie  enfin  la  lumière  t 
Des  murs  de  ce  palais  ouvrez-lui  la  barrière; 
Déployez  en  son  nom  cet  étendard  fatal, 
Des  extrêmes  périls  l'ordinaire  signal. 
Les  peuples,  prévenus  de  ce  nom  favorable. 
Savent  que  sa  vertu  le  rend  seule  coupable. 
D'ailleurs,  un  bruit  confus,  par  mes  soins  confirméi 
Fait  croire  heureusement  à  ce  peuple  alarmé 
Qu'Amurat  le  dédaigne,  et  veut  loin  de  Byzance 
Transporter  désormais  son  trône  et  sa  présence. 
Déclarons  le  péril  dont  son  frère  est  pressé; 
Montrons  l'ordre  cruel  qui  vous  fut  adressé; 
Surtout  qu'il  se  déclare  et  se  montre  lui-même, 
Et  fasse  voir  ce  front  digne  du  diadème. 

R  0  X  A  N  E. 

Il  sufTit.  Je  tiendrai  tout  ce  que  J'ai  promis. 

Allez ,  brave  Acomat ,  assembler  vos  amis  : 

De  tous  leurs  sentiments  venez  me  rendre  compte; 

Je  vous  rendrai  moi-môme  une  réponse  prompte. 

Je  verrai  Bajazet.  Je  ne  puis  dire  rien. 

Sans  savoir  si  son  cœur  s'accorde  avec  le  mien. 

Allez,  et  revenez. 

SCÈNE  III. 

ROXANE,   ATALIDE,  ZATIME,   ZAÏRE. 

ROXANE. 

Enfin,  belle  Atalide, 
n  faut  de  nos  destins  que  Bajazet  décide. 
Pour  la  dernière  fois  je  le  vais  consulter  : 
Je  vais  savoir  s'il  m'aime. 

ATALIDE. 

Est-il  temps  d'en  douter, 
Madame?  H&tez-vous  d'achever  votre  ouvrage. 
Vous  avez  du  vizir  entendu  le  langage; 
Bajazet  vous  est  cher  :  savez-vous  si  demain 
Sa  liberté,  ses  jours,  seront  en  votre  mainî 
Peut-être  en  ce  moment  A  murât  en  furie 
S'approche  pour  trancher  une  si  belle  vie. 
Et  pourquoi  de  son  cœur  doutez-vous  anjourd'huit 


▲  CTB    PRBMIBR. 


381 


ROXANE. 

Mais  m'en  répondez-vous,  vous  qui  parlez  pour  lui? 

ATALIDB. 

Quoi,  madame!  les  soins  qu'il  a  pris  pour  vous  plaire. 
Ce  que  vous  avez  fait,  ce  que  vous  pouvez  faire. 
Ses  périls,  ses  respects,  et  surtout  vos  appas. 
Tout  cela  de  son  cœur  ne  vous  répond-il  pas? 
Croyez  que  vos  bontés  vivent  dans  sa  mémoire. 

ROXANB. 

Hélas!  pour  mon  repos  que  ne  le  puis-je  croirel 
Pourquoi  faut-ll  au  moins  que ,  pour  me  consoler. 
L'ingrat  ne  parle  pas  comme  on  le  fait  parler! 
Vingt  fois,  sur  vos  discours  pleine  de  confiance. 
Du  trouble  de  son  cœur  jouissant  par  avance, 
Moi-même  j'ai  voulu  m'assurer  de  sa  foi , 
Et  l'ai  fait  en  secret  amener  devant  moi. 
Peut-être  trop  d'amour  me  rend  trop  difficile; 
Mais,  sans  vous  fatiguer  d'un  récit  inutile. 
Je  ne  retrouvois  point  ce  trouble,  cette  ardeur 
Que  m'avoit  tant  promis  an  discours  trop  flatteur. 
Enfin,  si  je  lui  donne  et  la  vie  et  l'empire, 
Ces  gages  incertains  ne  me  peuvent  suffire. 

ATALIDE. 

Quoi  donc!  à  son  amour  qu'allez-voas  proposer? 

R  0  X  A  N  B. 

S'il  m'aime ,  dès  ce  jour  il  me  doit  épouser. 

ATALIDE. 

Cfous  épouser!  O  ciel  !  que  prétendez-vous  faire! 

ROXANE. 

Je  sais  que  des  sultans  l'usage  m'est  contraire; 
Je  sais  qu'ils  se  sont  fait  une  superbe  loi 
De  ne  point  à  l'bymen  assujettir  leur  foi. 
Parmi  tant  de  beautés  qui  briguent  leur  tendresse. 
Ils  daignent  quelquefois  choisir  une  maltresse; 
Mais,  toujours  inquiète  avec  tous  ses  appas. 
Esclave ,  elle  reçoit  son  maître  dans  ses  bras  ; 
Et,  sans  sortir  du  joug  où  leur  loi  la  condamne, 
!1  faut  qu'un  fils  naissant  la  déclare  sultane. 
Amurat  plus  ardent ,  et  seul  jusqu'à  ce  jour, 
A  Toulu  que  l'on  dût  ce  titre  à  son  amour. 
J'en  reçus  la  puissance  aussi  bien  que  le  titre; 
Et  des  jours  de  son  frère  il  me  laissa  l'arbitro. 


882  BAJAZBT. 

Mais  ce  mèma  Amurat  ne  me  promit  Jamais 

Que  l'hymen  dût  un  jour  couronner  ses  bienfaits  î 

Et  moi,  qui  n'aspirois  qu'à  cette  seule  gloire, 

De  ses  autres  bienfaits  J'ai  perdu  la  mémoire. 

Toutefois,  que  sert-il  de  me  Justifier? 

Bajazet,  il  est  vrai,  m'a  tout  fait  oublier. 

Malgré  tous  ses  malheurs,  plus  heureux  que  son  frère, 

Il  m'a  plu ,  sans  peut-être  aspirer  à  me  plaire  : 

Femmes,  gardes,  vizir,  pour  lui  j'ai  tout  séduit; 

En  un  mot,  vous  voyei  Jusqu'où  je  l'ai  conduit. 

Grâces  à  mon  amour,  je  me  suis  bien  servie 

Du  pouvoir  qu'Amurat  me  donna  sur  sa  vie. 

Bajazet  touche  presque  au  trône  des  sultans  : 

Il  ne  faut  plus  qu'un  pas  ;  mais  c'est  où  je  l'attends. 

Malgré  tout  mon  amour,  si,  dans  cette  journée. 

Il  ne  m'attache  à  lui  par  un  juste  hyménée; 

S'il  ose  m'alléguer  une  odieuse  loi  ; 

Quand  je  fais  tout  pour  lui,  s'il  ne  fait  tout  pour  moi| 

Dès  le  même  moment,  sans  songer  si  je  l'aime. 

Sans  consulter  enfin  si  Je  me  perds  moi-même'. 

J'abandonne  l'ingrat,  et  le  laisse  rentrer 

Dans  l'état  malheureux  d'où  je  l'ai  su  tirer. 

Voilà  sur  quoi  je  veux  que  Bajazet  prononce  : 

Sa  perte  ou  son  salut  dépend  de  sa  réponse. 

Je  ne  vous  presse  point  de  vouloir  aujourd'hui 

Me  prêter  votre  voix  pour  m'expliquer  à  lui  : 

Je  veux  que,  devant  moi,  sa  bouthe  et  son  visage 

Me  découvrent  son  cœur  sans  me  laisser  d'ombrage; 

Que  lui-même,  en  secret  amené  dans  ces  lieux, 

Sans  être  préparé  se  présente  à  mes  yeux. 

Adieu.  Vous  saurez  tout  après  cette  entrevue. 

SCÈNE  IV. 

ATALIDE,   ZAÏRE. 

ATALIDE. 

Zaïre,  c'en  est  fait,  Atalide  est  perdue! 

lAIRB. 

Vous? 

1.  Ces  yen  contiennent  le  germe  de  toute  l'intrigue;  ils  motivent 
•t  préparent  la  catastrophe  :  ils  fixent  avec  précision  le  caractère  de 
Bozaae  «t  la  natore  de  son  amoai.  GnorrROv.) 


ACTE  PRBMIER. 
ATALIDE. 

Je  prévois  déjà  tout  ce  qu'il  faut  prévoir. 
Mon  unique  espérance  est  dans  mon  désespoir. 

SAIRE. 

Mais,  madame,  pourquoi? 

Si  tu  venois  d'entendre 
Quel  funeste  dessein  Roxane  vient  de  prendre. 
Quelles  conditions  elle  veut  imposer! 
Bajazet  doit  périr,  dit-elle,  ou  l'épouser. 
S'il  se  rend,  que  deviens-je  en  ce  malheur  extrême? 
Et,  s'il  ne  se  rend  pas,  que  devient-il  lui-mémeî 

ZAÏRE. 

Je  conçois  ce  malheur.  Mais,  à  ne  point  mentir. 
Votre  amoor,  dès  longtemps,  a  dû  le  pressentir. 

ATALIDE. 

Ah!  Zaïre,  l'amour  a-t-il  tant  de  prudence! 

Tout  sembloit  avec  nous  être  d'intelligence  : 

Roxane,  se  livrant  tout  entière  à  ma  foi. 

Du  cœur  de  Bajazet  se  reposoit  sur  moi, 

M'abandonnoit  le  soin  de  tout  ce  qui  le  touche. 

Le  voyoit  par  mes  yeux,  lui  parloit  par  ma  bouche; 

Et  je  croyois  toucher  au  bienheureux  moment 

Où  j'allois  par  ses  mains  couronner  mon  amant. 

Le  ciel  s'est  déclaré  contre  mon  artifice. 

Et  que  falloit-il  donc,  Zaïre,  que  je  fisse? 

A  l'erreur  de  Roxane  ai-je  dû  m'op poser. 

Et  perdre  mon  amant  pour  la  désabuser? 

Avant  que  dans  son  cœur  cette  amour  fût  formée, 

J'aimois,  et  je  pouvois  m'assurer  d'être  aimée. 

Dès  nos  plus  jeunes  ans,  tu  t'en  souviens  assez. 

L'amour  serra  les  nœuds  par  le  sang  commencés. 

Élevée  avec  lui  dans  le  sein  de  sa  mère , 

J'appris  à  distinguer  Bajazet  de  son  frère; 

Elle-même  avec  joie  unit  nos  volontés  : 

Et ,  quoique  après  sa  mort  l'un  de  l'autre  écartés , 

Conservant,  sans  nous  voir,  le  désir  de  nous  plaire, 

Nous  avons  su  toujours  nous  aimer  et  nous  taire. 

Roxane,  qui  depuis,  loin  de  s'en  défier, 

A  ses  desseins  secrets  voulut  ra'associer. 

Ne  put  voir  sans  amour  ce  héros  trop  aimable  : 

Elle  courut  lui  tendre  une  main  favorable. 


383 


Î84  BAJAZKT. 

Bajazet  étonné  rendit  grâce  à  ses  soins. 

Lui  rendit  des  respects  :  pouvoit-il  faire  moins? 

Mais  qu'aisément  l'amour  croit  tout  ce  qu'il  souhaite  I 

De  ses  moindres  respects  Roxane  satisfaite 

Nous  engagea  tous  deux,  par  sa  facilité, 

A  la  laisser  jouir  de  sa  crédulité. 

Zaïre,  il  faut  pourtant  avouer  ma  foiblesse  : 

D'un  mouvement  Jaloux  je  ne  fus  pas  maîtresse. 

Ma  rivale,  accablant  mon  amant  de  bienfaits, 

Opposoit  un  empire  à  mes  foibles  attraits: 

Mille  soins  la  rendoient  présente  à  sa  mémoire; 

Elle  l'entretenoit  de  sa  prochaine  gloire  : 

Et  moi,  je  ne  puis  rien.  Mon  cœur,  pour  tout  discours, 

N'avoit  que  des  soupirs  qu'il  répéloit  toujours. 

Le  ciel  seul  sait  combien  j'en  ai  versé  de  larmes. 

Mais  enfin  Bajazet  dissipa  mes  alarmes  : 

Je  condamnai  mes  pleurs,  et  jusques  aujourd'hui 

Je  l'ai  pressé  de  feindre ,  et  J'ai  parlé  pour  lui. 

Hélas  !  tout  est  fini  :  Roxane  méprisée 

Bientôt  de  son  erreur  sera  désabusée. 

Car  enfin  Bajazet  ne  sait  point  se  cacher; 

Je  connois  sa  vertu  prompte  à  s'effaroucher. 

Il  faut  qu'à  tous  moments,  tremblante  et  secourable, 

Je  donne  &  ses  discours  un  sens  plus  favorable. 

iJajazet  va  se  perdre.  Ahl  si,  comme  autrefois, 

Ma  rivale  eût  voulu  lui  parler  par  ma  voix  ! 

Au  moins,  si  J'avois  pu  préparer  son  visage  1 

Mais,  Zaïre,  je  puis  l'attendre  à  son  passage; 

D'un  mot  ou  d'un  regard  je  puis  le  secourir. 

Qu'il  l'épouse,  en  un  mot,  plutôt  que  de  périr. 

Si  Roxane  le  veut,  sans  doute  il  faut  qu'il  meure. 

Il  se  perdra,  te  dis-Je.  Atalide,  demeure; 

Laisse ,  sans  t'alarmer,  ton  amant  sur  sa  foi. 

Penses-tu  mériter  qu'on  se  perde  pour  toi? 

Peut-être  Bajazet,  secondant  ton  envie. 

Plus  que  tu  ne  voudras  aura  soin  de  sa  vie. 

ZAÏRE. 

Ah  I  dans  quels  soins ,  madame ,  allez-vous  vous  plonger  } 
Toujours  avant  le  temps  faut-il  vous  aflQigerî 
Voup  "'en  pouvez  douter,  Bajazet  vous  adore. 
Suspendez  ou  cachez  l'ennui  qui  vous  dévore; 
N'allex  point  par  vos  pleurs  déclarer  vos  amours. 


ACTB  IL 

La  main  qui  Ta  sauvé  le  sauvera  toujourf  - 
Poui"vu  qu'entretenue  en  son  erreur  fatale, 
Roxane  Jusqu'au  bout  ignore  sa  rivale. 
Venez  en  d'autres  lieux  enfermer  vos  regrets 
Et  de  leur  entrevue  attendre  le  succès. 

ATALIDE. 

Hé  bien ,  Zaïre ,  allons.  Et  toi ,  si  ta  justice 
De  deux  jeunes  amants  veut  punir  l'artifice, 
O  ciel  !  si  notre  amour  est  condamné  de  toi, 
Je  sois  la  plus  coupable ,  épuise  tout  sur  moi  I 

riN    DO    PRBMIBR   ACTK. 


ACTE   DEUXIEME 


SCENE  T. 

BAJAZET,   ROXANE, 

ROXANE. 

Prince,  l'heure  fatale  est  enfin  arrivée 

Qu'à  votre  liberté  le  ciel  a  réservée. 

Rien  ne  me  retient  plus;  et  je  puis,  dès  ce  jour. 

Accomplir  le  dessein  qu'a  formé  mon  amour. 

Non  que  vous  assurant  d'un  triomphe  facile, 

Je  mette  entre  vos  mains  un  empire  tranquille; 

Je  fais  ce  que  je  puis,  je  vous  l'avois  promis: 

J'arme  votre  valeur  contre  vos  ennemis. 

J'écarte  de  vos  jours  un  péril  manifeste; 

Votre  vertu,  seig;neur,  achèvera  le  reste. 

Osmin  a  vu  l'armée;  elle  penche  pour  vous; 

Les  chefs  de  notre  loi  conspirent  avec  nous; 

Le  vizir  Acomat  vous  répond  de  Byzance; 

Et  moi ,  vous  le  savez ,  je  tiens  sous  ma  puissancfl     - 

Cette  fou'e  de  chefs,  d'esclaves,  de  muets. 

Peuple  que  dans  ses  murs  renferme  ce  palais, 

Et  dont  à  ma  faveur  les  unies  asservies 

M'ont  vendu  dès  longtemps  leur  silence  et  leurs  \-\c^ 


386  BAJAZET 

Commencez  maintenant  :  c'est  à  vous  de  courir 
Dans  le  champ  glorieux  que  j'ai  su  vous  ouvrir 
Vous  n'entreprenez  point  une  injuste  carrière. 
Vous  repoussez,  seigneur,  une  main  meurlrièrb. 
L'exemple  en  est  commun;  et,  parmi  les  sultans. 
Ce  chemin  à  l'empire  a  conduit  de  tous  temp?. 
Mais,  pour  mieux  commencer,  hâtons  nous  l'un  etl'autre 
D'assurer  à  la  fois  mon  bonheur  et  le  vôtre. 
Montrez  à  l'univers,  en  m'attachant  à  vous, 
Que,  quand  je  vous  servois,  je  servois  mon  époux; 
Et,  par  le  nœud  sacré  d'un  heureux  hyménée, 
Justifiez  la  fgi  que  je  vous  ai  donnée. 

BAJAZET. 

Ah!  que  proposez-vous,  madame? 

ROXANr,. 

Hé  quoi,  seigneu/ 
Quel  obstacle  secret  trouble  notre  bonheur? 

BAJAZET. 

Madame,  ignorez-vous  que  l'orgueil  de  l'empire... 
Que  ne  m'épargnez-vous  la  douleur  de  le  dire? 

ROXANE. 

Oui,  je  sais  que  depuis  qu'un  de  vos  empereurs, 

Bajazet,  d'un  barbare  éprouvant  les  fureurs, 

Vit  au  char  du  vainqueur  son  épouse  enchaînée, 

Et  par  toute  l'Asie  à  sa  suite  traînée , 

De  l'honneur  ottoman  ses  successeurs  jaloux 

Ont  daigné  rareineut  prendre  le  nom  d'époux. 

Mais  l'amour  ne  suit  point  ces  lois  imaginaires; 

Et,  sans  vous  rappeler  des  exemples  vulgaires, 

Soliman  (  vous  savez  qu'entre  tous  vos  meux , 

Dont  l'univers  a  craint  le  bras  victorieux, 

Nul  n'éleva  si  haut  la  grandeur  ottomane). 

Ce  Soliman  jeta  les  yeux  sur  Roxelane. 

Malgré  tout  son  orgueil ,  ce  monarque  si  fier, 

A  son  trône,  à  sou  lit  daigna  lassocier, 

Sans  qu'elle  eût  d'autres  droits  au  rang  d'impératricei, 

Qu'un  peu  d'attraits  peut-être,  et  beaucoup  d'artifice. 

BAJAZET. 

Il  est  vrai.  Mais  aussi  voyez  ce  que  je  puis, 
Ce  qu'étoit  Soliman,  et  le  peu  que  je  suis, 
Soliman  jouissoit  d'une  pleine  puissance  : 
L'Egypte  ramenée  à  son  obéissance; 


&CTB  II.  an 

Rhodes ,  aes  Ottomans  ce  re<ToutaT)le  écueil  « 

De  tous  ses  défenseurs  devenu  le  cercueil  : 

i)u  Danube  asservi  les  rives  désolées; 

i)e  l'empire  persan  les  bornes  reculées; 

Dans  leurs  climats  brûlants  les  Africains  dompté», 

^aisoient  taire  les  lois  devant  ses  volontés. 

Que  suis-jeî  J'attends  tout  du  peuple  et  de  l'année  : 

lies  malheurs  font  encor  toute  ma  renommée. 

infortuné ,  proscrit ,  incertain  de  régner, 

Dois-je  irriter  les  cœurs  au  lieu  do  les  gagner? 

rémoins  de  nos  plaisirs,  plaindront-ils  nos  misères? 

Croiront-ils  mes  périls  et  vos  larmes  sincères? 

Songez,  sans  me  flatter  du  sort  de  Soliman, 

Au  meurtre  tout  récent  du  malheureux  Osman  : 

Dans  leur  rébellion ,  les  chefs  des  Janissaires  , 

Cherchant  à  colorer  leurs  desseins  sanguinaires , 

Se  crurent  à  sa  perte  assez  autorisés 

Par  le  fatal  hymen  que  vous  me  proposez. 

Que  vous  dirai-Je  enfin?  Maître  de  leur  suffrage. 

Peut-être  avec  le  temps  j'oserai  davantage. 

Ne  précipitons  rien  ;  et  daignez  commencer 

A  me  mettre  en  état  de  vous  récompenser. 

ROXAHC. 

Je  vous  entends,  seigneur.  Je  vois  mon  imprudence; 

Je  vois  que  rien  n'échappe  à  votre  prévoyance  : 

Vous  avez  pressenti  Jusqu'au  moindre  danger 

Où  mon  amour  trop  prompt  vous  alloit  engager. 

Pour  vous,  pour  votre  honneur,  vous  en  craignez  les  suitesi 

Et  je  le  crois,  seigneur,  puisque  vous  me  le  dites. 

Mais  avez-vous  prévu ,  si  vous  ne  m'épousez , 

Les  périls  plus  certains  où  vous  vous  exposez? 

Songez-vous  que,  sans  moi,  tout  vous  devient  contraire? 

Que  c'est  à  moi  surtout  qu'il  importe  de  plaire? 

Songez-vous  que  Je  tiens  les  portes  du  palais; 

Que  je  puis  vous  l'ouvrir  ou  fermer  pour  jamais; 

Que  j'ai  sur  votre  vie  un  empire  suprême; 

Que  TOUS  ne  respirez  qu'autant  que  je  vous  aime? 

Et,  sans  ce  même  amour  qu'offensent  vos  refus, 

Songez-Tous,  en  an  mot,  que  vous  ne  seriez  plus? 

BAJAIBT. 

Oui ,  je  tiens  tout  de  vous;  et  J'avois  lieu  de  croire 
Que  c'étoit  pour  vous-même  une  assez  grande  gloire , 


3^;«  BAJAZBT. 

Kf  voyant  devant  moi  tout  l'empire  à  genoux, 
D'  m'eniendre  avouer  que  je  tiens  tout  de  vous. 
fi-,  ne  m'en  défends  pC/int  ;  ma  bouclie  le  confesse, 
i-.'j  mon  respect  saura  le  confirmer  sans  cesse  : 
tî  vous  dois  tout  mon  sang;  ma  vie  est  votre  bien, 
"tl  ais  enfin  voulez-vous...         •  \ 

nOXANE. 

Non,  je  ne  veux  plus  rieiL 
Ne  m'importune  plus  de  tes  raisons  forcées  : 
Je  vois  combien  tes  vœux  sont  loin  de  mes  pensées. 
Je  ne  te  presse  plus,  ingrat,  d'y  consentir  : 
Rentre  dans  le  néant  dont  je  t'ai  fait  sortir. 
Car  enfin  qui  m'arrête?  et  quelle  autre  assurance 
Demanderois-je  encor  de  son  indifférence? 
L'ingrat  est-il  touché  de  mes  empressements? 
L'amour  même  entre-t-il  dans  ses  raisonnements? 
Ah!  je  vois  tes  desseins.  Tu  crois,  quoi  que  je  fasse. 
Que  mes  propres  périls  t'assurent  de  ta  grâce  ; 
Qu'engagée  avec  toi  par  de  si  forts  liens. 
Je  ne  puis  séparer  tes  intérêts  des  miens. 
Mais  je  m'assure  encore  aux  bontés  de  ton  frère; 
Il  m'aime,  tu  le  sais;  et,  malgré  sa  colère. 
Dans  ton  perfide  sang  je  puis  tout  expier, 
Et  ta  mort  suffira  pour  me  justifier. 
N'en  doute  point;  j'y  cours;  et,  dès  ce  moment  mëmeM. 
Bajazet,  écoutez;  je  sens  que  je  vous  aime  : 
Vous  vous  perdez.  Gardez  de  me  laisser  sortir  t 
Le  chemin  est  encore  ouvert  au  repentir. 
Ne  désespérez  point  une  amante  en  furie. 
S'il  m'échappoit  un  mot,  c'est  fait  de  votre  vie. 

BAJAZET. 

Vous  pouvez  me  l'ôter,  elle  est  entre  vos  mains  : 
Peut-être  que  ma  mort,  utile  à  vos  desseins, 
De  l'heureux  Amurat  obtenant  votre  grâce. 
Vous  rendra  dans  son  cœur  votre  première  place. 

ROXANB. 

Dans  son  cœurî  Ah!  crois-tu,  quand  il  le  voudroit  bienj, 
Que,  si  je  perds  l'espoir  de  régner  dans  le  tien, 
D'une  si  douce  erreur  si  longtemps  possédée, 
Je  puisse  désormais  souffrir  une  autre  idée, 
Ni  que  Je  vive  enfin ,  si  je  ne  vis  pour  toiî 
le  te  donne,  cruel,  des  armes  contre  moi, 


ACTE    II.  3» 

Sans  doute;  et  Je  devrois  retenir  ma  foiblesse  : 
Ta  vas  en  triompher.  Oui ,  je  te  le  confesse, 
J'afTectois  à  tes  yeux  une  fausse  fierté  : 
De  toi  dépend  ma  Joie  et  ma  félicité  : 
De  ma  sanglante  mort  ta  mort  sera  suivie. 
Quel  fruit  de  tant  de  soins  que  J'ai  pris  pour  ta  Tial 
Tu  soupires  enfin ,  et  semblés  te  troubler  : 
Achève,  parle. 

BAJASET. 

O  del!  que  ne  puis-Je  parler  I 

ROXANE. 

Quoi  donc!  Que  dites-vousî  et  que  viens-Je  d'entendre? 
Vous  avez  des  secrets  que  je  ne  puis  apprendre? 
Quoi!  de  vos  sentiments  Je  ne  puis  m'éclaircir7 

BAJAZBT. 

Madame,  encore  un  coup,  c'est  à  vous  de  choisir  t 
Daignez  m'ouvrir  au  trône  un  chemin  légitime  ; 
Ou  bien,  me  voilà  prêt,  prenez  votre  victime. 

ROIANB. 

Ah  !  c'en  est  trop  enfin ,  tu  seras  satisfait. 
Holà!  gardes,  qu'on  vienne. 

SCÈNE  IL 

BAJAZET,  ROXANE,  ACOMAT. 

ftOXARE. 

Acomat,  c'en  est  faic 
Vous  pouvez  retourner.  Je  n'ai  rien  à  vous  dire. 
Du  sultan  Amurat  je  reconnois  l'empire  : 
Sortez.  Que  le  sérail  soit  désormais  fermé  ; 
Et  que  tout  rentre  ici  dans  l'ordre  accoutumé. 

SCÈNE  III. 

BAJAZET,   ACOMAT. 

ACOHAT. 

Seigneur,  qu'ai-Je  entendu?  Quelle  surprise  extrôo 
Qu'allez-vous  devenir?  Que  deviens-Je  moi-même? 
D'où  naît  ce  changement?  Qui  dois-]e  en  accuser. 
O  dell 

BAIAZBT. 

D  ne  faut  point  ici  vous  abuser. 


390  BAJAZBT. 

Roxane  est  offensée  et  court  à  la  vengeacce  > 
Un  obstacle  éternel  rompt  notre  inteUigencc 
Vlïir,  songez  à  vous.  Je  vous  en  averti; 
Et,  sans  compter  sur  moi,  prenez  votre  parti. 

ACOMAT. 

Quoi!  \ 

BAJAZET. 

Vous  ei  vos  amis,  cherchez  quelque  retraite. 
Je  sais  dans  quels  périls  mon  amitié  vous  jette  ; 
Et  j'espérois  un  Jour  vous  mieux  récompenser. 
Mais,  c'en  est  fait,  vous-dis-Je;  11  n'y  faut  plus  penseft 

ACOHAT. 

£t  quel  est  donc ,  seigneur,  cet  obstacle  invincible? 
Tantôt  dans  le  sérail  J'ai  laissé  tout  paisible. 
Quelle  fureur  saisit  votre  esprit  et  le  sien  T 

BAJAZET. 

Elle  veut,  Acomat,  que  Je  l'épouse! 

ACOMAT. 

Hé  bien? 
L'usage  des  sultans  à  ses  voeux  est  contraire; 
Mais  cet  usage,  enfin,  est-ce  une  loi  sévère, 
Qu'aux  dépens  de  vos  jours  vous  deviez  observer? 
La  plus  sainte  des  lois,  ah!  c'est  de  vous  sauver. 
Et  d'arracher,  seigneur,  d'une  mort  manifeste , 
Le  sang  des  Ottomans  dont  vous  faites  le  reste  I 

BAJAZBT. 

Ce  reste  malheureux  seroit  trop  acheté. 
S'il  faut  le  conserver  par  une  lâcheté. 

ACOMAT. 

Et  pourquoi  vous  en  faire  une  image  si  noire) 
L'hjrmen  de  Soliman  ternit-il  sa  mémoire? 
Cependant  Soliman  n'étoit  pas  menacé 
Des  périls  évidents  dont  vous  êtes  pressé. 

BAJAZBT. 

Et  ce  sont  ces  périls  et  ce  soin  de  ma  vie 
Qui  d'un  servile  hymen  feroient  l'ignominie. 
Soliman  n'avoit  point  ce  prétexte  odieux  ; 
Bon  esclave  trouva  grâce  devant  ses  yeux; 
Et,  sans  sabir  le  >ng  d'un  hymen  nécessaire, 
Il  loi  fit  de  son  cœur  un  présent  volontaire. 

ACOMAT. 

HHa  voot  aimez  Roxane. 


ACTB   II.  W» 

BAJAZET. 

Acomat,  c'est  assez. 
Je  me  plidns  de  mon  sort  moins  que  vous  ne  pensei. 
La  mort  n'est  point  pour  moi  le  comble  des  disgrâces  ; 
J'osai,  tout  jeune  encor,  la  chercher  sur  tos  traccsi 
Et  l'indigne  prison  où  je  suis  renfermé 
A  la  Toir  de  plus  près  m'a  même  accoutumé  ; 
Amurat  à  mes  yeux  l'a  vingt  fois  présentée  : 
Elle  finit  le  cours  d'ane  vie  agitée. 
Hélas  !  si  Je  la  quitte  avec  quelque  regret... 
Pardonnez,  Acomat,  je  plains  avec  sujet 
Des  cœurs  dont  les  bontés  trop  mal  récompensi5ea 
M'avaient  pris  pour  objet  de  toutes  leurs  pensées. 

ACOMAT. 

Ah!  si  nous  périssons,  n'en  accusez  que  tous. 

Seigneur  :  dites  un  mot,  et  vous  nous  sauvez  tous. 

Tout  ce  qui  reste  ici  de  braves  lanissaires, 

De  la  religion  les  saints  dépositaires , 

Du  peuple  byzantin  ceux  qui  plus  respectés 

Par  leur  exemple  seul  règlent  ses  volontés , 

Sont  prêts  de  vous  conduire  à  la  porte  sacrée 

D'où  les  nouveaux  sultans  font  leur  première  entrée. 

BAJAZET. 

Hé  bien ,  brave  Acomat ,  si  je  leur  suis  si  clier. 
Que  des  mains  de  Roxaue  ils  viennent  m'arracher. 
Du  sérail,  s'il  le  faut,  venez  forcer  la  porte; 
Entrez  accompagné  de  leur  vaillante  escorte. 
J'aime  mieux  en  sortir  sanglant,  couvert  de  coups, 
Que  chargé  malgré  moi  du  nom  de  son  époux  : 
Peut-être  je  saurai,  dans  ce  désordre  extrême, 
Par  un  beau  désespoir  me  secourir  moi-même  ; 
Attendre,  en  combattant,  l'effet  de  votre  foi. 
Et  vous  donner  le  temps  de  venir  jusqu'à  moi. 

ACOMAT. 

Hé!  pourral-Je  empêcher,  malgré  ma  diligence. 
Que  Roxane  d'un  coup  n'assure  sa  vengeancel 
Alors  qu'aura  servi  ce  zèle  Impétueux, 
Qu  à  charger  vos  amis  d'un  crime  infructueux? 
Promettes  :  affranchi  d'un  péril  qui  vous  presse, 
Vous  verres  de  quel  poids  sera  votre  promesse. 

BAJAEKT. 
M9il 


S9»  BAJAZBT. 

AGOHAT. 

Ne  rougissez  point  :  le  sang  des  Ottomans 
Ne  doit  point  en  esclave  obéir  aux  serments. 
Consultez  ces  héros  que  le  droit  de  la  guerre 
Mena  victorieux  jusqu'au  bout  de  la  terre  : 
Libres  dans  leur  victoire,  et  maîtres  de  leur  foi , 
L'intérêt  de  l'État  fut  leur  unique  loi; 
Et  d'un  trône  si  saint  la  moitié  n'est  fondée 
Que  sur  la  foi  promise  et  rarement  gardée. 
Je  m'emporte,  seigneur. 

BAJAZET. 

Oui,  je  sais,  Âcomat, 
Jusqu'où  les  a  portés  l'intérêt  de  l'État. 
Mais  ces  mêmes  héros,  prodigues  de  leur  vie, 
Ne  la  rachetoient  point  par  une  perfidie. 

ACOUAT. 

O  courage  Inflexible!  O  trop  constante  foi, 
Que,  même  en  périssant,  j'admire  malgré  moil 
Faut-il  qu'en  un  moment  un  scrupule  timide 
Perde...  Mais  quel  bonheur  nous  envoie  Atalidet 

SCÈNE  IV. 

BAJAZET,   ATALIDE,   ACOMAT. 

ACOHAT. 

Ah  !  madame  !  venez  avec  moi  vous  unir. 
Il  se  perd. 

ATALIDE. 

C'est  de  quoi  je  viens  l'entretenir. 
Mais  laissez-nous  :  Roxane ,  &  sa  perte  animée , 
Veut  que  de  ce  palais  la  porte  soit  fermée. 
Toutefois,  Acomat,  ne  vous  éloignez  pas  : 
Peut-être  on  vous  fera  revenir  sur  vos  pas. 

SCÈNE  V. 

BAJAZET,   ATALIDE. 

BAJAZET. 

Hé  bien  !  c'est  maintenant  qu'il  faut  que  je  vous  laiftse. 
Le  ciel  punit  ma  feinte,  et  confond  votre  adresse; 
Rien  ne  m'a  pu  parer  contre  ses  derniers  coups  : 
Il  falloit  ou  mourir,  ou  n'être  plus  à  vous. 


ACTE  IL  393 

De  quoi  nous  a  serirî  cette  indif^ne  contralnteT 
Jb  ineurs  plus  tard  :  voilà  tout  le  fruit  de  ma  feint«. 
Je  TOUS  l'avois  prédit  :  mais  vous  l'avez  voulu; 
J'ai  reculé  vos  pleurs  autant  que  je  l'ai  pu. 
Bell*  Atalide,  au  nom  de  cette  complaisance. 
Daignez  de  la  sultane  éviter  la  présence  : 
Vos  pleurs  vous  trabiroient,  cachez-les  à  ses  yeaXi 
Et  ne  prolongez  point  de  dangereux  adieux. 

ATALIDB. 

Non,  seigneur.  Vos  bontés  pour  une  infortunée 
Ont  assez  disputé  contre  la  destinée. 
Il  vous  en  coûte  trop  pour  vouloir  m'épargner  : 
Il  faut  vous  rendre;  il  faut  me  quitter  et  régner. 

BAJAZET. 

Vous  quitter  I 

ATALIDB. 

Je  le  veux.  Je  me  suis  consultée. 
De  mille  soins  Jaloux  jusqu'alors  agitée , 
11  est  vrai,  je  n'ai  pu  concevoir  sans  effroi 
Que  Bajazet  pût  vivre  et  n'être  plus  à  moi; 
Et  lorsque  quelquefois  de  ma  rivale  heureuse 
Je  me  représentois  l'image  douloureuse. 
Votre  mort  (pardonnez  aux  fureurs  des  amants) 
Ne  me  paroissoit  pas  le  plus  grand  des  tourments 
Biais  à  mes  tristes  yeux  votre  mort  préparée 
Dans  toute  son  horreur  ne  s'étoit  pas  montrée  t 
Je  ne  vous  voyois  pas,  ainsi  que  je  vous  vois. 
Prêt  à  me  dire  adieu  pour  la  dernière  fois. 
Seigneur,  Je  sais  trop  bien  avec  quelle  constance 
Vous  allez  de  la  mort  affronter  la  présence , 
Je  sais  que  votre  cœur  se  fait  quelques  plaisirs 
De  me  prouver  sa  foi  dans  ses  derniers  soupirs; 
Mais,  hélas!  épargnez  une  âme  plus  timide; 
Uesurez  vos  malheurs  aux  forces  d'Atalide; 
Et  ne  m'exposez  point  aux  plus  vives  douleurs 
Qui  Jamais  d'une  amante  épuisèrent  les  pleurs! 

BAJAZET. 

Et  que  deviendrez-vous,  si ,  dès  cette  Journée, 
Je  célèbre  à  vos  yeux  ce  funeste  hyménée? 

ATALIDE. 

lie  vous  informez  point  ce  que  Je  deviendrai. 
PfU-être  à  mon  destin,  seigneur.  J'obéirai. 


«M  BâJAZBT. 

Que  sals-JeT  A  ma  douleur  Je  chercherai  des  chsrmea. 
Je  songerai  peut-être,  au  milieu  de  mes  larmes, 
Qu'à  vous  perdre  pour  moi  vous  étiez  résolu; 
Que  vous  vivez;  qu'enfin  c'est  moi  qui  l'ai  voulu. 

B  A  J  A  Z  ^T. 

Non ,  vous  ne  verrez  point  cette  fête  cruelle. 

Plus  vous  me  commandez  de  vous  être  infidèle, 

Madame,  plus  je  vois  combien  vous  méritez 

De  ne  point  obtenir  ce  que  vous  souhaitez. 

Quoi!  cet  amour  si  tendre,  et  né  dans  notre  enfance, 

Dont  les  feux  avec  nous  ont  crû  dans  le  silence; 

Vos  larmes  que  ma  main  pou  voit  seule  arrêter; 

Mes  serments  redoublés  de  ne  vous  point  quitter  i 

Tout  cela  finiroit  par  une  perfidie  I 

J'épouserois,  et  quiî  (  s'il  faut  que  Je  le  die) 

Une  esclave  attachée  à  ses  seuls  intérêts, 

Qui  présente  à  mes  yeux  des  supplices  tout  prêts , 

Qui  m'offre,  ou  son  hymen,  ou  la  mort  infailliblej 

Tandis  qu'à  mes  périls  Atalide  sensible, 

Et  trop  digne  du  sang  qui  lui  donna  le  jour. 

Veut  me  sacrifier  Jusques  à  son  amour? 

Ah!  qu'au  Jaloux  sultan  ma  tête  soit  portée, 

Puisqu'il  faut  à  ce  prix  qu'elle  soit  rachetéel 

ATALIDE. 

Seigneur,  vous  pourriez  vivre ,  et  ne  me  point  trahir. 

BAJAZBT. 

Parlez  :  si  je  le  pais,  Je  suis  prêt  d'obéir. 

ATALIDE. 

La  sultane  vous  aime;  et,  malgré  sa  colère. 
Si  vous  preniez,  seigneur,  plus  de  soin  de  lui  plidre; 
Si  vos  soupirs  daignoient  lui  faire  pressentir 
Qu'un  Jour... 

BAJ  AZET. 

Je  vous  entends  :  Je  n'y  puis  consentir. 
Ne  vous  figurez  point  que,  dans  cette  journée. 
D'un  lâche  désespoir  ma  vertu  consternée 
Craigne  les  soins  d'un  trône  où  je  pourrois  monter. 
Et  par  un  prompt  trépas  cherche  à  les  éviter. 
J'écoute  trop  peut-être  une  imprudente  audace  ; 
Mais ,  sans  cesse  occupé  des  grands  noms  de  ma  race, 
Jespérois  que,  fuyant  an  indigne  repos, 
Je  prendrois  quelque  place  entre  tant  de  héros. 


ACTB  IL  M» 

Maib ,  quelque  ambition ,  quelque  amour  qui  me  brûle, 
Je  ne  puis  plus  tromper  une  amante  crédule. 
En  rain ,  pour  me  saurer,  Je  rous  l'aurois  promis  : 
Et  ma  bouche  et  mes  yeux ,  du  mensonge  ennemis , 
Peut-être,  dans  le  temps  que  Je  voudrois  lui  plaire, 
Feroient  par  leur  désordre  un  effet  tout  contraire; 
Et  de  mes  froids  soupirs  ses  regards  offensés 
Verroient  trop  que  mon  cœur  ne  les  a  point  poussés. 
O  ciel  !  combien  de  fois  Je  l'aurois  éclaircie, 
Si  Je  n'eusse  à  sa  haine  exposé  que  ma  vie; 
Si  Je  n'avois  pas  craint  que  ses  soupçons  Jaloux 
N'eussent  trop  aisément  remonté  Jusqu'à  vous! 
Et  J'irois  l'abuser  d'une  fausse  promesse! 
Je  me  parjureroisi  Et,  par  cette  bassesse... 
ih  !  loin  de  m'ordonner  cet  indigne  détour. 
Si  votre  coeur  étoit  moins  plein  de  son  amour, 
le  vous  verrois ,  sans  doute ,  en  rougir  la  première 
Mais,  pour  vous  épargner  une  injuste  prière, 
Adieu  ;  Je  vais  trouver  Roxane  de  ce  pas. 
Et  Je  vous  quitte. 

ATALIDE. 

Et  moi ,  Je  ne  vous  quitte  pas. 
Venez,  cruel,  venez.  Je  vais  vous  y  conduire; 
Et  de  tous  nos  secrets  c'est  moi  qui  veux  l'instruire. 
Puisque,  malgré  mes  pleurs,  mon  amant  furieux 
8e  fait  tant  de  plaisirs  d'expirer  k  mes  yeux, 
Roxane,  malgré  vous,  nous  Joindra  l'un  et  l'autre  : 
Elle  aura  plus  de  soif  de  mon  sang  que  du  vôtre  \ 
Et  je  pourrai  donner  à  vos  yeux  effrayés 
Le  spectacle  sanglant  que  vous  me  prépariez. 

BAJAZET. 

0  ciel  !  que  faites-vous? 

ATALIUB. 

Cruel!  pouvez-vou8  croire 
Que  je  sois  moins  que  vous  jalouse  de  ma  gloire 
Pensez-vous  que  cent  fois,  en  vous  faisant  parler, 
Ma  rougeur  ne  fût  pas  prête  à  me  déceler? 
Mais  on  me  présentoit  votre  perte  prochaine. 
Pourquoi  faut-il,  ingrat!  quand  la  mien ue  est  certaine. 
Que  vous  n'osiez  pour  moi  ce  que  j'osois  pour  vous? 
Peut-être  II  sufOra  d'un  mot  un  peu  plus  doux; 
Roxane  dans  son  cœur  peut-être  vous  pardonne. 


Ml  BAJAZBT. 

Vou4-même,  vous  voyez  le  temps  qu'elle  vous  donne  t 
k-t-elle,  en  vous  quittant,  fait  sortir  le  vizir? 
Des  gardes  à  mes  yeux  viennent-ils  vous  saisir? 
Enfin,  dans  sa  fureur  implorant  mon  adresse, 
Ses  pleurs  ne  m'orit-ila  pas  découvert  sa  tendresse? 
Peut-être  elle  n'attend  qu'un  espoir  incertain 
Qui  lui  fasse  tomber  les  armes  de  la  main. 
Allez,  seigneur,  sauvez  votre  vie  et  la  mienne. 

BAJAZET. 

Hé  bien...  Mais  quels  discours  faut-il  que  Je  lui  tienne  T 

ATALIDB. 

Ab  !  daignez  sur  ce  choix  ne  me  point  consulter. 
L'occasion ,  le  ciel  pourra  vous  les  dicter. 
Allez  :  entre  elle  et  vous  Je  ne  dois  point  paroltre: 
Votre  trouble  ou  le  mien  nous  feroit  reconnoître. 
Allez  :  encore  un  coup,  je  n'ose  m'y  trouver. 
Dites...  tout  ce  qu'il  faut,  seigneur,  pour  vous  sauver. 

FIN    DU    DBUXlàllB    ACTB. 


ACTE  TROISIEME 


SCÈNE  I. 

ATALIDE,   ZAÏRE. 

ATALIDB. 

Zaïre,  il  est  donc  vrai,  sa  grâce  est  prononcée? 

ZAÏRE. 

le  TOUS  l'ai  dit,  madame  :  une  esclave  empressée, 

Qui  couroit  de  Roxane  accomplir  le  désir, 

Aux  portes  du  sérail  a  reçu  le  vizir. 

Ils  ne  m'ont  point  parlé;  mais ,  mieux  qu'aucun  langage. 

Le  transport  du  vizir  marquoit  sur  son  visage 

Qu'un  heureux  changement  le  rappelle  au  palais, 

Et  qu'il  y  vient  signer  une  éternelle  paix. 

Roxane  a  pris,  sans  doute,  une  plus  douce  voie. 

ATALIDE. 

Ainsi,  de  toutes  parts,  les  slaisirs  et  la  joie 


ACTE   III.  3B7 

M'abandonnent,  Zaïre,  et  marchent  sur  leurs  pas. 
J'ai  fait  ce  que  j'ai  dû;  je  ne  m'en  repens  pas. 

ZAÏRE. 

Quoi,  madame!  Quelle  est  cette  nouvelle  alarme? 

ATALIDE. 

Et  ne  t'a^t-on  point  dit,  Zaïre,  par  quel  charme, 
Ou,  pour  mieux  dire  enfin,  par  quel  engagement 
Bajazet  a  pu  faire  un  si  prompt  changement? 
Hcxane  en  sa  fureur  paroissoft  inflexible; 
A-t-elle  de  son  cœur  quelque  gage  infaillible? 
Parle.  L'épouse-t-il  ? 

ZAÏRE. 

Je  n'en  ai  rien  appris. 
Mais  enfin  s'il  n'a  pu  se  sauver  qu'à  ce  prix; 
S'il  fait  ce  que  vous-même  avez  su  lui  prescrire, 
S'il  l'épouse,  en  un  mot... 

ATALIDE. 

S'il  l'épouse,  Zaïre! 

ZAÏRE. 

Quoi  I  vous  repentez-vous  des  généreux  discours 
Que  vous  dictoit  le  soin  de  conserver  ses  jours? 

ATALIDE. 

Non ,  non  :  il  ne  fera  que  ce  qu'il  a  dû  faire. 
Sentiments  trop  jaloux ,  c'est  à  vous  de  vous  taire  t 
Si  Bajazet  l'épouse,  il  suit  mes  volontés; 
Respectez  ma  vertu  qui  vous  a'surmontés; 
  CCS  nobles  conseils  ne  mêlez  point  le  v6tre; 
Et,  loin  de  me  le  peindro  entre  les  bras  d'une  autre. 
Laissez-moi  sans  regret  me  le  représenter 
Au  trône  où  mon  amour  l'a  forcé  de  monter. 
Oui,  je  me  reconnois,  je  suis  toujours  la  même. 
Je  voulois  qu'il  m'aimât,  chère  Zaïre;  il  m'aime: 
Et  du  moins  cet  espoir  me  console  aujourd'hui 
Que  je  vais  mourir  digne  et  contente  de  lui. 

ZAÏRE. 

Mourir!  Quoi!  vous  auriez  un  dessein  si  funeste? 

ATALIDE. 

J'ai  cédé  mon  amant;  tu  t'étonnes  du  reste! 
Peux -tu  compter,  Zaïre,  au  nombre  des  malheurs 
Une  mort  qui  prévient  et  finit  tant  de  pleurs? 
Qu'il  vive,  c'est  assez.  Je  l'ai  voulu,  sans  doute; 
Et  Je  le  veux  toujours,  quelque  prix  qu'il  m'en  coûte. 

as 


398  BAJAZBT. 

Je  n'examine  point  ma  joie  ou  mon  ennai  * 
J'aime  assez  mon  amant  pour  renoncer  à  lai. 
Mais,  hélas!  il  peut  bien  penser  avec  justice 
Que,  si  j'ai  pu  lui  faire  un  si  grand  sacrifice. 
Ce  cœur,  qui  de  ses  jours  prend  ce  funeste  soin, 
L'aime  trop  pour  vouloir  en  être  le  témoin, 
.lions,  je  veux  savoir... 

ZAÏRE. 

Modérez-vous ,  de  grâce  : 
On  vient  vous  informer  de  tout  ce  qui  se  passe. 
C'est  le  vizir. 

SCÈNE  II. 

ATALIDE,  ACOMAT,  ZAÏRE. 

ACOMAT. 

Enfla,  nos  amants  sont  d'accord, 
Madame  ;  un  calme  heureux  nous  remet  dans  le  [tort. 
La  sultane  a  laissé  désarmer  sa  colère; 
Elle  m'a  déclaré  sa  volonté  dernière; 
Et,  tandis  qu'elle  montre  au  peuple  épouvanté 
Du  prophète  divin  l'étendard  redouté, 
Qu'à  marcher  sur  mes  pas  Bajazet  se  dispose 
Je  vais  de  ce  signal  faire  entendre  la  cause , 
Remplir  tous  les  esprits  d'une  juste  terreur. 
Et  proclamer  enfin  le  nouvel  empereur. 
Cependant  permettez  que  je  vous  renouvelle 
Le  souvenir  du  prix  qu'on  promit  à  mon  zèle. 
N'attendez  point  de  moi  ces  doux  emportements. 
Tels  que  j'en  vois  paroître  au  cœur  de  ces  amants; 
Mais  si,  par  d'autres  soins,  plus  dignes  de  mon  âge, 
Par  de  profonds  respects,  par  un  long  esclavage. 
Tel  que  nous  le  devons  au  sang  de  nos  sultans , 
Je  puis... 

ATALIDE. 

Vous  m'en  pourrez  instruire  avec  le  temps. 
Avec  le  temps  aussi  vous  pourrez  me  connoitre. 
Mais  quels  sont  ces  transports  qu'ils  vous  ont  fait  paroître? 

ACOMAT. 

Madame,  doutez- vous  des  soupirs  enflammes 
De  deux  jeunes  amants  l'un  de  l'autre  charmés? 

ATALIDE. 

Non;  mais,  à  dire  Traî,  ce  miracle  m'étonne. 


ACTE   III  9» 

Et  d:t-on  à  quel  prix  Roxane  lui  pardonnnT 
L*épouse-t-il  enfin  ? 

ACOUAT. 

Madame,  je  le  croL 
Voici  tout  ce  qui  vient  d'arriver  devant  moi  s 
Surpris,  je  l'avouerai,  de  leur  fureur  commune. 
Querellant  les  amants,  l'amour  et  la  fortune, 
J'étois  de  ce  palais  sorti  désespéré. 
Déjà,  sur  un  vaisseau  dans  le  port  préparé. 
Chargeant  de  mon  débris  les  reliques  plus  chères. 
Je  méditoi^  ma  fuite  aux  terres  étrangères. 
Dans  ce  triste  dessein  au  palais  rappelé , 
Plein  de  joie  et  d'espoir,  j'ai  couru,  j'ai  volé. 
La  porte  du  sérail  à  ma  voix  s'ei>i  ouverte. 
Et  d'abord  une  esclave  à  mes  yeux  s'est  offerte. 
Qui  m'a  conduit  sans  bruit  dans  un  appartemtuit 
Où  Roxane  attentive  écoutait  son  amant. 
Tout  gardoit  devant  eux  un  auguste  silence: 
Moi-même,  résistant  à  mon  impatience. 
Et  respectant  de  loin  leur  secret  entretien  , 
J'ai  longtemps,  immobile,  observé  leur  maintien. 
Enfin,  avec  des  yeux  qui  découvroient  son  âme, 
L'une  a  tendu  la  main  pour  gage  de  sa  flamme; 
L'autre,  avec  des  regards  éloquents,  pleins  d'amour, 
L'a  de  ses  feux,  madame,  assurée  à  son  touc 

ATALI0E. 

Hélas  1 

ACOUAT. 

Es  m'ont  alors  aperçu  l'un  et  l'autre. 
•  Voilà,  m'a-t-elle  dit,  votre  prince  et  k  notre. 
o  Je  vais,  brave  Acomat,  le  remettre  en  vos  mains. 
«  Allez  lui  préparer  les  honneurs  souverains; 
«  Qu'un  peuple  obéissant  l'atiende  dans  le  temple  : 
«  Le  sérail  va  bientôt  vous  eu  donner  l'exemple.  • 
Aux  pieds  de  Bajazet  alors  je  suis  tombé  ; 
Et  soudain  à  leurs  yeux  je  me  suis  dérobé  : 
Trop  heureux  d'avoir  pu,  par  un  récit  tiùtle. 
De  leur  paix,  en  passant,  vous  conter  la  nouvelle. 
Et  m'acquitter  vers  vous  de  mes  respects  profonds  ^  I 
Je  vais  le  couronner,  niadarae,  et  j'en  réponds. 

1.  On  ne  dit  pis  if  acquitter  de  ta  rtspcctt,  comme  on  dit  s'acqtritt;: 
dt  $et  dtvoirt.  (D'Ouver.) 


400  BAJAZET. 

SCÈNE  III. 

ATALIDE,   ZAÏRE. 

ATALIDE. 

Allons,  retirons-nous,  ne  troublons  point  leur  joie, 

ZAÏRE. 

Ah,  madame!  croyez... 

A7ALIDE. 

Que  veux-tu  que  je  croie? 
Quoi  doncl  à  ce  spectacle  irai-je  m'exposer? 
Tu  vois  que  c'en  est  fait,  ils  se  vont  épouser; 
La  sultane  est  contente;  il  l'assure  qu'il  l'aiiiic. 
Mais  je  ne  m'en  plains  pas,  je  l'ai  voulu  inoi-mûme. 
Cependant  croyois-tu,  quand,  jaloux  de  sa  foi, 
Il  s'alloit  plein  d'amour  sacrifier  pour  moi  ; 
Lorsque  son  cœur,  tantôt  m'exprimant  sa  tendresse, 
Refusoit  à  Roxane  une  s>imple  promessR; 
Quand  mes  larmes  en  vain  tàclioient  do  l'émouvoir; 
Quand  je  m'applaudissois  de  leur  peu  de  pouvoir, 
Croyois-tu  que  son  cceur,  contre  toute  a[)parence. 
Pour  la  persuader  trouvât  tant  d'éloquence? 
Ah!  peut-Ctre,  après  tout,  que  sans  trop  se  forcer. 
Tout  ce  qu'il  a  pu  dire,  il  a  pu  le  penser. 
Peut-être  en  la  voyant,  plus  sensible  pour  elle. 
Il  a  vu  dans  ses  yeux  quelque  grâce  nouvelle; 
Elle  aura  devant  lui  fait  parler  ses  douleurs; 
Elle  l'aime  ;  un  empire  autorise  ses  pleurs  : 
Tant  d'amour  touche  enfin  une  àme  généreuse. 
Hélas!  qi:e  de  raisons  contre  une  malheurensol 

ZAïnE. 

Mais  ce  succès,  madame,  est  encore  incertain. 
Attendez. 

ATALIDE. 

Non,  vois-tu,  je  le  nierois  en  vain. 
Je  ne  prends  point  plaisir  à  croître  ma  misère; 
Je  sais  pour  se  sauver  tout  ce  qu'il  a  dû  faire. 
Quand  mes  pleurs  vers  Roxane  ont  rappelé  ses  pas, 
Je  n'ai  point  prétendu  qu'il  ne  m'obélt  pas  : 
Mais  après  les  adieux  que  je  venois  d'entendre. 
Après  tous  les  transports  d'une  douleur  si  tendre, 
Je  sais  qu'il  n'a  point  dû  lui  faire  remarquer 


ACTE   III.  401 

La  jn'o  vt  les  transports  qu'on  vient  de  m'expllquer. 
Toi-iiu"nic,  juge-nous,  et  vois  si  je  Ri'abiise  : 
Pourquoi  de  ce  conseil  moi  seule  suis-je  excluse 
Au  sort  de  Bajazet  ai-je  si  peu  de  part? 
A  me  cliercher  lui-môme  attendroit-il  si  tard, 
N'étoii  que  de  son  cœur  le  trop  juste  reproche 
Lui  fait  peut-être,  hélas!  éviter  cette  approche! 
Mais  non,  je  lui  veux  bien  épargner  ce  souci  : 
11  ne  me  Terra  plus. 

ZAÏRE. 

Madame,  le  voici. 

SCÈNE  IV. 

BAJAZET,  ATALIDE,   ZAÏRE. 


C'en  est  fait,  j'ai  parlé,  vous  êtes  obéie. 

Vous  n'avez  plus,  madame,  à  craindre  pour  ma  vie; 

Et  je  serois  heureux,  si  la  foi ,  si  l'honneur, 

Ne  me  reprochoient  point  mon  injuste  bonheur; 

Si  mon  cœur,  dont  le  trouble  en  secret  me  condamne, 

Pouvoit  me  pardonner  aussi  bien  que  Roxane. 

Mais  enfin  je  me  vois  les  armes  à  la  main  ; 

Je  suis  libre;  et  je  puis  contre  un  frère  inhumain , 

Non  plu»  par  un  silence  aidé  de  votre  adresse. 

Disputer  en  ces  lieux  le  cœur  de  sa  maîtresse. 

Mais  par  de  vrais  combats,  par  de  nobles  dangers, 

Moi-même  le  cherchant  aux  climats  étrangers, 

Lui  disputer  les  cœurs  du  peuple  et  de  l'armée, 

El  pour  juge  entre  nous  prendre  la  renommée. 

Que  voivje?  Qu'avez-vous?  Vous  pleurez  *  ! 

ATALIDE. 

Non,  seigneur! 
Je  ne  murmure  point  contre  votre  bonheur  : 
le  ciel,  le  juste  ciel  vous  devoit  ce  miracle. 
\  ous  savez  si  jamais  j'y  formai  quelque  obstacle  : 
Tant  que  j'ai  respiré,  vos  yeux  me  sont  témoins 
Que  votre  seul  péril  occupoit  tous  mes  soins; 

1,  Voilà  le  germe  du  Zaïre,  vous  pleurez.  La  situation  est  plus 
vive  dacs  Zaïre  :  le  mot  est  mieux  placé.  (Gbofphot.) 


4M  BAJAZET. 

Et  puisqu'il  ne  pouvoit  finir  qu'avec  ma  rie, 
C'est  sans  regret  aussi  que  je  la  sacrifie. 
Il  est  vrai,  si  le  ciel  eût  écouté  mes  vœux , 
Qu'il  pouvoit  m'accorder  un  trépas  plus  heureux  : 
Vous  n'en  auriez  pas  moins  épousé  ma  rivale; 
Vous  pouviez  l'assurer  de  la  foi  conjugale; 
Mais  vous  n'auriez  pas  Joint  à  ce  titre  d'époux 
Tous  ces  gages  d'amour  qu'elle  a  reçus  de  von? 
Roxane  s'estimoit  assez  récompensée  : 
Et  j'aurois  en  mourant  cette  douce  pensée, 
Que,  vous  ayant  moi-même  imposé  cette  loi. 
Je  vous  ai  vêts  Roxane  envoyé  plein  de  moi; 
Qu'emportant  chez  les  morts  toute  votre  tendresse. 
Ce  n'est  point  un  amant  en  vous  qug  je  lui  laisse. 

BAJAZBT. 

Que  parlez-vous,  madame,  et  d'époux  et  d'amant? 
O  ciel!  de  ce  discours  quel  est  le  fondement? 
Qui  peut  vous  avoir  fait  ce  récit  infidèle? 
Moi,  J'aimerois  Roxane,  ou  je  vivrois  pour  elle. 
Madame!  Ah!  croyez-vous  que,  loin  de  le  penser. 
Ma  bouche  seulement  eût  pu  le  prononcer? 
Mais  l'un  ni  l'autre  enfin  n'étoit  point  nécessaire  : 
La  sultane  a  suivi  son  penchant  ordinaire; 
Et,  soit  qu'elle  ait  d'abord  expliqué  mon  retour 
Comme  un  gage  certain  qui  marquoit  mon  amonr; 
Soit  que  le  temps  trop  cher  la  pressât  de  se  rendre , 
A  peine  ai-je  parlé ,  que ,  sans  presque  m'entendre. 
Ses  pleurs  précipités  ont  coupé  mes  discours: 
Elle  met  dans  ma  main  sa  fortune,  ses  jours, 
Et,  se  fiant  enfin  à  ma  reconnoissance , 
D'un  hymen  infaillible  a  formé  l'espérance. 
Moi-môme,  rougissant  de  sa  crédulité. 
Et  d'un  amour  si  tendre  et  si  peu  mérité. 
Dans  ma  confusion,  que  Roxane,  madame, 
Attrîbuoit  encore  à  l'excès  de  ma  flamme , 
Je  me  trouvois  barbare,  injuste,  criminel. 
Croyez  qu'il  m'a  fallu,  dans  ce  moment  cruel. 
Pour  garder  jusqu'au  bout  un  silence  perfide. 
Rappeler  tout  l'amour  que  j'ai  pour  Atalide. 
Cependant,  quand  je  viens,  après  de  tels  efTorts, 
Chercher  quelque  secours  contre  tous  mes  remords , 
Vous-même  contre  moi  je  vous  vois,  irritée, 


ACTE  iri. 

Reprocher  votre  mort  à  mon  àme  agitée; 
Je  vois  enfin ,  je  vois  qu'en  ce  même  moment 
Tout  ce  que  je  vous  dis  vous  touche  foibleraeni. 
Madame,  finissons  et  mon  trouble  et  le  vôtre. 
Ne  nous  affligeons  point  vainement  l'un  et  l'autre. 
Rcxane  n'est  pas  loin  ;  laissez  agir  ma  foi  : 
J'irai ,  bien  plus  content  et  de  vous  et  de  moi. 
Détromper  son  amour  d'une  feinte  forcée. 
Que  je  n'allois  tantôt  déguiser  ma  pensée. 
La  voici. 

ATALIDZ. 

Juste  ciel!  où  va-t-il  s'exposer! 
Si  voua  m'aimez ,  gardez  de  la  désabuser. 

SCÈNE   V. 

BAJAZET,   ROXÂNE,  ATALIDE,  ZAIHE. 


Venez,  seigneur,  venez  :  il  est  temps  de  paroî're. 

Et  que  tout  le  sérail  reconnaisse  son  maître  : 

Tout  ce  peuple  nombreux  dont  il  est  habité,    ■ 

Assemblé  par  mon  ordre,  attend  ma  volonté. 

Mes  esclaves  gagnés ,  que  le  reste  va  suivre , 

Sont  les  premiers  sujets  que  mon  amour  vous  liue. 

L'auriez-vous  cru,  madame,  et  qu'un  si  prompt  retour 

Fit  à  tant  de  fureur  succéder  tant  d'amourî 

Tantôt,  à  me  venger  fixe  et  déterminée, 

Je  jurois  qu'il  voyoit  sa  dernière  journée  : 

A  peine  cependant  Bajazet  m'a  parlé; 

L'amour  fit  le  serment,  l'amour  l'a  violé. 

J'ai  cru  dans  son  désordre  entrevoir  sa  tendresse  : 

J'ai  prononcé  sa  grâce,  et  je  crois  sa  promesse. 


Oui ,  je  vous  ai  promis  et  j'ai  donné  ma  foi 
De  n'oublier  jamais  tout  ce  que  je  vous  doi; 
J'ai  juré  que  mes  soins,  ma  juste  complaisance. 
Vous  répondront  toujours  de  ma  reconnoissance. 
Si  je  puis  à  ce  prix  mériter  vos  bienfaits 
Je  vais  de  vos  bontés  attendre  les  effets 


404 


BAJAZBT. 


SCÈNE  VI. 

ROXANE,  ATALIDE,   ZAÏRE. 

ROXANE. 

De  quel  étonnement,  6  ciel  !  suis-je  frappée  ! 

Est-ce  un  songe?  et  mes  yeux  ne  m'ont-ils  point  troiiipéel 

Quel  est  ce  sombre  accueil,  et  ce  discours  glacé 

Qui  semble  révoquer  tout  ce  qui  s'est  passé? 

Sur  quel  espoir  croit-il  que  je  me  sois  rendue, 

Et  qu'il  ait  regagné  mon  amitié  perdue  ? 

J'ai  cru  qu'il  me  juroit  que  jusques  à  la  mort 

Son  amour  me  laissoit  maîtresse  de  son  sort. 

Se  repent-il  déjà  de  m'avoir  apaisée? 

Mais  moi-môme  tantôt  me  serois-je  abusée? 

Ah!...  Mais  il  vous  parloit  :  quels  étoient  ses  discours, 

Madame? 

ATALIDE. 

Moi,  madame!  Il  vous  aime  toujours. 

ROXANE. 

1)  y  va  de  sa  vie,  au  moins,  que  je  le  croie. 
Mais,  de  grâce,  parmi  tant  de  sujets  de  joie, 
Répondez-môi ,  comment  pouvez-vous  expliquer 
Ce  chagrin  qu'en  sortant  il  m'a  fait  remarquer? 

ATALIDE. 

Madame,  ce  chagrin  n'a  point  frappé  ma  vue. 
II  m'a  de  vos  bontés  longtemps  entretenue  : 
11  en  étoit  tout  plein  quand  je  l'ai  rencontré  : 
J'ai  cru  le  voir  sortir  tel  qu'il  étoit  entré. 
Mais,  madame,  après  tout,  faut-il  être  surprise 
Que,  tout  prêt  d'achever  cette  grande  entreprise, 
Bajazet  s'inquiète,  et  qu'il  laisse  échapper 
Quelque  marque  des  soins  qui  doivent  l'occuper? 

ROXANE. 

Je  vois  qu'à  l'excuser  votre  adresse  est  extrême  : 
Vous  parlez  mieux  pour  lui  qu'il  ne  parle  lui-mèn.9 

ATALIDE. 

Et  quel  autre  intérêt... 

ROXANE. 

Madame*  c'est  assez  ; 


ACTE    III.  40B 

Je  conçois  vos  raisons  mieux  que  vous  ne  pensei. 
Laissez-moi  :  j'ai  besoin  d'un  peu  de  solitude. 
Ce  jour  me  jette  aussi  dans  quelque  inquiétude  : 
J'ai,  comme  Bajazet,  mon  chagrin  et  mes  soins; 
Et  Je  veux  un  moment  y  penser  sans  témoins. 

SCÈNE  VII. 

ROXANE. 

De  tout  ce  que  je  vois  que  faut-il  que  je  pense? 

Tous  deux  à  me  tromper  sont-ils  d'intelligence? 

Pouiquoi  ce  changement,  ce  discours,  ce  départ? 

N'ai-je  pas  môme  entre  eux  surpris  quelque  regard! 

Bajazet  interdit!  Atalide  étonnée! 

O  ciel  !  à  cet  affront  m'auriez-vous  condamnée? 

De  mon  aveugle  amour  seroient-ce  là  les  fruits? 

Tant  de  jours  douloureux,  tant  d'inquiètes  nuits; 

Mes  brigues,  mes  complots,  ma  trahison  fatale, 

FTaurais-je  tout  tenté  que  pour  une  rivale? 

Mais  peut-être  qu'aussi ,  trop  prompte  à  m'afiQiger, 

J'observe  de  trop  près  un  chagrin  passager  : 

rimpute  à  son  amour  l'effet  de  son  caprice. 

N'ef  Vil  pas  jusqu'au  bout  conduit  son  artifice? 

Prêt  à  voir  le  succès  de  son  déguisement , 

Quoi!  ne  pouvoit-il  pas  feindre  encore  un  niomtiiit? 

Non,  non,  rassurons-nous  :  trop  d'amour  m'intimide. 

Et  pourquoi  dans  son  cœur  redouter  Atalide? 

Quel  seroit  son  dessein?  qu'a-t-elle  fait  pour  lui? 

Qui  de  nous  deux  enfin  le  couronne  aujourd'hui? 

Mais,  hélas!  de  l'amour  ignorons-nous  l'empire? 

Si  par  quelque  autre  charme  Atalide  l'attire, 

Qu'importe  qu'il  nous  doive  et  le  sceptre  et  le  jour? 

Les  bienfaits  dans  un  cœur  balancentr-ils  l'amour? 

Et  sans  chercher  plus  loin,  quand  l'ingrat  me  sut  plaire, 

Ai-je  mieux  reconnu  les  bontés  de  son  frère? 

Ah!  si  d'une  autre  chaîne  il  n'étoit  point  lié, 

L'offre  de  mon  hymen  l'eût-il  tant  effrayé? 

N'eùt-il  pas  sans  regret  secondé  mon  envie? 

L'eût-il  refusé,  même  aux  dépens  de  sa  vie? 

Que  de  juste»  raisons...  Mais  qui  vient  me  parlcrl 

Que  veut-onî 

X3 


«W  BAJAZET. 

SCÈNE  VIII. 

ROXANE,    ZATIME. 

ZATTHC 

Pardonnez  si  j'ose  vous  troubler  t 
Mais,  madame,  un  esclave  arrive  de  l'armée; 
Et,  quoique  sur  la  mer  la  porte  fût  fermée, 
Les  gardes ,  sans  tarder,  l'ont  ouverte  à  genoux , 
Aux  ordres  du  sultan,  qui  s'adressent  à  vous. 
Mais  ce  qui  me  surprend ,  c'est  Orcan  qui  l'envMe, 

ROXANR. 

Orcan 1 

ZATIM  E. 

Oui ,  de  tous  ceux  q^ie  le  sultan  emploie, 
Orcan,  le  plus  fidèle  à  servir  *es  desseins. 
Né  sous  le  ciel  brûlant  des  plus  noirs  Africains. 
Madame,  il  vous  demande  avec  impatience. 
Mais  j'ai  cru  vous  devoir  avertir  par  avance  ; 
Et,  souhaitant  surtout  qu'il  ne  vous  surprît  pas. 
Dans  votre  appartement  j'ai  retenu  ses  pas. 

ROXANE. 

Quel  malheur  imprévu  vient  encor  me  confondre? 

Quel  peut  être  cet  ordre?  et  que  puis-je  répondre! 

Il  n'en  faut  point  douter,  le  sultan  inquiet 

Une  seconde  fois  condamne  Bajazet. 

On  ne  peut  sur  ses  jours  sans  moi  rien  entreprendre  s 

Tout  m'obéit  id.  Mais  dois-je  le  défendre? 

Quel  est  mon  empereur?  Bajazet?  Amuratî 

J'ai  trahi  l'nn;  mais  l'autre  est  peut-ôtre  un  ingrat». 

Le  temps  presse.  Que  faire  en  ce  doute  funeste? 

Allons,  employons  bien  le  moment  qui  nous  reste. 

Ils  ont  beau  se  cacher,  l'amour  le  plus  discret 

Laisse  par  quelque  marque  échapper  son  secret. 

Observons  Bajazet;  étonnons  Ataiide; 

Et  couronnons  l'amant,  on  perdons  le  perfide. 

1.  Ce  yets  heureux  et  précis  ezp!:qae  parfaitement  le  trouble  de 
Rozaoe  .  Le  parti  qu'elle  prend  laisse  le  spectateur  dans  une  vive 
attente  et  excite  pnissammeDt  la  curiosité.  (  Gkoffhot.) 

riN    DU    TBOISlèlfl    ACTX. 


ACTB   IV.  «n 


ACTE  QUATRIÈME 

SCÈNE  I. 

ATALIDE,   ZAÏRE. 

ATALIDE. 

Ab!  sais-tu  mes  frayeurs?  sais-tu  que  dans  cea  lieu 

J'ai  vu  du  fier  Orcan  le  visage  odieux? 

En  ce  moment  fatal,  que  je  crains  sa  venue. 

Que  je  crains...  Mais  dis-moi,  Bajazet  t'a-t-il  vue? 

Qu'a-t-il  dit?  se  rend-il,  Zaïre,  à  œes  raisons! 

Ira-t-il  voir  Roxane  et  calmer  ses  soupçons  7 

ZAIKE. 

Il  ne  peut  plus  la  voir  sans  qu'elle  le  commande: 
Roxane  ainsi  l'ordonne,  elle  veut  qu'il  l'attende. 
Sans  doute  à  cet  esclave  elle  vetit  le  cacher. 
J'ai  feint  en  le  voyant  de  ne  le  point  chercher. 
J'ai  rendu  votre  lettre,  et  j'ai  pris  sa  réponse. 
Madame ,  vous  verrez  ce  qu'elle  vous  annonce. 
ATALIDE  lit  : 
«  Après  tant  d'injustes  détours, 
«  Faut-il  qu'à  feindre  encor  votre  amour  me  conviel 

«  Mais  je  veux  bien  prendre  soin  d'une  vie 

«  Dont  vous  jurez  que  dépendent  vos  jours. 
•  Je  verrai  la  sultane;  et,  par  ma  complaisance, 
«  Par  de  nouveaux  serments  de  ma  reconnoissance, 

a  J'apaiserai,  si  je  puis,  son  courroux. 
«  N'exigez  rien  de  plus  :  ni  la  mort,  ni  vous-môme, 
«  Ne  me  ferez  jamais  prononcer  que  je  l'aime, 

■  Puisque  jamais  je  n'aimerai  que  vous.  » 

Hélas!  que  me  dit-il?  Croit-il  que  je  l'ignore? 
Ne  sais-je  pas  assez  qu'il  m'aime,  qu'il  m'adore? 
Est-ce  ainsi  qu'à  mes  vœux  il  sait  s'accommoder? 
C'est  Roxane,  et  non  moi ,  qu'il  faut  persuader. 
De  quelle  crainte  encor  me  laisse-t-il  saisie! 
Funeste  aveuglement!  perfide  jalousie! 
Récit  menteur,  soupçon  que  je  n'ai  pu  celer. 


108  BAJAZBT. 

Falloit-il  vous  entendre,  ou  falloit-il  parler? 
C'étoit  fait,  mon  bonheur  surpassoit  mon  aiientet 
J'étois  aimée,  heureuse;  et  Roxane  contente. 
Zaïre,  s'il  se  peut,  retourne  sur  tes  pas  : 
Qu'il  l'apaise.  Ces  mots  ne  me  suffisent  pas  : 
Que  sa  bouche ,  ses  yeux ,  tout  l'assure  qu'il  l'aime  : 
Qu'elle  le  croie  enfin.  Que  ne  puis-je  moi-même. 
Échauffant  par  mes  pleurs  ses  soins  trop  languissanro. 
Mettre  dans  ses  discours  tout  l'amour  que  je  sens! 
&Iais  à  d'autres  périls  je  crains  de  le  commettre. 

>  ZAÏRE. 

Roxane  vient  à  vous. 

ATALIDe. 

Ah!  cachons  cette  lettre! 
SCÈNE  II. 

ROXANE,  ATALIDE,   ZATIME,   ZAÏRE. 

ROXANE,  à  Zatime. 
Viens.  J'ai  reçu  cet  ordre.  Il  faut  l'intimider. 

ATALIDE,  à  Zaïre. 

Va ,  cours  ;  et  t&che  enfin  de  le  persuader. 
SCÈNE  III. 

ROXANE,  ATALIDE,  ZATIXIE. 

ROXANE. 

Madame,  J'ai  reçu  des  lettres  de  l'armée. 
De  toaice  qui  s'y  passe  êtes-vous  informée? 

ATALIDE. 

On  m'a  dit  que  du  camp  un  esclave  est  venu  : 
Le  reste  est  un  secret  qui  ne  m'est  pas  connu. 

ROXANE. 

Amurat  est  heureux  :  la  fortune  est  changée, 
lAadame ,  et  sous  ses  lois  Babylone  est  rangée. 

ATALIDE. 

Hé  quoi,  madame!  Osmin... 

ROXANE. 

Étoit  mal  avertf^ 
E%  depuis  son  départ  cet  esd^vâ  eet  par^' 
C'en  est  fait 


ACTE    IV.  409 

ATALIDE,  i  part. 

Quel  revers  ! 

ROX  ANE. 

Pour  comble  do  disgrâces. 
Le  sultan,  qui  renvoie,  est  parti  sur  ses  traces. 

ATALIDE. 

Quoi!  les  Persans  armés  no  l'arrôtent  donc  pas? 

nOXANE. 

Non,  madame  :  vers  nous  il  revient  à  grands  pas. 

ATALIDE. 

Que  je  vous  plains,  madame!  et  qu'il  est  nécessaire 
D'achever  promptement  ce  que  vous  vouliez  faire  ! 

ROXANE. 

n  est  tard  de  vouloir  s'opposer  au  vainqueur. 

ATALIDE,  à  part. 
O  ciel! 

ROXANB. 

Le  temps  n'a  point  adouci  sa  rigueur.  ^ 

Vous  voyez  dans  mes  mains  sa  volonté  suprême. 

ATALIDE. 

Et  que  vous  mande-t-iH 

ROXANE. 

Voyez  :  lisez  vous-même. 
Vous  connoissez,  madame,  et  la  lettre  et  le  seing. 

ATALIDE. 

Du  cruel  Amurat  je  reconnois  la  main. 

(Elle  lit.) 
«  Avant  que  Babylone  éprouvât  ma  puissance, 
«  Je  vous  ai  fait  porter  mes  ordres  absolus  ; 
«  Je  ne  veux  point  douter  de  votre  obéissance , 
•  Et  crois  que  maintenant  Bajazet  ne  vit  plus. 
«  Je  laisse  sous  mes  lois  Babylone  asservie, 
«  Et  confirme  en  partant  mon  ordre  souverain. 
«  Vous,  si  vous  avez  soin  de  votre  propre  vie, 
■  Ne  vous  montrez  à  moi  que  sa  tête  à  la  main.  ■ 

ItOXANB. 

Hé  bienT 

ATALIDE,   i  part. 

Cache  tes  pleurs,  malheureuse  Atalide 

ROXANL 

Que  vous  semble? 


410 


BAJAZET. 


ATALIDE. 

11  poursuit  son  dessein  parricid>i. 
Mais  il  pense  proscrire  un  prince  sans  appui  : 
Il  ne  sait  pas  l'amour  qui  vous  parle  pour  lui; 
Que  vous  et  Bajazet  vous  ne  faites  qu'unî  âme; 
Que  plutôt,  s'il  le  faut,  vous  mourrez... 

ROXANE. 

Moi,  madamel 
Je  voudrois  le  sauver,  je  ne  le  puis  haïr; 
Mais... 

ATALIDE. 

Quoi  doncî  qu'avez-vous  résolu  ? 

n  0  X  A  \  E. 

D'obéir. 

ATALIDE. 

D'obéir! 

BOXANE. 

Et  que  faire  en  ce  péril  extrême' 
Il  le  faut. 

ATALIDE. 

Quoiî  ce  prince  aimable...  qui  vous  aime, 
Verra  finir  ses  jours  qu'il  vous  a  destinés  ! 

ROXANE. 

n  le  faut;  et  déjà  mes  ordres  sont  donnés. 

ATALIDE. 

Je  me  meurs. 

ZATIME. 

Elle  tombe,  et  ne  vit  plus  qu'à  peine. 

ROXANE. 

Allez,  conduisez-la  dans  la  chambre  prochaine; 
Mais  au  moins  observez  ses  regards ,  ses  discours , 
Tout  ce  qui  convaincra  leurs  perfides  amours. 

SCÈNE  IV. 

ROXANE. 

Ma  rivale  à  mes  yeux  s'est  enfin  déclarée. 
Voilà  sur  quelle  foi  je  m'étois  assurée! 
Depuis  six  mois  entiers  j'ai  cru  que,  nuit  et  Jour, 
Ardente  elle  veilloit  au  soin  de  mon  amour  : 


ACTE    IV. 

Et  c'est  moi  qui,  du  sien  ministre  trop  fidèle. 

Semble  depuis  six  mois  ne  veiller  que  pour  elle; 

Qui  me  suis  appliquée  à  chercher  les  moyen» 

De  lui  faciliter  tant  d'heureuT  entretiens; 

Et  qui  même  souvent,  prévenant  son  envie. 

Ai  hâté  les  moments  les  plus  doux  de  sa  vie. 

Ce  n'est  pas  tout  :  il  faut  maintenant  m'éclaircir 

Si  dans  sa  perfidie  elle  a  su  réussir  ; 

n  faut...  Mais  que  pourrois-je  apprendre  davantage! 

Mon  malheur  n'est-il  pas  écrit  sur  son  visage? 

Vois-je  pas,  au  travers  de  son  saisissement, 

Un  cœur  dans  ses  douleurs  content  de  son  amant? 

Exempte  des  soupçons  dont  je  suis  tourmentée , 

Ce  n'est  que  pour  ses  jours  qu'elle  est  épouvantée. 

N'importe  :  poursuivons.  Elle  peut,  comme  moi, 

Sur  des  gages  trompeurs  s'assurer  de  sa  foi. 

Pour  le  faire  expliquer,  tendons-lui  quelque  piège. 

Mais  quel  indigne  emploi  moi-m^me  m'imposé-je  ! 

Quoi  donc  I  à  me  gêner  appliquant  mes  esprits, 

J'irai  faire  à  mes  yeux  éclater  ses  mépris? 

Lui-môme  il  peut  prévoir  et  tromper  mon  adresse. 

D'ailleurs,  l'ordre,  l'esclave,  et  le  vizir  me  presse. 

Il  faut  prendre  parti  :  l'on  m'attend.  Faisons  u:ie«'>  : 

Sur  tout  ce  que  j'ai  vu  fermons  plutôt  les  yeux  ; 

Laissons  de  leur  amour  la  recherche  importune; 

Poussons  à  bout  l'ingrat,  et  tentons  la  fortune; 

Voyons  si ,  par  mes  soins  sur  le  trône  élevé , 

II  osera  trahir  l'amour  qui  l'a  sauvé. 

Et  si,  de  mes  bienfaits  lâchement  libérale» 

Sa  main  en  osera  couronner  ma  rivale. 

Je  saurai  bien  toujours  retrouver  le  moment 

De  punir,  s'il  le  f;iut,  la  rivale  et  l'amant: 

Dans  ma  juste  fureur  observant  le  perfide. 

Je  saurai  le  surprendre  avec  son  Atalide; 

Et,  d'un  même  poignard  les  unissant  tous  deux. 

Les  percer  l'un  et  l'autre,  et  moi-même  après  eux. 

Voilà,  n'en  doutons  point,  le  parti  qu'il  faut  prendre. 

le  Teux  tout  ignorer  i. 

1.  Ce  monologae  est  cité  comme  l'un  des  morceaax  fal  ont  le 
oiieax  inspiré  la.  célèbre  Cbampmeslé.  !>«  nos  jours,  M'^  Rachel  en 
a  tiré  un  parti  marreilleux.  (P.  L.) 


41S  BAJAZBT. 

SCÈNE  V. 

ROXANE,   ZATIME. 

ROXANE. 

Ah  !  que  viens-tu  m'apprendre , 
Zatime?  Bajazet  en  est-il  amoureux? 
Vois-tu,  dans  ses  discours,  qu'ils  s'entendent  tous  deux] 

ZATIHE. 

Elle  n'a  point  parlé  :  toujours  évanouie , 

Madame ,  elle  ne  marque  aucun  reste  de  vie 

Que  par  de  longs  soupirs  et  des  gémissements 

Qu'il  semble  que  son  cœur  va  suivre  à  tous  moments. 

Vos  femmes,  dont  le  soin  à  l'envi  la  soulage, 

Ont  découvert  son  sein  pour  leur  donner  passage. 

Moi-même ,  avec  ardeur  secondant  ce  dessein , 

J'ai  trouvé  ce  billet  enfermé  dans  son  sein  : 

Du  prince  votre  amant  j'ai  reconnu  la  lettre. 

Et  j'ai  «u  qu'en  vos  mains  je  devois  le  remettre. 

ROXANE. 

Donne...  Pourquoi  frémir?  et  quel  trouble  soudain 
Me  glace  à  cet  objet,  et  fait  trembler  ma  m^in? 
Il  peut  l'avoir  écrit  sans  m'avoir  offensée  ;  • 
Il  peut  même...  Lisons,  et  voyons  sa  pensée  : 

« ni  la  mort,  ni  vous-même, 

K  Ne  me  ferez  jamais  prononcer  que  je  l'aime, 
«  Puisque  jamais  je  n'aimerai  que  vous.  » 

Ah  !  de  la  trahison  me  voilà  donc  instruite  ! 

Je  reconnois  l'appât  dont  ils  m'avoient  séduite. 

Ainsi  donc  mon  amour  étoit  récompensé. 

Lâche,  indigne  du  jour  que  je  t'avois  laissél 

Ah  !  je  respire  enfin  ;  et  ma  joie  est  extrême 

Que  le  traître,  une  fois,  se  soit  trahi  lui-même. 

Libre  des  soins  cruels  où  j'allois  m'engager, 

Ma  tranquille  fureur  n'a  plus  qu'à  se  venger. 

Qu'il  meure  :  vengeons-nous.  Courez  :  qu'on  le  saisisse 

Que  la  main  des  muets  s'arme  pour  son  supplice; 

Qc'ib  viennent  préparer  ces  nœuds  infortunés 

Pa»  qui  de  ses  pareils  les  jours  sont  terminés. 

Cours  I  Zatime,  sois  prompte  à  servir  ma  colère. 


ACTE  IV,  4n 

ZATIMB. 

Ah,  madame! 

♦  R  O  X  A  N  E. 

Quoi  donc? 

ZATIME. 

Si,  sans  trop  vous  déplaire, 
Dans  les  justes  transports,  madame,  où  je  vous  vois, 
J'osois  vous  faire  entendre  une  timide  voix  : 
Bajazet,  il  est  vrai,  trop  indigne  de  vivre, 
Aux  mains  de  ces  cruels  mérite  qu'on  le  livre; 
Mais,  tout  ingrat  qu'il  est,  croyez-vous  aujourd'hui 
Qu'Amurat  ne  soit  pas  plus  à  craindre  que  lui? 
Et  qui  sait  si  déjà  quelque  bouche  infidèle 
Ne  l'a  point  averti  de  votre  amour  nouvelle? 
Des  cœurs  comme  le  sien,  vous  le  savez  assez, 
Ne  se  regagnent  plus  quand  ils  sont  offensés; 
Et  la  plus  prompte  mort,  dans  ce  moment  sévère, 
Devient  de  leur  amour  la  marque  la  plus  chère, 

n  0  X  A  N  R. 

Avec  quelle  insolence  et  quelle  cruauté 

Ils  se  jouoient  tous  deux  de  ma  crédulité  ! 

Quel  penchant,  quel  plaisir  je  sentois  à  les  croircl 

Tu  ne  remportois  pas  une  grande  victoire , 

Perfide ,  en  abusant  ce  cœur  préoccupé , 

Qui  lui-même  craignoit  de  se  voir  détrompé! 

Moi  qui ,  de  ce  haut  rang  qui  me  rendoit  si  fière, 

Dans  le  sein  du  maliieur  t'ai  cherché  la  première 

Pour  attacher  des  jours  tranquilles,  fortunés, 

Aux  périls  dont  tes  jours  étcient  environnés. 

Après  tant  de  bontés,  de  soins,  d'ardeurs  extrêmes. 

Tu  ne  saurois  jamais  prononcer  que  tu  m'aimes  I 

Mais  dans  quel  souvenir  me  laissé-je  égarer? 

Tu  pleures,  malheureuse!  Ah!  tu  devois  pleurer 

Lorsque,  d'un  vain  désir  à  ta  perte  poussée. 

Tu  conçus  de  le  voir  la  première  pensée. 

Tu  pleures!  et  l'ingrat,  tout  prêt  à  te  trahir, 

Prépare  les  discours  dont  il  veut  t'éblouir; 

Pour  plaire  à  ta  rivale,  il  prend  soin  de  sa  vie. 

Ah,  traître!  tu  mourras!...  Quoi!  tu  n'es  point  partie? 

Va.  Mais  nous-méme  allons,  précipitons  nos  pas  : 

Qu'il  me  voie,  attentive  au  soin  de  son  trépas. 

Lui  montrer  à  la  fois,  et  l'ordre  de  son  frère. 


414  BAJâZGT. 

Et  de  sa  trahison  ve  gage  trop  sincère. 

Toi,  Zatime,  retiens  ma  rivale  en  ces  lieux. 

Qu'il  n'ait,  en  expirant,  que  ses  cris  pour  adieux,      ♦ 

Qu'elle  soit  cependant  fidèlement  servie; 

Prends  soin  d'elle  :  ma  haine  a  besoin  de  sa  vie. 

Ah  !  si  pour  son  amant  facile  à  s'attendrir, 

La  peur  de  son  trépas  la  fit  presque  mourir, 

Quel  surcroît  de  vengeance  et  de  douceur  nouvelle 

De  le  montrer  bientôt  pâle  et  mort  devant  elle, 

De  voir  sur  cet  objet  ses  regards  arrêtés 

Me  payer  les  plaisirs  que  je  leur  ai  prêtés  ! 

Va,  retiens-la.  Surtout,  garde  bien  le  silence. 

Moi...  Mais  qui  vient  ici  différer  ma  vengeance? 

SCÈNE  VI. 

ROXANE,  ACOMAT,   OSMIN. 

ACOHAT. 

Que  faites-vous,  madame?  en  quels  retardements 
D'un  jour  si  précieux  perdez-vous  les  moments? 
Byzance ,  par  mes  soins  presque  entière  assemblée» 
Interroge  ses  chefs,  de  leur  crainte  troublée; 
Et  tous  pour  s'expliquer,  ainsi  que  mes  amis 
Attendent  le  signal  que  vous  m'aviez  promis. 
D'où  vient  que,  sans  répondre  h  leur  impatience, 
Le  sérail  cependant  garde  un  triste  silence? 
Déclarez-vous,  madame;  et,  ?;ans  plus  différer... 

B0XA\'E. 

Oui,  vous  serez  content,  je  vais  me  déclarer. 

ACOMAT. 

Madame,  quel  regard,  et  quelle  voix  sévère. 
Malgré  votre  discours,  m'assurent  du  contraire? 
Quoi  !  déjà  votre  amour,  des  obstacles  vaincu... 

B  0  X  A  N  E. 

Bajazet  est  un  traître,  et  n'a  que  trop  vécu. 

ACOMAT. 

Lui! 

R  0  X  A  s  E. 

Pour  moi,  pour  vous-môme,  également  perfide» 
n  nous  trompoit  tous  deux. 

ACOMAT. 

Comment? 


ACTB    IV.  415 

KO  X  ANE. 

Cette  Atalide» 
Qui  même  n'étoit  pas  un  assez  digne  prix 
De  tout  ce  que  pour  Ini  tous  avei  enlrepriv.. 

ACOVAT. 

Hé  bien? 

BOXAÏTE. 

Lisez  :  jugez ,  après  cette  insolence. 
Si  nous  devons  d'un  traître  embrasser  la  défense. 
Obéissons  plutôt  à  la  juste  rigueur 
D'Amurat  qui  s'approche  et  retourne  vainqueur  i 
Et,  livrant  sans  regret  un  indigne  complice. 
Apaisons  le  sultan  par  un  prompt  sacrifice. 
A  c  OH  AT,  lui  rendant  le  billet. 
Oui,  puisque  jusque-là  l'ingi-at  m'ose  outrager. 
Moi-même,  s'il  le  faut,  je  m'offre  à  vous  venger. 
Madame.  Laissez-moi  nous  laver  l'un  et  l'autre 
Du  crime  que  sa  vie  a  jeté  sur  la  ntitre. 
Montrez-moi  le  chemin,  j'j  cours. 
•oxaub. 

Non,  Acomat: 
Laissez-moi  le  plaisir  de  confondre  rîngrat. 
Je  veux  voir  son  désordre,  et  jouir  de  sa  honte. 
Je  perdrois  ma  vengeance  en  la  rendant  si  prompte. 
Je  vais  tout  préparer.  Vous,  cependant,  allez 
Disperser  proraptement  vos  amis  assemblés. 

SCÈNE  VII. 

ACOMAT,   OSMIN. 

ACOBAT. 

Demeure  :  il  n'est  pas  temps,  cher  Osmin,  que  je  8ort«. 

OSUfIf. 

Quoi  !  jusque-là,  seigneur,  votre  amour  vous  transporte 
N'avez-vous  pas  poussé  la  vengeance  assez  loin? 
Voulex-voos  de  sa  mort  être  encor  le  témoin  î 

ACOMAT. 

Que  veux-iu  dire?  Es-tu  toi-même  si  crédule 
Que  de  me  soupçonner  d'un  courroux  ridicule 
Moi ,  jaloux  !  Plût  au  ciel  que  me  manquant  de  M 
L'imprudent  B^azet  n'eût  offensé  que  moi  1 


416  BAJAZET. 

OSMIN. 

El  pourquoi  donc,  seigneur,  au  lieu  de  le  défendre.M' 

ACOMAT. 

Eh!  la  sultane  est-elle  en  état  de  m'entendre? 
Ne  voyois-tu  pas  bien ,  quand  je  l'allois  trouver, 
Que  j'allois  avec  lui  me  perdre  ou  me  sauver? 
Ah!  de  tant  de  conseils  événement  sinistre! 
Prince  aveugle!  ou  plutôt  trop  aveugle  ministre. 
Il  te  sied  bien  d'avoir  en  de  si  Jeunes  mains , 
Chargé  d'ans  et  d'honneurs,  confié  tes  desseins. 
Et  laissé  d'un  vizir  la  fortune  flottante 
Suivre  de  ces  amants  la  conduite  imprudente! 

OSMIN. 

Hé  !  laissez-les  entre  eux  exercer  leur  courroux  t 
Bajazet  veut  périr  ;  seigneur,  songez  à  vous. 
Qui  peut  de  vos  desseins  révéler  le  mystère, 
Sinon  quelques  amis  engagés  à  se  taire  ? 
Vous  «errez  par  sa  mort  le  sultan  adouci. 

ACOMAT. 

Roxane  en  sa  fureur  peut  raisonner  ainsi  : 

Mais  moi  qui  vois  plus  loin;  qui,  par  un  long  usage. 

Des  maximes  du  trône  ai  fait  l'apprentissage  ; 

Qui,  d'emplois  en  emplois,  vieilli  sous  trois  sultans, 

Ai  vu  de  mes  pareils  les  malheuis  éclatants. 

Je  sais,  sans  me  flatter,  que  de  sa  seule  audace 

On  homme  tel  que  moi  doit  attendre  sa  grâce. 

Et  qu'une  mort  sanglante  est  l'unique  traité 

Qui  reste  entre  l'esclave  et  le  maître  irrité. 

OSMIN. 

Fuyez  donc. 

ACOMAT. 

J'approuvois  tantôt  cette  pensée  : 
Mou  entreprise  alors  étoit  moins  avancée; 
Mais  il  m'est  désormais  trop  dur  de  reculer. 
Par  une  belle  chute  il  faut  me  signaler. 
Et  laisser  un  débris  du  moins  après  ma  fuite, 
Qui  de  mes  ennemis  retarde  la  poursuite. 
Bajazet  vit  encor  :  pourquoi  nous  étonner? 
Acomat  de  plus  loin  a  su  le  ramener. 
Sauvons-le  malgré  lui  de  ce  péril  extrême, 
Pour  nous,  pour  nos  amis,  pour  Roxane  elle-mP.me. 
Tu  vois  combien  son  cœur,  prêt  à  le  protéger. 


ICTB   iT.  417 

A  retenu  mon  bras  trop  prompt  à  la  venger. 
Je  connois  peu  l'amour;  mais  j'ose  te  répondre 
Qu'il  n'est  pas  condamné,  puisqu'on  veut  le  confondre; 
Que  nous  avons  du  temps.  Malgré  soa  désespoir, 
[\oxane  l'aime  encore ,  Osmin ,  et  le  va  voir. 

os  MIN. 

Enfin ,  que  vous  inspire  une  si  noble  audace? 
Si  Roxane  l'ordonne,  il  faut  quitter  la  place  : 
Ce  palais  est  tout  plein... 

ACOMAT. 

Oui,  d'esclaves  obscurs, 
Nourris,  loin  de  la  guerre,  à  l'ombre  de  ses  murs. 
Mais  toi ,  dont  la  valeur,  d'Âmurat  oubliée , 
Par  de  communs  chagrins  à  mon  sort  s'est  liée , 
Voudras-tu  jusqu'au  bout  seconder  mes  fureurs? 

OSMIN. 

Seigneur,  vous  m'offensez  :  si  vous  mourez,  je  meurs. 

ACOMAT. 

D'amis  et  de  soldats  une  troupe  hardie 

Aux  portes  du  palais  attend  notre  sortie; 

La  sultane  d'ailleurs  se  fie  à  mes  discours  : 

Nourri  dans  le  sérail,  j'en  connois  les  détours; 

Je  sais  de  Bajazet  l'ordinaire  demeure  ; 

Ne  tardons  plus,  marchons;  et,  s'il  faut  que  je  meure , 

Mourons;  moi,  cher  Osmin,  comme  un  vizir;  et  toi. 

Comme  le  favori  a'un  homme  tel  que  moi. 


FIN    DC    ÇUAIBiftUK    ACTM. 


418 


BAJAZBT. 


ACTE  CINQUIÈME 
SCÈNE  I. 

ATALIDE. 

Hélas!  Je  cherche  en  vain  :  rien  ne  s'offre  à  ma  vue. 
Malheureuse!  Comment  puis-je  l'avoir  perdue? 
Ciel ,  aurois-tu  permis  que  mon  funeste  amour 
Exposât  mon  amant  tant  de  fois  en  un  jour? 
Que,  pour  dernier  malheur,  cette  lettre  fatale 
Fût  encor  parvenue  aux  yeux  de  ma  rivale? 
J'étois  en  ce  lieu  même  ;  et  ma  timide  main , 
Quand  Roxane  a  paru ,  l'a  cachée  en  mon  sein. 
Sa  présence  a  surpris  mon  àme  désolée; 
Ses  menaces,  sa  voix ,  un  ordre  m'a  troublée  : 
J'ai  senti  défaillir  ma  force  et  mes  esprits  : 
Ses  femmes  m'entouroient  quand  je  les  ai  repris; 
A  mes  yeux  étonnés  leur  troupe  est  disparue. 
Ahl  trop  cruelles  mains,  qui  m'avez  secourue, 
Vous  m'avez  v«ndu  cher  vos  secours  inhumains; 
Et  par  vous  ceite  lettre  a  passé  dans  ses  mains. 
Quels  desseins  mainteiiaui  occupent  sa  pensée? 
Sur  qui  sera  d'abord  sa  vengeance  exercée? 
Quel  sang  pourra  suffire  à  son  ressentiment? 
Ah!  Bajazet  est  mort,  ou  meurt  en  ce  moment. 
Cependant  on  m'arrête ,  on  me  tient  enfermée. 
On  ouvre  :  de  son  sort  je  vais  être  informée. 

SCÈNE  II. 

ROXANE,  ATALIDE,  ZATIME,  gardes, 
EOXANE,  à  Atalide. 
Retirez-vous. 

ATALIDE. 

Madame...  excusez  l'embarras... 

ROXANE. 

Retirez-vous,  vous  dis-je;  et  ne  répliquez  pa». 
Gardes,  qu'on  la  retienne. 


Acr«    r 


4!« 


SCÈNE  III. 

ROXANE,   ZATIME. 

ROXARE. 

Oui ,  tout  est  prêt,  Zatime 
Orcan  et  les  muets  attendent  leur  victime. 
Je  suis  pourtant  toujours  maltresse  de  son  sort: 
Je  pais  le  retenir.  Mais  s'il  sort ,  il  est  mort. 
Vient-il? 

ZATIHE. 

Oui ,  sur  mes  pas  un  esclave  l'amène  : 
Et,  loin  de  soupçonner  sa  disgrâce  prochaine, 
n  m'a  paru,  madame,  avec  empressement 
Sortir,  pour  votis  chercher,  de  son  appartement. 

ROXANE. 

Ame  lâche,  et  trop  digne  enfin  d'être  déçue. 
Peux-tu  souffrir  èncor  qu'il  paroisse  à  ta  vuet 
Crois-tu  par  tes  discours  le  vaincre  ou  l'étonner? 
Quand  même  il  se  reiidroit,  peux-tu  lui  pardonner? 
Quoi  1  ne  devrois-tu  pas  être  déjà  vengée? 
Ne  crois-tu  pas  encore  être  assez  outragée? 
Sans  perdre  tant  d'efforts  sur  ce  cœur  endurci. 
Que  ne  le  laissons-nous  périr?...  Mais  le  voici. 

SCÈNE  IV. 

8AJAZET,   ROXAKE. 

K  0  X  A  N  K. 

Je  ne  vous  ferai  point  des  reproches  frivoles  i 
Les  moments  sont  trop  clicrs  pour  les  perdre  en  paroles. 
Mes  soins  vous, sont  connus  :  en  un  mot,  vous  vivez; 
Et  je  ne  vous  dirois  que  ce  que  vous  savez. 
Malgré  tout  mon  amour,  si  je  n'ai  pu  vous  plaire , 
Je  n'en  murmure  point;  quoiqu'à  ne  vous  rien  taire, 
Ce  même  amour  peut-être,  et  ces  mêmes  bienfaite, 
Auroient  dû  suppléer  à  mes  foibles  attraits. 
Mais  je  m'étonne  enfin  que,  pour  reconnoissance, 
Pour  prix  de  tant  d'amour,  de  tant  de  confiance. 
Vous  ayez  si  longtemps,  par  des  détours  si  bas. 
Feint  un  amour  pour  moi  que  vous  ne  sentiez  pas. 


420  B  V  J  l  Z  R  I  . 

BAJAZET. 

Qui?  moi,  madame? 

ROXANE. 

Oui,  toi.  Voudrois-tu  point  encore 
ftle  nier  un  mépris  que  tu  crois  que  j'ignore? 
Ne  prétendrois-tu  point,  par  tes  fausses  couleurs, 
Déguiser  un  amour  qui  te  retient  ailleurs; 
Et  me  jurer  enfin ,  d'une  bouche  perfide, 
'Icut  ce  que  tu  ne  sens  que  pour  ton  Atalide? 

BAJ  AZETr 

Atalide,  madame!  0  ciel!  qui  vous  a  dit... 

ROXANE. 

Tiens,  perfide,  regarde,  et  démens  cet  écriL 

BAJAZET,  après  avoir  regardé  la  lettre. 
Je  ne  vous  dis  plus  rien  :  cette  lettre  sincère 
D'un  malheureux  amour  contient  tout  le  mystère; 
Vous  savez  un  secret  que,  tout  prêt  à  s'ouvrir, 
IVIon  cœur  à  mille  fois  voulu  vous  découvrir. 
J'aime,  je  le  confesse,  et  devant  que  votre  àme, 
Prévenant  mon  espoir,  m'eût  déclaré  sa  flamme, 
Déjà,  plein  d'un  amour  dès  l'enfance  formé, 
A  tout  autre  désir  mon  cœur  étoit  fermé. 
Vous  me  vîntes  ofTrir  et  la  vie  et  l'empire; 
Et  même  votre  amour,  si  j'ose  vous  le  dire. 
Consultant  vos  bienfaits,  les  crut,  et  sur  leur  foi 
De  tous  mes  sentiments  vous  répondit  pour  moi. 
Je  connus  votre  erreur.  Mais  que  pouvois-je  faire'i 
Je  vis  en  même  temps  qu'elle  vous  étoit  chère. 
Combien  Je  trône  tente  un  cœur  ambitieux! 
Un  si  noble  présent  me  fit  ouvrir  les  yeux. 
Je  chéris,  j'acceptai,  sans  taider  davantage. 
L'heureuse  occasion  de  sortir  d'esclavage. 
D'autant  plus  qu'il  falloit  l'accepter  ou  périr,; 
D'autant  plus  que  vous-même,  ardente  à  me  l'offrir, 
Vous  ne  craigniez  rien  tant  que  d'être  refusée; 
Que  môme  mes  refus  vous  auroient  exposée; 
Qu'aj)rès  avoir  osé  me  voir  et  me  parler. 
Il  étoit  dangereux  pour  vous  de  reculer. 
Cependant,  je  n'en  veux  pour  témoins  que  vos  plaintes, 
A.i-je  pu  vous  tromper  par  des  promesses  feintes? 
Songez  combien  de  fois  vous  m'avez  reproché 
Un  silence  témoin  de  mon  trouble  caché  : 


ACTB    V.  4SI 

Plus  l'effet  de  vos  soins  et  ma  gloire  étolent  proches , 

Plus  mon  cœur  interdit  se  faisoit  de  reproches. 

Le  ciel,  qui  m'entendoit,  sait  bien  qu'en  mêrue  temps 

Je  ne  m'arrêtois  pas  à  des  vœux  impuissants  : 

Et  si  l'effet  enfin ,  suivant  mon  espérance , 

Eût  ouvert  un  champ  libre  à  ma  reconnoissance. 

J'aurais,  par  tant  d'honneurs,  par  tant  de  dignités. 

Contenté  votre  orgueil  et  payé  vos  bontés, 

Que  vous-même  peut-être... 

ROXARE. 

Et  que  pourrois-tu  faire? 
Sans  l'offre  de  ton  cœur,  par  où  peux-tu  me  plaire? 
Quels  seroient  de  tes  vœux  les  inutiles  fruits? 
Ne  te  souvient-il  plus  de  tout  ce  que  je  suis? 
Mfiitresse  du  sérail,  arbitre  de  ta  vie, 
Et  même  de  l'État,  qu'Amurat  me  confie, 
Sultane,  et,  ce  qu'en  vain  j'ai  cru  trouver  en  toi, 
Souveraine  d'un  cœur  qui  n'eût  aimé  que  moi  t 
Dans  ce  comble  de  gloire  où  je  suis  arrivée , 
A  quel  indigne  honneur  m'avois-tu  réservée? 
Traînerois-je  en  ces  lieux  un  sort  infortuné , 
Vil  rebut  d'un  ingrat  que  j'aurois  couronné. 
De  mon  rang  descendue,  à  mille  autres  égale, 
Ou  la  première  esclave  enfin  de  ma  rivale  î 
ï^aissons  ces  vains  discours;  et,  sans  m'importuner. 
Pour  la  dernière  fois,  veux-tu  vivre  et  régner? 
J'ai  l'ordre  d'Amurat,  et  je  puis  t'y  soustraire. 
Mais  tu  n'as  qu'un  moment  :  parle. 

BAJAZBT. 

Que  faut-il  faire? 

R  0  X  A  N  E. 

Ma  rivale  est  ici  :  suis-moi  sans  différer; 
Dans  les  mains  des  muets  viens  la  voir  expirer; 
Et,  libre  d'un  amour  à  ta  gloire  funeste, 
\ien3  m'engager  ta  foi  :  le  temps  fera  le  reste. 
Ta  gr&ce  est  à  ce  prix ,  si  tu  veux  l'obtenir. 

EAJAÎET. 

Je  ne  l'accepterois  que  pour  vous  en  punir; 
()ae  pour  faire  éclater  aux  yeux  de  tout  l'empire 
Eiiorreur  et  le  mépris  que  cette  offre  m'inspire. 
•Mais  à  quelle  fureur  me  laissant  emporter, 
Goalre  ses  tristes  jours  vais-je  vous  irriter! 

24 


422  BAJAZBT. 

De  mes  emportements  elle  n'est  pointcomplice, 
Ni  de  mon  amour  même  et  de  mon  injustice: 
Loin  de  me  retenir  par  des  conseils  jaloux. 
Elle  me  conjuroit  de  me  donner  à  vous. 
En  un  mot,  séparez  ses  vertus  de  mon  crime. 
Poursuivez,  s'il  le  faut,  un  courroux  légitime; 
Aux  ordres  d'Amurat  hâtez-vous  d'obéir  ; 
Mais  laissez-moi  du  moins  mourir  sans  vous  hair 
Amurat  avec  moi  ne  l'a  point  condamnée  : 
Épargnez  une  vie  assez  infortunée. 
Ajoutez  cette  grâce  à  tant  d'autres  bontés. 
Madame;  et  si  jamais  je  vous  fus  cher... 

R  0  X  A  iN  £. 

Sortez. 

SCÈNE   V. 

ROXANE,   ZATIME. 

ROXANE. 

Pour  la  dernière  fois,  perfide,  tu  m'as  vue, 
Et  tu  vas  rencontrer  la  peine  qui  t'est  due. 

ZATIME. 

Atalide  à  vos  pieds  demande  à  se  jeter, 

Et  vous  prie  un  moment  de  vouloir  l'écouter, 

Madame  :  elle  vous  veut  faire  l'aveu  fidèle 

D'un  secret  important  qui  vous  touche  plus  qu'elle. 

ROXANE. 

Oui,  qu'elle  vienne.  Et  toi,  suis  Bajazet  qui  sort. 
Et,  quand  il  sera  temps,  viens  m'annrendre  son  sort. 

SGÈN'E  VI. 

ROXANE,   ATALIDE. 

ATALIDE. 

le  ne  viens  plus,  madame,  à  feindre  disposée. 

Tromper  votre  bonté  si  longtemps  abusée  ; 

Confuse,  et  digne  objet  de  vos  inimitiés. 

Je  viens  mettre  mon  cœur  et  mon  crime  à  vos  pieds. . 

Oui .  madame ,  il  est  vrai  que  je  vous  ai  trompée  : 

5u  soin  de  mon  amour  seulement  occupée , 

Quand  j'ai  vu  Bajazet,  loin  de  vous  obéir. 

Je  n'ai  dans  mes  discours  songé  qu'à  vous  trahir. 


ACTB    V.  42» 

Je  l'aimai  dès  l'enfance;  et  dès  ce  temps,  madame, 
J'avois  par  mille  soins  su  prévenir  son  àme. 
La  sultane  sa  mère,  ignorant  l'avenii, 
Héîas!  pour  son  malheur,  se  plut  à  nous  unir. 
\ous  raimfttes  depuis  :  plus  heureux  l'un  et  l'autre. 
Si,  connoissant  mon  cœur,  ou  me  cachant  le  vôtre. 
Votre  amour  de  la  mienne  eût  su  se  défier! 
Je  ne  me  noircis  point  pour  le  justifier. 
Je  jure  par  le  ciel  qui  me  voit  confondue, 
Par  ces  grands  Ottomans  dont  je  suis  descendue. 
Et  qui  tous  avec  moi  vous  parlent  à  genoux 
Pour  le  plus  pur  du  sang  qu'ils  ont  transmis  en  nous 
Bajazet  à  vos  soins  tôt  ou  tard  plus  sensible. 
Madame,  à  tant  d'attraits  n'étoit  pas  invincible. 
Jalouse,  et  toujours  prête  à  lui  représenter 
Tout  ce  que  Je  croyois  digne  de  l'arrêter. 
Je  n'ai  rien  négligé,  plaintes,  larmes,  colère. 
Quelquefois  attestant  les  mânes  de  sa  mère  ; 
Ce  jour  même,  aes  jours  le  plus  infortuné. 
Lui  reprochant  l'espoir  qu'il  vous  avoit  donné. 
Et  de  ma  mort  enfin  le  prenant  à  partie. 
Mon  importune  ardeur  ne  s'est  point  ralentie. 
Qu'arrachant  malgré  lui  des  gages  de  sa  foi , 
Je  ne  sois  parvenue  à  le  perdre  avec  moi- 
Mais  pourquoi  vos  bontés  seroient-elles  lasséesî 
Ne  vous  arrêtez  point  à  ses  froideurs  passées  : 
C'est  moi  qui  l'y  forçai.  Les  nœuds  que  j'ai  rompus 
Se  rejoindront  bientôt  quand  je  ne  serai  plus. 
Quelque  peine  pourtant  qui  soit  due  à  mon  crime. 
N'ordonnez  pas  vous-même  une  mort  légitime. 
Et  ne  vous  montrez  point  à  son  cœur  éperdu 
Couverte  de  rnon  sang  par  vos  mains  répandu  : 
D'un  cœur  trop  tendre  encore  épargnez  la  foiblesse. 
Vous  pouvez  de  mon  sort  me  laisser  la  maltresse. 
Madame;  mon  trépas  n'en  sera  pas  moins  prompt. 
Jouissez  d'un  bonheur  dont  ma  mort  vous  répond; 
Couronnez  un  héros  dont  vous  serez  chérie  : 
l'aurw  soin  de  ma  mort;  prenez  soin  de  sa  vie, 
illez,  madame,  allez  :  avant  votre  retour, 
l'aurai  d'une  rivale  alTranchi  votre  amour. 

nOXANE. 

Je  ne  mérite  pas  un  si  grand  sacrifice  : 


424  BAJAZKT. 

Je  me  connois,  madame,  et  je  me  fais  justide. 
Loin  de  vous  séparer,  Je  prétends  aujourd'hui 
Par  des  nœuds  éternels  vous  unir  avec  lui  : 
Vous  jouirez  bientôt  de  son  aimable  vue». 
Levez-vous.  Mais  que  veut  Zatime  tout  émue? 

SCÈNE  VIL 

ROXANE,   ATALIDE,   ZATIME. 

ZATIME. 

Ah!  venez  vous  montrer,  madame,  ou  désormai» 
Le  rebelle  Acomat  est  maître  du  palais  : 
Profanant  des  sultans  la  demeure  sacrée , 
Ses  criminels  amis  en  ont  forcé  l'entrée. 
Vos  esclaves  tremblants,  dont  la  moitié  s'enfuit, 
Doutent  si  le  vizir  vous  sert  ou  vous  trahit. 

ROXANE. 

Ah,  les  traîtres!  Allons,  et  courons  le  confondre. 
Toi,  garde  ma  captive,  et  songe  à  m'e»  répondre. 

SCÈNE  VIII. 

ATALIDE,   ZATIME. 

ATALIDE. 

Hélas  !  pour  qui  mon  coeur  doit-il  faire  des  vœuxî 

J'ignore  quel  dessein  les  anime  tous  deux. 

Si  de  tant  de  malheurs  quelque  pitié  te  touche. 

Je  ne  demande  point,  Zatime,  que  ta  bouche 

Trahisse  en  ma  faveur  Roxane  et  son  secret; 

Mais,  de  grâce,  dis-moi  ce  que  fait  Bajazet. 

L'as-tu  vu?  Pour  ses  jours  n'ai-je  encor  rien  à  craindre? 

ZATIME. 

Madame,  en  vos  malheurs  je  ne  puis  que  vous  plaindre. 

ATALIDE. 

Quoi  !  Roxane  déjà  l'a-t-elle  condamné? 

ZATIHE. 

Madame,  le  secret  m'est  surtout  ordonné. 

1.  Ironie  atroce,  qui  excite  l'indignation  du  spectateur;  mais  le 
poëte  ne  veut  et  ne  doit  pas  inspirer  d'autre  sentiment  pour  Roxane. 
Cette  férocité  froide  et  tranquille  est  dans  les  mœurs  du  sérail. 
Hermione  n'est  pas  si  calme  quand  elle  a  ordonné  le  flieurtre  d« 
P^rrhu».  (GBOFraov.) 


ACTB    V. 
ATALIDB. 

Ualheurease ,  dis-moi  seulement  s'il  respire. 

ZATIUE. 

Il  y  va  de  ma  vie,  et  je  ne  puis  rien  dire. 

ATALIDB. 

Ah!  c'en  est  trop,  cruelle.  Achève,  et  que  ta  main 
Lui  donne  de  ton  zèle  un  gage  plus  certain; 
Perce  toi-même  un  cœur  que  ton  silence  accable, 
D'une  esclave  barbare  esclave  impitoyable  ; 
Précipite  des  jours  qu'elle  me  veut  ravir; 
Montre-toi,  s'il  se  peut,  digne  de  la  servir. 
Tu  me  retiens  en  vain;  et,  dès  cette  même  heure. 
Il  faut  que  je  le  voie ,  ou  du  moins  que  je  meure. 

SCÈNE  IX. 

ATALIDE,   ACOMAT,   ZATIME. 

ACOUAT. 

Ahl  que  fait  Bajazet?  Où  le  puis-je  trouver, 

Madame?  Aurai-je  encor  le  temps  de  le  sauver? 

Je  cours  tout  le  cérail  ;  et,  même  dès  l'entrée, 

De  mes  braves  amis  la  moitié  séparée 

A  marché  sur  les  pas  du  courageux  Osmin  ; 

Le  reste  m'a  suivi  par  un  autre  chemin. 

Je  cours ,  et  je  ne  vois  que  des  troupes  craintives 

D'esclaves  effrayés ,  de  femmes  fugitives. 

ATALIRB. 

Ah  !  je  suis  de  son  sort  moins  instruite  que  vous. 
Cette  esclave  le  sait. 

ACOUAT. 

Crains  mon  juste  courroux. 
Malheureuse,  réponds. 

SCÈNE  X. 

ATALIDE,   ACOMAT,   ZATIME,   ZAÏRE. 

Z^IRE. 

Madame... 

ATALIDE. 

Hé  bien ,  Zftlre? 
Qu'est-ce? 


«M  BAJAZBT. 

ZAÏRE. 

Ne  crzngnez  plus  :  votre  ennemfe  «xpfre. 

ATALIDS. 

Roxane? 

ZAÏRE. 

Et  ce  qoi  ra  bien  plus  vous  étonner, 
Orcan  lui-même ,  Orcan  vient  de  l'assassiner. 

ATALIBE. 

Quoi!  lui? 

ZAÏRE. 

Désespéré  d'avoir  manqué  son  crim«. 
Sans  doute  il  a  voulu  prendre  cette  victime. 

ATALIDE. 

Juste  ciel,  l'innocence  a  trouvé  ton  appui! 
Bajazet  vit  encor  :  vizir,  courez  à  lui. 

ZAÏRE. 

Par  la  bouche  d'Osmin  vous  serez  mieux  instruite. 
Il  a  tout  vu. 

SCÈNE  XI. 

ATALIDE,   ACOMAT,  OSMIN,   ZAIRR. 

ACOKAT. 

Ses  yeux  ne  l'oiïtils  point  séduite? 
Roxane  est-elle  morte? 

OSHIN. 

Oui  :  j'ai  vu  l'assassin 
Retirer  son  poignard  tout  fumant  de  soû  sein. 
Orcan ,  qui  méditait  ce  cruel  stratagème , 
La  servoit  à  dessein  de  la  perdre  elle-même; 
Et  le  sultan  l'avoit  chargé  secrètement 
De  lui  sacrifier  l'amante  après  l'amant. 
Lui-même,  d'aussi  loin  qu'il  nous  a  vus  paroître 
«  Adorez,  a-t-il  dit,  l'ordre  de  votre  maître; 
«  De  son  auguste  seing  reconnoissez  les  traits, 
«  Perfides,  et  sortez  de  ce  sacré  palais.  » 
A  ce  discours,  laissant  la  sultane  expirante. 
Il  a  marché  vers  nous;  et,  d'une  main  sanglante  ; 
n  nous  a  déployé  l'ordre  dont  Amurat 
Autorise  ce  monstre  à  ce  double  attentat. 
Biais,  seigneur,  sans  vouloir  l'écouter  davantage, 


ACTE    V,  427 


Transportés  à  la  fois  de  douleur  et  de  rage. 
Nos  bras  impatients  ont  puni  son  forfait, 
Et  vengé  dans  son  sang  la  mort  de  Bajazet. 

AT  ALI  DE. 

Bajazet  ! 


Que  dis-tu? 
L'ignoriez-Toast 


osuin. 
Bajazet  est  sans  vie. 


ATALIDK. 

O  ciel  ! 

OSWIR. 

Son  amante  en  furie. 
Près  de  ces  lieux ,  seigneur,  craignant  votre  secours , 
Avoit  au  nœud  fatal  abandonné  ses  jours. 
Moi-même  des  objets  j'ai  vu  le  plus  funeste. 
Et  de  sa  vie  en  vain  j'ai  cherché  quelque  reste  : 
Bajazet  étoit  mort.  Nous  l'avons  rencontré 
De  morts  et  de  mourants  noblement  entouré, 
Que,  vengeant  sa  défaite,  et  cédant  sous  le  nombre. 
Ce  héros  a  forcés  d'accompagner  son  ombre. 
Mais,  puisque  c'en  est  fait,  seigneur,  songeons  à  nous. 

A  c  0  M  A  T. 

Ah!  destins  ennemis,  où  me  rédnisez-voas? 

Je  sais  en  Bajazet  la  perte  que  vous  faites. 

Madame  ;  je  sais  trop  qu'en  l'état  ot"i  vous  êtes 

Il  no  m'appartient  point  de  vous  offrir  l'appui  " 

De  quelques  malheureux  qui  n'espéroient  qu'en  lui  : 

Saisi ,  désespéré  d'une  mort  qui  m'accable , 

Je  vais,  non  point  sauver  cette  tête  coupable, 

Mais,  redevable  aux  soins  de  mes  tristes  amis, 

Défendre  jusqu'au  bout  leurs  jours  qu'ils  m'ont  commis 

Pour  vous,  si  vous  voulez  qu'en  quelque  autre  contrée 

Nous  allions  confier  votre  tête  sacrée , 

Madame,  consultez  :  maîtres  de  ce  palais. 

Mes  fidèles  amis  attendront  vos  souhaits; 

Et  moi,  pour  ne  point  perdre  un  temps  si  salutaire, 

Je  cours  oii  ma  présence  est  encor  nécessaire; 

Et  jusqu'au  pied  des  murs  que  la  mer  vient  laver, 

Sur  mes  vaisseaux  tout  prêts  Je  viens  vous  retrouver. 


428  JAJAZET. 

SCÈNE   XII. 

ATALIDE,   ZAÏRE. 

ATALIDE. 

Enfln,  c'en  est  donc  fait;  et,  par  mes  artifices. 
Mes  injustes  soupçons,  mes  funestes  caprices, 
Jo  suis  donc  arrivée  au  douloureux  moment 
Où  je  vois  par  mon  crime  expirer  mon  amant! 
N'étoit-ce  pas  assez,  cruelle  destinée, 
Qu'à  lui  survivre,  hélas!  je  fusse  condamnée? 
Et  falloit-il  encor  que ,  pour  comble  d'horreurs , 
Je  ne  puisse  imputer  sa  mort  qu'à  mes  fureurs? 
Oui ,  c'est  moi ,  cher  amant ,  qui  t'arrache  la  vie  ; 
Roxane,  ou  le  sultan,  ne  te  l'ont  point  ravie  : 
Moi  seule,  j'ai  tissu  le  lien  malheureux 
Dont  tu  viens  d'éprouver  les  détestables  nœuds. 
Et  je  puis,  sans  mourir,  en  souffrir  la  pensée, 
Moi  qui  n'ai  pu  tantôt,  de  ta  mort  menacée, 
Retenir  mes  esprits  prompts  à  m'abandonner 
Ah  !  n'ai-je  eu  de  l'amour  que  pour  t'assassinerî 
Mais  c'en  est  trop  :  il  faut,  par  un  prompt  sacrifice. 
Que  ma  fidèle  main  te  venge  et  me  punisse. 
Vous,  de  qui  j'ai  troublé  la  gloire  et  le  repos. 
Héros,  qui  deviez  tous  revivre  en  ce  héros, 
Toi,  mère  malheureuse,  et  qui,  dès  notre  enfance. 
Me  confias  son  cœur  dans  une  autre  espérance t 
Infortuné  vizir,  amis  désespérés , 
Roxane,  venez  tous,  contre  moi  conjurés. 
Tourmenter  à  la  fois  une  amante  éperdue  ; 
Et  prenez  la  vengeance  enfin  qui  vous  est  due. 

(Elle  se  tue.) 

ZAÏRE. 

Ah,  madame!...  Elle  expire.  O  ciel  !  en  ce  malheur 
Que  ne  puis-je  avec  elle  expirer  de  douleur  *  ! 

1.  Bajazet  est  sans  contredit  un  ouvrage  da  second  ordre,  mais  ce 
qu'il  7  a  de  beaa  est  du  premier.  (Laharpb.) 


VIH    DB    BAJAZBT. 


MITHRIDATE 


TRAGEDIE 


1679 


PRÉFACE 


Il  n'y  a  pu^re  de  nom  plus  connu  que  celui  de  Mithridate*  : 
sa  vie  et  sa  mort  font  une  partie  considérable  de  l'histoire 
romaine;  et,  sans  compter  le»  victoires  qu'il  a  remportées, 
on  peut  dire  que  ses  seules  défaites  ont  fait  presque  toute 
]agloir«  de  trois  des  plus  grands  ciipitaines  de  la  république: 
c'est  à  savoir,  c.o  Sylla,  de  Lucullus  et  de  Pompée».  Ainsi 
je  ne  pense  pas  qu'il  soit  besoin  de  citer  ici  mes  auteurs  : 
car,  excepté  quelques  événements  que  j'ai  un  peu  rappro-  I 
chés  par  le  droit  que  donne  la  poésie,  tout  le  monde  recon-  ' 
noitra  aisément  que  j'ai  suivi  l'histoire  avec  beaucoup  de 
fidélité.  En  effet,  il  n'y  a  guère  d'actions  éclatantes  dans  la 
vie  de  Mithridate  qui  n'aient  trouvé  place  dans  ma  tr^é- 
die.  J'y  ai  inséré  tout  ce  qui  pouvoit  mettre  en  jour  les 
mœurs  et  les  sentiments  de  ce  prince,  je  veux  dire  sa  baille  j 
violente  contre  les  Romains,  son  grand  courage,  sa  finesëe, 
sa  dissimulation,  et  enfin  cette  jalousie  qui  lui  étoit  si  na-  < 
turelle,  et  qui  a  tant  de  fois  coûté  la  vie  à  ses  maltresses'. 

1.  Plnnears  princ««  ont  porté  c«  nom.  Le  héros  de  la  tragédie  de 
Racioe  est  Mithridate,  troisième  du  nom ,  septième  roi  de  Pont,  soi- 
Dommé  Bapator  ;  monarque  vraiment  extraordinaire,  et  qoi  joue  I« 
Tôle  le  plos  briUant  dans  l'histoire  romaine.  Il  régna  soixante  ana, 
et  en  vécut  envuon  soixante  et  douze. 

S.  C'est  à  savoir,  de  Sylla,  de  Lueullus  et  de  Pompée.  Cette  fin  d  ; 
phnse  ce  s«  trouve  pas  dans  la  première  édition  de  Mithri^ti.', 
publiée  dans  le  mois  de  mars  1678. 

3.  Kacine,  djuu  la  seconde  édition  de  MitltridtUe,  a  ajouté  les  d«B;r 


43»  PRflPACB, 

La  seule  chose  qui  pourroit  n'être  pas  aussi  connue  que 
Vb  reste,  c'est  le  dessein  que  je  lui  fais  prendre  de  passer 
dans  l'Italie.  Gomme  ce  dessein  m'a  fourni  une  des  scènes 
qui  ont  le  plus  réussi  dans  ma  tragédie,  Je  crois  que  le  plai- 
sir du  lecteur  pourra  redoubler,  quand  il  verra  que  presque 
tous  les  historiée?  ont  dit  tout  ce  que  je  fais  dire  ici  à  Mi- 
thridate. 

Florus,  Plutarque  et  Dion  Gassius,  nomment  les  pays 
par  où  il  devoit  passer.  Appien  d'Alexandrie  entre  plus  dans 
le  détail;  et,  après  avoir  marqué  les  facilités  et  les  secours 
que  Mithridate  espéroit  trouver  dans  sa  marche,  il  ajoute 
que  ce  projet  fut  le  prétexte  dont  Pharnace  se  servit  pour 
faire  révolter  toute  l'armée,  et  que  les  soldats,  effrayés  de 
l'entreprise  de  son  père,  la  regardèrent  comme  le  désespoir 
d'un  prince  qui  ne  cherchoit  qu'à  périr  avec  éclat.  Ainsi 
elle  fut  en  partie  cause  de  sa  mort,  qui  est  l'action  de  ma 
tragédie. 

J'ai  encore  lié  ce  dessein  de  plus  près  à  mon  sujet  :  Je 
m'en  suis  servi  pour  faire  connoître  à  Mithridate  les  secrets 
sentiments  de  ses  deux  fils.  On  ne  peut  prendre  trop  de  pré- 
caution pour  ne  riea  mettre  sur  le  théâtre  qui  ne  soit  très- 
nécessaire;  et  les  plus  belles  scènes  sont  en  danger  d'en- 
nuyer, du  moment  qu'on  les  peut  séparer  le  l'action,  et 
qu'elles  l'interrompent  au  lieu  de  la  conduire  vers  sa  fin*. 

Voici  la  réflexion  que  fait  Dion  Gassius  sur  ce  dessein  de 
Mithridate  :  «  Get  homme  étoit  véritablement  né  pour  en- 
M  treprendre  de  grandes  choses.  Gomme  il  avoit  souvent 
«  éprouvé  la  bonne  et  la  mauvaise  fortune,  il  ne  croyoit 
•  rien  au-dessus  de  ses  espérances  et  de  son  audace,  et  me- 

dernières  phr&su»  de  cet  alinéa.  Les  remarques  qu'elles  renferment 
nont  appuyées  par  le  récit  de  Plutarqne  :  cet  historien  rapporte  que 
)ilithridate ,  après  sa  seconda  défaite ,  envoya  à  Bérénice ,  l'une  de 
ses  femmes,  l'ordre  de  mourir.  Vaincu  par  Lucullus,  il  fit  porter  le 
même  ordre  à  Monime ,  qui  étoit  alors  retirée  pràs  de  la  ville  de 
Pbernacie.  On  voit  que  Racine  a  cru  pouvoir  prolonger  la  vie  de 
cette  princesse ,  puisqu'elle  étoit  morte  longtemps  avant  la  défaite 
de  Mithridate  par  Pompée. 
l.  Dans  la  première  édition,  la  préface  finissoit  en  cetendrcut- 


PRBFACB.  4M 

«  suroit  ses  desseins  bien  plus  à  la  grandeur  de  son  courage 
«  qu'au  mauvais  état  de  ses  affaires;  bien  résolu,  si  son 
»  entreprise  ne  réussissoit  point,  de  faire  une  fin  digne  d'un 
«  grand  roi ,  et  de  s'ensevelir  lui-même  sous  les  ruines  de 
«  son  empire,  plutôt  que  de  vivre  dans  l'obscurité  et  dan» 

■  la  bassesse^.  » 

J'ai  choisi  Monime  entre  les  femmes  quo  Mithridate  a 
aimées.  11  paroit  que  c'est  celle  de  toutes  qui  a  été  la  plus 
vertueuse,  et  qu'il  a  aimée  le  plus  tendrement.  Plutarque  1 
semble  avoir  pris  plaisir  à  décrire  le  malheur  et  les  senti-     /  /    ôrA^ 
ments  de  cette  princesse.  C'est  lui  qui  m'a  donné  l'idée  de  1     l 
Monime;  et  c'est  en  partie  sur  la  peinture  qu'il  en  a  faite 
que  j'ai  fondé  un  caractère  que  je  puis  dire  qui  n'a  point  o 

déplu.  Le  lecteur  trouvera  bon  que  je  rapporte  ses  paroles  j  a  v,0^ 
telles  qu'Amyot  les  a  traduites  ;  car  elles  ont  une  grâce  dans  '      ^   ^  "Vu 
le  vieux  style  de  ce  traducteur,  que  je  ne  crois  point  pou- 
voir égaler  dans  notre  langage  moderne  i 

■  Cette-ci  estoit  fort  renommée  entre  les  Grecs,  pour  ce 
«  que  quelques  sollicitations  que  lui  sceust  faire  le  roi  en 

■  estant  amoureux ,  jamais  ne  voulut  entendre  à  toutes  ses 

■  poursuites  jusqu'à  ce  qu'il  y  cust  accord  de  mariage  passé 
«  entre  eux,  qu'il  lui  eust  envoyé  le  diadème  ou  bandeau 
«  royal,  et  qu'il  l'eust  appelée  royne.  La  pauvre  dame, 
«  depuis  que  ce  roi  l'eust  espousée ,  avoit  vécu  en  grande 
«  desplaisance,  ne  faisant  continuellement  autre  chose  que 

•  de  plorer  la  malheureuse  beauté  de  son  corps,  laquelle, 
«  au  lieu  d'un  mari,  lui  avoit  donné  un  maistre,  et,  au  lieu 

■  de  compaignie  conjugale,  et  que  doibt  avoir  une  dame 
«  d'honneur,  lui  avoit  baillé  une  garde  et  garnison  d'hom- 

■  mes  barbares,  qui  la  ieooient  comme  prisonnière  loin  do 
«  doulx  paya  de  la  Grèce,  en  lieu  où  elle  n'avoit  qu'un  songe 
K  et  une  ombre  dw»  biens  qu'elle  avoit  espérés;  et  au  con- 
«1  traire  avoit  réellement  perdu  les  véritables,  dont  elle 

•  jouissoU  au  pays  de  sa  naissarcc.  Et  quand  l'eunuque  fut 
arrivé  devers  elle,  et  lui  eust  faict  commandement  de  par 

l.  tftjt.  nwi.,  Ub.  XXXVV 

25 


4M  PRÉFACE. 

«  le  roi  qu'elle  eust  à  mourir,  adoac  elle  s'arracha  d'alen- 
«  lourde  lateste  son  bandeau  royal,  et  se  le  nouant  alea- 
«  tour  du  col,  s'en  pendit.  Mais  le  bandeau  ne  fut  pas  assez 
M  fort,  et  se  rompitincontinent.  Etalors  elle  se  prltà  dire  : 
'I  0  maudit  et  malheureux  tissu,  ne  me  serviras-tu  point  • 
.  au  moins  à  ce  triste  service?  »  En  disant  ces  paroles,  elle 
*  le  jeta  contre  terre,  crachant  dessus,  et  tendit  la  gorge  à 
t>  l'eunuque  <.  » 

Xipharès  étoit  fils  de  Mlthridate  et  d'une  de  ses  femmes 
qui  se  nommoit  Stratonice.  Elle  livra  aux  Romains  une 
place  de  grande  importance,  où  étoient  les  trésors  de  Mithri- 
date ,  pour  mettre  son  fils  Xipharès  dans  les  bonnes  grâces 
de  Pompée.  Il  y  a  des  historiens  qui  prétendent  que  Mlthri- 
date fît  mourir  ce  jeune  prince  pour  se  venger  de  la  perfidie 
de  sa  mère. 

Je  ne  dis  rien  de  Pharnace  ;  car  qui  ne  sait  pas  que  ce  fut 
lui  qui  souleva  contre  Mithridate  ce  qui  lui  restoit  de  trou- 
pes ,  et  qui  força  ce  prince  à  se  vouloir  empoisonner,  et  à 
se  passer  son  épée  au  travers  du  corps  pour  ne  pas  tomber 
Mtre  les  mains  de  ses  ennemis?  C'est  ce  même  Pharnace 
qui  fut  vaincu  depuis  par  Jules  César,  et  qui  fut  tué  ensuite 
dans  une  autre  bataille. 

1.  (Plutarqub,  Vie  de  Lucullus.)  Racine  a  supprimé  plusieurs 
mots  du  texte  d'Amyot,  et  y  fait  quelques  chaugements,  afin  de 
restreindre  à  Monime  ce  qui,  dans  ce  récit,  s'applique  en  général 
aux  femmes  de  Mithridate. 


MITHRIDATE 


PERSONNAGES 


MITHRIDATB,  roi  de  Pont  et  de  quantité  d'autrea 

royaume*. 
IIONIMB.  accordée  avec  Mithridate,  et  déjà  déclarée 

reine. 
PHARNÀCB,     I    t*is  d3  Mitbnda:e,  mais  de  diffé- 
XIPHARÈS,      )  rentes  mères. 

ARBATE,  confident  de  Mithridate,  et  gouverneur  de 

la  place  de  Nympbée. 
PHŒDIMB,  confidente  de  Monime. 
ARC  AS,  domestique  de  Mithridate. 

aABDSS. 


/.a  ictne  ett  à  Nympfiie ,  port  de  mer  mr  le  Bosphore  Cimméricn. 
ckms  la  Chertonéte  Tawiqxu. 


MITHRIDATE 

TBAGiÊDIB 


ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

XIPHARÈS,  ARBATE. 

XIPHARÈS. 

On  nous  faisoit,  Arbate,  un  fidèle  rapport  : 
Rome  en  effet  triomphe,  et  Mithridate  est  mort. 
Les  Romains,  vers  l'Euphrate,  ont  attaqué  mon  père». 
Et  trompé  dans  la  nuit  sa  prudence  ordinaire. 
Après  un  long  combat,  tout  son  camp  dispersé 
Dans  la  foule  des  morts,  en  fuyant,  l'a  laissé; 
Et  j'ai  su  qu'un  soldat  dans  les  mains  de  Pompée 
Avec  son  diadème  a  remis  son  épée. 
Ainsi  ce  roi,  qui  seul  a,  durant  quarante  ans. 
Lassé  tout  ce  que  Rome  eut  de  chefs  importants. 
Et  qui ,  dans  l'Orient  balançant  la  fortune , 
Vengeoit  de  tous  les  rois  la  querelle  commune , 

I Meurt,  et  laisse  après  lui,  pour  venger  son  trépas, 

[Deux  fils  infortunés  qui  ne  s'accordent  pas. 

ARBATE. 

Vous,  seigneur!  Quoi!  l'ardeur  de  régner  en  sa  place 
Rend  déjà  Xipharès  ennemi  de  Phamaceî 

XIPHARÈS. 

Non,  Je  ne  prétends  point,  cher  Arbate,  à  ce  prix, 

1.  Ce  fut  près  de  la  ville  de  Dastire  que  Pompée  surprit  Mithrt- 
data,  et  le  renfenna  dans  sou  camp  par  un  rempart  de  cent  cinquante 
stades  de  circuit.  Mithridate  ne  le  franchit  qu'à  la  faveor  des  té- 
nèbre*, et  fut  vaincu  la  nuit  suivante.    (Lumbau  or  Boisscrmain.) 


438  MITHRIDATB. 

I  D'un  malheureux  empire  acheter  les  débris. 
Je  sais  en  lui  des  ans  respecter  l'avantage; 
Et,  content  des  États  marqués  pour  mon  partage. 
Je  verrai  sans  regret  tomber  entre  ses  mains 
Tout  ce  que  lui  promet  l'amitié  des  Romains. 

ARBATE. 

L'amitié  des  Romains?  Le  fils  de  Mithridate, 
Seigneur?  Est- il  bien  vrai? 

XIPHARÈS. 

N'en  doute  point,  Arbatei 
Pharnace ,  dès  longtemps  tout  Romain  dans  le  cœur, 
Attend  tout  maintenant  de  Rome  et  du  vainqueur. 
Et  moi,  plus  que  jamais  à  mon  père  fidèle, 
Je  conserve  aux  Romains  une  haine  immortelle. 
Cependant  et  ma  haine  et  ses  prétentions 
Sont  les  moindres  sujets  de  nos  divisions. 

ARBATE. 

Et  quel  autre  intérêt  contre  lui  vous  anime? 

XIPHARÈS. 

Je  m'en  vais  t'étonner  :  cette  belle  Monime, 
I  Qui  du  Toi  notre  père  attira  tous  les  vœux , 
I  Dont  Pbarnace,  après  lui,  se  déclare  amoureux... 

ARBATE. 

Eh  bien,  seigneur? 

XIPHARÈS. 

Je  l'aime,  et  ne  veux  plus  m'en  taire, 
Puisqu'rnfin  pour  rival  je  n'ai  plus  que  mon  frère  '. 
Tu  ne  t'attendois  pas,  sans  doute,  à  ce  discours; 
Mais  ce  n'est  point,  Arbale,  un  secret  de  deux  jours. 
Cet  amo^r  s'est  longtemps  accru  dans  le  silence. 
Que  n'en  puis-je  à  tes  yeux  marquer  la  violence. 
Et  mes  premiers  soupirs,  et  mes  derniers  ennuis! 
Mais,  en  l'état  funeste  où  nous  sommes  réduits. 
Ce  n'est  guère  le  temps  d'occuper  ma  mémoire 
A  rappeler  le  cours  d'une  amoureuse  histoire. 
Qu'il  te  suffise  donc,  pour  me  justifier. 
Que  je  vis,  que  j'aimai  la  reine  le  premier; 
Que  mot)  père  ignoroit  jusqu'au  nom  de  Mouime 

1.  Le  «pectateui  reçoit  presque  à  chaque  vers  une  instruction  doo- 
velle  :  à  peine  connaît-il  les  caractères  différents  des  deux  frères, 
qu'il  apprend  leur  rivalité.  C'est  là  le  mérite  essentiel  d'une  bonne 
exposition  :  jamais  le  sujet  n'y  est  trop  tOt  expliqua.      (  GRorFHOV.) 


ACTE  PREMIER.  4 

Quand  je  conçus  pour  elle  un  amour  lëgitime 
Il  la  vit.  Mais,  au  lieu  d'offrir  à  ses  beautés 
|Un  hymen,  et  des  vœux  dignes  d'être  écoutés, 
Il  crut  que,  sans  prétendre  une  plus  haute  gloire. 
Elle  lui  céderoit  une  indigne  victoire. 
Tu  &ais  par  quels  efforts  il  tenta  sa  vertu  ; 
Et  que,  lassé  d'avoir  vainement  combattu, 
Absent,  mais  toujours  plein  de  son  amour  extrême, 
Il  lui  fit  par  tes  mains  porter  son  diadème. 
Juge  de  mes  douleurs,  quand  des  bruits  trop  certains 
M'annoncèrent  du  roi  l'amour  et  les  desseins; 
Quand  je  sus  qu'à  son  lit  Monime  réservée 
Avoit  pris,  avec  toi,  le  chemin  de  Nymphée! 
Hélas!  ce  fut  encor  dans  ce  temps  odieux 
Qu'aux  oflres  des  Romains  ma  mère  ouvrit  les  yeux  t 
Ou  pour  venger  sa  foi  par  cet  hymen  trompée, 
Ou  ménageant  pour  moi  la  faveur  de  Pompée, 
Elle  trahit  mon  père ,  et  rendit  aux  Romains 
La  place  et  les  trésors  confiés  en  ses  mains. 
Quel  devins-je  au  récit  du  crime  de  ma  mère! 
Je  ne  regardai  plus  mon  rival  dans  mon  père? 
J'oubliai  mon  amour  par  le  sien  traversé  : 
Je  n'eus  devant  les  yeux  que  mon  père  offensé. 
J'attaquai  les  Romains;  et  ma  mère  éperdue 
Me  vit,  en  reprenant  cette  place  rendue, 
A  mille  coups  mortels  contre  eux  me  dévouer. 
Et  chercher,  en  mourant,  à  la  désavouer. 
L'Euxin,  depuis  ce  temps,  fut  libre,  et  l'est  encore; 
Et  des  rives  de  Pont  aux  rives  du  Bosphore, 
Tout  reconnut  mon  père;  et  ses  heureux  vaisseaux 
N'eurent  plus  d'ennemis  que  les  vents  et  les  eaux. 
Je  voulois  faire  plus  :  je  prétendois,  Arbate, 
Moi-même  à  son  secours  m'avancer  vers  l'Eiiphrate. 
Je  fus  soudain  frappé  du  bruit  de  son  trépas. 
Au  milieu  de  mes  pleurs,  je  ne  le  cèle  pas, 
Monime,  qu'en  tes  mains  mon  père  avoit  laissée, 
.\vec  tous  ses  attraits  revint  en  ma  pensée. 
Que  dis-Je?  en  ce  malheur  je  tremblai  pour  ses  jours{ 
Je  redoutai  du  roi  les  cruelles  amours  : 
Tu  sais  combien  de  fois  ses  jalouses  tendresses 
Ont  pris  soin  d'assurer  la  mort  de  ses  maîtresses. 
Je  volai  vers  Nymphée  ;  ei  mes  tristes  regards 


440  MITHRIDATB. 

Rencontrèrent  Pharnace  au  pied  de  ses  remparts 
l'en  conçus,  je  l'avoue,  un  présage  funeste. 
Tu  nous  reçus  tous  deux,  et  tu  sais  tout  le  rest^ 
Pharnace,  en  ses  desseins  toujours  impétueux, 
Ne  dissimula  point  ses  vœux  présomptueux  : 
De  mon  père  à  la  reine  il  conta  la  disgrâce, 
L'assura  de  sa  mort ,  et  s'offrit  en  sa  place. 
\\ Comme  il  le  dit,  Arbate,  il  veut  l'exécuter. 
Mais  enfin,  à  mon  tour,  je  prétends  éclater: 
Autant  que  mon  amour  respecta  la  puissance 
D'un  père  à  qui  je  fus  dévoué  dès  l'enfance. 
Autant  ce  même  amour,  maintenant  révolté. 
De  ce  nouveau  rival  brave  l'autorité. 
Ou  Monime,  à  ma  flamme  elle-même  contraire. 
Condamnera  l'aveu  que  Je  prétends  lui  faire  ; 
Ou  bien ,  quelque  malheur  qu'il  en  puisse  avenir. 
Ce  n'est  que  par  ma  mort  qu'on  la  peut  obtenir. 
Voilà  tous  les  secrets  que  je  voulois  t'apprendre. 
C'est  à  toi  de  choisir  quel  parti  tu  dois  prendre; 
Qui  des  deux  te  parolt  plus  digne  de  ta  foi , 
L'esclave  des  Romains,  ou  le  fils  de  ton  roi? 
Fier  de  leur  amitié ,  Pharnace  croit  peut-être 
Commander  dans  Nymphée,  et  me  parler  en  maUro. 
Mais  ici  mon  pouvoir  ne  connoît  point  le  sien  : 
Le  Pont  est  son  partage,  et  Colchos  est  le  mien; 
Et  l'on  sait  que  toujours  la  Colchide  et  ses  princes 
Ont  compté  ce  Bosphore  au  rang  de  leurs  provinces. 

ARBATE. 

^^jÇ^  yv^"*-*^ Commandez-moi ,  seigneur.  Si  j'ai  quelque  pouvoir 
Ht»^  ^  %r    jjjqjj  (.jjqJj  ggt  (jéjj^  fait,  je  ferai  mon  devoir  : 
\^^^  Avec  le  même  zèle ,  avec  la  même  audace 

^''^  ^\'>^  Que  je  servois  le  père,  et  gardois  cette  place. 

Et  contre  votre  frère,  et  même  contre  vous. 
Après  la  mort  du  roi ,  je  vous  sers  contre  tous 
Sans  vous,  ne  sais-je  pas  que  ma  mort  assuré 
■^e  Pharnace  en  ces  lieux  alloit  suivre  l'entrée 
Sais-je  pas  que  mon  sang,  par  ses  mains  répandu 
Eût  souillé  ce  rempart  contre  lui  défendu? 
Assurez-vous  du  cœur  et  du  choix  de  la  reine; 
Du  reste,  ou  mon  crédit  n'est  plus  qu'une  ombre  vaine, 
Ou  Pharnace,  laissant  le  Bosphore  en  vos  mains* 
!   Ira  Jouir  ailleurs  des  bontés  des  Romains. 


ACTE    PREMIER.  441 

XIPHARÈS. 

Que  ne  devrai-je  point  à  cette  ardeur  extrême  ! 
Mais  on  vient.  Cours,  ami.  C'est  Monime  elle-même. 

SCÈNE  II. 

HOMME,  XIPHARÈS. 

MONIME. 

Seigneur,  je  viens  à  vous;  car  enfin,  aujourd'iiul, 
Si  vous  m'abandonnez,  quel  sera  mon  appui? 
Sans  parents,  sans  amis,  désolée  et  craintive. 
Reine  longtemps  de  nom ,  mais  en  effet  captive. 
Et  veuve  maintenant  sans  avoir  eu  d'époux , 
Seigneur,  de  mes  malheurs  ce  sont  là  les  plus  doux. 
Je  tremble  à  vous  nommer  l'ennemi  qui  m'opprime  : 
l'espère  toutefois  qu'un  cœur  si  magnanime 
Ne  sacrifiera  point  les  pleurs  des  malheureux 
aux  intérêts  du  sang  qui  vous  unit  tous  deux. 
Vous  devez  à  ces  mots  reconnoître  Pharnaco  : 
Cest  lui,  seigneur,  c'est  lui  dont  la  coupable  a.idace 
Veut,  la  force  à  la  main ,  m'attacber  à  son  sor  t 
Par  un  hymen  pour  moi  plus  cruel  que  la  mort. 
Sous  quel  astre  ennemi  faut-il  que  Je  sois  née  I 
1  Au  Joug  ti'nn  autre  hymen  sans  amour  destinée, 
A  peins  je  suis  libre  et  goûte  quelque  paix, 
Qu'il  faut  que  Je  me  livre  à  tout  ce  que  je  hais. 
Peut-être  je  devTois,  plus  humble  en  ma  misère. 
Me  souvenir  du  moins  que  je  parle  à  son  frèro  : 
Mais,  soit  raison,  destin,  soit  que  ma  haine  on  loi 
Confonde  les  Romains  dont  il  cherche  l'appui. 
Jamais  hymen  formé  sous  le  plus  noir  auspire 
De  l'hymen  que  Je  crains  n'égala  le  supplice. 
Et  si  Monime  en  pleurs  ne  vous  peut  émouvoir. 
Si  Je  n'ai  plus  pour  moi  que  mon  seul  désespoir. 
Au  pied  du  même  autel  où  Je  suis  attendue. 
Seigneur,  vous  me  verrez,  à  moi-même  rendue. 
Percer  ce  triste  cœur  qu'on  veut  tyranniser. 
Et  dont  jamais  encor  je  n'ai  pu  disposer  *. 

1.  Qnelle  gr&ce  touchante,  quel  ait  et  quel  charme  de  style  dku    \ 
ce  conn  de  Honime  I  Avec  combien  d'adresse  elle  ezcnse  sa  haiu»      > 


44»  MITHRIDATB. 

XIPHARÈS. 

Madame,  assurez-vous  de  mon  obéissance; 
Vous  avez  dans  ces  lieux  une  entière  puissance  : 
Pharnace  ira,  s'il  veut,  se  faire  craindre  ailleurs. 
Mais  vous  ne  savez  pas  encor  tous  vos  maliieurs. 

UONIME. 

Hé!  quel  nouveau  malheur  peut  affliger  Monime, 
Seigneur? 

XIPHAKÈS. 

Si  vous  aimer  c'est  faire  un  si  grand  crime* 
Pharnace  n'en  est  pas  seul  coupable  aujourd'hui; 
Et  Je  suis  mille  fois  plus  criminel  que  lui. 

U0N2HF 

Vous! 

lIPHARfeS. 

Mettez  ce  malheur  au  rang  des  plus  funestes; 
Attestez ,  s'il  le  faut ,  les  puissances  célestes 
Contre  un  sang  malheureux ,  né  pour  vous  tourmenter. 
Père ,  enfants ,  animés  à  vous  persécuter  ; 
Mais,  avec  quelque  ennui  que  vous  puissiez  apprendre 
Cet  amour  criminel  qui  vient  de  vous  surprendre. 
Jamais  tous  vos  malheurs  ne  sauroient  approcher 
Des  maux  que  j'ai  soufferts  en  le  voulant  cacher. 
Ne  croyez  point  pourtant  que ,  semblable  à  Pharnace , 
Je  vous  serve  aujourd'hui  pour  me  mettre  en  sa  place  : 
Vous  voulez  être  à  tous,  j'en  ai  donné  ma  foi. 
Et  vous  ne  dépendrez  ni  de  lui  ni  de  moi. 
Mais,  quand  je  vous  aurai  pleinement  satisfaite. 
En  quels  lieux  avez-vous  choisi  votre  retraite? 
Sera-ce  loin,  madame,  ou  près  de  mes  États? 
Me  sera-t-il  permis  d'y  conduire  vos  pas  ? 
Verrez-vous  d'un  même  œil  le  crime  et  l'innocence? 
En  fuyant  mon  rival,  fuirez-vous  ma  présence? 
Pour  prix  d'avoir  si  bien  secondé  vos  souhaits, 
Faudra-t-il  me  résoudre  à  ne  vous  voir  jamais? 

HONIHE. 

Ah  !  que  m'apprenez-vous  ? 

XIPHARÈS. 

Hé  quoi!  belle  Monime, 

eontr»  Pharnace  I  Combien  elle  flatte,  sans  le  savoir  et  sans  paraître 
t'en  douter,  les  sentiments  les  plus  chars  an  cœur  de  Xipharès  I 

(Qboftbot  ) 


ACTE    PRBMIER.  -JO 

Si  le  temps  peut  donner  quelque  droit  légitime , 
Faut-il  vous  dire  ici  que  le  premier  de  tous 
Je  vous  vis,  je  formai  le  dessein  d'être  à  vous. 
Quand  vos  charmes  naissants,  inconnus  à  mon  père, 
N'avoient  encor  paru  qu'aux  yeux  de  votre  mère? 
ih  !  si ,  par  mon  devoir  forcé  de  vous  quitter, 
fout  mon  amour  aloi-s  ne  put  pas  éclater, 
i"îe  vous  souvient-il  plus,  sans  compter  tout  le  reste. 
Combien  je  me  plaignis  de  ce  devoir  funeste? 
Ne  vous  souvient-il  plus,  en  quittant  vos  beaux  yeux, 
Quelle  vive  douleur  attendrit  mes  adieux? 
Je  m'en  souviens  tout  seul  :  avouez-le,  madame. 
Je  vous  rappelle  un  songe  eiïacé  de  votre  âme. 
Tandis  que,  loin  de  vcus,  sans  espoir  de  retoar, 
\Je  nourrissois  encore  un  malheureux  amour. 
Contente ,  et  résolue  à  l'hymen  de  mon  père , 
Tous  les  malheurs  du  fils  ne  vous  affligeoient  guère. 

HOMME. 

Hélas! 

XIPHARfcS. 

Aves-vouB  plaint  un  moment  mes  ennuis  ? 

HONIUE. 

Prince...  n'abusez  point  de  l'état  où  je  suis. 

XI  PHARES. 

En  abuser,  ô  ciel  !  quand  je  cours  vous  défendre. 
Sans  vous  demander  rien ,  sans  oser  rien  prétendre  : 
Que  vous  dirai-je  enfin?  lorsque  Je  vous  promets 

IDe  vous  mettre  en  état  de  ne  me  voir  jamais  ! 
H  0  N I M  E. 
C'est  me  promettre  plus  que  vous  ne  sauriez  faire. 

XIPHARÈS. 

Quoi!  malgré  mes  serments, tous  croyez  le  contrairaT 

Vous  croyez  qu'abusant  de  mon  autorité, 

Je  prétends  attenter  à  votre  liberté? 

On  vient,  madame,  on  vient:  expliquez-rous,  de  grâce. 

Un  mot. 

MONIMB. 

Défendez-moi  des  fureurs  de  Pharoaee: 
Pour  me  faire,  seigneur,  consentir  à  vous  voir, 
Vous  n'aurez  pas  besoin  d'un  injuste  pouvoir. 

XIPHARÈS. 

Ah,  madame  I 


M4  MITHRIDATB 

MONIHE. 

Seigneur,  vous  voyez  votre  fi'ëre. 
SCÈNE  III. 

MONIME,   PHARNACE,  XIPHARÈS. 

PHARNACE. 

Jusques  &  quand,  madame,  atteudrez-vous  mon  père) 
Des  témoins  de  sa  mort  viennent  à  tous  moment» 
Condamner  votre  doute  ex  vos  retardements. 
Venez,  fuyez  l'aspect  de  ce  climat  sauvage. 
Qui  ne  parle  à  vos  yeux  que  d'un  triste  esclavage  i 
Un  peuple  obéissant  vous  attend  à  genoux, 
Sous  un  ciel  plus  heureux  et  plus  digne  de  vous. 
Le  Pont  vous  reconnolt  dès  longtemps  pour  sa  reine t 
Vous  en  portez  encor  la  marque  souveraine; 
Et  ce  bandeau  royal  fut  mis  sur  votre  front 
Comme  un  gage  assuré  de  l'empire  de  Pont. 
Maître  de  cet  État  que  mon  père  me  laisse. 
Madame,  c'est  à  moi  d'accomplir  sa  promesse. 
Mais  il  faut ,  croyez-moi ,  sans  attendre  plus  tard  ', 
Ainsi  que  notre  hymen  presser  notre  départ  : 
Nos  intérêts  communs  et  mon  cœur  le  demandent. 
Prêts  à  vous  recevoir,  mes  vaisseaux  vous  attendent; 
Et  du  pied  de  l'autel  vous  y  pouvez  monter. 
Souveraine  des  mers  qui  vous  doivent  porter. 

HOMME. 

Seigneur,  tant  de  bontés  ont  lieu  de  me  confondre. 
Mais,  puisque  le  temps  presse,  et  qu'il  faut  vous  répondre  t 
Puis-je,  laissant  la  feinte  et  les  déguisements, 
Vous  découvrir  ici  mes  secrets  sentiments? 

PHARNACE. 

Vous  pouvez  tout. 

HOMME. 

Je  crois  que  je  vous  suis  connue. 
Éphèse  est  mon  pays;  mais  je  suis  descendue 
D'aïeux,  ou  rois,  seigneur,  ou  héros  qu'autrefois 
Leur  vertu ,  chez  les  Grecs ,  mit  au-dessus  des  rois. 
Mithridate  me  vit;  Éphèse,  et  l'Ionie, 
A  son  heureux  empire  étoit  alors  unie  : 

1.  C'est  le  seul  vers  faible  dans  cette  magninque  tirade... 
quex  surtout  la  beauté  et  rb»rmoaifa  du  dernier  vers.      ^Oboitfrot.} 


ACTB   PREMIER.  4 

Il  daigna  m'envoyer  ce  gage  de  sa  foi. 

Ce  fut  pour  ma  famille  une  suprême  loi  : 

Il  fallut  obéir.  Esclave  couronnée, 

Je  partis  pour  l'hymen  où  j'étois  destinée. 

Le  roi ,  qui  m'attendoit  au  sein  de  ses  États, 

Vit  emporter  ailleurs  ses  desseins  et  ses  pas. 

Et,  tandis  que  la  guerre  occupoit  son  courage, 

M'envoya  dans  ces  lieux  éloignés  de  l'orage. 

Ty  vins  :  j'y  suis  encor.  Mais  cependant,  seigneur. 

Mon  père  paya  cher  ce  dangereux  honneur  : 

St  les  Romains  vainqueurs ,  pour  première  victime , 

Prirent  Philopœmen ,  le  père  de  Monime. 

Sous  ce  titre  funeste  il  se  vit  immoler; 

Et  c'est  de  quoi,  seigneur,  j'ai  voulu  vous  parler. 

Quelque  juste  fureur  dont  je  sois  animée, 

Je  ne  puis  point  à  Rome  opposer  une  armée  : 

Inutile  témoin  de  tous  ses  attentats , 

I  Je  n'ai  pour  me  venger  ni  sceptre  ni  soldats; 
Enfin,  je  n'ai  qu'un  cœur.  Tout  ce  que  je  puis  faire. 
C'est  de  garder  la  foi  que  je  dois  à  mon  père, 

j  De  ne  point  dans  son  sang  aller  tremper  mes  mains 

1  En  épousant  en  vous  l'allié  des  Romains. 

PHARNACE. 

Que  parlez-vous  de  Rome  et  de  son  alliance? 
Pourquoi  tout  ce  discours  et  cette  défiance  ? 
Qui  vous  dit  qu'avec  eux  je  prétends  m'allierî 

H  0  N I H  E. 

Mais  vous-même,  seigneur,  pouvez-vous  le  nier? 
Comment  m'offririez-vous  l'entrée  et  la  couronne 
D'un  pays  que  partout  leur  armée  environne. 
Si  le  traité  secret  qui  vous  lie  aux  Romains 
Ne  TOUS  en  assuroit  l'empire  et  les  chemins? 

PHARNACE. 

De  mes  intentions  je  pourrois  vous  instruire , 
Et  je  sais  les  raisons  que  j'aurois  à  vous  dire. 
Si ,  laissant  en  effet  les  vains  déguisements , 
Vous  m'aviez  expliqué  vos  secrets  sentiments; 
Hais  enfin  je  commence ,  après  tant  de  traverses  •, 
lAadame ,  à  rassembler  vos  excuses  diverses  ; 
Je  crois  voir  l'intérêt  que  vous  voulez  celer, 
1  Et  qu'un  autre  qu'un  père  ici  vous  fait  parler. 

1.  Détooxi.  Le  mot  traveises  n'a  plus  cette  acception.        (  P.  L.) 


448  MITHRIDATB 

XIPHARÈS. 

Quel  que  soit  l'intérêt  qui  fait  parler  la  reine, 
La  réponse,  seigneur,  doit-elle  être  incertaine'/ 
Et  contre  les  Romains  votre  ressentiment 
Doit-il  pour  éclater  balancer  un  moment? 
Quoi!  nous  aurons  d'un  père  entendu  la  disgrâcej 
Et,  lents  à  le  venger,  prompts  k  remplir  sa  place, 
Nous  mettrons  notre  honneur  et  son  sang  en  oubli  t 
n  est  mort  :  savons-nous  s'il  est  enseveli  ? 
Qui  sait  si,  dans  le  temps  que  votre  âme  empressée 
Forme  d'un  doux  hymen  l'agréable  pensée. 
Ce  roi,  que  l'Orient,  tout  plein  de  ses  exploits. 
Peut  nommer  justement  le  dernier  de  ses  rois. 
Dans  ses  propres  États,  privé  de  sépulture, 
Ou  couché  sans  honneur  dans  une  foule  obscure, 
N'accuse  point  le  ciel  qui  le  laisse  outrager. 
Et  des  indignes  fils  qui  n'osent  le  venger? 
Ah  !  ne  languissons  plus  dans  un  coin  du  Bosphore  : 
Si  dans  tout  l'univers  quelque  roi  libre  encore, 
Parthe,  Scythe  ou  Sarmate,  aime  sa  liberté, 
Voilà  nos  alliés  :  marchons  de  ce  côté. 
\  Vivons,  ou  périssons  dignes  de  Mithridate; 
Et  songeons  bien  plutôt,  quelque  amour  qui  nous  flatte, 
A  défendre  du  joug  et  nous  et  nos  États, 
Qu'à  contraindre  des  cœurs  qui  ne  se  donnent  pas. 

PHARNACE. 

Il  sait  vos  sentiments.  Me  trompois-je,  madame? 
Voilà  cet  intérêt  si  puissant  sur  votre  âme. 
Ce  père,  ces  Romains  que  vous  me  reprochez. 

XIPHARÈS. 

J'ignore  de  son  cœur  les  sentiments  cachés; 

Mais  je  m'y  houmettrois  sans  vouloir  rien  prétendre 

Si,  comme  vous,  seigneur,  je  croyois  les  entendre. 

PHARNACE. 

Vous  feriez  bien  ;  et  moi ,  je  fais  ce  que  je  doi  : 
1  Votre  exemple  n'est  pas  une  règle  pour  moi. 

XIPHARÈS. 

i  Toutefois  en  ces  lieux  je  ne  connois  personne 
Qui  ne  doive  imiter  l'exemple  que  je  donne. 

PHARNACE. 

Vous  pourriez  à  Colchos  vous  expliquer  ainsi. 


ACTB    PREMIER.  447 

XIPHARàS. 

Je  le  puis  à  Colchos,  et  Je  le  puis  icL 

PHARN  ACE. 

Ici  !  TOUS  y  pourriez  rencontrer  votre  perte.^ 
SCÈNE  IV. 

MONIME,  PHÂRNÂCE,  XIPHARÈS,  PHCEDIME. 

PHOEDIMB. 

Princes ,  toute  la  mer  est  de  vaisseaux  couverte  '  ; 
Et  bientôt,  démentant  le  faux  bruit  de  sa  mort, 
llithridate  lui-même  arrive  dans  le  port. 

HONIHB. 

Uithridatel 

XIPHARfcS. 

Mon  père! 

PHARNACE. 

Ah!  que  viens-je  d'entendre? 

PUCEDIUE. 

Quelques  vaisseaux  légers  sont  venus  nous  l'apprendre; 
C'est  lui-môme  :  et  déjà ,  pressé  de  son  devoir, 
Arbate  loin  du  bord  l'est  allé  recevoir. 

XIPHARÈS,  à  Monime. 
Qu'avons-nous  faiti 

MON I ME,  i  X:pbarès. 
Adieu,  prince.  Quelle  nouvelle I 

SCÈNE  V. 

PHARNACE,   XIPHARÈS. 
PHARNACE,  à  part. 

Mithridate  revient!  Ah,  fortune  cruelle! 

Ma  vie  et  mon  amour  tous  deux  courent  hasard. 

Les  Romains  que  j'attends  arriveront  trop  tard  : 

(A  Xi  phares.) 
Comment  faire?  J'entends  que  votre  cœur  soupire. 
Et  j'ai  conçu  l'adieu  qu'elle  vient  de  vous  dire, 

1.  Quel  coup  de  théâtre  I  Quel  changement  dans  la  situation  de 
to  us  les  personnages  1  et  c'est  une  confidente  qui,  par  un  simple  avis, 
produit  tout  ce  mouvement!...  Il  n'y  a  point  de  premier  acte  qui  se 
termine  d'une  manière  plus  théâtrale,  et  qui  laisse  une  plus  vive 
attente  *  c'est  la  perfection  de  Tait.  (Gxoffhot.) 


448  MITHRIDATB. 

Prince;  mais  ce  discours  demande  un  autre  letrips  : 

Nous  avons  aujourd'liui  des  soins  plus  imporiHiita. 

Mithridate  revient,  peut-être  inexorable  : 

Plus  il  est  malheureux,  plus  il  est  redoutable; 

Le  péril  est  pressant  plus  que  vous  ne  pensez. 

ISûus  sommes  criminels  ;  et  vous  le  connoissez  : 

Rarement  l'amitié  désarme  sa  colère  ; 

Ses  propres  fils  n'ont  point  de  juge  plus  sévère; 

Et  nous  l'avons  vu  même  &  ses  cruels  soupçons 

Sacrifier  deux  fils  pour  de  moindres  raisons. 

Craignons  pour  vous,  pour  moi,  pour  la  reine  elle-mômej 

Je  la  plains  d'autant  plus  que  Mithridate  l'aime. 

Amant  avec  transport,  mais  jaloux  sans  retour. 

Sa  haine  va  toujours  plus  loin  que  son  amour. 

Ne  vous  assurez  point  sur  l'amour  qu'il  vous  porte  ; 

Sa  jalouse  fureur  n'en  sera  que  plus  forte  ; 

Songez-y.  Vous  avez  la  faveur  des  soldats; 

Et  j'aurai  des  secours  que  je  n'explique  pas. 

M'en  croirez-vous ?  Courons  assurer  notre  grâce: 

Rendons-nous,  vous  et  moi,  maîtres  de  cette  place; 

Et  faisons  qu'à  ses  fils  il  ne  puisse  dicter 

Que  des  conditions  qu'ils  voudront  accepter. 

XIPHARÈS. 

Je  sais  quel  est  mon  crime,  et  je  connois  mon  père; 
Et  j'ai  par-dessus  vous  le  crime  de  ma  mère; 
Mais  quelque  amour  encor  qui  me  pût  éblouir. 
Quand  mon  père  paroit,  je  ne  sais  qu'obéir. 

PHARNACE. 

Soyons-nous  donc  au  moins  fidèles  l'un  à  l'autre  : 
Vous  avez  mon  secret,  j'ai  pénétré  le  vôtre. 
Le  roi,  toujours  fertile  en  dangereux  détours. 
S'armera  contre  nous  de  nos  moindres  discours: 
Vous  savez  sa  coutume,  et  sous  quelles  tendrosses 
Sa  haine  sait  cacher  ses  trompeuses  adre?sf^. 
Allons  :  puisqu'il  le  faut,  je  marche  s>ii  vos  pas; 
Hais,  en  obéissant,  ne  nous  trahissons  pas. 


rm    DU     PREUIBR    ACTB. 


ACTB  IL  411 


ACTE   DEUXIÈME 
SCÈNE  I. 

MONIME,   PHŒDIME. 

PHOEDIHE. 

Quoi  !  VOUS  êtes  ici  quand  Mithridate  arrive. 
Quand,  pour  le  recevoir,  chacun  court  sur  la  rive! 
Que  faites-vous,  madame?  et  quel  ressouvenir 
Tout  à  coup  vous  arrête,  et  vous  fait  revenir? 
N'offenserez-vous  point  un  roi  qui  vous  adore , 
Qui ,  presque  votre  époux... 

HONIHB. 

Il  ne  l'est  pas  encore, 
Phœdime;  et  jusque-là  je  crois  que  mon  devoir 
Est  de  l'attendre  ici ,  sans  l'aller  recevoir. 

PHOEDIHE. 

Mais  ce  n'est  point,  madame,  un  amant  ordinaire. 
Songez  qu'à  ce  grand  roi  promise  par  un  père , 
Vous  avez  de  ses  feux  un  gage  solennel 
Qu'il  peut,  quand  il  voudra,  confirmer  à  l'autel. 
Croyez-moi,  montrez-vous;  venez  à  sa  rencontre. 

MONIUE. 

Regarde  en  quel  état  tu  veux  que  je  me  montre  : 
Vois  ce  visage  en  pleurs;  et,  loin  de  le  chercher. 
Dis-moi  plutôt,  dis-moi  que  je  m'aille  cacher.  ' 

PHOEDIME. 

Que  dites-vous?  O  dieux  ! 

HONIME. 

Ah!  retour  qui  me  tue! 
Malheureuse!  comment  paroîtrai-je  à  sa  vue. 
Son  diadème  au  front,  et,  dans  le  fond  du  cœur, 
Phœdime...  Tu  m'entends,  et  tu  vois  ma  rougeur. 

PHOEDIHE. 

Ainsi  vous  retombez  dans  les  mêmes  alarmes 
Qui  vous  ont  dans  la  Grèce  arraché  tant  de  larmesj 
Et  toujours  Xipharès  revient  vous  traverser  •.  /•  ■ 

1.  TratxrMr,  troubler,  susciter  des  obstacles.^  «.^  /m^^^^^'''^''^^^ 


450  MITHRIDATB. 

MONIME. 

iWon  malheur  est  plus  grand  que  tu  ne  peux  penssr: 
Xipharès  ne  s'offroit  alors  à  ma  mémoiie 
Que  tout  plein  de  vertus,  que  tout  brillant  de  gloire; 
Et  je  ne  savois  pas  que,  pour  moi  plein  de  feux, 
Xipharès  des  mortels  fût  le  plus  amouseux. 

PHCEDIHE. 

Il  vous  aime,  madame?  Et  ce  héros  aimable... 

H  0  N I M  E. 

Est  aussi  malheureux  que  je  suis  misérable. 
11  m'adore,  Phœdime;  et  les  mômes  douleurs 
Qui  m'affligeoient  ici ,  le  tourmentoient  ailleurs. 

PHOEDIME. 

Sait-il  en  sa  faveur  jusqu'où  va  votre  esiime? 
Sait-il  que  vous  l'aimez? 

MONIME. 

Il  l'ignore,  Phœdime. 
Les  dieux  m'ont  secourue;  et  mon  cœur  affermi 
N'a  rien  dit,  ou  du  moins  n'a  parlé  qu'à  demi. 
Hélas  !  si  tu  savois,  pour  garder  le  silence. 
Combien  ce  triste  cœur  s'est  fait  de  violence. 
Quels  assauts,  quels  combats  j'ai  tantôt  soutenus! 
Phœdime,  si  Je  puis,  je  ne  le  verrai  plus  : 
Malgré  tous  les  etTorts  que  je  pourrois  me  faire. 
Je  verrois  ses  douleurs ,  je  ne  pourrois  me  taire. 
Il  viendra  malgré  moi  m'arracher  cet  aveu  : 
Mais  n'importe,  s'il  m'aime,  il  en  jouira  peu; 
Je  lui  vendrai  si  cher  ce  bonheur  qu'il  ignore. 
Qu'il  vaudroit  mieux  pour  lui  qu'il  l'ignorât  encore. 

PIICEDIME. 

On  vient.  Que  faites-vous,  madame? 

MONIME. 

Je  ne  puis  : 
Je  ne  paroitrai  point  dans  le  trouble  où  je  suis. 

SCÈNE  II. 

MITHRIDATE,    PHARNACE,   XIPHARES, 
ARBATE,  GARDES. 

MITHRIDATE. 

Princes,  quelques  raisons  que  vous  me  puissiez  dire, 
Votre  devoir  ici  n'a  point  dû  vous  conduire. 


ACTB   II.  4SI 

Ni  TOUS  faire  quitter,  en  de  si  grands  besoins, 
Vous,  le  Pont  ;  vous,  Colchos,  confiés  à  vos  soins. 
Mais  vous  avez  pour  juge  un  père  qui  vous  aime. 
Vous  avez  cru  des  bruits  que  j'ai  semés  moi-même 
Je  vous  crois  innocents,  puisque  vous  le  voulez, 
Et  je  rends  g'-âce  au  ciel  qui  nous  a  rassemblés. 
Tout  vaincu  que  je  suis,  et  voisin  du  naufrage. 
Je  médite  un  dessein  digne  de  mon  courage. 
Vous  en  serez  tantôt  instruits  plus  amplement. 
Allez,  et  laissez-moi  reposer  un  moment. 

SCÈNE  III. 

MITHRIDATE,  ARBATE. 

MITHRIDATE. 

Enfin,  après  un  an,  tu  me  revois,  Arbate: 

Non  plus,  comme  autrefois,  cet  heureux  Mitbridate 

fQui ,  de  Rome  toujours  balançant  le  destin , 
Tenoit  entre  elle  et  moi  l'univers  incertain  : 
Je  suis  vaincu.  Pompée  a  saisi  l'avantage 
D'une  nuit  qui  laissoit  peu  de  place  au  courage  •  : 
Mes  soldais  presque  nus,  dans  l'ombre  intimidés. 
Les  rangs  de  toutes  parts  mal  pris  et  mal  gardés. 
Le  désordre  partout  redoublant  les  alarmes , 
Nous-mêmes  contre  nous  tournant  nos  propres  armes 
Les  cris  que  les  rochers  renvoyoient  plus  affreux. 
Enfin  toute  l'horreur  d'un  combat  ténébreux  : 
Que  pouvoit  la  valeur  dans  ce  trouble  funeste  ! 
Les  uns  sont  morts,  la  fuite  a  sauvé  tout  le  reste; 
Et  je  ne  dois  la  vie,  en  ce  commun  effroi. 
Qu'au  bruit  ae  mon  trépas  que  je  laisse  après  moi. 
Quelque  temps  inconnu ,  j'ai  traversé  le  Phase  ; 
Et  de  là,  pénétrant  jusqu'au  pied  du  Caucase, 
Bientôt  dans  des  vaisseaux  sur  l'Euxin  préparés. 
J'ai  rejoint  de  mon  camp  les  restes  séparés. 
Voilà  pat  quels  malheurs  poussé  dans  le  Bosphore, 
J'y  trouve  des  malheurs  qui  m'attendoient  encore. 
Toujours  du  même  amour  tu  me  vois  enflammé  t 
Ce  cœur  nourri  de  saLg,  et  de  guerre  affamé, 
Blalgré  le  faix  des  ans  et  du  sort  qui  m'opprime, 

1.  Expression  neuve  et  bardie,  sour  dire  empêcher  le  eouragt 
d'agir,  U  rendr*  inuti'  'Qaonaoy.) 


459  MITHRIDATii. 

Traîne  partout  l'amour  qui  l'attache  à  Monime, 

Et  n'a  point  d'ennemis  qui  lui  soient  odieux 

Plus  que  deux  fils  ingrats  que  je  trouve  en  ces  Ih  i;;;. 

ARBATE. 

Deux  fils,  seigneur! 

MITHRIDATE. 

Écoute.  A  travers  ma  co'.i-n'. 
Je  ve^ix  bien  distinguer  Xipharès  de  son  frère  : 
I  Je  sais  que,  de  tout  temps  à  mes  ordres  soumis, 
Il  hait  autant  que  moi  nos  communs  ennemis; 
Et  j'ai  vu  sa  valeur,  à  me  plaire  attachée, 
Justifier  pour  lui  ma  tendresse  cachée  ; 
Je  sais  môme,  je  sais  avec  quel  désespoir, 
A  tout  autre  intérêt  préférant  son  devoir. 
Il  courut  démentir  une  mère  infidèle, 
Et  tira  de  son  crime  une  gloire  nouvelle; 
Et  je  ne  puis  encor  ni  n'oserois  penser 
Que  ce  fils  si  fidèle  ait  voulu  m'offenser. 
Mais  tous  deux  en  ces  lieux  que  pouvoient-ils  attendre^ 
L'un  et  l'autre  à  la  reine  ont-ils  osé  prétendre? 
Avec  qui  semble-t-elle  en  secret  s'accorder? 
Moi-même  de  quel  œil  dois-je  ici  l'aborder? 
Parle.  Quelque  désir  qui  m'entraîne  auprès  d'elle. 
Il  me  faut  de  leurs  cœurs  rendre  un  compte  fidèle. 
Qu'est-ce  qui  s'est  passé?  Qu'as-tu  vu?  Que  sais-tu? 
Depuis  quel  temps,  pourquoi,  comment  t'es-tu  rendu? 

ARBATE. 

Seigneur,  depuis  huit  jours  l'impatient  Pharnace 

Aborda  le  premier  au  pied  de  cette  place; 

Et  de  votre  trépas  autorisant  le  bruit, 

Dans  ces  murs  aussitôt  voulut  être  introduit. 

Je  ne  m'arrêtai  point  à  ce  bruit  téméraire  ; 

Et  Je  n'écoutois  rien  ,  si  le  prince  son  frère , 

Bien  moins  par  ses  discours,  seigneur,  que  par  ses  pleiirr. 

Ne  m'eût  en  arrivant  confirmé  vos  malheurs. 

MITHBIDATE. 

Enfin,  que  firent-ils?  ' 

ARBATE. 

Pharnace  entroit  à  peine 
Qu'il  courut  do  ses  feux  entretenir  la  reine. 
Et  s'offrit  d'assurer,  par  un  hymen  prochain. 
Le  bandeau  qu'elle  avoit  reçu  da  votre  main. 


ACTB   II.  453 

MITHRIDATB. 

Traître!  sans  lui  donner  le  loisir  de  répandre 
Les  pleurs  que  son  amour  auroit  dus  à  ma  cendre  ! 
Et  son  frère? 

ARBATE. 

Son  frère,  au  moins  jusqu'à  ce  jour, 
Seigneur,  dans  ses  desseins  n'a  point  marqué  d'amour^ 
Et  toujours  avec  vous  son  cœur  d'intelligence 
N'a  semblé  respirer  que  guerre  et  que  vengeance. 

UITHRIDATE. 

Mais  encor,  quel  dessein  le  conduisoit  ici) 

ARBATE. 

Seigneur,  tous  en  serez  tôt  ou  tard  éclairci. 

UITHRIDATE. 

Parle,  Je  te  l'ordonne,  et  je  veux  tout  apprendre. 

ARBATE. 

Seigneur,  Jusqu'à  ce  jour  ce  que  j'ai  pu  comprendre. 
Ce  prince  a  cru  pouvoir,  après  votre  trépas. 
Compter  cette  province  au  rang  de  ses  États; 
Et,  sans  connoitre  ici  de  loi  que  son  courage, 
II  venoit  par  la  force  appuyer  son  partage. 

UITHRIDATE. 

Ah!  c'est  le  moindre  prix  qu'il  doit  se  proposer. 

Si  le  ciel  de  mon  sort  me  laisse  disposer. 

Oui ,  je  respire,  Arbate,  et  ma  joie  est  extrême: 

Je  tremblois,  je  l'avoue,  et  pour  un  fils  que  j'aime, 

Et  pour  moi  qui  craignois  de  perdre  un  tel  appui. 

Et  d'avoir  à  combattre  un  rival  tel  que  lui. 

Que  Pharnace  m'offense,  il  offre  à  ma  colère 

Un  rival  dès  longtemps  soigneux  de  me  déplaire. 

Qui  toujours  des  Romains  admirateur  secret. 

Ne  s'est  jamais  contre  eux  déclaré  qu'à  regret 

Et  s'il  faut  que  pour  lui  Monime  prévenue 

Ait  pu  porter  ailleurs  une  amour  qui  m'est  due, 

llalheur  au  criminel  qui  vient  me  la  ravir. 

Et  qui  m'ose  offenser  et  n'ose  me  servir  ! 

u'aime-t-elle? 

ARBATE. 

Seigneur,  je  vois  venir  la  reine. 

UITHRIDATE. 

Dieu,  qui  voyez  ici  mon  amour  et  ma  haine, 
lîipargnez  mes  malheurs,  et  daignez  empêcher 


454  MITHRIDATE. 

Que  Jo  ne  trouve  encor  ceux  que  Je  vais  chercher! 
Arbate ,  c'est  assez  :  qu'on  me  laisse  avec  elle. 

SCÈNE  IV. 

MITHRIDATE,   HOMME. 

HITHBIDATE. 

Madame ,  enfin  le  ciel  près  de  vous  me  rappelle. 

Et,  secondant  du  moins  mes  plus  tendres  souhaits, 

Vous  rend  à  mon  amour  plus  belle  que  jamais. 

Je  ne  m'attendois  pas  que  de  notre  hyniénée 

Je  dusse  voir  si  tard  arriver  la  journée  ; 

Ni  qu'en  vous  retrouvant ,  mon  funeste  retour 

Fît  voir  mon  infortune,  et  non  pas  mon  amour. 

C'est  pourtant  cet  amour,  qui ,  de  tant  dé  retraites. 

Ne  me  laisse  choisir  que  les  lieux  où  vous  êtes; 

Et  les  plus  grands  malheurs  pourront  me  sembler  doux 

Si  ma  présence  ici  n'en  est  point  un  pour  vous. 

C'est  vous  en  dire  assez,  si  vous  voulez  m'entendre. 

Vous  devez  à  ce  Jour  dès  longtemps  vous  attendre} 

Et  vous  portez ,  madame ,  un  gage  de  ma  foi 

Qui  vous  dit  tous  les  jours  que  vous  êtes  à  moi. 

Allons  donc  assurer  cette  foi  mutuelle. 

Ma  gloire  loin  d'ici  vous  et  moi  nous  appelle; 

Et.  sans  perdre  un  moment  pour  ce  noble  dessein, 

Aujourd'hui  votre  époux,  il  faut  partir  demain. 

HONIUE. 

Seigneur,  vous  pouvez  tout  :  ceux  par  qui  je  respire 
Vous  ont  cédé  sur  moi  leur  souverain  empire  ; 
Et,  quand  vous  userez  de  ce  droit  tout-puissant. 
Je  ne  vous  répondrai  qu'en  vous  obéissant. 

MITHRIDATE. 

Ainsi ,  prête  à  subir  un  joug  qui  vous  opprime. 
Vous  n'allez  à  l'autel  que  comme  une  victime; 
Et  moi ,  tyran  d'un  cœur  qui  se  refuse  au  mien , 
Même  en  vous  possédant  je  ne  vous  devrai  rien. 
Ah,  madame!  est-ce  là  de  quoi  me  satisfaire? 
Faut-il  que  désormais,  renonçant  à  vous  plaire, 
le  ne  prétende  plus  qu'à  vous  tyranniser? 
Mes  malheurs,  en  un  mot,  me  font-ils  mépriser? 
\h  !  pour  tenter  encor  de  nouvelles  conquêtes  ', 
1.  Ici  commence  une  magnifique  période  de  douce  vers  enci  aliiAt 


ACTE   II.  451 

Quand  Je  ne  verroîs  pas  des  routes  toutes  prêtes. 
Quand  le  sort  ennemi  m'auroit  jeté  plus  bas. 
Vaincu,  persécuté,  sans  secours,  sans  États, 
F.rrant  de  mers  en  mers ,  et  moins  roi  que  pirate. 
Conservant  pour  tous  biens  le  nom  de  Mithridate, 
\pprenez  que,  suivi  d'un  nom  si  glorieux. 
Partout  de  l'univers  j'attacherois  les  yeux; 
Et  qu'il  n'est  point  de  rois,  s'ils  sont  dignes  de  rètre, 
0»':,  sur  le  trône  assis,  n'enviassent  peut-être 
Ati-dessus  de  leur  gloire  un  naufrage  élevé, 
Que  Rome  et  quarante  ans  ont  à  peine  achevé. 
Vous-même,  d'un  autre  œil  me  verriez-vous ,  madame. 
Si  ces  Grecs  vos  aieux  revivoient  dans  votre  âme? 
Et,  puisqu'il  faut  enfin  que  je  sois  votre  époux , 
N'étoit-il  pas  plus  noble,  et  plus  digne  de  vous. 
De  joindre  à  ce  devoir  votre  propre  suffrage, 
D'opposer  votre  estime  au  destin  qui  m'outrage, 
Et  de  me  rassurer,  en  flattant  ma  douleur, 
Contre  la  défiance  attachée  au  malheur? 
Hé  quoil  n'avez-vous  rien,  madame,  à  me  répondre? 
Tout  mon  empressement  ne  sert  qu'à  vous  confondre. 
Vous  demeurez  muette;  et,  loin  de  me  parler, 
Je  vois,  malgré  vos  soins,  vos  pleurs  prêts  à  couler. 

HONIHE. 

Moi,  seigneur?  Je  n'ai  point  de  larmes  à  répandre. 
J'obéis  '.  n'est-ce  pas  assez  me  faire  entendre? 
Et  ne  duffit-il  pas... 

MITHRIDATE. 

Non  ,  ce  n'est  pas  assez. 
Je  vous  entends  ici  mieux  que  vous  ne  pensez  ; 
Je  vois  qu'on  m'a  dit  vrai.  Ma  juste  jalousie 
Par  vos  propres  discours  est  trop  bien  éclaircie  : 
Je  vois  qu'un  fils  perfide,  épris  de  vos  beautés, 
Vous  a  parlé  d'amour,  et  que  vous  l'écoutez. 
Je  vous  jette  pour  lui  dans  des  craintes  nouvelles  ; 
Mais  il  jouira  peu  de  vos  pleurs  infidèles, 
Madame  ;  et  désormais  tout  est  sourd  à  mes  lois. 
Ou  bien  vous  l'avez  vu  pour  la  dernière  fois. 
Appelez  Xipbarèb. 

avec  un  art  admirable  ;  période  presque  unique  dans  ootro  poéiia, 
chef-d'œuvre  d'bannonie  et  d'éloquence.  (  GsorrHOT.) 


«S«  MITHRIDATB. 

UONIHE. 

Ah!  que  voulez-vous  faire? 
Xipharès... 

MITHRIDATE. 

Xipharès  n'a  point  trahi  son  père  ; 

Vous  vous  pressez  en  vain  de  le  désavouer  ; 

Et  ma  tendre  amitié  ne  peut  que  s'en  louer. 

Ma  honte  en  seroit  moindre,  ainsi  que  votre  crime  ^ 

Si  ce  fils,  en  effet  digne  de  votre  estime, 

A  quelque  amour  encore  avoit  pu  vous  forcer. 

Mais  qu'un  traHre,  qui  n'est  hardi  qu'à  m'offenser» 
!  De  qui  nulle  vertu  n'accompagne  l'audace , 
I  Que  Pharnace,  en  un  mot,  ait  pu  prendre  ma  place» 
^ Qu'il  soit  aimé,  madame,  et  que  je  sois  haï... 

SCÈNE  V. 

MITHRIDATE,   MONIME,   XIPHARÈS. 

UITHRIDATE. 

Venez,  mon  fils;  venez,  votre  père  est  trahi. 
Un  fils  audacieux  insulte  à  ma  ruine. 
Traverse  mes  desseins ,  m'outrage ,  m'assassine , 
I  Aime  la  reine  enfin,  lui  plaît,  et  me  ravit 
Un  cœur  que  son  devoir  à  moi  seul  asservit. 
Heureux  pourtant,  heureux,  que  dans  cette  disgrâce 
Je  ne  puisse  accuser  que  la  main  de  Pliarnace  ; 
Qu'une  mère  infidèle,  un  frère  audacieux, 
Vous  présentent  en  vain  leur  exemple  odieux  1 
Oui ,  mon  fils,  c'est  vous  seul  sur  qui  je  me  repose , 
Vous  seul  qu'aux  grands  desseins  que  mon  cœur  se  proposa 
J'ai  choisi  dès  longtemps  pour  digne  compagnon , 
L'héritier  de  mon  sceptre,  et  surtout  de  mon  nom. 
Pharnace,  en  ce  moment,  et  ma  flamme  offensée. 
Ne  peuvent  pas  tout  seuls  occuper  ma  pensée  : 
D  un  voyage  important  les  soins  et  les  apprêts , 
Mes  vaisseaux  qu'à  partir  il  faut  tenir  tout  prêts. 
Mes  soldats,  dont  je  veux  tenter  la  complaisance, 
Dans  ce  même  moment  demandent  m&  présence. 
Vous  cependant  ici  veillez  pour  mon  repos; 
D'un  rival  insolent  arrêtiez  les  complots  : 
Ne  quittez  point  la  reine;  et,  s'il  se  peut,  vous-même 
Rendez-la  moins  contraire  aux  vœux  d  un  roi  qui  l'ainis: 


ACTB   IL  45? 

Détour  nez-la,  mon  fîls,  d'un  choix  injurieux: 
Juge  sans  intérêt,  vous  la  convaincrez  mieux. 
En  un  mot ,  c'est  assez  éprouver  ma  foiblesse  : 
Qu'elle  ne  pousse  point  cette  même  tendresse. 
Que  sais-Je?  à  des  fureurs  dont  mon  c<sur  outragé 
Ne  ue  repentiroit  qu'après  s'être  vengé. 

SCÈNE  VI. 

HOMME,   XIPHABÈS 

XIPHARBS. 

Que  dîraî-Je,  madame  ?  et  comment  dois-je  entendre 
Cet  ordre,  ce  discours  que  je  ne  puis  comprendre? 
Seroit-il  vrai,  grands  dieux!  que,  trop  aimé  de  vous, 
Pharnace  eût  en  eflet  mérité  ce  courroux  ? 
Pharnace  auroit-il  part  à  ce  désordre  extrême? 

MON  I  ME. 

Pharnace?  Ociel!  Pharnace!  Ah!  qu'entends-je  moi-mâmel 

Ce  n'est  donc  pas  assez  que  ce  ftineste  jour 

A  tout  ce  que  j'aimois  m'arrache  sans  retour, 

Et  que,  de  mon  devoir  esclave  infortunée, 

A  d'éternels  ennuis  je  me  voie  enchaînée? 

Il  faut  qu'on  Joigne  encor  l'outrago  à  mes  douleurs! 

A  l'amour  de  Pharnace  on  impute  mes  pleurs  ! 

Malgré  toute  ma  haine  on  veut  qu'il  m'ait  su  plairei 

Je  le  pardonne  au  roi ,  qu'aveugle  sa  colère. 

Et  qui  de  mes  secrets  no  peut  être  éclairci  ; 

Mais  vous ,  seigneur,  mais  vous ,  me  traitez-vous  ainsi  t 

XIPHARÈS. 

Ah!  madame,  excusez  un  amant  qui  s'égare, 
Qui  lui-même,  lié  par  un  devoir  barbare. 
Se  voit  près  de  tout  perdre,  et  n'ose  se  venger. 
Mais  des  fureurs  du  roi  que  puis-je  enfin  juger? 
Il  se  plaint  qu'à  ses  vœux  un  autre  amour  s'oppose  : 
Quel  heureux  criminel  en  peut  être  la  cause? 
Qui?  Parlez. 

MOniHB. 

Vous  cherchez,  prince,  à  vous  tourmenter. 
Plaignez  votre  malheur,  sans  vouloir  l'augmenter. 

XIPHARÈS. 

Je  sais  trop  quel  tourment  je  m'apprête  moi-même. 
C'est  peu  de  voir  im  père  épouser  ce  que  j'aime  : 


458  MITHRIDATE. 

Voir  encore  un  rirai  honoré  de  vos  pleurs 
Sans  doute  c'est  pour  moi  le  comble  des  maineurs' 
Mais  dans  mon  désespoir  je  cherche  à  les  accroîtrez 
Madame,  par  pitié,  faites-le-moi  connoltre  : 
Quoi  est-il,  cet  amant?  Qui  dois-Je  soupçonner? 

.MONIME. 

Avez-vous  tant  de  peine  à  vous  l'imaginer? 
Tantôt,  quand  je  fuyois  une  injuste  contrainte, 
A  qui  contre  Pharnace  ai-je  adressé  ma  plainte? 
Sous  quel  appui  tantôt  mon  cœur  s'est-il  jeté  'î 
Quel  amour  ai-je  enfin  sans  colère  écouté? 

XIPHARÈS. 

O  ciel  !  Quoi  !  je  serois  ce  bienheureux  coupable 
Que  TOUS  avez  pu  voir  d'un  regard  favorable? 
Vos  pleurs  pour  Xipbarès  auroient  daigné  couler? 

HOMME. 

Oui ,  prince  :  il  n'est  plus  temps  de  le  dissimuler} 
'  Ma  douleur  pour  se  taire  a  trop  de  violence. 
Un  rigoureux  devoir  me  condamne  au  silence; 
Mais  il  faut  bien  enfin,  malgré  ses  dures  lois, 
Parler  pour  la  première  et  la  dernière  fois. 
Vous  m'aimez  dès  longtemps  :  une  égale  tendresse 
Pour  vous,  depuis  longtemps,  m'afflige  et  m'int^esse. 
Songez  depuis  quel  jour  ces  funestes  appas 
Firent  naître  un  amour  qu'ils  ne  méritoient  pas. 
Rappelez  un  espoir  qui  ne  vous  dura  guère, 
Le  trouble  où  vous  jeta  l'amour  de  votre  père. 
Le  tourment  de  me  perdre  et  de  le  voir  heureux , 
Les  rigueurs  d'un  devoir  contraire  à  tous  vos  vœux; 
Vous  n'en  sauriez,  seigneur,  retracer  la  mémoire. 
Ni  conter  vos  malheurs,  sans  conter  mon  histoire; 
Et,  lorsque  ce  matin  j'en  écoutois  le  cours. 
Mon  cœur  vous  répondoit  tous  vos  mômes  discours 
Inutile,  ou  plutôt  fumste  sympathie  ! 
Trop  parfaite  uuîon  par  le  sort  démentie! 
Ah  !  par  quel  soin  cruel  le  ciel  avoit-il  joint 
Deux  cœurs  que  l'un  pour  l'autre  il  ne  destinoit  point  1 
Car,  quel  que  soit  vers  vous  le  penchant  qui  m'attire. 
Je  vous  le  dis,  seigneur,  pour  ne  plus  vous  le  dire, 

i.  Un  eaur  qui  $e  jette  ious  un  appui:  cette  métaphore  n'est  .  i 
acT^ble  ni  Joiw.  'OsorFaoT.) 


▲CTB  IL  «a» 

Ma  gloire  me  rappelé  et  m'entraîne  à  l'autol. 
Où  je  vais  vous  jurer  an  silence  éternel. 
J'entends,  vous  gémissez;  mais  telle  est  ma  misère, 
Je  ne  suis  point  à  vous,  je  suis  à  votre  père. 
Dans  ce  dessein  vous-même  il  faut  me  soutenir. 
Et  de  mon  foible  cœur  m'aider  à  vous  bannir. 
J'attends  du  moins,  j'attends  de  votre  complaisancs 
Que  désormais  partout  vous  fuirez  ma  présence. 
J'en  viens  de  dire  assez  pour  vous  persuader 
Que  J'ai  trop  de  raisons  de  vous  le  commander. 
Mais  après  ce  moment,  si  ce  cœur  magnanime 
D'un  véritable  amour  a  brûlé  pour  Monime , 
Je  ne  reconnois  plus  la  foi  de  vos  discours. 
Qu'au  soin  que  vous  prendrez  de  m'éviter  toujours. 

XIPHARàS. 

Quelle  marque ,  grands  dieux  !  d'un  amour  déplorable  ! 

Combien,  en  un  moment,  heureux  et  misérable  1 

De  quel  comble  de  gloire  et  de  félicités , 

Dans  quel  abîme  affreux  vous  me  précipitez  1 

Quoi  1  j'aurai  pu  toucher  un  cœur  comme  le  vôtre. 

Vous  aurez  pu  m'aiœer  ;  et  cependant  un  autre 

Possédera  ce  cœur  dont  j'attirois  les  vœux! 

Père  injuste,  cruel,  mais  d'ailleurs  malheureux !m. 

Vous  voulez  que  je  fuie,  et  que  je  vous  évite. 

Et  cependant  le  roi  m'attache  à  votre  suite. 

Que  dira-t-il  7 

MONIME. 

N'importe,  il  me  faut  obéir. 
Inventez  des  raisons  qui  puissent  l'éblouir. 
D'un  héros  tel  que  vous  c'est  là  l'effort  suprême  t 
Cherchez,  prince,  cherchez,  pour  vous  trahir  vous-même, 
ITout  ce  que,  pour  jouir  de  leurs  contentements, 
'L'amour  fait  inventer  aux  vulgaires  amants. 
Enfin,  je  me  coniiois,  il  y  va  de  ma  vie  : 
De  mes  foibles  efforts  ma  vertu  se  défie. 
Je  sais  qu'en  vous  voyant,  un  tendre  souvenir 
l'eut  m'arracher  du  cœur  quelque  indigne  soupir; 
Que  je  verrai  mon  âme,  en  secret  déchirée. 
Revoler  vers  le  bien  dont  elle  est  séparée  ; 
Mais  je  sais  bien  aussi  que,  s'il  dépend  de  vous 
De  me  faire  chérir  un  souvenir  si  doux, 
Vous  n'emoèchcrez  pas  aue  ma  gloire  ofienséo 


40O  MITHRIDATB. 

N'en  punisse  aussitôt  la  coupable  pensée; 
Que  ma  main  dans  mon  cœur  ne  vous  aille  chercher. 
Pour  y  laver  ma  honte,  et  vous  en  arracher. 
Que  dis-je?  En  ce  moment,  le  dernier  qui  nous  reste. 
Je  me  sens  arrêter  par  un  plaisir  funeste  : 
1  Plus  je  vous  parle,  et  plus,  trop  foible  que  Je  suis, 
I  Je  cherche  à  prolonger  le  péril  que  je  fuis. 
Il  faut  pourtant,  il  faut  se  faire  violence  ; 
Et ,  sans  perdre  en  adieux  un  reste  de  constance , 
Je  fuis.  Souvenez-vous,  prince,  de  m'éviter; 
Et  méritez  les  pleurs  que  vous  m'allez  coûter. 

XIPQAKÈS. 

àh!  madame!...  Elle  fuit,  et  ne  veut  plus  m'entendre. 
Malheureux  Xipharès ,  quel  parti  dois-tu  prendre  î 
On  t'aime,  on  te  linnit;  toi-môme  tu  vois  bien 
Que  ton  propre  devoir  s'accorde  avec  le  sien  : 
Cours  par  un  prompt  trépas  abréger  ton  supplice. 
Toutefois  attendons  que  son  sort  s'éclaircisse  ; 
Et  s'il  faut  qu'un  rival  la  ravisse  à  ma  foi , 
Du  moins,  en  expirant,  ne  la  cédons  qu'au  roL 

riN    DU    OBDXIÈUR    ACTK. 


ACTE  TROISIEME 
SCÈNE  I. 

MITHRIDATE,  PHARNACE,  XIPHARES 

UITHRIDATE. 

/approchez,  mes  enfants.  Entin  l'heure  est  venue 
Qu'il  faut  que  mon  secret  éclate  à  votre  vue  : 
A  mes  nobles  projets  je  vois  tout  conspirer; 
Il  ne  me  reste  plus  qu'à  vous  les  déclarer. 
Je  fuis  :  ainsi  le  veut  la  fortune  ennemie. 
Mais  vous  savez  trop  bien  l'histoire  de  ma  vie 
Pour  croire  que  longtemps,  soigneux  de  me  cacher, 
l'attende  en  ces  déserts  qu'on  me  vienne  chercher. 


A.CTB   III. 

La  guerre  a  ses  faveurs,  ainsi  que  ses  disgrâces t 

Déjà  plus  d'une  fois,  retournant  sur  mes  traces. 

Tandis  que  l'ennemi,  par  ma  fuite  trompé, 

Tenoit  après  son  char  un  vain  peuple  occupé. 

Et,  gravant  en  airain  ses  frôles  avantages. 

De  mes  États  conquis  enchainoit  les  images. 

Le  Bosphore  m'a  vu ,  par  de  nouveaux  apprôts. 

Ramener  la  terreur  du  fond  de  ses  marais, 

Et,  chassant  les  Romains  de  l'Asie  étonnée. 

Renverser  en  un  jour  l'ouvrage  d'une  année. 

D'autres  temps ,  d'autres  soins.  L'Orisnt  accablé 

Ne  peut  plus  soutenir  leur  effort  redoublé  : 

n  voit,  plus  que  jamais,  ses  campagnes  couvertes 

De  Romains  que  la  guerre  enrichit  de  nos  pertes. 

Des  biens  des  nations  ravisseurs  altérés, 

Le  bruit  de  nos  trésors  les  a  tous  attirés  : 

Ils  y  courent  en  foule;  et.  Jaloux  l'un  de  l'autre. 

Désertent  leur  pays  pour  inonder  le  nôtre. 

Moi  seul  je  leur  résiste  :  ou  lassés,  ou  soumis. 

Ma  funeste  amitié  pèse  à  tous  mes  amis  ; 

Gbacun  à  ce  fardeau  veut  dérober  sa  tête. 

Le  grand  nom  de  Pompée  assure  sa  conquête t 

Cest  l'effroi  de  l'Asie;  et,  loin  de  l'y  chercher. 

C'est  à  Rome,  mes  fils,  que  je  prétends  marcher. 

Ce  dessein  vous  surprend;  et  vous  croyez  peut-être 

Que  le  seul  désespoir  aujourd'hui  le  fait  naître. 

J'excuse  votre  erreur;  et,  pour  être  approuvés. 

De  semblables  projets  veulent  être  achevés. 

Ne  vous  figurez  point  que  de  cette  contrée. 

Par  d'éternels  remparts  Rome  soit  séparée  : 

Je  sais  tous  les  chemins  par  où  je  dois  passer; 

Et  si  la  mort  bientôt  ne  me  vient  traverser, 

Sans  reculer  plus  loin  l'effet  de  ma  parole. 

Je  vous  rends  dans  trois  mois  au  pied  du  Capitole. 

Doutez-vous  que  l'Euxin  ne  me  porte  en  deux  jours 

Aux  lieux  où  le  Danube  y  vient  finir  son  cours? 

Que  du  Scythe  avec  moi  l'alliance  jurée 

De  l'Europe  en  ces  lieux  ne  me  livre  l'entrée  î 

Recueilli  dans  leurs  ports ,  accru  de  leurs  soldats , 

Nous  verrons  notre  camp  grossir  à  chaque  pas. 

Daces,  Pannoniens,  la  fiëre  Germanie, 

Tous  n'attendent  qa'un  chef  contre  la  tyrannie. 

M. 


-iM  MITHRIDATE. 

Vous  ayez  vu  l'Espagne,  et  surtout  les  Gaulois, 
Contre  ces  mômes  murs  qu'ils  ont  pris  autrerois 
Exciter  ma  vengeance,  et,  jusque  dans  la  Grèce , 
Par  de»  ambassadeurs  accuser  ma  paresse. 
Ils  savent  que,  sur  eux  prêt  à  se  déborder, 
Ce  torrent,  s'il  m'entraîne,  ira  tout  inonder; 
Et  vous  les  verrez  tous,  prévenant  son  ravage. 
Guider  dans  l'Italie  et  suivre  mon  passage. 

C'est  là  qu'en  arrivant,  plus  qu'en  tout  le  chemin. 
Vous  trouverez  partout  l'horreur  du  nom  romain. 
Et  la  triste  Italie  encor  toute  fumante 
Des  feux  qu'a  rallumés  sa  liberté  mourante. 
Non ,  princes ,  ce  n'est  point  au  bout  de  l'univers» 
Que  Rome  fait  sentir  tout  le  poids  de  ses  fers  : 
Et  de  près  inspirant  les  haines  les  plus  fortes, 
Tes  plus  grands  ennemis,  Rome,  sont  à  tes  portes. 
Ah  !  s'ils  ont  pu  choisir  pour  leur  libérateur 
SpartacuB,  un  esclave,  un  vil  gladiateur; 
S'ils  suivent  au  combat  des  brigands  qui  les  vengent. 
De  quelle  noble  ardeur  pensez- vous  qu'ils  se  rangent 
Sous  les  drapeaux  d'un  roi  longtemps  victorieux. 
Qui  voit  jusqu'à  Cyrus  remonter  ses  aïeux  7 
Que  dis-jeî  En  quel  état  croyez-vous  la  surprendre? 
Vide  de  légions  qui  la  puissent  défendre , 
Tandis  qne  toat  s'occupe  à  me  persécuter, 
Leurs  femmes,  leurs  enfants^  pourront-ils  m'arréter! 
Marchons,  et  dans  son  sein  rejetons  cette  guerre 
Que  sa  foreur  envoie  aux  deux  bouts  de  la  terre. 
Attaquons  dans  leurs  murs  ces  conquérants  si  fiers; 
Qu'ils  tremblent,  à  leur  tour,  pour  leurs  propres  foyers j 
Annibal  l'a  prédit,  croyons-en  ce  grand  homme  : 
Jamais  on  ne  vaincra  les  Romains  que  dans  Rome. 
Noyons-la  dans  son  sang  justement  répanda  ; 
Brûlons  ce  Capitule  où  j'étois  attendu  ; 
Détruisons  ses  honneurs,  et  faisons  disparaître 
La  honte  de  cent  rois,  et  la  mienne  peut-être; 
Et,  la  flamme  à  la  main,  effaçons  tous  ces  noms 
Que  Rome  y  consacroit  à  d'éternels  affronts. 

Voilà  l'ambition  dont  mon  &me  est  saisie. 
Ne  croyez  point  pourtant  qu'éloigné  de  l'Asie 
J'en  laisse  les  Romains  tranquilles  possesseurs  ; 
Je  sais  où  Je  lui  dois  trouver  des  défenseurs; 


ACTB   m.  483 

Je  veux  que  d'ennemis  partout  enveloppée, 
Rome  rappelle  en  vain  le  secours  de  Pompée. 
Le  Parthe,  des  Romains  comme  moi  la  terreur 
Consent  de  succéder  &  ma  juste  fureur; 
Prêt  d'unir  avec  moi  sa  haine^  et  sa  famille. 
Il  me  demande  un  fils  pour  époux  à  sa  fille. 
Cet  honneur  vous  regarde,  et  j'ai  fait  choix  de  vous, 
Pharnace.  Allez ,  soyez  ce  bienheureux  époux. 
Demain,  sans  différer,  je  prétends  que  l'aurore 
Découvre  mes  vaisseaux  déjà  loin  du  Bosphore. 
Vous,  que  rien  n'y  retient,  partez  dès  ce  moment. 
Et  méritez  mon  choix  par  votre  empressement  : 
Achevez  cet  hymen;  et,  repassant  l'Euphrate, 
Faites  voir  à  l'Asie  un  autre  Mithridate. 
Que  nos  tyrans  communs  en  pâlissent  d'effroi. 
Et  que  le  bruit  à  Rome  en  vienne  jusqu'à  moi. 

PHAItNACB. 

Seigneur,  je  ne  vous  puis  déguiser  laa  surprise. 

J'écoute  avec  transport  cette  grande  entreprise; 

Je  l'admire  ;  et  jamais  un  plus  hardi  dessein 

Ne  mit  k  des  vaincus  les  armes  à  la  main. 

Surtout  j'admire  en  vous  ce  coeur  infatigable 

Qui  semble  s'affermir  sous  le  faix  qui  l'accable. 

Mais,  si  j'ose  parler  avec  sincérité. 

En  ètes-vous  réduit  à  cette  extrémité  ? 

Pourquoi  tenter  si  loin  des  courses  inutiles. 

Quand  vos  États  encor  vous  offrent  tant  d'asiles; 

Et  vouloir  affronter  des  travaux  infinis , 

Dignes  plutôt  d'un  chef  de  malheureux  bannis , 

Que  d'un  roi  qui  naguère  avec  quelque  apparence 

De  l'aurore  au  couchant  portoit  son  espérance, 

Fondoit  sur  trente  États  son  trône  florissant. 

Dont  le  débris  est  même  un  empire  puissant? 

Vous  seul ,  seigneur,  vous  seul ,  après  quarante  années 

Pouvez  encor  lutter  contre  les  destinées. 

Implacable  ennemi  de  Rome  et  du  repos , 

Comptez-vous  vos  soldats  pour  autani  de  hérosT 

Pensez-vous  que  ces  cœurs,  tremblants  de  leur  défuito. 

Fatigués  d'une  longue  et  pénible  retraite. 

Cherchent  avidement  sous  un  ciel  étranger 

La  mort,  et  le  travail  pire  que  le  danger? 

Vaincus  plus  d'une  fois  aux  yeux  d6  la  patrie. 


464  MITHRIDAXB. 

Soutiendront-ils  ailleurs  un  vainqueur  en  furie? 
Sera-t-i!  moins  terrible,  et  le  vaincront-ils  mieux 
Dans  le  seia  de  sa  ville,  à  l'aspect  de  ses  dieux? 
Le  Parthe  vous  recherche  et  vous  demande  un  gendrei 
Mais  ce  Parthe,  seigneur,  ardent  à  vous  défendre 
Lorsque  tout  l'univers  sembloit  nous  protéger. 
D'un  gendre  sans  appui  voudra-t-il  se  charger? 
M'en  irai-je  moi  seul,  rebut  de  la  fortune, 
Essuyer  l'inconstance  au  Parthe  si  commune; 
Et  peut-être,  pour  fruit  d'un  téméraire  amour. 
Exposer  votre  nom  au  mépris  de  sa  cour? 
Du  moins,  s'il  faut  céder;  si,  contre  notre  usage. 
Il  faut  d'un  suppliant  emprunter  le  visage. 
Sans  m'envoyer  du  Parthe  embrasser  les  genoux. 
Sans  vous-même  implorer  des  rois  moindres  que  vous. 
Ne  pourrions-nous  pas  prendre  une  plus  sûre  voie  ? 
Jetons-nous  dans  les  bras  qu'on  nous  tend  avec  Joie  i 
Rome  en  votre  faveur  facile  à  s'apaiser... 

XIPHARÈS. 

Rome,  mon  frère!  O  ciel!  qu'osez-vous  proposer! 
Vous  voulez  que  le  roi  s'abaisse  et  s'humilie? 
Qu'il  démente  en  un  jour  tout  le  cours  de  sa  vie? 
Qu'il  se  fie  aux  Romains,  et  subisse  des  lois 
Dont  il  a  quarante  ans  défendu  tous  les  rois? 
Continuez,  seigneur  :  tout  vaincu  que  vous  êtes, 
La  guerre ,  les  périls  sont  vos  seules  retraites. 
Rome  poursuit  en  vous  un  ennemi  fatal 
Plus  conjuré  contre  elle  et  plus  craint  qu'Annibal. 
Tout  couvert  do  sou  sang,  quoi  que  vous  puissiez  fair% 
N'en  attendez  Jamais  qu'une  paix  sanguinaire. 
Telle  qu'eu  un  seul  jour  un  ordre  de  vos  mains 
La  donna  dans  l'Asie  à  cent  mille  Romains. 

Toutefois  épargnez  votre  tête  sacrée  : 
Vous-même  n'allez  point  de  contrée  en  contrôe 
Montrer  aux  nations  Mithridate  détruit. 
Et  de  votre  grand  nom  diminuer  le  bruit. 
Votre  vengeance  est  Juste;  il  la  faut  entreprendre: 
Brûlez  le  Capitule,  et  mettez  Rome  en  cendre. 
Mais  c'est  assez  pour  vous  d'en  ouvrir  les  chemina  i 
Faites  porter  ce  feu  par  de  plus  jeunes  mains; 
Et,  tandis  que  l'Asie  occupera  Pharnace, 
De  cette  autre  entreprisa  honorez  moa  audace. 


▲  CTB   III. 

Commandez.  Laissez-nous,  de  votre  nom  suivis, 
Justifier  partout  que  nous  sommes  vos  fils. 
Embrasez  par  vos  mains  le  couchant  et  l'anrorei 
Remplissez  l'univers,  sans  sortir  du  Bosphore; 
Que  les  Romains,  pressés  de  l'un  à  l'autre  bout. 
Doutent  où  vous  serez ,  et  vous  trouvent  partouc 
Dès  ce  même  moment  ordonnez  que  je  parte. 
Ici  tout  vous  retient  ;  et  moi ,  tout  m'en  écarte  : 
Et,  si  ce  grand  dessein  surpasse  ma  valeur. 
Du  moins  ce  désespoir  convient  à  mon  malheur. 
Trop  heureux  d'avancer  la  fin  de  ma  misère , 
J'irai...  J'efi"acerai  le  crime  de  ma  mère. 
Seigneur,  vous  m'en  voyez  rougir  à  vos  genoux) 
J'ai  honte  de  me  voir  si  peu  digne  de  tous  ; 
Tout  mon  sang  doit  laver  une  tache  si  noire. 
Mais  Je  cherche  un  trépas  utile  à  votre  gloire; 
Et  Rome,  unique  objet  d'un  désespoir  si  beau. 
Du  fils  de  Mithridate  est  le  digne  tombeau. 

MITHRIDATE,  se  levant. 
Mon  fils,  ne  parlons  plus  d'une  mère  infidèle. 
Votre  père  est  content,  il  connolt  votre  zèle. 
Et  ne  vous  verra  point  affronter  de  danger 
Qu'avec  vous  son  amour  ne  veuille  partager  : 
Vous  me  suivrez  ;  je  veux  que  rien  ne  nous  sépare- 
Et  vous,  à  m'obéir,  prince,  qu'on  se  prépare; 
Les  vaisseaux  sont  tout  prêts  :  j'ai  moi-même  ordosaé 
La  suite  et  l'appareil  qui  vous  est  destiné. 
Arbate,  à  cet  hymen  chargé  de  vous  conduire. 
De  votre  obéissance  aura  soin  de  mlnstruire. 
Allez;  et,  soutenant  l'honneur  de  vos  aïeux. 
Dans  cet  embrassement  recevez  mes  adieux. 

PHARNACB. 

Seigneur... 

MitHRIDATB. 

Bla  volonté ,  prince ,  vous  doit  suffire 
Obéissez.  C'est  trop  vous  le  faire  redire. 

PHARNACB. 

Seigneur,  si,  pour  vous  plaire,  il  ne  faut  que  périr, 
Plus  ai  dent  qu'aucun  autre  on  m'y  verra  courir  : 
Combattant  à  vos  yeux  permettez  que  je  meura. 

MITHniDATE. 

le  vous  ai  commandé  de  partir  tout  à  l'heuro. 


«M  MITHRIDATB. 

Mais  après  ue  moment...  Prince,  yous  m'entendost 
Et  vous  êtes  perdu  si  tous  me  répondez. 

PHARNACE. 

Dnssiez-vous  présenter  mille  morts  à  ma  vue. 
Je  ue  saurois  chercher  une  fille  inconnue. 
Ma  vie  est  en  vos  mains. 

MITHRIDATB. 

Ah  I  c'est  où  Je  t'attends. 
Tu  ne  saurois  partir,  perfide  !  et  je  t'entends. 
Je  sais  pourquoi  tu  fuis  l'hymen  où  Je  t'envoie  : 
Il  te  fâche  en  ces  lieux  d'abandonner  ta  proie; 
Monime  te  retient.  Ton  amour  criminel 
Prétendoit  l'arracher  à  l'hymen  paternel. 
Ni  i'ardeur  dont  tu  sais  que  Je  l'ai  recherchée, 
Ni  déjà  sur  son  front  ma  couronne  attachée, 
Ni  cet  asile  même  où  je  la  fais  garder, 
Ni  mon  Juste  courroux,  n'ont  pu  t'intimider. 
Traître!  pour  les  Romains  tes  l&ches  complaisances 
N'étoient  pas  à  nies  yeux  d'assez  noires  offenses  : 
Il  te  manquoit  encor  ces  perfides  amours  , 
Pour  être  le  supplice  et  l'horreur  de  mes  Jours, 
Loin  de  t'en  repentir.  Je  vois  sur  ton  visage 
Que  ta  confusion  ne  part  que  de  ta  rage  : 
Il  te  tarde  déjà  qu'échappé  de  mes  mains , 
Tu  ne  coures  me  perdre ,  et  me  vendre  aux  Romains. 
Mais,  avant  que  partir.  Je  me  ferai  Justice  : 
Je  te  l'ai  dit.  Holà ,  gardes  ! 

SCÈNE  IL 

MITURIDATE,  PHARNACE,  XIPHARÈS,  gardb». 

°  HITHHIDATB. 

Qu'on  le  saisisse. 
Oui,  lui-même,  Pharnace.  Allez;  et  de  ce  pas 
Qu'enfermé  dans  la  tour  ou  ne  le  quitte  pjis. 

PHARNACB. 

Hé  bien!  sans  me  parer  d'une  innocence  vaine» 
Il  est  vrai,  mou  amour  mérite  votre  haine; 
J'aime.  L'on  vous  a  fait  un  fidèle  récit. 
Mais,  Xipharès,  seigneur,  ne  vous  a  pas  tout  dit; 
Cest  le  moindre  secret  qu'il  pouvoit  vous  apprendre  : 
Et  ce  fils  si  fidèle  a  dû  vous  faire  entendre 


ACTE   IIL  4ff7 

Que,  des  mêmes  ardeurs  dès  longtemps  enflammé, 
Il  aime  aussi  la  reine ,  et  môme  en  est  aimé. 

SCÈNE  III. 

MITHRIDATE,   XIPHARÈS. 

XirBARàS. 

Beignear,  le  croirez-vous,  qu'un  dessein  si  coupable, 

MITHRIDATE. 

Mou  fils ,  je  sais  de  quoi  votre  frère  est  capable. 
Me  préserve  le  ciel  de  soupçonner  Jamais 
Que  d'un  prix  si  cruel  vous  payez  mes  bienfaits; 
Qu'un  fils  qui  fat  toujours  le  bonheur  de  ma  vie 
Ait  pu  percer  ce  cœur  qu'un  père  lui  confie  ! 
le  ne  le  croirai  point.  Allez  :  loin  d'y  songer, 
le  ne  vais  désormais  penser  qu'à  nous  venger. 

SCÈNE  IV. 

MITHRIDATE. 


Je  ne  le  croirai  point?  Vain  espoir  qui  me  flatte  ! 
Tu  ne  le  crois  que  trop,  malheureux  Blitbridatel 
Xipharès  mon  rival?  et,  d'accord  avec  lui, 
La  reinp  auroit  osé  me  tromper  aujourd'hui? 
I  Quoi  I  de  quelque  côté  que  Je  tourne  la  vue, 
I  La  foi  de  tous  les  cœurs  est  pour  moi  disparuel 
Tout  m'abandonne  aitieurs!  tcut  me  trahit  ici  l 
Pliarnace,  amis,  maltre&se;  et  toi,  mon  (ils,  ausril 
'1  ui  de  qui  la  vertu  consolant  ma  disgrâce... 
Mais  ne  connois-je  pas  le  perfide  Pharnace? 
Quelle  foiblesse  à  moi  d'en  croire  un  furieux 
Qu'arme  contre  son  frère  un  courroux  envieux. 
Ou  dont  le  désespoir,  me  troublant  pir  des  fables. 
Grossit,  pour  se  sauver,  le  nombre  des  coupables! 
Non,  ne  l'en  croyons  point!  et,  sans  trop  nous  presser, 
Voyons,  examinons.  Mais  par  où  commencer? 
Qui  m'en  éclaircira?  quels  témoins?  quel  indice?... 
Le  ciel  en  cv  moment  m'inspire  on  artifice. 
Qu'on  appelle  la  reine.  Oui,  sans  aller  plus  loin, 
Je  veux  l'ouïr  :  mon  choix  s'arrête  k  ce  témoin. 
L'amour  avidement  croit  tout  ce  qui  le  flatte. 
Qui  peut  de  son  vainqueur  mieux  parler  que  l'ingrate? 
Voyons  qui  son  amour  accusera  des  deux. 


1>"^- 


4M  UITHRIDATR. 

1  S'il  n'est  digne  de  moi,  le  piège  est  digne  d'eux. 
Trompons  qui  nous  trahit  :  et,  pour  connoître  un  traître. 
Il  n'est  point  de  moyens...  Mais  je  la  vois  paraître  : 
Feignons;  et  de  son  cœur,  d'un  vain  espoir  flatté. 
Par  an  mensonge  adroit  tirons  la  vérité. 

SCÈNE  V. 

HOMME,  MITHRIDATE. 

HITIIRIDATE. 

Enfin  J'ouvre  les  yeux ,'  et  je  me  fais  Justice  ; 

Cest  faire  à  vos  beautés  un  triste  sacrifice , 

Que  de  vous  présenter,  madame,  avec  ma  foi, 

Tout  l'âge  et  le  malheur  que  Je  traîne  avec  moi. 

Jusqu'ici  la  fortune  et  la  victoire  mêmes 

Cachoient  mes  cheveux  blancs  sous  trente  diadèmes. 

Mais  ce  temps-là  n'est  plus.  Je  régnois,  et  Je  fuis. 

Mes  ans  se  sont  accrus  ;  mes  honneurs  sont  détruits; 

Et  mon  front,  dépouillé  d'un  si  noble  avantage. 

Du  temps  qui  l'a  flétri  laisse  voir  tout  l'outrage. 

D'ailleurs  mille  desseins  partagent  mes  esprits  : 

D'un  camp  prêt  à  partir  vous  entendez  les  cris  ; 

Sortant  de  mes  vaisseaux,  il  faut  que  j'y  remonte. 

Quel  temps  pour  un  hymen ,  qu'une  fuite  si  prompte. 

Madame!  Et  de  quel  front  vous  unir  à  mon  sort. 

Quand  je  ne  cherche  plus  que  la  guerre  et  la  mortî 

Cessez  pourtant,  cessez  de  prétendre  à  Pharnace  : 

Quand  Je  me  fais  justice,  il  faut  qu'on  se  la  fasse. 

Je  ne  souffrirai  point  que  ce  fils  odieux , 

Que  je  viens  pour  jamais  de  bannir  de  mes  yeux, 

Possédant  une  amour  qui  me  fut  déniée , 

Vous  fasse  des  Romains  devenir  l'alliée. 

Mon  trône  vous  est  dû  :  loin  de  m'en  repentir, 

Je  vous  y  place  même  avant  que  de  partir, 

Pourvu  que  vous  vouliez  qu'une  mairî*qui  m'est  chère, 

Un  fils,  le  digne  objet  de  l'amour  de  son  père, 

Xipharès,  en  un  mot,  devenant  votre  époux. 

Me  venge  de  Pharnace,  et  m'acquitte  envers  vous. 

UONIME. 

Xipharès!  lui,  seigneur? 

MITHRIDATE. 

Oui,  lui-même,  madame. 


ACTE   IIL 

D'où  peut  naître  à  ce  nom  le  trouble  de  votre  âmet 
Contre  an  si  juste  choix  qui  peut  vous  révolter? 
Est-ce  quelque  mépris  qu'on  ne  puisse  dompter? 
Je  le  répète  encor  :  c'est  un  autre  moi-même, 
On  fils  victorieux,  qui  me  chérit,  que  j'aime. 
L'ennemi  des  Romains ,  l'héritier  et  l'appui 
D'un  empire  et  d'un  nom  qui  va  renaître  en  lui  ; 
Et ,  quoi  que  votre  amour  ait  osé  se  promettre , 
Ce  n'est  qu'entre  ses  ma^ns  que  je  puis  vous  remettre. 

HONIUB. 

Que  dites-vous?  O  ciel  !  Pourriez-vous  approuver... 

Pourquoi ,  seigneur,  pourquoi  voulez-vous  m'éprouvtrt 

Cessez  de  tourmenter  une  àme  infortunée  : 

Je  sais  que  c'est  à  vous  que  je  fus  destinée; 

Je  sais  qu'en  ce  moment,  pour  ce  nœud  solennel  « 

La  victime ,  seigneur,  nous  attend  à  l'auteU 

Venez. 

UITHRIDATE. 

Je  le  vois  bien  :  quelque  effort  que  Je  fasse . 
Madame,  vous  voulez  vous  garder  à  Pharnace. 
Je  reconnois  toujours  vos  injustes  mépris; 
Ils  ont  même  passé  sur  mon  malheureux  fil». 

MORIMB. 

Je  le  méprise! 

UITHRIDATE. 

Hé  bien,  n'en  parlons  plus,  mada.ine. 
Continuez  :  brûlez  d'une  honteuse  flamme. 
Tandis  qu'avec  mon  fils  je  vais,  loin  de  vos  yeux, 
Chercher  au  bout  du  monde  un  trépas  glorieux , 
Vous  cependant  ici  servez  avec  son  frère, 
Et  vendez  aux  Romains  le  sang  de  votre  père. 
3nez  :  je  ne  saurois  mieux  punir  vos  dédains, 
n'en  vous  mettant  moi-même  en  ses  serviles  mainsj 
Jt,  sans  plus  me  charger  du  soin  de  votre  gloire. 
Je  veux  laisser  de  vous  jusqu'à  votre  mémoire. 
Allons,  madame,  allons.  Je  m'en  rais  vous  unir. 

UONIHB. 

Plutôt  de  mille  morts  dussiez- vous  me  punir  1 

UITHRIDATE. 

Vous  résistez  en  vain  ,  et  j'entends  votre  fuite. 

u  0  M  u  k. 

HLo  quelle  extrémité,  seigneur,  suia-je  réduite? 

87. 


>V: 


470  MITHRIDATB. 

Mais  enffn  Je  vous  crois,  et  Je  ne  puis  penser 

Qu'à  feindre  si  longtemps  tous  puissiez  vous  forcer. 

Les  dieux  me  sont  témoins  qu'à  tous  plaire  bornée, 

Mon  &me  à  tout  son  sort  s'étoit  abandonnée. 

Mais  si  quelque  loiblesse  aroit  pu  m'alarmer. 

Si  de  tous  ses  efforts  mon  cœur  a  dû  s'armer. 

Ne  croyez  point,  seigneur,  qu'auteur  de  mes  alarm3s, 

Pbarnace  m'ait  Jamais  coûté  les  moindres  larmes. 

Ce  fils  victorieux  que  tous  favorisez , 

Cette  TiTante  image  en  qui  vous  vous  plaisez , 

Cet  ennemi  de  Rome,  et  cet  autre  vous-même. 

Enfin  ce  Xipharès  que  vous  voulez  que  J'aime.^ 

HITHniDATB. 

Vous  l'aimez  T 

HOMUE. 

Si  le  sort  ne  m'eût  donnée  à  tous. 
Mon  bonheur  dépendoit  de  l'avoir  pour  époux. 
Avant  que  TOtre  amour  m'eût  euToyé  ce  gage , 
Nous  nous  aimions...  Seigneur,  vous  changez  de  vidage  I 

UITHRIDATB. 

Non,  madame.  Il  suffit.  Je  Tais  vous  l'envoyer. 
Allez  :  le  temps  est  cher,  11  le  faut  employer. 
Je  vois  qu'à  m'obéir  vous  êtes  disposée  : 
Je  suis  content. 

MONIHB,  en  s'en  allant. 
O  ciel  !  me  serois-je  abusée  T 

SCÈNE  VI. 

MITHRIDATE. 

Ils  s'aiment!  C'est  ainsi  qu'on  se  Jouoit  de  nous! 
Ah  !  fils  ingrat,  tu  vas  me  répondre  pour  tous  : 
Tu  périras  l  Je  sais  combien  ta  renommée 
L^t  tes  fausses  vertus  ont  séduit  mon  armée  ; 
Perfide ,  Je  te  veux  porter  des  coups  certains  : 
11  faut  pour  te  mieux  perdre  écarter  les  mutins. 
Et,  faisant  à  mes  yeux  partir  les  plus  rebelles, 
Ne  garder  près  de  moi  que  des  troupes  fidèles. 
\  Allons.  Mais,  sans  montrer  un  Tisage  offensé, 


.^0^  1  Dissimulons  encor,  comme  J'ai  commencé. 

VIH   aV    TBOiaiftHI    ACT*. 


ACTE    IV.  -fil 


ACTE  QUATRIEME 
SCÈNE  I. 

MONIME,  PHGEDIMB. 

HONIUE. 

Piioadime,  aa  nom  des  dieux,  fais  ce  que  Je  désire: 
Va  voir  ce  qui  se  passe,  et  reviens  me  le  dire. 
Je  ne  sais;  mais  mon  cœur  ne  se  peut  rassurer:,      ,    ^ 
Mille  soupçons  affreux  viennent  me  déchirer.!  ''V'"'^     '0       ti^J^       ■ 
Que  tarde  Xipharèsî  et  d'où  vient  qu'il  diffère         ■     ^     '         i    ./•''" 
A  seconder  des  vœux  qu'autorise  son  père!  j.    ,^,0'^'*'**'   \^ 

Soi  père,  en  me  quittant,  me  l'alloit  envoyer...     ^-^    ,    £;C^-u  . 
Mais  il  feignoit  peut-être.  Il  falloit  tout  nier.         ^yUÀ,  ^■\\  •'{^ 
Le  roi  feignoiU  Et  moi,  découvrant  ma  pensée...  )[.^j^  ^-tM^^^^^^ 
0  dieux  !  en  ce  péril  m'auriez-vous  délaissée  î  aXI  ■ 

Et  se  pourroit-il  bien  qu'à  son  ressentiment 
Mon  amour  indiscret  eût  livré  mon  amant  T 
Quoi,  prince I  quand  tout  plein  de  ton  amour  exirôtn* 
Pour  savoir  mon  secret  tu  me  pressois  toi-même, 
Mes  refus  trop  cruels  vingt  fois  te  l'ont  caché) 
Je  t'ai  même  puni  de  l'avoir  arraché  : 
'  Et  quand  de  toi  peut-être  un  père  se  défie. 
Que  dis-Jeî  quand  peut-être  il  y  va  de  ta  vie. 
Je  parle;  et,  trop  facile  à  me  laisser  tromper. 
Je  lui  marque  le  cœur  où  sa  main  doit  frapper  1 

PBOEDIHE. 

Ah!  traitez-le,  madame,  avec  plus  de  justice; 
^Uu  grand  roi  descend-il  jusqu'à  cet  artifice? 
A  prendre  ce  détour  qui  l'auroit  pu  forcer? 
Sans  murmure  à  l'autel  vous  l'alliez  devancer. 
VouJoit-il  perdre  un  fils  qu'il  aime  avec  tendresse? 
Jusqu'ici  les  effets  secondent  sa  promesse  : 
Madame,  il  vous  disoit  qu'un  important  dessein, 
Malgré  lui ,  le  forçoit  de  vous  quitter  demain  : 
Ce  seul  dessein  l'occupe;  et,  hâtant  son  voyage^ 
diai-même  ordjaoe  tout,  présent  sur  le  rivap-e  ; 


AT»  MITHRIOAT& 

Ses  vaisseaux  en  tous  lieux  so  chargent  de  soldats. 
Et  partout  Xipharès  accompagne  ses  pas. 
D'un  rival  en  fureur  est-ce  là  la  conduite? 
Et  voit-on  ses  discours  démentis  par  la  suite? 

UONIMB. 

Pharnace,  cependant,  par  son  ordre  arrCté, 
Trouve  en  lui  d'un  rival  toute  la  dureté. 
Phœdime,  à  Xipharès  fera-t-il  plus  de  grâce? 

p  U  (X  D  1  M  s. 
C'est  l'ami  des  Romains  qu'il  punit  en  Phainace  t 
L'amoar  a  peu  de  part  à  ses  justes  soupçons. 

u  o  M  u  E. 
Autant  que  je  le  puis,  je  cède  à  tes  raisons; 
Elles  calment  un  peu  l'ennui  qui  me  dévore, 
liais  pourtant  Xipharès  ne  parolt  point  encore. 

PHOEDIME. 

Vaine  erreur  des  amants,  qui ,  pleins  de  leurs  désirs, 
Voudroient  que  tout  cédât  au  soi»  de  leurs  plaisirel 
Qui,  prêts  à  s'irriter  contre  le  moindre  obstacle... 

u  o  M  M  E. 

Ma  I>hœdime,  eh!  qui  peut  concevoir  ce  miracle? 
Après  deux  ans  d'ennuis,  dont  tu  sais  tout  le  poids. 
Quoi!  je  puis  respirer  pour  la  première  fois! 
Quoi!  cher  prince,  avec  toi  je  me  verrois  unie! 
Et  loin  que  ma  tendresse  eût  exposé  ta  vie, 
Tu  verroia  ton  devoir,  je  verrois  ma  vertu , 
Approuver  un  amour  si  longtemps  combattu  ! 
Je  pourrois  tous  les  jours  t'assurer  que  je  t'aime  I 
Que  ne  viens-tu  ? 

SCÈNE  II. 

MONIUE,  XIPHARÈS,  PHQËDIAIE. 

MONIUB. 

Seigneur,  je  parlois  de  Tous-mème. 
Mon  %me  souhaitoit  de  vous  voir  en  ce  lieu. 
Pour  vous... 

XIPDARÈS. 

C'est  maintenant  qu'il  faut  vous  dire  adieu, 

HOMME. 

Adieu  I  vous? 

XIPHARÈS. 

Oui.  madame,  et  pour  toute  ma  vi« 


ACTE    IV.  *TI 

HOMME. 

Qu*entecds-je7  On  me  disoit...  Hélas!  ils  m'ont  trahie^ 

XIPIIARBS. 

Madame,  je  ne  sais  quel  ennemi  couvert. 

Révélant  nos  secrets,  vous  trahit  et  me  perd. 

Mais  le  roi,  qui  tantôt  n'en  croyoit  point  Pharnace, 

Maintenant  dans  nos  cœurs  sait  tout  ce  qui  se  passe. 

11  feint ,  il  me  caresse  et  cache  son  dessein  ; 

Mais  moi,  qui,  dès  l'enfance  élevé  dans  son  sein,     . 

De  tous  ses  mouvements  ai  trop  d'intelligence. 

J'ai  lu  dans  ses  regards  sa  prochaine  vengeance. 

Il  presse,  il  fait  partir  tous  ceux  dont  mon  malhear 

Pourroit  à  la  révolte  exciter  la  douleur. 

De  ses  fausses  bontés  j'ai  connu  la  contrainte. 

Un  mot  même  d'Arbate  a  confirmé  ma  crainte  : 

Il  a  su  m'aborder;  et,  les  larmes  aux  yeux, 

■  On  sait  tout,  m';!-t-il  dit,  sauvez-vous  de  ces  lieux.  • 

Ce  mot  m'a  fait  frémir  du  péril  de  ma  reine; 

Et  ce  cher  intérêt  est  le  seul  qui  m'amène. 

Je  vous  crains  pour  vous-même;  et  je  viens  à  genoax 

Vous  prier,  ma  princesse ,  et  vous  fléchir  pour  voua. 

Vous  dépendez  ici  d'une  main  violente, 

Que  le  sang  le  plus  cher  rarement  épouvante; 

Et  je  n'ose  vous  dire  k  quelle  cruautéi 

Mithridate  jaloux  s'est  souvent  emporté. 

Peut-être  c'est  moi  seul  que  sa  fureur  menace; 

Peut-être,  en  me  perdant,  il  veut  vous  faire  grâce: 

Daignez,  au  nom  des  dieux,  daignez  en  profiter; 

Par  de  nouveaux  refus  n'allez  point  l'irriter. 

Moins  vous  l'aimez,  et  plus  tâchez  de  lui  complaire; 

Feignez,  efforcez-vous  :  songez  qu'il  est  mon  père. 

Vivez  ;  et  permettez  que  dans  tous  mes  malheurs 

Je  puisse  à  votre  amour  ne  coûter  que  des  pleurs. 

^  HORiHR. 

Ah  1  je  \ous  ai  perdu  ! 

XIPHARÈS. 

Généreuse  Monime, 
Ne  vous  imputez  point  le  malheur  qui  m'opprime. 
Votre  seule  bonté  n'est  point  ce  qui  me  nuit  :        ,i     -t  ç^-'-"- 
jje  suis  un  malheureux  que  le  destin  poursuit;   X-^ 
Ccst  lui  qui  m'a  ravi  l'amitié  de  mon  père. 
Qui  le  fît  mon  rival,  qui  révolta  ma  mère, 


b^^ 


,>' 


04  MITH  RIDAT  B. 

Et  vient  de  susciter,  dans  ce  moment  affreux^ 
Un  secret  ennemi  pour  nous  trahir  tous  deux. 

HONIMB. 

Hé  quoi!  cet  ennemi,  tous  l'ignorez  encore? 

XIPHARÈS. 

Pour  surcroît  de  douleur,  madame,  je  l'ignore. 
Heureux  si  je  pou  vois,  uvant  que  m'immoler. 
Percer  le  traître  cœur  qui  m'a  pu  déceler  1 

VONIME. 

Hé  bien  !  seigneur,  il  faut  vous  le  faire  connoltre. 
Ne  cherchez  point  ailleurs  cet  ennemi,  ce  traître; 
Frappez  :  aucun  respect  ne  vous  doit  retenir. 
J'ai  tout  fait  :  et  c'est  moi  que  vous  devez  punir. 

XIPHARÈS. 

Vous! 

iioniME. 
Ah!  si  vous  saviez,  prince,  avec  quelle  adresse 
Le  cruel  est  venu  surprendre  ma  tendresse  I 
tjuelle  amitié  sincère  '/.  affectoit  pour  vous! 
Content ,  s'il  vous  voyoit  devenir  mon  éponxl 
Qui  n'auroit  cru...?  Mais  non,  mon  amour  plus  timide 
Devoit  moins  vous  livrer  à  sa  bonté  perfide. 
Les  div,ax  qui  m'inspiroient,  et  que  j'ai  mal  suivis. 
M'ont  fait  taire  trois  fois  par  de  secrets  avis. 
J'ai  dû  continuer;  j'af  dû  dans  tout  le  reste... 
Que  sals-je  enfin  î  j'ai  dû  vous  ôtre  moins  funeste  t 
J'ai  dû  craindre  du  roi  les  dons  empoisonnés, 
Et  Je  m'en  punirai ,  si  vous  me  pardonnez. 

XIPUAHÈS. 

Quoi ,  madame  I  c'est  vous ,  c'est  l'amour  qui  m'expossî 
Mon  malheur  est  parti  d'une  si  belle  cause? 
Trop  d'amour  a  trahi  nos  secrets  amoureux  ; 
Et  vous  vous  excusez  de  m'avoir  fait  heureux! 
tjue  voudrois-je  de  plus?  glorieux  et  fidèle. 
Je  meurs.  Un  autre  sort  au  trône  vous  appelle  i 
Consentez-y,  madame;  et,  sans  plus  résister, 
Achevex  un  hymen  qui  vous  y  fait  monter. 

MONIMB. 

Quoi  !  TOUS  me  demandez  que  j'épouse  un  barbare 
Dont  l'odieux  amour  pour  jamais  nous  sépare? 

X I P  H  A  R  fe  s. 
Songez  que  ce  loatin ,  soumise  à  «es  souhaits, 


ACTB    IT.  «5 

Vous  deviez  l'épouser,  et  ne  me  voir  Jamais. 

MONIUB. 

Eh!  connoissois-Je  alors  toute  sa  barbarie 7 

Ne  voudriez-vous  point  qu'approuvant  sa  furie, 

Après  vous  avoir  vu  tout  percé  de  ses  coups. 

Je  suivisse  à  l'autel  an  tyran  nique  époux; 

Et  que,  dans  ane  main  de  votre  sang  fumante, 

J'allassR  mettre,  hélas!  la  main  de  votre  amante? 

Allez  :  de  ses  fureurs  songez  à  vous  garder. 

Sans  perdre  ici  le  temps  à  me  persuader  : 

Le  ciel  m'inspirera  quel  parti  Je  dois  prendre. 

Que  serolt-ce ,  grands  dieux  !  sll  venoit  vous  surprendra  ! 

Que  dis-Jeî  on  vient.  Allez  :  courez.  Vivez  enfin  ; 

Et  du  moins  attendez  quel  sera  mon  destin. 

SCÈNE  IIL 

MONIME,   PHGBDIME. 

PHOEDIMB. 

Madame,  à  quels  périls  il  exposoit  sa  viel 
Cest  le  roi. 

HOMME. 

Cours  l'aider  à  cacher  sa  sortie. 
Va,  ne  le  quitte  point;  et  qu'il  se  garde  bien 
D'ordonner  de  son  sort,  sans  être  instruit  du  mien. 

SCÈNE  IV. 

MITHRIDATE,  MONIME 

UITHRIDATB. 

Allons,  madame,  allons.  Une  raison  secrète 
Me  fait  quitter  ces  lieux  et  hâter  ma  retraita. 
Tandis  que  mes  soldats,  prêts  à  suivre  leur  roi. 
Rentrent  dans  mes  vaisseaux  pour  partir  avec  mol. 
Venez ,  et  qu'à  l'autel  ma  promesse  accomplie 
Par  des  nœuds  étemels  l'un  à  l'autre  nous  lie. 

MOHIUB. 

Nous,  seigneur? 

VITHRIDATB. 

Quoi ,  madame  I  osez-vous  balancer? 

MONIME. 

Et  n«  m'avez-vous  pas  défendu  d'y  penser? 


«8  MITHRIDATB. 

MITHRIDATE. 

Teus  mes  raisons  alors  :  oublions-les,  madame. 
Ne  songez  maintenant  qu'à  répondre  à  ma  flamme. 
Songez  que  votre  cœur  est  un  bien  qui  m'est  dû. 

MONIUE. 

Hét  pourquoi  donc,  seigneur,  me  l'avez-vous  rendu? 

MITHRIDATE. 

Quoi  !  pour  un  fils  ingrat  toujours  préoccupée, 
Vous  croiriez... 

VORIKE. 

Quoi,  seigneur!  vous  m'auriez  donc  trompéel 

MITHRIDATE. 

Perfide!  il  vous  sied  bien  de  tenir  ce  discours, 
Vous  qui,  gardant  au  cœur  d'infidèles  amours, 
Quand  je  vous  élevois  au  comble  de  la  gloire , 
M'avez  des  trahisons  préparé  la  plus  noire! 
Ne  vous  souvient-il  plus,  cœur  ingrat  et  sans  foi. 
Plus  que  tous  les  Romains  conjuré  contre  moi, 
De  quel  rang  glorieux  j'ai  bien  voulu  descendre 
Pour  vous  porter  au  trône  où  vous  n'osiez  prétendre? 
Ne  me  regardez  point  vaincu,  persécuté  : 
Revoyez-moi  vainqueur,  et  partout  redouté. 
^Songez  de  quelle  ardeur  dans  Éphèse  adorée, 
\j*'^    IAux  ''lUes  de  cent  rois  je  vous  ai  préférée; 

Et,  négligeant  pour  vous  tant  d'heureux  alliés, 
Quelle  foule  d'États  je  mettois  à  vos  pieds. 
Ah!  si  d'ss  autre  amour  le  penchant  invincible 
Dès  lors  à  mes  bontés  vous  rendoit  insensible, 
Pourquoi  chercher  si  loin  un  odieux  époux  7 

U  Avant  que  de  partir,  pourquoi  vous  taisiez- vous? 
,j;»         Attendiez-vous ,  pour  faire  un  aveu  si  funeste. 

Que  le  »ort  ennemi  m'eût  ravi  tout  le  reste. 

Et  que,  de  toutes  parts  nie  voyant  accabler, 
^      ,  /_>,  J'eusse  en  vous  le  seul  bien  qui  me  pût  consoler! 

^^  Cependant,  quand  je  veux  oublier  cet  outrage, 

Et  cacher  à  mon  cœur  cette  funeste  image. 

Vous  osez  à  mes  yeux  rappeler  le  passé  ! 

Vous  m'accusez  encor,  quand  je  suis  offensé! 

}e  vois  que  pour  un  traître  un  fol  espoir  vous  flatte. 

A  quelle  «Jpreuve,  ô  ciel,  réduis-tu  Mithridatet 

Par  quel  charme  secret  laissé-je  retenir 


l'fy^\ 


ACTB  IV.  ten 

Ce  co\irroux  sî  sévère  et  si  prompt  à  punir? 
Profitez  du  moment  que  mon  amour  vous  donne  : 
Pour  la  dernière  fois,  venez,  je  vous  l'ordonne. 
N'attirez  point  sur  vous  des  périls  superflus , 
Pour  un  fils  insolent  que  vous  ne  verrez  plus. 
Sans  vous  parer  pour  lui  d'une  foi  qui  m'est  due. 
Perdez-en  la  mémoire ,  aussi  bien  que  la  vue  : 
Et ,  désormais ,  sensible  à  ma  seule  bonté, 
Méritez  le  pardon  qui  vous  est  présenté. 


Je  n'ai  point  oublié  quelle  reconnoissance, 

Seignear,  m'a  dû  ranger  sous  votre  obéissance  : 

Quelque  rang  où  jadis  soient  montés  mes  aïeux. 

Leur  gloire  de  si  loin  n'éblouit  point  mes  yeux. 

Je  songe  avec  respect  de  combien  Je  suis  née 

Aa-dessoas  des  grandeurs  d'un  si  noble  hyménée  : 

Et,  malgré  mon  penchant  et  mes  premiers  desseins 

Pour  un  fils,  après  vous,  le  plus  grand  des  humains. 

Du  Jour  que  sur  mon  front  on  mit  ce  diadème , 

Je  renonçai,  seigneur,  à  ce  prince,  à  moi-même. 

Tous  deux  d'intelligence  à  nous  sacrifier, 

Loin  de  moi ,  par  mon  ordre ,  il  couroit  m'oublier. 

Dans  l'ombre  du  secret  ce  feu  s'alloit  éteindre; 

Et  même  de  moa  sort  je  ne  pouvois  me  plaindre, 

Puisque  enfin,  aux  dépens  de  mes  voeux  les  plus  doux, 

Je  faisois  le  bonheur  d'un  héros  tel  que  vous. 

Vous  seul ,  seigneur,  vous  seul ,  vous  m'avez  arrachée 

A  cette  obéissance  où  j'étois  attachée; 

Et  ce  fatal  amour  dont  J'avois  triomphé. 

Ce  feu  que  dans  l'oubli  je  croyois  étouffé , 

Dont  la  cause  à  jamais  s'éloignoit  de  ma  vue. 

Vos  détours  l'ont  surpris,  et  m'en  ont  convaincae. 

Je  vous  l'ai  confessé,  je  le  dois  soutenir. 

En  vain  vous  en  pourriez  perdre  le  souvenir; 

Et  cet  aveu  honteux,  où  vous  m'avez  forcée, 

Demeurera  toujours  présent  à  ma  pensée  ; 

Toujours  je  vous  croirois  incertain  de  ma  foi  ; 

Et  le  tombeau ,  seigneur,  est  moins  triste  pour  moi 

Que  le  lit  d'un  époux  qui  m'a  fait  cet  outrage , 

Qui  s'est  acquis  sur  moi  ce  cruel  avantage. 

Et  qui,  me  préparant  un  éternel  ennui, 

ffl. 


418  MITHRIDATB. 

M'a  fait  rougir  d'uo  feu  qui  n'étoit  pas  poor  lui  >. 

MITBRIDATE. 

C'est  donc  votre  réponse?  et,  sans  plus  me  compltdre. 
Vous  refusez  l'honneur  que  Je  voulois  vous  faire  ? 
Pensez-y  bien.  J'attends  pour  uje  déterminer... 

U  0  N I M  B. 

Non,  seigneur,  vainement  vous  croyez  m'étonner. 
Je  vous  connois  :  Je  sais  tout  ce  que  Je  m'apprête, 
Et  Je  vois  quels  malheurs  J'assemble  sur  ma  tète: 
Mais  le  dessein  est  pris;  rien  ne  peut  m'ébranler. 
Jugez-en ,  puisque  ainsi  Je  vous  ose  parler. 
Et  m'emporte  au  delà  de  cette  modestie 
Dont  Jusqu'à  ce  moment  Je  n'étois  point  sortie. 
Vous  vous  êtes  servi  de  ma  funeste  main 
Pour  mettre  à  votre  fils  un  poignard  dans  le  sein  t 
De  ses  feux  innocents  J'ai  traiii  le  mystère  ; 
Et,  quand  il  n'en  perdroit  que  l'amour  de  son  père. 
Il  en  mourra ,  seigneur.  Ma  foi  ni  mon  amour 
Ne  seront  point  le  prix  d'un  si  cruel  détour. 
Après  cela.  Jugez.  Perdez  une  rebelle; 
Armez-vous  du  pouvoir  qu'on  vous  donna  sur  elle. 
J'attendrai  mon  arrêt;  vous  pouvez  commander. 
Tout  ce  qu'en  vous  quittant  J'ose  vous  demander, 
Croyez  (à  la  vertu  je  dois  cette  Justice) 
Que  Je  vous  trahis  seule ,  et  n'ai  point  de  complicei 
Et  que  d'un  plein  succès  vos  vœux  seroient  suivi» 
Si  J'en  croyois ,  seigneur,  les  vœux  de  votre  fils. 

SCÈNE  V. 

MITHRIDATE 

Elle  me  quitte  !  Et  moi ,  dans  uu  lâche  silence. 
Je  semble  de  sa  fuite  approuver  l'insolence  ! 
I  Peu  s'en  faut  que  mon  cœur,  penchant  de  son  côté  « 
Ne  me  condamne  encor  de  trop  de  cruauté  ! 
Qui  suis-je?  Est-ce  Monimeî  Et  suis-Je  Mithridatet 
Non ,  non ,  plus  de  pardon ,  plus  d'amour  pour  l'ingrate. 
Ma  colère  revient,  et  Je  me  reconaois  : 
Immolons,  en  partant,  trois  ingrats  à  la  fois. 

1.  Tout  ce  rôle  de  Monime  offie  la  réunion  de  toutee  les  bien- 
taancea;  c'est,  «a  jugement  de*  aeilleurs  critiques,  l'un  des  plus 
paiîêHê  du  théâUe  da  JtKUM.  ('•  !••) 


ACTB    IV.  41S 

Je  vais  k  Rome  ;  et  c'est  par  de  tels  sacrifices 
Qu'il  faut  à  ma  fureur  rendre  les  dieux  propices. 
Je  le  dois,  je  le  puis;  ils  n'ont  plus  de  support  : 
Les  plus  séditieux  sont  déjà  loin  du  bord. 
Sans  distinguer  entre  eux  qui  je  hais  ou  qui  j'aime, 
Allons,  et  commençons  par  Xipharès  lui-même. 
Mais  quelle  est  ma  fureur  !  et  qu'esi-ce  que  je  dis! 
Tu  vas  sacrifier...  qui,  malheureux?  Ton  fils! 
Un  fils  que  Rome  craint  !  qui  peut  venger  son  père  ! 
Pourquoi  répandre  un  sang  qui  m'est  si  nécessaire? 
Ah  !  dans  l'état  funeste  où  ma  chute  m'a  mis , 
Est-ce  que  mon  malheur  m'a  laissé  trop  d'amis? 
Songeons  plutôt,  songeons  à  gagner  sa  tendresse t 
J'ai  besoin  d'un  vengeur,  et  non  d'une  maltresse. 
Quoi  !  ne  vaut-il  pas  mieux ,  puisqu'il  faut  m'en  priver, 
La  céder  à  ce  fils  que  je  veux  conserver? 
Cédons-la.  Vains  efforts,  qui  ne  font  que  m'instruire 
Des  foiblesses  d'un  cœur  qui  clierche  à  se  séduire  I 
Je  brûle,  je  l'adore  ;  et,  loin  de  la  bannir... 
Ah!  c'est  un  crime  encor  dont  je  la  veux  punir. 
Quelle  pitié  retient  mes  sentiments  timides  ? 
N'en  ai-je  pas  déjà  puni  de  moins  perfides? 
O  Monime  !  ô  mon  fils  !  Inutile  courroux  ! 
>  Et  vous ,  heureux  Romains ,  quel  triomphe  pour  vous  I 
'  Si  vous  saviez  ma  honte  ,  et  qu'un  avis  lidèle 
De  mes  lâches  combats  vous  portât  la  nouvelle! 
Quoi!  des  plus  chères  mains  craignant  les  trahisons. 
J'ai  pris  soin  de  m'armer  contre  tous  les  poisons  ; 
J'ai  su,  par  une  longue  et  pénible  industrie, 
Des  plus  mortels  venins  prévenir  la  furie  : 
Ah  !  qu'il  eût  mieux  valu,  plus  sage  et  plus  heureux. 
Et  repoussant  les  traits  d'un  amour  dangereux , 
Ne  pas  laisser  remplir  d'ardeurs  empoisonnées 
Un  cœur  déjà  glacé  par  le  froid  des  années  I 
De  ce  trouble  fatal  par  où  dois-je  sortir? 

SCÈNE  VI. 

MITHRIDATE,  ARBATE. 

ARBATE. 

Seigneur,  tous  vos  soldats  refusent  de  partir  : 
Pharnace  les  retient,  Pharnacs  :eur  révèle 


aO  MITHRIDATB. 

Que  Tons  cherchez  à  Rome  une  guerre  nouvelle. 

IIITIiniDATB. 

Pbarnace? 

Ann  \TE. 

Il  a  séduit  ses  gardes  les  premiers; 
Et  le  seul  nom  de  Rome  étonne  les  plus  tiers. 
De  mille  alTreux  périls  ils  se  forment  l'image. 
Les  uns  avec  transport  embrassent  le  rivage; 
Les  autres,  qui  partoient,  s'élancent  dans  les  flots. 
Ou  présentent  leurs  dards  aux  yeux  des  matelots. 
Le  désordre  est  partout;  et,  loin  de  nous  entendre , 
Hs  demandent  la  paix,  et  parlent  de  se  rendre. 
Pbarnace  est  à  leur  tête;  et,  flattant  leurs  souhaits, 
De  la  part  des  Romains,  il  leur  promet  la  paix. 

MITHRIDATE. 

Ah,  le  traître!  Courez  :  qu'on  appelle  son  frère: 
Qu'il  me  suive,  qu'il  vienne  au  secours  de  son  père. 

ARBATE. 

rignore  son  dessein;  mais  un  soudain  transport 
L'a  déjà  fait  descendre  et  courir  vers  le  port; 
Et  l'on  dit  que,  suivi  d'un  gros  d'amis  fidèles, 
On  l'a  vu  se  mêler  au  milieu  des  rebelles. 
C'est  tout  ce  que  j'en  sais. 

MITHRIDATE. 

Ah!  qu'est-ce  que  j'entendsT 
Perfides,  ma  vengeance  a  tardé  trop  longtemps! 
Mais  je  ne  vous  crains  point  :  malgré  leur  insolence, 
Les  mutins  n'oseroient  soutenir  ma  présence. 
Je  ne  veux  que  les  voir;  je  ne  veux  qu'à  leurs  yeux 
Immoler  de  ma  main  deux  fils  audacieux. 

SCÈNE  VII. 

MITHRIDATE,   ARBATE,   ARCAS. 

ARCAS. 

Seigneur,  tout  est  perdu.  Les  rebelles,  Pharnace, 
Les  Romains,  sont  en  foule  autour  de  cette  place. 

MITHRIDATE 

Les  Romains! 

ARCAS. 

De  Romains  le  rivaoe  est  chargé, 


ACTB    V. 

Bt  bientôt  dans  ces  murs  tous  êtes  asslégâ. 

HITHRIDATK. 
(A  Arcas.) 
Ciel  !  Courons.  Écoutez...  Du  malheur  qui  me  pressa 
Tu  ne  Jouiras  pas,  infidèle  princesse. 

riM    ou    QDATBiàMB    ACTB. 


ACTE   CINQUIÈME 


SCÈNE  I. 

HOMME,  PHGEDIME. 

PHCEDIHE. 

Madame ,  où  courez-vous?  Quels  aveugles  transports 
Vous  font  tenter  sur  vous  de  criminels  efforts? 
Hé  quoi  !  vous  avez  pu,  trop  cruelle  à  vous-même. 
Faire  un  affreux  lien  d'un  sacré  diadème! 
Ah  !  ne  voyez-vous  pas  que  les  dieux  plus  humains 
Ont  eux-mêmes  rompu  ce  bandeau  dans  vos  mains? 

HONIMB. 

Eh  !  par  quelle  fureur,  obstinée  à  me  suivre , 
Toi-même  malgré  moi  veux-tu  me  faire  vivre? 
Xipharës  ne  vit  plus;  le  roi  désespéré 
Lui-même  n'attend  plus  qu'un  trépas  assuré  : 
Quel  fruit  te  promets-tu  de  ta  coupable  audace? 
Perfide,  prétends-tu  me  livrer  à  Pharnaceî 

PHCEDIHE. 

Ah  !  du  moins  attendez  qu'un  fidèle  rapport 
De  son  malheureux  frère  ait  confirmé  la  mort. 
Dans  la  confusion  que  nous  venons  d'entendre, 
Les  yeux  peuvent-ils  pas  aisément  se  méprendre  ? 
D'abord,  Tous  le  savez,  un  bruit  injurieux 
Le  ran(;eoit  du  parti  d'un  camp  séditieux; 
Blaiutenant  ou  vous  dit  que  cf»  mêmes  rebelles 


489  MITHRIDATE. 

Ont  tourné  contre  lui  leurs  armes  criminolles. 
Jugez  de  l'un  par  l'autre,  et  daignez  écouter... 

MONIHB. 

Xipharès  ne  vit  plus,  il  n'en  faut  point  douter: 

L'événement  n'a  point  démenti  mon  attente. 

Quand  Je  n'en  aurois  pas  la  nouvelle  sanglante, 

Il  est  mort;  et  j'en  ai  pour  garants  trop  certains 

Son  courage  et  son  nom  trop  suspects  aux  Romains. 

Âh  !  que  d'un  si  beau  sang  dès  longtemps  altérée 

Rome  tient  maintenant  sa  victoire  assurée  ! 

Quel  ennemi  son  bras  leur  alloit  opposer! 

Mais  sur  qui ,  malheureuse ,  oses-tu  t'excuser? 

Quoi!  tu  ne  veux  pas  voir  que  c'est  toi  qui  l'opprimes, 

Et  dans  tous  ses  malheurs  reconnoitre  tes  crimesl 

De  combien  d'assassins  l'avois-je  enveloppé! 

Gomment  à  tant  de  coups  seroit-il  échappé? 

Il  évitoit  en  vain  les  Romains  et  son  frère  : 

Ne  le  livrois-je  pas  aux  fureurs  de  son  pèreJ 

C'est  moi  qui,  les  rendant  l'un  de  l'autre  jaloux. 

Vins  allumer  le  fim  qui  les  embrase  tous  : 

Tison  de  la  discorde,  et  fatale  furie. 

Que  le  démon  de  Rome  a  formée  et  nourrie. 

Et  je  vis!  Et  j'attends  que,  de  leur  sang  baigné, 

Pharnace  des  Romains  revienne  accompagné , 

Qu'il  étale  à  mes  yeux  sa  parricide  joie  ! 

La  mort  au  désespoir  ouvre  plus  d'une  voie  : 

Oui,  cruelles,  en  vain  vos  injustes  secours 

Me  ferment  du  tombeau  les  chemins  les  plus  courts , 

Je  trouverai  la  mort  jusque  dans  vos  bras  même. 

Et  toi ,  fatal  tissu ,  malheureux  diadème , 
Instrument  et  témoin  de  toutes  mes  douleurs, 
Bandeau,  que  mille  fois  j'ai  trempé  de  mes  pleurs, 
Au  moins,  en  terminant  ma  vie  et  mon  supplice, 
Ne  pouvois-tu  me  rendre  un  funeste  service  ? 
A  mes  tristes  regards,  va,  cesse  de  t'offrir; 
D'autres  armes  sans  toi  sauront  me  secourir  t 
Et  périsse  le  jour  et  la  main  meurtrière 
Qui  jadis  sur  mon  front  t'attacha  la  première  1 

PHOEDIME. 

On  vient,  madame,  on  vient;  et  j'espère  qu'Arca», 
Pour  bannir  vos  frayeurs  porte  vers  vous  ses  pas. 


ACTB  V.  «8> 

SCÈNE    II. 
MONIME,  PHGEDIHE,  ÂRCAft 

MONIlf  B. 

En  est-ce  fait,  ArcasT  et  le  cruel  Phamace... 

AKCAS. 

Ne  me  demandez  rien  de  tout  ce  qui  se  passe , 
Madame  :  on  m'a  chargé  d'un  plus  funeste  emploi!  f 
Et  ce  poison  vous  dit  les  volontés  du  roi. 

PHOBDIIIB. 

Malheureuse  princesse  ! 

HONIM  B. 

Ah!  quel  comble  de  Joie! 
Donnez.  Dites,  Arcas,  au  roi  qui  me  l'envoie. 
Que  de  tous  les  présents  que  m'a  faits  sa  bonté , 
Je  reçois  le  plus  cher  et  le  plus  souhaité. 
A  la  fin  Je  respire;  et  le  ciel  me  délivre 
Des  Ri^cours  importuns  qui  me  forçoient  de  vivre. 
Maîtresse  de  moi-même,  il  veut  bien  qu'une  fois 
Je  puisse  de  mon  sort  disposer  k  mon  choii. 

rHOBOIMB. 

Hélas  1 

HORIHB. 

Retiens  tes  cris;  et,  par  d'indignes  larmes, 
De  cet  heureux  moment  ne  trouble  point  les  charmes^ 
Si  tu  m'aimois,  Phœdime,  il  falloit  me  pleurer 
Quand  d'un  titre  funeste  on  me  vint  honorer. 
Et  lorsque,  m'arrachant  du  doux  sein  de  la  Grèce, 
Dans  ce  climat  barbare  on  traîna  ta  maltresse. 
Retourne  maintenant  chez  ces  peuples  heureux] 
Et,  si  mon  nom  encor  s'est  conservé  chez  eux. 
Dis-leur  ce  que  tu  vois;  et  de  toute  ma  gloire, 
Phœdime,  conte-leur  la  malheureuse  histoire. 

Et  toi,  qui  de  ce  cœur,  dont  tu  fus  adoré. 
Par  un  Jaloux  destin  fus  toujours  séparé , 
Héros,  avec  qui ,  même  en  terminant  ma  vie. 
Je  n'ose  en  un  tombeau  demander  d'être  unie. 
Reçois  ce  sacrifice;  et  puisse,  en  ce  moment. 
Ce  poison  expier  le  sang  de  mon  amant  I 


tu  MITHRIDATB. 

SCÈNE  m. 

MONIME,  ARBÂTE,  PHOEDIME,  ARCA8. 

ARBATE. 

Arrêtez!  arrêtez! 

A  H  CAS. 

Que  faites-vous,  Arbatet 

ARBATE. 

Arrêtez  I  J'accomplis  l'ordre  de  Mitliridate. 

HONIVE. 

Ah!  laissez-moi... 

ARBATE,  jetant  le  poison. 

Cessez,  vous  dis-je,  et  laissez-moi, 
Madame,  exécuter  les  volontés  du  roi  : 
Vivez.  Et  vous,  Arcas,  du  succès  de  mon  zèle 
Courez  à  Mithridate  apprendre  la  nouvelle. 

SCÈNE  IV. 

MONIME,  ARBATE,  PHOEDIME. 

HOMME. 

Ah!  trop  cruel  Arbate,  à  quoi  m'exposez- vous? 
Est-ce  qu'on  croit  encor  mon  supplice  trop  doux! 
Et  le  roi ,  m'enviant  une  mort  si  soudaine , 
Veut-il  plus  d'un  trépas  pour  contenter  sa  hainel 

ARBATE. 

Vous  l'allez  voir  paroltre;  et  j'ose  m'assurer 
Que  vous-même  avec  moi  vous  allez  le  pleurer. 

HOMUE. 

Qaoi  I  le  roi... 

ARBATE. 

Le  roi  touche  à  son  heure  dernière, 
Madame,  et  ne  voit  plus  qu'un  reste  de  lumière. 
le  l'ai  laissé  sanglant ,  porté  par  des  soldats  ; 
Et  Xipharès  en  pleurs  accompagne  leurs  pas. 

MONIME. 

Xlpharèf  I  Ah,  grands  dieux  !  Je  doute  si  Je  veille. 
Et  n'ose  qu'en  tremblant  en  croire  mon  oreille. 
Xipharès  vit  encor!  Xipharès,  que  mes  pleurs.M 

ARBATE. 

'  Il  vi^  chargé  de  gloire,  accablé  de  douleurs. 
De  sa  mort  eu  ces  lieux  la  nouvelle  semée 


ACTB   V.  4S5 

Ne  vous  a  pas  vous  seule  et  sans  cause  alannbe  i 

Les  Romains,  qui  partout  l'appuyoient  par  des  cris. 

Ont  par  ce  bruit  fatal  glacé  tous  les  esprits. 

Le  roi,  trompé  lui-même,  en  a  versé  des  larmes. 

Et,  désormais  certain  du  malheur  de  ses  armes. 

Par  un  rebelle  fils  de  toutes  parts  pressé , 

Sans  espoir  de  secours  tout  près  d'être  forcé , 

Et  voyant,  pour  surcroît  de  douleur  et  de  haine. 

Parmi  ses  étendards  porter  l'aigle  romaine, 

11  n'a  plus  aspiré  qu'à  s'ouvrir  des  chemins 

Pour  éviter  l'atTront  de  tomber  dans  leurs  mains. 

D'abord  il  a  tenté  les  atteintes  mortelles 

Des  poisons  que  lui-même  a  crus  les  plus  fidèles; 

Il  les  a  trouvés  tous  sans  force  et  sans  vertu. 

•  Vain  secours,  a-t-il  dit,  que  j'ai  trop  combattu! 

■  Contre  tous  les  poisons  soigneux  de  me  défendre, 
l  •  J'ai  perdu  tout  le  fruit  que  j'en  pouvois  attendre. 

•  Essayons  maintenant  des  secours  plus  certains , 

■  Et  cherchons  un  trépas  plus  funeste  aux  Romains. 
Il  parle;  et  défiant  leurs  nombreuses  cohortes. 

Du  palais,  à  ces  mots,  il  fait  ouvrir  les  portes. 

A  l'aspect  de  ce  front  dont  la  noble  fureur 

Tant  de  fois  dans  leurs  rang?,  répandit  la  terreur. 

Vous  les  eussiez  vus  tous,  retournant  en  arrière. 

Laisser  entre  eux  et  nous  une  large  carrière; 

Et  déjà  quelques-uns  couroient  épouvantés 

Jusque  dans  les  vaisseaux  qui  les  ont  apportés. 

Hais,  le  dirai-je?  ô  ciel  !  rassurés  par  Pharnace, 

Et  la  honte  en  leurs  cœurs  réveillant  leur  audace, 

Ils  reprennent  courage,  ils  attaquent  le  roi. 

Qu'un  reste  de  soldats  défendoit  avec  moi. 

Qui  pourroit  exprimer  par  quels  faits  incroyables, 

Quels  coups  accompagnés  de  regards  effroyables. 

Son  kras,  se  signalant  pour  la  dernière  fois, 

A  de  ce  grand  héros  terminé  les  exploits  ? 

Enfin ,  las  et  couvert  de  sang  et  de  poussière. 

Il  s'étoit  fait  de  morts  une  noble  barrière  : 

Un  autre  bataillon  s'est  avancé  vers  nous  : 

Les  Romains  pour  le  joindre  ont  suspendu  leurs  coup;. 

Ils  vonloient  tous  ensemble  accabler  Mithridate. 

Mais  lui  :  ■  C'en  est  assez,  m'a-t-il  dit,  cher  Ârbate; 

m  Le  sang  et  la  fureur  m'emportent  trop  avant. 


486  MITHRIDATB. 

«  Ne  livrons  pas  surtout  Mithridate  vivant.  • 
Aussitôt  dans  sou  sein  il  plonge  son  épée. 
Mais  la  mort  fuit  encor  sa  grande  àme  trompée. 
Ce  héros  dans  mes  bras  est  tombé  tout  sanglant, 
Foible,  et  qui  s'irritoit  contre  un  trépas  si  lent; 
Et,  se  plaignant  à  moi  de  ce  reste  de  vie. 
Il  soulevoit  encor  sa  main  appesantie; 
Et,  marquant  à  mon  bras  la  place  de  son  cœur, 
Sembloit  d'un  coup  plus  sûr  implorer  la  faveur. 
Tandis  que,  possédé  de  ma  douleur  extrême. 
Je  songe  bien  plutôt  à  me  percer  moi-même , 
De  grands  cris  ont  soudain  attiré  mes  regards  : 
J'ai  vu,  qui  l'auroit  cru?  j'ai  vu  de  toutes  parts 
Vaincus  et  renversés  les  Romains  et  Pharnace, 
Fuyant  vers  leurs  vaisseaux,  abandonner  la  placej 
Et  le  vainqueur,  vers  nous  s'avançant  de  plus  près, 
A  mes  yeux  éperdus  a  montré  Xipharès. 

MONIHE. 

Juste  ciel! 

AHBATB. 

Xipharès,  toujours  resté  fidèle, 
£t  qu'au  fort  du  combat  une  troupe  rebelle, 
Par  ordre  de  son  frère,  avoit  enveloppé. 
Mais  qui,  d'entre  leurs  bras  à  la  fin  échappé. 
Força  les  plus  mutins,  et  regagnant  le  reste. 
Heureux  et  plein  de  Joie,  en  ce  moment  funeste, 
A  travers  mille  morts,  ardent,  victorieux, 
S'étoit  fait  vers  son  père  un  chemin  glorieux. 
Jugez  de  quelle  horreur  cette  joie  est  suivie. 
Son  bras  aux  pieds  do  roi  l'alloit  Jeter  sans  vie; 
Mais  on  court,  on  s'oppose  à  son  emportement. 
Le  roi  m'a  regardé  dans  ce  triste  moment , 
Et  m'a  dit ,  d'une  voix  qu'il  poussoit  avec  peine  : 
«  S'il  en  est  temps  encor,  cours,  et  sauve  la  reine.  • 
Ces  mots  m'ont  fait  trembler  pour  vous ,  pour  Xipharès  i 
J'ai  craint,  J'ai  soupçonné  quelques  ordres  secrets. 
Tout  lassé  que  J'étois ,  ma  frayeur  et  mon  zèle 
M'ont  donné  pour  courir  une  force  nouvelle; 
Et,  malgré  nos  malheurs,  Je  me  tiens  trop  heureux 
D'avoir  paré  le  coup  qui  vous  perdoit  tous  deux. 

MONIHE. 

Ah  I  que,  de  tant  d'horreurs  justement  étonnée. 


ACTB  V.  «n 

Je  plains  de  ce  grand  roi  la  triste  destlneeT 
Hélas!  et  plût  aux  dieux  qu'à  son  sort  inhumaio 
Moi-même  j'eusse  pu  ne  point  prêter  la  main , 
Et  que,  simple  témoin  du  malheur  qui  l'acc&ble, 
Je  le  pusse  pleurer  sans  en  être  coupable  I 
Il  vient.  Quel  nouveau  trouble  excite  en  mes  esprits 
Le  sang  du  père,  û  ciel  !  et  les  larmes  du  fils  1 

SCÈNE  V. 

MITHRIDATE,  MONIME,  XIPHARÈS,  ARBATE,  PHŒ- 
DI31E,  ARCAS,  cardes  qui  toutiennent  Mithridate. 

MOHim. 

Ab!  que  Toifr-Je,  seigneur,  et  quel  sort  est  le  rôtrel 

MITHHIDATB. 

Cessez  et  retenez  tos  larmes  l'un  et  l'autre: 

(Montrant  Xipharèt.) 
Mon  sort  de  sa  tendresse  et  de  votre  amitié 
Veut  d'autres  sentiments  que  ceux  de  la  pitié} 
Et  ma  gloire ,  plutôt  digne  d'être  admirée. 
Ne  doit  point  par  des  pleurs  être  déshonorée. 
J'ai  vengé  l'univers  autant  que  Je  l'ai  pu  : 
La  mort  dans  ce  projet  m'a  seule  interrompu. 
Ennemi  des  Romains  et  de  la  tyrannie, 
Je  n'ai  point  de  leur  joug  subi  l'ignominie; 
Et  j'ose  me  ûatter  qu'entre  les  noms  fameax 
Qu'une  pareille  haine  a  signalés  contre  eux. 
Nul  ne  leur  a  plus  fait  acheter  la  victoire , 
Ni  de  jours  malheureux  plus  rempli  leur  histoire. 
Le  ciel  n'a  pas  voulu  qu'achevant  mon  dessein , 
Rome  en  cendres  me  vit  expirer  dans  son  sein  ; 
Mais  au  moins  quelque  joie  en  mourant  me  consoles 
J'expire  environné  d'ennemis  que  j'immole; 
Dans  leur  sang  odieux  j'ai  pu  tremper  les  mains; 
Et  mes  derniers  regards  ont  vu  fuir  les  Romains. 
A  mon  fils  Xipbarès  Je  dois  cette  fortune; 
11  4pxrj2t  i  3C*  Bisrt  la'JT  présence  importune. 
Que  ne  puis-Je  payer  ce  service  important 
De  tout  ce  que  mon  trône  eut  de  plus  éclatant  1 
liais  vous  me  tenez  lieu  d'empire,  de  couronne; 
Voua  seule  me  restez  :  souiTrez  que  Je  vous  donne, 


488  MITHRIDATB. 

Madame,  et  toas  ces  vœux  que  J'exigeoia  de  vous, 
UoQ  coeur  pour  Xipharës  tous  les  demande  tous. 

liONIHE. 

Vivez ,  seigneur,  vivez ,  pour  le  bonheur  du  monde, 
Et  pour  sa  liberté ,  qui  sur  vous  seul  se  fonde) 
Vivez  pour  triompher  d'un  ennemi  vaincu. 
Pour  venger. 

UITHRID&TE. 

C'en  est  fait,  madame,  et  j'ai  vécu. 
Mon  fils,  songez  à  vous  :  gardez-vous  de  prétendre 
Que  de  tant  d'ennemis  vous  puissiez  vous  défendre. 
Bientôt  tous  les  Romains,  de  leur  honte  irrités. 
Viendront  ici  sur  vous  fondre  de  tous  côtés. 
Ne  perdez  point  le  temps  que  vous  laisse  leur  fuite 
à  rendre  à  mon  tombeau  des  soins  dont  Je  vous  quitte. 
Tant  de  Romains  sans  vie,  en  cent  lieux  dispersés. 
Suffisent  k  ma  cendre  et  l'honorent  assez. 
Cachez-leur  pour  un  temps  vos  noms  et  votre  vie. 
Allez,  réservez-vous... 

xiPHAnès. 

Moi,  seigneur!  que  je  fuiel 
Que  Pharnace  impuni ,  les  Romains  triomphants. 
N'éprouvent  pas  bientôt... 

MITHRIDATB. 

Non,  Je  vous  le  défends. 
Tôt  ou  tard  il  faudra  que  Pharnace  périsse  : 
Fiez-vous  aux  Romains  du  soin  de  son  supplice. 
Mais  Je  sens  affoiblir  ma  force  et  mes  esprits  ; 
Je  sens  que  Je  me  meurs.  Approchez-vous ,  mon  fils  t 
Dans  cet  embrassement  dont  la  douceur  me  flatte. 
Venez,  et  recevez  l'àme  de  Mithridate. 

MONIME. 

Il  expire. 

XIPHARÈS. 

Ah!  madame,  unissons  nos  douleurs, 
Bt  par  tout  l'univers  cherchons-lui  des  vengeur». 


Vtll    DB    MITBKIOAVB. 


IPHIGÉNIE  EN  AULroE 


TRAGÉDIK 


1371 


PRÉFACE 


n  n'y  a  rien  de  plus  célèbre  dan»  les  poStes  que  le  sacrt- 
flce  d'Ipbigénie;  mais  ils  ne  s'accordent  pas  tous  ensemble 
sur  les  plus  importantes  particularités  de  ce  sacrifice.  Les 
uns,  comme  Eschyle  dans  Agamemtwn  ,  Sophocle  dans 
Électrt,  et,  après  eux,  Lucrèce,  Horace  et  beaucoup  d'an- 
tres, veulent  qu'on  ait  en  effet  répandu  le  sang  d'Iphigénie, 
fille  d'Agamemnon ,  et  qu'elle  soit  morte  en  Aulide.  II  ne 
faut  que  lire  Lucrèce,  au  commencement  de  son  premier 
Uvi«: 

«  AcLde  qao  pacto  TriTlal  Tirginis  aram 
c  Ipfalanaasal  torparant  sanguine  fœde 
«  Doctore*  Oanaïun,  etc.  ■  i 

Et  Clytemnestre  dit,  dans  Eschyle,  qu'Agamemnon ,  son 
mari ,  qui  vient  d'expirer,  rencontrera  dans  les  enfers  Iphi- 
génie,  sa  fille,  qa'il  a  autrefois  immolée. 

D'autres  ont  feint  que  Diane,  ayant  eu  pitié  de  cette 
Jeune  princesse,  l'avoit  enlevée  et  portée  dans  la  Tauride, 
au  moment  qu'on  l'alloit  sacrifier,  et  que  la  déesse  avoit  fait 
trouver  en  sa  place  on  une  bicbe,  eu  une  autre  victime  dt 
cette  nature.  Euripide  a  suivi  cette  fable,  et  Ovide  l'a  mise 
'^  nombre  des  métamorphoses. 

1.  f  Comment  les  chefs  des  Grecs,  rassemblés  dans  l'Âulide, 
«  w>oilIèr«&t  honteosemant  l'aatel  de  Diane  du  sang  d'Iphigénie.  ■ 


498  1»RÉFACB. 

11  y  a  une  troisième  opinion,  qui  n'est  pas  moins  ancienne 
que  les  deux  autres,  sur  Iphigénie.  Plusieurs  auteurs,  et 
entre  autres  Stésicborus,  l'un  des  plus  fameux  et  des  plus 
anciens  poètes  lyriques,  ont  écrit  qu'il  étoit  bien  vrai  qu'une 
princesse  de  ce  nom  avoit  été  sacrifiée,  mais  que  cette  Iphi- 
génie étoit  une  fille  qu'Hélène  avoit  eue  de  Thésée.  Hélène, 
disent  ces  auteurs ,  ne  l'avoit  osé  avouer  pour  sa  fille,  parce 
qu'elle  n'osoit  déclarer  à  Ménélas  qu'elle  eût  été  mariée  en 
secret  avec  Thésée.  Pausanias  (Corintft.,  p.  125)  rapporte 
et  le  témoignage  et  les  noms  des  poètes  qui  ont  été  de  ce 
sentiment;  et  il  ajoute  que  c'étoit  la  créance  commune  de 
tout  le  pays  d'Argos. 

Homère  enfin,  le  père  des  poètes,  a  si  peu  prétendu 
qu'Iphigénie ,  fille  d'Agamemnon,  eût  été  ou  sacrifiée  en 
Aulide,  ou  transportée  dans  la  Scythie,  que,  dans  le  neu- 
vième livre  de  l'Iliade,  c'est-à-dire  près  de  dix  ans  depuis 
l'arrivée  des  Grecs  devant  Troie ,  Agamemnon  fait  offrir  en 
mariage  à  Achille  sa  fille  Iphigénie,  qull  a,  dit-il,  laissée 
à  Mycène,  dans  sa  maison. 

J'ai  rapporté  tous  ces  avis  si  différents,  et  surtout  îe  pas- 
sage de  Pausanias ,  parce  que  c'est  à  cet  auteur  que  je  dois 
.  j     1 11)eureux  personnage  d'Ériphile,  sans  lequel  je  n'aurois  ja- 
^mais  osé  entreprendre  cette  tragédie.  Quelle  apparence  que 
J'eusse  souillé  la  scène  par  le  meurtre  horrible  d'une  per- 
sonne aussi  vertueuse  et  aussi  aimable  qu'il  falloit  repré- 
I  senter  Iphigénie?  Et  quelle  apparence  encore  de  dénouer 
ma  tragédie  par  le  secours  d'une  déesse  et  d'une  machine, 
et  par  une  métamorphose,  qui  pouvoit  bien  trouver  quelque 
créance  du  temps  d'Euripide,  mais  qui  seroit  trop  absurde 
et  trop  incroyable  parmi  nous? 

Je  puis  dire  donc  que  j'ai  été  très-heureux  de  tronier 
dans  les  anciens  cette  autre  Iphigénie  que  j'ai  pa  représen- 
ter telle  qu'il  m'a  plo,  et  qui,  tombant  dans  le  malheur  où 
i  cette  amante  jalouse  vouloit  précipiter  sa  rivale,  mérite  en 
I  quelque  taçon  d'être  punie ,  sans  être  pourtant  tout  à  fait 
!  (odifrne  de  compassion.  Ainsi  le  dénouement  de  la  pièro  est 


PRÉFACE.  iM 

tiré  du  fond  même  de  la  pièce;  et  il  ne  faut  que  l'avoir  rtx 
représenter  pour  comprendre  quel  plaisir  j'ai  fait  au  spec- 
tateur, et  en  sauvant  à  la  fin  une  princesse  vertueuse  pour 
qui  il  s'est  si  fort  intéressé  dans  le  cours  de  la  tragédie,  et 
en  la  sauvant  par  une  autre  voie  que  par  un  miracle  qu'il 
n'auroit  pu  souffrir,  parce  qu'il  ne  le  sauroit  jamais  croire. 

Le  voyage  d'Achille  à  Lcsbos,  dont  ce  héros  se  rend 
maître ,  et  d'où  il  enlève  Ériphile  avant  que  de  venir  en 
Aulide,  n'est  pas  non  plus  sans  fondement.  Euphorion  de 
Chalcide,  poëte  très-connu  parmi  les  anciens,  et  dont  Vir- 
gile (Egl.  x)  et  Quintilien  (Instit.,  lib.  x)  font  une  mention 
honorable,  parloit  de  ce  voyage  de  Lesbos.  Il  disoit  dans  un 
de  ses  poëmes,  au  rapport  de  Parthénius,  qu'Achille  avoit 
fait  la  conquête  de  cette  lie  avant  que  de  joindre  l'armée 
des  Grecs ,  et  qu'il  y  avoit  môme  trouvé  une  princesse  qui 
g'étoit  éprise  d'amour  pour  lui. 

Voilà  les  principales  choses  en  quoi  Je  me  suis  un  peu 
éloigné  de  l'économie  et  de  la  fable  d'Euripide.  Pour  ce  qui 
regarde  les  passions,  je  me  suis  attaché  à  le  suivre  plus  exac- 
tement. J'avoue  que  je  lui  dois  un  bon  nombre  des  endroits 
qui  ont  été  le  plus  approuvés  dans  ma  tragédie;  et  je  l'avoue 
j'autant  plus  volontiers,  que  ces  approbations  m'ont  con- 
firmé dans  l'estime  et  dans  la  vénération  que  j'ai  toujours 
eues  pour  les  ouvrages  qui  nous  restent  de  l'antiquité.  J'ai 
reconnu  avec  plaisir,  par  l'effet  qu'a  produit  sur  notre 
théâtre  tout  ce  que  j'ai  imité  ou  d'Homère  ou  d'Euripide, 
que  le  bon  sens  et  la  raison  étoient  les  mêmes  dans  tous  les 
siècles.  Le  goût  de  Paris  s'est  trouvé  conforme  à  celui 
d'Athènes;  mes  spectateurs  ont  été  émus  des  mêmes  chosee 
qui  ont  mis  autrefois  en  larmes  le  plus  savant  peuple  de 
la  Grèce,  et  qui  ont  fait  dire  qu'entre  les  poètes  Euripide 
étoit  extrêmement  tragique,  ipaYixÛTaTo; ,  c'est-à-dire  qu'il 
avoit  merveilleusement  exciter  la  compassion  et  la  terreur, 
qui  soiii  les  véritables  effets  de  la  tragédie. 

Je  m'étonne,  après  cela,  que  des  modernes  aient  témoi- 
gné depuis  tant  ie  dégoût  pour  ce  grand  poëte,  dans  le  ju- 

28 


194  PRéPACB. 

gement  qu'ils  ont  fait  de  son  Alceste.  Il  ne  s'agit  point  ici 
de  V Alceste;  mais  en  vérité  j'ai  trop  d'obligation  à  Euripide 
pour  ne  pas  prendre  quelque  soin  de  sa  mémoire,  et  pour 
laisser  échapper  l'occasion  de  le  réconcilier  avec  ces  mes- 
sieurs -.  Je  m'assure  qu'il  n'est  si  mal  dans  leur  esprit  que 
parce  qu'ils  n'ont  pas  bien  lu  l'ouvrage  sur  lequel  ils  l'ont 
condamné.  J'ai  choisi  la  plus  importante  de  leurs  objec- 
tions ,  pour  leur  montrer  que  J'ai  raison  de  parler  ainsi.  Je 
dis  la  plus  importante  de  leurs  objections,  car  ils  la  ré- 
pètent à  chaque  page,  et  ils  ne  soupçonnent  pas  seulement 
que  l'on  puisse  répliquer. 

Il  y  a,  dans  V Alceste  d'Euripide,  une  scène  merveilleuse, 
où  Alceste,  qui  se  meurt  et  qui  ne  peut  plus  se  soutenir, 
dit  à  son  mari  les  derniers  adieux.  Admète,  tout  en  larmes, 
la  prie  de  reprendre  ses  forces,  et  de  ne  se  point  abandon- 
ner elle-même.  Alceste,  qui  a  l'image  de  la  mort  devant  les 
yeux,  lui  parle  ainsi  : 

Je  vois  déjà  la  rame  et  la  barque  fatale; 
J'entends  le  vieux  nocher  sur  la  rive  infernale. 
Impatient ,  il  crie  :  f  On  t'attend  ici-bas  ; 
(  Tout  est  prêt,  descends,  viens,  ne  me  retarde  pas.  ■ 

J'aurois  souhaité  de  pouvoir  exprimer  dans  ces  vers  les 
gr&ces  qu'ils  ont  dans  l'original  ;  mais  au  moins  en  voilà  le 
sens.  Voici  comme  ces  messieurs  les  ont  entendus  :  il  leur 
est  tombé  entre  les  mains  une  malheureuse  édition  d'Eu- 
ripide ,  où  l'imprimeur  a  oublié  de  mettre  dans  le  latin  à 
côté  de  ces  vers  un  AL,  qui  signifie  que  c'est  Alceste  qui 
parle  ;  et  à  côté  des  vers  suivants  un  Ad.,  qui  signifie  que 
c'est  Admète  qui  répond.  Là-dessus,  il  leur  est  venu  dans 
l'esprit  la  plus  étrange  pensée  du  monde  :  ils  ont  mis  dans 
la  bouche  d' Admète  les  paroles  qu'Alceste  dit  à  Admète,  et 
celles  qu'elle  se  fait  dire  par  Caron.  Ainsi  ils  supposent 
qu'Admète,  quoiqu'il  soit  en  parfaite  santé,  pense  voir  déjà 
Caron  qui  le  vient  prendre;  et  au  lieu  que,  dans  ce  passage 
d'Euripide,  Caron,  impatient,  presse  Alceste  de  le  venir 


PKBPAC  49S 

trouver,  selon  ces  messieurs ,  c'est  Âdmète  effrayé  qui  eat 
l'impatient,  et  qui  presse  Alceste  d'expirer,  de  peu»*  que 
Caron  ne  le  prenne.  //  l'exhorte,  ce  sont  leurs  termes,  à 
avoir  courage,  à  ne  pas  faire  une  lâcheté,  et  à  mourir  de 
bonne  grâce;  U  interrompt  les  adieux  d' Alceste  pour  lut 
dire  de  se  dépêcher  de  mourir.  Peu  s'en  faut ,  à  les  enten- 
dre, qu'il  ne  la  fasse  mourir  lui-même.  Ce  sentiment  leur 
a  paru  fort  vilain ,  et  ils  ont  raison  :  il  n'y  a  personne  qui 
n'en  fût  très-scandalisé.  Mais  comment  l'ont-ils  pu  attribuer 
à  Euripide?  En  vérité,  quand  toutes  les  autres  éditions  où 
cet  Al.  n'a  point  été  oublié  ne  donneroient  pas  un  démenti 
au  malheureux  imprimeur  qui  les  a  trompés,  la  suite  de 
ces  quatre  vers ,  et  tous  les  discours  qu 'Admète  tient  dans 
la  même  scène,  étoient  plus  que  suffisants  pour  les  empê- 
cher de  tomber  dans  une  erreur  si  déraisonnable  :  car 
Admète,  bien  éloigné  de  presser  Alceste  de  mourir,  s'écrie  : 
«  Que  toutes  les  morts  ensemble  lui  seroient  moins  cruelles 
«  que  de  la  voir  dans  l'état  où  il  la  voit.  Il  la  conjure  de 
•  l'entraîner  avec  elle;  il  ne  peut  plus  vivre  si  elle  meurt; 
«  il  vit  en  elle,  il  ne  respire  que  pour  elle.  ■ 

Ils  ne  sont  pas  plus  heureux  dans  les  autres  objections. 
Ils  disent,  par  exemple,  qu'Euripide  a  fait  deux  époux  su- 
rannés d'Admète  et  d'Alceste  ;  que  l'un  est  un  vieux  nvart, 
et  l'autre  une  princesse  déjà  sur  l'âge.  Euripide  a  pris  soin 
de  leur  répondre  en  un  seul  vers,  où  il  fait  dire  par  le  chœur 
qu'Alceste,  toute  jeune,  et  dans  la  première  fleur  de  son  âge, 
expire  pour  son  jeune  époux. 

Ils  reprochent  encore  à  Alceste  qu'elle  a  deux  grands  en- 
fants à  marier.  Comment  n'ont-ils  point  lu  le  contraire  en 
cent  endroits,  et  surtout  dans  ce  beau  récit  où  l'on  dépeint 
Alceste  mourante  au  milieu  de  ses  deux  petits  enfants  qui 
la  tirent,  en  pleurant,  par  la  robe,  et  qu'elle  prend  sur  ses 
bras  l'un  après  l'autre  pour  les  baiser? 

Toat  le  reste  de  leurs  critiques  est  à  peu  près  de  la  force 
de  celle-ci.  Mais  je  crois  qu'en  voilà  assez  pour  la  défense 
de  mon  auteur.  Je  conseille  à  ces  messieurs  de  ne  plus  dé- 


490  PRâPÂCB. 

cider  si  légèrement  sur  les  ouvrages  des  anciens.  Un  homme 
tel  qu'Euripide  méritoit  au  moins  qu'ils  l'examinassent, 
puisqu'ils  avoient  envie  de  le  condamner;  ils  dévoient  se 
souvenir  de  ces  sages  paroles  de  Quintilien  :  «  Il  fauv  être 
«  extrêmement  circonspect  et  très-retenu  à  prononcer  sur 
a  les  ouvrages  de  ces  grands  hommes,  de  peur  qu'il  ne 
•  nous  arrive,  comme  à  plusieurs,  de  condamner  ce  que 
«  nous  n'entendons  pas;  et  s'il  faut  tomber  dans  quelque 
«  excès,  encore  vaut-il  mieux  pécher  en  admirant  tout  dans 
«  leurs  écrits,  qu'en  y  blâmant  beaucoup  de  choses.  »  — 
«  Modeste  tamen  et  circumspecto  judicio  de  tantis  vins 
«  pronuntiandum  est,  ne,  quod  plerisque  accidit,  damnent 
«  quae  non  intelligunt.  Ac  si  necesse  est  in  alteram  errare 
«  partem,  omnia  eorum  legentibus  placere  quam  multa  dis- 
■  plicere  maluerim  *.  » 

1.  Ifut.  OratM-,  lib.  X,  c«p.  U 


IPHIGÉME  EN  AULIDE 


PERSONNAGES 


AOAMBMNON. 

ACHILLB, 

OLTSSB. 

CLTTEMNBSTRB,  femme  d'Agamemnon. 

IPHIGÉNIB,  fiUe  d'Agamemnor, 

ÉRIPHILB,  fille  d'Hélène  et  de  Tbé»ée, 

ARCAS,  I 

BURYBATB  domestiques  d'AgamemnoTi. 

^QINB,  femme  de  la  suite  de  Cljtemnesti». 
DO  RIS,  confidente  d'Ériphila. 

OAROBB. 


ia  $eiru  est  m  AuUde,  dan»  la  tente  d'Agamemnon. 


IPHIGENIE  EN  AULIDE 

TRAGÉDIE 

ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

AGAMEMNON,  ARCAS. 

AGAMEUNON. 

Oui,  c'est  Agamemnon,  c'est  ton  roi  qui  t'éveille. 
Viens,  reconnois  la  voix  qui  frappe  ton  oreille. 

A  ne  AS. 

Cest  vou»-cieme ,  seigneur  !  Quel  important  besoin 

Vous  a  fait  devancer  l'aurore  de  si  loin  ? 

A  peine  un  foible  jour  vous  éclaire  et  me  guide. 

Vos  yeux  seuls  et  les  miens  sont  ouverts  dans  l'Aulide. 

Avez-vous  dans  les  airs  entendu  quelque  bruit  ? 

Les  vents  nous  auroient-ils  exaucés  cette  nuit? 

Mais  tout  dort,  et  l'armée,  et  les  vents,  et  Neptune. 

AGAMEHNON.  .   \ 

Heureux  qui,  satisfait  de  son  humble  fortune,      \  \ûa^ 
Libre  du  joug  superbe  où  je  suis  attaché,  rr^ 

Vit  dans  l'état  obscur  où  les  dieux  l'ont  caché  l 

ARCAS. 

Et  depuis  quand,  seigneur,  tenez-vous  ce  langage? 
Comblé  de  tant  d'honneurs ,  par  quel  secret  outrage 
Les  dieux ,  à  vos  désirs  toujours  si  complaisants , 
Vous  font-ils  méconnoltre  et  haïr  leurs  présents? 
Roi ,  père,  époux  heureux,  fils  du  puissant  Atrée , 
Vous  possédez  des  Grecs  la  plus  riche  contrée  : 
Du  sang  de  Jupiter  issu  âe  tous  côtés. 
L'hymen  tous  lie  encore  tnx  dieux  dont  tous  sortez  : 


SOO  IPHIGBNia 

Le  jeune  Achillç  enfin ,  vanté  par  tant  d'oracles, 
Achille ,  à  qui  le  ciel  promet  tant  de  miracles , 
Recherche  votre  fille,  et  d'un  hymen  si  beau 
Veut  dans  Troie  embrasée  allumer  le  flambeau. 
Quelle  gloire,  Seigneur,  quels  triomphes  égalent 
Le  spectacle  pompeux  que  ces  bords  vous  étalent  ; 
Tous  ces  mille  vaisseaux,  qui,  chargés  de  vingt  rois, 
N'attendent  que  les  vents  pour  partir  sous  vos  lois? 
Ce  long  calme ,  il  est  vrai,  retarde  vos  conquêtes  ; 
Ces  vents  depuis  trois  mois  enchaînés  sur  nos  têtes 
D'Ilion  trop  longtemps  vous  ferment  le  chemin  ; 
Mais ,  parmi  tant  d'honneurs ,  vous  êtes  homme  enfin  ; 
Tandis  que  vous  vivrez,  le  sort,  qui  toujours  change, 
Ne  vous  a  point  promis  un  bonheur  sans  mélange. 
Bientôt...  Mais  quels  malheurs  dans  ce  billet  tracés 
Vous  arrachent,  seigneur,  les  pleurs  que  vous  versez? 
Votre  Oreste  au  berceau  va-t-il  finir  sa  vie  î 
Pleurez-vous  Clytemnestre ,  ou  bien  Iphigénie? 
Qu'est-ce  qu'on  vous  écrit?  Daignez  m'en  avertir. 

AGAMEMNON. 

Non,  tu  ne  mourras  point  :  je  n'y  puis  consentir. 

ARC  AS. 

Seigneur,.. 

ACAHEUNON. 

Tu  vois  mon  trouble;  apprends  ce  qui  le  cause. 
Et  Juge  s'il  est  temps ,  ami ,  que  je  repose. 
Tu  te  souviens  du  jour  qu'en  Aulide  assemblés 
Nos  vaisseaux  par  les  vents  sembloient  être  appelés  : 
Nous  partions;  et  déjà,  par  mille  cris  de  joie. 
Nous  menacions  de  loin  les  rivages  ds  Troie. 
Un  prodige  étonnant  fit  taire  ce  transport  ; 
Le  vent  qui  nous  flattoit  nous  laissa  dans  le  port. 
II  fallut  s'arrêter,  et  la  rame  inutile 
Fatigua  vainement  une  mer  immobile. 
Ce  miracle  inouï  me  fit  tourner  les  yeux 
Vers  la  divinité  qu'on  adore  en  ces  lieux  : 
Suivi  de  Ménélas,  de  Nestor  et  d'Ulysse, 
J'offris  sur  ses  autels  un  secret  sacrifice. 
Quelle  fut  sa  réponse!  et  quel  devins-je,  Arcas, 
Quand  j'entendis  ces  mots  prononcés  par  Calchasi 
«  Vo  ^  armez  contre  Troie  une  puissance  vaine , 
«  Si,  dans  un  sacrifice  auguste  et  solennelt 


ACTE    PRBMIBEL  501 

•  Une  fille  du  sang  d'Hélène , 
«  De  Diane ,  en  ces  lieux ,  n'ensanglante  l'autel. 
«  Pour  obtenir  les  vents  que  le  ciel  vous  déniOf 

«  Sacrifiez  Iphigénie.  » 

ARCAS. 

Votre  fille! 

AGAUEUNON. 

Surpris,  comme  tu  peux  penser, 
Je  sentis  dans  mon  corps  tout  mon  sang  se  glacer. 
Je  demeurai  sans  voix,  et  n'en  repris  l'usage 
Que  par  mille  sanglots  qui  se  firent  passage. 
Je  condamnai  les  dieux,  et,  sans  plus  rien  ouïr, 
Fis  vœu ,  sur  leurs  autels ,  de  leur  désobéir. 
Que  n'en  croyois-je  alors  ma  tendresse  alarmée  I 
Je  Toulois  sur-le-champ  congédier  l'armée. 
Ulysse,  en  apparence,  approuvant  mes  discours, 
De  ce  premier  torrent  laissa  passer  le  cours. 
Mais  bientôt,  rappelant  sa  cruelle  industrie, 
Il  me  représenta  l'honneur  et  la  patrie. 
Tout  ce  peuple ,  ces  rois ,  à  mes  ordres  soumis , 
Et  l'empire  d'Asie  à  la  Grèce  promis  : 
De  quel  front,  immolant  tout  l'État  à  ma  fille. 
Roi  vins  gloire,  J'irois  vieillir  dans  ma  famille. 
Moi-même,  je  l'avoue  avec  quelque  pudeur. 
Charmé  de  mon  pouvoir,  et  plein  de  ma  grandeur, 
Ce  nom  de  roi  des  rois  et  de  chef  de  la  Grèce 
Chatouilloit  de  mon  cœur  l'orgueilleuse  foiblesse. 
Pour  comble  de  malheur,  les  dieux,  toutes  les  nuits. 
Dès  qu'un  léger  sommeil  suspendoit  mes  ennuis, 
Vengeant  de  leurs  autels  le  sanglant  privilège , 
Me  venoient  reprocher  ma  pitié  sacrilège  ; 
Et,  présentant  la  foudre  à  mon  esprit  confus, 
Le  bras  déjà  levé,  menaçoient  mes  refus. 
le  me  rendis,  Arcas;  et,  vaincu  par  Ulysse, 
De  ma  fille,  en  pleurant,  j'ordonnai  le  supplice. 
Mais  des  bras  d'une  mère  il  falloit  l'arrccher. 
Quel  funeste  artifice  il  me  fallut  chercher! 
D'Achille,  qui  l'aimoit,  j'empruntai  le  langage  : 
J'écrivis  <în  Argos ,  pour  hâter  ce  voyage , 
Que  ce  guerrier,  pressé  de  partir  avec  nous, 
Vouloit  revoir  ma  fille ,  et  partir  son  époux. 


502  IPHIGÉNIB. 

AHCAS. 

Et  ne  craignez-Tt>ds  point  l'impatient  Achille? 
Arez-vous  prétendu  que,  muet  et  tranquille, 
Ce  héros,  qu'annera  l'amour  et  la  raison , 
Vous  lais&e  pour  ce  meurtre  abuser  de  son  nom? 
Veira-t-il  à  ses  yeux  son  amante  immolée? 

AGAHEHNON. 

Achille  étoit  absent;  et  son  père  Pelée, 

D'un  ennemi  voisin  redoutant  les  elTorts, 

Lavoit,  tu  t'en  souviens,  rappelé  de  ces  bords; 

Et  cette  guerre ,  Arcas ,  selon  toute  apparence 

Auroit  dû  plus  longtemps  prolonger  son  absence. 

Mais  qui  peut  dans  sa  course  arrêter  ce  torrent? 

Achille  va  combattre ,  et  triomphe  en  courant  : 

Et  ce  vainqueur,  suivant  de  près  sa  renommée. 

Hier  avec  la  nuit  arriva  dans  l'armée. 

Mais  des  nœuds  plus  puissants  me  retiennent  le  bras  t 

Ma  fllle,  qui  s'approche,  et  court  à  son  trépas; 

Qui,  loin  de  soupçonner  un  arrêt  si  sévère, 

Peut-être  s'applaudit  des  bontés  de  son  père  ; 

Ma  fille...  Ce  nom  seul,  dont  les  droits  so!:t  si  saints, 

Sa  jeunesse,  mon  sang,  n'est  pas  ce  que  je  plains  ; 

Je  plains  mille  vertus ,  une  amour  mutuelle , 

Sa  piété  pour  moi ,  ma  tendresse  pour  elle. 

Dp  respect  qu'en  son  cœur  rien  ne  peut  balancer. 

Et  que  j'avois  promis  de  mieux  récompenser. 

Non ,  je  ne  croirai  point,  ô  ciel ,  que  ta  justice 

Approuve  la  fureur  de  ce  noir  sacrifice  : 

Tes  oracles  sans  doute  ont  voulu  m'éproùver  ; 

Et  tu  me  punirois  si  j'osois  l'achever. 

Arcas,  je  t'ai  choisi  pour  cette  confidence; 

Il  faut  montrer  ici  ton  zèle  et  ta  prudence. 

La  reine,  qui  dans  Sparte  avoit  connu  ta  foi, 

Ta  placé  dans  le  rang  que  tu  tiens  près  de  moi. 

Prends  cette  lettre,  cours  au-devant  de  la  rcill9^ 

Et  suis,  sans  t'arrêter,  le  chemin  de  Mycène. 

Dès  que  tu  la  verras ,  défends-lui  d'avancer. 

Et  rends-lui  ce  billet  que  je  viens  de  tracer. 

Mais  ne  t'écarte  point  ;  prends  un  fidèle  guide 

Si  ma  fille  une  fois  met  le  pied  dans  l'Aulide, 

Elle  est  morte  :  Calchas,  qui  l'attend  en  ces 

Fera  taire  nos  pleurs,  fera  parler  les  dieui 


ACTE    PRBMIBK. 

Et  la  religion,  contre  nous  irritée, 
Par  les  timides  Grecs  sera  seule  écoutée; 
Ceux  même  dont  ma  gloire  aigrit  l'ambition 
Réveilleront  leur  brigue  et  leur  prétention, 
M'arracheront  peut-être  un  pouvoir  qui  les  blesse... 
Va,  dis-je,  sauve-la  de  ma  propre  foiblesse. 
Mais  surtout  ne  va  point,  par  un  zèle  indiscret. 
Découvrir  à  ses  yeux  mon  funeste  secret. 
Que,  s'il  se  peut,  ma  fille,  à  jamais  abusée, 
Ignore  à  quel  péril  Je  l'avois  exposée  ; 
D'une  mère  en  fureur  épargne-moi  les  cris; 
Et  qu  ta  voix  s'accorde  avec  ce  que  j'écris. 
Pour  renvoyer  la  fille  çt  la  mère  offensée. 
Je  leur  écris  qu'Acht4\e  a  changé  de  pensée  ; 
Et  qu'il  veut  désormais  Jusques  à  son  retour 
Différer  cet  hymen  que  pressoit  son  amour. 
Ajoute,  tu  le  peux,  que  des  froideurs  d'Achille 
On  accuse  en  secret  cette  jeune  Ériphile 
Que  lui-même  captive  amena  de  Lesbos, 
Et  qu'auprès  de  ma  fille  on  garde  dans  Argos. 
C'est  leur  en  dire  assez  :  le  reste,  il  le  faut  taire. 
Déjà  le  jour  plus  grand  nous  frappe  et  nous  éclaire; 
Déjà  même  l'on  entre,  et  j'entends  quelque  bruit. 
C'est  Achille.  Va,  pars.  Dieux!  Ulysse  le  suit! 

SCÈNE  IL 

AGAMEMNON,  ACHILLE,   DLYSSE. 

AGAUEHNON. 

Quoi!  seigneur,  se  peut-il  que  d'un  cours  si  rapide 
La  victoire  vous  ait  ramené  dans  l'Aulide  ? 
D'un  courage  naissant  sont-ce  là  les  essais  7 
Quels  triomphes  suivront  de  si  nobles  succèsl 
La  Thessalie  entière,  ou  vaincue  ou  calmée, 
Lesbos  même  conquise  en  attendant  l'armée, 
De  toute  autre  valeur  éternels  monuments, 
Ne  sont  d'Achille  oisif  que  les  amusements. 

ACHILLE. 

Seigneur,  honorez  moins  une  foible  conquête  : 
Et  que  puisse  bientôt  le  ciel  qui  nous  arrête 
Ouvrir  un  champ  plus  noble  à  ce  cœur  excité 
Par  le  prix  glorieux  dont  vous  l'avez  flatté  ' 


503 


60*  'PHIGÉNIE. 

Maig  cependant,  seigneur,  que  faut-il  que  je  croie 
D'un  bruit  qui  me  surprend  et  me  comble  de  joie? 
Daignez-vous  avancer  le  succès  de  mes  vœux? 
Et  bientôt  des  mortels  suis-je  le  plus  heureux? 
On  dit  qu'Ipbigénie,  en  ces  lieux  amenée, 
Doit  bientôt  à  son  sort  unir  ma  destinée. 

AGAMEMNON. 

Ma  fille  7  Qui  vous  dit  qu'on  la  doit  amener? 

ACHILLE. 

Seigneur,  qu'a  donc  ce  brtiit  qui  vous  doive  étonner? 

AGAUEHNON. 

(A  Ulysse.) 
Juste  ciel!  sauroit-il  mon  funeste  artifice? 

ULYSSE. 

Seigneur,  Agamemnon  s'étonne  avec  justice. 
Songez-vous  aux  malheurs  qui  nous  menacent  tous? 
0  ciel!  pour  un  hymen  quel  temps  choisissez-vous? 
Tandis  qu'à  nos  vaisseaux  la  mer  toujours  fermée 
Trouble  toute  la  Grèce  et  consume  l'armée; 
Tandis  que,  pour  fléchir  l'inclémence  des  dieux, 
II  faut  d'i  sang  peiit-ôtre,  et  du  plus  prOcieux, 
Achille  seul ,  Achille  à  son  amour  s'applique  ! 
Voudroit-il  insulter  à  la  crainte  publique, 
Et  que  le  chef  des  Grecs,  irritant  les  destins, 
Préparât  d'un  hymen  la  pompe  et  les  festins? 
Ah  !  seigneur,  est-ce  ainsi  que  votre  âme  atteiulrie 
Plaint  le  malheur  des  Grecs ,  et  chérit  la  patrie? 

ACHILLE. 

Dans  les  champs  phrygiens  les  effets  feront  foi 
Qui  la  chérit  le  plus  ou  d'Ulysse  ou  de  moi  : 
Jusque-là  je  vous  laisse  étaler  votre  zèle  ; 
Vous  pouvez  à  loisir  faire  des  vœux  pour  elle. 
Remplissez  les  autels  d'oiVrandes  et  de  sang. 
Des  victimes  vous-même  interrogez  le  flanc. 
Du  silence  des  vents  demandez-leur  la  cause  ; 
Mais  moi,  qui  de  ce  soin  sur  Calchas  me  reposa, 
Souffrez,  seigneur,  souffrez  que  je  coure  hâter 
Un  hymen  dont  les  dieux  ne  sauroient  s'irriter. 
Transporté  4'une  ardeur  qui  ne  peut  être  oisive , 
Je  rejoindrai  bientôt  les  Grecs  sur  cette  rive  : 
i'aurois  tron  de  reeret  si  quelque  autre  guerrier 
Au  rivage  uoyeo  de^^cendoit  le  premier. 


ACTB   PRBMIBR.  SOB 

AGAMEUNOll. 

O  ciel  !  pourquoi  faut-il  que  ta  secrète  envia 
Ferme  à  de  tels  héros  le  chemin  de  l'Asie  î 
N'aurai-je  vu  briller  cette  noble  chaleur 
Que  pour  m'en  retourner  avec  plus  de  doolear  ) 

DLTSSB 

Dieux  I  qu'est-ce  que  j'entends  T 

ACHILLB. 

Seigneur,  qu'osez-vous  direl 

AGAUEHNON. 

Qu'il  faut,  princes,  qu'il  faut  que  chacun  se  retire; 
Que ,  d'un  crédule  espoir  trop  longtemps  abusés. 
Nous  attendons  les  vents  qui  nous  sont  refusés. 
Le  ciel  protège  Troie ,  et  par  trop  de  présages 
Son  courroux  nous  défend  d'en  chercher  les  passages. 

ACHILLE. 

Quels  présages  affreux  nous  marquent  son  courroux? 

AGAUEUKOIO. 

Vous-même  consultez  ce  qu'il  prédit  de  vous. 
Que  sert  de  se  flatter?  On  sait  qu'à  votre  tête 
Les  dieux  ont  d'Ilion  attaché  la  conquête  : 
Mon  on  sait  que,  pour  prix  d'un  triomphe  si  beau, 
Ils  ont  aux  champs  troyens  marqué  votre  tombeau  ; 
Que  votre  vie,  ailleurs  et  longue  et  fortunée. 
Devant  Troie  en  sa  fleur  doit  être  moissonnée. 

ACUILLE. 

Ainsi,  pour  vous  venger,  tant  de  rois  assemblés 
D'un  opprobre  éternel  retourneront  comblés; 
Et  Paris,  couronnant  son  insolente  flamme. 
Retiendra  sans  péril  la  sœur  de  votre  femme  ! 

AGAMEHNON. 

Hé  quoi  !  votre  valeur,  qui  nous  a  devancés , 

N'a-t-elle  pas  pris  soin  de  nous  venger  assez? 

Les  malheurs  de  Lesbos,  par  vos  mains  ravagée, 

Épouvantent  encor  toute  la  mer  Egée  : 

Troie  en  a  vu  la  flamme;  et  jusque  dans  ses  ports, 

Les  flots  en  ont  poussé  les  débris  et  les  morts. 

Que  dis-je?  les  Troyens  pleurent  une  autre  Hélèos 

Que  vous  avez  captive  envoyée  à  Mycène: 

Car,  je  n'en  doute  point,  cette  jeune  beauté 

Garde  en  vain  un  secret  que  trahit  sa  flerté} 

Et  son  silence  même,  accusant  sa  noblesse.         29 


n»  rpHiofiNiB. 

Nous  dît  qu'elle  nous  cache  une  illustre  prlucess». 

ACHILLE. 

Non,  non,  tous  ces  détours  sont  trop  ingénieux  : 
Vous  lisez  de  trop  loin  dans  le  secret  des  dieux. 
Moi ,  je  m'arrêterois  à  de  vaines  menaces! 
Et  je  fuirois  l'honneur  qui  m'attend  sur  vos  traces! 
Les  Parques  h  ma  mère,  il  est  vrai,  l'ont  prédit. 
Lorsqu'un  époux  mortel  fut  reçu  dans  son  lit  : 
Je  puis  choisir,  dit-on,  ou  beaucoup  d'ans  sans  gloire, 
Ou  peu  de  'ours  suivis  d'une  longue  mémoire. 
Mais,  puisqu'il  faut  enfin  que  j'arrive  au  tombeau, 
Voudrois-je,  de  la  terre  inutile  fardeau  , 
Trop  avare  d'un  sang  reçu  d'une  déesse. 
Attendre  cher  mon  père  une  obscure  vieillesse. 
Et,  toujours  de  la  gloire  évitant  le  sentier, 
Ne  laisser  aucun  nom,  et  mourir  tout  entier! 
Ah  !  ne  nous  formons  point  ces  indigne»  obstacles? 
L'honneur  parle ,  il  suffit  :  ce  sont  là  nos  oracles. 
Les  dieux  sont  de  nos  jours  les  maîtres  souverains- 
Mais  ,  seigneur,  notre  gloire  est  dans  nos  propres  mains. 
Pourquoi  nous  tourmenter  de  leurs  ordres  suprêmes? 
Ne  songeons  qu'à  nous  rendre  immortels  comme  eux-mC  me»  s 
Et,  laissant  faire  au  sort,  courons  où  la  valeur 
Nous  pr^.net  un  oestin  aussi  grand  que  le  leur. 
C'est  à  'h^oie,  et  j'y  cours;  et,  quoi  qu'on  me  prédise. 
Je  ne  demande  aux  dieux  qu'un  vent  qui  m'y  conduise; 
Et  quand  moi  seul  enfin  il  faudroit  l'assiéger, 
Patrocle  et  moi ,  seigneur,  nous  irons  vous  venger. 
Mais  non ,  c'est  en  vos  mains  que  le  destin  la  livre; 
Je  n'aspire  en  effet  qu'à  l'honneur  de  vous  suivre. 
Je  ne  vous  presse  plus  d'approuver  les  transports 
D'un  amour  qui  m'alloit  éloigner  de  ces  bords; 
Ce  même  amour,  soigneux  de  votre  renommée. 
Veut  qu'ici  mon  exemple  encourage  l'armée. 
Et  me  défend  surtout  de  vous  abandonner 
Aux  timides  conseils  qu'on  ose  vous  donner. 

SCÈNE  III. 

AGAMEMNON,  ULYSSE. 

ULYSSE. 

Seigneur,  vous  entendez  :  quelque  prix  qu'il  en  cofit» 


A.CTB    PRBMIBR.  SV) 

Il  veut  voler  à  Troie  et  poursuivre  sa  route. 
Nous  craignions  son  amour  :  et  lui-même  aujourd'hui 
i  Par  uae  heureuse  erreur  nous  arme  contre  lui. 

I  AGAUEUNON. 

Hélas  I 

ULYSSE. 

Ue  ce  soupir  que  faut-il  que  j'augure î 
Du  sang  qui  se  révolte  est-ce  quelque  murmure? 
Croirai-je  qu'une  nuit  a  p-i  vous  ébranler? 
Est-ce  donc  votre  cœur  qui  vient  de  nous  parler? 
Songez-y  :  vous  devez  votre  fille  à  la  Grèce  : 
Vous  nous  l'avez  promise;  et,  sur  cette  promesse, 
Calchas,  par  tous  les  Grecs  consulté  chaque  jour, 
Leur  a  prédit  des  vents  l'infaillible  retour. 
A  ses  prédictions  si  l'effet  est  contraire. 
Pensez-vous  que  Calchas  continue  à  se  taire; 
Que  ses  plaintes,  qu'en  vain  vous  voudrez  apaiser, 
Laissent  mentir  les  dieux  sans  vous  en  accuser? 
Et  qui  sait  ce  qu'aux  Grecs ,  frustrés  de  leur  victime. 
Peut  permettre  un  courroux  qu'ils  croiront  légitime? 
Gardez-vous  de  réduire  un  peuple  furieux , 
Seigneur,  à  prononcer  entre  vous  et  les  dieux. 
N'est-ce  pas  vous  enfin  de  qui  la  voix  pressante 
Nous  a  tous  appelés  aux  campagnes  du  Xante; 
Et  qui  de  ville  en  ville  attestiez  les  serments 
Que  d'Hélène  autrefois  firent  tous  les  amants. 
Quand  presque  tous  les  Grecs ,  rivaux  de  votre  frère, 
La  demandoienl  en  foule  à  Tyndare  son  père? 
De  quelque  heureux  époux  que  l'on  dût  faire  choix , 
Nous  jurâmes  dès  lors  de  défendre  ses  droits; 
Et,  si  quelque  insolent  lui  voloit  sa  conquête, 
N  os  mains  du  ravisseur  lui  promirent  la  tête. 
Mais  sans  vous,  ce  serment  que  l'amour  a  dicté, 
Libres  de  cet  amour,  l'aurions-nous  respecté? 
Vous  seul,  nous  arrachant  à  de  nouvelles  flammes, 
Nous  avez  fait  laisser  nos  enfants  et  nos  femmes. 
Et  quand,  de  toutes  parts  assemblés  en  ces  lieux. 
L'honneur  de  vous  venger  brille  seul  à  nos  yeux; 
Quand  la  Grèce,  déjà  vous  donnant  son  suffrage. 
Vous  reconnoît  l'auteur  de  ce  fameux  ouvrage; 
Que  ses  rois ,  qui  pouvoient  vous  disputer  ce  rang, 
Sont  prêts  pour  vous  servir  de  verser  tout  leur  sang. 


508  IPHIOBNIB. 

I^  seul  Agamemnon,  refusant  la  victoire, 
N'ose  d'un  peu  de  sang  acheter  tant  de  gloire; 
Et,  dès  le  premier  pas  se  laissant  effrayer. 
Ne  commande  les  Grecs  que  pour  les  renvoyer! 

AGAMEMNON. 

Ah,  seigneur!  qu'éloigné  du  malheur  qui  m'opprime 

Votre  cœur  aisément  se  montre  magnanime! 

Mais  que  si  vous  voyiez  ceint  du  bandeau  mortel 

Votre  fils  Télémaque  approcher  de  l'autel , 

Nous  vous  verrions,  troublé  de  cette  affreuse  image, 

Changer  bientôt  en  pleurs  ce  superbe  langage , 

Éprouver  la  douleur  que  j'éprouve  aujourd'hui. 

Et  courir  vous  jeter  entre  Calchas  et  lui  ! 

Seigneur,  vous  le  savez,  j'ai  donné  ma  parole; 

Et,  si  ma  fille  vient,  je  consens  qu'on  l'immole. 

Mais ,  malgré  tous  mes  soins ,  si  son  heureux  destin 

La  retient  dans  Argos,  ou  l'arrête  en  chemin. 

Souffrez  que,  sans  presser  ce  barbare  spectacle. 

En  faveur  de  mon  sang  j'explique  cet  obstacle. 

Que  j'ose  pour  ma  fille  accepter  le  secours 

De  quelque  dieu  plus  doux  qui  veille  sur  ses  jours. 

Vos  conseils  sur  mon  cœur  n'ont  eu  que  trop  d'empire , 

Et  je  rougis... 

SCÈNE  IV. 

AGAMEMNON,  ULYSSE,   EDRYBATE. 

BURYBATB. 

Seigneur... 

âGAUEHNON 

Ah!  que  vient-on  me  diret 

EDRYBATE. 

La  reine,  dont  m&  course  a  devancé  les  pas. 
Va  remettre  bientôt  sa  fille  entre  vos  bras  ; 
Elle  approche.  Elle  s'est  quelque  temps  égarée 
Dans  ces  bois  qui  du  camp  semblent  cacher  l'entrée} 
A  peine  nous  avons,  dans  leur  obscurité. 
Retrouvé  le  chemin  que  nous  avions  quitté. 

&6AVEMN0N. 

Ciell 

EURTBATE. 

Elle  amène  aussi  cette  jeune  Ériphile, 


ACTE    PRBMIER.  50» 

Que  Lesbos  a  livrée  entre  les  mains  d'Achille, 
Et  qui,  de  son  destin,  qu'elle  ne  connoît  pas, 
Vient,  dit-elle,  en  Aulide  interroger  Calchas. 
Déjà  de  leur  abord  la  nouvelle  est  semée; 
Et  déjà  de  soldats  une  foule  charmée, 
Surtofut  d'Iphigénie  admirant  la  beauté , 
Pousse  au  ciel  mille  vœux  pour  sa  félicité. 
Les  uns  avec  respect  environnoient  la  reine; 
D'autres  me  demandoient  le  sujet  qui  l'amène. 
Mais  tous  ils  confessoient  que  si  jamais  les  dieui 
Ne  mirent  sur  le  trône  un  roi  plus  glorieux, 
Également  comblé  de  leurs  faveurs  secrètes , 
Jamais  père  ne  fut  plus  heureux  que  vous  l'êtes. 

AGAMEMNON. 

Eurybate ,  il  suffit  ;  vous  pouvez  nous  laisser  : 
Le  reste  me  regarde,  et  je  vais  y  penser. 

SCÈNE  V. 

AGAMEMNON,  ULYSSE. 

AGAMEHNON 

Juste  ciel!  c'est  ainsi  qu'assurant  ta  vengeance 
Tu  romps  tous  les  ressorts  de  ma  vaine  prudence I 
Encor  si  je  pouvois,  libre  dans  mon  malheur, 
Par  des  larmes  au  moins  soulager  ma  douleur! 
Triste  destin  des  rois  !  Esclaves  que  nous  sommes 
Et  des  rigueurs  du  sort  et  des  discours  des  hommes. 
Nous  nous  voyons  sans  cesse  assiégés  de  témoins; 
Et  les  plus  malheureux  osent  pleurer  le  moins! 

0  LYS  SE. 

Je  suis  père,  seigneur,  et  foible  comme  un  autre'; 
Mon  cœur  se  met  sans  peine  en  la  place  du  vôtre; 
Et ,  frémissant  du  coup  qui  vous  fait  soupirer. 
Loin  de  blâmer  vos  pleurs,  je  suis  prêt  de  pleurer. 
Mais  votre  amour  n'a  plus  d'excuse  légitime; 
Les  dieux  ont  à  Calchas  amené  leur  victime  : 
Il  le  sait,  il  l'attend;  et,  s'il  la  voit  tarder. 
Lui-même  à  haute  voix  viendra  la  demander. 
Nous  sommes  seuls  encor  :  hâtez-vous  de  répandre 

1.  Ce  discours,  dit  Geoffroy,  est  un  des  plus  beaux  morcaan 
i'ane  tragédie  où  les  beautés  fourmillent. 


510  irnlGBNlB. 

Des  pleurs  que  vous  arrache  un  intérêt  si  tendre; 
Pleurez  ce  sang,  pleurez;  ou  plutôt,  sans  pâlir. 
Considérez  l'honneur  qui  doit  en  rejaillir  : 
Voyez  tout  l'Hellespont  blanchissant  sous  nos  rames 
Et  la  perfide  Troie  abandonnée  aux  flammes. 
Ses  peuples  dans  vos  fers,  Priam  à  vos  genoux, 
Hélène  par  vos  mains  rendue  à  son  époux  ; 
Vojez  de  vos  vaisseaux  les  poupes  couronnées 
Dans  cette  même  Aulide  avec  vous  retournées. 
Et  ce  triomphe  heureux  qui  s'en  va  devenir 
L'éternel  entretien  des  siècles  à  venir. 

AGAMKMNON. 

Seigneur,  de  mes  efforts  je  connois  l'impuissance  : 
Je  cède  et  laisse  aux  dieux  opprimer  l'innocence. 
La  victime  bientôt  marchera  sur  vos  pas , 
Allez.  Mais  cependant  faites  taire  Calchas; 
Et,  m'aidant  à  cacher  ce  funeste  mystère, 
Laissez-moi  de  l'autel  écarter  une  mère. 

FIN     DU     PREMIER     ACTB.' 


ACTE   DEUXIÈME 

SCÈNE  1. 

ÉRIPHILE,   DORIS. 

ÉRIPHILE. 

Ne  les  contraignons  point,  Doris,  retirons-nous. 
Laissons-les  dans  les  bras  d'un  père  et  d'un  époux; 
Et,  tandis  qu'à  l'envi  leur  amour  se  déploie. 
Mettons  en  liberté  ma  tristesse  et  leur  joie. 

DORIS. 

Quoi,  madamel  toujours  irritant  vos  douleurs, 
Croirez-vous  ne  plus  voir  que  des  sujets  de  pleurs? 
Je  sais  que  tout  déplaît  aux  yeux  d'une  captive; 
Qu'il  n'est  point  dans  les  fers  de  plaisir  qui  la  suive 
Mais  dans  le  temps  fatal  que,  repassant  les  flots. 


AGiB  11.  m 

Nous  suivions  malgré  nous  le  vainqueur  de  Lesbos; 
Lorsque  dans  son  vaisseau,  prisonnière  timide. 
Vous  voyez  devant  vous  ce  vainqueur  liomicide. 
Le  dirai-jeî  vos  yeux,  de  larmes  moins  trempés, 
A  pleurer  vos  malheurs  étoient  moins  occupés. 
Maintenant  tout  vous  rit  :  l'aimable  Iphigénie 
D'une  amitié  sincère  avec  vous  est  unie; 
Elle  vous  plaint,  vous  voit  avec  des  yeux  de  sceurj 
Et  vous  seriez  dans  Troie  avec  moins  de  douceur. 
Vous  vouliez  voir  l'Aulide  où  son  père  l'appelle. 
Et  l'Aulide  vous  voit  arriver  avec  elle  : 
Cependant,  par  un  sort  que  je  ne  conçois  pas. 
Votre  douleur  redouble  et  croit  à  chaque  pas. 

ÉRIPHILE. 

Hé  quoi  !  te  semble-t-il  que  la  trista  Eriphile 

Doive  être  de  leur  Joie  un  témoin  si  tranquille? 

Crois-tu  que  mes  chagrins  doivent  s'évanouir 

A  l'aspect  d'un  bonheur  dont  je  ne  puis  jouir? 

Je  vois  Iphigénie  entre  les  bras  d'un  père; 

Elle  fait  tout  l'orgueil  d'une  superbe  mère; 

Et  moi ,  toujours  en  butte  à  de  nouveaux  dangers, 

Remise  dès  l'enfance  en  des  bras  étrangers, 

Je  reçus  et  je  vois  le  jour  que  je  respire , 

Sans  que  père  ni  mère  ait  daigné  me  sourire. 

J'ignore  qui  je  suis;  et,  pour  comble  d'horreur, 

Dn  oracle  effrayant  m'attache  à  mon  erreur, 

Et,  quand  je  veux  chercher  le  sang  qui  m'a  fait  naître. 

Me  dit  que  sans  périr  je  ne  me  puis  connaître. 

Donis. 
Non,  non,  jusques  au  bout  vous  devez  le  chercher. 
Un  oracle  toujours  se  plait  à  se  cacher; 
Toujours  avec  un  sens  il  en  présente  un  autre  t 
En  perdant  un  faux  nom  vous  reprendrez  le  vôtre. 
C'est  là  tout  le  danger  que  vous  pouvez  courir; 
Et  c'est  peut-être  ainsi  que  vous  devez  périr. 
Songez  que  votre  nom  fut  changé  dès  l'enfance. 

ÉRIPHILE. 

Je  n'ai  de  tout  mon  aort  que  cette  connoissance; 
Et  ton  père ,  du  reste  infortuné  témoin , 
Ne  me  permit  jamais  de  pénétrer  plus  loin. 
Hélas!  dans  cette  Troie  où  j'étois  attendue, 
Ha  gloire,  disoit-il,  m'alloit  être  rendue; 


SIS  IPHIGBNIB. 

J'allois,  en  reprenant  et  mon  nom  et  mon  rang, 
Des  plus  grands  rçis  en  moi  reconnoître  le  sang. 
Déjà  je  découvrois  cette  fameuse  ville. 
Le  ciel  mène  à  Lesbos  l'impitoyable  Achille: 
Tout  c(^de,  tout  ressent  ses  funestes  efforts; 
Ton  père,  enseveli  dans  la  foule  des  morts, 
Me  laisse  dans  les  fers  à  moi-même  inconnue; 
Et,  de  tant  de  grandeurs  dont  j'étois  prévenue, 
Vile  esclave  des  Grecs,  je  n'ai  pu  conserver   ' 
Que  la  fierté  d'un  sang  que  je  ne  puis  prouver. 

DORIS. 

Ah!  que  perdant,  madame,  un  témoin  si  fidèle, 

La  main  qui  vous  l'ôta  vous  doit  sembler  cruelle! 

Mais  Galchas  est  ici,  Calchas  si  renommé. 

Qui  des  secrets  des  dieux  fut  toujours  informé. 

Le  ciel  souvent  lui  parle  :  instruit  par  un  tel  maître, 

Il  sait  tout  ce  qui  fut  et  tout  ce  qui  doit  être. 

Pourroit-il  de  vos  jours  ignorer  les  auteurs? 

Ce  camp  même  est  pour  vous  tout  plein  de  protecteurs. 

Bientôt  Iphigénie,  en  épousant  Achille, 

Vous  va  sous  son  appui  présenter  un  asile; 

Elle  vous  l'a  promis  et  juré  devant  moi. 

Ce  gage  est  le  premier  qu'elle  attend  de  sa  foi. 

ÉRIPHILE. 

Que  dirois-tu,  Doris,  si,  passant  tout  le  reste ,    . 
Cet  hymen  de  mes  maux  étoit  le  plus  funeste? 

DORIS. 

Quoi,  madame  1 

ÉRIPHILE. 

Tu  vois  avec  étonnement 
Que  ma  douleur  ne  souffre  aucun  soulagement, 
tcoute,  et  tu  te  vas  étonner  que  je  vive  : 
C'est  peu  d'être  étrangère,  inconnue  et  captive; 
Ce  destructeur  fatal  des  tristes  Lesbiens , 
Cet  Achille,  l'auteur  de  tes  maux  et  des  miens, 
Dont  la  sanglante  main  m'enleva  prisonnière, 
Qui  m'arracha  d'un  coup  ma  naissance  et  ton  père. 
De  qui ,  jusques  au  nom ,  tout  doit  m'être  odieux, 
Est  de  tous  les  mortels  le  plus  cher  à  mes  yeux. 

DOni». 
Ah  !  que  me  dites-vous  1 


ACTB  II.  513 

éRIPHILB. 

Je  me  flattois  sans  cessa 
Qu'un  silence  éternel  cacheroit  ma  foiblesse  ; 
Mais  mon  cœur  trop  pressé  m'arrache  ce  discours, 
i  II  te  parle  une  fois  pour  se  taire  toujours. 
Ne  me  demande  point  sur  quel  espoir  fondée 
De  ce  fatal  amour  je  me  vis  possédée. 
Je  n'en  accuse  point  quelques  feintes  douleurs 
Dont  je  crus  voir  Achille  honorer  mes  malheurs  : 
Le  ciel  s'est  fait,  sans  doute,  une  joie  inhumaine 
A  rassembler  sur  moi  tous  les  traits  de  sa  haine. 
Rappeîlerai-je  encor  le  souvenir  affreux 
Du  jour  qui  dans  les  fers  nous  jeta  toutes  deux7 
Dans  les  cruelles  mains  par  qui  je  fus  ravie 
Je  demeurai  longtemps  sans  lumière  et  sans  yie  : 
Enfin,  mes  tristes  yeux  cherchèrent  la  clarté; 
Et,  me  voyant  presser  d'un  bras  ensanglanté, 
Je  frémissois,  Doris,  et  d'un  vainqueur  sauvage 
Craignois  de  rencontrer  l'effroyable  visage. 
J'entrai  dans  son  vaisseau ,  détestant  sa  fureur, 
Et  toujours  détournant  ma  vue  avec  horreur. 
Je  le  vis  :  son  aspect  n'avoit  rien  de  farouche  >  ; 
j  Je  sentis  le  reproche  expirer  dans  ma  bouche; 
I  Je  sentis  contre  moi  mon  cœur  se  déclarer; 
I  J'oubliai  ma  colère,  et  ne  sus  que  pleurer; 
Je  me  laissai  conduire  à  cet  aimable  guide. 
Je  l'aimois  à  Lesbos,  et  je  l'aime  en  Aulide. 
Iphigénie  en  vain  s'offre  à  me  protéger. 
Et  me  tend  une  main  prompte  à  me  soulager  t 
Triste  effet  des  fureurs  dont  je  suis  tourmentée, 
Je  n'accepte  la  main  qu'elle  m'a  présentée 
Que  pour  m'armer  contre  elle,  et,  sans  me  découvrir, 
Traverser  son  bonheur  que  je  ne  puis  souffrir. 

1.  Il  le  faut  avouer,  on  ne  faisait  point  de  tels  vers  avant  Racin*  : 
non-seulement  personne  ne  savait  la  route  du  cœur,  mais  presqae 
personne  ne  savait  les  finesses  de  la  versification ,  cet  art  de  rompre 
la  mesure  : 

Jt  le  vis  :  son  aspect  n'avoit  rien  de  farouche. 

Personne  ne  connaissait  cet  heureux  mélange  de  longues  et  de 
brèves,  et  de  consonnes  suivies  de  voyelles,  qui  font  couler  un  ven 
avec  tant  de  mollesse ,  et  qui  1«  font  entrer  daâs  une  oreille  sensible 
•t  juste  avec  tant  de  plaisir-  (Voltaibb.) 

«a. 


614  IPHIGÉNIE. 

DORIS. 

Et  que  pourroit  contre  elle  une  impuissante  hainet 
Ne  valoit-il  pas  mieux,  renfermée  à  Mycène, 
Kviter  les  tourments  que  vous  venez  chercher, 
Bt  combattre  des  feux  contraints  de  se  cacher? 

ÉRIPHILE. 

Je  le  voulois,  Doris.  Mais,  quelque  triste  image 
Que  sa  gloire  à  mes  yeux  montrât  sur  ce  rivage, 
Au  sort  qui  me  tralnoit  il  fallut  consentir  : 
Une  secrète  voix  m'ordonna  de  partir. 
Me  dit  qu'offrant  ici  ma  présence  importune. 
Peut-être  j'y  pourrois  porter  mon  infortune; 
Que  peut-être ,  approchant  ces  amants  trop  heureux , 
Quelqu'un  de  mes  malheurs  se  répandroit  sur  eux. 
Voilà  ce  qui  m'amène,  et  non  l'impatience 
D'apprendre  à  qui  je  dois  une  triste  naissance; 
Ou  plutôt  leur  hymen  me  servira  de  loi  : 
S'il  s'achève ,  il  suffit ,  tout  est  fini  pour  moi  : 
Je  périrai,  Doris  ;  et,  par  une  mort  prompte, 
Dans  la  nuit  du  tombeau  j'enfermerai  ma  honte. 
Sans  chercher  des  parents  si  longtemps  ignorés , 
I  Et  que  ma  folle  amour  a  trop  déshonorés. 

'  DORIS. 

Que  Je  vous  plains,  madame  !  et  que  la  tyrannie... 

ÉRIPHILE. 

Tu  vois  Agamemnon  avec  Iphigénie. 

SCÈNE  IL 

AGAMEMNON,  IPHIGÉNIE,  ÉRIPHILE,  DORIS. 

IPHIGÉNIE. 

Seigneur,  où  courez-vous?  et  quels  empressements 

Vous  dérobe  sitôt  à  nos  embrassements  7 

A  qui  dois-je  imputer  cette  fuite  soudaine? 

Mon  respect  a  fait  place  aux  transports  de  la  reine} 

Jn  moment  à  mon  tour  ne  vous  puis-je  arrêter? 

Et  ma  joie  h  vos  yeux  n'ose-t-elle  éclater? 

Ne  puis-je... 

AGAMEMNON. 

Hé  bien,  ma  fille,  embrassez  votre  père) 
U  vous  aime  toujours. 


aCTB  il  515 

IPHIGéNIE. 

Que  cette  amour  m'est  chère! 
Quel  plaisir  de  vous  voir  et  de  vous  contempler 
Dans  ce  nouvel  éclat  dont  je  vous  vois  briller! 
Quels  honneurs!  quel  pouvoir!  Déjà  la  renommée 
Par  d'étonnants  récits  m'en  avoit  informée; 
Mais  que,  voyant  de  près  ce  spectacle  charmant. 
Je  sens  croître  ma  joie  et  mon  étonnement  ! 
Dieux  !  avec  quel  amour  la  Grèce  vous  révère  ! 
Quel  bonheur  de  me  voir  la  fille  d'un  tel  père! 

AGAIIEHNON. 

Vous  méritiez,  ma  fille,  un  père  plus  heureux. 

I P  H  I G  é  K  I E. 

Quelle  félicité  peut  manquer  à  vos  vœux  7 

A  de  plus  grands  honneurs  un  roi  peut-il  prétendre  l 

J'ai  cru  n'avoir  au  ciel  que  des  grâces  à  rendre. 

AGAHEUNON,    i  part. 

Grands  dieux!  èi  son  malheur  dois-je  la  préparer? 

I  PHI  GÉNIE. 

Vous  vous  cachez ,  seigneur,  et  semblez  soupirer; 
Tous  vos  regards  sur  moi  ne  tombent  qu'avec  peine  : 
Avons-nous  sans  votre  ordre  abandonné  Mycène! 

AGAUEHNON. 

Ma  fille,  je  vous  vois  toujours  des  mêmes  yeux; 
Mais  les  temps  sont  changés,  aussi  bien  que  les  lieux. 
D'un  :.oin  cruel  ma  joie  est  ici  combattue. 

I  P  H  I  G  é  M  E. 

Hé!  mon  père,  oubliez  votre  rang  à  ma  vue 
Je  prévois  la  rigueur  d'un  long  éloignement. 
^  N'osez-vous  sans  rougir  être  père  un  moment? 
Vous  n'avez  devant  vous  qu'une  jeune  princesse 
A  qui  j'avois  pour  moi  vanté  votre  tendresse; 
Cent  fois  lui  promettant  mes  soins ,  votre  bonté. 
J'ai  fait  gloire  à  ses  yeux  de  ma  félicité  : 
Que  va-t-elle  penser  de  votre  indifférence? 
Ai-je  flatté  ses  vœux  d'une  fausse  espérance? 
N'édaircirez-vous  point  ce  front  chargé  d'ennuis? 

AGAUEMNON. 

Ah,  ma  fille'. 

IPHIGÉNIB. 

Seigneur,  poursuives. 


nt  IPHIGËNIB 

AGAHEMNON. 

Je  ne  puis 

IPHIGÉNIE. 

Périsse  le  Troyen  auteur  de  nos  alarmes! 

AGAHEHNON. 

Sa  perte  à  ses  vainqueurs  coûtera  bien  des  larmes. 

IPHIGÉNIE. 

Les  dieux  daignent  surtout  prendre  soin  de  vos  jours! 

AGAHEMNON. 

Les  dieux  depuis  un  temps  me  sont  cruels  et  sourds. 

IPHIGENIE. 

Calchas,  dit-on,  prépare  un  pompeux  sacriflceT 

AGAHEMNON. 

Puissé-je  auparavant  fléchir  leur  injustice! 

IPHIGÉNIE. 

L'offrira-t-on  bientôt? 

AGAHEMNON. 

Plus  tôt  que  je  ne  veux, 

irHIGÉNIE. 

Me  sera-t-il  permis  de  me  joindre  à  vos  vœux? 
Verra-t-on  à  l'autel  votre  heureuse  famille! 

AGAMEMNON. 

Bélas! 

IPHIGÉNIE. 

Vous  VOUS  taisez  ! 

A6AMEHN0N. 

Vous  y  serez,  ma  fille. 


Adieu. 


SCÈNE   III. 
IPHIGÉNIE,   ÉRIPHILE,  DORIS. 

IPHIGÉNIE. 

De  cet  accueil  que  dois-je  soupçonner! 
D'une  secrète  horreur  je  me  sens  frissonner  : 
Je  crains,  malgré  moi-même,  un  malheur  que  j'ignore. 
Justes  dieux  !  vous  savez  pour  qui  je  vous  implore  I 

ÉRIPHILE. 

Quoi  !  parmi  tous  les  soins  qui  doivent  l'accabler, 
Quelque  froideur  suffit  pour  vous  faire  tremblerl 
Hélas!  à  quels  soupirs  suis-je  donc  condamnée, 
Moi  qui,  de  mes  parents  toujours  abandonnée. 
Étrangère  partout,  n'ai  pas,  môme  en  naissant, 
Peut-être  reçu  d'eux  un  regard  caressant  I 


ACTB  II.  sn 

Du  moins,  si  vos  respects  sont  rejetés  d'un  père. 
Vous  en  pouvez  gémir  dans  le  sein  d'une  mère; 
Et,  de  quelque  disgrâce  enfin  que  vora  jpleuriez, 
Quels  pleurs  pour  un  amant  ne  sont  point  essuyés  I 

IPHIGéME. 

Je  ne  m'en  défends  point  :  mes  pleurs,  belle  Ériphile, 

Ne  tiendront  pas  longtemps  contre  les  soins  d'Achille; 

Sa  gloire,  son  amour,  mon  père,  mon  devoir, 

Lui  donnent  sur  mon  âme  un  trop  juste  pouvoir. 

Mais  de  lui-même  ici  que  faut-il  que  je  pense? 

Cet  amant,  pour  me  voir  brûlant  d'impatience. 

Que  les  Grecs  de  ces  ^ord»  ne  pouvoient  arracher. 

Qu'un  père  de  si  loin  m'ordonne  de  chercher, 

S'empresse-t-il  assez  pour  jouir  d'une  vue 

Qu'avec  tant  de  transports  je  croyois  attendue? 

Pour  moi,  depuis  deux  jours  qu'approchant  de  ces  lieux, 

Leur  aspect  souhaité  se  découvre  à  nos  yeux , 

Je  l'attendois  partout;  et,  d'un  regard  timide. 

Sans  cesse  parcourant  les  chemins  de  l'Aulide, 

Mon  cœur  pour  le  chercher  voloit  loin  devant  moi. 

Et  je  demande  Achille  à  tout  ce  que  je  vol. 

Je  viens,  j'arrive  enfin  sans  qu'il  m'ait  prévenue. 

Je  n'ai  percé  qu'à  peine  une  foule  inconnue; 

Lui  seul  ne  paroît  point  :  le  triste  Agamemnon 

Semble  craindre  à  mes  yeux  de  prononcer  son  nom. 

Que  fait-il  ?  Qui  pourra  m'expliquer  ce  mystère? 

Trouverai-je  l'amant  glacé  comme  le  père? 

Et  les  soins  de  la  guerre  auroient-ils  en  un  jour 

Éteint  dans  tous  les  cœurs  la  tendresse  et  l'amour? 

Mais  non,  c'est  l'offenser  par  d'injustes  alarme»  : 

C'est  à  moi  que  l'on  doit  le  secours  de  ses  armus. 

Il  n'étoit  point  à  Sparte  entre  tous  ces  amants 

Dont  le  père  d'Hélène  a  reçu  les  serments  : 

Lui  seul  de  tous  les  Grecs ,  maître  de  sa  parole , 

S'il  part  contre  Ilion,  c'est  pour  moi  qu'il  y  vole; 

Et,  satisfait  d'un  prix  qui  lui  seaible  si  doux. 

Il  veut  même  y  porter  le  nom  de  mon  époux. 

SCÈNE  IV. 

CLYTEMNESTRE,  IPHIGÉNIE ,  ÉRIPHILE,  DORIS. 

CLÏTEMNESTRE. 

Ha  fille,  il  faut  partir  sans  que  rieo  nous  retienne. 


•118  IPHiaÉNIB. 

Et  sauver,  en  fuyant,  votre  gloire  et  la  mienne. 

"Je  ne  m'étonne  plus  qu'interdit  et  distrait 

Votre  père  ait  paru  nous  revoir  à  regret  : 

Aux  affronts  d'un  refus  craignant  de  vous  commettre. 

Il  m'avoit  par  Arcas  envoyé  cette  lettre. 

Arcas  s'est  vu  trompé  par  notre  égarement, 

U  vient  de  me  la  rendre  en  ce  même  moment. 

Sauvons,  encore  un  coup,  notre  gloire  offensée: 

Pour  votre  hymen  Achille  a  changé  de  pensée, 

Et,  refusant  l'honneur  qu'on  lui  veut  accorder, 

Jusques  à  son  retour  il  veut  le  retarder. 

ÉRIPHILE. 

Qu'entends-jeî 

CLTTEHNESTRE. 

Je  vous  vois  rougir  de  cet  outrage. 
Il  faut  d'un  noble  orgueil  armer  votre  courage. 
Moi-même,  de  l'ingrat  approuvant  le  dessein, 
Je  vous  l'ai  dans  Argos  présenté  de  ma  main  ; 
Et  mon  choix,  qui  flattoit  le  bruit  de  sa  noblesse  » 
Vous  donnoit  avec  Joie  au  fils  d'une  déesse. 
Mais,  puisque  désormais  son  lâche  repentir 
Dément  le  sang  des  dieux  dont  on  le  fait  sortir, 
Ma  fille,  c'est  à  nous  de  montrer  qui  nous  sommes. 
Et  de  ne  voir  en  lui  que  le  dernier  des  hommes. 
Lui  ferons-nous  penser,  par  un  plus  long  séjour. 
Que  vos  vœux  de  son  cœur  attendent  le  retour? 
Rompons  avec  plaisir  un  hymen  qu'il  diffère. 
J'ai  fait  de  mon  dessein  avertir  votre  père; 
Je  ne  l'attends  ici  que  pour  m'en  séparer; 
Et  pour  ce  prompt  départ  je  vais  tout  préparer. 

(A  Ériphile.) 
Je  ne  vous  presse  point ,  madame ,  de  nous  suivrej 
lin  de  plus  chères  mains  ma  retraite  vous  livre. 
De  vos  desseins  secrets  on  est  trop  éclairci  ; 
Et  ce  n'est  pas  Calchas  que  vous  cherchez  ici. 

SCÈNE  V. 

IPHIGÉNIE,   ÉRIPHILE,   DORIS. 

IPHIGÉNIE. 

En  quel  funeste  état  ces  mots  m'ont-ils  laissée l 
Pour  mon  hymen  Achille  a  changé  de  pensée I 


ACTB  II.  n9 

Il  me  faut  sans  honneur  retourner  sur  mes  pas. 
Et  vous  cherches  ici  quelque  autre  que  Calchas  ! 

Madame,  à  ce  discours  je  ne  puis  rien  comprendre. 

I  P  H I G  É  N  I  B. 

V  ous  m'entendez  assez ,  si  vous  voulez  m'entendre. 
Le  sort  injurieux  me  ravit  un  époux  ; 
Madame,  à  mon  malheur  m'abandonnerez-vousî 
Vous  ne  pouviez  sans  moi  demeurer  à  Mycène; 
Me  verra-t-on  sans  vous  partir  avec  la  reine? 

ÉRIPHILB. 

Je  voulois  voir  Calchas  avant  que  de  partir. 

IPHIGÉNIE. 

Que  tardez-vous ,  madame ,  à  le  Taire  avertir? 

ÉRIPHILE. 

D'Ârgos,  dans  un  moment,  vous  reprenez  la  route. 

IPHIGÉNIB. 

Dn  moment  quelquefois  éclaircit  plus  d'un  doute. 
Mais,  madame,  je  vois  que  c'est  trop  vous  presser j 
Je  vois  ce  que  jamais  je  n'ai  voulu  penser  ; 
Achille...  Vous  brûlez  que  je  ne  sois  partie. 

ÉRIPHILE. 

Moi  !  vous  me  soupçonnez  de  cette  perfidie 
Moi ,  j'aimerois,  madame,  un  vainqueur  furieux. 
Qui  toujours  tout  sanglant  se  présente  à  mes  yeux. 
Qui ,  la  flamme  à  la  main ,  et  de  meurtres  avide. 
Mit  en  cendres  Lesbos... 

IPHIGÉNIE. 

Oui ,  vous  l'aimez ,  perfide; 
Et  ces  mêmes  fureurs  que  vous  me  dépeignez, 
Ces  bras  que  dans  le  sang  vous  avez  vus  baignés. 
Ces  morts,  cette  Lesbos,  ces  cendres,  cette  flamme. 
Sont  les  traits  dont  l'amour  l'a  gravé  dans  votre  &me 
Et ,  loin  d'en  détester  le  cruel  souvenir. 
Vous  vous  plaisez  encore  à  m'en  entretenir. 
Déjà  plus  d'une  fois,  dans  vos  plaintes  forcées. 
J'ai  dû  voir  et  j'ai  vu  le  fond  de  vos  pensées; 
Mais  toujours  sur  mes  yeux  ma  facile  bonté 
A  remis  le  bandeau  que  j'avois  écarté. 
Vous  l'aimez.  Que  faisois-je  !  Et  quelle  erreur  fatale 
M'a  fait  entre  mes  bras  recevoir  ma  rivale  ! 
Crédule ,  Je  l'aimois  :  mon  cœur  même  aujourd'hui 


880  IPHIOÊNIH. 

De  son  parjure  amant  lui  promettoit  l'appui. 
Voilà  donc  le  triomphe  où  j'étois  amenée! 
Moi-même  à  votre  char  je  me  suis  enchaînée. 
Je  vous  pardonne,  hélas!  des  vœux  intéressés. 
Et  la  perte  d'un  cœur  que  vous  me  ravissez  :  . 
Mais  que,  sans  m'avertir  du  piège  qu'on  me  dresse, 
Vous  me  laissiez  chercher  jusqu'au  fond  de  la  Grèce 
L'ingrat  gui  ne  m'attend  que  pour  m'abandonner. 
Perfide,  cet  affront  se  peut-il  pardonner? 

ÉRIPHILE. 

Vous  me  donnez  des  noms  qui  doivent  me  surprendre, 
Madame  :  on  ne  m'a  pas  instruite  à  les  entendre; 
Et  les  dieux,  contre  moi  dès  longtemps  indignés, 
A  mon  oreille  encor  les  avoient  épargnés. 
Mais  il  faut  des  amants  excuser  l'injustice. 
Et  de  quoi  vouliez-vous  que  je  vous  avertisse? 
Avez-vous  pu  penser  qu'au  sang  d'Agamemnon 
Achille  préférât  une  fille  sans  nom, 
Qui  de  tout  son  destin  ce  qu'elle  a  pu  comprendre, 
C'est  qu'elle  sort  d'un  sang  qu'il  brûle  de  répandre? 

IPHIGÉNIE. 

Vous  triomphez ,  cruelle ,  et  bravez  ma  douleur. 
Je  n'avois  pas  encor  senti  tout  mon  malheur  : 
Et  vous  ne  comparez  votre  exil  et  ma  gloire , 
Que  pour  mieux  relever  votre  injuste  victoire. 
Toutefois  vos  transports  sont  trop  précipités  : 
Ce  même  Agamemnon  à  qui  vous  insultez, 
n  commande  à  la  Grèce,  il  est  mon  père,  il  m'aime. 
Il  ressent  mes  douleurs  beaucoup  plus  que  moi-mêma: 
Mes  larmes  par  avance  avoient  su  le  toucher  ; 
J'ai  surpris  ses  soupirs  qu'il  me  vouloit  cacher. 
Hélas!  de  son  accueil  condamnant  la  tristesse, 
J'osois  me  plaindre  à  lui  de  son  peu  de  tendresse! 

SCÈNE   VI. 

ACHILLE,  IPHIGÉNIE,  ÉRIPHILE,  D0RI8. 

ACHILLE. 

Il  est  donc  vrai ,  madame ,  et  c'est  vous  que  je  vois  ! 
Je  soupçonnois  d'erreur  tout  le  camp  à  la  fois. 
Vous  en  Aulide!  vous!  Hé!  qu'y  venez-vous  faire? 
D'où  vient  qu'Agamemuon  m'assuroit  le  contraire? 


ACTE  II.  eai 

IPHIGéNIE. 

Seigneur,  rassurez-vous  :  vos  vœux  seront  contents. 
Iphigénie  encor  n'y  sera  pas  longtemps. 

SCÈNE  VII. 

ACHILLE,   ÉRIPHILE,  DORIS. 

ACHILLE. 

Elle  me  fuit!  Veillé-je?  ou  n'est-ce  point  un  songe? 
Dans  quel  trouble  nouveau  cette  fuite  me  plonge! 
Madame ,  je  ne  sais  si  sans  vous  irriter 
Achille  devant  vous  pourra  se  présenter  ; 
Mais,  si  d'un  ennemi  vous  souffrez  la  prière, 
Si  lui-même  souvent  a  plaint  sa  prisonnière, 
Vous  savez  quel  sujet  conduit  ici  leur  pas  ; 
Vous  savez... 

ÉRIPHILE. 

Quoi!  seigneur,  ne  le  savez-vous  pas, 
Vous  qui,  depuis  un  mois,  brûlant  sur  ce  rivage, 
Avez  conclu  vous-même  et  hâté  leur  voyage? 

ACHILLE. 

De  ce  même  rivage  absent  depuis  un  mois, 
Je  le  revis  hier  pour  la  première  fois. 

ÉRIPHILE. 

Quoi!  lorsque  Agamemnon  écrivoit  à  Mycène, 
Votre  amour,  votre  main  n'a  pas  conduit  la  sienne? 
Quoi  !  vous ,  qui  de  sa  fille  adoriez  les  attraits... 

ACHILLE. 

Vous  m'en  voyez  encore  épris  plus  que  jamais, 
Madame  ;  et  si  l'effet  eût  suivi  ma  pensée , 
Moi-même  dans  Argos  je  l'aurois  devancée. 
Cependant  on  me  fuit.  Quel  crime  ai-je  commis? 
Mais  je  ne  vois  partout  que  des  yeux  ennemis. 
Que  dis-je?  en  ce  moment  Calchas,  Nestor,  Ulysse, 
De  leur  vaine  éloquence  emploj'ant  l'artifice, 
Combattoient  mon  amour,  et  sembloient  m'annoncer 
Que,  si  j'en  crois  ma  gloire,  il  faut  y  renoncer. 
Quelle  entreprise  ici  pourroit  être  formée? 
Suis-je,  sans  le  savoir,  la  fable  de  l'armée? 
Entrons  :  c'est  un  secret  qu'il  leur  faut  arracher. 


m  IPHIQËNIB. 

SCÈNE  VIII. 

ÉRIPHILE,   DORIS. 

ÉRIPHILE. 

Dieux,  qui  Toyez  ma  honte,  où  me  dois- je  cacher,' 

Orgueilleuse  rivale,  on  t'aime;  et  tu  murmures! 

Souffrirai-Je  à  la  fois  ta  gloire  et  tes  injures? 

Ah!  plutôt...  Mais,  Doris,  ou  j'aime  à  me  flatter, 

Ou  sur  eux  quelque  orage  est  tout  prêt  d'éclater. 

J'ai  des  yeux.  Leur  bonheur  n'est  pas  encor  tranquille. 

On  trompe  Iphigénie;  on  se  cache  d'Achille; 

Agamemnon  gémit.  Ne  désespérons  point; 

Et,  si  le  sort  contre  elle  à  ma  haine  se  joint, 

Je  saurai  profiter  de  cette  intelligence 

Pour  ne  pas  pleurer  seule  et  mourir  sans  vengeance. 

riN    DU    DBUXlàMB    ACTK. 


ACTE  TROISIÈME 
SCÈNE  I. 

AGAMEMNON,   CLYTEMNESTRE. 

CLTTEMNESTRE. 

Oui ,  seigneur,  nous  partions  ;  et  mon  juste  courroux 
Laissoit  bientôt  Achille  et  le  camp  loin  de  nous  : 
Ma  flUe  dans  Argos  couroit  pleurer  sa  honte. 
Mais  lui-même ,  étonné  d'une  fuite  si  prompte , 
Par  combien  de  serments ,  dont  je  n'ai  pu  douter. 
Vient-il  de  me  convaincre ,  et  de  nous  arrêter  ! 
Il  presse  cet  hymen  qu'on  prétend  qu'il  diffère , 
Et  vous  cherche ,  brûlant  d'amour  et  de  colère  : 
Prêt  d'imposer  silence  à  ce  bruit  imposteur, 
Achille  en  veut  connoître  et  confondre  l'auteur. 
Bannissez  ces  soupçons  qui  troubloient  notre  joie. 

AGAHBHNON. 

Madame,  c'est  assez  :  je  consens  qu'on  le  croie. 


ACTB    III.  523 

Je  reconnols  l'erreur  qui  nous  avoit  séduits , 
Et  ressens  votre  joie  autant  que  je  le  puis. 
Vous  voulez  que  Calchas  l'unisse  à  ma  famille  : 
Vous  pouvez  à  l'autel  envoyer  votre  fille  ; 
Je  l'attends.  Mais,  avant  que  de  passer  plus  loin. 
J'ai  voulu  vous  parler  un  moment  sans  témoin. 
Vous  voyez  en  quels  lieux  vous  l'avez  amenée  : 
Tout  y  ressent  la  guerre ,  et  non  point  l'hyménée. 
Le  tumulte  d'un  camp,  soldats  et  matelots, 
Un  autel  hérissé  de  dards,  de  javelots. 
Tout  ce  spectacle  enfin,  pompe  digne  d'Achille, 
Pour  attirer  vos  yeux  n'est  point  assez  tranquille; 
Et  les  Grecs  y  verroieut  l'épouse  de  leur  roi 
Dans  un  état  indigne  et  de  vous  et  de  moi. 
M'en  croirez-vous?  Laissez,  de  vos  femmes  suivie, 
A  cet  hymen  ,  sans  vous,  marcher  Iphigénie. 

CLTTEMNESTRB. 

Qui?  moi  !  que,  remettant  ma  fille  en  d'autres  bras, 

Ce  que  J'ai  commencé,  je  ne  l'achève  pas! 

Qu'après  l'avoir  d'Argos  amenée  en  Aulide, 

Je  refuse  &  l'autel  de  lui  servir  de  guide  ! 

Dois-je  donc  de  Calchas  être  moins  près  que  vouai 

Et  qui  présentera  ma  fille  à  son  époux? 

Quelle  autre  ordonnera  cette  pompe  sacrée? 

AGAHEHNON. 

Vous  n'êtes  poiat  ici  dans  le  palais  d'Atrée  : 
Vous  êtes  dans  un  camp... 

CI.TTFMNESTBE. 

Où  tout  vous  est  soumisi 
Où  le  sort  de  l'Asie  en  vos  mains  est  remis; 
Où  je  vois  sous  vos  lois  marcher  la  Grèce  entière; 
Où  le  fils  de  Thétis  va  m'appeler  sa  mère. 
Dans  quel  palais  superbe  et  plein  de  ma  grandeur 
Puis-je  jamais  paroître  avec  plus  de  splendeur? 

A6AVEUN0N. 

Madame,  au  nom  des  dieux  auteurs  de  notre  race. 
Daignez  à  mon  amojr  accorder  cette  grâce. 
J'ai  mes  raisons. 

CLTTBHNESTIIB. 

Seigneur,  au  nom  des  mêmes  dieax, 
D'un  spectacle  si  doux  ne  privez  point  mes  yeux. 
Daignez  ne  point  ici  rougir  de  ma  présence. 


524  IPHIOBNIB. 

AGAMEHNON. 

J'avois  plus  espéré  de  votre  complaisance. 
Mais;,  puisque  la  raison  ne  vous  peut  émouvoir» 
Puisque  enfin  ma  prière  a  si  peu  de  pouvoir, 
ous  avez  entendu  ce  que  je  vous  demande. 
Madame  :  je  le  veux,  et  je  vous  le  commande» 
Obéissez. 

SCÈNE  II. 

CLYTEMNESTRE. 

D'où  vient  que  d'un  soin  si  crud 
LMnJuste  Agamemnon  m'écarte  de  l'autel? 
Fier  de  son  nouveau  rang ,  m'ose-t-il  méconnoltrs? 
Me  croit-il  à  sa  suite  indigne  de  paroîtreî 
Ou,  de  l'empire  encor  timide  possesseur, 
N'oseroit-il  d'Hélène  ici  montrer  la  sœur? 
Et  pourquoi  me  cacher?  et  par  quelle  injustice 
Faut-il  que  sur  mon  front  sa  honte  rejaillisse? 
Mais  n'importe;  il  le  veut,  et  mon  cœur  s'y  résout. 
Ma  fille,  ton  bonheur  me  console  de  tout! 
Le  ciel  te  donne  Achille;  et  ma  joie  est  extrême 
De  t'entendre  nommer...  Mais  le  voici  lui-même. 

SCÈNE  III. 

ACHILLE,   CLYTEMNESTRE. 

ACHILLE. 

Tout  succède,  madame,  à  mon  empressement: 

Le  roi  n'a  point  voulu  d'autre  éclaircissement; 

Il  en  croit  mes  transports;  et,  sans  presque  m'entendre. 

Il  vient,  en  m'embrassant,  de  m'accepter  pour  gendre. 

n  ne  m'a  dit  qu'un  mot.  Mais  vous  a-t-il  conté 

Quel  bonheur  dans  le  camp  vous  avez  apporté  ? 

Les  dieux  vont  s'apaiser  :  du  moins  Calchas  publie 

Qu'avec  eux,  dans  une  heure,  il  nous  réconcilie» 

Que  Neptune  et  les  vents,  prêts  à  nous  exaucer. 

N'attendent  que  le  sang  que  sa  main  va  verser. 

Déjà  dans  les  vaisseaux  la  voile  se  déploie. 

Déjà  sur  sa  parole  ils  se  tournent  vers  Troie. 

Pour  moi ,  quoique  le  ciel ,  au  gré  de  mon  amour, 

Dût  encore  des  vents  retarder  le  retour. 


ACTB    IIL  SIS 

Que  je  quitte  à  regret  la  rive  fortunée 
Où  je  vais  allumer  les  flambeaux  d'hyméneel 
Puis-je  ne  point  chérir  l'heureuse  occasion 
D'aller  du  sang  troyen  sceller  notre  union , 
Et  de  laisser  bientôt,  sous  Troie  ensevelie. 
Le  déshonneur  d'un  nom  à  qui  le  mien  s'allie? 

SCÈNE   IV. 

ACHILLE,   CLYTEMNESTRE,   IPHIGÉNIE, 
ÉRIPHILE,   iEGINE,   DORIS. 

ACHILLE. 

Princesse,  mon  bonheur  ne  dépend  que  de  vous; 
Votre  père  à  l'autel  vous  destine  un  époux  : 
Venez  y  recevoir  un  cœur  qui  vous  adore. 

IPHIGÉNIE. 

Seigneur,  il  n'est  pas  temps  que  nous  partions  encore. 

La  reine  permettra  que  j'ose  demander 

Un  gage  à  votre  amour,  qu'il  me  doit  accorder. 

Je  viens  vous  présenter  une  jeune  princesse  : 

Le  ciel  a  sur  son  front  imprimé  sa  noblesse. 

De  larmes  tous  les  jours  ses  yeux  sont  arrosés  { 

Vous  savez  ses  malheurs,  vous  les  avez  causés. 

Moi-môme,  où  m'emportoit  une  aveugle  colère! 

J'ai  tantôt,  sans  respect,  affligé  sa  misère. 

Que  ne  puis-je  aussi  bien,  par  d'utiles  secours, 

lléparer  promptement  mes  injustes  discours! 

Je  lui  prête  ma  voix,  je  ne  puis  davantage. 

Vous  seul  pouvez,  seigneur,  détruire  votre  ouvrage: 

Elle  est  votre  captive  ;  et  ses  fers  que  je  plains , 

Quand  vous  l'ordonnerez,  tomberont  de  ses  mains. 

Commencez  donc  par  là  cette  heureuse  journée. 

Qu'elle  puisse  à  nous  voir  n'être  plus  condamnée. 

Montrez  que  je  vais  suivre  au  pied  de  nos  autels 

Un  roi  qui ,  non  content  d'effrayer  les  mortels , 

A  des  embrasements  ne  borne  point  sa  gloire. 

Laisse  aux  pleurs  d'une  épouse  attendrir  sa  victoire , 

Et,  par  les  malheureux  quelquefois  désarmé, 

Sait  imiter  en  tout  les  dieux  qui  l'ont  formé. 

éniPHILE. 

Oui ,  seigneur,  des  douleurs  soulagez  la  plus  vive. 
La  guerre  dans  Lesbos  me  fit  votre  captive  i 


52«  TPHiaÉNIB. 

Mais  c'est  pousser  trop  loin  ses  droits  injurieux, 
Qu'y  joindre  le  tourment  que  je  souffre  en  ces  lieui. 

ACHILLE. 

Vous,  madame! 

ÉRIPHILE. 

Oui,  seigneur;  et,  sans  compter  le  reste, 
PauTer-vous  m'imposer  une  loi  plu?  funeste 
Que  de  rendre  mes  3'eux  les  tristes  spectateurs 
De  la  félicité  de  mes  persécuteurs? 
J'entends  de  toutes  parts  menacer  ma  patrie; 
Je  vois  marcher  contre  elle  une  armée  en  furie; 
Je  voiî  déjà  l'iiymen ,  pour  mieux  me  déchirer. 
Mettre  en  vos  aiains  le  feu  qui  la  doit  dévorer. 
Souffrez  que,  loin  du  camp  et  loi:!  de  votre  vue, 
Toujours  infortunée  et  toujours  inconnue, 
J'aille  cacher  un  sort  si  digne  de  pitié , 
Et  dont  mes  pleurs  encor  vous  taisent  la  moitié. 

ACUILLE. 

C'est  trop,  belle  princesse  :  il  ne  faut  que  nous  suivre. 
Venez,  qu'aux  yeux  des  Grecs  Achille  vous  délivre; 
Et  que  le  doux  moment  de  ma  félicité 
Soit  le  moment  heureux  de  votre  liberté. 

SCÈNE  V. 

ACHILLE,   CLYTEMNESTRE,   IPHIGÉNIE, 
ÉRIPHILE,   ARCAS,   iEGINE,  DORIS. 

ARCAS. 

Madame ,  tout  est  prêt  pour  la  cérémonie. 

Le  roi  près  de  l'autet  attend  Iphigénie  ; 

-Je  viens  la  demander  :  ou  plutôt  contre  lui. 

Seigneur,  Je  viens  pour  elle  implorer  votre  appui  • 

ACHILLE. 

Arcas,  que  dites-vous? 

'TLTTEHNESTRB. 

Dieux I  que  vient-il  m'apprendra? 
AHCAS,  à  Achille. 
Je  ne  vois  plus  que  vous  qui  la  pt:isse  défendre. 

1.  Quelle  scène  t  quel  coup  de  théâtre  I  (L.  B.) 

VoItAÎre,  dans  son  admiration  pour  cette  belle  scène,  s'écrie  :  f  Je 
sais  que  l'idée  de  cette  situation  ast  dans  Euripide,  mais  elle  7  est 
comme  la  maibr*  dans  U  carrièra<  atc'est  Radna  qui  a  cc^wtratt  lé 
palais.  • 


ACTB    III.  537 

ACHILLK. 

Contre  qui  T 

A  RCA  s. 

Je  le  nomme  et  l'accuse  à  regret  i 
Autant  que  je  l'ai  pu  j'ai  gard>§  son  secret. 
Mais  le  fer,  le  bandeau,  la  fiamine  est  toute  prête; 
Dût  tout  cet  appareil  retomber  sur  ma  tête, 
U  faut  parler. 

CLTTEMNESTRE. 

Je  tremble.  Expliquez-vous,  Arcas 

ACHILLE. 

Qui  qae  ce  soit,  parlez ,  et  ne  le  craignez  pas. 

ARCAS. 

Vous  êtes  son  amant ,  et  vous  êtes  sa  mère  : 
Gardez-TOUB  d'envoyer  la  princesse  à  son  père. 

CLYTEUNESTRB. 

Pourquoi  le  craindrons-nous  7 

ACHILLE. 

Pourquoi  m'en  défier  t 

ARCAS. 

Il  l'attend  à  l'autel  pour  la  sacrifier. 

ACHILLE. 

Lui! 

CLYTEUNESTRB. 

Sa  fille  ! 

IPHICéNIB. 

Mon  père! 

ÉRIPHILB. 

0  ciel!  quelle  nouvelldl 

ACHILLE. 

Quelle  aveugle  fureur  pourroit  l'armer  contre  elle? 
Ce  discours  sans  horreur  se  peut-il  écouter? 

ARCAS. 

Ah,  seigneur!  plût  au  ciel  que  je  pusse  en  douter! 

Par  la  voii  de  Calchas  l'oracle  la  demande  ; 

De  toute  autre  victime  il  refuse  l'offrande  ; 

Et  les  dieux,  jusque-là  protecteurs  de  Paris, 

Ne  nous  promettent  Troie  et  les  vents  qu'à  ce  prix. 

CLYTEUNESTRE. 

Les  dieux  ordonneroient  un  meurtre  abominable  I 

IPBIGÉNIE. 

Ciel  !  pour  tant  de  rigueur,  de  quoi  suis-je  coupable! 


M»  IPHIGENia 

CLYTEMNESTBB. 

Je  ne  m'étonne  plus  de  cet  ordre  cruel 
Qui  m'avoit  interdit  l'approche  de  l'autel. 
iPHiGÉNiE,  à  Achille. 
Et  voilà  donc  l'hymen  où  j'étois  destinée! 

ARC  AS. 

Le  roi,  pour  vous  tromper,  feignoit  cet  hyménéei 
Tout  le  camp  même  encore  est  trompé  comme  vous. 

CLYTEMNESTRE. 

Seigneur,  c'est  donc  à  moi  d'embrasser  vos  genoux. 

ACHILLE,  la  relevant. 
Ah,  madame! 

CLYTEMNESTRE. 

Oubliez  une  gloire  importune*; 
Ce  triste  abaissement  convient  à  ma  fortune  : 
Heureuse  si  mes  pleurs  vous  peuvent  attendrir! 
Une  mère  à  vos  pieds  peut  tomber  sans  rougir. 
C'est  votre  épouse,  hélas!  qui  vous  est  enlevéei 
Dans  cet  heureux  espoir  je  l'avois  élevée. 
C'est  vous  que  nous  cherchions  sur  ce  funeste  bord  5 
Et  votre  nom,  seigneur,  l'a  conduite  à  la  mort. 
Ira-t-elle,  des  dieux  implorant  la  justice, 
Embrasser  leurs  autels  parés  pour  son  supplice? 
Elle  n'a  que  vous  seul  :  vous  êtes  en  ces  lieux 
Son  père,  son  époux,  son  asile,  ses  dieux. 
Je  lis  dans  vos  regards  la  douleur  qui  vous  presse. 
Auprès  de  votre  époux ,  ma  fille,  je  vous  laisse. 
Seigneur,  daignez  m'attendre,  et  ne  la  point  quitter. 
A  mou  perfide  époux  je  cours  me  présenter  : 
Il  ne  soutiendra  point  la  fureur  qui  m'anime. 
Il  faudra  que  Calchas  cherche  une  autre  victime  : 
Ou ,  si  je  ne  vous  puis  dérober  à  leurs  coups , 
Ma  fille ,  ils  pourront  bien  m'immoler  avant  vous. 

SCÈNE  VI. 

ACHILLE,   IPHIGÉNIE. 

ACHILLE. 

Madame,  je  me  tais,  et  demeure  immobile. 

1.  La  fière  Clytemnestre  tombaot  aux  genoux  d'Achille  pour  lut 
demander  la  vie  de  sa  fille ,  c'est  là  une  des  situations  touchantei 
que  Racine  doit  à  Euripide. 


ACTE    lit.  589 

Est-ce  à  moi  que  l'on  parle,  et  connolt-on  Achille? 

Une  mère  pour  vous  croit  devoir  me  prier  ! 

Une  reine  à  mes  pieds  se  vient  humilier! 

Et,  me  déshonorant  par  d'injustes  alarmes, 

Pour  attendrir  mon  cœur  on  a  recours  aux  larmes  ! 

Qui  doit  prendre  à  vos  jours  plus  d'intérêt  que  moit 

Ah  !  sans  doute  ou  s'en  peut  reposer  sur  ma  foi. 

L'outrage  me  legarde;  et,  quoi  qu'on  entreprenne, 

Je  réponds  d'une  vie  où  J'attache  la  mienne. 

Mais  ma  juste  douleur  va  plus  loin  m'engager  : 

C'est  peu  de  vous  défendre,  et  je  cours  vous  venger» 

Et  punir  à  la  fois  le  cruel  stratagème 

Qui  s'ose  de  mon  nom  armer  contre  vous-même. 

IPHIGÉIXIE. 

Ah!  demeurez,  seigneur,  et  daignez  m'écouter. 

ACHILLE. 

Quoi ,  madame  !  un  barbare  osera  m'insulter  ! 
Il  voit  que  de  sa  sœur  je  cours  venger  l'outrage  ; 
II  sait  que,  le  premier  lui  donnant  mon  suffrage, 
Je  le  fis  nommer  chef  de  vingt  rois  ses  rivaux; 
Et,  pour  fruit  de  mes  soins,  pour  fruit  de  mes  travaux. 
Pour  tout  le  prix  enfin  d'une  illustre  victoire 
Qui  le  doit  enrichir,  venger,  combler  de  gloire, 
Content  et  glorieux  du  nom  de  votre  époux, 
Je  ne  lui  demandois  que  l'honneur  d'être  à  vous  : 
Cependant  aujourd'hui,  sanguinaire,  parjure. 
C'est  peu  de  violer  l'amitié,  la  nature. 
C'est  peu  que  de  vouloir,  sous  un  couteau  mortel , 
Me  montrer  votre  cœur  fumant  sur  un  autel  ; 
D'un  appareil  d'hymen  couvrant  ce  sacrifice , 
Il  veut  que  ce  soit  moi  qui  vous  mène  au  supplice , 
Que  ma  crédule  main  conduise  le  couteau, 
I  Qu'au  lieu  de  votre  époux  je  sois  votre  bourreau  I 
Et  quel  étoit  pour  vous  ce  sanglant  hyniénée, 
Si  je  fusse  arrivé  plus  tard  d'une  journée? 
Quoi  donc  !  à  leur  fureur  livrée  en  ce  moment , 
Vous  iriez  à  l'autel  me  chercher  vainement  ; 
Et  d'un  fer  imprévu  vous  tomberiez  frappée , 
En  accusant  mon  nom  qut  vous  auroit  trompée! 
Il  faut  de  ce  péril ,  de  c&ite  trahison , 
Aux  yeux  de  tous  les  Grecs  lui  demander  raison. 
à  l'honneur  d'un  époux  vous-même  intéressée , 


530  IPHIGÉNIB. 

Madame,  vous  devez  approuver  ma  pens(5e. 
Il  faut  que  le  cruel  qui  m'a  pu  mépriser 
Apprenne  de  quel  nom  il  osoit  abuser. 

IPHIGÉME. 

Hélas!  si  vous  m'aimez,  si,  pour  grâce  dernière» 

Vous  daignez  d'une  amante  écouter  la  prière. 

C'est  maintenant,  seigneur,  qu'il  faut  me  le  prouver. 

Car  enfin,  ce  cruel  que  vous  allez  braver, 

Cet  ennemi  barbare,  injuste,  sanguinaire, 

Songez,  quoi  qu'il  ait  fait,  songez  qu'il  est  mon  pèrOi 

ACH  ILLE. 

Lui    votre  père!  Après  son  horrible  dessein. 
Je  ne  le  connois  plus  que  pour  votre  assassin. 

IPHIGÉNIE. 

C'est  mon  père,  seigneur,  je  vous  le  dis  encore. 
Mais  un  père  que  j'aime,  un  père  que  j'adore. 
Qui  me  chérit  lui-même,  et  dont,  jusqu'à  ce  jour. 
Je  n'ai  jamais  reçu  que  des  marques  d'amour. 
Mon  cœur,  dans  ce  respect  élevé  dès  l'enfance. 
Ne  peut  que  s'aflliger  de  tout  ce  qui  l'offense , 
l\t,  loin  d'oser  ici,  par  un  prompt  changement, 
Approuver  la  fureur  de  votre  emportement. 
Loin  que  par  mes  discours  je  l'attise  moi-môme. 
Croyez  qu'il  faut  aimer  autant  que  je  vous  aime 
l'oiir  avoir  pu  souffrir  tous  les  noms  odieux 
Dont  votre  amour  le  vient  d'outrager  à  mes  yeux. 
Lt  pourquoi  voulez-vous  qu'inhumain  et  barbare 
Il  ne  gémisse  pas  du  coup  qu'on  me  prépare? 
Quel  père  de  son  sang  se  plaît  à  se  priver? 
Pourquoi  me  perdroit-il  s'il  pouvoit  me  sauver? 
J'ai  vu,  n'en  doutez  point,  ses  larmes  se  répandre. 
Faut-il  le  condamner  avant  que  de  l'entendre? 
\  Hélas!  de  tant  d'horreurs  son  cœur  déjà  troublé 
Doit-il  de  votre  haine  être  encore  accablé  î 

ACHILLE. 

Quoi,  madame  !  parmi  tant  de  sujets  de  crainte. 
Ce  sont  là  les  frayeurs  dont  vous  êtes  atteinte  ! 
Un  cruel  ( comment  puis-je  autrement  l'appeler?) 
Par  la  main  de  Calchas  s'en  va  vous  immoler; 
Et  lorsqu'à  sa  fureur  j'oppose  ma  tendresse. 
Le  soin  de  son  repos  est  le  seul  qui  vous  presse  ! 
On  me  ferme  la  bouche!  on  l'excuse!  on  le  plaint I 


ACTB   III.  531 

C'est  pour  lui  que  l'on  tremble,  et  c'est  moi  que  l'on  crainti 
Triste  effet  de  mes  soins  !  Est-ce  donc  là,  madame. 
Tout  le  progrès  qu'Achille  avait  fait  dans  votre  âmeî 

IPHIGÉNIK. 

A.h ,  cruel  !  cet  amour,  dont  vous  voulez  douter, 

Ai-je  attendu  si  tard  pour  le  faire  éclater? 

Vous  voyez  de  quel  œil,  et  comme  indifférente > 

J'ai  reçu  de  ma  mort  la  nouvelle  sanglante  : 

Je  n'en  ai  point  pâli.  Que  n'avez-vous  pu  voir 

A  quel  excès  tantôt  alloit  mon  désespoir, 

Quand,  presque  en  arrivant,  un  récit  peu  fidèle 

M'a  de  votre  inconstance  annoncé  la  nouvelle! 

Quel  trouble,  quel  torrent  de  mots  injurieux 

Accusoit  à  la  fois  les  hommes  et  les  dieux  ! 

Ah  !  que  vous  auriez  vu ,  sans  que  je  vous  le  die , 

De  combien  votre  amour  m'est  plus  cher  que  ma  vie! 

Qui  sait  même,  qui  sait  si  le  ciel  irrité 

A  pu  souffrir  l'excès  de  ma  félicité? 

Hélas  !  il  me  sembloit  qu'une  flamme  si  belle 

MTélevoit  au-dessus  du  sort  d'une  mortelle. 

ACHILLE. 

Ab  !  si  Je  vous  suis  cher,  ma  princesse ,  vivei. 

SCÈNE  VII. 

ACHILLE,  CLYTEMNESTRE,  IPHIGÉNIE,  iiSGINB. 

CLTTEMWESTKB. 

Tout  est  perdu ,  seigneur,  si  vous  ne  nous  sauvez. 
Agameinnon  m'évite,  et,  craignant  mon  visage, 
n  me  fait  de  l'autel  refuser  le  passage  : 
Des  g&,rdes,  que  lui-même  a  pris  soin  de  placer. 
Nous  ont  de  toutes  parts  défendu  de  passer. 
n  me  fuit.  Ma  douleur  étonne  son  audace. 

ACHILLE. 

Hé  bieni  c'est  donc  à  mol  de  prendre  votre  place. 
Il  me  verra,  madame;  et  je  vais  lui  parler. 

IPHIGéNIE. 

Ah,  madame!...  Ab,  seigneur!  où  voulez-vous  allerf 

ACHILLE. 

Et  que  prétend  de  moi  votre  injuste  prière? 
Vous  faudra-t-il  toujours  combattre  la  première J 


68»  IPHIGÉNIE. 

CLYTEMNESTRB. 

Quel  est  votre  dessein,  ma^^lle? 

IPHIGÉNIE. 

Au  nom  des  dleai,^ 
Madame ,  retenez  un  amant  furieux  : 
De  ce  triste  entretien  détournons  les  approches. 
Seigneur,  trop  d'amertume  aigriroit  vos  reproches. 
Je  sais  jusqu'où  s'emporte  un  amant  irrité; 
Et  mon  père  est  jaloux  de  son  autorité. 
On  ne  connoît  que  trop  la  fierté  des  Atrides. 
Laissez  parler,  seigneur,  des  bouches  plus  timides. 
Surpris,  n'en  doutez  point,  de  mon  retardement. 
Lui-même  il  me  viendra  chercher  dans  un  moment  •• 
11  entendra  gémir  une  mère  oppressée  ; 
Et  que  ne  pourra  point  m'inspirer  la  pensée 
De  prévenir  les  pleurs  que  vous  verseriez  tous. 
D'arrêter  vos  transports ,  et  de  vivre  pour  vous  ! 

ACHILLE. 

Enfin  vous  le  voulez  :  il  faut  donc  vous  complaire. 

Donnez-lui  l'une  et  I  lutre  un  conseil  salutaire: 

Rappelez  sa  raison  ;  persuadez-le  bien , 

Pour  vous,  pour  mon  repos,  et  surtout  pour  le  sien. 

Je  perds  trop  de  moments  en  des  discours  frivole»  ; 
I  I!  faut  des  actions ,  et  non  pas  des  paroles. 
(A  Clytemneslre.) 

Madame ,  à  vous  servir  je  vais  tout  disposer  : 

Dans  votre  appartement  allez  vous  reposer. 

Votre  fille  vivra,  je  puis  vous  le  prédire. 

Croyez  du  moins,  croyez  que,  tant  que  je  respire, 
,.  Les  dieux  auront  en  vain  ordonné  son  trépas  : 
I  Cet  oracle  est  plus  sûr  que  celui  de  Calchas. 


ftt*  l>v  TmviÊMC  «CTO. 


ACTB    lY.  a8t 


ACTE   QUATRIEME 
SCÈNE  I. 

ÉRIPHILE,   DORIS. 

DORIS. 

Ah!  que  me  dites-vous?  Quelle  étrange  manie 
Vous  peut  faire  envier  le  sort  d'Iphigénie? 
Dans  une  heure  elle  expire.  Et  jamais,  dites-vous, 
Vos  yeux  de  son  bonheur  ne  furent  plus  jaloux. 
Qui  le  croira,  madame?  Et  quel  cœur  si  farouche... 

ÉRIPHILE. 

Jamais  rien  de  plus  vrai  n'est  sorti  de  ma  bouche, 

Jamais  de  tant  de  soins  mon  esprit  agité 

Ne  porta  plus  d'envie  à  sa  félicité. 

Favorables  périls  !  Espérance  inutile  ! 

N'as-tu  pas  vu  sa  gloire,  et  le  trouble  d'AchilleV 

J'en  ai  vu ,  j'en  ai  fui  les  signes  trop  certains. 

Ce  héros,  si  terrible  au  reste  des  liuniaiiis, 

Qui  ne  connoît  de  pleurs  que  ceux  qu'il  fait  répandre. 

Qui  s'endurcit  contre  eux  dès  l'âge  le  plus  tendre. 

Et  qui ,  si  l'on  nous  fait  un  fidèle  discours. 

Suça  môme  le  sang  des  lions  et  des  ours. 

Pour  elle  de  la  crainte  a  fait  l'apprentissage  : 

Elle  l'a  vu  pleurer,  et  changer  de  visage. 

Et  tu  la  plains,  Doris!  Par  combien  de  malheurs 

Ne  lui  voudrois-je  point  disputer  de  tels  pleurs! 

Quand  je  devrois  comme  elle  expirer  dans  une  henre.^. 

Mais  que  dis-je,  expirer!  ne  crois  pas  qu'elle  meure. 

Dans  un  lâche  sommeil  crois-tu  qu'enseveli 

Achille  aura  pour  elle  impunément  pâli? 

Achille  à  son  malheur  saura  bien  mettre  obstacle. 

Tu  verras  que  les  dieux  n'ont  dicté  cet  oracle 

Que  pour  croître  à  la  fois  sa  gloire  et  mon  tourment  • , 

1.  Voltaire,  dans  son  Commentaire  sur  Corneille,  s'exprime  ainsi     / 
■  Croître,  aujourd'hui ,  n'est  plus  actif  :  on  dit  accroître  :  mais  il  me  \ 
semble  qu'il  est  permis  en  vert  de  dire  croître  mes  tourments,  mer 
mnuit,  mes  doulexirs.  » 


SS4  IPHIOËNIB. 

Et  la  rendre  plus  belle  aux  yeux  de  son  amant. 

Hé  quoil  ne  vois-tu  pas  tout  ce  qu'on  fait  pour  ellet 

On  supprime  des  dieux  la  sentence  mortelle; 

Et,  quoique  le  bûcher  soit  déjà  préparé, 

Le  nom  de  la  victime  est  encore  ignoré  : 

Tout  le  camp  n'en  sait  rien.  Doris,  à  ce  silence, 

Ne  reconnois-tu  pas  un  père  qui  balance  ? 

Et  que  fera-t-il  donc?  Quel  courage  endurci 

Soutiendroit  les  assauts  qu'on  lui  prépare  ici  : 

Une  mère  en  fureur,  les  larmes  d'une  fille. 

Les  cris,  le  désespoir  de  toute  une  famille , 

Le  sang,  à  ces  objets  facile  à  s'ébranler, 

Achille  menaçant,  tout  prêt  à  l'accabler? 

Non ,  te  dis-Je,  les  dieux  l'ont  en  vain  condamnée: 

Je  suis  et  Je  serai  la  seule  infortunée. 

Ah  !  si  Je  m'en  croyois... 

DORIS. 

Quoi  !  Que  méditez-vous  ? 

ÉRIPHILE. 

Je  ne  sais  qui  m'arrête  et  retient  mon  courroux. 
Que,  par  un  prompt  avis  de  tout  ce  qui  se  passe, 
Je  ne  coure  des  dieux  divulguer  la  menace , 
Et  publier  partout  les  complots  criminels 
Qu'on  fait  ici  contre  eux  et  contre  leurs  autels. 

DORIS. 

Ah!  quel  dessein,  madame! 

ÉRIPHILE. 

Ah,  Doris!  quelle  Joie! 
Que  d'encens  brûleroit  dans  les  temples  de  Troie , 
Si,  troublant  tous  les  Grecs,  et  vengeant  ma  prison , 
Je  pouvois  contre  Achille  armer  Agamemnon  ; 
Si  leur  haine,  de  Troie  oubliant  la  querelle, 
Tournoit  contre  eux  le  fer  q-j'ils  aiguisent  contre  elle, 
Et  si  de  tout  le  camp  mes  avis  dangereux 
Faisoient  à  ma  patrie  un  sacrifice  heureux  ! 

DORtS. 

J'entends  du  bnnt.  On  vient  ;  Glytemnestre  s'avance. 
Remettez-vous ,  madame ,  ou  fuyez  sa  présence. 

tRIPHILE. 

Rentrons.  Et  pour  troubler  un  hymen  odieux , 
Consultons  des  fureurs  qu'autorisent  les  dieux. 


ACTE  IV.  535- 

SCÈNE  IL 

CLYTEMNESTRE,    .EGINE. 

CLTTEMNE8TRB. 

iCgine,  tu  le  vois,  il  faut  que  je  la  fuie  : 

Loin  que  ma  fille  pleure  et  tremble  pour  sa  vie, 

Elle  excuse  son  père ,  et  veut  que  ma  douleur 

Respecte  encor  la  main  qui  lui  perce  le  cœur. 

O  constance  !  ô  respect  !  Pour  prix  de  sa  tendresse  » 

Le  barbare  à  l'autel  se  plaint  de  sa  paresse  ! 

Je  l'attends.  Il  viendra  m'en  demander  rr' jon, 

Et  croit  pouvoir  encor  cacher  sa  trahisor.. 

Il  vient.  Sans  éclater  contre  son  injusf'^e. 

Voyons  s'il  soutiendra  son  indigne  ar^fice. 

SCÈNE  Ul. 

AGAMEMNO^,  CLYTEMNESTRE,  vBlTNE. 

AGAMEMNON. 

Que  faites-voas,  madame?  et  d'où  vient  que  ces  lieux 
N'offrent  point  avec  vous  votre  fille  à  mes  yeuxî 
Mes  ordres  par  Arcas  vous  l'avoient  demandée  : 
Qu'attend-elle î  Est-ce  vous  qui  l'avez  retardée? 
A  mes  Justes  désirs  ne  vous  rendez-vous  pas? 
Ne  peut-elle  à  l'autel  marcher  que  sur  vos  pas? 
Parlez. 

CLYTEMNESTRE. 

S'il  faut  partir,  ma  fille  est  toute  prête. 
Mais  vous,  n'avez-vous  rien,  seigneur,  qui  vous  arrête? 

AGAUEMNON. 

Moi,  madame? 

CLYTEMNESTRE. 

Vos  soins  ont-ils  tout  préparé? 

AGAMEHNON. 

Galchas  est  prêt,  madame,  et  l'autel  est  paré. 
Pai  fait  ce  que  m'ordonne  '^â  devoir  légitime. 

CLYTEMNESTRE. 

Voas  ne  me  parle:  point,  seigneur,  de  la  victime  >. 

1.  Comme  dans  cette  tragédie  l'intérêt  s'écbaufTe  toujours  de 
•cène  en  scène ,  que  tout  j  marche  de  perfections  en  perfections ,  la 
frande  scène  entre  Âgamemnon ,  Clytemnestre  et  Iphigénie  est  en- 
core lapérieure  i  tout  ce  que  nous  avona  th.  (  Toltairk.) 


53S  IPHIQBNIB. 

AGAUEHNON. 

Que  me  voulez-vous  dire?  et  de  quel  soin  jaloux... 
SCÈNE  IV. 

AGAMEMNON,  CLYTEMNESTRE,  IPHIGÉNIE,  yEGIÎSS 

CLYTBMNESTRE. 

Venez ,  venez ,  ma  fille,  on  n'attend  plus  que  vous; 

Venez  remercier  un  père  qui  vous  aime. 

Et  qui  veut  à  l'autel  vous  conduire  lui-môme. 

AGAHEMNON. 

Que  vois-je?  Quel  discours!  Ma  fiUe,  vous  pleurez, 
Et  baissez  devant  moi  vos  yeux  mal  assurés  : 
Quel  trouble!  Mais  tout  pleure,  et  la  fille  et  la  mère. 
Ah!  malheureux  Arcas,  tu  m'as  trahi! 

IPHIGéNIE. 

Mon  père. 
Cessez  de  vous  troubler,  vous  n'êtes  point  trahi  : 
Quand  vous  commanderez,  vous  serez  obéi. 
Ma  vie  est  votre  bien  ;  vous  voulez  le  reprendre  : 
Vos  ordres  sans  détour  pouvoient  se  faire  entendre. 
D'un  œil  aussi  content,  d'un  cœur  aussi  soumis 
Que  j'acceptûis  l'époux  que  vous  m'aviez  promis, 
Je  saurai,  s'il  le  faut,  victime  obéissante , 
Tendre  au  fer  de  Galchas  une  tête  îimocente  ; 
Et,  respectant  le  coup  par  vous-m(*ine  ordonné , 
Vous  rendre  tout  le  sang  que  vous  m'avez  donné. 
Si  pourtant  ce  respect,  si  cette  obéissance 
Paroît  digne  à  vos  yeux  d'une  autre  récompense  ; 
Si  d'une  mère  en  pleurs  vous  plaignez  les  ennuii, 
J'ose  vous  dire  ici  qu'en  l'état  où  je  suis 
Peut-être  assez  d'honneurs  environnoient  ma  vie 
Pour  ne  pas  souhaiter  qu'elle  me'fùt  ravie , 
Ni  qu'en  me  l'arrachant,  un  sévère  destin, 
Si  près  de  ma  naissance,  en  eût  marqué  la  fin. 
Fille  d'Agamemnon,  c'est  moi  qui  la  première. 
Seigneur,  vous  appelai  de  ce  doux  nom  de  père; 
Cest  moi  qui,  si  longtemps  le  plaisir  de  vos  yeui , 
Vous  ai  fait  de  ce  nom  remercier  les  dieux , 
Et  pour  qui,  tant  de  fois  prodiguant  vos  caressas, 
Vous  n'avez  point  du  sang  dédaigné  les  foiblesses.. 
Hélas!  avec  plaisir  je  me  faisois  conter 


ACTB    IV.  5»» 

Tous  les  noms  des  pays  que  vous  allez  dompter  i 

Et  déjà,  d'IIion  présageant  la  conquête, 

D'un  triomphe  si  beau  je  préparois  la  fête. 

le  ne  m'atiendois  pas  que ,  pour  le  commencer. 

Mon  sang  fût  li  premier  que  vous  dussiez  verser. 

Non  que  la  peur  du  coup  dont  je  suis  menacée 

Me  fasse  rappeler  votre  bonté  passée  : 

Ne  craignez  rien  :  mon  coeur,  de  votre  honneur  jalons. 

Ne  fera  point  rougir  un  père  tel  que  vous; 

Et,  si  je  n'avois  eu  que  ma  vie  à  défendre , 

J'aurois  su  renfermer  un  souvenir  si  tendre  : 

Mais  à  mon  triste  sort,  vous  le  savez,  seigneur. 

Une  mère,  un  amant,  attachoient  leur  bonheur. 

Un  roi  digne  de  vous  a  cru  voir  la  journée 

Qui  devoit  éclairer  notre  illustre  hyménée; 

Déjà,  sûr  de  mon  cœur  à  sa  flamme  promis. 

Il  s'estimoit  heureux  :  vous  me  l'aviez  permis. 

Il  sait  votre  dessein;  jugez  de  ses  alarmes. 

Ma  mère  est  devant  vous;  et  vous  voyez  ses  larmes. 

Pardonnez  aux  efforts  que  je  viens  de  tenter 

Pour  prévenir  les  pleurs  que  je  leur  vais  coûter. 

AGAHEMNON. 

Ma  fille,  il  est  trop  vrai  :  j'ignore  pour  quel  crime 
La  colère  des  dieux  demande  une  victime  : 
Mais  ils  vous  ont  nommée  ;  un  oracle  cruel 
Veut  qu'ici  votre  sang  coule  sur  un  autel. 
Pour  défendre  vos  jours  de  leurs  lois  meurtrières. 
Mon  amour  n'avoit  pas  attendu  vos  prières. 
Je  ne  vous  dirai  point  combien  j'ai  résisté  : 
Croyez-en  cet  amour  par  vous-même  attesté. 
Cette  nuit  même  encore,  on  a  pu  vous  le  dire, 
J'avois  révoqué  l'ordre  où  l'on  me  fit  souscrire  ; 
Sur  1  intérêt  des  Grecs  vous  l'aviez  emporté. 
Je  vous  sacrifiois  mon  rang ,  ma  sûreté. 
Arca?  alloit  du  camp  vous  défendre  l'entrée  : 
Les  dieux  n'ont  pas  voulu  qu'il  vous  ait  rencontrée  : 
Ils  ont  trompé  les  soins  d'un  père  infortuné 
Qui  protégeoit  en  vain  ce  qu'ils  ont  condamné. 
Ne  vous  assurez  point  sur  ma  foible  puissance  : 
Quel  frein  pourroit  d'un  peuple  arrêter  la  licence. 
Quand  les  dieux,  nous  livrant  à  son  zèle  indiscret, 
L'affranchissent  d'un  jou;;  qu'il  portoit  h  regretî 


038  IPHIG2N1B. 

Ma  fllle,  il  faut  céder  :  votre  heure  est  arrivée. 
Songez  bien  dans  quel  rang  vous  êtes  élevée  : 
Je  vous  donne  un  consail  qu'à  peine  je  reçoi  ; 
Du  coup  qui  vous  attend  vous  mourrez  moins  que  moi^ 
Montrez,  en  expirant,  de  qui  vous  êtes  née; 
Faites  rougir  ces  dieux  qui  vous  ont  condamnée. 
Allez;  et  que  les  Grecs,  qui  vont  vous  immoler, 
Reconnoissent  mon  sang  en  le  voyant  couler. 

CLYTEMNESTRE. 

Vous  ne  démentez  point  une  race  funeste  ; 

Oui ,  vous  êtes  le  sang  d'Atrée  et  de  Thyeste  : 

Bourreau  de  votre  fille,  il  ne  vous  reste  enfin 

Que  d'en  faire  à  sa  mère  un  horrible  festin. 

Barbare  !  c'est  donc  là  cet  heureux  sacrifice 

Que  vos  soins  préparoient  avec  tant  d'artifice  ! 

Quoi  I  l'horreur  de  souscrire  à  cet  ordre  inhumain 

N'a  pas,  en  le  traçant,  arrêté  votre  main  ! 

Pourquoi  feindre  à  nos  yeux  une  fausse  tristesse? 

Pensez-vous  par  aes  pleurs  prouver  votre  tendresse? 

Où  sont-ils  ces  combats  que  vous  avez  rendus? 

Quels  flots  de  sang  pour  elle  avez-vous  répaûdusî 

Quel  débris  parle  ici  de  votre  résistance? 

Quel  champ  couvert  de  morts  me  condamne  au  silence  I 

Voilà  par  quels  témoins  il  falloit  me  prouver. 

Cruel  !  que  votre  amour  a  voulu  la  sauver. 

Un  oracle  fatal  ordonne  qu'elle  expire  ! 

Un  oracle  dit-il  tout  ce  qu'il  semble  dire  ? 

Le  ciel ,  le  juste  ciel ,  par  le  meurtre  honoré. 

Du  sang  de  l'innocence  est-il  donc  altéré? 

Si  du  crime  d'Hélène  on  punit  sa  famille , 

Faites  chercher  à  Sparte  Hermione  sa  fille  : 

Laissez  à  Ménélas  racheter  d'un  tel  prix 

Sa  coupable  moitié,  dont  il  est  trop  épris. 

Mais  vous,  quelles  fureurs  vous  rendent  sa  victime  . 

Pourquoi  vous  imposer  la  peine  de  son  crime? 

Pourquoi,  moi-même  enfin  me  déchirant  le  flanc. 

Payer  sa  folle  amour  du  plus  pur  de  mon  sang? 

Que  dis-je?  Cet  objet  de  tant  de  jalousie. 

Cette  Hélène,  qui  trouble  et  l'Europe  et  l'Asie, 

Vous  semble-t-elle  un  prix  digne  de  vos  exploit»? 

Combien  nos  fronts  pour  elle  ont-ils  rougï  de  foii 

Avant  qu'un  nœud  fatal  l'unit  à  votre  frère, 


«CTB    IT.  53» 

Thésée  avoit  osé  l'enlever  à  son  père  ; 

Vous  savez,  et  Calcba.i  mille  fois  vous  l'a  dit. 

Qu'un  hymen  clandestin  mit  ce  prince  en  son  lit; 

Et  qu'il  en  eut  pour  gage  une  jeune  princesse 

Que  sa  mère  a  cachée  au  reste  de  la  Grèce. 

Mais  non;  l'aiùour  d'un  frère  et  so  i  honneur  blessé 

Sont  les  moindres  des  soins  dont  \ous  ^tes  pressé: 

Cette  soif  de  régner,  que  rien  ne  peut  éteindre, 

L'orgueil  de  voir  vingt  rois  vous  servir  et  vous  craindre. 

Tous  les  droits  de  l'empire  en  vos  mains  confiés  y 

Cruel  '.  c'est  à  ces  dieux  que  vous  sacrifiez; 

Et,  loin  de  repousser  le  coup  qu'on  vous  préparc, 

Vous  voulez  vous  en  faire  un  mérite  barbare  : 

Trop  jaloux  d'un  pouvoir  qu'on  peut  vous  envier, 

De  votre  propre  sang  vous  courez  le  payer  ; 

Et  voulez ,  par  ce  prix ,  épouvanter  l'audace 

De  quiconque  vous  peut  disputer  votre  place. 

Est-ce  donc  être  père?  Âh  !  toute  ma  raison 

Cède  à  la  cruauté  de  cette  trahison. 

Un  prêtre,  environné  d'^.ne  foule  cruelle, 

Ponera  sur  ma  fille  une  main  criminelle , 

Dééhirera  son  sein,  et,  d'un  œil  curieux , 

Dans  son  cœur  palpitant  consultera  les  dieu:! 

Et  moi,  qui  l'amenai  triomphante,  adorée , 

Je  m'en  retournerai  seule  et  désespérée  I 

Je  verrai  les  chemins  encor  tout  parfumés 

Des  fleurs  dont  sous  ses  pas  on  les  avoit  semés! 

Non,  Je  ne  l'aurai  point  amenée  au  supplice. 

Ou  vous  ferez  aux  Grecs  un  double  sacrifice. 

Ni  crainte  ni  respect  ne  m'en  peut  détacher  : 

De  mes  bras  tout  sanglants  il  faudra  l'arracher. 

Aussi  barbare  époux  qu'impitoyable  père. 

Venez ,  si  vous  l'osez ,  la  ravir  à  sa  mère. 

Et  vous,  rentrez,  ma  fille,  et  du  moins  à  mes  lote 

Obéissez  eocor  pour  la  dernière  fois. 

SCÈNE  V. 

A6AMEMN0N. 

A  de  moindres  fureurs  Je  n'ai  pas  dû  m'attendre. 
Voilà,  voilà  les  cris  que  Je  craignois  d'entendre. 
Eeoreux  si ,  dans  le  trouble  où  flottent  mes  esorit» , 


540  IPHIGBWIB. 

le  n'avois  toutefois  à  craindre  que  ses  crisl 

Hélas!  en  m'imposant  une  loi  si  sévère. 

Grands  dieux,  me  deviez-vous  laisser  on  cœur  de  père! 

SCÈNE  VI. 

AGAMEMNON*  ACHILLE. 

ACHILLE. 

On  bruit  assez  étrange  est  venu  jusqu'à  moi , 
Seigneur;  je  l'ai  jugé  trop  peu  digne  de  foi. 
On  dit,  et  sans  horreur  je  ne  puis  le  redire, 
Qu'aujourd'hui  par  votre  ordre  Iphigénie  expire; 
Que  vous-même,  étoulTant  tout  sentiment  humain, 
Vous  l'allez  à  Calchas  livrer  de  votre  main. 
On  dit  que,  sous  mon  nom  à  l'autel  appelée, 
Je  ne  l'y  conduisois  que  pour  être  immolée  ; 
Et  que,  d'un  faux  hymen  nous  abusant  tous  deux, 
Vous  vouliez  me  charger  d'un  emploi  si  honteux. 
Qu'en  dites-vous,  seigneur?  Que  faut-il  que  je  pens«1 
Ne  ferez-vous  pas  taire  un  bruit  qui  vous  oITense? 

AGAHEHNON. 

Seigneur,  je  ne  rends  point  compte  de  mes  desseins. 
Ma  fllle  ignore  encor  mes  ordres  souverains; 
Et,  quand  il  sera  temps  qu'elle  en  soit  informée. 
Vous  apprendrez  son  sort,  J'en  instruirai  l'armée. 

ACHILLE. 

Ah!  Je  sais  trop  le  sort  que  vous  lui  réservez. 

AGAMEMNON. 

Pourquoi  le  demander,  puisque  vous  le  savez? 

ACHILLE. 

Pourquoi  je  le  demande?  0  ciel!  le  puis-je  croire. 
Qu'on  ose  des  fureurs  avouer  la  plus  noire! 
Vous  pensez  qu'appiouvant  vos  desseins  odieux 
le  vous  laisse  immoler  votre  fille  à  mes  yeux? 
Que  ma  foi ,  mon  amour,  mon  honneur  y  consesU) 7 

AGAMEUNON. 

Hhii  TOUS,  qui  me  parlez  d'une  voix  menaçante^. 
Oubliez-vous  ici  que  vous  interrogez  ? 

ACHILLE. 

0ubliei-T0U8  qui  J'aime,  et  qui  vous  outrageât 

AGAUEHNON. 

Et  qut  voos  a  chargé  du  soin  de  ma  famille? 


ACTB   IV.  541 

Ne  pounal-je,  sans  tous,  disposer  de  ma  fillet 
Ne  suis-je  plus  son  père?  Êtes-vous  son  époux T 
Et  ne  peut-elle... 

ACHILLB. 

Non ,  elle  n'est  plus  à  vous  t 
On  ne  m'abuse  point  par  des  promesses  vaines. 
Tant  qu'un  reste  de  sang  coulera  dans  mes  veines, 
Vous  deviez  à  mon  sort  unir  tous  ses  moments  ; 
Je  défendrai  mes  droits  fondés  sur  vos  serments. 
Et  n'est-ce  pas  pour  moi  que  vous  l'avez  mandée? 

AGAMEHNON. 

Plaignez-vous  donc  aux  dieux  qui  me  l'ont  demandée  : 
Accusez  et  Calchas  et  le  camp  tout  entier, 
Dlysse,  Ménélas,  et  tous  tout  le  premier. 

ACHILLB. 

Moil 

A6AHEMN0N. 

Vous,  qui ,  de  l'Asie  embrassant  la  conquête. 
Querellez  tous  les  jours  le  ciel  qui  vous  arrête  ; 
Vous ,  qui ,  TOUS  offensant  de  mes  justes  terreurs, 
ATez  dans  tout  le  camp  répanda  vos  fureurs. 
Mon  cœur  pour  la  sauver  vous  oavroit  une  voie; 
Mais  TOUS  ne  demandez,  tous  ne  cherchez  que  Troie. 
Je  TOUS  fermois  le  champ  où  tous  Toulez  courir  : 
Vous  le  Toulez ,  partez  ;  sa  mort  Ta  tous  l'ouTrir. 

ACHILLB. 

Juste  ciel  !  puis-je  entendre  et  souSirir  ce  langage? 

Est-ce  a^nsi  qu'au  parjure  on  ajoute  l'outrage? 

Moi,  je  Toulois  partir  aux  dépens  de  ses  jours? 

Et  que  m'a  fait  à  moi  cette  Troie  où  je  cours  < . 

Au  pied  de  ses  remparts  quel  intérêt  m'appelle? 

Pour  qui,  sourd  à  la  Toix  d'une  mère  immortelle. 

Et  d'un  père  éperdu  négligeant  les  avis, 

Vais-je  y  chercher  la  mort  tant  prédite  à  leur  6I3? 

Jamais  Taisseaux  partis  des  rives  du  Scamandre 

Aux  camps  thessaliens  osèrent-ils  descendre? 

Et  jamais  dans  Larisse  un  lâche  ravisseur 

Me  vint-il  enlever  ou  ma  femme  ou  ma  sœur? 

Qu*ai-Je  à  me  plaindre  ?  où  sont  les  pertes  que  j'ai  faites? 

Je  n'y  vais  que  pour  tous,  barbare  que  tous  êtes; 

Pour  TOUS,  à  qui  des  Grecs  moi  seul  je  ne  dois  rien; 

1.  C«  magnifique  morceau  est  une  imitation  d'Homàt*. 

31 


542  IPHIGfiNm. 

Vous ,  que  J'ai  fait  nommer  et  leur  chef  et  le  mien } 
VouB,  que  mon  bras  vengeoît  dans  Lesbos  enflammée, 
A^vant  que  vous  eussiez  assemblé  votre  armée. 
Et  quel  fut  le  dessein  qui  nous  assembla  tous? 
Ke  courons-nous  pas  rendre  Hélène  à  son  époux? 
Depuis  quand  pense-t-on  qu'inutile  à  moi-même 
Je  me  laisse  ravir  une  épouse  que  J'aime? 
Seul,  d'un  honteux  affront  votre  frère  blessé 
A-t-il  droit  de  venger  son  amour  offensé? 
Votre  fille  me  plut;  je  prétendis  lui  plaire; 
Elle  est  de  mes  serments  seule  dépositaire  : 
Content  de  son  hymen ,  vaisseaux ,  armes ,  soldats , 
Ma  foi  lui  promit  tout,  et  rien  à  Ménélas. 
Qu'il  poursuive ,  s'il  veut ,  son  épouse  enlevée  ; 
Qu'il  cherche  une  victoire  à  mon  sang  réservée 
Je  ne  connois  Priam,  Hélène,  ni  P&ris; 
Je  voulois  votre  fille ,  et  ne  pars  qu'à  ce  prix. 

A6AHEMN0N. 

Fuyez  donc  :  retournez  dans  votre  Thessalie  >. 
Moi-même  Je  vous  rends  le  serment  qui  vous  lie. 
Assez  d'autres  viendront,  à  mes  ordres  soumis. 
Se  couvrir  des  laurier»  qui  vous  furent  promis  ; 
Et,  par  d'heureux  exploits  forçant  la  destinée. 
Trouveront  d'Ilion  la  fatale  Journée. 
J'entrevois  vos  mépris,  et  jupe,  à  vos  discours, 
Combien  J'achèterois  vos  superbes  secours. 
De  la  Grèce  déjà  vous  vous  rendez  l'arbitre  : 
Ses  rois,  à  vous  ouïr,  m'ont  paré  d'un  vain  titre. 
Fier  de  votre  valeur,  tout ,  si  je  vous  en  crois , 
Doit  marcher,  doit  fléchir,  doit  trembler  sous  vos  lois. 
Un  bienfait  reproché  tint  toujours  lieu  d'offense  : 
Je  veux  moins  de  valeur,  et  plus  d'obéissance. 
Fuyez.  Je  ne  crains  point  votre  Impuissant  courroux  ; 
Et  Je  romps  tous  les  nœuds  qui  m'attachent  à  vous. 

ACHILLE. 

Rendez  grâce  au  seul  nœud  qui  retient  ma  colère  : 

D'Iphigénie  encor  je  respecte  le  père. 

Peut-être,  sans  ce  nom ,  le  chef  de  tant  de  rois 

M'auroit  osé  braver  pour  la  dernière  fois. 

Jo  ne  dis  plus  qu'un  mot;  c'est  à  vous  de  m'entendrBi 

1.  Nouvelle  imitatiOD  d'Homtr* 


ACTE    IV,  543 

rai  votre  fille  ensemble  et  ma  gloire  à  défendre  : 
Pour  aller  jusqu'au  cœur  que  roua  voulez  percer, 
Voilà  par  quels  chemins  vos  coups  doiyent  passer. 

SCÈNE  VII. 

ÂGAMEMNON. 

Et  voilà  ce  qui  rend  sa  perte  inévitable, 
lia  fille  toute  seule  étoit  plus  redoutable. 
Ton  insolent  amour,  qui  croit  m'épouvanter, 
Vient  de  hâter  le  coup  que  tu  veux  arrêter. 
Ne  délibérons  plus.  Bravons  sa  violence  : 
Ma  gloire  intéressée  emporte  la  balance. 
Achille  menaçant  détermine  mon  cœur  : 
Ma  pitié  sembleroit  un  effet  de  ma  peur. 
Holà!  gardes,  à  moi  ! 

SCÈNE  VIII. 

AGAMEMNON,   EURÏBATE,  «arsic. 

SDRTBATB. 

Seigneur. 

AGAUEHNON. 

Que  vais-Je  faire  T 
Puis-Je  leur  prononcer  cet  ordre  sanguinaire? 
Crael  !  à  quel  combat  faut-il  te  préparer  ! 
Quel  est  cet  ennemi  que  tu  leur  vas  livrer  1 
Une  mère  m'attend  ;  une  mère  intrépide , 
Qui  défendra  son  sang  contre  an  père  homicide  : 
Je  verrai  mes  soldats,  moins  barbares  que  moi, 
Respecter  dans  ses  bras  la  fille  de  leur  roi. 
Achille  nous  menace ,  Achille  nous  méprise  ; 
Mais  ma  fille  en  est^elle  à  mes  lois  moins  soumise  i 
Ma  fille ,  de  l'autel  cherchant  à  s'échapper, 
Gémit-elle  du  coup  dont  je  la  veux  frapjwr  î 
Que  dis-je?  Que  prétend  mon  sacrilège  zèle? 
Quels  voeux,  en  l'immolant,  formerai-je  sur  elle? 
Quelques  prix  glorieux  qui  me  soient  proposés , 
Quels  lauriers  me  plairont,  de  son  sang  arrosés? 
Je  veux  fléchir  des  dieux  la  puissance  suprême  -. 
Ah!  quels  dieux  me  seroient  plus  cruels  que  moi»:eêmei 
Non,  je  ne  puis.  Cédons  au  sang,  à  l'amitié, 


M4  IPHIOâNIB. 

Et  ne  rougissons  plus  d'une  juste  pitié  i 
Qu'elle  vive.  Mais  quoi  !  peu  Jaloux  de  ma  gloire, 
Dois-Je  au  superbe  Acliille  accorder  la  victoire? 
Son  téméraire  orgueil ,  que  je  vais  redoubler. 
Croira  que  je  lui  cède,  et  qu'il  me  fait  trembler... 
De  quel  frivole  soin  mon  esprit  s'embarrasse  T 
Ne  puis -je  pas  d'Âcbille  humilier  l'audace? 
Que  ma  fille  à  ses  yeux  soit  un  sujet  d'ennui  : 
Il  l'aime;  elle  vivra  pour  un  autre  que  lui. 
Eurybate,  appelez  la  princesse,  la  reine: 
Qu'elles  ne  craignent  point. 

SCÈNE  IX. 

AGAMEMNON,  gardes. 

AGAHEMNON. 

Grands  dieux  !  si  votre  haine 
Persévère  à  vouloir  l'arracher  de  mes  mains. 
Que  peuvent  devant  vous  tous  les  foibles  humains? 
Loin  de  la  secourir,  mon  amitié  l'opprime, 
Je  le  sais;  mais,  grands  dieux!  une  telle  victime 
Vaut  bien  que ,  confirmant  vos  rigoureuses  lois. 
Vous  me  la  demandiez  une  seconde  fois. 

SCÈNE  X. 

AGAMEMNON,  CLYTEMNESTRE,  IPHIGÉNIE, 
ÉRIPHILE,  ECRYBATE,  DORIS,  gardes. 

AGAUEUNON. 

Allez,  madame,  allez;  prenez  soin  de  sa  vie  : 
Je  vous  rends  votre  fille,  et  je  vous  la  confie. 
Loin  de  ces  lieux  cruels  précipitez  ses  pas  ; 
Mes  gardes  vous  suivront,  commandés  par  Arcas 
Je  veux  bien  excuser  son  heureuse  imprudence. 
Tout  dépend  du  secret  et  de  la  diligence  : 
Ulysse  ni  Calchas  n'ont  point  encor  parlé  ; 
Gardez  que  ce  départ  ne  leur  soit  révélé. 
Cachez  bien  votre  fille;  et  que  tout  le  camp  croie 
Que  je  la  retiens  seule ,  et  que  je  vous  renvoie. 
Fuyez.  Puissent  les  dieux,  de  mes  larmes  contents. 
A  mes  tristes  regards  ne  l'offrir  de  longtemps  l 
Gardes ,  suives  la  reina. 


AC.Tl-:  V.  ^5 

OLTTBMNKSTRI. 

Ah,  seigneur l 

IPHIGÉNIE. 

Ah,  mon  pèrei 

AG  AU  EU. -s  ON. 

PréTcnez  de  Calcbas  l'empressement  sévère. 
Fuyez ,  vous  dis-je.  Et  moi ,  pour  vous  favoriser, 
Par  de  feintes  raisons  Je  m'en  vai.?  l'abuser. 
Je  vais  faire  suspendre  une  poulie  funeste, 
Et  de  ce  Jour,  au  moins,  lui  demander  ie  reste. 

SCÈNE  XI. 

ÉRIPHILE,  DORIS. 

éaiPHILE. 

Suis-moi  :  ce  n'est  pas  là ,  Doris ,  notre  chemin. 

DORIS. 

Voua  ne  les  suivez  pas? 

ÉRIPHILE. 

Ah  !  je  succombe  enfin. 
Je  reconnois  l'efTet  des  tendresses  d'Achille. 
Je  n'emporterai  point  une  rage  inutile  : 
Plus  de  raisons;  il  faut  ou  la  perdre  on  périr. 
Viens,  te  dis-Je.  A  Calchas  Je  vais  tout  découvrir'. 

FIN    DU    QUÀTaiàuB    AOTB. 


ACTE  CINQUIÈME 
SCÈNE  I. 

IPHIGÉNIE,   iGGINB. 

IPHIOÉNIE. 

Cesse  de  m'arrèter.  Va,  retourne  à  ma  mère, 
iEgine  :  il  faut  des  dieux  apaiser  la  colère. 

1.  Ce  dernier  vers  f&it  trembler  pour  Iphigéaie  et  lennine  de  li 
manière  la  plos  intéreiMnte  ce  quatrième  acte ,  ri  riche  en  beautèi 
4«  toat  genres.  (OnorrROT.) 


64«  IPHIOfiNIE. 

Pour  ce  sang  malheureux  qu'on  reat  leur  dérober. 
Regarde  quel  orage  est  tout  prêt  à  tomber  : 
Considère  Tétat  où  la  reine  est  réduite; 
Vois  comme  tout  le  camp  s'oppose  à  notre  fuite; 
Avec  quelle  insolence  ils  ont,  de  toutes  parts. 
Fait  briller  à  nos  yeux  la  pointe  de  leurs  dards  ; 
Nos  gardes  repoussés,  la  reine  évanouie... 
Ah  !  c'est  trop  l'exposer  :  souffre  que  je  la  fuie 
Et,  sans  attendre  ici  ses  secours  impuissants, 
Laisse-moi  profiter  du  trouble  de  ses  sens. 
Mon  père  môme ,  hélas  !  puisqu'il  faut  te  le  dire, 
Mon  père,  en  me  sauvant,  ordonne  que  j'expire. 

iEGINB. 

Lui,  madame!  Quoi  donc?  qu'est-ce  qui  s'est  passé) 

IPHIGéNIE. 

Achille  trop  ardent  l'a  peut-être  offensé  : 
Mais  le  roi,  qui  le  hait,  veut  que  je  le  haïsse; 
Il  ordonne  à  mon  cœur  cet  affreux  sacrifice  ; 
Il  m'a  fait  par  Ârcas  expliquer  ses  souhaits  ; 
yGgine,  il  me  défend  de  lui  parler  jamais. 

JE6IIIE. 

Ah ,  madame  ! 

IFHIGéniE. 

Ah ,  sentonce  !  ah ,  rigueur  inouïe! 
Dieux  plus  doux,  vous  n'avez  demandé  que  ma  vie! 
Mourons,  obéissons.  Mais  qu'est-ce  que  je  voit 
Dieux!  Achille! 

SCÈNE   II. 

ACHILLE,  IPHIGËNIE. 

ACHILLE. 

Venez,  madame,  suivez-moi: 
Ne  craignez  ni  les  cris  ni  la  foule  impuissante 
D'un  peuple  qui  se  presse  autour  de  cette  tente. 
Paroissez;  et  bientôt,  saus  attendre  mes  coups. 
Ces  flots  tumultueux  s'ouvriront  devant  vous. 
Patrocle ,  et  quelques  chefs  qui  marchent  à  ma  suite, 
De  mes  Thessaliens  vous  amènent  l'élite  : 
Tout  le  reste,  assemblé  près  de  mon  étendart. 
Vous  offre  de  ses  rangs  l'invincible  rempart. 
A  vos  persécuteurs  opposons  cet  asile  : 


ACTE  V.  S<? 

Qu'Us  viennent  vous  cherctier  bous  les  tentes  d'Achille. 
Quoi,  madame!  est-ce  ainsi  que  vous  me  secondez? 
Ce  n'est  que  par  des  pleurs  que  vous  me" répondez l 
Vous  fiez-vous  encore  à  de  si  folles  armes? 
Hàtons-nous  :  votre  père  a  déjà  vu  vos  larmes. 

iPBiGéniB. 
Je  le  sais  bien,  seigneur  :  aussi  tout  mon  espoir 
N'est  plus  qu'au  coup  mortel  que  Je  vais  recevoir. 

ACHILLB. 

Vous,  mourir!  Ah  !  cessez  de  tenir  ce  langage. 
Songei-vous  quel  serment  vous  et  moi  nous  engage? 
Songez-vous,  pour  trancher  d'inutiles  discours, 
Que  le  bonheur  d'Achille  est  fondé  sur  vos  Jours! 

IPHIGÉNIB. 

Le  ciel  n'a  point  aux  Jours  de  cette  infortunée 
Attaché  le  bonheur  de  votre  destinée. 
Notre  amour  nous  trompoit;  et  les  arrêts  du  soit 
Veulent  que  ce  bonheur  soit  un  fruit  de  ma  morC 
Songez,  seigneur,  songez  à  ces  moissons  de  gloire 
Qu'à  vos  vaillantes  mains  présente  la  victoire  : 
Ce  champ  si  glorieux  où  vous  aspirez  tous. 
Si  mon  sang  ne  l'arrose ,  est  stérile  pour  vous. 
Telle  est  ia  loi  des  dieux  à  mon  père  dictée. 
En  vain,  sourd  à  Calchas,  il  l'avoit  rejetée  : 
Par  la  bouche  des  Grecs  contre  moi  conjurés 
Leurs  ordres  éternels  se  sont  trop  déclarés. 
Partez;  à  vos  honneurs  j'apporte  trop  d'obstacles  ; 
Vous-même,  dégagez  la  foi  de  vos  oracles; 
Signalez  ce  héros  à  la  Grèce  promis  ; 
Tournez  votre  douleur  contre  ses  ennemis. 
Déjà  Priam  pâlit  ;  déjà  Troie  en  alarmes 
Redoute  mon  bûcher,  et  frémit  de  vos  larmes, 
allés;  et,  dans  ces  murs  vides  de  citoyens. 
Faites  pleurer  ma  mort  aux  veuves  des  Troyen». 
Je  meurs,  dans  cet  espoir,  satisfaite  et  tranquille. 
Si  Je  n'ai  pas  vécu  la  compagne  d'Achille, 
J'espère  que  du  moins  un  heureux  avenir 
A  vos  faits  immortels  Joindra  mon  souvenir; 
Et  q[u'un  Jour  mon  trépas,  source  de  votre  gloire, 
Ouvrira  le  récit  d'une  si  belle  histoire. 
Adieu,  prince;  vivez,  digne  race  des  dieux. 


M8  IPHIQËNIB. 

ACHILLE. 

Non,  Je  ne  reçois  point  vos  funestes  adieux. 

En  vain,  par  ce  discours,  votre  cruelle  adresse 

Veut  servir  votre  père ,  et  tromper  ma  tendresse. 

En  vain  vous  prétendez,  obstinée  à  mourir, 

Intéresser  ma  gloire  à  vous  laisser  périr  : 

Ces  moissons  de  lauriers  ,  ces  honneurs ,  ces  conquêtes. 

Ma  main,  en  vous  servant,  les  trouve  toutes  prêtea. 

Et  qui  de  ma  faveur  se  voudroit  honorer, 

Si  mon  hymen  prochain  ne  peut  vous  assurer? 

Ma  gloire,  mon  amour,  vous  ordonnent  de  vivre  : 

?enex,  madame;  il  faut  les  en  croire  et  me  suivre. 

IPHI6ÉNIE. 

Qui  T  moi  T  que  contre  un  père  osant  me  révolter. 

Je  mérite  la  mort  que  J'irois  éviter? 

Où  seroit  le  respect?  Et  ce  devoir  suprême... 

ACHILLE. 

Vous  suivrez  un  époux  avoué  par  lui-même. 
C'est  un  titre  qu'en  vain  il  prétend  me  voler  : 
Ne  fait-il  des  serments  que  pour  les  violer? 
Vous-même,  que  retient  un  devoir  si  sévère. 
Quand  il  vous  donne  à  moi ,  n'est-ii  point  votre  pèrel 
Suivez-vous  seulement  ses  ordres  absolus 
Quand  il  cesse  de  l'être,  et  ne  vous  connoU  plus? 
Eaân,  c'est  trop  tarder,  ma  princesse;  et  ma  crainte... 

IPHIGÉME. 

Quoi,  seigneur!  vous  iriez  Jusques  à  la  contrainte? 
D'un  coupable  transport  écoutant  la  chaleur. 
Vous  pourriez  ajouter  ce  comble  à  mon  malheur? 
Ma  gloire  vous  seroit  moins  chère  que  ma  vie? 
Ah,  seigneur!  épargnez  la  triste  Iphigénie. 
Asservie  à  des  lois  que  j'ai  dû  respecter. 
C'est  déjà  trop  pour  rnoi  que  de  vous  écouter  : 
Ne  portez  pas  plus  loin  votre  injuste  victoire  ; 
Ou,  par  vos  propres  mains  immolée  à  ma  gloire. 
Je  saurai  m'affranchir,  dans  cet  extrémités , 
Du  secours  dangereux  que  vous  me  présentez. 

ACHILLE. 

Hé  bien,  n'en  parlons  plus.  Obéissez,  cruelle, 
Et  cherchez  une  giort  qui  vous  semble  si  belle 
Portez  à  votre  père  un  cœur  où  J'entrevoi 
Moins  de  respect  pour  lui  que  de  haine  pour  moL 


ACTB    V  549 

Cne  Juste  fureur  s'empare  de  mon  &me  : 

Vous  allez  à  l'autel  ;  et  moi ,  j'y  coure ,  madame. 

Si  de  sang  et  de  morts  le  ciel  est  affamé, 

lamais  de  plus  de  sang  ses  autels  n'ont  fumé. 

h.  mon  aveugle  amour  tout  sera  légitime  : 

Le  prêtre  deviendra  la  première  victime? 

Le  bûcher,  par  mes  maina  détruit  et  renversé. 

Dans  le  sang  des  bourreaux  nagera  dispersé; 

Et  si,  dans  les  horreure  de  ce  désordre  extrême. 

Votre  père  frappé  tombe  et  périt  lui-même. 

Alors,  de  vos  respects  voyant  les  tristes  fruits, 

Reconnoissez  les  coups  que  vous  aurez  conduits. 

IPHIGÉNIE. 

Ah,  seignetir!  Ah,  cruel!...  Mais  il  fuit,  il  m'échappe. 
O  toi,  qui  veux  ma  mort,  me  voilà  seule,  frappe; 
Termine,  Juste  ciel ,  ma  vie  et  mon  effroi  I 
Et  lance  ici  des  traits  qui  n'accablent  que  moi  I 

SCÈNE  m. 

CLYTEMNESTRE,   IPHIGÉNIE,  EDRYBATE, 

AGINE,    GARDES. 
CLTTBUNBSTRB. 

Oui ,  je  la  défendrai  contre  toute  l'armée. 
L&ches,  vous  trahissez  votre  reine  opprimée! 

EDRTRATB. 

Non,  madame,  il  suffit  que  vous  me  commandiez  t 

Vous  nous  verrez  combattre  et  mourir  à  vos  pieds. 

Mais  de  nos  foibles  mains  que  pouvez-vous  attendre? 

Contre  tant  d'ennemis  qui  vous  pourra  défendre? 

Ce  n'est  plus  un  vain  peuple  en  désordre  assemblé; 

Cest  d'un  zèle  fatal  tout  le  camp  aveuglé. 

Plus  de  pitié.  Galchas  seul  règne,  seul  commande: 

La  piété  sévère  exige  son  offrande. 

Le  roi  de  son  pouvoir  se  voit  déposséder. 

Et  lui-même  au  torrent  nous  contraint  de  céder, 

Achille ,  à  qui  tout  cède ,  Achille  à  cet  orage 

Voadroit  lui-même  en  vain  opposer  son  courage  i 

Que  fera-t-il ,  madame?  et  qui  peut  dissiper 

Tous  les  flots  d'ennemis  prêts  à  i'envelopper  ? 

ai. 


SM  IPHIGBNIB. 

C."  TTBMNESTRB. 

Qu'ils  viennent  donc  5i.T  moi  prouver  leur  zèle  impie. 

En  m'arrachant  ce  pea  qui  me  reste  de  vie  ! 

la  mort  seule ,  la  mort  pourra  rompre  les  nœud» 

Dont  mes  bras  nous  vont  Joindre  et  lier  toutes  deux  : 

Mon  corps  sera  plutôt  séparé  de  mon  àme. 

Que  je  souffre  Jamais...  Ah,  ma  fille! 

irUIGÉHtK. 

Ah,  madame  I 
Sous  quel  astre  cruel  avex-vous  mis  au  jour 
Le  malheureux  objet  d'une  si  tendre  amour  ! 
Mais  que  pouvei-vous  faLre  ea  l'état  où  nous  sommeat 
Vous  avez  à  combattre  et  les  dieux  et  les  hommes. 
Contre  un  peuple  en  fureur  vous  exposerez- vous? 
N'allez  point,  dans  un  camp  rebelle  à  votre  époux. 
Seule  &  me  retenir  vainement  obstinée. 
Par  des  soldats  peut-être  indignement  traînée. 
Présenter,  pour  tout  fruit  d'un  déplorable  effort. 
Un  spectacle  à  mes  yeux  plus  cruel  que  la  mort. 
Allez  ;  laissez  aux  Grecs  achever  leur  ouvrage. 
Et  quittez  pour  Jamais  un  malheureux  rivage; 
Du  bûcher  qui  m'attend,  trop  voisin  de  ces  lieux, 
La  flamme  de  trop  près  viendroit  frapper  vos  yeux. 
Surtout,  si  vous  m'aimez,  par  cet  amour  de  mère, 
Ne  reprochez  Jamais  mon  trépas  à  mon  père. 

CLTTBMNBSTRE. 

Lui ,  par  qui  votre  cœur  à  Calchas  présenté... 

iphig(!nib. 
Pour  me  rendre  à  vos  pleurs  que  n'a-t-îl  point  teatéf 

CLTTEMNBSTRB. 

Par  quelle  trahison  le  cruel  m'a  déçue  I 

IPHIOÉNIB. 

Il  me  cédoit  aux  dieux  dont  il  m'avait  refue. 
Ma  mort  n'emporte  pas  tout  le  fruit  de  vos  feux  t 
De  l'amour  qui  vous  Joint  vous  avez  d'autres  nosudit 
Vos  yeux  me  rererront  dans  Oreste  mon  frère. 
Puisse-t-il  être,  hélas!  moins  funeste  à  sa  mère! 
D'un  peuple  impatient  vous  entendrez  la  voix. 
Daignes  m'ouvrir  vos  bras  pour  la  dernière  foia , 
Madame  ;  et  rappelant  votre  vertu  sublime... 
Eurybate,  à  l'autel  condniscz  la  victime. 


ACTB    T.  551 

SCÈNE    IV. 
CLYTEMNESTRE,   yEGINB,   sardes. 

CLTTEMNBSTHB. 

àh!  VOUS  n'irez  pas  seule;  et  Je  ne  prétends  pas... 
Mais  on  se  Jette  en  foule  au-devant  d<)  mes  pas. 
Perfides!  contentez  votre  soif  sanguinaire. 

.CGINB. 

Où  courez-vous,  madame?  et  que  voulez-vous  faire? 

CLTTBMNBSTRB. 

Hélas!  je  me  consume  en  impuissants  efforts. 
Et  rentre  au  trouble  affreux  dont  h  peine  je  sors. 
Mourrai-je  tant  de  fois  sans  sortir  de  la  vie  ! 

JiGIIlB. 

Ah  !  savez-vous  le  crime ,  et  qui  vous  a  trahie , 
Madame?  Savez-vous  quel  serpent  inhumain 
Iphigénie  avoit  retiré  dans  son  sein  ? 
Ériphile,  en  ces  lieux  par  vous-même  conduite, 
A  seule  k  tous  les  Grecs  révélé  votre  fuite. 

cltteuhestke. 
O  monstre,  que  Mégère  en  ses  flancs  a  porté! 
Monstre  que  dans  nos  bras  les  enfers  ont  jeté  1 
Quoi!  tu  ne  mourras  point!  Quoi!  pour  punir  son  crime... 
Mais  où  va  ma  douleur  chercher  une  victime? 
Quoi  !  pour  noyer  les  Grecs  et  leurs  mille  vaisseaux , 
Mer,  tu  n'ouvriras  pas  des  abîmes  nouveaux? 
Quoi  !  lorsque ,  les  chassant  du  port  qui  les  recèle , 
L'Aulide  aura  vomi  leur  flotte  criminelle. 
Les  vents,  les  mêmes  vents,  si  longtemps  accusés. 
Ne  te  couvriront  pas  de  ses  vaisseaux  brisés  ! 
Et  toi,  soleil,  et  toi,  qui,  dans  cette  contrée, 
Reconnois  l'héritier  et  le  vrai  fiU  d'Atrée, 
Toi ,  qui  n'osas  du  père  éclairer  le  festin , 
Recule ,  ils  t'ont  appris  ce  funeste  chemin. 
Mais,  cependant,  ô  ciel  !  b  mère  infortunée! 
De  festons  odieux  ma  fille  couronnée 
Tend  la  gorge  aux  couteaux  par  son  père  apprêtés  I 
Calchas  va  dans  son  sang...  Barbares!  arrêtez  : 
Cest  le  pur  sang  du  dieu  qui  lance  le  tonneiTe... 
J'entends  gronder  la  foudre,  et  sens  trembler  la  terre  : 
Un  dieu  vengeur,  ua  dieu  fut  retentir  ces  coup& 


•s»  IPHIOÉNIB. 

SCÈNE  V. 

CLYTEMNESTRE,  ARCAS,  vEGINE,  gahdis. 

ARCAS. 

N'en  doutez  point ,  madame ,  un  dieu  combat  pour  vous. 

Achille,  en  ce  moment,  exauce  vos  prières; 

Il  a  brisé  des  Grecs  les  trop  foibles  barrières  : 

Achille  est  k  l'autel.  Galchas  est  éperdu  : 

Le  fatal  sacrifice  est  encor  suspendu. 

On  se  menace,  on  court,  l'air  gémit,  le  fer  brille. 

Achille  fait  ranger  autour  de  votre  Hlle 

Tous  ses  amis ,  pour  lui  prêts  à  se  dévouer. 

Le  triste  Agamemnon ,  qui  n'ose  l'avouer. 

Pour  détourner  ses  yeux  des  meurtres  qu'il  présage, 

Ou  pour  cacher  ses  pleurs ,  s'est  voilé  le  visage. 

Venez,  puisqu'il  se  tait,  venez  par  vos  discours 

De  votre  défenseur  appuyer  le  secours. 

Lui-même  de  sa  main ,  de  sang  toute  fumante , 

11  veut  entre  vos  bras  remettre  son  amante  ; 

Lui-même  il  m'a  chargé  de  conduire  vos  pas  t 

Ne  craignez  rien. 

CÎ.ÏTBMNE8TRK. 

Moi ,  craindre  1  Ah ,  courons,  cher  Arcaa I 
Le  plus  affreux  péril  n'a  rien  dont  Je  pâlisse. 
J'irai  partout...  Mais,  dieux!  ne  vois-Je  pas  Ulysse? 
C'est  lui  :  ma  fille  est  morte  I  Arcas,  il  n'est  plus  temps  t 

SCÈNE  VI. 

ULYSSE,  CLYTEMNESTRE,  ARCAS,  iEGINE,  oabsks. 

DLTSSE. 

Non,  votre  fille  vit,  et  les  dieux  sont  contents. 
Rassurez-vous  :  le  ciel  a  voulu  vous  la  rendre. 

CLYTEMNESTRE. 

Elle  vit  !  Et  c'est  vous  qui  venez  me  l'apprendre  ! 

DLTSSE. 

Oui ,  c'est  moi  qui  longtemps,  contre  elle  et  contre  tous, 
Ai  cru  devoir,  madame,  affermir  votre  époux; 
Moi  qui ,  jaloux  tantôt  de  l'honneur  de  nos  armes, 
Par  d'austères  conseils  ai  fait  couler  vos  larmes  ; 
Et  qui  viens,  puisque  enfin  le  ciel  est  apaisé , 
Réparer  tout  l'ennui  que  je  vous  ai  causé. 


aCTB    V.  558 

CLYTEMNESTBB. 

Ma  fille  !  Ah,  prince  !  O  ciel  !  Je  demeure  éperdue. 
Quel  miracle,  seigneur,  quel  dieu  me  Ta  rendue? 

DtYSSE. 

Vous  m'en  voyez  moi-même,  en  cet  heureux  momentt 

Saisi  d'horreur,  de  joie  et  de  ravissement. 

Jamais  jour  n'a  paru  si  mortel  à  la  Grèce. 

Déjà  de  tout  le  camp  la  discorde  maîtresse 

Âvoit  sur  tous  les  yeux  mis  son  bandeau  fatal , 

Et  donné  du  combat  le  funeste  signal. 

De  ce  spectacle  allreux  votre  fille  alarmée 

Voyoit  pour  elle  Achille,  et  contre  elle  l'armée; 

Mais,  quoique  seul  pour  elle,  Achille  furieux 

Epouvantoit  l'armée  et  partageoit  les  dieux. 

Déjà  de  traits  en  l'air  s'élevoit  un  nuage; 

Déjà  couloit  le  sang ,  prémices  du  carnage  : 

Entre  les  deux  partis  Calchas  s'est  avancé. 

L'œil  farouche,  l'air  sombre  et  le  poil  hérissé. 

Terrible  et  plein  du  dieu  qui  l'agitoit  sans  doute  : 

«  Vous,  Achille,  a-t-il  dit,  et  vous ,  Grecs,  qu'on  m'écoute  : 

•  Le  dieu  qui  maintenant  vous  parle  par  ma  voix 

«  M'explique  son  oracle,  et  m'instruit  de  son  choix. 

«  Un  autre  sang  d'Hélène,  une  autre  Iphigénie 

«  Sur  ce  bord  immolée  y  doit  laisser  sa  vie. 

«  Thésée  avec  Hélène  uni  secrètement 

•  Fit  succéder  l'hymen  à  son  enlèvement  : 
«  Une  fille  en  sortit,  que  sa  mère  a  celée; 
«  Du  nom  d'Iphigénie  elle  fut  appelée. 

•  Je  vis  moi-même  alors  ce  fruit  de  leurs  amours  ; 

•  D'un  sinistre  avenir  je  menaçai  ses  jours. 

■  Sous  un  nom  emprunté  sa  noire  destinée 
«  Et  ses  propres  fureurs  ici  l'ont  amenée. 

«  Elle  me  voit ,  m'entend ,  elle  est  devant  vos  yeux  ; 

■  Et  c'est  elle ,  en  un  mot ,  que  demandent  les  dieux,  m 
Ainsi  parle  Calchas.  Tout  le  camp  immobile 
L'écoute  avec  frayeur,  et  regarde  Éripnile. 

Elle  étoit  à  l'autel  ;  et  peut-être  en  son  co^ar 
Du  fatal  sacrifice  accusoit  la  lenteur. 
Elle  même  tantôt ,  d'une  course  subite , 
Étoit  venue  aux  Grecs  annoncer  votre  fuite. 
On  admire  en  secret  sa  naissance  et  son  sort. 
Hais,  puisque  Troie  enfin  est  le  prix  de  sa  mort, 


S54  IPHiafiNIB. 

L'armée  à  haute  voix  ae  déclare  contre  elle. 
Et  prononce  à  Calchas  sa  sentence  mortelle. 
Déjà  pour  la  saisir  Calchaa  lève  le  bras  : 
«  Arrête,  a-t-elle  dit,  et  ne  m'approche  pas. 
«  Le  sang  de  ces  héros  dont  tu  me  fais  descendre 
•  Sans  tes  profanes  mains  saura  bien  se  répandre.  ■ 
Furieuse,  elle  vole,  et,  sur  l'autel  prochain, 
Prend  le  sacré  couteau ,  le  plonge  dans  son  sein. 
A  peine  son  sang  coule  et  fait  rougir  la  terre , 
Les  dieux  font  sur  l'autel  entendre  le  tonnerre; 
Les  vents  agitent  l'air  d'heureux  frémissements, 
Et  la  mer  leur  répond  par  des  mugissements; 
La  rive  au  loin  gémit,  blanchissante  d'écame; 
La  flamme  du  bûcher  d'elle-même  s'alloine  ; 
Le  ciel  brille  d'éclairs,  s'entr'ouvre ,  et  panni  nooB 
Jette  une  sainte  horreur  qui  nous  rassure  tous. 
Le  soldat  étonné  dit  que  dans  une  nue 
Jusque  sur  le  bûcher  Diane  est  descendue , 
Et  croit  que,  s'élevant  au  travers  de  ses  feux. 
Elle  portoit  au  ciel  notre  encens  et  nos  vœux. 
Tout  s'empresse ,  tout  part.  lia  seule  Iphigénie 
Dans  ce  commun  bonheur  pleure  son  ennemie. 
Des  mains  d'Agamemnon  venez  la  recevoir  ; 
Venez  :  Achille  et  lui ,  brûlant  de  vous  revoir. 
Madame,  et  désormais  tous  deux  d'intelligence. 
Sont  prêts  à  confirmer  leur  auguste  alliance  '. 

CLTTEUNESTRE. 

Par  quel  prix ,  quel  encens ,  ô  ciel ,  puis-je  jamais 
Récompenser  Achille,  et  payer  tes  bienfaits  ! 

1.  Ce  récit  d'Ulysse  est  d'autant  plus  beau,  qu'a  finit  un  acte  plela 
é'art  et  d'intérêt,  et  forme  le  plus  heureux  dénouement.  (Oboffeoy.) 


yiM  d'»bi»*i»» 


PHÈDRE 


TRAGEDIE 


1677 


PRÉFACE 


Voici  encore  ane  tragédie  dont  le  sujet  est  pris  d*Eur!pide. 
Quoique  J'aie  suivi  une  route  an  peu  différente  de  celle  de 
cet  auteur  pour  la  conduite  de  l'action,  je  n'ai  pas  laissé 
d'enrichir  ma  pièce  de  tout  ce  qui  m'a  paru  le  plus  éclatant 
dans  la  sienne.  Quand  Je  ne  lui  devrois  que  la  seule  idée 
du  caractère  de  l'bèdre,  Je  pourrois  dire  que  je  lui  dois  ce 
que  j'ai  peut-être  mis  de  plus  raisonnable  sur  le  théâtre.  Je 
ne  suis  point  étoîîné  que  ce  caractère  ait  eu  un  succès  si 
heureux  du  temps  d'Euripide,  et  qu'il  ait  encore  si  bien 
réussi  dans  notre  siècle,  puisqu'il  a  toutes  les  qualités 
qu'Ârisiote  demande  dans  le  héros  de  la  tragédie,  et  qui 
■ont  propres  à  exciter  la  compassion  et  la  terreur.  En  effet , 
Phèdre  n'est  ni  tout  à  fait  coupable,  ni  tout  à  fait  inno- 
cente :  elle  est  engagée ,  par  sa  destinée  et  par  la  colère  des 
dieux ,  dans  ane  passion  iUégitime,  dont  elle  a  horreur  toute 
la  première  :  elle  fait  tous  ses  efforts  pour  la  surmonter  : 
elle  aime,  mieux  se  laisser  mourir  qae  de  la  déclarer  à  per- 
sonne; et  lorsqu'elle  est  forcée  de  la  découvrir,  elle  en  parle 
avec  une  confusion  qui  fait  bien  voir  que  son  crime  est  plu* 
tôt  une  punition  des  dieux  qu'un  mouvement  de  sa  volonté. 

J'ai  même  pris  soin  de  la  rendre  un  peu  moins  odieuse 
qu'elle  n'est  dans  les  tragédies  de»  anciens,  où  elle  b2  rw5»;«; 
d'elle-même  à  accuser  Hippolyte.  J'ai  cru  que  la  calomnie 
ayoit  quelque  chose  de  trop  bas  et  de  tr^i)  noir  pour  la 
mettre  dans  la  bouche  d'une  princesse  qui  a  v. '"^lleurs  des 
sentiments  si  nobles  et  si  vertueux.  Cette  bassesse  m'a  paru 
plus  convenable  à  une  nourrice,  qui  pouvoit  avoir  des  incli- 
nations plus  serviles,  et  qui  néanmoins  n'entreprend  cette 


558  PRBPACB. 

(ausse  accusation  que  pour  sauver  la  rie  et  l'honneur  de  sa 
maîtresse.  Phèdre  n'y  donne  les  mains  que  parce  qu'elle 
jst  dans  une  agitation  d'esprit  qui  la  met  hors  d'elle-même; 
et  elle  vient  un  moment  après  dans  le  dessein  de  jnstifiei 
I  l'innocence  et  de  déclarer  la  vérité. 
I  Hippolyte  est  accusé,  dans  Euripide  et  dans  Sénèque 
d'avoir  en  effet  violé  sa  belle-mère  :  vint  corpus  tulit  >.  Mais 
il  n'est  Ici  accusé  que  d'en  avoir  eu  le  dessein.  Pal  voulu 
épargner  à  Thésée  une  confusion  oui  l'»iirû>»  pu  rendre 
moins  agréable  aux  spectateurs. 

Pour  ce  qui  est  du  personnage  d'Hippolyte,  j'avois  remar- 
qué dans  les  anciens  qu'on  reprochoit  à  Euripide  de  l'avoir 
représenté  comme  un  philosophe  exempt  de  toute  imper- 
fection :  ce  qui  faisoit  que  la  mort  de  ce  jeune  prince  cau- 
soit  beaucoup  plus  d'indignation  que  de  pitié.  J'ai  cru  lui 
devoir  donner  quelque  foiblesse  qui  le  rendroit  un  peu  cou- 
pable envers  son  père ,  sans  pourtant  lui  rien  ôter  de  cette 
grandeur  d'âme  avec  laquelle  il  épargne  l'honneur  de  Phèdre, 
et  se  laisse  opprimer  sans  l'accuser,  rappelle  foiblesse  la 
passion  qu'il  ressent  malgré  lui  pour  Aricie,  qui  est  la  fille 
et  la  sœur  des  ennemis  mortels  de  son  père. 

Cette  Aricie  n'est  point  un  personnage  de  mon  invention. 
Virgile  dit  qu'Hippolyte  l'épousa,  et  en  eut  un  fils,  après 
qu'Esculape  l'eut  ressuscité  *.  Et  J'ai  lu  encore  dans  quel- 
ques auteurs  qu'Hippolyte  avoit  épousé  et  emmené  en  Italie 
use  jeune  Athénienne  de  grande  naissance,  qui  s'appeloit 
Aricie,  et  qui  avoit  donné  son  nom  à  une  petite  ville  d'Italie. 

Je  rapporte  ces  autorités,  parce  que  je  me  suis  très-scru- 
puleusement attaché  à  suivre  la  fable.  J'ai  même  suivi  l'his- 
toire de  Thésée,  telle  qu'elle  est  dans  Plutarque. 

C'est  dans  cet  historien  que  j'ai  trouvé  que  ce  qui  avoit 
donné  occasion  de  croire  que  Thésée  fût  descendu  dans  les 
enfers  pour  enlever  Proserp-.ne,  étoit  un  voyage  que  ce 
prince  avoit  fait  en  Épire  vers  la  source  é»  l'Achéron*  cbex 

1.  Act*  m.  ae.  II.  —  S.  yEneid.  Ub.  TII. 


PRBPAOB.  K-a 

an  roi  dont  PirithoOs  votiloit  enlerer  la  femme,  et  qui  arrêta 
Thésée  prisonnier,  après  avoir  fait  mourir  Pirithofls.  Ainsi 
l'ai  tâché  de  conserver  la  vraisemblance  de  l'histoire,  sans 
rien  perdre  des  ornements  de  la  fable,  qui  fournit  extrême- 
ment à  la  poésie;  et  le  bruit  de  la  mort  de  Thésée,  fondé 
sur  ce  voyage  fabulem,  donne  lieu  à  Phèdre  de  faire  une 
déclaration*  d'amour  qui  devient  une  des  principales  cauws 
de  son  malheur,  et  qu'elle  n'auroit  jamais  osé  faire  tant 
qu'elle  auroit  cru  que  son  mari  étoit  vivant. 

Au  reste ,  je  n'ose  encore  assurer  que  cette  pièce  soit  en 
effet  la  meilleure  de  mes  tragédies.  Je  laisse  aux  lecteurs 
et  au  temps  à  décider  de  son  véritable  prix.  Ce  que  je  puis 
assurer,  c'est  que  je  n'en  ai  point  fait  où  la  vertu  soit  plus 
mise  en  jour  que  dans  celle-ci  ;  les  moindres  fautes  y  sont 
sévèrement  punies  :  la  seule  pensée  du  crime  y  est  regardée 
avec  autant  d'horreur  que  le  crime  même;  les  foiblesses  de 
l'amour  y  passent  pour  de  vraies  foiblesses  ;  les  passions  n'y 
sont  présentées  aux  yeux  que  pour  montrer  tout  le  désordre 
dont  elles  sont  cause;  et  le  vice  y  est  peint  partout  avec  des 
couleurs  qui  en  font  connoltre  et  haïr  la  difformité.  C'est  là 
proprement  le  but  que  tout  homme  qui  travaille  pour  le 
public  doit  se  proposer  ;  et  c'est  ce  que  les  premiers  poètes 
tragiques  avoient  en  vue  sur  toute  chose.  Lear  théâtre  étoit 
une  école  où  la  vertu  n'étoit  pas  moins  bien  enseignée  que 
dans  les  écoles  des  philosophes.  Aussi  Aristote  a  bien  voulu 
donner  des  règles  du  poCme  dramatique;  et  Socrate,  le  plus 
sage  des  philosophes,  ne  dédaignoit  pas  de  mettre  la  main 
aux  tragédies  d'Euripide.  Il  seroit  à  souhaiter  que  nos  ou- 
vrages fussent  aussi  solides  et  aussi  pleins  d'utiles  instruc- 
tions que  ceux  de  ces  poètes.  Ce  seroit  peut-être  an  moyen 
de  réconcilier  la  tragédie  avec  quantité  de  personnes  célèbres 
par  leur  piété  et  par  leur  doctrine,  qui  l'ont  condamnée 
dans  ces  derniers  temps,  et  qai  en  jugeroient  sans  doute 
plus  favorablement,  si  les  auteurs  songeoient  autant  à  in- 
struire leurs  spectateurs  qu'à  les  divertir,  et  s'ils  suivoient 
en  cela  la  véritable  intention  de  la  tragédie. 


PERSONNAGES 


rHBSÉB,  fils  d'âgée,  roi  d'Athènes. 
PHÈORB,  femme  de  Tliésée,  fille  de  Minos  et  de 

Pasiphaé. 
BIPPOLTTB,  fils  de  Thésée  et  d'Àntiope,  leUe 

des  Amazones. 
#R>CIB,  princesse  du  sang  royal  d'Athènes. 
THBRAMÈNB,  goaTernenr  d'Hippolyte. 
(ENONB,  ajorrice  et  confidente  de  Phèdre. 
ISUÈNI,  confidente  d'Aricie. 
PANOPB,  femme  de  la  suite  de  Phèdre. 

eAKDES. 


Lm  scène  «si  à  Trézhu,  vilU  du  PéloporUae. 


PHEDRE 

TRAGÉDIE 

ACTE   PREMIER 
SCÈNE  I. 

HIPPOLYTE,  THÉRÂMËNB. 

BIPPOtTTB. 

Le  dessein  en  est  pris  :  je  pan,  cher  Théramdne» 
Et  quitte  le  séjour  de  Taimable  Trézène. 
Dans  le  doute  mortel  dont  je  suis  agité  > 
Je  commence  à  rougir  de  mon  oisiveté. 
Depuis  plus  de  six  mois  éloigné  de  mon  père. 
J'ignore  le  destin  d'une  tète  si  chère  ; 
J'ignore  jusqu'aux  lieux  qui  le  peuvent  cachar. 

THÉRAUÈnB. 

Et  dans  quels  lieux,  seigneur,  l'allez-vous  donc  chercher  1 

Déjà,  pour  satisfaire  à  votre  juste  crainte. 

J'ai  couru  les  deux  mers  que  sépare  Corinthe; 

J'ai  demandé  Thésée  aux  peuples  de  ces  boids 

Où  l'on  voit  l'Achéron  se  perdre  chez  les  mortsj 

J'ai  visité  l'ÉIide,  et,  laissant  le  Ténare, 

Passé  Jusqu'à  la  mer  qui  vit  tomber  Icare. 

Sur  quel  espoir  nouveau ,  dans  quels  heureux  climats 

Croyex-vous  découvrir  la  trace  de  ses  pasT 

Qui  sait  même,  qui  sait  si  le  roi  votre  père 

Veut  que  de  son  absence  on  sache  le  mystère? 

Et  si,  lorsque  avec  vous  nous  tremblons  pour  ses  Joun, 

Tranquille  et  nous  cachant  de  nouvelles  amours. 

Ce  héros  n'attend  point  qu'une  amante  abusée  ■... 

1.  lliéTamàDe,  goaTen:«ar  d'HippoIyta ,  est  beaucoup  moins  dis- 
ent et  réservé  que  son  éJ&ve.  Lui  convient-il  de  rappeler  au  fils  de 
Thésée  les  foiblesses  de  soc  père?  Noos  1«  verrons  hinDtât  conseiller 
à  Hippolyte  de  les  imiter.  i  Qk  ;Fraor.t 


808  PUÈORB. 

HIPPOLTTE. 

Cher  1>,4ramène ,  arrête  ;  et  respecte  Thésée. 
De  ses  Jeunes  erreurs  désormais  revenu, 
Par  un  indigne  obstacle  il  n'est  point  retenu  ; 
Et,  fixant  de  ses  vœux  Finconstance  fatale, 
Phèdre  à^^mis  longtemps  ne  craint  plus  de  rivale. 
Enfla ,  bo  le  cherchant  Je  suivrai  mon  devoir, 
Et  Je  fuirai  '^es  lieux,  que  Je  n'ose  plus  voir. 

THiKAHÈIlB. 

Hé  1  depuis  quand,  seigneur,  craignez-vous  la  présence 

De  ces  paisibles  lieux  si  chers  à  votre  enfance, 

Et  dont  '9  KouB  ai  vu  préférer  le  séjour 

Au  tunj"^*e  pompeux  d'Athène  et  de  la  cour? 

Quel  v^il' ,  ou  plutôt  quel  chagrin  vous  en  chasse  T 

BIPPOLTTB. 

Cet  heureux  V^mps  n'est  plus.  Tout  a  changé  de  face 
Depuis  que  «^r  ces  bords  les  dieux  ont  envoyé 
La  fille  de  WIin/>5  et  de  Pasiphaé. 

THÉHAUBNE. 

J'entends  :  de  vos  douleurs  la  cause  m'est  connue. 

Phèdre  ici  vous  chagrine  et  blesse  votre  vue. 

Dangereuse  Tjsritre,  h  peine  elle  vous  vit. 

Que  votre  exi<  d'abord  signala  son  crédit. 

Mais  sa  haine  sur  vous  autrefois  attachée. 

Ou  s'est  évanouie,  ou  s'est  bien  relâchée. 

Et  d'ailleurs  quels  périls  vous  peut  faire  courir 

Une  femme  mourante,  et  qui  cherche  à  mourir? 

Phèdre ,  atteinte  d'un  mal  qu'elle  s'obstine  à  taire. 

Lasse  enfin  d'elle-même  et  du  Jour  qui  l'éclairé. 

Peut-elle  contre  vous  former  quelques  desseins? 

HIPPOLTTE. 

Sa  vaine  inimitié  n'est  pas  ce  que  Je  crains. 
Hippolyte  en  partant  fuit  une  autre  ennemie  t 
Je  fuis.  Je  l'avouerai,  cette  jeune  Aricie, 
Reste  d'un  sang  fatal  conjuré  contre  nous. 

THéH&UBNE. 

Quoi!  vous-même,  seigneur,  la  persécutez-vousî 
Jamais  l'aimable  sœur  des  cruels  Pallantides 
Trempa-t-elle  aux  complots  de  ses  frères  perfido»? 
Et  devez-vous  haïr  ses  innocents  appas? 

HIPPOLYTB. 

Si  je  la  baissois,  je  ne  la  fuirois  pas. 


actb  premier. 

thérahènb. 
Seigneur,  m'est-il  permis  d'expliquer  votre  fuite! 
Pourriez-vou8  n'être  plus  ce  superbe  Hippolyte 
Implacable  ennemi  des  amoureuses  lois , 
Et  d'un  Joug  que  Thésée  a  subi  tant  de  fois? 
Vénus,  par  votre  orgueil  si  longtemps  méprisée. 
Voudroit-elle  à  la  fin  justifier  Thésée? 
Et,  vous  mettant  au  rang  du  reste  des  mortels. 
Vous  a-t-elle  forcé  d'encenser  ses  autels? 
Aimeriez-voas ,  seigneur? 

HIPPOLTTB. 

Ami,  qu'oses-tu  dire? 
Toi ,  qui  connois  mon  cœur  depuis  que  je  rMpire, 
Des  sentiments  d'un  cœur  si  fier,  si  dédaigneux. 
Peux-tu  me  demander  le  désaveu  honteux? 
C'est  peu  qu'avec  son  lait  une  mère  amazone 
M'ait  fait  sucer  encor  cet  orgueil  qui  t'étoimo. 
Dans  un  Age  plus  oûr  moi-même  parvehK, 
Je  me  suis  applaudi  quand  je  me  suis  connu. 
Attaché  près  de  moi  par  un  zèle  sincère , 
Tu  me  contois  alors  l'histoire  de  mon  pée^. 
Tu  sais  combien  mon  àme ,  attentive  à  ta  voix 
S'échaufToit  aux  récits  de  ses  nobles  exploits  -, 
Quand  tu  me  dépcignois  ce  héros  intrépide 
Consolant  les  mortels  de  l'absence  d'Alcide, 
Les  monstres  étouffés  et  les  brigands  punis, 
Procuste ,  Cercyon ,  et  Sciron ,  et  Sinis, 
Et  les  os  dispersés  du  géant  d'Épidaure, 
Et  la  Crète  fumant  du  sang  du  Minotaure. 
Mais ,  quand  tu  récitois  des  faits  moins  glorieux , 
Sa  foi  partout  offerte  et  reçue  en  cent  lieux; 
Hélène  à  ses  parents  dans  Sparte  dérobée  ; 
Saiamîne  témoin  des  pleurs  de  Péribée  ; 
Tant  d'autres ,  dont  les  noms  lui  sont  même  échappé» , 
Trop  crédules  esprits  que  sa  flamme  a  trompés  : 
Ariane  aux  rochers  contant  ses  injustices  ; 
Phèdre  enlevée  enfin  sous  de  meilleurs  auspices  ; 
Tu  sais  comme,  à  regret  écoutant  ce  discours, 
Je  te  pressois  souvent  d'en  abréger  le  cours. 
Heureux  si  j'avois  pu  ravir  à  la  mémoire 
Cette  indigne  moitié  d'une  si  belle  histoire! 
Et  moi-même,  à  moo  tour,  Je  me  verrois  liél 


564  PHBDRB. 

Et  les  dieux  jusque-là  m'aurolent  humilié! 

Dans  mes  lâches  soupirs  d'autant  plus  méprisable, 

Qu'un  long  amas  d'honneurs  rend  Thésée  excusable. 

Qu'aucuns  monstres  par  moi  domptés  jusqu'aujourd'hui, 

Ne  m'ont  acquis  le  droit  de  faillir  comme  lui  ! 

Quand  même  ma  fierté  pourroit  s'être  adoucie, 

Aurois-je  pour  vainqueur  dû  choisir  Aricie? 

Ne  80uviendroit-il  plus -à  mes  sens  égarés 

De  l'obstacle  éternel  qui  nous  a  séparés? 

Mon  père  la  réprouve  ;  et,  par  des  lois  sévères, 

Il  diifend  de  donner  des  neveux  à  ses  frères  j 

D'une  tige  coupable  il  craint  un  rejeton; 

Il  veut  avec  leur  sœur  ensevelir  leur  nom; 

Et  que ,  jusqu'au  tombeau  soumise  à  sa  tutelle. 

Jamais  les  feux  d'hymen  ne  s'allument  pour  elle. 

Dois-jg  épouser  ses  droits  contre  un  père  irrité? 

Donnerai-Je  l'exemple  à  la  témérité? 

Et,  dans  an  fol  amour  ma  jeunesse  embarquée... 

THÉRAHBNE. 

Ah,  seigneur I  si  votre  heure  est  une  fois  marquée. 
Le  ciel  de  nos  raisons  ne  sait  point  s'informer. 
Thésée  ouvre  vos  yeux  en  voulant  les  fermer  ; 
Et  sa  haine,  irritant  une  flamme  rebelle. 
Prête  à  son  ennemie  une  grâce  nouvelle. 
Enfin,  d'un  chaste  amour  pourquoi  vous  effrayer? 
S'il  a  quelque  douceur,  n'osez-vous  l'essayer? 
En  croirei-vous  toujours  un  farouche  scrupule? 
Craint-on  de  s'égarer  sur  les  traces  d'Hercule? 
Quels  courages  Vénus  n'c-t-'BÎle  pas  domptés? 
Vous-même  où  seriez-vous,  vous  qui  la  combattez, 
Si  toujours  Antiope  à  ses  lois  opposée 
D'une  pudique  ardeur  n'eût  brûlé  pour  Thésée? 
Mais  que  sert  d'affecter  un  superbe  discours? 
Avouez-le,  tout  change  :  et,  depuis  quelques  jours. 
On  vous  voit  moins  souvent,  orgueilleux  et  sauvage, 
Tantôt  faire  voler  un  char  sur  le  rivage. 
Tantôt,  savant  dans  l'art  par  Neptune  inventé, 
Rendre  docile  au  frein  un  coursier  indompté; 
Les  forêts  de  nos  cris  moins  souvent  retentissent; 
Chargés  d'un  feu  secret,  vos  yeux  s'appesantissent. 
n  n'en  faut  point  douter  :  vous  aimez,  vous  brûJeii 
Vous  périssez  d'un  mal  que  vous  dissimulez. 


ACTE    PRBMIBR.  SOS 

La  charmante  Âricie  a-t-elle  su  vous  plaire? 

HIPPOLTTE. 

Théramëne,  je  pars,  et  vais  chercher  mon  père. 

THéRAMBNK. 

Ne  verrez-vous  point  Phèdre  avant  que  de  pardr. 
Seigneur? 

HIPPOLTTE. 

C'est  mon  dessein  :  tu  peux  l'en  avertir. 
Voyons-la,  puisque  ainsi  mon  devoir  me  Tordonne. 
Mais  quel  nouveau  malheur  trouble  sa  chère  GËnonol 

SCÈNE  IL 

HIPPOLYTE,  THÉRAMËNE,  CENONE. 

(KlfORE. 

Hélas!  seigneur,  quel  trouble  au  mien  peut  être  égal? 
La  reine  touche  presque  à  son  terme  fatal. 
En  vain  à  l'observer  jour  et  nuit  je  m'attache; 
Elle  meurt  dans  mes  bras  d'un  mal  qu'elle  me  cache. 
Un  désordre  éternel  règne  dans  son  esprit; 
Son  chagrin  inquiet  l'arrache  de  son  lit  : 
Elle  veut  voir  le  jour;  et  sa  douleur  profonde 
M'ordonne  toutefois  d'écarter  tout  le  monde... 
£lle  vient. 

HIPPOLTTE. 

n  suffit  :  je  la  laisse  en  ces  lieux, 
Et  ne  lui  montre  point  un  visage  odieux. 

SCÈiNE  III. 

PHÈDRE,   OENONE. 

PHÈDBB. 

N'allons  point  plus  avant,  demeurons,  chère  OEnone  •. 
Je  ne  me  soutiens  plus;  ma  force  m'abandonne  t 
Mes  yeux  sont  éblouis  du  jour  que  je  revoi; 
Et  mes  genoux  tremblants  se  dérobent  sous  moi. 
Hélas! 

(Elle  s'usied.) 

CENONE. 

Dieux  tout-puissants ,  que  nos  pleurs  vous  apaisent! 
L  Tout  lo  commencamâut  da  cette  scône  est  imité  d'Bai  ipide. 


*66  PHËDRB. 

PHÈDRE. 

Que  ces  vains  ornements,  que  ces  voiles  me  pèsent  ! 
Quelle  importune  main,  en  formant  tous  ces  nœuds, 
A  pris  soin  sur  mon  front  d'assembler  mes  cheveu:^? 
Tout  m'afflige,  et  me  nuit,  et  conspire  à  me  nuire. 

OENONE. 

Comme  on  voit  tous  ses  vœux  l'un  l'autre  se  détruire  I 
Vous-même,  condamnant  vos  injustes  desseins, 
Tantôt  à  vous  parer  vous  excitiez  nos  mains  ; 
Vous-mêma,  rappelant  votre  force  première. 
Vous  vouliez  vous  montrer  et  revoir  la  lumière. 
Vous  la  voyez,  madame;  et,  prête  à  vous  cacher. 
Vous  haïssez  le  Jour  que  vous  veniez  chercher! 

PHÈDRE. 

Noble  et  brillant  auteur  d'une  triste  famille , 
Toi ,  dont  ma  mère  osoit  se  vanter  d'être  fille, 
Qui  peut-être  rougis  du  trouble  où  tu  me  vois. 
Soleil,  je  te  viens  voir  pour  la  dernière  foi»! 

CENONE. 

Quoi  î  vous  ne  perdrez  point  cette  cruelle  enviet 
Vous  verrai-je  toujours,  renonçant  à  la  vie, 
Faire  de  votre  mort  les  funestes  apprêts? 

PHÈDRE. 

Dieux!  que  ne  suis-je  assise  à  l'ombre  des  forêts! 
Quand  pourrai-je,  au  travers  d'une  noble  poussière, 
Suivre  de  l'œil  un  cnar  fuyant  dans  la  carrière? 

OERONE. 

Quoi,  madame? 

PHÈDRE. 

Insensée!  où  suis-je?  et  qu'ai-je  dit? 
Où  laissé-je  égarer  mes  vœux  et  mon  esprit? 
Je  l'ai  perdu  :  les  dieux  m'en  ont  ravi  l'usage. 
QËnone ,  la  rougeur  me  couvre  le  visage  : 
Je  te  laisse  trop  voir  mes  honteuses  douleurs; 
Et  mes  yeux ,  malgré  moi,  se  remplissent  de  pleurs. 

OENONE. 

Ah  !  s'il  vous  faut  rougir,  rougissez  d'un  silence 
Qui  de  vos  maux  encore  aigrit  la  violence. 
Rebelle  à  tous  nos  soins,  sourde  à  tous  nos  discours, 
Voulez-vous,  sans  pitié,  laisser  finir  vos  jours? 
Quelle  fureur  les  borne  au  milieu  de  leur  course? 
Quel  chwme  ou  quel  poison  en  a  tari  la  source? 


ACTB    PRBMIBR.  SVI 

Les  ombres  par  trois  fois  ont  obscurci  les  cieux 
Depuis  que  le  sommeil  n'est  entré  dans  vos  yeux; 
Et  le  Jour  a  trois  fois  cbassé  la  nuit  obscure 
Depuis  que  votre  corps  languit  sans  nourriture. 
A  quel  affreux  dessein  vous  laissez-vous  tenter? 
De  quel  droit  sur  vous-même  osez-vous  attenter? 
Vous  offensez  les  dieux  auteurs  de  votre  vie  ; 
Vous  trahissez  l'époux  à  qui  la  foi  vous  lie; 
Vous  trahissez  enfin  vos  enfants  malheureux. 
Que  vous  précipitez  sous  un  joug  rigoureux. 
Songez  qu'un  même  Jour  leur  ravira  leur  mère, 
Et  rendra  l'espérance  au  fils  de  l'étrangère, 
A  ce  fier  ennemi  de  vous,  de  votre  sang, 
Ce  fils  qu'une  Amazone  a  porté  dans  son  flanc, 
Cet  Hippolyte... 

PHÈDRB. 

Ah,  dieux! 

(khonb. 

Ce  reproche  vous  touche  1 

PHfcDItS. 

Malheureuse  !  quel  nom  est  sorti  de  ta  bouche  ! 

OERONB. 

Hé  bien  !  votre  colère  éclate  avec  raison  : 

J'aime  à  vous  voir  fr.  uir  à  ce  funeste  nom. 

Vivez  donc  :  qiie  1'»  >  our,  le  devoir,  vous  excite; 

Vivez,  ne  souffrez  p  a  que  le  fils  d'une  Scythe, 

Accablant  vos  enfants  d'un  empire  odieux. 

Commande  au  plus  beau  sang  de  la  Grèce  et  des  dieux. 

Mais  ne  différez  point;  chaque  moment  vous  tue: 

Réparez  promptement  votre  force  abattue. 

Tandis  que  de  vos  jours,  prêts  à  se  consumer. 

Le  fiambeau  dure  encore,  et  peut  se  rallumer. 

PHkDRB. 

Ten  ai  trop  prolongé  la  coupable  durée. 

nenoRE. 
Quoil  de  quelques  remords  êtes-vous  déchirée? 
Quel  crime  a  pu  produire  un  trouble  si  pressant? 
Vos  mains  n'ont  point  trempé  dans  le  sang  innocent. 

PHèDRK. 

Grâces  au  ciel ,  mes  mains  ne  sont  point  criminelles. 
Plût  aux  dieux  aue  mon  cœur  fût  innocent  cAnune  elles! 


MS  PUÈDRB. 

OCNONB. 

Et  quel  affreux  projet  avez-vous  enfanté 
Dont  votre  cœur  encor  doive  être  épouvanté  f 

PHÈDRE. 

Je  t'en  ai  dit  assez  :  épargne-moi  le  reste. 

J^  meurs,  pour  ne  point  faire  un  aveu  si  funeste. 

OEM  ONE. 

Mourez  donc ,  et  gardez  un  silence  inhumain  ; 
Mais  pour  fermer  vos  yeux  cherchez  une  autre  ma! 
Quoiqu'il  vous  reste  à  peine  une  foible  lumière, 
Mon  àme  chez  les  morts  descendra  la  première; 
Mille  chemins  ouverts  y  conduisent  toujours. 
Et  ma  Juste  douleur  choisira  les  plus  courts. 
Cruelle!  quand  ma  foi  vous  a-t-elle  déçue? 
Songez-vous  qu'en  naissant  mes  bras  vous  ont  reçue? 
Mon  pays,  mes  enfants,  pour  vous  j'ai  tout  quitté. 
Réserviez-vous  ce  prix  à  ma  fidélité  î 

PHÈDRE. 

Quel  fruit  espères-tu  de  tant  de  violence! 
Tu  frémiras  d'horreur  si  Je  romps  le  silence. 

OENONE. 

Et  que  me  direz-vous  qui  ne  cède,  grands  dieux, 
A  l'horreur  de  vous  voir  expirer  à  mes  yeux? 

PHÈDRE. 

Quand  tu  sauras  mon  crime  et  le  sort  qui  m'accable, 
Je  n'en  mourrai  pas  moins  :  j'en  mourrai  plus  coupable. 

ŒNONE. 

Madame,  au  nom  des  pleurs  que  pour  vous  J'ai  versé». 
Par  vos  foibles  genoux  que  je  tiens  embrassés. 
Délivrez  mon  esprit  de  ce  funeste  doute. 

PHÈDRE. 

Tu  le  veux  :  lève-toi. 

ŒNONE. 

Parlez  :  Je  vous  écoute. 

PHÈDRE. 

ael!  que  lui  vris-je  dire?  et  par  où  commencerl 

OENONE. 

Par  de  vaines  frayeurs  cessez  de  m'offenser. 

PHÈDRE. 

G  haine  de  Vénus  !  O  fatale  colère  1 

Dans  quels  égarements  l'amour  jeta  ma  mère! 


ACTB  PRBMIBS.  569 

QENONE. 

Oubllons-Ies,  madame;  et  qu'à  tout  l'avenir 
Un  silence  éternel  cache  ce  sourenir. 

PHÈDRE. 

Ariane,  ma  sœur!  de  quel  amour  blessée 
Vous  mourûtes  aux  bords  où  vous  fûtes  laissée  I 

OE  N  0  N  E. 

Que  faites-vous,  madame?  et  quel  mortel  ennoi 
Contre  tout  votre  sang  vous  anime  aujourd'hui? 

PHÈDRE. 

Puisque  Vénus  le  veut,  de  ce  sang  déplorable 
Je  péris  la  dernière  et  la  plus  misérable. 

OCIfONE. 

Aimez-vous  7 

PHfeDRE. 

De  l'amour  j'ai  toutes  les  fureun. 

QENORB. 

Pour  qui? 

PHÈDRE. 

Tu  vas  ouïr  le  comble  des  horreurs. 
Paime...  A  ce  nom  fatal ,  je  tremble,  je  frissonne. 
Taime... 

(KROIIE. 

Qui? 

PHÈDRE. 

Tu  connois  ce  fils  de  l'Amazone, 
Ce  prince  si  longtemps  par  moi-même  opprimé? 

oenoub. 
Hippolyte?  Grands  dieux  ! 

PHÈDRE. 

C'est  toi  qui  l'as  nommé  '  I 

OCNONE. 

Juste  ciel  !  tout  mon  sang  dans  mes  veines  se  glace! 
O  désespoir  !  ô  crime  !  ô  déplorable  race  ! 
Voyage  infortuné  !  Rivage  malheureux , 
Falloit-il  approcher  de  tes  bords  dangereux  I 

PHÈDRE. 

Mon  mal  vient  de  plus  loin.  A  peine  au  fils  d'Egée 

1.  Qael  dialogue  t  Les  commentatean  j  indiquent  plnsienn  iml- 
tationj  d'Boripide  ;  maii  imiter  ainsi ,  c'est  créer. 

32^ 


:,-:g  PHÈDRB. 

SouB  les  lois  de  l'hymen  je  m'étois  engagé. 

Mon  repos,  moa  bonheur  sembloit  être  aJSèné 

Athènes  me  montra  mon  superbe  ennemi  : 

Je  le  vis,  Je  rougis,  je  pâlis  à  sa  vue; 

Un  trouble  s'éleva  dans  mou  àme  éperdue  ; 

Mes  yeux  ne  voyoient  plus,  je  ne  pouvois  parler} 

le  sentis  tout  mon  corps  et  transir  et  brûler  ; 

Je  reconnus  Vénus  et  ses  feux  redoutables , 

D'un  sang  qu'elle  poursuit  tourments  inévitables. 

Par  des  vœux  assidus  Je  crus  les  détourner  : 

Je  lui  b&tis  un  temple,  et  pris  soin  de  l'orner; 

De  victimes  moi-même  à  toute  heure  entourée , 

Je  cherchois  dans  leurs  flancs  ma  raison  égarée  i 

D'un  incurable  amour  remèdes  impuissants! 

En  vain  sur  les  autels  ma  main  brûloit  l'encens  t 

Quand  ma  bouche  imploroit  le  nom  de  la  déesse, 

J'adorois  Hippolyte;  et,  le  voyant  sans  cesse. 

Même  au  pied  des  autels  que  je  faisois  fumer, 

PoiTrois  tout  à  ce  dieu  que  Je  n'osois  nommer. 

Je  l'évitois  partout.  0  comble  de  misère! 

Mes  yeux  le  retrouvoient  dans  le»  traits  de  son  père, 

Contre  moi-même  enfin  j'osai  me  révolter  : 

Pexcitai  mon  courage  à  le  persécuter. 

Pour  bannir  l'ennemi  dont  j'étois  idolâtre , 

J'affectai  les  chagrins  d'une  injuste  mar&trei 

Je  pressai  son  exil  ;  et  mes  cris  éternels 

L'arrachèrent  du  sein  et  des  bras  paternels. 

Je  respirois,  GEnone;  et,  depuis  son  absence. 

Mes  Jours  moins  agités  couloient  dans  l'innocence  : 

Soumise  &  mon  époux ,  et  cachant  mes  ennuis. 

De  son  fatal  hymen  Je  cultivois  les  fruits. 

Vaines  précautions!  Cruelle  destinée! 

Par  mon  époux  lui-même  à  Trézène  amenée, 

J'ai  revu  l'ennemi  que  j 'a vois  éloigné  : 

Ma  blessure  trop  vive  aussitôt  a  saigné. 

Ce  n'est  plus  une  ardeur  dans  mes  veines  cachée: 

C'est  Vénus  tout  entière  à  sa  proie  attachée. 

J'ai  conçu  pour  mon  crime  une  juste  terreur  : 

Tal  pris  la  vie  en  haine  et  ma  flamme  en  horreur; 

Je  Toalois  en  moarant  prendre  soin  de  ma  gloire. 

Et  dérober  an  Jour  une  flamme  si  noire  : 

fa  n'ai  pu  soutenir  tes  larmes,  tes  coinbatst 


ACTB    PREMIER.  BU 

le  t'ai  tout  avoué;  je  ne  m'en  repens  pas, 
Pourvu  que ,  de  ma  mort  respectant  les  approches , 
Ta  ne  m'affliges  plus  par  d'injustes  reproches, 
Et  que  tes  vains  secours  cessent  de  rappeler 
Un  reste  de  chaleur  tout  prêt  à  s'exhaler  >. 

SCÈNE  IV. 

PHÈDRE,  CENONE,   PANOPB. 

PANOPE. 

Je  voudrois  voos  cacher  une  triste  nouvelle. 
Madame  :  mais  il  faut  que  je  vous  la  révèle. 
La  mort  vous  a  ravi  votre  inrincible  époux; 
Et  ce  malheur  n'est  plus  ignoré  que  de  vous. 

CKNONE. 

Panope,  que  dis-tu  7 

PAiSOPB. 

Que  la  reine  abusée 
En  vain  demande  au  ciel  le  retour  de  Thésée; 
Et  que,  par  des  vaisseaux  arrivés  dans  le  port, 
Hippolyte  son  fils  vient  d'apprendre  sa  mort 

PHÈDRE. 

Ciell 

PANOPE. 

Pour  le  choix  d'un  maître  Athènes  se  partage  : 
An  prince  TOtre  fils  l'un  donne  son  suffrage. 
Madame;  et  de  l'État,  l'autre  oubliant  les  lois, 
Au  fils  de  l'étrangère  ose  donner  sa  voix. 
On  dit  même  qu'an  trône  une  brigue  insolente 
Veut  placer  Aricie  et  le  sang  de  Pallante. 
J'ai  cru  de  ce  péril  vous  devoir  avertir. 
Déjà  même  Hippolyte  est  tout  prêt  à  partir; 
Et  l'on  craint,  s'il  parolt  dans  ce  nouvel  orage. 
Qu'il  n'entraîne  après  lui  tout  un  peuple  volage. 

ORNONB. 

panope,  c'est  assez  :  la  reine  qui  t'entend 
Ne  négligera  point  cet  avis  important. 

1.  On  convient  onivenelleinaot  stoc  Voltaire  que  le  rdto  de 
Phèdre  eat  le  plot  tngiqae  qu'on  ait  Jamais  mis  en  scène. 

(Lauakpr) 


Sn  PHËDRB. 

SCÈNE  V. 

PHÈDRE,   OENONE. 

CENONE. 

Madame,  Je  cessois  de  vous  presser  de  vivre,* 

Déjà  même  au  tombeau  je  songeois  à  vous  suivre; 

Pour  vous  en  détourner  je  n'avois  plus  de  voix; 

Mais  ce  nouveau  malheur  vous  prescrit  d'autres  lois. 

Votre  fortune  change  et  prend  une  autre  face  : 

Le  roi  n'est  plus,  madame;  11  faut  prendre  sa  place. 

Sa  mort  vous  laisse  un  fils  à  qui  vous  vous  devez  ; 

Esclave  s'il  vous  perd ,  et  roi  si  vous  vivez. 

Sur  qui ,  dans  son  malheur,  voulez-vous  qu'il  s'appuiet 

Ses  larmes  n'auront  plus  de  main  qui  les  essuie; 

Et  ses  cris  innocents,  portés  jusques  aux  dieux, 

Iront  contre  sa  mère  irriter  ses  aïeux. 

Vivez  ;  vous  n'avez  plus  de  reproche  à  vous  faire  : 

Votre  flamme  devient  une  flamme  ordinaire; 

Thésée  en  expirant  vient  de  rompre  les  nœuds 

Qui  faisoient  tout  le  crime  et  l'horreur  de  vos  feux. 

Hippolyte  pour  vous  devient  moins  redoutable; 

Et  vous  pouvez  le  voir  sans  vous  rendre  coupable. 

Peut-être,  convaincu  de  votre  aversion. 

Il  va  donner  un  chef  à  la  sédition  : 

Détrompez  son  erreur,  fléchissez  son  courage. 

Roi  de  ces  bords  heureux,  Trézène  est  son  partage} 

Mais  il  sait  que  les  lois  donnent  à  votre  fils 

Les  superbes  remparts  que  Minerve  a  bàtVs. 

Vous  avez  l'un  et  l'autre  une  juste  ennemie: 

Unissez-vous  tous  deux  pour  combattre  Âricie. 

PUfeDRE. 

Hé  bien!  à  tes  conseils  je  me  laisse  entraîner. 
Vivons ,  si  vers  la  vie  on  peut  me  ramener. 
Et  si  l'amour  d'un  flls,  en  ce  moment  funeste, 
De  mes  foibles  esprits  peut  ranimer  le  reste. 


VIM    OU    PKBtlIBB   AOTI. 


ACTB  II.  574 


ACTE   DEUXIEME 
SCÈNE  I. 

ÂRICIE,   ISMÈNE. 

ABICIB. 

Hippolyt?  demande  à  me  voir  en  ce  lieuT 
Hippolyte  me  cherche,  et  veut  me  dire  adieal 
Ismène,  dis-tu  vrai?  N'es-tu  point  abusée? 

ISHÈNE. 

Cest  le  premier  effet  de  la  mort  de  Thésée. 
Préparez-vous,  madame,  à  voir  de  tous  côtés 
Voler  vers  vous  les  cœurs  par  Thésée  écartés. 
Aricie,  à  la  fin ,  de  son  sort  est  maîtresse, 
Et  bientôt  k  ses  pieds  verra  toute  la  Grèce. 

ARICIE. 

Ce  n'est  donc  point,  Ismène,  un  bruit  mal  affermit 
Je  cesse  d'être  esclave,  et  n'ai  plus  d'ennemi? 

ISMÈNE. 

Non ,  madame,  les  dieux  ne  vous  sont  plus  contraii«K| 
Et  Thésée  a  rejoint  les  m&nes  de  vos  frère& 

ARICIE. 

Dit-on  quelle  aventure  a  terminé  ses  Jourst 

ISHÈNB. 

On  sème  de  sa  mort  d'incroyables  discours. 
On  dit  que,  ravisseur  d'une  amante  nouvelle, 
Les  flots  ont  englouti  cet  époux  infidèle. 
On  dit  même,  et  ce  bruit  est  partout  répandu, 
Qu'avec  Pirithoûs  aux  enfers  descendu , 
Il  a  vu  le  Cocyte  et  les  rivages  sombres. 
Et  s'est  montré  vivant  aux  infernales  ombres{ 
Mais  qu'il  n'a  pu  sortir  de  ce  triste  séjour, 
Et  repasser  les  bords  qu'on  passe  sans  retour. 

ARICIE. 

Croirai-Je  qu'un  mortel ,  avant  sa  dernière  heure, 
Peut  pénétrer  des  morts  la  profonde  demeure? 
Quel  charme  l'attiroit  sur  ces  bords  redoutés? 

ISUÈNE. 

"Siésée  est  mort,  madame,  et  vous  seule  en  doutez  : 


ÏH  PHBDRa 

Athènes  en  gémit;  Trézène  en  est  instruite, 
Et  déjà  pour  son  roi  reconnolt  Hippolyte  ; 
Phèdre,  dans  ce  palais,  tremblante  pour  scfl  fils. 
De  ses  amis  troublés  demande  les  avis. 

ARICIB. 

Et  tu  crois  que,  pour  moi  plus  humain  que  son  père 
Bippolyte  rendra  ma  chaîne  plus  légère; 
Qu'il  plaiodra  mes  malheurs? 

ISHÈNE. 

Madame ,  je  le  croL 

ABICIB. 

L'insensible  Hippolyte  est-il  connu  de  toi) 

Sur  quel  frivole  espoir  penses-tu  qu'il  me  plaigne. 

Et  respecte  en  mol  seule  un  sexe  qu'il  dédaigne? 

Tu  vois  depuis  quel  temps  il  évite  nos  pas , 

Et  cherche  tous  les  lieui^  où  nous  ne  sommes  pas. 

ISHÈNB. 

Je  sais  de  ses  froideurs  tout  ce  que  l'oD  récite} 
Mais  j'ai  vu  près  de  vous  ce  superbe  Hippolyte; 
Et  même ,  en  le  voyant ,  le  bruit  de  sa  fierté 
A  redoublé  pour  lui  ma  curiosité. 
Sa  présence  k  ce  bruit  n'a  point  paru  répondre: 
Dès  vos  premiers  regards  je  l'ai  tu  se  confondre; 
Ses  yeux,  qui  vainement  vouloient  vous  éviter. 
Déjà  pleins  de  langueur,  ne  pouvoient  vous  quitter. 
Le  nom  d'amant  peut-être  offense  son  courage; 
Mais  il  en  a  les  yeux,  s'il  n'en  a  le  langage. 

AEICIB. 

Que  mon  cœur,  chère  Ismène ,  écoute  avidement 
Un  discours  qui  peut-être  a  peu  de  fondement  1 
O  toi  qui  me  connois ,  te  sembloit-il  croyable 
Que  le  triste  Jouet  d'un  sort  impitoyable , 
Un  cœur  toujours  nourri  d'amertume  et  de  pleur». 
Dût  connoitre  l'amour  et  ses  folles  douleurs? 
Reste  du  sang  d'an  roi  noble  fils  de  la  terre. 
Je  suis  seule  échappée  aux  fureur*  de  la  guerre  : 
J'ai  perdu,  dans  la  fleur  de  leur  jeune  saison. 
Six  frères...  Quel  espoir  d'une  illustre  maisonl 
Le  fer  moissonna  tout;  et  la  terre  humectée 
But  à  regret  le  sang  des  neveux  d'Érechthée. 
Tu  sais,  depuis  leur  mort,  quelle  sévère  loi 
Défend  à  tous  les  Grecs  de  soupirer  poar  mol  * 


ACTE  n.  en. 

On  craint  que  de  la  soeur  les  flammes  téméraires 
Ne  raniment  un  Jour  la  cendre  de  ses  frères. 
Mais  tu  sais  bien  aussi  de  quel  œil  dédaigneux 
Je  regardois  ce  soin  d'un  vainqueur  soupçonneux  : 
Tu  sais  que,  de  tout  temps  à  l'amour  opposée. 
Je  reodois  souvent  grâce  à  l'injuste  Thésée, 
Dont  l'heureuse  rigueur  secondoit  mes  mépris. 
Mes  yeax  alors,  mes  yeux  n'avoient  pas  tu  son  fila, 
lion  que,  par  les  yeux  seuls  lâchement  enchantée. 
J'aime  en  lui  sa  beauté,  sa  gr&ce  tant  vantée, 
Présents  dont  la  nature  a  vou'u  l'honorer. 
Qu'il  méprise  lui-mime  et  qu  i  semble  ignorer  t 
J'aime,  Je  prise  en  lui  de  pins  nobles  richesses. 
Les  vertus  de  son  père,  et  non  point  les  foiblesses} 
J'aime,  Je  l'avouerai,  cet  orgueil  généreux 
Qui  Jamais  n'a  fléchi  sous  le  Joug  amoureux. 
Phèdre  en  vain  s'honoroit  des  soupirs  de  Thésée  : 
Pour  moi,  Je  suis  plus  fière  et  fuis  la  gloire  aisée 
D'arracher  an  hommage  à  mille  autres  offert, 
Et  d'entrer  dans  un  cœur  de  toutes  parts  ouvert. 
Mais  de  faire  fléchir  un  courage  inflexible , 
De  porter  la  douleur  dans  une  &me  insensible. 
D'enchaîner  un  captif  de  ses  fers  étonné , 
Contre  un  Joug  qui  lui  plaît  vainement  mutiné; 
C'est  là  ce  que  Je  veux  ;  c'est  là  ce  qui  m'irrite. 
Hercule  à  désarmer  coûtoit  moins  qu'HippoIyte} 
Et  vaincu  plus  souvent,  et  plus  tôt  surmonté, 
Préparoit  moins  la  gloire  aox  yeux  qui  l'ont  dompté. 
Mais,  chère Ismène,  hélas!  quelle  est  mon  imprudence I 
On  ne  m'opposera  que  trop  de  résistance  : 
Tu  m'entendras  peut-être,  humble  dans  mon  ennui. 
Gémir  du  même  orgueil  que  J'admire  aujourd'hui. 
Hippolyte  aimeroit  !  Par  quel  bonheur  extrême 
Auroi»-je  pu  fléchir... 

ISHiiNB. 

Vous  l'entendrez  loi-même  : 
n  vient  à  vous. 

SCÈNE  II. 

HIPPOLYTE,  ARICIE,  ISMÈNE. 

HIPPOI.TTE. 

Madame ,  avant  que  ae  partir. 


8M  PHÈDRB. 

rai  cru  de  votre  sort  vous  devoir  avertir. 
Mon  père  ne  vit  plus.  Ma  Juste  défiance 
Présageoit  les  raisons  de  sr  trop  longue  absence  : 
La  mort  seule,  bornâat  ses  travaux  éclatants, 
Pouvoit  à  l'univers  le  cacher  si  longtemps. 
Les  dieux  livrent  enfin  à  la  parque  tiomicide 
L'ami ,  le  compagnon ,  le  successeur  d'Alcide. 
Je  crois  que  votre  haine,  épargnant  ses  vertus, 
Écoute  sans  regret  ces  noms  qui  lui  sont  dus. 
Un  espoir  adoucit  ma  tristesse  mortelle: 
Je  puis  vous  affranchir  d'une  austère  tutelle; 
Je  révoque  des  lois  dont  j'ai  plaint  la  rigueur. 
Vous  pouvez  disposer  de  vous ,  de  votre  cœur; 
Et,  dans  cette  Trézène,  aujourd'hui  mon  partage, 
De  mon  aïeul  Pitthée  autrefois  l'héritage. 
Qui  m'a ,  sans  balancer,  reconnu  pour  son  roi , 
Je  vous  laisse  aussi  libre  et  plus  libre  que  moi. 

ARICIB. 

Modérez  des  bontés  dont  l'excès  m'embarrasse. 
D'un  soin  si  généreux  honorer  ma  disgrâce. 
Seigneur,  c'est  me  ranger,  plus  que  vous  ne  pensez  ^ 
Sous  ces  austères  lois  dont  vous  me  dispensez. 

HIPPOLTTE. 

Du  choix  d'un  successeur  Athènes  incertaine. 
Parle  de  vous,  me  nomme ,  et  le  fils  de  la  reine. 

ARICIB. 

De  moi,  seigneur? 

HIPPOLTTB. 

Je  sais,  sans  vouloir  me  flatter, 
Qu'une  superbe  loi  semble  me  rejeter  : 
La  Grèce  me  reproche  une  mère  étrangère. 
Mais ,  si  pour  concurrent  je  n'a  vois  que  mon  frère 
Madame,  j'ai  sur  lui  de  véritables  droits 
Que  je  saurois  sauver  du  caprice  des  lois. 
Un  frein  plus  légitime  arrête  mon  audace  t 
Je  voua  cède,  ou  plutôt  je  vous  rends  une  place, 
Un  sceptre  que  jadis  vos  aïeux  ont  reçu 
De  ce  fameux  mortel  que  1».  '>.ne  a  conçu. 
L'adoption  le  mit  entre  les  mains  d'Egée. 
Athènes,  par  mon  père  accrue  et  protégée, 
Reconnut  avec  joie  un  roi  si  généreux , 
Rtlaiam  dans  l'oubli  vos  Cr&re»  malheureux. 


ACTB  II.  577 

Athènes  dans  ses  murs  maintenant  tous  rappelle  t 
assez  elle  a  gémi  d'une  longue  querelle; 
assez  dans  ses  sillons  votre  sang  englouti 
A  fait  fumer  le  champ  dont  il  étoit  sorti. 
Tréiène  m'obéit.  Les  campagnes  de  Crète 
Offrent  au  fils  de  Phèdre  une  riche  retraite. 
li'Attique  est  votre  bien.  Je  pars,  et  vais,  pour  tous, 
Réunir  tous  les  vœux  partagés  entre  nous. 

ARICIB. 

De  toat  ce  que  j'entends  étonnée  et  confuse, 

Je  crains  presque.  Je  crains  qu'un  songe  ne  m'abuse. 

Veillé-je?  Puis-Je  croire  un  semblable  dessein? 

Quel  dieu,  seigneur,  quel  dieu  l'a  mis  dans  votre  sein! 

Qu'à  bon  droit  votre  gloire  en  tous  lieux  est  semée  I 

Et  que  la  vérité  passe  la  renommée! 

Vous-même,  en  ma  faveur,  vous  voulez  vous  trahir  I 

N'étoit-ce  pas  assez  de  ne  me  point  haïr? 

Et  d'avoir  si  longtemps  pu  défendre  votre  &me 

De  cette  inimitié.. 

BIPPOLTTB. 

Moi,  vous  haïr,  madame  I 
Avec  quelques  couleurs  qu'on  ait  peint  ma  fierté, 
Croit-on  que  dans  ses  flancs  un  monstre  m'ait  porté  f 
Quelles  sauvages  mœurs,  quelle  haine  endurcie 
Pourroit,  en  vous  voyant,  n'être  point  adoaciet 
Ai-je  pu  résister  au  charme  décevant... 

AEICIE. 

Quoi,  seigneur! 

BIPPOLTTB. 

Je  me  suis  engagé  trop  avant. 
Je  vois  que  la  raison  cède  à  la  violence  : 
Puisque  j'ai  commencé  de  rompre  le  silence. 
Madame,  il  faut  poursuivre;  il  faut  vous  informer 
D'un  secret  que  mon  cœur  ne  peut  plus  renferme^ 
Vous  voyez  devant  vous  un  prince  déplorable. 
D'un  téméraire  orgueil  exemple  mémorable. 
Moi  qui,  contre  l'amour  fièrement  révolté. 
Aux  fers  de  ses  captifs  ai  longtemps  insulté; 
Qui,  des  foibles  mortels  déplorant  les  naufrages, 
Pensois  toujours  du  bord  contempler  les  orages  t 
Asservi  maintenant  sous  la  commune  loi. 
Par  quel  trouble  me  vois-je  emporté  loin  de  moi  ; 

33 


itS  PHBDRB. 

On  moment  a  vaincu  mon  audace  imprudente  , 
£ette  âme  si  superbe  est  enfin  dépendante. 
Depuis  près  de  six  mois,  honteux,  désespéré, 
I Portant  partout  le  trait  dont  je  suis  déchiré, 
G>ntre  vous,  contre  moi,  vainement  je  m'éprouve . 
Présente,  je  vous  fuis;  absente,  je  vous  trouve; 
Dans  le  fond  des  forêts  votre  image  me  suit; 
La  lumière  du  jour,  les  ombres  de  la  nuit. 
Tout  retrace  à  mes  yeux  les  cliarmes  que  j'évite; 
Tout  vous  livre  à  l'envi  le  rebelle  Hippolyte. 
Moi-même,  pour  tout  fruit  de  mes  soins  superflus. 
Maintenant  je  me  cherche,  et  ne  me  trouve  plus; 
Mon  arc,  mes  javelots,  mon  char,  tout  m'importune; 
Je  ne  me  souviens  plus  des  leçons  de  Neptune  : 
Mes  seuls  gémissements  font  retentir  les  bois. 
Et  mes  coursiers  oisifs  ont  oublié  ma  voix. 
Peut-être  le  récit  d'un  amour  si  sauvage 
Vous  fait,  en  m'écoutant,  rougir  de  votre  ouvrage. 
D'un  cœur  qui  s'offre  à  vous  quel  farouche  entretien  ! 
Quel  étrange  captif  pour  un  si  beau  lien  ! 
Mais  l'offrande  à  vos  yeux  en  doit  être  plus  chère  t 
Songez  que  je  vous  parle  une  langue  étrangère  : 
Et  ne  rejetez  pas  des  vœux  mal  exprimés , 
Qu'Hippolyte  sans  vous  n'auroit  jamais  formés. 

SCÈNE  III. 

HIPPOLYTE,  ARICIE,  THÉRAMÉNE,  ISMÉNE. 

THÉRAMÈNE. 

Seigneur,  la  reine  vient,  et  je  l'ai  devancée  t 
Elle  vous  cherche. 

HIPPOLYTE. 

Moi? 

THÉRAHÈNE. 

J'ignore  sa  pensée. 
Mais  on  vous  est  venu  demander  de  sa  part. 
Phèdre  veut  vous  parler  avant  votre  départ. 

HIPPOLYTE. 

Vhèdre  !  Que  lui  dirai-je?  Et  que  peut-elle  attendre- 
An  ici  b. 
Seigneur,  vous  ne  pouvez  refuser  de  l'entendre  t 
Quoique  trop  convaincu  de  son  inimitié. 


ACTE  II.  S7I 

VouB  devez  à  ses  pleurs  quelque  ombre  de  pitié. 

HIPPOLTTB. 

Cependant  vous  sortez.  Et  Je  pars  :  et  j'ignore 
9i  je  n'offense  point  les  charmes  que  j'adore! 
Fignore  si  ce  cœur  que  je  laisse  en  vos  mains.» 

ARICIE. 

Partez,  prince,  et  suivez  vos  généreux  desseins t 
Rendez  de  mon  pouvoir  Athènes  tributaire. 
J'accepte  tous  les  dons  que  vous  me  voulez  faire. 
Mais  cet  empire  euiin  si  grand,  si  glorieux. 
N'est  pas  de  vos  présents  le  plus  cher  à  mes  yeux. 

SCÈNE  IV. 

HIPPOLYTE,  THÉRAMÉNE. 

HIPPOLÏTE. 

Ami,  tout  est-il  prêt?  Mais  la  reine  s'avance. 
Va,  que  pour  le  départ  tout  s'arme  en  diligence. 
Fais  donner  le  signal ,  cours ,  ordonne  ;  et  revien 
!^Ie  délivrer  bientôt  d'un  fâcheux  entretien. 

SCÈNE  V. 

PHÈDRE,  HIPPOLYTE,  OENONE. 

PHEDRE,  i  GEnone,  daas  le  fond  du  théâtre. 
Le  voici  :  vers  mon  cœur  tout  mon  sang  se  retire. 
Poublie,  en  le  voyant,,  ce  que  je  viens  lui  dire. 

QEItONE. 

Souvenez-vous  d'un  fils  qui  n'espère  qu'en  vous. 

PHÈDRE. 

On  dit  qu'un  prompt  départ  vous  éloigne  de  nous. 

Seigneur.  A  vos  douleurs  je  viens  joindre  mes  larmes; 

Je  vous  viens  pour  un  fils  expliquer  mes  alarmes. 

Mon  flls  n'a  plus  de  père;  et  lo  Jour  n'est  pas  loin 

Qui  de  ma  mort  cncor  doit  le  rendre  témoin. 

Déjà  mille  ennemis  attaquent  son  enfance  : 

Vous  seul  pouvez  contre  eux  embrasser  sa  défense, 

&Iais  un  secret  remords  agite  mes  esprits  : 

Je  crains  d'avoir  fermé  votre  oreille  à  ses  cria. 

le  tremble  que  sur  lai  votre  juste  colère 

Ne  poursuive  bientôt  une  odieuse  mère. 


880  VHËDRB. 

HIPPOLYTB. 

Hadame,  Je  n*aî  point  des  sentiments  si  bas. 

.      PHÈDRE. 

Quand  vous  me  haïriez ,  je  ne  m'en  plaindrais  pas, 

Seigueur  :  vous  m'avez  vue  attacliéc  à  vous  nuire; 

Dans  le  fond  de  mon  cœur  vous  ne  pouviez  pas  lire. 

A  votre  inimitié  j'ai  pris  soin  de  m'offrir  : 

Aux  bords  que  j'iiabitois  je  n'ai  pu  vous  souffrir; 

En  public,  en  secret,  contre  vous  déclarée. 

J'ai  voulu  par  des  mers  en  être  séparée; 

J'ai  même  défendu,  par  une  expresse  loi. 

Qu'on  osât  prononcer  votre  nom  devant  moî. 

Si  pourtant  à  l'offense  on  mesure  la  peine, 

Si  la  haine  peut  seule  attirer  votre  haine. 

Jamais  femme  ne  fut  plus  digne  de  pitié. 

Et  moins  digne,  seigneur,  de  votre  inimitié. 

UIPPOLYTE. 

Des  droits  de  ses  enfants  une  mère  jalouse 
Pardonne  rarement  au  fils  d'une  autre  épouse; 
Madame,  je  le  sais  :  les  soupçons  importuns 
Sont  d'un  second  hymen  les  fruits  les  plus  commune. 
Tout  autre  auroit  pour  moi  pris  les  mêmes  ombrages  », 
Et  j'en  aurois  peut-être  essuyé  plus  d'outrages. 

PHiïDRE. 

Ah,  seigneur!  que  le  ciel.  J'ose  ici  l'attester. 

De  cette  loi  commune  a  voulu  m'excepter! 

Qu'un  soin  bien  différent  me  trouble  et  me  dévore  I 

UIPPOLYTE. 

Bladame,  il  n'est  pas  temps  de  vous  troubler  encors: 
Peut-être  votre  époux  voit  encore  le  Jour; 
Le  ciel  peut  à  nos  pleurs  accorder  son  retour. 
Neptune  le  protège,  et  ce  dieu  tutélaire 
Ne  sera  pas  en  vain  imploré  par  mon  père. 

PHÈDRE. 

On  ne  voit  point  deux  fois  le  rivage  des  morts. 

Seigneur  :  puisque  Thésée  a  vu  les  sombres  bord», 

En  vain  vous  espérez  qu'un  dieu  vous  le  renvoie  ; 

Et  l'avare  Achéron  ne  lâche  point  sa  proie. 

Que  dis-Jeî  II  n'est  point  mort,  puisqu'il  respire  en  voob. 

1.  Le  mot  ombragé,  dans  le  ien*  figaii,  ne  «•emploie  guère  qa'aa 
(iainilisr. 


ACTB  il.  58) 

Toujoure  devant  mes  yeux  je  crois  Tolr  mon  époux  : 
Je  le  vois,  Je  lui  parle;  et  mon  cœur...  je  m'égare, 
Seigneur;  ma  folle  ardeur  malgré  moi  se  déclare. 

HIPPOLYTB. 

Je  vois  de  votre  amour  l'effet  prodigieux  : 

Tout  mort  qu'il  est,  Thésée  est  présent  h  vos  yeux{ 

Toujours  de  son  amour  votre  âme  est  embrasée. 

PHÈDRE. 

Oui,  prince,  je  languis,  je  brûle  pour  Thésée  : 
Je  l'aime,  non  point  tel  que  l'ont  vu  les  enfers. 
Volage  adorateur  de  mille  objets  divers, 
Qui  va  du  dieu  des  morts  déshonorer  la  couche; 
Mais  fidèle,  mais  fier,  et  même  un  peu  farouche. 
Charmant,  jeune,  traînant  tous  les  cœurs  après  soi, 
Tel  qu'on  dépeint  nos  dieux ,  ou  tel  que  je  vous  voL 
Il  avoit  votre  port,  vos  yeux,  votre  langage; 
Cette  noble  pudeur  coloroit  son  visage 
Lorsque  de  notre  Crète  il  traversa  les  flots. 
Digne  sujet  des  vœux  des  filles  de  Mi  nos. 
Que  faisiez-vous  alors?  Pourquoi ,  sans  Hippolyie, 
Des  héros  de  la  Grèce  assembla-t-il  l'élite? 
Pourquoi ,  trop  jeune  encor,  ne  pùtes-vous  alors 
Entrer  dans  le  vaisseau  qui  le  mit  sur  nos  bords? 
Par  vous  auroit  péri  le  monstre  de  la  Crète , 
Malgré  tous  les  détours  de  sa  vaste  retraite  : 
Pour  en  développer  l'embarras  incertain. 
Ma  sœur  du  fil  fatal  eût  armé  votre  main. 
Mais  non  :  dans  ce  dessein  Je  l'aurois  devancée} 
L'amour  m'en  eût  d'abord  inspiré  la  pensée  : 
C'est  moi,  prince,  c'est  moi,  dont  l'utile  secours 
Vous  eût  du  labyrinthe  enseigné  les  détours. 
Que  de  soins  m'eût  coûtés  cette  tête  charmante 
Un  fil  n'eût  point  assez  rassuré  votre  amante  : 
Compagne  du  péril  qu'il  vous  falloit  chercher. 
Moi-même  devant  vous  j'aurois  voulu  marcher; 
Et  Phèdre  au  labyrinthe  avec  vous  descendue 
Se  seroit  avec  vous  retrouvée  ou  perdue. 

HIPPOLYTE. 

Dieux!  qu'est-ce  que  j'entends  ?  Madame,  oubliez- vous 
Que  Thésée  est  mon  père ,  et  qu'il  est  votre  époux 

PHÈDRE. 

Et  sur  quoi  Jugez-vous  que  J'en  perds  la  mémoire. 


fSS  PHfiORB. 

PriDce?  Aurois-Je  perdu  tout  le  «oin  de  ma  gloire? 

HIPPOLYTE. 

Madame,  pardonnez  :  J'avoue,  en  rougissant, 
Que  j'accusois  à  tort  un  discours  innocent. 
Ma  honte  ne  peut  plus  soutenir  votre  vue  ; 
Et  Je  vais... 

p  H  B  D  n  e. 
Ah,  cruel  !  tu  m'as  trop  entendue! 
Je  t'en  ai  dit  assez  pour  te  tirer  d'erreur. 
Hé  bien  !  connois  donc  Phèdre  el  toute  sa  fureur: 
J'aime.  Ne  pense  pas  qu'au  moment  que  je  t'aime, 
Innocente  à  mes  yeux,  je  m'approuve  moi-même; 
Ni  que  du  fol  amour  qui  trouble  ma  raison 
Ma  lâche  complaisance  ait  nourri  le  poison; 
Objet  infortuné  des  vengeances  célestes, 
Je  m'abhorre  encor  plus  que  tu  ne  me  détestes. 
Les  dieux  m'en  sont  témoins,  ces  dieux  qui  dans  mon  flarc 
Ont  allumé  le  feu  fatal  à  tout  mon  oang  ; 
Ces  dieux  qui  se  sont  fait  une  gloire  cruelle 
De.  séduire  le  cœur  d'une  foible  mortelle. 
Toi-mfime  en  ton  esprit  rappelle^ïe  passé  : 
C'est  peu  de  t'avoir  fui ,  cruel ,  je  t'ai  chassé  ; 
J'ai  voulu  te  paroître  odieuse,  inhumaine; 
Pour  mieux  te  résister,  j'ai  recherché  ta  haine. 
De  quoi  m'ont  profité  mes  inutiles  soins? 
Tu  me  haîssois  plus,  je  ne  t'aimois  pas  moins; 
Tes  malheura'te  prfitoient  encor  de  nouveaux  charmes. 
J'ai  langui ,  j'ai  séché  dans  les  feux ,  dans  les  larmes  : 
n  suffit  de  tes  yaux  pour  t'en  persuader. 
Si  tes  yeux  un  moment  pouvoient  me  regarder. 
Que  dis-je?  Cet  aveu  que  je  te  viens  de  faire. 
Cet  aveu  si  honteux,  le  crois-tu  volontaire? 
Tremblante  pour  un  fils  que  je  n'osois  trahir, 
Je  te  venois  prier  de  ne  le  point  haïr  : 
Foibles  projets  d'un  cœur  trop  plein  de  ce  qu'il  aime  I 
Hélas  !  Je  ne  t'ai  pu  parler  que  de  toi-même  ! 
Venge-toi ,  punis-moi  d'un  odieux  amour  : 
Digne  fils  du  héros  qui  l'a  donné  le  jour. 
Délivre  l'univers  d'un  monstre  qui  t'irrite. 
La  veuve  de  Thésée  ose  aimer  Hippolyte  ! 
Crois-moi ,  ce  monstre  affreux  ne  doit  point  t'échapper  i 
Voilà  mon  cœur  t  c'est  là  que  ta  main  doit  frapper. 


ACTE   U.  5«3 

Impatient  déjà  d'expier  son  offense , 

Au-devant  de  ton  bras  je  le  sens  qui  s'avance. 

Frappe  :  ou  si  tu  le  crois  indigne  de  tes  coupy 

Si  ta  haine  m'envie  un  supplice  si  doux. 

Ou  si  d'un  sang  trop  vil  ta  main  seroit  trempée. 

Au  défaut  de  ton  bras  prête-moi  ton  épée; 

Donne. 

CeiVONB. 

Que  faites-vous,  madame!  Justes  dieux' 
Mais  on  vient  :  évitez  des  témoins  odieux. 
Venez ,  rentrez ,  fuyez  une  honte  certaine. 

SCÈNE   VI. 

HIPPOLYTE,  THÉRAMÈNE. 

THÉRAHÈNE. 

Est-ce  Phèdre  qui  fuit  ou  plutôt  qu'on  entraîne? 
Pourquoi,  seigneur,  pourquoi  ces  marques  de  douleur? 
Je  vous  vois  sans  épée,  interdit,  sans  couleur! 

HIPPOLYTE. 

Théramène.  fuyons.  Ma  surprise  2st  extrême. 
Je  ne  puis  sans  horreur  me  regarder  moi-môme. 
Phèdre...  Mais  non ,  grands  dieux  !  qu'en  un  profond  oubli 
Cet  horrible  secret  demeure  enseveli  ! 

TMËRAHÈNE. 

Si  vous  voulez  partir,  la  voile  est  préparée. 
Mais  Athènes,  seigneur,  s'est  déjà  déclarée; 
Ses  chefs  ont  pris  les  voix  de  toutes  ses  tribus  : 
Votre  frère  l'emporte,  et  Phèdre  a  le  dessus. 

HIPPOLXTB. 

Phèdre? 

THéRAUÈnB. 

Un  héraut  chargé  des  volontés  d'Athènes 
De  l'État  en  ses  mains  vient  remettre  les  rênes. 
Son  fils  est  roi ,  seigneur. 

HIPPOLYTE. 

Dieux,  qui  la  connoissez, 
Est-ce  donc  sa  vertu  que  vous  récompensez  î 

THÉRAHÈNB. 

Cependant  un  bruit  sourd  veut  que  le  roi  respire  : 

On  prétend  que  Thésée  a  paru  dans  l'Épire. 

Mais  moi,  qui  l'y  cherchai ,  seigneur,  je  sais  trop  bien. 


584  PHfiDRB. 

BIPPOLTTB. 

N'importe;  écoutons  tout,  et  ne  négligeons  rien. 
Examinons  ce  bruit ,  remontons  à  sa  source  : 
S'il  ne  mérite  pas  d'Interrompre  ma  course, 
Partons;  et,  quelque  prix  qu'il  en  puisse  coûter, 
Mettons  le  sceptre  aux  mains  dignes  de  le  porter. 

riR    ou    OBUXlftllB    ACTB. 


ACTE  TROISIEME 


SCÈNE  I. 

PHÈDRE,  OENONE, 

PHÈDRE. 

Ah  !  qae  l'on  porte  ailleurs  les  honneurs  qu'on  m'envoie  t 

Importune,  peux-tu  souhaUfiX .qu'on  me  voieî 

De  quoi  viens-tu  flatter  mOfflîsprit  désolé? 

Cache-moi  bien  plutôt  :  je  n'ai  que  trop  parlé. 

Mes  fureurs  au  dehors  ont  osé  se  répandre  : 

J'ai  dit  ce  que  jamais  on  ne  devoit  entendre. 

Ciel  !  comme  il  m'écoutoit  !  Par  combien  de  détours 

L'insensible  a  longtemps  éludé  mes  discours  ! 

Comme  il  ne  respiroit  qu'une  retraite  prompte I 

Et  combien  sa  rougeur  a  redoublé  ma  honte! 

Pourquoi  détournois-tu  mon  funeste  dessein? 

Hélas  !  quand  son  épée  alloit  chercher  mon  sein, 

A-t-il  pâli  pour  moi?  me  l'a-t-il  arrachée? 

Il  suffit  que  ma  main  l'ait  une  fois  touchée. 

Je  l'ai  rendue  horrible  à  ses  yeux  inhumains| 

Et  ce  fer  malheureux  profaneroit  ses  mains. 

OENOPIE. 

Ainsi ,  dans  vos  malheurs  ne  songeant  qu'à  vous  plaindre, 
Vous  nourrissez  un  feu  qu'il  vous  faudroit  éteindre. 
Ne  vaudroit-il  pas  mieux,  digne  sang  de  Mi  nos. 
Dans  de  plus  nobles  soins  chercher  votre  repos; 
Contre  un  ingrat  qui  plaît  recourir  à  la  fuit«, 


ACTE    III.  MS 

Régner,  et  de  l'Ètot  embrasser  la  conduitef 

PHÈDRE. 

Uoî,  régner!  Moi,  ranger  un  état  sous  ma  loi. 
Quand  ma  foible  raison  ne  règne  plus  sur  moi! 
Lorsque  j'ai  de  mes  sens  abandonné  l'empire  ! 
Quand  sous  un  Joug  honteux  à  peine  le  respire  1 
Quand  je  me  meurs  ! 

OENONB. 

Fuyez. 

PHBDBE. 

Je  ne  !e  puis  quitter» 

OCNONE. 

Vous  l'osâtes  bannir,  vous  n'osez  l'éviter? 

PHÈDRE. 

n  n'est  plus  temps  :  il  sait  mes  ardeurs  insensées. 
De  l'austère  pudeur  les  bornes  sont  passées  : 
J'ai  déclaré  ma  honte  aux  yeux  de  mon  vainqueur. 
Et  l'espoir  malgré  moi  s'est  glissé  dans  mon  cœur. 
Toi-même,  rappelant  ma  force  défaillante. 
Et  mon  âme  déjà  sur  mes  lèvres  errante, 
Par  tes  conseils  flatteurs  tu  m'as  su  ranimer  t 
Tu  m'as  fait  entrevoir  que  je  pouvois  l'aimer. 

(KNONB. 

Hélas!  de  vos  malheurs  innocente  ou  coupable. 
De  quoi  pour  vous  sauver  n'étois-je  point  capable! 
Mais  si  Jamais  l'ofTense  irrita  vos  esprits, 
Pouvez-vous  d'un  superbe  oublier  les  mépris! 
Avec  quels  yeuiî  cruels  sa  rigueur  obstinée 
Vous  laissoit  à  ses  pieds  peu  s'en  faut  prosternée  I 
Que  son  farouche  orgueil  le  rendoit  odieux  ! 
Que  Phèdre  en  ce  moment  n'avoit-elle  mes  yeiixl 

PHÈDRE. 

GEnone,  il  peut  quitter  cet  orgueil  qui  te  blesse; 
Nourri  dans  les  forêts,  il  en  a  la  rudesse. 
Hippolyte,  endurci  par  de  sauvages  lois. 
Entend  parler  d'amour  pour  la  première  fois  : 
Peut-être  sa  surprise  a  causé  son  silence; 
Et  nos  plaintes  peut-être  ont  trop  de  violence. 

GENONB. 

Songez  qu'une  barbare  en  son  sein  l'a  formé. 

PHÈDRE. 

Quoique  Scythe  et  barbare,  elle  a  pourtant  aima. 

S3. 


^80  PHÈDRE. 

OENONE. 

Il  a  peur  tout  le  sexe  une  haine  fatala 

PHÈDRE. 

Jo  ne  me  verrai  point  préférer  de  rivale. 

Enfin,  tons  tes  conseils  ne  sont  plus  de  saison  t 

Sers  ma  fureur,  Œlnone,  et  non  point  ma  raison. 

Il  oppose  à  l'amour  un  cœur  inaccessible  ; 

Cherchons  pour  l'attaquer  quelque  endroit  plus  sensible  i 

Les  charmes  d'un  empire  ont  paru  le  toucher; 

Athènes  l'attiroit,  il  n'a  pu  s'en  cacher  ; 

Déjà  de  ses  vaisseaux  la  pointe  étoit  tournée, 

Et  la  voile  flottoit  aux  vents  abandonnée. 

Va  trouver  de  ma  part  ce  jeune  ambitieux, 

OEnone;  fais  briller  la  couronne  à  ses  yeux  : 

Qu'il  mette  sur  son  front  le  sacré  diadème  ; 

Je  ne  veux  que  l'honneur  do  l'attacher  moi-même. 

Cédons-lui  ce  pouvoir  que  je  ne  puis  garder. 

Il  instruira  mon  flls  dans  l'art  de  commander  ; 

Peut-être  il  voudra  bien  lui  tenir  lieu  de  père  : 

Je  mets  sous  son  pouvoir  et  le  fils  et  la  mère. 

Pour  le  fléchir  enfin  tente  tous  les  moyens  : 

Tes  discours  trouveront  plus  d'accès  que  les  miens 

Presse,  pleure,  gémis  ;  peins-lui  Phèdre  mourante 

Ne  rougis  point  de  prendre  une  voix  suppliante  : 

Je  t'avouerai  do  tout;  je  n'espère  qu'en  toi. 

Va  :  j'attends  ton  retour  pour  disposer  de  moi. 

SCÈNE   II. 

PHÈDRE. 

O  toi,  qui  vois  la  honte  où  je  suis  descendue, 
Implacable  Vénus,  suis-je  assez  confondue! 
Tu  ne  saurois  plus  loin  pousser  ta  cruauté. 
Ton  triomphe  est  parfait;  tous  tes  traits  ont  porté. 
Cruelle,  si  tu  veux  une  gloire  nouvelle, 
Attaque  un  ennemi  qui  te  soit  plus  rebelle. 
Hippolyte  te  fuit;  et,  bravant  ton  courroux, 
Jamais  à  tes  autels  n'a  fléchi  les  genoux  ; 
Ton  nom  semble  offenser  ses  supcibes  oreilles  : 
Déesse,  venge-toi  ;  nos  causes  sont  pareilles. 
Qu'il  aime...  Mais  déjà  tu  reviens  sur  tes  pas, 
OEnone  !  On  me  déteste  ;  on  ne  t'écoute  pas? 


ACTE  IIL  Wn 

SCÈNE  III. 

PHÈDRE,  OEiXONE. 

OENONE. 

n  faut  d'un  Yîùn  amour  étouffer  la  pensée, 

Madame  ;  rappelez  votre  vertu  passée  : 

Le  roi,  qu'on  a  cru  mort,  va  paroltre  à  vos  yeux  ; 

Thésée  est  arrivé,  Thésée  est  en  ces  lieux. 

Le  peuple  pour  le  voir  court  et  se  précipite. 

Je  sortois  par  votre  ordre,  et  cherchois  Hippolyte, 

Lorsque  jusques  au  ciel  mille  cris  élancés... 

PHEDRE. 

Mon  époux  est  vivant,  CEnone  ;  c'est  assez. 

J'ai  fait  l'indigne  aveu  d'un  amour  qui  l'outrage; 

Il  vit  :  Je  ne  veux  pas  en  savoir  davantage. 

OENONE. 

Quoi? 

PHEDRE. 

Je  te  l'ai  prédit,  mais  tu  n'as  pas  voulu  : 
Sur  mes  justes  remords  tes  pleurs  ont  prévalu. 
Je  mourois  ce  matin  digne  d'être  pleurée; 
J'ai  suivîtes  conseils,  je  meurs  déshonorée. 

OENONE. 

Vous  mourez? 

PHEDRE. 

Juste  ciel  !  qu'ai-je  fait  aujourd'hui  I 
Mon  époux  va  paroltre,  et  son  fils  avec  lui  ! 
Je  verrai  le  témoin  de  ma  flamme  adultère 
Observer  de  quel  front  j'ose  aborder  son  père. 
Le  cœur  gros  de  soupirs  qu'il  n'a  point  écoutés. 
L'œil  humide  de  pleurs  par  l'ingrat  rebutés  !) 
Penses-tu  que,  sensible  à  l'honneur  de  Thésée, 
Il  lui  cache  l'ardeur  dont  je  suis  embrasée  ? 
Laissera-t-il  trahir  et  son  peuple  et  son  roi? 
Pourra-t-il  contenir  l'horreur  qu'il  a  pour  moi? 
Il  se  tairoit  en  vain  :  je  sais  mes  perfidies, 
QEnone,  et  ne  suis  point  de  ces  femmes  hardies 
Qui,  goûtant  dans  le  crime  une  tranquille  paix. 
Ont  su  se  faire  un  front  qui  ne  rougit  jamais. 
Je  connois  mes  fureui-s,  je  les  rappelle  toutes  : 
Il  me  semble  déjà  que  ces  murs,  que  ces  voûte» 
Vont  prendre  la  parole,  et,  prêts  à  m'accuser, 


588  PHfiDRB. 

Attendent  mon  époux  pour  le  désabuser. 

HouroQs  :  de  tant  d'horreurs  qu'un  trépas  me  délivra 

Est-ce  an  malheur  si  grand  que  de  cesser  de  vivre  '  i 

La  mort  aux  malheureux  ne  cause  point  d'effroi  j 

le  ne  crains  que  le  nom  que  Je  laisse  après  mol. 

Pour  mes  tristes  enfants  quel  affreux  héritage  ! 

Le  sang  de  Jupiter  doit  enfler  leur  courage  ; 

Mais,  quelque  juste  orgueil  qu'inspire  un  sang  si  beau, 

Le  crime  d'une  mère  est  un  pesant  fardeau. 

Je  tremble  qu'un  discours,  hélas!  trop  véritable, 

Un  jour  ne  leur  reproche  une  mère  coupable. 

Je  tremble  qu'opprimés  de  ce  poids  odieux 

L'an  ni  l'autre  jamais  n'osent  lever  les  yeux. 

CENONE. 

Il  n'en  faut  point  douter,  je  les  plaiiijs  l'un  et  l'autrej 
Jamais  crainte  ne  fui  plus  juste  que  la  vôtre. 
Hais  à  de  tels  affronts  pourquoi  les  exposer? 
Pourquoi  contre  vous-même  allez-vous  déposer? 
C'en  est  fait  :  on  dira  que  Phèdre ,  trop  coupable. 
De  son  époux  trahi  fuit  l'aspect  redoutable. 
Hippolyte  est  heureux  qu'aux  dépens  de  vos  Jour» 
Vous-même  en  expirant  appuyez  ses  discours. 
A  votre  accusateur  que  pourrai-je  répondre? 
Je  serai  devant  lui  trop  facile  à  confondre  : 
De  Bon  triomphe  affreux  Je  le  verrai  Jouir, 
Et  conter  »otre  honte  &  qui  voudra  l'ouïr. 
Ahï  que  plutôt  du  ciel  la  flamme  me  dé.vor«  ! 
Mais,  ne  me  trompez  point,  vous  est-il  cher  eû&»iet 
De  quel  œilvoyei-vous  ce  prince  audacieux? 

PHÈDRE. 

Je  le  vois  comme  un  monstre  effroyable  à  mes  yeax. 

OENONB. 

Pourquoi  donc  lui  céder  une  victoire  entière? 
Vous  le  craignez  :  osez  l'accuser  la  première 
Du  crime  dont  il  peut  vous  charger  aujourd'hui. 
Qui  vous  démentira  ?  Tout  parle  contre  lui  : 
Son  épée  en  vos  mains  heureusement  laissée, 
Votre  trouble  présent,  votre  douleur  passée. 
Son  père  par  vos  cris  dès  longtemps  prévenu, 

1.  c  Utquo  adaone  mon  miseram  e5t?  > 

lyœaiLX.  Enéide,  Uv.xn^ 


ACTE    III  589 

Et  déjà  son  exil  par  vous-même  obtenu. 

PHÈDRE. 

Moi ,  que  j'ose  opprimer  et  noircir  l'innocence! 

ŒNONE. 

Mon  zèle  n'a  besoin  que  de  votre  silence. 
Tremblante  comme  vous,  j'en  sens  quelques  remords. 
Vous  me  verriez  plus  prompte  affronter  mille  morts. 
Mais,  puisque  je  vous  perds  sans  ce  triste  remède. 
Votre  vie  est  pour  moi  d'un  prix  à  qui  tout  cède  : 
Je  parlerai.  Thésée,  aigri  par  mes  avis. 
Bornera  sa  vengeance  à  l'exil  de  son  fils  : 
Un  père,  en  punissant,  madame,  est  toujours  père; 
Un  supplice  léger  suffit  à  sa  colère. 
Mais,  le  sang  innocent  dût-il  être  versé, 
Que  ne  demande  point  votre  honneur  menacé? 
C'est  un  trésor  trop  cher  pour  oser  le  commettre. 
Quelque  loi  qu'il  vous  dicte,  il  faut  vous  y  soumettre, 
Madame  ;  et  pour  sauver  votre  honneur  combattu , 
Il  faut  immoler  tout,  et  môme  la  vertu. 
On  vient;  je  vois  Thésée. 

PHÈDRE. 

Ah  !  je  vois  Hippolyte; 
Dans  ses  yeux  insolents  je  vois  ma  perte  écrite. 
Fais  ce  que  tu  voudras,  je  m'abandonne  à  toi. 
Dans  le  trouble  où  je  suis,  je  ne  puis  rien  pour  moi. 

SCÈNE  IV. 

THÉSÉE,  PHÈDRE,  HIPPOLYTE,  TUKRAMÈNE, 
œNONE. 

THÉSÉE. 

La  fortune  à  mes  yeux  cesse  d'être  opposée. 
Madame,  et  dans  vos  bras  met... 

PHÈDRE. 

Arrêtez,  Thésée. 
Et  ne  profanez  point  des  transports  si  charmants  : 
Je  ne  mérite  plus  ces  doux  empressements; 
Vous  êtes  offensé.  La  fortune  jalouse 
N'a  pas  en  votre  absence  épargné  votre  épouse. 
Indigne  de  vous  plaire  et  de  vous  approcher, 
Ja  ne  dois  désormais  songer  qu'à  me  cacher. 


590  PHÊDRB. 

SCÈNE  V. 

THÉSÉE,  HIPPOLYTE,  THÉRAMÈNB. 

THÉSÉE. 

Quel  est  l'étrange  accueil  qu'on  fait  à  votre  père, 
Mon  fils? 

HIPPOLYTE. 

Phèdre  peut  seule  expliquer  ce  mystère. 
Mais ,  si  mes  vœux  ardents  vous  peuvent  émouvoir. 
Permettez-moi ,  seigneur,  de  ne  la  plus  revoir  ; 
Souffrez  que  pour  jamais  le  tremblant  Hippolyte 
Disparoisse  des  lieux  que  votre  épouse  habite. 

THÉSÉE. 

Vous,  mon  fils,  me  quitter? 

HIPPOLTTE. 

Je  ne  la  cherchois  pas; 
C'est  vous  qui  sur  ces  bords  conduisîtes  ses  pas. 
Vous  daignâtes,  seigneur,  aux  rives  de  Trézène 
Confier  en  partant  Aricie  et  la  reine  : 
Te  fus  même  chargé  du  soin  de  les  garder. 
Mais  quels  soins  désormais  peuvent  me  retarder? 
Assez  dans  les  forêts  mon  oisive  jeunesse 
Sur  de  vils  ennemis  a  montré  son  adresse  : 
Ne  pourrai-je ,  en  fuyant  u  n  indigne  repos , 
D'un  sang  plus  glorieux  teindre  mes  javelots? 
Vous  n'aviez  pas  encore  atteint  l'âge  où  je  touene. 
Déjà  plus  d'un  tyran ,  plus  d'un  monstre  farouche 
Avoit  de  votre  bras  senti  la  pesanteur; 
Déjà,  de  l'insolence  heureux  persécuteur. 
Vous  aviez  des  deux  mers  assuré  les  rivages  ; 
Le  libre  voyageur  ne  craignoit  plus  d'outrages; 
Hercule,  respirant  sur  le  bruit  de  vos  coups. 
Déjà  de  son  travail  se  reposoit  sur  vous. 
Et  moi,  fils  inconnu  d'un  si  glorieux  père. 
Je  suis  môme  encor  loin  des  traces  de  ma  mère! 
ïiouffrez  que  mon  courage  ose  enfin  s'occuper  : 
Sauffrez,  si  quelque  monstre  a  pu  vous  échapper. 
Que  j'apporte  à  vos  pieds  sa  dépouille  honorable , 
Ou  que  d'un  beau  trépas  la  mémoire  durable. 
Éternisant  des  jours  si  noblement  finis. 
Prouve  à  tout  l'univers  que  J'étois  votre  fils. 


ACTB    IIL  8M 

TBisit. 

Quevois-je?  Quelle  horreur  dans  ces  lieux  répandae 

Fait  fuir  devant  mes  yeux  ma  famille  éperdue? 

Si  je  reviens  si  craint  et  si  peu  désiré, 

O  ciel!  de  ma  prison  pourquoi  m'as-tu  tiré? 

le  n'avois  qu'un  ami  :  son  imprudente  flamme 

Du  tyran  de  l'Épire  alloit  ravir  la  femme; 

fe  servois  à  regret  ses  desseins  amoureux; 

liais  le  sort  irrité  nous  aveugloit  tous  deux. 

Le  tyran  m'a  surpris  sans  défense  et  sans  armes. 

l'ai  vu  PirithoQs,  triste  objet  de  mes  larmes, 

Livré  par  ce  barbare  à  des  monstres  cruels 

Qu'il  nourrissoit  du  sang  des  malheureux  mortels. 

Moi-même  il  m'enferma  dans  des  cavernes  sombre». 

Lieux  profonds  et  voisins  de  l'empire  des  ombre?. 

Les  dieux,  après  six  mois,  enfin  m'ont  regardé  : 

J'ai  su  tromper  les  yeux  par  qui  j'étois  r;ardé. 

D'un  perfide  ennemi  j'ai  purgé  la  nature  ; 

A  ses  monstres  lui-même  a  servi  de  pâture. 

Et  lorsque  avec  transport  je  pense  m'approcher 

De  tout  ce  que  les  dieux  m'ont  laissé  de  plus  cher; 

Que  dis-je?  quand  mon  âme,  à  soi-même  rendue, 

Vient  se  rassasier  d'une  si  chère  vue, 

Je  n'ai  pour  tout  accueil  que  des  frémissements  ; 

Tout  fuit,  tout  se  refuse  à  mes  embrassements  : 

Et  moi-môme,  éprouvant  la  terreur  que  j'inspire. 

Je  voudrois  être  encor  dans  les  prisons  d'Épire. 

Parlez.  Phèdre  se  plaint  que  je  suis  outragé. 

Qui  m'a  trahi?  Pourquoi  ne  suis-je  pas  vengé? 

La  Grèce,  à  qui  mon  bras  fut  tant  de  fois  utile, 

A-t-elle  au  criminel  accordé  quelque  asile? 

Vous  ne  répondez  point  !  Mon  fils,  mon  propre  fils 

Est-il  d'intelligence  avec  mes  ennemis? 

Entrons  :  c'est  trop  garder  un  doute  qui  m'accable, 

Connoissons  à  la  fois  le  crime  et  le  coupable  : 

Que  Phèdre  explique  enfin  le  trouble  où  je  la  voi. 

SCÈNE  VI. 

HIPPOLYTE,   THÉRAMÈNE. 

HIPPOLTTE. 

Où  tendoit  ce  discours  qui  m'a  glacé  d'effroi? 


592  P  H  B  D  R  B. 

Phèdre,  toujours  en  proie  à  sa  fureur  extrême, 
Veut-elle  s'accuser  et  se  perdre  elle-même? 
Dieux  !  que  dira  le  roi  ?  Quel  funeste  poison 
L'amour  a  répandu  sur  toute  sa  maison  ! 
Moi-même,  plein  d'un  feu  que  sa  haine  réprouve, 
Quel  il  m'a  vu  jadis ,  et  quel  il  me  retrouve  ! 
De  noirs  pressentiments  viennent  m'épouvanter. 
Mais  l'innocence  enlin  n'a  rien  à  redouter  : 
Allons  :  cherchons  ailleurs  par  quelle  heureuse  adret>!>f 
Je  pourrai  de  mon  père  émouvoir  la  tendresse , 
El  lui  dire  un  amour  qu'il  peut  vouloir  troubler, 
Hais  que  tout  son  pouvoir  ne  sauroit  ébranler. 

PIN     DU    TROISIÈME    ACTB. 


ACTE   QUATRIÈME 


SCÈNE  I. 

THÉSÉE,   ŒNONE. 

THÉSÉE 

Aht  qu'est-ce  que  j'entends?  Un  traUre,  un  téméraire 

Préparoit  cet  outrage  à  l'honneur  de  son  père 

Avec  quelle  rigueur,  destin ,  tu  me  poursuis 

Je  ne  sais  où  je  vais,  je  ne  sais  où  je  suis. 

O  tendresse  !  ô  bonté  trop  mal  récompensée  ! 

Projets  audacieux!  détestable  pensée! 

Pour  parvenir  au  but  de  ses  noires  amours, 

L'insolent  de  la  force  empruntoit  le  secours! 

J'ai  reconnu  le,  fer,  instrument  de  sa  rage. 

Ce  fer  dont  Je  l'armai  pour  un  plus  noble  usage. 

Tous  les  liens  du  sang  n'ont  pu  le  retenir! 

fit  Phèdre  différoit  à  le  faire  punir  ! 

Le  silence  de  Phèdre  épargnoit  le  coupable  ! 

OENONE. 

Phèdre  épargnoit  plutôt  un  père  déplorable  ^ 
Honteuse  du  dessein  d'uD  aoaant  furieux 


ACTE    IV.  593 

Et  du  feu  criminel  qu'il  a  pris  dans  ses  yeux, 
Phèdre  mouroit,  seigneur,  et  sa  main  meurtrière 
Éteignoit  de  ses  yeux  l'innocente  lumière. 
J'ai  vu  lever  le  bras,  j'ai  couru  la  sauver, 
Moi  seule  à  votre  amour  j'ai  «u  la  conserver  : 
Et,  plaignant  à  la  fois  son  trouble  et  vos  alarmes , 
J'ai  servi,  malgré  moi,  d'interprète  à  ses  larmes. 

THÉSÉE. 

Le  perfide  !  il  n'a  pu  s'empêcher  de  pâlir  : 

De  crainte,  en  m'abordant,  je  l'ai  vu  tressaillir. 

Je  me  suis  étonné  de  son  peu  d'allégresse; 

Ses  froids  embrassements  ont  glacé  ma  tendressCp 

Mais  ce  coupable  amour  dont  il  est  dévoré 

Dans  Athènes  déjà  s'étoit-il  déclaré? 

OENONE. 

Seigneur,  souvenez-vous  des  pJaintes  de  la  reine  : 
Dn  amour  criminel  causa  toute  sa  haine. 

THÉSÉE. 

Et  ce  feu  dans  Trézène  a  donc  recommencé? 

OENONE. 

Je  vous  ai  dit ,  seigneur,  tout  ce  qui  s'est  passé. 
C'est  trop  laisser  la  reine  à  sa  douleur  mortelle; 
Souffrez  que  je  vous  quitte  et  me  range  auprès  d'elle. 

SCÈNE  II. 

THÉSÉE,   HIPPOLYTE. 

THÉSÉE. 

Ah  !  le  voici.  Grands  dieux  !  à  ce  noble  maintiea 

Quel  œil  ne  seroit  pas  trompé  comme  le  mien  T  • 

Faut-il  que  sur  le  front  d'un  profane  adultère 

Brille  de  la  vertu  le  sacré  caractère  ! 

Et  ne  devroit-on  pas  à  des  signes  certains 

Reconnoltre  le  cœur  des  perfides  humains  ! 

HIPPOLYTE. 

Puis-]e  vous  demander  quel  funeste  nuage, 
Seigneur,  a  pu  troubler  votre  auguste  visage? 
N'osez-vous  confier  ce  secret  à  ma  foi? 

THÉSÉE. 

Perfide  !  oses-tu  bien  te  montrer  devant  moi  î 
Monstre,  qu'a  trop  longtemps  épargné  le  tonnerre, 
Reste  impur  des  brigands  dont  j'ai  purgé  la  terre. 


594  PHÈDRE. 

Apr^R  que  le  transport  d'un  amour  plein  d'horreux 
Jusqu'au  lit  de  ton  père  a  porté  ta  fureur. 
Tu  m'oses  présenter  une  tôte  ennemie  ! 
Tu  parois  dans  oes  lieux  pleins  do  ton  infamie. 
Et  ne  vas  pas  cherclier,  sous  un  ciel  inconnu, 
Des  pays  où  mon  nom  ne  soit  point  parvenu  ! 
Fuis,  traître!  Ne  viens  point  braver  ici  ma  haine, 
Et  tenter  un  courroux  que  je  retiens  à  peine  : 
C'est  bien  assez  pour  moi  de  l'opprobre  éternel 
D'avoir  pu  mettre  au  jour  un  fils  si  criminel , 
Sans  que  ta  mort  encor,  honteuse  à  ma  mémoire, 
De  mes  nobles  travaux  vienne  souiller  la  gloire , 
Fuis  :  et,  si  tu  ne  veux  qu'un  châtiment  soudain 
T'ajoute  aux  scélérats  qu'a  punis  cette  main  , 
Prends  garde  que  janiais  l'astre  qui  nous  éclaire 
Ne  te  voie  en  ces  lieux  mettre  un  pied  téméraire. 
Fuis,  dis-je;  et  sans  retour  précipitant  tes  pas, 
De  ton  horrible  aspect  purge  tous  mes  États. 
Et  toi,  Neptune,  et  toi,  si  jadis  mon  courage 
D'infâmes  assassins  nettoya  ton  rivage. 
Souviens-toi  que ,  pour  prix  de  mes  efforts  heureux 
Tu  promis  d'exaucer  le  premier  de  mes  vœux. 
Dans  les  longues  rigueurs  d'une  prison  cruelle 
Je  n'ai  point  imploré  ta  puissance  immortelle; 
Avare  du  secours  que  j'attends  de  tes  soins. 
Mes  vœux  t'ont  réservé  pour  de  plus  grands  besoins  t 
Je  t'implore  aujourd'hui.  Venge  un  malheureux  père; 
J'abandonne  ce  traître  à  toute  ta  colère  ; 
Étouffe  dans  son  sang  ses  désirs  effrontés  : 
Thésée  à  tes  fureurs  connoîtra  tes  bontés. 

HIPPOLYTE. 

D'un  amour  criminel  Phèdre  accuse  Hippolyte! 
Un  tel  excès  d'horreur  rend  mon  ame  interdite  ; 
Tant  de  coups  imprévus  m'accablent  à  la  fois. 
Qu'ils  m'ôtent  la  parole  et  m'étoufifent  la  voix. 

THÉSÉE. 

Traître ,  tu  prétendois  qu'en  un  lâche  silence 
Phèdre  enseveliroit  ta  brutale  insolence  : 
Il  falloit,  en  fuyant,  ne  pas  abandonner, 
Le  fer  qui  dans  ses  mains  aide  à  te  condamner  { 
Ou  plutôt  il  falloit,  comblant  ta  perfidie. 
Lui  ravir  tout  d'un  coup  la  parole  et  la  vie. 


ACTE    IV  595 

HIPPOLTTB. 

D'un  mensonge  si  noir  justement  irrité, 

le  devrois  faire  ici  pjirler  la  vérité , 

Seigneur;  mais  je  supprime  un  secret  qui  voas  toache. 

Approuvez  le  respect  qui  me  ferme  la  bouche , 

Et,  sans  vouloir  vous-même  augmenter  vos  ennuis. 

Examinez  ma  vie,  et  songez  qui  je  suis. 

Quelques  crimes  toujours  précèdent  les  grands  crimes; 

'Quiconque  a  pu  franchir  les  bornes  légitimes 

Peut  violer  enfin  les  droits  les  plus  sacrés  : 

\insi  que  la  vertu,  le  crime  a  ses  degrés; 

F.t  jamais  on  n'a  vu  la  timide  innocence 

Passer  subitement  à  l'extrême  licence. 

La  jour  seul  ne  fait  point  d'un  mortel  vertueux 

Cn  perfide  assassin  ,  un  lâche  incestueux. 

Élevé  dans  le  sein  d'une  chaste  héroïne. 

Je  n'ai  point  de  son  sang  démenti  l'origine. 

l'itthée,  estimé  sage  entre  tous  les  humains, 

Baigna  m'instruire  encore  au  sortir  de  ses  mains. 

Je  ne  veux  point  me  peindre  avec  trop  d'avantage; 

Mais  si  quelque  vertu  m'est  tombée  en  partage. 

Seigneur,  je  crois  surtout  avoir  fait  éclater 

La  haine  des  forfaits  qu'on  ose  m'imputer. 

C'est  par  là  qu'Hippolyte  est  connu  dans  la  Grèce. 

J'ai  poussé  la  vertu  jusque»  à  la  rudesse  : 

On  sait  de  mes  chagrins  l'inflexible  rigueur. 

Le  jour  n'est  pas  plus  pur  que  le  fond  de  mon  cœur. 

Et  l'on  veut  qu'Hippolyte,  épris  d'un  feu  profane... 

THÉSÉE. 

Oui,  c  est  ce  même  orgueil,  lâche  !  qui  te  condamne. 
Je  vois  de  tes  froideurs  le  ])rincipe  odieux  : 
Phèdre  seule  charmoit  tes  impudiques  yeux  ; 
Et  pour  tout  autre  objet  ton  âme  indifférente 
Dédaignoit  de  brûler  d'une  âamme  innocente. 

HIPPOLYTE 

Non,  mon  père,  ce  cœur,  c'est  trop  vous  le  celer. 

N'a  point  d'un  chaste  amour  dédaigné  de  brûler. 

Je  confesse  à  vos  pieds  ma  véritable  offense  : 

J'aime,  j'aime,  il  est  vrai,  malgré  votre  défense. 

Aricie  à  ses  lois  tient  mes  vœux  asservis  ; 

La  fille  de  Pallante  a  vaincu  votre  fils: 

Je  l'adore  ;  et  mon  âme,  à  vos  ordres  rebelle. 


596  PHÈDRE. 

Ne  peut  ni  soupirer,  ni  brûler  que  pour  elle. 

THÉSÉE. 

Tu  l'aimes?  ciel  !  Mais  non,  l'artifice  est  grossier: 
Tu  te  feins  criminel  pour  te  justifier. 

IIIPPOLYTE. 

Seigneur,  depuis  six  mois  je  l'évite  et  je  l'aime  ; 
Je  venois ,  en  tremblant ,  vous  le  dire  à  vous-môme. 
Ué  quoi  !  de  votre  erreur  rien  ne  vous  peut  tirer  l 
Par  quel  afTreux  serment  faut-il  vous  rassurer? 
Que  la  terre,  le  ciel,  que  toute  la  nature... 

THÉSÉE. 

Toujours  les  scélérats  ont  recours  au  parjure. 
Cesse,  cesse,  et  m'épargne  un  importun  discours, 
Si  ta  fausse  vertu  n'a  point  d'autre  secours. 

HIPPOLYTE. 

Elle  vous  parolt  fausse  et  pleine  d'artifice  : 

Phèdre  au  fond  de  son  cœur  me  rend  plus  de  justice. 

THÉSÉE. 

Ah  !  que  ton  impudence  excite  mon  courroux  ! 

HIPPOLYTE. 

Quel  temps  à  mon  exil,  quel  heu  prescrivez-vous î 

THÉSÉE. 

Fusses-tu  par  delà  les  colonnes  d'Alcide , 
Je  me  croirois  encor  trop  voisin  d'un  perfide. 

HIPPOLYTE. 

Chargé  du  crime  affreux  dont  vous  me  soupçonnez , 
Quels  amis  me  plaindront,  quand  vous  m'abandonnei! 

THÉSÉE. 

Va  chercher  des  amis  dont  l'estime  funeste 
Honore  l'adultère ,  applaudisse  à  l'inceste  ; 
Des  traîtres,  des  ingrats  sans  honneur  et  sans  loi, 
Dignes  de  protéger  un  méchant  tel  que  toi. 

HIPPOLYTE. 

Vous  me  parlez  toujours  d'inceste  et  d'adultère  : 
Je  me  tais.  Cependant  Phèdre  sort  d'une  mère, 
Phèdre  est  d'un  sang,  seigneur,  vous  le  savez  trop  bien, 
De  tout'es  ces  horreurs  plus  rempli  que  le  mien. 

THÉSÉE. 

Quoi  !  ta  rage  à  mes  yeux  perd  toute  retenue? 
Pour  la  dernière  fois,  ôte-toi  de  ma  vue; 
Sors ,  traître  :  n'attends  pas  qu'un  père  furieux 
Te  fasse  avec  opprobre  arracher  de  ces  lieux. 


A.CTE  IV.  son 

SCÈNE  III. 

THÉSÉE. 

Misérable,  tu  cours  à  ta  perte  infaillible I 
Neptune,  par  le  fleuve  aux  dieux  mêmes  terrible 
M'a  donné  sa  parole,  et  va  l'exécuter. 
Un  dieu  vengeur  te  suit,  tu  ne  peux  l'éviter. 
Je  t'aimois;  et  je  sens  que,  malgré  ton  offense, 
Mes  entrailles  pour  toi  se  troublent  par  avance. 
Mais  à  te  condamner  tu  m'as  trop  engagé  : 
Jamais  père,  en  effet,  fut-il  plus  outragé  ! 
Justes  dieux,  qui  voyez  la  douleur  qui  m'accable, 
Ai-je  pu  mettre  au  jour  un  enfant  si  coupable  I 

SCÈNE  IV. 

THÉSÉE,   PHÈDRE. 

PHÈDRE. 

Seigneur,  je  viens  à  vous,  pleine  d'un  juste  effroi  ; 
Votre  voix  redoutable  a  passé  jusqu'à  moi  : 
Je  crains  qu'un  prompt  effet  n'ait  suivi  la  menace. 
S'il  en  est  temps  encore,  épargnez  votre  race. 
Respectez  votre  sang  ;  j'ose  vous  en  prier  : 
Sauvez-moi  de  l'horreur  de  l'entendre  crier  ; 
Ne  me  préparez  point  la  douleur  éternelle 
De  l'avoir  fait  répandre  à  la  main  paternelle. 

TUÉSÉE. 

Non ,  madame ,  en  mon  sang  ma  main  n'a  point  trempé  ; 
Mais  l'ingrat  toutefois  ne  m'est  point  échappé  : 
Une  immortelle  main  de  sa  perte  est  chargée , 
Neptune  me  la  doit;  «t  vous  serez  vengée. 

PHÈDRB. 

Neptune  vous  la  doit!  Quoi!  vos  vœux  irrités... 

THÉSÉB. 

Quoi  !  craignez-vous  déjà  qu'ils  ne  soient  écoutésl 
Joignez-vous  tien  plutôt  à  mes  vœux  légitimes  : 
Dans  toute  leur  noirceur  retracez-moi  ses  crimes  ; 
Échauffez  mes  transports  trop  lents,  trop  retenus. 
Tous  ses  crimes  encor  ne  vous  sont  point  connus  ; 
Sa  fureur  contre  vous  se  répand  en  injures; 
Votre  bouche,  dit-il,  est  pleine  d'impostures; 
Il  soutient  au'Aricie  a  son  cœur,  a  sa  foi , 


598  PIIÈDRB. 

Qu'il  Taime. 

PHÈDRB. 

Quoi,  seigneur! 

THÉS  ÉE. 

Il  Ta  dit  devant  mol  t 
Mais  je  sais  rejeter  un  frivole  artifice. 
Espérons  de  Neptune  une  prompte  justice  : 
Je  vais  moi-même  encore  au  pied  de  ses  autels 
Le  presser  d'accomplir  ses  serments  immortels. 

SCÈNE  V. 

PHÈDRE. 

Il  sort.  Quelle  nouvelle  a  frappé  mon  oreille  ! 
Quel  feu  mal  étouffé  dans  mon  cœur  se  réveille  ! 
Quel  coup  de  foudre,  ô  ciel  !  et  quel  funeste  avis! 
Je  volois  tout  entière  au  secours  de  son  fils  ; 
Et,  m'arrachant  des  bras  d'OEnoue  épouvantée. 
Je  cédois  au  remords  dont  j'étois  tourmentée. 
Qui  sait  même  où  m'alloit  porter  ce  repentir? 
Peut-être  à  m'accuser  j'aurois  pu  consentir; 
Peut-être,  si  la  voix  ne  m'eût  été  coupée, 
L'affreuse  vérité  me  seroit  échappée. 
Hippolyte  est  sensible,  et  ne  sent  rien  pour  moi! 
Aricie  a  son  cœur!  Aricie  a  sa  foi  ! 
.\h,  dieux!  Lorsqu'à  mes  vœux  l'ingrat  inexorable 
S'armoit  d'un  œil  si  fier,  d'un  front  si  redoutable. 
Je  pensois  qu'à  l'amour  son  cœur  toujours  fermé 
Fût  contre  tout  mon  sexe  également  armé  : 
Une  autre  cependant  a  fléchi  son  audace; 
Devant  ses  yeux  cruels  une  autre  a  trouvé  grâce. 
Peut-être  a-t-il  un  cœur  facile  à  s'attendrir  : 
Je  suis  le  seul  objet  qu'il  ne  sauroit  souffrir. 
Et  je  me  chargeroi?  du  soin  de  le  défendre  ! 

SCÈNE  VI. 

PHÈDRE,   CENONE. 

PHÈDRE. 

Chère  OËuone,  sais-tu  ce  que  je  viens  d'apprendre? 

(KNONE. 

Non  ;  mais  Jo  viens  tremblante,  à  uo  vous  point  mentir 


ACTE    IV.  599 

rai  pâli  du  dessein  qui  vous  a  fait  sortir  ; 
J'ai  craint  une  fureur  à  vous-même  fatale. 

PHKDRE. 

QBnone ,  qui  l'eût  cru  î  j'avois  une  rivale  I 

OENONE. 

Comment  1 

PHÈDRE. 

Hippolyte  aime  ;  et  je  n'en  puis  douter. 
Ce  farouche  ennemi  qu'on  ne  pouvoit  dompter, 
Qu'ofTensoit  le  respect,  qu'importunoit  la  plainte, 
Ce  tigre,  que  jamais  je  n'abordai  sans  crainte, 
Soumis,  apprivoisé,  reconnoît  un  vainqueur  : 
Aricie  a  trouvé  le  chemin  de  son  cœur. 

OENONE. 

Aricie  I 

PHÈDRE. 

Ah  !  douleur  non  encore  éprouvée  ! 
A  quel  nouveau  tourment  je  me  suis  réservée  ! 
Tout  ce  que  j'ai  souffert,  mes  craintes,  mes  transports, 
La  fureur  de  mes  feui ,  l'horreur  de  mes  remords. 
Et  d'un  cruel  refus  l'insupportable  injure, 
N'étoit  qu'un  foible  essai  du  tourment  que  j'endure. 
Ils  s'aiment!  Par  quel  charme  ont-ils  trompé  mes  yeux? 
Comment  se  sont-ils  vus?  depuis  quand?  dans  quels  lieuil 
Tu  le  savois  :  pourquoi  me  laissois-tu  séduire? 
De  leur  furtive  ardeur  ne  pouvois-tu  m'instruireî 
Les  a-t-on  vus  souvent  se  parler,  se  chercher? 
Dans  le  fond  des  forêts  alloient-ils  se  cacher? 
Hélas  !  ils  se  voyoient  avec  pleine  licence  : 
Le  ciel  de  leurs  soupirs  approuvoit  l'innocence; 
Ils  suivoient  sans  remords  leur  penchant  amoureux; 
Tous  les  jours  se  levoient  clairs  et  sereins  pour  euil 
Et  moi ,  triste  rebut  de  la  nature  entière 
Je  me  cachois  au  jour,  je  fuyois  la  lumière; 
La  mort  est  le  seul  dieu  que  J'osois  implorer. 
J'attendois  le  moment  où  j'allois  expirer; 
Me  nourrissant  de  fiel,  de  larmes  abreuvée, 
Encor,  dans  mon  mallieur  de  trop  près  observée, 
Je  n'osois  dans  mes  pleurs  me  noyer  à  loisir. 
Je  goùtois  en  tremblant  ce  funeste  plaisir; 
Et,  sous  un  front  serein  déguisant  mes  alarmes. 
Il  falloit  bitn  souvent  me  priver  de  mes  larmes. 


400  PHfcDRB 

(KNONS. 

Quel  fruit  recevront-ils  de  leurs  vaines  amours? 
Ils  ne  se  verront  plus. 

PHÈDRE. 

Ils  s'aimeront  toujours! 
&a  moment  que  je  parle,  ah,  mortelle  pensée! 
Ils  Dravent  la  fureur  d'une  amante  insensée! 
Malgré  ce  même  exil  qui  va  les  écarter, 
Ils  font  mille  serments  de  ne  se  point  quitter. 
Non,  je  ne  puis  souffrir  un  bonheur  qui  m'outrage; 
Œnone ,  prends  pitié  de  ma  jalouse  rage. 
Il  faut  perdre  Aricie;  il  faut  de  mon  époux 
Contre  un  sang  odieux  réveiller  le  courroux  : 
Qu'il  ne  se  borne  pas  à  des  peines  légères; 
Le  crime  de  la  sœur  passe  celui  des  frères. 
Dans  mes  jaloux  transports  je  le  veux  implorer. 
Que  fais-je?  Où  ma  raison  se  va-t-elle  égarer? 
Moi  jalouse!  et  Thésée  est  celui  que  j'implore! 
Mon  époux  est  vivant,  et  moi  je  brûle  encore! 
Pour  qui?  Quel  est  le  cœur  où  prétendent  mes  vœux? 
Chaque  mot  sur  mon  front  fait  dresser  mes  cheveux. 
Mes  crimes  désormais  ont  comblé  la  mesure  : 
Je  respire  à  la  fois  l'inceste  et  l'imposture; 
Mes  homicides  mains,  promptes  à  me  venger 
Dans  le  sang  innocent  orûlent  de  se  plonger. 
Misérable!  et  je  vis!  et  je  soutiens  la  vue 
De  ce  sacré  soleil  dont  je  suis  descendue! 
J'ai  pour  aïeul  le  père  et  le  maître  des  dieux; 
Le  ciel,  tout  l'univers  est  plein  de  mes  aïeux  ; 
Où  me  cacher?  Fuyons  dans  la  nuit  infernale. 
Mais  que  dis-je?  mon  père  y  tient  l'urne  fatale; 
Le  sort,  dit-on,  l'a  mise  en  ses  sévères  mains; 
Minos  juge  aux  enfers  tous  les  pâles  humains. 
Ah!  combien  frémira  son  ombre  épouvantée. 
Lorsqu'il  verra  sa  fille  à  ses  yeux  présentée, 
Contrainte  d'avouer  tant  de  forfaits  divers. 
Et  des  crimes  peut-être  inconnus  aux  enfers! 
Que  diias-tu,  mon  père,  à  ce  spectacle  horrible? 
Je  crois  voir  de  ta  main  tomber  l'urne  terrible  *  ; 

1.  Racine^  ayant  à  peindre  le  dernier  égarement  de  la  passion,  n'y 
mêle  aucun  de  ces  traiU  qui  aentont  la  folie  physique.  Les  idées  de 


ACTB    IV.  6Di 

Je  crois  te  voir,  cherchant  un  supplice  nouveau , 

Toi-même  de  ton  sang  devenir  le  bourreau. 

Pardonne  :  un  dieu  cruel  a  perdu  ta  famille  ;  , 

Reconnois  sa  vengeance  aux  fureurs  de  ta  fille. 

Hélas!  du  crime  affreux  dont  la  honte  me  suit 

Jamais  mon  triste  cœur  n'a  recueilli  le  fruit  : 

Jusqu'au  dernier  soupir  de  malheurs  poursuivi» 

Je  rends  dans  les  tourments  une  pénible  vie. 

OENONE. 

Hé!  repoussez,  madame,  une  injuste  terreur I 
Regardez  d'un  autre  œil  une  excusable  erreur. 
Vous  aimez.  On  ne  peut  vaincre  sa  destinée  : 
Par  un  charme  fatal  vous  fûtes  entiaînée. 
Est-ce  donc  un  prodige  inouï  parmi  nous? 
L'amour  n'a-t-il  encor  triomphé  que  de  vous? 
La  foiblesse  aux  humains  n'est  que  trop  naturelle  : 
Uortelle,  subissez  le  sort  d'une  mortelle. 
Vous  vous  plaignez  d'un  joug  imposé  dès  longtemps  : 
Les  dieux  mêmes,  les  dieux  de  l'Olympe  habitants, 
Qui  d'un  bruit  si  terrible  épouvantent  les  crimes, 
Ont  brûlé  quelquefois  de  feux  illégitimes. 

PHÈDRE. 

Qu'entends-je!  Quels  conseils  ose-t-on  me  donner! 
Ainsi  donc  jusqu'au  bout  tu  veux  m'empoisonner. 
Malheureuse!  voilà  comme  tu  m'as  perdue; 
Au  jour  que  je  fuyois  c'est  toi  qui  m'as  rendue. 
Tes  prières  m'ont  fait  oublier  mon  devoir  ; 
J'évitois  Hippolyte;  et  tu  me  l'as  fait  voir. 
De  quoi  te  chargeois-tu?  Pourquoi  ta  bouclie  impie 
A-t-elle,  en  l'accusant,  osé  noircir  sa  vie? 
11  en  mourra  peut-être,  et  d'un  père  insensé 
Le  sacrilège  vœu  peut-être  est  exaucé. 

Phèdre  ne  sont  point  interrompues  par  ce  désordre  factice ,  qui  n'est 
qu'un  charlatanisme  d'auteur;  les  phrases  ne  sont  pas  coupées  par 
des  points ,  par  une  foule  de  réticences  affectées  :  tous  ces  prestige» 
de  l'école  moderne,  si  favorables  à  la  médiocrité,  mais  que  le  vën> 
table  talent  dédaigne ,  n'étaient  pas  à  la  mode  du  temps  de  Racioe. 
li  7  a  de  la  suite  et  de  la  liaison  dans  le  discours  doX'bèdre,  quoi- 
qu'elle soit  égarée  par  la  passion ,  parce  que  toute  ppjssioo  a  sa  logi- 
que ,  sa  manière  de  raisonner,  qu'elle  suit  constamment.  Le  poète 
«ai  «'écarts  de  cette  marche  ignore  son  art  et  le  cueur  numain. 

(Okoffkot.- 


502  PHÈDRB. 

Je  ne  t'écoute  plus.  Va-t'en,  monstre  exécrable! 
Va,  laisse-moi  le  soin  de  mon  sort  déplorable. 
Puisse  le  juste  ciel  dignement  te  payer  ! 
Et  puisse  ton  supplice  à  jamais  effrayer 
Tous  ceux  qui ,  comme  toi ,  par  de  lâches  adresses , 
Des  princes  malheureux  nourrissent  les  foiblesses , 
Les  poussent  au  penchant  où  leur  cœur  est  enclin, 
Et  leur  osent  du  crime  aplanir  le  chemin! 
Détestables  flatteurs,  présent  le  plus  funeste 
Que  puisse  faire  aux  rois  la  colère  céleste  ! 

(ENONE,  seule. 
Ah,  dieux!  pour  la  servir  j'ai  tout  fait,  tout  quitté; 
Et  j'en  reçois  ce  prix!  Je  l'ai  bien  mérité. 

PIN     DU    QUATRIÈME    ACTB. 


ACTE  CINQUIEME 

SCÈNE  I. 

HIPPOLYTE,   ARICIE,   ISMÈNE. 

ARICIE. 

Quoi!  vous  pouvez  vous  taire  en  ce  péril  extrême? 
Vous  laissez  dans  l'erreur  un  père  qui  vous  aime? 
Cruel ,  si ,  de  mes  pleurs  méprisant  le  pouvoir, 
Vous  consentez  sans  peine  h  ne  me  plus  revoir, 
Partez  ;  séparez-vous  de  la  triste  Aricie  ; 
Mais  du  moins  en  partant  assurez  votre  vie, 
Défendez  votre  honner.r  d'un  reproche  honteux. 
Et  forcez  votre  père  à  révoquer  ses  vœux  : 
Il  en  est  temps  eccor.  Pourquoi ,  par  quel  caprice, 
J-aissez-vous  le  champ  libre  à  votre  accusatrice? 
Éclaircissez  Thésée. 

HIPPOLYTE. 

Hél  que  n'ai-je  point  dit! 


ACTE  V.  e» 

Ai-je  dû  mettre  aa  jour  l'opprobre  de  son  lit? 

Devois-je,  en  lui  faisant  un  récit  trop  sincère. 

D'une  indigne  rougeur  couvrir  le  front  d'un  père? 

Vous  seule  avez  percé  ce  mystère  odieux. 

Mon  cœur  pour  s'épancher  n'a  que  vous  et  les  dieui 

Je  n'ai  pu  vous  cacher,  jugez  si  je  vous  aime, 

Tout  ce  que  je  voulois  me  cacher  à  moi-môme. 

Mais  songez  sons  quel  sceau  je  vous  l'ai  révélé  : 

Oubliez,  s'il  se  peut,  que  je  vous  ai  parlé. 

Madame;  et  que  jamais  une  bouche  si  pure 

Ne  s'ouvre  pour  conter  cette  horrible  aventure. 

Sur  l'équité  des  dieux  osons  nous  confier; 

Ils  ont  trop  d'intérêt  à  me  justifier  : 

Et  Phèdre,  tôt  ou  tard  de  son  crime  punie. 

N'en  sauroit  éviter  la  juste  ignominie. 

Cest  l'unique  respect  que  j'exige  de  vous. 

Je  permets  tout  le  reste  à  mon  libre  courroux  : 

Sortez  de  l'esclavage  où  vous  êtes  réduite; 

Osez  me  suivre,  osez  accompagner  ma  fuite; 

Arrachez-vous  d'un  lieu  funeste  et  profané 

Où  la  vertu  respire  un  air  empoisonné; 

Profitez,  pour  cacher  votre  prompte  retraite. 

De  la  confusion  que  ma  disgrâce  y  jette. 

Je  vous  puis  de  la  fuite  assurer  les  moyens  : 

Vous  n'avez  jusqu'ici  de  gardes  que  les  miens; 

De  puissants  défenseurs  prendront  notre  querelle; 

Argos  nous  tend  les  bras,  et  Sparte  nous  appelle  : 

A  nos  amis  communs  portons  nos  justes  cris  ; 

Ne  souffrons  pas  que  Phèdre,  assemblant  nos  débris, 

Du  trône  paternel  nous  chasse  l'un  et  l'autre. 

Et  promette  à  son  fils  ma  dépouille  et  la  vôtre. 

L'occasion  est  belle,  il  la  faut  embrasser... 

Quelle  peur  vous  retient?  Vous  semblez  balancer! 

Votre  seu!  intérec  m'inspire  cette  audace  : 

Quand  je  suis  tout  de  feu,  d'où  vous  vient  cette  glaceî 

Sur  les  pas  d'un  banni  craignez-vous  de  marcher? 

ARICIE. 

Hélas!  qu'un  tel  exil,  seigneur,  me  seroitcherl 
Dans  quels  ravissements,  à  votre  sort  liée. 
Du  reste  des  mortels  je  vivrois  oubliée! 
Mais,  n'étant  point  unis  par  un  lien  si  doux. 
Me  puis-je  avec  honneur  dérober  avec  vous? 


604  PHÈDRE. 

Je  sais  que,  sans  blesser  l'honneur  le  plus  sévère, 
Je  me  puis  affranchir  des  mains  de  votre  père  : 
Ce  n'est  point  m'arracher  du  sein  de  mes  parents; 
Et  la  fuite  est  permise  à  qui  fuit  ses  tyrans. 
Mais  voua  m'aimez,  seigneur;  et  ma  gloire  alarmée... 

HIPPOLYTE. 

Non ,  non ,  j'ai  trop  de  soin  de  votre  renommée. 
On  plus  noble  dessein  m'amène  devant  vous  : 
Fuyez  vos  ennemis,  et  suivez  votre  époux. 
Libres  dans  nos  malheurs ,  puisque  le  ciel  l'ordonne, 
Le  don  de  notre  foi  ne  dépend  de  personne. 
L'hymen  n'est  point  toujours  entouré  de  flambeaux. 
Aux  portes  de  Tré/<'::e,  et  parmi  ces  tombeaux, 
Des  princes  de  ma  race  antiques  sépultures , 
Est  un  temple  sacré  formidable  aux  parjures. 
C'est  là  que  les  mortels  n'osent  jurer  en  vain  : 
Le  perfide  y  reçoit  un  châtiment  soudain  ; 
Et,  craignant  d'y  trouver  la  mort  inévitable. 
Le  mensonge  n'a  point  de  frein  plus  redoutable. 
Là,  si  vous  m'en  croyez,  d'un  amour  éternel 
Nous  irons  confirmer  le  serment  solennel  ; 
Nous  prendrons  à  témoin  le  dieu  qu'on  y  révère; 
Nous  le  prierons  tous  deux  de  nous  servir  de  père. 
Des  dieux  les  plus  sacrés  j'attesterai  le  nom, 
Et  la  chaste  Diane,  et  l'auguste  Junon  ; 
Et  tous  les  dieux  enfin,  témoins  de  mes  tendresses. 
Garantiront  la  foi  de  mes  saintes  promesses. 

AB  ICIE. 

Le  roi  vient  :  fuyez,  prince,  et  partez  promptement. 
Pour  cacher  mon  départ  je  demeure  un  moment. 
Allez;  et  laissez-moi  quelque  fidèle  guide. 
Qui  conduise  vers  vous  ma  démarche  timide. 

SCÈNE  II. 

THÉSÉE,   ARICIE,   ISMÈNE. 

THÉSÉE. 

Dieux  1  éclairez  mon  trouble,  et  daignez  à  mes  yeux 
Montrer  la  vérité,  que  je  cherclie  en  ces  lieux  ! 

ARICIE. 

Songe  à  tout,  chère  Ismène,  et  sois  prête  à  la  fuite. 


ACTE    r.  605 

SCÈNE  III. 

IHÉSÉE,   ARÎCIE. 

THéséE. 
Vous  changez  de  couleur,  et  semblez  interdit* , 
Madame  :  que  faisoit  Hippolyte  en  ce  lieuî 

ARICIE. 

Seigneur,  il  me  disoit  un  éternel  adieu. 

THÉSÉE. 

Vos  yeux  ont  su  dompter  ce  rebelle  couragnjf 

Et  ses  premiers  soupirs  sont  votre  heureux  ouvra)^ 

ARICIE. 

Seigneur,  je  ne  vous  puis  nier  la  vérité  : 

De  votre  injuste  haine  il  n'a  pas  hérité; 

n  ne  me  traitoit  point  comme  une  criminelle. 

THÉSÉE. 

J'entends  :  il  vous  juroit  une  amour  éternelle. 
Ne  vous  assurez  point  sur  ce  cœur  inconstant; 
Car  à  d'autres  que  vous  il  en  juroit  autant. 

ARICIE. 

Lui,  seigneur? 

THÉSÉE. 

Vous  deviez  le  rendre  moins  volage  : 
Comment  soufTriez-vous  cet  horrible  partage? 

ARICIE. 

Et  comment  souffrez-vous  que  d'horribles  discours 
D'une  si  belle  vie  osent  noircir  le  cours? 
Avez-vous  de  son  cœur  si  peu  de  connoissanceî 
Discernez-vous  si  mal  le  crime  et  l'innocence? 
Faut-il  qu'à  vos  yeux  seuls  un  nuage  odieux 
Dérobe  sa  vertu  qui  brille  à  tous  les  yeux  ! 
Ah  !  c'est  trop  le  livrer  à  des  langues  perfides. 

essez  :  repentez-vous  de  vos  vœux  homicides  ; 

raignez ,  seigneur,  craignez  que  le  ciel  rigoureui 
Ne  voua  haïsse  assez  pour  exaucer  vos  vœux. 
Souvent  dans  sa  colère  il  reçoit  nos  victimes  : 
Ses  présents  sont  souvent  la  peine  de  nos  crimes. 

THÉSÉE. 

Non,  vous  voulez  en  Tain  couvrir  son  attentat  : 
Votre  amour  vous  aveugle  en  faveur  de  l'ingrat. 
Mais  j'en  crois  des  témoins  certains,  irréprochables; 

34 


«08  PHÈDRK 

J'ai  vu,  j'ai  vu  couler  des  larmes  véritables. 

ARICIE. 

Prenez  garde,  seigneur  :  vos  invincibles  mains 
Ont  de  monstres  sans  nombre  affranchi  les  humainsi 
Mais  tout  n'est  pas  détruit,  et  vous  en  laissez  vivre 
Un...  Votre  fils,  seigneur,  me  défend  de  poursuivre. 
Instruite  du  respect  qu'il  veut  vous  conserver, 
Je  l'affligerois  trop  si  j'osois  achever. 
J'imite  sa  pudeur,  et  fuis  votre  présence 
Pour  n'être  pas  forcée  à  rompre  le  silence. 

SCÈNE  IV. 

THÉSÉE. 

Quelle  est  donc  sa  pensée?  et  que  cache  un  discours 

Commencé  tant  de  fois,  interrompu  toujours? 

Veulent-ils  m'éblouir  par  une  feinte  vaine? 

Sont-ils  d'accord  tous  deux  pour  me  mettre  à  la  gêne? 

Mais  moi-même,  malgré  ma  sévère  rigueur. 

Quelle  plaintive  voix  crie  au  fond  de  mon  coeur? 

Une  pitié  secrète  et  m'afflige  et  m'étonne. 

Une  seconde  fois  interrogeons  Œnone  : 

Je  veux  de  tout  le  crime  être  mieux  éclairci. 

Gardes,  qu'CEnone  sorte,  et  vienne  seule  ici. 

SCÈNE  V. 

THÉSÉE,   PANOPE. 

PANOPE. 

rignore  le  projet  que  la  reine  médite. 

Seigneur;  mais  je  crains  tout  du  transport  qui  l'agite. 

Un  mortel  désespoir  sur  son  visage  est  peint; 

La  pâleur  de  la  mort  est  déjà  sur  son  teint. 

Déjà,  de  sa  présence  avec  honte  chassée. 

Dans  la  profonde  mer  Œnone  s'est  lancée. 

On  ne  sait  point  d'où  part  ce  dessein  furieux  ; 

Et  les  flots  pour  jamais  l'ont  ravie  à  nos  yeux. 

THiSÉK. 

Qu'entends-Je? 


ACTE  V.  ao7 

PANOPE. 

Son  trépas  n'a  point  calmé  la  reiuet 
Le  trouble  semble  croître  en  son  âme  incertaine. 
Quelquefois,  pour  flatter  ses  secrètes  douleurs. 
Elle  prend  ses  enfants  et  les  baigne  de  pleurs; 
Et  soudain,  renonçant  à  l'amour  maternelle. 
Sa  main  avec  horreur  les  repousse  loin  d'elle i 
Elle  porte  au  hasard  ses  pas  irrésolus; 
Son  œil  tout  égaré  ne  nous  reconnoit  plus; 
Elle  a  trois  fois  écrit;  et,  changeant  de  pensée. 
Trois  fois  elle  a  rompu  sa  lettre  commencée. 
Daignez  la  voir,  seigneur;  daignez  la  secourir. 

THÉSÉE. 

O  ciel  !  Œnone  est  morte ,  et  Phèdre  veut  mourir  > 
Qu'on  rappelle  mon  fils,  qu'il  vienne  se  défendre; 
Qu'il  vienne  me  parler,  je  suis  prêt  de  l'entendre. 

(Seul.) 
Ne  précipite  point  tes  funestes  bienfaits, 
Neptune  ;  j'aime  mieux  n'être  exaucé  jamais. 
J'ai  peut-être  trop  cru  des  témoins  peu  fidèles. 
Et  j'ai  trop  tût  vers  toi  levé  mes  mains  cruelles. 
Ah  I  do  quel  désespoir  mes  vœux  seroient  suivis  1 

SCÈNE  VI. 

THÉSÉE,   THÉRAMÈNE. 

THÉSÉE. 

Théramène,  est-ce  toi?  Qu'as-tu  fait  de  mon  fils? 
Je  te  l'ai  confié  dès  l'âge  le  plus  tendre. 
Mais  d'où  naissent  les  pleurs  que  je  te  vois  répandre? 
Que  fait  mon  fils? 

THÉRAMÈNE. 

O  soins  tardifs  et  superflus  l 
Inutile  tendresse  !  Hippolyte  n'est  plus. 

THÉSÉE. 

Dieux  I 

THÉRAMÈNE. 

J'ai  vu  des  mortels  périr  le  plus  aimable, 
Et  j'ose  dire  encor,  seigneur,  le  moins  coupable. 

THÉSÉE. 

Mon  fil»  n'est  plus!  Hé  quoi  !  auand  ]o  lui  tends  1er  itras. 


608  PHEDRii 

Les  dieux  impatients  ont  hâté  son  trépas! 
Quel  coup  me  Ta  ravi?  quelle  foudre  soudaincî 

THÉRAM  ÈNE. 

A  peine  nous  sortions  des  portes  de  Trézène, 

Il  étoit  sur  son  char  ;  ses  gardes  affligés 

Imitoient  son  silence,  autour  de  lui  rangés; 

Il  suivoit  tout  pensif  le  chemin  de  Mycènes  ; 

Sa  main  sur  les  chevaux  laissoit  flotter  les  rênes; 

Ses  superbes  coursiers,  qu'on  voyoit  autrefois 

Pleins  d'une  ardeur  si  noble  obéir  à  sa  voix, 

L'œil  morne  maintenant,  et  la  tête  baissée, 

Sembloient  se  conformer  à  sa  triste  pensée. 

Un  effroyable  cri,  sorti  du  fond  des  flots. 

Des  airs  en  ce  moment  a  troublé  le  repos; 

Et,  du  sein  de  la  terre,  une  voix  formidable 

Répond  en  gémissant  à  ce  cri  redoutable. 

Jusqu'au  fond  de  nos  cœurs  notre  sang  s'est  glacé; 

Des  coursiers  attentifs  le  crin  s'est  liérissé. 

Cependant,  sur  le  dos  de  la  plaine  liquide, 

S'élève  à  gros  bouillons  une  montagne  humide; 

L'onde  approche,  se  brise,  et  vomit  à  nos  yeux. 

Parmi  des  flots  d'écume,  un  monstre  furieux. 

Son  front  large  est  armé  de  cornes  menaçantes  ; 

Tout  son  corps  est  couvert  d'écaillés  jaunissantes; 

Indomptable  taureau,  dragon  impétueux. 

Sa  croupe  se  recourbe  en  replis  tortueux  ; 

Ses  longs  mugissements  font  trembler  le  rivage. 

Le  ciel  avec  horreur  voit  ce  monstre  sauvage; 

La  terre  s'en  émeut,  l'air  en  est  infecté; 

Le  flot  qui  l'apporta  recule  épouvanté. 

Tout  fuit;  et,  sans  s'armer  d'un  courage  inutile, 

Dans  le  temple  voisin  chacun  cherche  un  asile. 

Hippolyte  lui  seul ,  digne  fils  d'un  héros, 

Arrête  ses  coursiers,  saisit  ses  javelots, 

Pousse  au  monstre,  et  d'un  dard  lancé  d'une  main  sftre^ 

11  lui  fait  dans  le  flauc  une  large  blessure. 

De  rage  et  de  douleur  le  monstre  bondissant 

Vient  aux  pieds  des  chevaux  tomber  en  mugissant , 

Se  roule,  et  leur  présente  une  gueule  enflammée 

Qui  les  couvre  de  feu,  de  sang,  et  de  fumée. 

La  frayeur  les  emporte;  et,  sourds  à  cette  fois, 

Ils  ne  connoissent  plus  ni  le  frein  ni  la  voix; 


ACTE    V.  809 

En  efforts  impuissants  leur  maître  se  consume 

Ils  rougissent  le  mors  d'une  sanglante  écume. 

On  dit  qu'on  a  vu  même,  en  ce  désordre  affreux. 

Un  dieu  qui  d'aiguillons  pressoit  leur  flanc  poudreux. 

A  travers  les  rochers  la  peur  les  précipite; 

L'essieu  crie  et  se  rompt  :  l'intrépide  Hippolyte 

Voit  voler  en  éclats  tout  son  char  fracassé; 

Dans  les  rênes  lui-même  il  tombe  embarrassé. 

Excusez  ma  douleur  :  cette  image  cruelle 

Sera  pour  moi  de  pleurs  une  source  éternelle. 

J'ai  vu,  seigneur,  j'ai  vu  votre  malheureux  fila 

Traîné  par  les  chevaux  que  sa  main  a  nourris. 

n  veut  les  rappeler,  et  sa  voix  les  effraie; 

Ils  courent  :  tout  son  corps  n'est  bientôt  (ju'une  plaid. 

De  nos  cris  douloureux  la  plaine  retentit. 

Leur  fougue  impétueuse  enfin  se  ralentit  : 

Ils  s'arrêtent  non  loin  de  ces  tombeaux  antiques 

Où  des  rois  ses  aïeux  sont  les  froides  reliques. 

J'y  cours  en  soupirant,  et  sa  garde  me  suit  : 

De  son  généreux  sang  Ja  trace  nous  conduit; 

Les  rochers  en  sont  teints  ;  les  ronces  dégouttantes 

Portent  de  ses  cheveux  les  dépouilles  sanglantes. 

J'arrive,  je  l'appelle;  et,  me  tendant  la  main. 

Il  ouvre  un  œil  mourant,  qu'il  referme  soudain; 

«  Le  ciel ,  dit-il ,  m'arrache  une  innocente  vie. 

«  Prends  soin  après  ma  mort  de  la  triste  Aricie. 

•  Cher  ami,  si  mon  père  un  jour  désabusé 

«  Plaint  le  malheur  d'un  fils  faussement  accusé, 

«  Pour  apaiser  mon  sang  et  mon  ombre  plaintive, 

«  Dis  lui  qu'avec  douceur  il  traite  sa  captive; 

«  Qu'il  lui  rende...  «  A  ce  mot,  ce  héros  expiré 

N'a  laisse  dans  mes  bras  qu'un  corps  défiguré: 

Triste  objet  où  des  dieux  triomphe  la  colère: 

Et  que  méconnoitroit  l'œil  même  de  son  père. 

THÉSÉB. 

G  mon  fils!  cher  espoir  que  je  me  suis  ravil 
Inexorables  dieux,  qui  m'avez  trop  servi  ! 
A  quels  morlels  regrets  ma  vie  est  réservée  I 

THÉRAMBNE. 

La  timide  Aricie  est  alors  arrivée  : 

Elle  venoit,  seigneur,  fuyant  votre  courroux, 

A  la  face  des  dieux  l'accepter  pour  époux, 


(jiy  PHEDRE. 

Elle  approche;  elle  voit  l'herbe  rouge  et  fumante; 
-,!le  voit  (quel  objet  pour  les  yeux  d'une  amante! 
Hippolyte  étendu ,  sans  forme  et  sans  couleur. 
Elle  veut  quelque  temps  douter  de  son  malheur; 
Et ,  ne  CD  nnoissant  plus  ce  héros  qu'elle  adore , 
Kilevoit  Hippolyte,  et  le  demande  encore. 
Mais,  trop  sûre  à  la  fin  qu'il  est  devant  ses  yeux, 
l*ar  un  triste  regard  elle  accuse  les  dieux; 
Et  froide,  gémissante,  et  presque  inanimée. 
Aux  pieds  de  son  amant  elle  tombe  pâmée. 
Ismène  est  auprès  d'elle;  Ismène,  tout  en  pleurs, 
La  rappelle  à  la  vie,  ou  plutôt  aux  douleurs. 
Et  moi,  je  suis  venu ,  détestant  la  lumière. 
Vous  dire  d'un  héros  la  volonté  dernière, 
Et  m'acquitter,  seigneur,  du  malheureux  emploi 
Dont  son  cœur  expirant  e'est  repesé  sur  moi. 
Mais  j'aperçois  venir  sa  mortelle  ennemie. 

SCÈNE  VIL 

THÉSÉE,  PHÈDRE,  THÉRAMÈNE,  PANOï-E, 

GARDES. 
THÉSÉE, 

Hé  bien!  vous  triomphez,  et  mon  fils  est  sans  vie! 
Ah!  que  j'ai  lieu  de  craindre;  et  qu'un  cruel  soupçoi 
L'excusant  dans  mon  cœur,  m'alarme  avec  raison  ! 
Mais,  madame,  il  est  mort,  prenez  votre  victime; 
Jouissez  de  sa  perte,  injuste  ou  légitime  : 
Je  consens  que  mes  yeux  soient  toujours  abusés. 
Je  le  crois  criminel ,  puisque  vous  l'accusez. 
Son  trépas  à  mes  pleurs  offre  assez  de  matières 
Sans  que  j'aille  chercher  d'odieuses  lumières. 
Qui,  ne  pouvant  le  rendre  à  ma  juste  douleur, 
Peut-être  ne  feroient  qu'accroître  mon  malheur. 
LMSsez-moi,  loin  de  vous,  et  loin  de  ce  rivage. 
De  mon  fils  déchiré  fuir  la  sanglante  image. 
Confus,  persécuté  d'un  mortel  souvenir. 
De  l'univers  entier  je  voudrois  me  bannir. 
Tout  semble  s'élever  contre  mon  injustice; 
L'éclat  de  mon  nom  même  augmente  mon  supplice  t 
:Moîn3  connu  des  mortels,  je  me  cacheroi»  mieux. 


ACTB   V.  CH 

Jt  hais  jusques  aux  soins  dont  m'honorent  les  dieux; 
Et  je  m'en  vais  pleurer  leurs  faveurs  meurtrières, 
Sans  plus  les  fatiguer  d'inutiles  prières. 
Quoi  qu'ils  fissent  pour  moi,  leur  funeste  bonté 
Ne  me  sauroit  payer  de  ce  qu'ils  m'ont  ôté. 

PHBDRB. 

Non,  Thésée,  il  faut  rompre  un  injuste  silence; 
Il  faut  à  votre  fils  rendre  son  innocence  : 
Il  n'étoit  point  coupable  *^ 

THÉSÉE. 

Ail  ;  pci^i  înfortonél 
Et  c'est  sar  votre  foi  que  je  l'ai  condamné  ! 
Cruelle  !  pensez-vous  être  assez  excusée... 

PHÈDRE. 

Les  mome;its  me  sont  chers;  écoutez-moi,  Tliésée  : 
C'est  moi  qui  sur  ce  fils  chaste  et  respectueux 
Osai  jeter  un  œil  profane ,  incestueux. 
Le  ciel  mit  dans  mon  sein  une  flamme  funeste  : 
La  détestable  OEnone  a  conduit  tout  le  reste. 
Elle  a  craint  qu'Ilippolyte,  instruit  de  ma  fureur. 
Ne  découvrît  un  feu  qui  lui  faisoit  horreur  : 
La  perfide ,  abusant  de  ma  foiblesse  extrême , 
S'est  hâtée  à  vos  yeux  de  l'accuser  lui-même. 
Elle  s'en  est  punie,  et,  fuyant  mon  courroux, 
A  cherché  dans  les  flots  un  supplice  trop  doux. 
Le  fer  auroit  déjà  tranché  ma  destinée; 
Mais  je  laissois  gémir  la  vertu  soupçonnée  : 
J'ai  .voulu ,  devant  vous  exposant  mes  remords , 
Par  un  chemin  plus  lent  descendre  chez  les  morts. 
J'ai  pris,  j'ai  fait  couler  dans  mes  brûlantes  veines 
Un  poison  que  Médée  apporta  dans  Athènes. 
Déjà  jusqu'à  mon  cœur  le  venin  parvenu 
Dans  ce  cœur  expirant  jette  un  froid  inconnu; 
Déjà  je  ne  vois  plus  qu'à  travers  un  nuage 
Et  le  ciel  et  l'époux  que  ma  présence  outrage; 
fit  la  mort,  à  mes  yeux  dérobant  la  clarté. 
Rend  au  jour  qu'ils  souilloient  toute  sa  pureté. 

PANOPE. 

Elle  expire ,  seigneur  ! 

1.  Racine  t'était  propoié  d'inspirer  plus  de  pitié  pour  Phèdre  coa- 
pable  que  pour  Hi^polyte  innocent,  et,  par  on  prodige  de  son  ait, 
îi  Y  est  parvenu.  (  Lahabpb.) 


«la  PHËDRB. 

TIIBSÉE. 

D'une  action  si  noire 
Que  ne  peut  avec  elle  expirer  la  mémoire  ! 
allons,  de  mon  erreur,  hélas!  trop  éclaircis, 
Mêler  nos  pleurs  au  sang  de  mon  malheureux  fils  2 
\lIons  de  ce  cher  fils  embrasser  ce  qui  reste , 
Expier  la  fureur  d'un  vœu  que  je  déteste  : 
Rendons-lui  les  honneurs  qu'il  a  trop  mérités; 
Kt,  pour  mieux  apaiser  ses  mânes  irrités. 
Que,  malgré  les  complots  d'une  injuste  famille 
Soû  amante  aujourd'hui  me  tienne  lieu  de  fiiiet 


»1N  <DB  PBIpa» 


ESTHER 

TRAGÉDIE 

TIRÉE  DE  l'Écriture  sainte 

1689 


PRÉFACE 


La  célèbrs  maison  de  Saint-Cyr  ayant  été  principalement 
établie  pour  élever  dans  la  piété  un  fort  grand  nombre  de 
Jeunes  demoiselles  rassemblées  de  tous  les  endroits  du 
royaume ,  on  n'y  a  rien  oublié  de  tout  ce  qui  ponvoit  con- 
tribuer &  les  rendre  capables  de  servir  Dieu  dans  Les  difîé- 
rents  états  où  il  lui  plaira  de  les  appeler.  Mais  en  leur  mon- 
trant les  choses  essentielles  et  nécessaires,  on  ne  néglige 
pas  de  leur  apprendre  celles  qui  peuvent  servir  à  leur  polir 
l'esprit,  et  à  leur  former  le  jugement.  On  a  imaginé  pour 
cela  plusieurs  moyens,  qui,  sans  le»  détourner  de  leur  tra- 
vail et  de  leurs  exercices  ordinaires,  les  instruisent  en  les 
divertissant;  ou  leur  met,  pour  ainsi  dire,  à  profit  leurs 
heures  de  récréation  :  on  leur  fait  faire  entre  elles,  sur  leurs 
principaux  devoirs,  des  conversations  ingénieuses  qu'on  leur 
a  composées  exprès,  ou  qu'elles-mêmes  composent  sur-le- 
champ;  on  les  fait  parler  sur  les  histoires  qu'on  leur  a  lues, 
ou  sur  les  importantes  vérités  qu'on  leur  a  enseignées;  on 
leur  fait  réciter  par  cœur  et  déclamer  les  plus  beaux  en- 
liioits  des  meili'^urs  poètes  :  et  cela  leur  sert  surtout  à  les 
d'ifaire  de  q»2anlilé  de  mauvaises  prononciations  qu'elles 
pourroient  avoir  apportées  de  leurs  provinces;  on  a  soin 
aussi  de  (aire  apprendre  à  chanter  à  celles  qui  ont  de  la 
voix,  ei  on  ne  leur  laisse  pas  perdre  un  talent  qui  les  peut 


810  PRÉPACB. 

amuser  innocemment,  et  qu'elles  peuvent  employer  un  jour 
à  chanter  les  louanges  de  Dieu. 

Mais  la  plupart  des  plus  excellents  vers  de  notre  langue 
ayant  été  composés  sur  des  matières  fort  profanes,  et  nos 
plus  beaux  airs  étant  sur  des  paroles  extrêmement  molles 
et  efféminées,  capables  de  faire  des  impressions  dangereuses 
sur  de  jeunes  esprits,  les  personnes  illustres  qui  ont  bien 
voulu  prendre  la  principale  direction  de  cette  maison  ont 
souhaité  qu'il  y  eût  quelque  ouvrage  qui,  sans  avoir  tous 
ces  défauts,  pût  produire  une  partie  de  ces  bons  effets.  Elles 
me  firent  l'honneur  de  me  communiquer  leur  dessein,  et 
même  do  me  demander  si  je  ne  pourrois  pas  faire  sur  quel- 
que sujet  de  piété  et  de  morale  une  espèce  do  poëme  où  le 
chant  fût  mêlé  avec  le  récit,  le  tout  lié  par  une  action  qui 
rendît  la  chose  plus  vive  et  moins  capable  d'ennuyer. 

Je  leur  proposai  le  sujet  d'EsUier,  qui  les  frappa  d'abord, 
cette  histoire  leur  paroissant  pleine  de  grandes  leçons  d'a- 
mour de  Dieu,  et  de  détachement  du  monde  au  milieu  du 
monde  môme.  Et  je  crus  de  mon  côté  que  je  trouverois  assez 
de  facilité  à  traiter  ce  sujet  :  d'autant  plus  qu'il  me  sembla 
que,  sans  altérer  aucune  des  circonstances  tant  soit  peu 
considérables  de  l'Écriture  sainte,  ce  qui  seroit,  à  mon  avis, 
une  espèce  de  sacrilège,  je  pourrois  remplir  toute  mon 
action  avec  les  seules  scènes  que  Dieu  lui-même,  pour  ainsi 
dire,  a  préparées. 

J'entrepris  donc  la  chose  :  et  je  m'aperçus  qu'en  travail- 
lant sur  le  plan  qu'on  m'avoit  donné,  j'exécutois  en  quelque 
sorte  un  dessein  qui  m'avoit  souvent  passé  dans  l'esprit, 
qui  étoit  de  lier,  comme  dans  les  anciennes  tragédies 
grecques,  lo  chœur  et  le  chant  avec  l'action,  et  d'employer 
&  chanter  les  louanges  du  vrai  Dieu  cette  partie  du  chœur 
que  les  païens  employoicnt  i  chanter  les  louanges  de  leurs 
fausses  divinités. 

A  dire  vrai,  je  no  pensois  guère  que  la  chose  dût  être 
aussi  publique  qu'elle  l'a  été.  Mais  les  grandes  vérités  de 
l'Écriture,  et  la  manière  sublime  dont  elles  y  sont  énon- 


PRBPACB.  617 

cées,  pour  peu  qu'on  les  présente,  m^me  imparlaîtement 
aux  yeux  des  hommes,  sont  si  propres  à  les  frapper;  et 
d'ailleurs  ces  jeunes  demoiselles  ont  déclamé  ec  chanté  cet 
ouvrage  avec  tant  de  grâce,  tant  de  modestie  et  tant  de 
piété,  qu'il  n'a  pas  été  possible  qu'il  demeurât  renfermé 
dans  le  secret  de  leur  maison  :  de  sorte  qu'un  divertisse- 
ment d'enfants  est  devenu  le  sujet  de  l'empressement  és 
toute  la  cour,  le  roi  lui-même,  qui  en  avoit  été  touché, 
n'ayant  pu  refuser  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  grands  sei- 
gneurs de  les  y  mener,  et  ayant  eu  la  satisfaction  de  voir, 
par  le  plaisir  qu'ils  y  ont  pris,  qu'on  se  peut  aussi  bien  di- 
vertir aux  choses  de  piété,  qu'à  tous  les  spectacles  profan  es. 
Au  reste,  quoique  j'aie  évité  soigneusement  de  mêler  le 
profane  avec  le  sacré,  j'ai  cru  néanmoins  que  je  pouvois 
emprunter  deux  ou  trois  traits  d'Hérodote,  pour  mieux 
peindre  Assuérus  :  car  j'ai  suivi  le  sentiment  de  plusieurs 
savants  interprètes  de  l'Écriture,  qui  tiennent  que  ce  roi  «st 
le  même  que  le  fameux  Darius,  fils  d'Hystaspe,  dont  parle 
cet  historien.  En  effet,  ils  en  rapportent  quantité  de  preu- 
ves, dont  quelques-unes  me  paroissent  des  démonstrations. 
Mais  je  n'ai  pas  jugé  à  propos  de  croire  ce  même  Hérodote 
sur  sa  parole,  lorsqu'il  dit  que  les  Perses  n'élevoient  ni  tem . 
pies,  ni  autels,  ni  statues  à  leurs  dieux,  et  qu'ils  ne  se  ser- 
voient  point  de  libations  dans  leurs  sacrifices.  Son  témoi- 
gnage est  expressément  détruit  par  l'Écriture,  aussi  bien 
que  par  Xénophon ,  beaucoup  mieux  instruit  que  lui  des 
mœurs  et  des  affaires  de  la  Perse,  et  enfin  par  Quinte-Curce. 
On  peut  dire  que  l'unité  de  lieu  est  observée  dans  cette 
pièce,  en  ce  que  toute  l'action  se  passe  dans  le  valais  d'As- 
suérus.  Cependant,  comme  on  vouloit  rendre  ce  divertisse- 
ment plus  agréable  à  des  enfants,  en  jetant  quelque  variété 
dans  les  décorations,  cela  a  été  cause  que  je  n'ai  pas  gardé 
cette  unité  avec  la  même  rigueur  que  j'ai  fait  autrefois  dans 
mes  tragédies. 

Je  crois  qu'il  est  bon  d'avertir  ici  que  bien  qu'il  y  ait 
Jans  Eslher  des  personnages  d'hommes ,  ces  personnages 


«18  prspacb. 

n'ont  pas  laissé  l'être  représentés  par  des  filles  avec  toute 
la  bienséance  de  leur  sexe.  La  chose  leur  a  été  d'autant  plus 
aisée ,  qu'anciennement  les  habits  des  Persans  et  des  Juifs 
étoient  de  longues  robes  qui  tomboient  jusqu'à  terre. 

Je  ne  puis  me  résoudre  à  finir  cette  préface  sans  rendre 
à  celui  qui  a  fait  la  musique  la  justice  qui  lui  est  due,  et 
sans  confesser  franchement  que  ses  chants  ont  fait  un  des 
plus  grands  agréments  de  la  pièce*.  Tous  les  connoisseurs 
demeurent  d'accord  que  depuis  longtemps  on  n'a  point  en- 
tendu d'airs  plus  touchants  ni  plus  convenables  aux  paroles. 
Quelques  personnes  ont  trouvé  la  musique  du  dernier  choeur 
un  peu  longue,  quoique  très-belle.  Mais  qu'auroit-on  dit  de 
ces  jeunes  Israélites  qui  avoient  tant  fait  de  vœux  à  Dieu 
pour  être  délivrées  de  l'horrible  péril  où  elles  étoient,  si, 
ce  péril  étant  passé,  elles  lui  en  avoient  rendu  de  médiocres 
actions  de  grâces?  Elles  auroient  directement  péché  contre 
la  louable  coutume  de  leur  nation ,  où  l'on  ne  recevoit  de 
Dieu  aucun  bienfait  signalé,  qu'on  ne  l'en  remerciât  sur- 
le-champ  par  de  fort  longs  cantiques  :  témoin  ceux  de  Marie, 
sœur  de  Moïse,  de  Débora  et  de  Judith,  et  tant  d'autres 
dont  l'Écriture  est  pleine.  On  dit  même  que  les  Juifs,  encore 
aujourd'hui ,  célèbrent  par  de  grandes  actions  de  grâces  le 
jour  où  leurs  ancêtres  furent  délivré»  par  Esther  de  i 
cruauté  d'Aman. 

l.  Ce  mosicieii  s'appelait  Moraau- 


ESTHER 


PERSONNAGES* 

ASSUÉRUS,  roi  de  Perse. 

BSTHBR,  reine  de  Perse. 

MARDOCHÉE,  oncle  d'Bsther. 

AMAN,  favori  d'Assuéms. 

ZARÈS,  femme  d'Aman. 

HYDASPB,  officier  da  palais  intérlenr  d'Assafra. 

ASAPH,  autre  officier  d'Assuéro;. 

ÉLISE,  confidente  d'Esther. 

THAMAR,  Israélite  de  la  snite  d'Esther. 

Oardbs  dd  roi  AssoiRUS. 

CHSUR    DB    JBUNKa    FILLBS    ISRAÉLITIS. 

La  seine  est  à  Stise,  dans  le  palais  d'Assuerus. 
LA  PlâTB  fait  le  Prologue. 


I.  Dans  le  privilège  accordé  aux  dames  de  Saint-Cyr  pour  faire 
Imprimer  Esiher,  cette  pièce  ne  porte  pas  le  titre  de  tragédie  ,  mais 
teulement  d'ouvrage  de  poésie  tiré  de  l'Ecriture  sainte,  propre  à  être 
fteité  tt  à  être  chanté 


PROLOGUE* 

LA  PIÉTÉ 

Du  sijaur  bienheureux  de  la  Divinité 
Je  descends  daas  ce  lieu  par  la  Grâce  habité  ; 
L'Innocence  s'y  plaît,  ma  compagne  éternelle, 
Kt  n'a  point  sous  ler  cieux  d'asile  plus  fidèle. 
Ici,  loin  du  tumulte,  aux  devoirs  les  plus  saints 
Tout  un  peuple  naissant  est  formé  par  mes  mains  ; 
Je  nourris  dans  son  cœur  la  semence  féconde 
Des  vertus  dont  il  doit  sanctifier  le  monde. 
Un  roi  qui  me  protège,  un  roi  victorieux, 
A  commis  à  mes  soins  ce  dépôt  précieux. 
C'est  lui  qui  rassembla  ces  colombes  timides, 
Éparses  en  cent  lieux,  sans  secours  et  sans  guides: 
Pour  elles,  à  sa  porte,  élevant  ce  palais. 
Il  leur  y  fit  trouver  l'abondance  et  la  paix. 

Grand  Dieu,  que  cet  ouvrage  ait  place  en  ta  mémoire! 
Pue  tous  les  soins  qu'il  prend  pour  soutenir  ta  gloire 
Soient  gravés  de  ta  main  au  livre  où  sont  écrits 
Les  noms  prédestinés  des  rois  que  tu  chéris! 
Tu  m'écoutes;  ma  voix  ne  t'est  point  étrangère: 
Je  suis  la  Piété,  cette  fille  si  chère. 
Qui  t'offre  de  ce  roi  les  plus  tendres  soupirs  : 
Du  feu  de  ton  amour  j'allume  ses  désirs. 
Du  zèle  qui  pour  toi  l'enflamme  et  le  dévore 
La  chaleur  se  répand  du  couchant  à  l'aurore  •. 
Tu  le  vois  tous  les  jours  devant  toi  prosterné. 
Humilier  ce  front  de  splendeur  couronné. 
Et,  confondant  l'orpiueil  par  d'augustes  exemples, 
Baiser  avec  respect  le  pavé  de  tes  temples. 
De  ta  gloire  animé,  lui  seul,  de  tant  de  rois. 
S'arme  pour  t^i  querelle,  et  combat  pour  tes  droits. 

1.  Tous  les  personnages  de  cette  pièce  étoient  distribués  aax  de- 
moiselles de  Samt-Cyr,  lorsque  la  jeune  mademoiselle  de  Caylos , 
qui  avuit  été  «Sluvée  dans  cette  maison  et  n'en  étoit  sortie  que  depuis 
peu  de  temps,  témoigna  une  grande  envie  de  faire  quelque  person- 
nage ,  ce  qui  engagea  l'auteur  à  faire  pour  elle  ce  prologue  très- 
heureusement  imaginé.  C'est  un  cadre  ot»  l'auteur  a  su  renfermer 
délicatement  les  plus  magnifiques  éloges  du  roi,  de  madame  de 
Maintenon,  et  de  la  communauté  de  Saint-Cyr.  (L.  R.) 

2.  Il  s'agit  ici  des  missions  étrangères  et  des  travaux  npostoliquet 
dans  l'Onent  et  dans  le  Nouveau-Monde,  que  Louis  ÎJV  encoura- 
geait par  tes  bienfaits.  (  Gboffroy.) 

85. 


622  PROLOGUE. 

Le  perfide  intérêt,  l'aveugle  jalousie. 
S'unissent  contre  toi  pour  l'affreuse  hérésie; 
La  discorde  en  fureur  frémit  de  toutes  parts; 
Tout  semble  abandonner  tes  sacrés  étendards: 
Et  l'enfer,  couvrant  tout  de  ses  vapeurs  funèbres, 
Sur  les  yeux  les  plus  saints  a  jeté  ses  ténèbres. 
Lui  seul,  invariable  et  fondé  sur  la  foi. 
Ne  cherche,  ne  regarde,  et  n'écoute  que  toi, 
Et,  bravant  du  démon  l'impuissant  artifice. 
De  la  religion  soutient  tout  l'édifice. 
Grand  Dieu,  juge  ta  cause,  et  déploie  aujourd'hui 
Ce  bras ,  ce  même  bras  qui  combattoit  pour  lui , 
Lorsque  des  nations  à  sa  porte  animées 
Le  Rhin  vit  tant  de  fois  disperser  les  années. 
Des  mêmes  ennemis  je  reconaois  l'orgueil; 
Ils  viennent  se  briser  contre  le  même  écueil: 
Déjà,  rompant  partout  leurs  plus  fermes  barrières. 
Du  débris  de  leurs  forts  il  couvre  ses  frontières. 
Tu  lui  donnes  un  fils  prompt  à  le  seconder, 
Qui  sait  combattre,  plaire,  obéir,  commander; 
Un  fils  qui,  comme  lui,  suivi  de  la  victoire, 
Semble  à  gagner  son  cœur  borner  toute  sa  gloire; 
Un  fils  à  tous  ses  vœux  avec  amour  soumis. 
L'éternel  désespoir  de  tous  ses  ennemis. 
Pareil  à  ces  esprits  que  ta  justice  envoie , 
Quand  son  roi  lui  dit  :  Pars,  il  s'élance  avec  joie; 
Du  tonnerre  vengeur  s'en  va  tout  embraser. 
Et,  tranquille,  à  ses  pieds  revient  le  déposer'. 

Mais,  tandis  qu'un  grand  roi  venge  ainsi  mes  injures. 
Vous  qui  goûtez  ici  des  délices  si  pures. 
S'il  permet  à  son  cœur  un  moment  de  repos , 
A  vos  jeux  innocents  appelez  ce  héros  ; 
Retracez-lui  d'Esther  l'histoire  glorieuse. 
Et  sur  l'impiété  la  foi  victorieuse. 

Et  vous,  qui  vous  plaisez  aux  folles  passions 
Qu'allument  dans  vos  cœurs  les  vaines  fictions, 
Profane»  amateurs  de  spectacles  frivoles , 
Dont  l'oreille  s'ennuie  au  son  de  mes  paroles, 
Fuyez  de  mes  plaisirs  la  sainte  austérité  : 
Tout  respire  ici  Dieu,  la  paix ,  la  vérité. 

1.  Allusion  &  la  campagne  de  1088,  dans  laquelle  le  grand  dauphin 
prit  Pbilipebourg,  Heidelberg,  Maohelm,  et  conquit  le  Palatinat  (Q.) 


ESTHER 

trag£die 


ACTE   PREMIER 

L«  théitr»  représente  Tappartement  d'Esther 

SCÈNE  I. 

ESTHER,    ÉLISE. 

ESTMER. 

Est-ce  toi ,  chère  Élise?  O  jour  trois  fois  heureux I 
Que  béni  soit  le  ciel  qui  te  rend  à  mes  vœux , 
Toi  qui,  de  Benjamin  comme  moi  descendue. 
Fus  de  mes  premiers  ans  la  compagne  assidue. 
Et  qui  d'un  même  Joug  souffrant  l'oppression, 
M'aidois  à  soupirer  les  malheurs  de  Sion  I 
Combien  ce  temps  encore  est  cher  à  ma  mémolrst 
Mais  toi,  de  ton  Estlier  ignorois-tu  la  gloire? 
Depuis  plus  de  six  mois  que  je  te  fais  chercher, 
Quel  climat,  quel  désert  a  donc  pu  te  cacher? 

éLise. 
Au  bruit  de  votre  mort  Justement  éplorée. 
Du  reste  des  humains  Je  vivois  séparée. 
Et  de  mes  tristes  jours  n'attendois  que  la  fin , 
Quand  tout  à  coup,  madame,  un  prophète  divin  : 
«.  C'est  pleurer  trop  longtemps  une  mort  qui  t'abuïe, 
•  Lève-toi,  m'a-t-il  dit,  prends  ton  chemin  vers  Sose, 
■  Là  tu  verras  d'Esther  la  pompe  et  les  honneurs, 
«  Et  sur  le  trône  assis  le  sujet  de  tes  pleurs. 
«  Rassure,  ajouta-t-il,  tes  uibus  alarmées, 
'<  Sion  :  le  jour  approche  où  le  Dieu  des  arméei 


•24  BSTHBR. 

a  Va  âe  son  bras  puissant  faire  éclater  l'appui; 
•  Et  le  cri  de  son  peuple  est  monté  jusqu'à  lui.  a 
Il  dit  :  et  moi,  de  joie  et  d'horreur  pénétrée, 
Je  cours.  De  ce  palais  j'ai  su  trouver  l'entrée. 
O  spectacle!  O  triomphe  admirable  à  mes  yeux, 
Digne  en  effet  du  bras  qui  sauva  nos  aïeux  ! 
Le  fier  Assuérus  couronne  sa  captive, 
Et  le  Persan  superbe  est  aux  pieds  d'une  Juive! 
Par  quels  secrets  ressorts ,  par  quel  enchaînement 
Le  ciel  a-t-il  conduit  ce  grand  événement? 

BSTHER. 

Peut-être  on  t'a  conté  la  fameuse  disgrâce 
De  l'altière  Vasthi ,  dont  j'occupe  la  place  ', 
Lorsque  le  roi ,  contre  elle  enflammé  de  dépit, 
La  chassa  de  son  trône,  ainsi  que  de  son  lit. 
Hais  il  ne  put  sitôt  en  bannir  la  pensée  : 
Vasthi  régna  longtemps  sur  son  âme  offensée. 
Dans  ses  nombreux  États  il  fallut  donc  chercher 
Quelque  nouvel  objet  qui  l'en  pût  détacher. 
De  l'Inde  à  l'Hellespont  ses  esclaves  coururent  : 
Les  filles  de  l'Egypte  à  Suse  comparurent; 
Celles  même  du  Parthe  et  du  Scythe  indompté 
Y  briguèrent  le  sceptre  offert  à  la  beauté. 
On  m'élevoit  alors,  solitaire  et  cachée. 
Sous  les  yeux  vigilants  du  sage  Mardochée  : 
Tu  sais  combien  je  dois  à  ses  heureux  secours. 
La  mort  m'avoit  ravi  les  auteurs  de  mes  jours 
Miii»  lui ,  voyant  en  moi  la  fille  de  son  frère , 
Me  tint  lieu,  chère  Élise,  et  de  père  et  de  mère. 
Du  triste  état  des  Juifs  jour  et  nuit  agité , 
Il  me  tira  du  sein  de  mon  obscurité  ; 
Et,  sur  mes  foibles  mains  fondant  leur  délivrance, 
il  me  fit  d'un  empire  accepter  l'espérance. 
A  ses  desseins  secrets,  tremblante,  j'obéis  : 

.»  » 

1.  Vasthi  eut  raiiion  d'opposer  les  lois  de  la  pudeur  aux  capn(\  ~ 
<f  un  roi  ivre  qui,  dans  une  débauche,  voulait  exposer  sa  femme  aux 
regards  des  courtisans.  Assuérus  était  doublement  dégradé ,  et  par 
une  honteuse  ivresse,  et  par  un  oubli  encore  plus  honteux  de  ce  qu'il 
devait  aux  mœurs  et  aux  usages  de  la  Perse.  Mais  Racine  n'avait 
garde  de  rendra  Assuérus  odieux ,  et  Vasthi  intéressante  :  il  a  sup. 
primé  sagement  la  cause  de  cette  disgrâce ,  laissant  entendre  seule- 
ment qu'elle  étoit  la  suite  de  l'orgueil  insensé  de  l'altiire  YcutM.  (Q.) 


ACTE    PREMIER.  g25 

Je  vins;  mais  je  cachai  ma  race  et  mon  pays. 
Qui  pourroit  cependant  t'exprimer  les  cabales 
Que  formoiten  ces  lieux  ce  peuple  de  rivales, 
Qui  toutes,  disputant  un  si  grand  intérêt. 
Des  yeux  d'Assuérus  attendoient  leur  arrêt? 
Chacune  avoit  sa  brigue  et  de  puissants  suffrages: 
L'une  d'un  sang  fameux  vantoit  les  avantages  ; 
L'autre,  pour  se  parer  de  superbes  atours, 
Dos  plus  adroites  mains  empruntoit  le  secours; 
Et  moi ,  pour  toute  brigue  et  pour  tout  artifice 
De  mes  larmes  au  ciel  j'offrois  le  sacrifice. 

£nfin,  on  m'annonça  l'ordre  d'Assuérus. 
Devant  ce  fier  monarque,  Élise,  je  parus. 
Dieu  tient  le  cœur  des  rois  entre  ses  mains  puissantes: 
Il  fait  que  tout  prospère  aux  âmes  innocentes , 
Tandis  qu'en  ses  projets  l'orgueilleux  est  trompé. 
De  mes  foibles  attraits  le  roi  parut  frappé  : 
Il  m'observa  longtemps  dans  un  sombre  silence; 
Et  le  ciel,  qui  pour  moi  fit  pencher  la  balance. 
Dans  ce  temps-là,  sans  doute,  agissoit  sur  son  cœur. 
Enfin ,  avec  des  yeux  où  régnoit  la  douceur  : 
«  Soyez  reine,  »  dit-il;  et,  dès  ce  moment  môme, 
De  sa  main  sur  mon  front  posa  son  diadème. 
Pour  mieux  faire  éclater  sa  joie  et  son  amour. 
Il  combla  de  présents  tous  les  grands  de  sa  cour; 
Et  môme  ses  bienfaits,  dans  toutes  ses  provinces. 
Invitèrent  lé  peuple  aux  noces  de  leurs  princes. 

Hélas!  durant  ces  jours  de  joie  et  de  festins. 
Quelle  étoit  en  secret  ma  honte  et  mes  chagrins  ! 
Esther,  disois-je,  Esther  dans  la  pourpre  est  assise, 
La  moitié  de  la  terre  à  son  sceptre  est  soumise, 
Et  de  Jérusalem  l'herbe  cache  les  murs! 
Sion,  repaire  affreux  de  reptiles  impurs. 
Voit  de  son  temple  saint  les  pierres  dispersées. 
Et  du  Dieu  d'Israël  les  fêtes  sont  cessées  *  ! 

ÉLISE. 

M'aTez-TOus  point  au  roi  confié  vos  ennuis? 

ERTIIEn. 

Le  roi,  jusqu'à  ce  jour,  ignore  qui  je  suisi 
Celui  par  qui  le  ciel  règle  ma  destinée 

1.  Comparez  avec  ce  récit  le  Livre  d'Estlter,  cb^p.  II.  Racine,  dao« 
oute  cette  scène,  suit  les  Livres  saiaU. 


6t»  BSTHBR. 

Sur  ce  secret  encor  tient  ma  langue  enchaînée- 

ÉLISE. 

Mardochéeî  Hé!  peut^il  approcher  de  ces  lieux? 

ESTHEH. 

Son  amitié  pour  moi  le  rend  ingénieux. 

Absent,  je  le  consulte,  et  ses  réponses  sage» 

Pour  venir  Jusqu'à  moi  trouvent  mille  passages: 

Un  père  a  moins  de  soin  du  salut  de  son  fils. 

Déjà  même,  déjà,  par  ses  secrets  avis. 

J'ai  découvert  au  roi  les  sanglantes  pratiques 

Que  formoient  contre  lui  deux  ingrats  domestiques. 

Cependant  mon  amour  pour  notre  nation 

A  rempli  ce  palais  de  filles  de  Slon  , 

Jeunes  et  tendres  fleurs  par  le  sort  agitées. 

Sous  un  ciel  étranger  comme  moi  transplantées. 

Dans  un  lieu  séparé  de  profanes  témoins. 

Je  mets  à  les  former  mon  étude  et  mes  soins; 

Et  c'est  là  que,  fuyant  l'orgueil  du  diadème. 

Lasse  de  vains  honneurs,  et  me  cherchant  moi-même 

Aux  pieds  de  l'Éternel  je  viens  m'humilier. 

Et  goûter  le  p'aisir  de  me  faire  oublier  •• 

Mais  à  tous  les  Persans  je  cache  leurs  familles. 

Il  faut  les  appeler.  Venez,  venez,  mes  filles, 

Compagnes  autrefois  de  ma  captivité, 

De  l'antique  Jacob  jeune  postérité  ». 

SCÈNE  II. 

ESTHER,  ÉLISE,  le  choeur. 

ONE  ISRAELITE,  Chantant  derrière  le  tbéitr». 
Ma  sœur,  quelle  voix  nous  appelle? 

UNE   AUTRE. 

J'en  reconnois  les  agréables  sons  ; 
C'est  la  reine. 

1.  Ce  trait  admirable  de  la  modestie  d'Bsther  s'appliqaait  i 
Madame  de  Maintenon ,  qui  venait  à  Saint-Cjr  oublier  l'éclat  et  lea 
grandeur*  de  la  cour.  (G.) 

S,  Il  Jen  faut  bien  que  cette  scène  soit,  comme  on  l'a  dit,  inutile  à 
l'action,  puisqu'elle  lait  connallre  les  événements  de  l'avant-scène, 
et  trace  les  caractères  d'Esiher  et  de  Mardochée.  Le  sujet  n'y  est  pas 
entièrement  exposé;  mais  ce  n'est  pas  une  règle  essentielle,  qae 
toute  l'exposition  se  trouve  daos  la  première  scène.  (G.) 


ACTE    PREMIER.  687 

TOUTES     DEUX. 

Courons,  mes  sœurs,  obéissons. 
La  reine  nous  appelle  : 
Allons ,  rangeons-nous  auprès  d'elle. 
TOUT  LE  c  H  CE  D  R ,  entrant  snr  la  scèue  par  plnsienia. 
endroits  différents. 
La  reine  nous  appelle  : 
Allons,  rangeons-nous  auprès  d'elle. 

ÉLISE. 

Ciel  !  quel  nombreux  essaim  d'innocentes  beauté* 
S'offre  à  mes  yeux  en  foule,  et  son  de  tous  cotés! 
Quelle  aimable  pudeur  sur  leur  visage  est  peinte! 
Prospérez,  cher  espoir  d'une  nation  sainte. 
Puissent  jusques  au  ciel  vos  soupirs  innocents 
Monter  comme  l'odeur  d'un  agréable  encens  ! 
Que  Dieu  jette  sur  vous  des  regards  pacifiques! 

ESTHER. 

Mes  filles,  chantez-nous  quelqu'un  de  ces  cantinuet 
Où  vos  voix  si  souvent  se  mêlant  à  mes  pleurs 
De  la  triste  Sion  célèbrent  les  malheurs. 

CNB  ISRAELITE  chante  seule. 
Déplorable  Sion,  qu'as-tu  fait  de  ta  gloire? 

Tout  l'univers  admiroit  ta  splendeur  : 
Tu  n'es  plus  que  poussière;  et  de  cette  grandeur 
Il  ne  nous  reste  plus  que  la  triste  mémoire. 
Sion,  jusques  au  ciel  élevée  autrefois. 

Jusqu'aux  enfers  maintenant  abaissée, 
Puissé-je  demeurer  sans  voix , 

Si  dans  mes  chants  ta  douleur  retracée 
Jusqu'au  dernier  soupir  n'occupe  ma  pensée  ! 

TOUT    LB    CHOEUVL. 

O  rives  du  Jourdain!  ô  champs  aimés  des  cieux! 
Sacrés  monts,  fertiles  vallées. 
Par  cent  miracles  signalées  ! 
Du  doux  pays  de  nos  aïeux 
Serons-nous  toujours  exilées? 

UNE  ISRAÉLITE,    seule. 

uand  verrai-je,  ô  Sion!  relover  tes  remparts. 

Et  de  tes  tours  les  magnifiques  faites? 
Quand  verrai-je  de  toutes  parts 
peuples  en  chantant  accourir  à  tes  fétest 


828  ESTHER. 

TOUT    LE    CHOEUR. 

O  rives  du  Jourdain!  ô  champs  aimés  des  cieui» 
Sacrés  monts,  fertiles  valléen. 
Par  cent  miracles  signalées! 
Du  doux  pays  de  nos  aïeux 
Serons-nous  toujours  exilées? 

SCÈNE  III. 

ESTHER,   MARDOCHÉE,   ÉLISE,  lb  chceob. 

ESTHER. 

Quel  profane  en  ce  lieu  s'ose  avancer  vers  nous) 
Que  vois-je?  Mardochée  !  O  mon  père,  est-ce  vousî 
Un  ange  du  Seigneur,  sous  son  aile  sacrée, 
A  donc  conduit  vos  pas,  et  caché  votre  entrée? 
Mais  d'où  vient  cet  air  sombre ,  et  ce  cilice  affreux , 
Et  cette  cendre  enfin  qui  couvre  vos  cheveux? 
Que  nous  annoncez-vous? 

MARDOCHÉE. 

0  reine  infortunéel 
O  d'un  peuple  innocent  barbare  destinée  ! 
Lisez,  lisez  l'arrêt  détestable,  cruel... 
Nous  sommes  tous  perdus  !  et  c'est  fait  d'Israël  I 

ESTHER. 

Juste  ciel  !  tout  mon  sang  dans  mes  veines  se  glace. 

MARDOCHÉE. 

On  doit  de  tous  les  Juifs  exterminer  la  race. 

Au  sanguinaire  Aman  nous  sommes  tous  livrés; 

Les  glaives,  les  couteaux,  sont  déjà  préparés: 

Toute  la  nation  à  la  fois  est  proscrite. 

Aman,  l'impie  Aman,  race  d'Amalécite, 

A,  pour  ce  coup  funeste,  armé  tout  son  crédit; 

Et  le  roi,  trop  crédule,  a  signé  cet  édit. 

Prévenu  contre  nous  par  cette  bouche  impure, 

Il  nous  croit  en  horreur  à  toute  la  nature. 

Ses  ordres  sont  donnés;  et,  dans  tous  ses  États 

Le  joi'-  fatal  est  pris  pour  tant  d'assassinats. 

Cieux,  éclairerez-rous  cet  horrible  carnage? 

Le  fer  ne  connaîtra  ni  le  sexe  ni  l'âge; 

Tout  doit  servir  de  proie  aux  tigres,  aux  vautours; 

Et  ce  jour  effroyable  arrive  dans  dix  jours. 


ACTE    PRBMIBR.  629 

ESTHER. 

O  Dieu ,  qui  rois  former  des  desseins  si  funestes. 
As-tu  donc  de  Jacob  abandonné  les  restes? 

UNE  DES  PLUS  JEUNES  ISRAÉLITES. 

Qel,  qui  nous  défendra,  si  tu  ne  nous  défends? 

HARDOCIléE. 

Laissez  les  pleurs ,  Esther,  à  ces  jeunes  enfants. 
En  vous  est  tout  l'espoir  de  vos  malheureux  frères: 
Il  faut  les  secourir;  mais  les  heures  sont  chères; 
Le  temps  vole  et  bientôt  amènera  le  jour 
Où  le  nom  des  Hébreux  doit  périr  sans  retour. 
Toute  pleine  du  feu  de  tant  de  saints  prophètes, 
Allez ,  osez  au  roi  déclarer  qui  vous  êtes. 

BSTHER. 

Hélas!  ignorez-vous  quelles  sévères  lois 

Aux  timides  mortels  cachent  ici  les  rois? 

Au  fond  de  leur  palais  leur  majesté  terrible 

Affecte  à  leurs  sujets  de  se  rendre  hivisible; 

Et  la  mort  est  le  prix  de  tout  audacieux 

Qui ,  sans  être  appelé ,  se  présente  à  leurs  yeux, 

Si  le  roi  dans  l'instant,  pour  sauver  le  coupable, 

Ne  lui  donne  à  baiser  son  sceptre  redoutable. 

Rien  ne  met  à  l'abri  de  cet  ordre  fatal , 

Ni  le  rang,  ni  le  sexe;  et  le  crime  est  égal. 

Moi-même,  sur  son  trône,  à  ses  côtés  assise. 

Je  suis  à  cette  loi,  comme  une  autre,  soumise  : 

Et,  sans  le  prévenir,  il  faut,  pour  lui  parler. 

Qu'il  me  cherche,  ou  du  moins  qu'il  me  fasse  appeler. 

MARDOCnÉE. 

Quoi  !  lorsque  vous  voyez  périr  votre  patrie. 
Pour  quelque  chose,  Esther,  vous  comptez  votre  viel 
Dieu  parle,  et  d'un  mortel  vous  craignez  le  courroux  1 
Que  dis-je?  votre  vie,  Esther,  est-elle  à  vous? 
N'est-elle  pas  au  sang  dont  vous  êtes  issue? 
N'est-elle  pas  à  Dieu,  dont  vous  l'avez  reçue? 
Et  qui  sait,  lorsqu'au  trône  il  conduisit  vos  pas. 
Si  pour  sauver  son  peuple  il  ne  vous  gardoit  pas? 
Sengez-y  bien  :  ce  Dieu  ne  vous  a  pas  choisie 
Pour  être  un  vain  spectacle  aux  peuples  de  l'Asie, 
Ni  pour  charmer  les  yeux  des  jirofanes  humains; 
Pour  un  plus  noble  usage  il  réserve  ses  saints. 
S'immoler  pour  son  nom  et  pour  son  héritage, 


«80  BSTHBS. 

D'un  enfant  d'Israôl  voilà  le  vrai  partage; 
Trop  heureuse  pour  lui  de  hasarder  vos  joursl 
Et  quel  besoin  son  bras  a-t-il  de  nos  secours? 
Que  peuvent  contre  lui  tous  les  rois  de  la  terre; 
En  vain  ils  s'uniroient  pour  lui  faire  la  guerre i 
Pour  dissiper  leur  ligue  il  n'a  qu'à  se  montrer; 
Il  parle,  et  dans  la  poudre  il  les  fait  tous  rentrer. 
Au  seul  son  de  sa  voix  la  mer  fuit,  le  ciel  tremble;  , 
Il  voit  comme  un  néant  tout  l'univers  ensemble; 
Et  les  foibles  mortels,  vains  jouets  du  trépas. 
Sont  tous  devant  ses  yeux  comme  s'ils  n'étoient  pa». 
S'il  a  permis  d'Aman  l'audace  criminelle. 
Sans  doute  qu'il  vouloit  éprouver  votre  zèle. 
C'est  lui  qui,  m'excitant  à  vous  oser  chercher. 
Devant  moi,  chère  Esther,  a  bien  voulu  marcher; 
Et  s'il  faut  que  sa  voix  frappe  en  vain  vos  oreilles, 
Nous  n'en  verrons  pas  moins  éclater  ses  merveilles. 
Il  peut  confondre  Aman,  il  peut  briser  nos  fers 
Par  la  plus  foible  main  qui  soit  dans  l'univers; 
Et  vous,  qui  n'aurez  point  accepté  cette  grâce, 
Vou»  périrez  peut-être,  et  toute  votre  race. 

8STUEH. 

Allez  :  que  tous  les  Juifs  dans  Suse  répandus, 

A  prier  avec  vous  jour  et  nuit  assidus. 

Me  prêtent  de  leurs  vœtix  le  secours  salutaire. 

Et  pendant  ces  trois  jours  gardent  un  jeûne  austère. 

Déjà  la  sombre  nuit  a  commencé  son  tour  : 

Demain,  quand  le  soleil  rallumera  le  jour, 

Contente  do  périr,  s'il  faut  que  Je  périsse. 

J'irai  pour  mon  pays  m'olTrir  en  sacrifice. 

Qu'on  s'éloigne  un  momeni. 

(  Le  chœur  se  retire  vers  le  fond  da  thé&tra. 

SCÈNE  IV. 

ESTIIER,  ÉLISE,  LE  chobom. 

KSTHER. 

O  mon  souverain  roi  ; 
Me  voici  donc  tremblante  et  seule  devant  toi  ! 
Mon  père  mille  fois  m'a  dit  dans  mon  enfance 
Qu'avec  nous  tu  Juras  une  sainte  alliance, 


ACTE    PRBMIBR.  S31 

Quand,  poav  te  faire  un  peuple  agréable  à  tes  yeui, 
Il  plut  à  ton  amour  de  choisir  nos  aïeux  : 
Même  tu  leur  promis  de  ta  bouche  sacrée 
Une  postérité  d'éternelle  durée, 
lïélas  !  ce  peuple  ingrat  a  méprisé  ta  loi| 
La  nation  chérie  a  violé  sa  foi  ; 
Elle  a  répudié  son  époux  et  son  père, 
Pour  rendre  à  d'autres  dieux  un  honneur  adultère; 
Maintenant  elle  sert  sous  un  maître  étranger. 
Mais  c'est  peu  d'être  esclave ,  on  la  veut  égorger  : 
Nos  superbes  vainqueurs,  insultant  à  nos  larmes. 
Imputent  à  leurs  dieux  le  bonheur  de  leurs  armes, 
Et  veulent  aujourd'hui  qu'un  même  coup  mortel 
Abolisse  ton  nom,  ton  peuple  et  ton  autel. 
Ainsi  donc  un  perfide,  après  tant  de  miracles, 
Pourroit  anéantir  la  foi  de  tes  oracles, 
Raviroit  aux  mortels  le  plus  cher  de  tes  dons. 
Le  saint  que  tu  promets,  et  que  nous  attendons? 
Non,  non,  ne  souffre  pas  que  ces  peuples  farouches, 
Ivres  de  notre  sang,  ferment  les  seules  bouches 
Qui  dans  tout  l'univers  célèbrent  tes  bienfaits; 
Et  confonds  tous  ces  dieux  qui  ne  furent  jamais. 
Pour  moi,  que  tu  retiens  parmi  ces  infidèles. 
Tu  sais  combien  je  hais  leurs  fêtes  criminelles, 
Et  que  je  mets  au  rang  des  profanations 
Leur  table,  leurs  festins  et  leurs  libations; 
Que  même  cette  pompe  où  je  suis  condamnée. 
Ce  bandeau  dont  il  faut  que  je  paroisse  ornée 
Dans  ces  jours  solennels  à  l'orgueil  dédiés, 
Seule  et  dans  le  secret,  je  le  foule  à  mes  pieds; 
Qu'à  ces  vains  ornements  je  préfère  la  cendre , 
Et  n'ai  de  goût  qu'aux  pleurs  que  tu  me  vois  répandre 
J'attendois  le  moment  marqué  dans  ton  arrêt. 
Pour  oser  de  ton  peuple  embrasser  l'intérêt. 
Ce  moment  est  venu  :  ma  prompte  obéissance 
Va  d'un  roi  redoutable  affronter  la  présence. 
C'est  pour  toi  que  je  marche  :  accompagne  mes  paa 
Devant  ce  fier  lion  qui  ne  te  connolt  pas; 
Commande  en  me  voyant  que  son  courroux  s'apaise. 
Et  prête  à  mes  discours  un  charme  qui  lui  plaise: 
Les  orages,  les  vents,  les  cieux  te  sont  soumis; 
Tourne  eofin  sa  fureur  contre  nos  ennemia. 


M9  ESTHBH. 

SCÈNE     V. 

(Toute  cette  scène  est  chantée. 
LE   CHŒUR. 

UNE    ISRAÉLITE,    Seulo. 

Pleurons  et  gémissons,  mes  fidèles  compagnes 
A  nos  sanglots  donnons  un  libre  cours; 
Levons  les  yeux  vers  les  saintes  montagne» 
D'où  l'innocence  attend  tout  son  secours. 
O  mortelles  alarmes  ! 
Tout  Israël  périt.  Pleurez ,  mes  tristes  yeux  > 
Il  ne  fut  jamais  sous  les  cieui 
Un  si  juste  sujet  de  larmes. 

TOUT    LE    CECEOB. 

O  mortelles  alarmes  ! 

UNE    AUTRE    ISRAÉLITE. 

N'étoit-ce  pas  assez  qu'un  vainqueur  odieux 
De  l'auguste  Sion  eût  détruit  tous  les  charme». 
Et  traîné  ses  enfants  captifs  en  mille  lieux? 

TOUT    LE    CHOEUR. 

O  mortelles  alarmes! 

LA   MEME    ISRAÉLITE. 

Foibles  agneaux  livrés  à  des  loups  furieux. 
Nos  soupirs  sont  nos  seules  armes. 

TOUT    LE    CHOSUR. 

O  mortelles  alarmes  ! 

UNE    ISRAÉLITE. 

Arrachons,  déchirons  tous  ces  vains  ornements 
Qui  parent  notre  tête. 

UNE    AUTRB. 

Revètons-nous  d'habillements 
Conformes  à  l'horrible  fête 
Que  l'impie  Aman  nous  apprête. 

TOUT    LE    CHOEOK. 

Arrachons,  déchirons  tous  ces  vains  ornements 
Q  li  parent  notre  tête. 

UNE    ISRAÉLITE,   seule. 

Quel  carnage  de  toutes  parts  ! 
On  égorge  à  la  fois  les  enfants ,  les  vieillardi, 
Et  la  sœur,  et  le  frère, 
Et  la  fille,  et  la  mère. 


ACTE   PRBMIBB.  633 

Le  fils  dans  les  bras  de  son  père  ! 
Que  de  corps  entassés!  Que  de  membres  épars, 
Privés  de  sépultures! 
Grand  Dieu!  tes  saints  sont  la  pâture 
Des  tigres  et  des  léopards. 

DNS  DES  PLUS  JEUNES  ISRABLI1C9. 

Hélas!  si  jeune  encore, 
%c  quel  crime  ai-je  pu  mériter  mon  malheur? 
lia  vie  à  peine  a  commencé  d'éclore  : 
Je  tomberai  comme  une  fleur 
Qui  n'a  vu  qu'une  aurore. 
Hélas!  si  jeune  encore. 
Par  quel  crime  ai-je  pu  mériter  mon  malheurt 

UNE    AUTRE. 

Des  offenses  d'autrui  malheureuses  victimes. 
Que  nous  servent,  hélas!  ces  regrets  superflus. 
Nos  pères  ont  péché,  nos  pères  ne  sont  plus. 
Et  nous  portons  la  peine  de  leurs  crimes. 

TOUT    LE    CnOEUR. 

Le  Dieu  que  nous  servons  est  le  Dieu  des  conibatt: 
Non,  non,  il  ne  soutTrira  pas 
Qu'on  égorge  ainsi  l'innocence. 

UNE    ISRAÉLITE,   seole. 

Hé  quoi!  diroit  l'impiété. 
Où  donc  est-il  ce  Dieu  si  redouté 
Dont  Israël  nous  vantoit  la  puissance  7 

UNE    AUTRE. 

Ce  Dieu  jaloux ,  ce  dieu  victorieux , 

Frémissez ,  peuples  de  la  terre , 
Ce  Dieu  jaloux,  ce  Dieu  victorieux. 

Est  le  seul  qui  commande  aux  cieux  : 

Ni  les  éclairs  ni  le  tonnerre 

N'obéissent  point  à  vos  dieux. 

UNE    AUTRE. 

D  renverse  l'audacieux. 

UNE    AUTRE. 

H  prend  l'humble  sous  sa  défense. 

TOUT    LE    CHOEUR. 

Dieu  que  nous  servons  est  le  Dieu  des  combaU 
Non ,  non ,  il  ne  souffrira  pas 
Qu'on  égorge  ainsi  rioQoccnce. 


634 


BSTHKR. 


DEUX    ISHAÉLITES. 

û  Dieu,  que  la  gloire  couronne, 
'Dieu,  que  la  lumière  environne, 
Qui  voles  sur  l'aile  des  vents, 
Et  dont  le  trône  est  porté  par  les  anges; 

DECX    AUTRES    DBS    PLUS    JEUiSES, 

Dieu,  qui  veux, bien  que  de  simples  enfants 
Avec  eux  chantent  tes  louanges  ; 
TOUT  LE  cuoeua. 
Tu  vois  nos  pressants  dangers: 
Donne  à  ton  nom  la  victoire; 
Ne  soufTre  point  que  ta  gloire 
Passe  à  des  dieux  étrangers. 

UNE  iSHAiLiTB,  sanla. 
Arme-toi,  viens  nous  défendre. 
Descends ,  tel  qu'autrefois  la  mer  te  vit  descendre  i 
Que  les  méchants  apprennent  aujourd'hui 
A  craindre  ta  colère  : 
Qu'ils  soient  comme  la  poudre  et  la  paille  légère 
Que  le  vent  chasse  devant  lui. 

TOUT    LE    CBOEDR. 

Tu  vois  nos  pressants  dangers  : 
Donne  à  ton  nom  la  victoire; 
Ne  souflfre  point  que  ta  gloire 
Passe  à  des  dieux  étrangers. 


riH  oa  rBiMiKA  acte 


ACTB    II.  ««5 


ACTE   DEUXIEME 

La  théAtre  représenta  Ia  chambre  où  est  le  trAne  d'Assainis 

SCÈNE  I. 

AMAN,  HYDASPE. 

AUAN. 

Hé  quoi  '  lorsque  le  jour  ne  commence  qu'à  luire. 
Dans  r.  lieu  redoutable  oses-tu  m'iniroduire  •  T 

HYDASPE. 

Vous  savez  qu'on  s'en  peut  reposer  sur  ma  foi; 
Que  ces  portes,  seigneur,  n'obéissent  qu'à  moi  : 
Venez,  pirtoui  ailleurs  on  pounoit  nous  entendre. 

AUAN. 

Quel  est  donc  le  secret  que  tu  mn  veux  apprendre! 

HYDASPE. 

Seigneur,  de  vos  bienfaits  mille  fois  honoré. 
Je  me  souviens  toujours  que  je  vous  ai  juré 
D'exposer  à  vos  yeux,  par  des  avis  sincères. 
Tout  ce  que  ce  palais  renferme  de  mystères. 
Le  roi  d'un  noir  chagrin  parolt  enveloppé  : 
Quelque  songe  effrayant  cette  nuit  l'a  frappé. 
Pendant  que  tout  gardoit  un  silence  paisible, 
Sa  voix  s'est  fait  entendre  avec  un  cri  terrible  : 
J'ai  couru.  Le  désordre  étoit  dans  ses  discours  : 
Il  s'est  plaint  d'un  péril  qui  menaçoit  ses  jour»  : 
Il  parloit  d'ennemi,  de  ravisseur  farouche; 
Même  le  nom  d'Esther  est  sorti  de  sa  bouche. 
Il  a  dans  ces  horreurs  passé  toute  la  nuit. 
Enfin,  las  d'appeler  un  sommeil  qui  le  fuit, 
Pour  écarter  de  lui  ces  images  funèbres. 
Il  s'est  fait  apporter  ces  annales  célèbres 
Où  les  faits  de  son  règne,  avec  soin  amassés, 
Par  de  fidèles  mains  chaque  jour  sont  tracés; 

1.  Ce  lien  «t  U  chambre  mdme  où  est  le  trdne  d'Assuénu. 


09«  BSTHBR. 

On  y  conserve  écrits  le  service  et  l'offense , 
Monuments  éternels  d'amour  et  de  vengeance. 
Le  roi,  que  j'ai  laissé  plus  calme  dans  son  lit, 
D'une  oreille  attentive  écoute  ce  récit. 

AMAN. 

De  quel  temps  de  sa  vie  a-t-il  choisi  l'histoire! 

HYDASPE. 

n  revoit  tous  ces  temps  si  remplis  de  sa  gloire, 
Depuis  le  fameux  jour  qu'au  trône  de  Cyrus 
Le  choix  du  sort  plaça  l'heureux  Assuérts. 

AHAN. 

Ce  songe ,  Hydaspe ,  est  donc  sorti  de  son  idée  î 

HYDASPE. 

Entre  tous  les  devins  fameux  dans  la  Chaldée, 
Il  a  fait  assembler  ceux  qui  savent  le  mieux 
Lire  en  un  songe  obscur  les  volontés  des  cieux... 
Mais  quel  trouble  vous-même  aujourd'hui  vous  agitel 
Votre  âme  en  m'écoutant  paroît  tout  interdite; 
L'heureux  Aman  a-t-il  quelques  secrets  ennuis! 

AMAN. 

Peux-tu  le  demander  dans  la  place  où  Je  suis? 

Haï,  craint,  envié,  souvent  plvue  misérable 

Que  tous  les  malheureux  que  mon  pouvoir  accable! 

HYDASPE. 

Hé!  qui  jamais  du  ciel  eut  des  regards  plus  doux? 
Vous  voyez  l'univers  prosfcsrné  devant  vous. 

AMAN. 

L'univers!  Tous  les  jours  un  homme...  un  vil  esclave 
D'un  front  audacieux  me  dédaigne  et  me  brave. 

HYDASPE. 

Quel  est  cet  ennemi  de  l'État  et  du  roiî 

AMAN. 

Le  nom  de  Mardochée  est-il  connu  de  toit 

HYDASPE. 

Quiî  ce  chef  d'une  race  abominable,  impie! 

AMAN. 

Oui,  lui-même. 

HYDASPE. 

Hé,  seigneur!  d'une  si  belle  vie 
Cn  si  foible  ennemi  peut-il  troubler  la'  paix! 

AMAN. 

Llnsolent  devant  moi  ne  se  courba  jamais. 


ACTB   II.  681 

En  vain  de  la  faveur  du  plus  grand  des  monarques 
Tout  révère  à  genoux  les  glorieuses  marques  ; 
Lorsque  d'un  saint  respect  tous  les  Persans  touchés 
N'osent  lever  leurs  fronts  à  la  terre  attachés, 
Lui,  fièrement  assis,  et  la  tôte  immobile, 
Traite  tous  ces  honneurs  d'impiété  servile, 
Présente  à  mes  regards  un  front  séditieux. 
Et  ne  daigneroit  pas  au  moins  baisser  les  yeux  ! 
Du  palais  cependant  il  assiège  la  porte  : 
A  quelque  heure  que  j'entre,  Hydaspe,  ou  que  je  sorte. 
Son  visage  odieux  m'afflige  et  me  poursuit  ; 
Et  mon  esprit  troublé  le  voit  encor  la  nuit. 
Ce  matin  j'ai  voulu  devancer  la  lumière  : 
Je  l'ai  trouvé  couvert  d'une  affreuse  poussière. 
Revêtu  de  lambeaux,  tout  pâle;  mais  son  œil 
Conservoit  sous  la  cendre  encor  le  même  orgueil. 
D'où  lui  vient,  cher  ami,  cette  impudente  audace? 
Toi,  qui  dans  ce  palais  vois  tout  ce  qui  se  passe. 
Crois-tu  que  quelque  voix  ose  parler  pour  lui  ? 
Sur  quel  roseau  fragile  a-t-il  mis  son  appui? 
H  ï  D  A  s  P  E. 

Seigneur,  vous  le  savez,  son  avis  salutaire 
Découvrit  de  Tharès  le  complot  sanguinaire. 
Le  roi  promit  alors  de  le  récompenser. 
Le  roi,  depuis  ce  temps,  paroît  n'y  plus  penser. 

AUAN. 

Non,  il  faut  à  tes  yeux  dépouiller  l'artiflco. 
J'ai  su  de  mon  destin  corriger  l'injustice: 
Dans  les  mains  des  Persans  jeune  enfant  apporté. 
Je  gouverne  l'empire  où  je  fus  acheté; 
Mes  richesses  des  rois  égalent  l'opulence; 
Environné  d'enfants,  soutiens  de  ma  puissance, 
Il  ne  manque  à  mon  front  que  le  bandeau  royal. 
Cependant  (des  mortels  aveuglement  fatal  !) 
De  cet  amas  d'honneurs  la  douceur  passagère 
Fait  sur  mon  cœur  à  peine  une  atteinte  légère; 
Mais  Mardochée,  assis  aux  portes  du  palais. 
Dans  ce  cœur  malheureux  enfonce  mille  traits; 
Et  toute  ma  grandeur  me  devient  insipide, 
Tandis  que  le  soleil  éclaire  ce  perfide. 

HYDASPE. 

Vous  seres  de  sa  vue  affranchi  dans  dix  jours. 

80 


633  BSTHBa. 

La  nation  entière  est  promise  aux  vautours. 

AMAN. 

Ah!  que  ce  temps  est  long  à  mon  impatience! 
C'est  lui,  je  te  veux  bien  confier  ma  vengeance, 
C'est  lui  qui,  devant  moi ,  refusant  de  ployer, 
Les  a  livrés  au  bras  qui  les  va  foudroyer. 
C'étoit  trop  peu  pour  moi  d'un  telle  victime: 
La  vengeance  trop  foible  attire  un  second  crime. 
Uu  homme  tel  qu'Aman,  lorsqu'on  l'ose  irriter. 
Dans  sa  juste  fureur  ne  peut  trop  éclater. 
11  faut  des  châtiments  dont  l'univers  frémisse; 
Qu'on  tremble  en  comparant  l'ofTcnse  et  le  supplice; 
Que  les  peuples  entiers  dans  le  sang  soient  noyés. 
Je  veux  qu'on  dise  un  jour  aux  siècles  effrayés  : 
«  Il  fut  des  Juifs,  il  fut  une  insolente  race; 
«  Répandus  sur  la  terre,  ils  en  couvroient  la  face; 
a  Un  seul  osa  d'Aman  attirer  le  courroux, 
«  Aussitôt  de  la  terre  ils  disparurent  tous.  » 

HYDASPE. 

Ce  n'est  donc  pas,  seigneur,  le  sang  amalécite 
Dont  la  voix  à  les  perdre  en  secret  vous  exciteî 

AMAN. 

Je  sais  que,  descendu  de  ce  sang  mallieureux, 

Une  éternelle  haine  a  dû  m'armer  contre  eux; 

Qu'ils  firent d'Amalec  un  indigne  carnage; 

Que,  jusqu'aux  vils  troupeaux,  tout  éprouva  leur  ragej 

Qu'un  déplorable  reste  à  peine  fut  sauvé; 

Mais,  crois-moi,  dans  le  rang  où  je  suis  élevé. 

Mon  ame,  à  ma  grandeur  tout  entière  attachée, 

Des  intérêts  du  sang  est  foiblement  touchée. 

Mardochée  est  coupable;  et  que  faut-il  de  plus? 

Je  prévins  donc  contre  eux  l'esprit  d'Assuérus; 

J'inventai  des  couleurs.  J'armai  la  calomnie, 

J'intéressai  sa  gloire  :  il  trembla  pour  sa  vie. 

Je  les  peignis  puissants,  riches,  séditieux; 

Leur  dieu  même  ennemi  de  tous  les  autres  dieux. 

«  Jusqu'à  quand  soufTre-t-on  que  ce  peuple  respire, 

M  Et  d'un  culte  profane  infecte  voti-e  empire? 

u  Étrangers  dans  la  Perse,  à  nos  lois  opposés, 

1  Du  reste  des  humains  ils  semblent  divisés, 

«  N'aspirent  qu'à  troubler  le  repos  où  nous  sommes , 

«  Et,  détestés  partout,  détestent  tous  les  hommes. 


ACTE  II.  n» 

•  Prévenez ,  punissez  leurs  insolents  efforts; 

«  De  leur  d(?pouilIe  enfin  grossissez  vos  trésors.  » 

Je  dis,  et  l'on  me  crut.  Le  roi,  dès  l'heure  même. 

Mit  dans  ma  main  le  sceau  de  son  pouvoir  suprême  : 

«  Assure,  me  dit-il,  le  repos  de  ton  roi; 

X  Va,  perds  ces  malheureux  :  leur  dépouille  est  à  toi.  • 

Toute  la  nation  fut  ainsi  condamnée. 

Du  carnage  avec  lui  je  réglai  la  journée. 

Mais  de  ce  traître  enfin  le  trépas  différé 

Fait  trop  souffrir  mon  cœur  de  son  sang  altéré. 

Dn  je  ne  sais  quel  trouble  empoisonne  ma  joie. 

Pourquoi  dix  jours  encor  faut-il  que  je  le  voieî 

UYDASPB. 

Et  ne  pouvez- vous  pas  d'un  mot  l'extcrminerî 
Dites  au  roi,  seigneur,  de  vous  l'abandonner. 

AMAN. 

Je  viens  pour  épier  le  moment  favorable. 

Tu  connois,  comme  moi,  ce  prince  inexorable: 

Tu  sais  combien,  terrible  en  ses  soudains  transport», 

De  nos  desseins  souvent  il  rompt  tous  les  ressorts. 

Mais  à  me  tourmenter  ma  crainte  est  trop  subtile: 

Mardochée  à  ses  yeux  est  une  âme  trop  vile. 

UTDASPB. 

Que  tardez-vousT  Allez ,  et  faites  promptement 
Élever  de  sa  mort  le  honteux  instrument. 

AVKTt. 

J'entends  du  bruit;  Je  sors.  Toi ,  si  le  roi  m'appelle... 

UrOASPE. 

Il  suffît. 

SCÈNE  II. 

.SSUÉRUS,    HYDASPE,   ASAPH, 
SUITE  d'assdérus. 

ASSU  ÉRDS. 

Ainsi  donc,  sans  cet  avis  fidèle. 
Deux  traîtres  dans  son  lit  assassinoient  leur  roiî 
Qu'on  me  laisse,  et  qu'Asaph  seul  demeure  avec  moi. 

SCENE  III. 

ASSnÉRUS,   ASAPH. 

ASSUÉRDS,  assis  sur  son  trôna. 
Je  veux  bien  l'avouer  :  de  ce  couple  perfide 


$40  CSTHBR. 

J'avois  presque  oublié  l'attentat  parricide; 
Et  j'ai  pâli  deux  fois  au  terrible  récit 
Qui  vient  d'en  retracer  l'image  à  mon  esprit. 
Je  vois  de  quel  succès  leur  fureur  fut  suivie, 
Et  que  dans  les  tourments  ils  laissèrent  la  vie; 
Mais  ce  sujet  zélé  qui,  d'un  œil  si  subtil, 
Sut  de  leur  noir  complot  développer  le  fil. 
Qui  me  montra  sur  moi  leur  main  déjà  levée, 
Enfin  par  qui  la  Pt-rse  avec  moi  fut  sauvée, 
Quel  honneur  pour  sa  foi,  quel  prix  a-t-il  reçu! 

ASAPH. 

On  lui  promit  beaucoup  :  c'est  tout  ce  que  j'ai  su. 

ASSDÉRUS. 

O  d'un  si  grand  service  oubli  trop  condamnable! 

Des  embarras  du  trône  effet  inévitable  ! 

De  soins  tumultueux  un  prince  environné 

Vers  de  nouveaux  objets  est  sans  cesse  entraîné  ; 

L'avenir  l'inquiète,  et  le  présent  le  frappe  ; 

Mais,  plus  prompt  que  l'éclair,  le  passé  nous  échappe: 

Et  de  tant  de  mortels  à  toute  heure  empressés 

A  nous  faire  valoir  leurs  soins  intéressés, 

Il  no  s'en  trouve  point  qui,  touchés  d'un  vrai  zèle. 

Prennent  à  notre  gloire  un  intérêt  fidèle, 

Du  mérite  oublié  nous  fassent  souvenir, 

Trop  prorapts  à  nous  parler  de  ce  qu'il  faut  punir. 

Ah  !  que  plutôt  l'injure  échappe  à  ma  vengeance, 

Qu'un  si  rare  bienfait  à  ma  reconnoissance  1 

Et  qui  voudroit  jamais  s'exposer  pour  son  roiî 

Ce  mortel  qui  montra  tant  de  zèle  pour  moi 

Vit-il  encore  î 

ASAPH. 

Il  voit  l'astre  qui  vous  éclaire. 

ASSUÉRDS. 

Et  que  n'a-t-il  plus  tôt  demandé  son  salaire? 
Quel  pays  reculé  le  cache  à  mes  bienfaits  7 

ASAPH. 

Assis  le  plus  souvent  aux  portes  du  palais, 
Sans  se  plaindre  de  vous  ni  de  sa  destinée, 
Il  y  traîne,  seigneur,  sa  vie  infortunée. 

ASSU  t*  R  u  s. 
Et  je  dois  d'autant  moins  ouo.ler  la  vertu, 
'Qu'elle-même  s'oublie.  Il  se  nomme,  dis-tu? 


ACTB  n.  on 

ASAPH. 

Hardochée  est  le  nom  que  je  viens  de  vous  lira. 

'  ASSUÉBCS. 

Et  son  pays? 

ASAPH. 

Seigneur,  puisqu'il  faut  vous  le  dire. 
C'est  un  de  ces  captifs  à  périr  destinés, 
Des  rives  du  Jourdain  sur  l'Euphrate  amenés. 

ASSDÉRUS. 

n  est  donc  Juif?  O  ciel,  sur  le  point  que*  la  vi« 

Par  mes  propres  sujets  m'alloit  être  ravie , 

Un  Juif  rend  par  ses  soins  leurs  efforts  impuissants  ! 

Un  Juif  m'a  préservé  du  glaive  des  Persans! 

Mais ,  puisqu'il  m'a  sauvé,  quel  qu'il  soit,  il  n'import* 

Holà ,  quelqu'un  ! 

SCÈNE  IV. 

ASSUÉRUS,   HYDASPE,   ASAPH. 

HTDASPE. 

Seigneur? 

ASSUÉRUS. 

Regarde  à  cette  porte , 
Vois  s'il  s'offre  à  tes  yeux  quelque  grand  de  ma  cour. 

HTDASPE. 

Aman  à  votre  porte  a  devancé  le  jour. 

ASSDÉRDS. 

Qu'il  enU^?  Ses  avis  m'éclaireront  peut-être. 

SCÈNE  V. 

ASSUÉRUS,  AMAN,   HYDASPE,  ASAPB 

ASSUÉRCS. 

Approche,  heureux  appui  du  trône  de  ton  maître, 
Ame  de  mes  conseils ,  et  qui  seul  tant  de  fois 
Du  sceptre  dans  ma  main  as  soulagé  le  poids. 
Un  reproche  secret  embarrasse  mon  âme. 
Je  sais  combien  est  pur  le  zèle  qui  t'enflamme; 
Le  mensonge  jamais  n'entra  dans  tes  discours^ 
Et  mon  intérêt  seul  est  le  but  où  tu  cours. 

1.  Sw  U  point  qiu  m  disait  alors,  mais  ne  se  dit  p'iis  aujourd'haï 

36. 


e4t,  ESTHBR. 

Dis-moi  donc  :  que  doit  faire  un  prince  magnanime 
Qui  veut  combler  d'honneurs  un  sujet  qu'il  estime? 
Par  q'\el  gage  éclatant,  et  digne  d'un  grand  roi, 
Puis-je  récompenser  le  mérite  et  la  foi? 
Ne  donne  point  de  borne  à  ma  reconnolssance  : 
Hesure  tes  conseils  sur  ma  vaste  puissance. 

AUAN,  tont  bas. 
C'est  pour  toi-même,  Aman,  que  tu  vas  prononcer; 
Et  quel  autre  que  toi  peut-on  récompenser? 

Que  penses-tu  î 

AUAN. 

Seigneur,  je  cherche.  J'envisage 
Des  monarques  persans  la  conduite  et  l'usage  : 
Mais  à  mes  yeux  en  vain  je  les  rappelle  tous; 
Pour  vous  régler  sur  eux,  que  sont-ils  près  de  vous? 
Votre  règne  aux  neveux  doit  servir  de  modèle. 
Vous  voulez  d'un  sujet  reconnoître  le  zèle  : 
L'honneur  seul  peut  flatter  un  esprit  généreux  t 
Je  voudrois  donc,  seigneur,  que  ce  mortel  heureux. 
De  la  pourpre  aujourd'hui  paré  comme  vous-même, 
Et  portant  sur  le  front  le  sacré  diadème , 
Sur  un  de  vos  coursiers  pompeusement  orné. 
Aux  yeux  de  vos  sujets  dans  Suse  fût  mené; 
Que,  pour  comble  de  gloire  et  de  magnificence, 
Un  seigneur  éminent  en  richesse,  en  puissance, 
Enfin  de  votre  empire  après  vous  le  premier. 
Par  la  bride  guidât  son  superbe  coursier; 
Et  lui-même,  marchant  en  habits  magnifiques, 
Cri&t  k  haute  voix  dans  les  places  publiques  : 
«  Mortels,  prosternez-vous  :  c'est  ainsi  que  le  roi 
a  Honore  le  mérite,  et  couronne  la  foi.  » 

Assoénus. 
Je  vois  que  la  sagesse  elle-même  t'inspire, 
avec  mes  volontés  ton  sentiment  conspire. 
Va,  ne  perds  point  de  temps  :  ce  que  tu  m'as  dicté, 
7e  veux  de  point  en  point  qu'il  soit  exécuté. 
La  vertu  dans  l'oubli  ne  sera  plus  cachée. 
Aux  portes  du  palais  prends  le  Juif  Mardochéeî 
C'est  lui  que  je  prétends  honorer  aujourd'hui; 
Ordonne  son  triomphe,  et  marche  devant  lui; 
Que  Suse  par  ta  voix  de  son  nom  retentisse. 


ACTE    II.  649 

Et  fais  à  son  aspect  que  tout  genou  fléchlsce. 
Sortez  tous. 

AU  AN. 

Dieux  ! 

SCÈNE  VL 

ASSUÉRUS,  seul. 

Le  prix  est  sans  doute  inoirï  : 
Jamais  d'un  tel  honneur  un  sujet  n'a  joui  ; 
Mais  plus  la  récompense  est  grande  et  glorieuse, 
Plus  même  de  ce  Juif  la  race  est  odieuse. 
Plus  j'assure  ma  vie,  et  montre  avec  éclat 
Combien  Assuérus  redoute  d'être  ingrat. 
On  verra  l'innocent  discerné  du  coupable  :  < 

Je  n'en  perdrai  pas  moins  ce  peuple  abominable, 
Leurs  crimes... 

SCÈNE   VIL 

ASSUÉRUS,   ESTHER,   ÉLISE,  THAMAR, 

PARTIE    DD    CH(KDR. 

(Bather  entre  s'appuyant  sur  Élise;  quatre  Israélitea 
soutiennent  sa  robe.) 

ASSDÉRtJS. 

Sans  mon  ordre  on  porte  ici  ses  pasi 
Quel  mortel  insolent  vient  chercher  le  trépas? 
Gardes...  C'est  vous,  Esther?  Quoi!  sans  être  attenduel 

ESTUER. 

Mes  filles,  soutenez  votre  reine  éperdue  : 
Je  me  meurs. 

(Elle  tombe  évanoDie.) 

ASSDÉRDS. 

Dieux  puissants  !  quelle  étrange  pâleur 
De  son  teint  tout  à  coup  efface  la  couleur  ! 
Esther,  que  craignez-vous?  Suis-je  pas  votre  frère? 
Est-ce  pour  vous  qu'est  fait  un  ordre  si  sévère? 
''ivez  :  le  sceptre  d'or  que  vous  tend  cette  main 
Pour  vous  de  ma  clémence  est  un  gage  certain. 

ESTHER. 

Quelle  voix  salutaire  ordonne  que  je  vive. 
Et  rappelle  en  mon  sein  mon  âme  fugitive) 


B44  ESTHBR. 

Assuénos. 
Ne  connolssez-vous  pas  la  voix  de  votre  épouxî 
Encore  un  coup ,  vivez  ,  et  revenez  à  vous. 

ESTHEn. 

Seigneur,  je  n'ai  jamais  contemplé  qu'avec  crainte 
L'auguste  majesté  sur  votre  front  empreinte; 
Jugez  combien  ce  front  irrité  contre  moi 
Dans  mon  âme  troublée  a  dû  jeter  d'effroi  : 
Sur  ce  trône  sacré  qu'environne  la  foudre 
J'ai  cru  vous  voir  tout  prêt  à  me  réduire  en  poudre. 
Hélas  !  sans  frissonner,  quel  cœur  audacieux 
Soutiendroit  les  éclairs  qui  partoient  de  vos  yeuxt 
Ainsi  du  Dieu  vivant  la  colère  étincelle... 

ASSUÉRUS. 

O  soleil  !  6  flambeau  de  lumière  immortelle  ! 
Je  me  trouble  moi-même  ;  et  sans  frémissement 
Je  ne  puis  voir  sa  peine  et  son  saisissement. 
Calmez ,  reine ,  calmez  la  frayeur  qui  vous  presse. 
Du  cœur  d'Assuérus  souveraine  maîtresse, 
Éprouvez  seulement  son  ardente  amitié. 
Faut-il  de  mes  États  vous  donner  la  moitié? 

ESTHER. 

Eh  !  se  peut-il  qu'un  roi  craint  de  la  terre  entière, 
Devant  qui  tout  fléchit  et  baise  la  poussière. 
Jette  sur  son  esclave  un  regard  si  serein , 
Et  m'offre  sur  son  cœur  un  pouvoir  souverain? 

ASSUÉRUS. 

Croyez-moi,  chère  Esther,  ce  sceptre,  cet  empire. 

Et  ces  profonds  respects  que  la  terreur  inspire, 

A  leur  pompeux  éclat  mêlent  peu  de  douceur, 

Et  fatiguent  souvent  leur  triste  possesseur. 

Je  ne  trouve  qu'en  vous  je  ne  sais  quelle  grâce 

Qui  me  charme  toujours  et  jamais  ne  me  lasse. 

De  l'aimable  vertu  doux  et  «uissants  attraits  ! 

Tout  respire  en  Esther  l'iiifiocence  et  la  paix. 

Du  chagrin  le  plus  noir  elle  écarte  les  ombres, 

Et  fait  des  jours  sereins  de  mes  jours  les  plus  sombres» 

Que  dis-je?  sur  ce  trône  assis  auprès  de  vous. 

Des  astres  ennemis  j'en  crains  moins  le  courroux, 

Et  crois  que  votre  front  prête  à  mon  diadème 

Un  éclat  qui  le  rend  respectable  aux  dieux  même. 

Osez  donc  me  répondre ,  et  ne  me  cachez  pas 


ACTB   II.  64S 

Quel  sujet  importint  conduit  ici  vos  pas. 

Quel  intérêt,  quels  soins  vous  agitent,  vous  pressent? 

Je  vois  qu'en  m'écoutant  vos  yeux  au  ciel  s'adressent^ 

Parlez  :  de  vos  désirs  le  succès  est  certain 

Si  ce  succès  aenend  d'une  mortelle  maio. 

E3THBS. 

O  ijwuié  qui  m'assure  autant  qu'elle  m^onord 

Un  intérêt  pressant  veut  aue  ie  vous  imolors 

J'attenos  ou  mon  malheur  ou  ma  félicita 

Et  tout  dépend,  seigneur,  de  votre  volonté. 

Cn  mot  de  votre  bouche,  en  terminant  mes  peines, 

Peut  rendre  Esther  heureuse  entre  toutes  les  reines. 

ASSUÉRUS. 

Ah  !  que  vous  enflammez  mon  désir  curieui! 

ESTIIER. 

Seigneur,  si  j'ai  trouvé  grâce  devant  vos  yeux. 
Si  jamais  à  mes  vœux  vous  fûtes  favorable , 
Permettez,  avant  tout,  qu'Esther  puisse  à  sa  table 
Recevoir  aujourd'hui  son  souverain  seigneur, 
Et  qu'Aman  soit  admis  à  cet  excès  d'honneur. 
J'oserai  devant  lui  rompre  ce  grand  silence  ; 
Et  j'ai  pour  m'expliquer  besoin  de  sa  présence. 

ASSUÉRUS. 

Dans  quelle  inquiétude,  Esther,  vous  me  jetez 
Toutefois  qu'il  soit  fait  comme  vous  souhaitez. 

(Â  ceux  de  sa  suite.) 
Vous,  que  l'on  cherche  Aman;  et  qu'on  lui  fasse  entendre 
Qu'invité  chez  la  reine  il  ait  soin  de  s'y  rendre. 

SCÈNE  VIII. 

ASSUÉRUS,  ESTHER,  ÉLISE,  THAMAR,  HYDASPE, 

PARTIE    DD    CHOEUR. 
H  Y  D  A  S  P  E. 

Les  savants  Chaldéens,  par  votre  ordre  appelés. 
Dans  cet  appartement ,  seigneur,  sont  assemblés. 

ASSUÉRUS. 

Princesse,  un  songe  étrange  occupe  ma  pensée; 

Vous-même  en  leur  réponse  êtes  intéressés. 

Venez ,  derrière  un  voile  écoutant  leurs  discours, 

De  vos  propres  clartés  me  prêter  le  secourir. 

Je  crains  pour  voua,  pour  moi,  quelque  ennemi  perfide. 


646  BSTHBtt 

BSTIIER. 

Suis-moi,  Thamar.  Et  vous,  troupe  jeune  et  timide. 
Sans  craindre  ici  les  yeux  d'une  profane  cour, 
k  l'abri  de  ce  trône  attendez  mon  retour. 

SCÈNE  IX. 

ÉLISE,    PARTIE    Di)    CHCeUIU 
(Cette  «cône  est  partie  déclamée  et  partie  chantée.) 

ÉLISE. 

Que  TOUS  semble,  mes  sœurs,  de  l'état  où  nous  sommes  1 
D'Estlier,  d'Aman,  qui  le  doit  emporter? 
Est-ce  Dieu,  sont-ce  les  iiommes. 
Dont  les  œuvres  vont  éclater? 
Vous  avez  vu  quelle  ardente  colère 
Allumoit  de  ce  roi  le  visage  sévère. 

CNE    DES    ISRAÉLITES. 

Des  éclairs  de  ses  yeux  l'œil  étoit  ébloui. 

UNE    AUTRE. 

Et  sa  voix  m'a  paru  comme  un  tonnerre  horrible. 

ÉLISE. 

Comment  ce  courroux  si  terrible 
-En  un  moment  s'est-il  évanoui  ? 

ONE  DES  ISRAÉLITES  chante. 
On  moment  a  changé  ce  courage  inflexible  : 
Le  lion  rugissant  est  un  agneau  paisible. 
Dieu ,  notre  Dieu  sans  doute  a  versé  dans  son  cœur 
Cet  esprit  de  douceur. 

LE   c  H  CE  DR   Chante. 

Dieu ,  notre  Dieu  sans  doute  a  versé  dans  son  cœur 
Cet  esprit  de  douceur. 

LA    MÊME    ISRAÉLITE    Chaute. 

Tel  qu'un  ruisseau  docile 
Obéit  à  la  main  qui  détourne  son  cours, 
Et,  laissant  de  ses  eaux  partager  le  secours, 

Va  rendre  tout  un  champ  fertile. 
Dieu,  de  nos  volontés  arbitre  souverain. 
Le  cœur  des  rois  est  ainsi  dans  ta  main  I 

ÉLISE. 

Âh!  que  je  crains,  mes  sœurs,  les  funestes  nuages 

Qui  de  ce  prince  obscurcissent  les  yeux! 
Comme  il  est  aveuglé  du  culte  de  ses  dieux  1 


A.CTB  II.  647 

ONB    ISRAÉLITE. 

Il  n'atteste  jamais  que  leurs  noms  odieui. 

VNE    AUTRE. 

Aax  feux  inanimés  dont  se  parent  les  cieui 
Il  rend  de  profanes  hommage». 

UNB    AOTRE. 

Tout  son  palais  est  plein  de  leurs  images. 
LB   CHOC  DR  chante. 
Malheureux l  vous  quittez  le  maître  des  humons, 
Pour  adorer  l'ouvrage  de  vos  mains! 

UNE    ISRAÉLITE    chart». 

Dieu  d'Israël,  dissipe  enfin  cette  ombre: 
Des  larmes  de  tes  saints  quand  seras-tu  touché? 

Quand  sera  le  voile  arraché 
Qui  sur  tout  l'univers  jette  une  nuit  si  sombre! 
Dieu  d'Israël,  dissipe  enfin  cette  ombre  : 
Jusqu'à  quand  seras-tu  caché? 

UNE    DES    PLDS    JEUHBS    ISRAÉLITES. 

Parlons  plus  bas,  mes  sœurs.  Ciel  I  si  quelque  infidèle 
Écoutant  nos  discours,  nous  alloit  déceler! 

ÉLISE. 

Quoi  !  fille  d'Abraham ,  une  crainte  mortelle 

Semble  déjà  vous  faire  chanceler? 
Hé!  si  l'impie  Aman,  dans  sa  main  homicide 
Faisant  luire  à  vos  yeux  un  glaive  menaçant , 

A  blasphémer  le  nom  du  Tout-Puissant 

Vouloit  forcer  votre  bouche  timide? 

UNE    AUTRE    ISRAÉLITE. 

Pout-ëtre  Assuérus,  frémissant  de  courroux, 
Si  nous  ne  courbons  les  genoux 
Devant  une  muette  idole. 
Commandera  qu'on  nous  immole. 
Chère  sœur,  que  choisirez-vousî 

LA    JEUNE    ISRAÉLITE. 

Moi  !  je  pourrois  trahir  le  Dieu  que  j'aimet 
J  'adorerois  un  dieu  sans  force  et  sans  vertu , 
Reste  d'un  tronc  par  les  vents  abattu. 
Qui  ne  peut  se  sauver  lui-même! 
LE   CHCKUR   chante. 
L)ieuximpuiBsants,dieux  sourds,  tous  ceux  qui  vous  implorent 
Ne  seront  jamais  entendus. 
Que  les  démons,  et  ceux  qui  les  adoreotr 


£48  BSTHER. 

Soient  à  Jamais  détruits  et  confondus! 

UNE    ISRAÉLITE    chaute. 

Que  ma  bouche  et  mon  cœur,  et  tout  ce  que  Je  sull| 
Rendent  honneur  au  Dieu  qui  m'a  donné  la  vie. 
Dans  les  craintes,  dans  les  ennuis, 
En  ses  bontés  mon  âme  se  confie. 
Veut-il  par  mon  trépas  que  je  le  glorifie? 
Que  ma  bouche  et  mon  cœur,  et  tout  ce  que  Je  suit, 
Rendent  honneur  au  Dieu  qui  m'a  donné  la  vie. 

ÉLISE. 

Je  n'admirai  jamais  la  gloire  de  l'impie. 

UNE    AUTRE    ISRAÉLITE. 

Au  bonheur  du  méchant  qu'une  autre  porte  envia. 

ÉLISE. 

Tous  ses  jours  paroissent  charmants, 

L'or  éclate  en  ses  vêtements; 
Son  orgueil  est  sans  borne  ainsi  que  sa  richesse; 
Jamais  l'air  n'est  troublé  de  ses  gémissements, 
Il  s'endort,  il  s'éveille  au  son  des  instruments: 

Son  cœur  nage  dans  la  mollesse. 

UNE    AUTRE    ISRAÉLITE. 

Pour  comble  de  prospérité, 
n  espère  revivre  en  sa  postérité  ; 
Et  d'enfants  à  sa  table  une  riante  troupe 
Semble  boire  avec  lui  la  joie  à  pleine  coupe. 

(Tout  le  reste  est  chanté.) 

LE    CHOEUR. 

Heureux,  dit-on,  le  peuple  florissant 
Sur  qui  ces  biens  coulent  en  abondance! 
Plus  heureux  le  peuple  innocent 
Qui  dans  le  Dieu  du  ciel  a  mis  sa  confiance! 

UNE    ISRAÉLITE,   Seole. 

Pour  contenter  ses  frivoles  désirs , 
L'homme  insensé  vainement  se  consume  : 
11  trouve  l'amertume 
Au  milieu  des  plaisirs. 

UNE  AUTRE,  seule. 
Le  bonheur  de  l'impie  est  toujours  agité  ; 
B  erre  à  la  merci  de  sa  propre  inconstance. 
No  cherchons  la  félicité 
Que  dans  la  paix  de  l'innocence- 


ACTE   lî,  fra 

LA  HÉME,  avec  une  autre. 
O  douce  paix! 
O  lumière  éternelle  ! 
Beauté  toujours  nouvelle» 
Heureux  le  cœur  épris  de  tes  attraits  I 
0  douce  paix  ! 
O  lumière  éternelle! 
Heureux  le  cœur  qui  ne  te  perd  Jamais! 

LE    CHOBUR. 

O  douce  paixi 
0  lumière  éternelle! 
Beauté  toujours  nouvelle, 
O  douce  paix  ! 
Heureux  le  cœur  qui  ne  te  perd  Jamais  ! 
LA  UÊME,  seule. 
Nulle  paix  pour  l'impie  :  il  la  cherche,  elle  fuit| 
Et  le  calme  en  son  cœur  ne  trouve  point  de  place 
Le  glaive  au  dehors  le  poursuit; 
Le  remords  au  deaans  le  giace. 

'  CNBAliTRE. 

La  gloire  des  méchants  en  un  moment  s'éteint: 

L'affreux  tombeau  pour  jamais  les  dévore. 
Il  n'eu  est  pas  ainsi  de  celui  qui  te  craint  ; 
H  renaîtra,  mon  Dieu,  plus  brillant  que  l'aurore. 

LE    CHOBDR. 

O  douce  paix! 
Heureux  le  cœur  qui  ne  te  perd  jamais  I 
ÉLISE,  sans  chanter. 
Mes  sœurs,  j'entends  du  bruit  dans  la  chambre  procIiaia& 
On  nous  appelle  *  alloua  rejoindre  notre  reine. 


rm  DD  oBoxifeMi  Aora 


650  ESTHBR. 


ACTE  TROISIEME 


«>  thé&tre  représente  le*  jardin*.  d'Ssther,  et  (ui  des  sâlét 
da  salon  oà  sa  fait  le  festin. 

SCÈNE  I. 

AMAN,   ZARÈS. 

ZARÈS. 

C'est  donc  ici  d'Esther  le  superbe  jardin, 
Et  ce  salon  pompeux  est  le  lieu  du  festin. 
Mais,  tandis  que  la  porte  en  est  encor  fermée, 
l^coutez  les  conseils  d'une  épouse  alarmée. 
Au  nom  du  sacré  nœud  qui  me  lie  avec  vous, 
Dissimulez,  seigneur,  cet  aveugle  courroux; 
Rclaircissez  ce  front  où  la  tristesse  est  peinte  : 
Les  rois  craignent  surtout  le  reproche  et  la  plainte. 
Seul  entre  tous  les  grands  par  la  reine  invité, 
Ressentez  donc  aussi  cette  félicité. 
Si  le  mal  vous  aigrit,  que  le  bienfait  vous  touche. 
Je  l'ai  cent  fois  appris  de  votre  propre  bouclie  : 
Quiconque  ne  sait  pas  dévorer  un  affront, 
Ni  de  fausses  couleurs  se  déguiser  le  front, 
Loin  de  l'aspect  des  rois  qu'il  s'écarte,  qu'il  fuie! 
11  est  des  contre-temps  qu'il  faut  qu'un  sage  essuie  : 
Souvent  avec  prudence  un  outrage  enduré 
Aux  honneurs  les  plus  hauts  a  servi  de  degré. 

AMAN. 

O  douleur  I  6  supplice  affreux  à  la  pensée  ! 

0  honte  qui  jamais  ne  peut  être  effacée  ! 

L'n  exécrable  Juif,  l'opprobre  des  humains. 

S'est  donc  vu  de  la  pourpre  habillé  par  mes  mains f 

C'est  peu  qu'il  ait  sur  moi  remporté  la  victoire; 

iJlalheureux,  j'ai  servi  de  héraut  à  sa  gloire! 

Le  traître!  il  insultoità  ma  confusion; 

Et  tout  le  peuple  même,  avec  dérision 

Observant  la  rougeur  qui  couvroit  mon  visage, 


ACTE    III, 

De  ma  chute  certaine  en  tiroit  le  présage. 
Roi  cruel  !  ce  sont  là  les  jeux  où  tu  te  plais. 
Tu  ne  m'as  prodigué  tes  perfides  bienfaits 
Que  pour  me  faire  mieux  sentir  ta  tyranoie , 
Et  m'accabler  enfin  de  plus  d'ignominie. 

ZARÈS. 

Pourquoi  Juger  si  mal  de  son  intention? 
Il  croit  récompenser  une  bonne  action. 
Ne  faut-il  pas,  seigneur,  s'étonner  au  contraire 
Qu'il  en  ait  si  longtemps  différé  le  salaire? 
Du  reste ,  il  n'a  rien  fait  que  par  votre  conseil. 
Vous-même  avez  dicté  tout  ce  triste  appareil  : 
Vous  êtes  après  lui  le  premier  de  l'empire. 
Sait-il  toute  l'borreur  que  ce  Juif  tous  iosfHre? 

AMAN. 

Il  sait  qu'il  me  doit  tout ,  et  que ,  pour  sa  grandeur. 
J'ai  foulé  sous  les  pieds  remords,  crainte,  pudeur; 
Qu'avec  un  cœur  d'airain  exerçant  sa  puissance, 
J'ai  fait  taire  les  lois  et  gémir  l'innocence; 
Que  pour  lui,  des  Persans  bravant  l'aversion. 
J'ai  chéri ,  j'ai  cherché  la  malédiction  : 
Et,  pour  prix  de  ma  v.ie  à  leur  haine  exposée. 
Le  barbare  aujourd'hui  m'expose  à  leur  risée  ! 

ZARBS. 

Seigneur,  nous  sommes  seuls.  Que  sert  de  se  flatter  t 

Ce  zèle  que  pour  lui  vous  fîtes  éclater. 

Ce  soin  d'immoler  tout  à  son  pouvoir  suprême , 

Entre  nous,  avoient-ils  d'autre  objet  que  vous-même 7 

Et  sans  chercher  plus  loin,  tous  ces  Juifs  désolés. 

N'est-ce  pas  à  vous  seul  que  vous  les  immolez? 

Et  ne  craignez-vous  point  que  quelque  avis  funeste... 

Enfin  la  cournous  hait,  le  peuple  nous  déteste. 

Ce  Juif  même,  il  le  faut  confesser  malgré  moi. 

Ce  Juif,  comblé  d'honneurs,  me  cause  quelque  efTroi 

Les  malheurs  sont  souvent  enchaînés  l'un  k  l'autre 

Et  sa  race  toujours  fut  fatale  à  la  vôtre. 

De  ce  léger  affront  songez  à  profiter. 

Peut-être  la  fortune  est  prête  à  vous  quitter; 

Aux  plus  affreux  excès  son  inconstance  passe  : 

Prévenez  son  caprice  avant  qu'elle  se  lasse. 

Où  tendez-vous  plus  haut?  Je  frémis  quand  je  vol 

Les  abîmes  profonds  aui  s'offrent  devaot  moi  : 


631 


65»  BSTHBR. 

La  chute  désormais  ne  peut-être  qu'horrible. 

Osez  chercher  ailleurs  un  destin  plus  paisible: 

Regagnez  l'Hellespont  et  ces  bords  écartés 

Où  vos  aïeux  errants  jadis  furent  jetés, 

Lorsque  des  Juifs  contre  eux  la  vengeance  allumée 

Chassa  tout  Amalec  de  la  triste  Idumée. 

Aux  malices  du  sort  enfin  dérobez-vous. 

Nos  plus  riches  trésors  marcheront  devant  nous  : 

Vous  pouvez  du  départ  me  laisser  la  conduite; 

Surtout  de  vos  enfants  j'assurerai  la  fuite. 

N'ayez  soin  cependant  que  de  dissimuler. 

Contente ,  sur  vos  pas  vous  me  verrez  voler  : 

La  mer  la  plus  terrible  et  la  plus  oragecBe 

Est  plus  sûre  pour  nous  que  cette  cour  trompeuse. 

Mais  à  grands  pas  vers  vous  je  vois  quelqu'un  marcher  ! 

C'est  Hydaspe. 

SCENE   II. 

AMAN,  ZARÈS,   HYDASPE. 

HTDASPE,  à  Aman. 
Seigneur,  je  courois  vous  chercher. 
Votre  absence  en  ces  lieux  suspend  toute  la  joie, 
Et  pour  vous  y  conduire  Assuérus  m'envoie. 

AMAN. 

Et  Mardochée  est-il  aussi  de  ce  festin î 

HYDASPE. 

A  la  table  d'Esther  portez-vous  ce  chagrin? 

Quoi  !  toujours  de  ce  Juif  l'image  vous  désole? 

Laissez-le  s'applaudir  d'un  triomphe  frivole. 

Croit-il  d'Assuérus  éviter  la  rigueur? 

Ne  possédez-vous  pas  son  oreille  et  son  cœur? 

On  a  payé  le  zèle,  on  punira  le  crime, 

Et  l'on  vous  a,  seigneur,  orné  votre  victime. 

Je  me  trompe ,  ou  vos  vœux  par  Esther  secondés 

Obtiendront  plus  encor  que  vous  ne  demandez. 

AMAN. 

Croirai-je  le  bonheur  que  ta  bouche  m'annonce? 

HYDASPE. 

J'ai  aes  savants  devins  entendu  la  réponse  : 
Ils  disent  que  la  main  d'un  perfide  étranger 
Dans  le  sang  de  la  reine  est  prête  à  se  plonger  t 


ACTE    III.  653 

Le  roi,  qui  ne  sait  où  trouver  le  coupable, 
Impute  qa'auT  e€ul6  Juifs  ce  projet  détestable 

AMAN. 

,  ce  sont,  cher  ami,  des  monstres  furieux» 
II  faut  craindre  surtout  leur  chef  audacieux. 
La  terre  avec  horreur  dès  longtemps  les  endure, 
Et  l'on  n'en  peut  trop  tôt  délivrer  la  nature. 
Ah  !  je  respire  enfin.  Chère  Zarès,  adieu  ! 

HTDASPE. 

Les  compagnes  d'Esther  s'avancent  vers  ce  lieu  : 
Sans  doute  leur  concert  va  commencer  la  fête. 
Entrez  et  recevez  l'honneur  qu'on  vous  apprête. 

SCÈNE  III. 

ÉLISE,   LE  CHGCDR. 
(Ceci  se  récite  sans  chant.) 

DNK   DBS    ISRAÉLITES. 

Cest  Aman. 

DNB    ADTRE. 

C'est  lui-même ,  et  j'en  frémi» ,  ma  sœur. 

LA    PREHIÈRE. 

lion  cœur  de  crainte  et  d'horreur  se  resserre. 

l'autre. 
Cest.d'IsraSl  le  superbe  oppresseur. 

LA    PREMIÈRE. 

Cest  celui  qui  trouble  la  terre. 

ÉLISE. 

Peut-on  en  le  voyant  ne  le  connoître  pas? 
L'orgueil  et  le  dédain  sont  peints  sur  son  visage. 

UNE    ISRAÉLITE. 

On  lit  dans  ses  regards  sa  fureur  et  sa  rage. 

ONE    AUTRE. 

Je  croyois  voir  marcher  la  mort  devant  ses  pas. 

UNE    DES    PLUS    JEUNES. 

Je  ne  sais  si  ce  tigre  a  reconnu  sa  proie  : 
Mais,  en  nous  regardant,  mes  sœurs,  il  m'a  sembM 
Q  n'il  avoit  dans  les  yeux  une  barbare  joie 
Dont  tout  mon  sang  est  encore  troublé. 

ÉLISE. 

Que  ce  nouvel  honneur  va  croître  son  audace  •  I 
1.  Nouvel  emploi  du  verbe  croître  pris  activement 


6M  BSTUBft, 

Je  le  Tols,  me»  sœurs,  je  le  vois: 
A  la  table  d'Esther  l'insolent  près  du  roi 
A  déjà  pris  sa  place. 

CNB    DES    ISRAÉLITES. 

Ministre  du  festin,  de  grâce,  dites-nous, 
Quels  mets  à  ce  cruel ,  quel  vin  préparez-votisT 

BNB    AUTRE. 

Le  sang  de  l'orphelin  ; 

UNE    TROISIËUE. 

Les  pleurs  des  misérables, 

LA    SECONDE. 

Sont  ses  mets  les  plus  agré&bles; 

LA    TROISIÈME. 

(Test  son  breuvage  le  plus  doux. 

ÉLISE. 

Chères  sœurs,  suspendez  la  douleur  qui  vous  presse. 
Chantons,  on  nous  l'ordonne,  et  que  puissent  nos  chanta 
Du  cœur  d'Assuérus  adoucir  la  rudesse. 
Comme  autrefois  David ,  par  ses  accords  touchants , 
Calmoit  d'un  roi  jaloux  1«  sauvage  tristesse  ! 

(Tout  le  reste  de  cette  ccène  est  chanté.) 

tNE    ISRAÉLITE. 

Que  le  peuple  est  heureux , 
Lorsqu'un  roi  généreux, 
Craint  dans  tout  l'univers,  veut  encore  qu'on  l'aime l 
Heureux  le  peuple!  heureux  le  roi  lui-même I 

TOUT    LE    CHCEDR. 

O  repos I  ô  tranquillité! 
O  d'un  parfait  bonheur  assurance  éternelle  « 
Quand  la  suprême  autorité 
Dans  ses  conseils  a  toujours  auprès  d'elle 
La  justice  et  la  vérité! 

(Ces  quatre  stancet  sont  chantées  altematÏTeniMit  par  sue 
TOix  seule  et  par  tout  le  chceor.) 

DUE    ISRAÉLITE. 

Rois,  chassée  ta  calomnie i 

Ses  criminels  attentats 
Des  plus  paisibles  États 
Troublent  l'heureuse  harmcale. 


ACTB   III.  «Ô5 

ga  fureur,  de  sang  avide. 
Poursuit  partout  l'innocent. 
Rois,  prenez  soin  de  l'absent 
Contre  sa  langue  homicide. 

De  ce  monstre  si  farouche 
Craignez  la  feinte  douceur; 
La  vengeance  est  dans  son  coenr, 
Et  la  pitié  dans  sa  bouche. 

La  ft-aude  adroite  et  subtile 
Sème  de  fleurs  son  chemin  : 
Mais  sur  ses  pas  vient  enfin 
Le  repentir  inutile. 

ONE   ISRAéLITE,  seole. 
D'un  souffle  l'aquilon  écarte  les  nuages , 

Et  chasse  aa  loin  la  foadre  et  les  orages. 
Un  roi  sage,  ennemi  du  langage  menteur. 
Écarte  d'un  regard  le  perfide  imposteur. 

UNE    AUTRE. 

J'admire  un  roi  victorieux , 
Que  sa  valeur  conduit  triomphant  en  tous  liess  : 
Mais  un  roi  sage  et  qui  hait  l'injustice  ', 
Qui  sous  la  loi  du  riche  impérieux 
Ne  souffre  point  que  le  pauvre  gémisse , 

Est  le  plus  beau  présent  des  deux. 

UKE    AUTRE. 

La  veuve  en  «a  défense  espère. 

VNB    AUTRE. 

De  l'orphelin  il  est  le  père. 

TOUTES    ENSEMBLE. 

Et  les  larmes  du  juste  implorant  son  a;  pul 
Sont  précieuses  devant  lai. 

UNE    ISRAÉLITE,   feule. 

Détourne,  roi  puissant,  détourne  tes  oreillei 
De  tout  conseil  barbare  et  mensonger, 
Il  est  temps  que  tu  t'éveilles  : 
Dans  le  sang  innocent  ta  main  va  se  plonger 
Pendant  que  ta  sommeilles. 

I.  Il  7  avait  sans  donte  qaalqaa  coorag*  à  faire  chanter  de  paraOt 
▼en  devant  Loaù  XIY. 


056  BSTHBR, 

Détourne,  roi  puissant,  détourne  tes  oreilles 
De  toni  conseii  Darnare  et  mensonger. 

CNG    ADTRE. 

insi  puisse  sous  toi  trembler  la  terre  entière  1 
insi  puisse  à  jamais  contre  tes  ennemis 

bruit  de  ta  valeur  te  servir  de  barrière  ! 

Is  t'attaquent,  qu'ils  soient  en  un  moment  soumis; 

Que  de  ton  bras  la  force  les  renverse  ; 

Que  de  ton  nom  la  terreur  les  disperse  ; 
Que  tout  leur  camp  nombreux  soit  devant  tes  soldat! 

Comme  d'enfants  une  troupe  inutile; 
£t  si  par  un  chemin  il  entre  en  tes  États, 

Qu'il  en  sorte  par  plus  de  mille. 

SCÈNE  IV. 

ASSUÉRDS,   ESTHER,  AMAN,  ÉLISE, 

LE   CHCKDR. 

ASScéROS,  à  Esther. 
CV<»/,  vos  moindres  discours  ont  des  grâces  secrètes  ; 
Une  noble  pudeur  à  tout  ce  que  vous  faites 
Donne  un  prix  que  n'ont  point  ni  la  pourpre  ni  l'or. 
Quel  climat  renfermoit  un  si  rare  trésor? 
Dans  quel  sein  vertueux  avez-vous  pris  naissance, 
Et  quelle  main  si  sage  éleva  votre  enfance? 
Mais  dites  promptement  ce  que  vous  demandez  t 
Tous  vos  désirs,  Esther,  vous  seront  accordés; 
Dussiez-vous ,  je  l'ai  dit,  et  veux  bien  le  redire, 
Demander  la  moitié  de  ce  puissant  empire. 

ESTHER. 

Je  ne  m'égare  point  dans  ces  vastes  désirs. 
Mais,  puisqu'il  faut  enfin  expliquer  mes  soupirs, 
Puisque  mon  roi  lui-même  h  parler  me  convie, 

(Elle  se  jette  aux  pieds  du  roi.) 
J'ose  vous  implorer,  et  pour  ma  propre  vie. 
Et  pour  les  tristes  jours  d'un  peuple  infortuné 
Qu'à  périr  avec  moi  vous  avez  condamné, 
AsscÉRUS,  la  relevant. 
A  périr  l  Vous!  Quel  peuple?  Et  quel  est  ce  mystère! 

HAN,  toat  bu. 
Je  tremblel 


àCTB  iiL  «n 

ESTHER. 

Esther,  seigneur,  eut  un  Juif  pour  son  père 
De  Tos  oVdres  sanglants  vous  savez  la  rigueur. 

AH  AN,  à  part. 
Ah  dieux  I 

ASSCÉBUS. 

Ah  !  de  quel  coup  me  percez-vous  le  cœur 
Vous  la  fille  d'un  Juif!  Hé  quoi  !  tout  ce  que  j'aime, 
Cette  Esther,  l'innocence  et  la  sagesse  même , 
Que  je  croyois  du  ciel  les  plus  chères  amours, 
Dans  cette  source  impure  auroit  puisé  ses  jours? 
Malheureux  ! 

ESTHER. 

Vous  pourrez  rejeter  ma  prière  : 
Mais  Je  demande  au  moins  que ,  pour  grâce  dernière, 
Jusqu'à  la  fin ,  seigneur,  vous  m'entendiez  parler. 
Et  que  surtout  Aman  n'ose  point  me  troubler. 

ASSUÉRUS. 

Parlez. 

ESTHER. 

O  Dieu ,  confonds  l'audace  et  l'imposture  I 
Ces  Juifs,  dont  vous  voulez  délivTer  la  nature. 
Que  vous  croyez ,  seigneur,  le  rebut  des  humains. 
D'une  riche  contrée  autrefois  souverains ,  • 
Pendant  qu'ils  n'adoroient  que  le  Dieu  de  leurs  pères , 
Ont  vu  bénir  le  cours  de  leurs  destins  prospères. 

Ce  Dieu  ,  maître  absolu  de  la  terre  et  des  deux. 
N'est  point  tel  que  l'erreur  le  figure  à  vos  yeux  : 
L'Étemel  est  son  nom,  le  monde  est  son  ouvrage; 
Il  entend  les  soupirs  de  l'humble  qu'on  outrage, 
Juge  tous  les  mortels  avec  d'égales  lois , 
Et  du  haut  de  son  trône  interroge  les  rois  '. 
Des  plus  fermes  États  la  chute  épouvantable 
Quand  il  veut,  n'est  qu'un  jeu  de  sa  main  redoutable. 
Les  Juifs  à  d'autres  dieux  osèrent  s'adresser  : 
Rois,  peuples,  en  un  jour  tout  se  vit  disperser: 
ooûs  les  Assyriens  leur  triste  servitude 
Devint  le  triste  prix  de  leur  ingratitude. 

Maîo,  pour  punir  enfin  nos  maîtres  à  leur  tour, 

1.  C'est  i  la  lecture  de  ces  vers  sublimes  que  Voltaire  s'écriait 
On  a  honte  de  faire  des  yer»  quand  on  en  lit  de  pareils.  ■ 

37. 


«58  BSTHBR. 

Dieu  fit  choix  de  Cyrus  avant  qu'il  vît  le  jour. 
L'appela  par  son  nom,  le  promit  à  la  terre. 
Le  fit  naître,  et  soudain  l'arma  de  son  tonnerre,  ' 
Brisa  les  fiers  remparts  et  les  portes  d'airain  , 
Mit  des  superbes  rois  la  dépouille  en  sa  main, 
De  son  temple  détruit  vengea  sur  eux  l'injure  : 
Babylone  paya  nos  pleurs  avec  usure. 
Cyrus,  par  lui  vainqueur,  publia  ses  bienfaits, 
Regarda  notre  peuple  avec  des  yeux  de  paix. 
Nous  rendit  et  nos  lois  et  nos  fêtes  divines  ; 
Et  le  temple  sortoit  déji  de  ses  ruines. 
Mais,  de  ce  roi  si  sage  héritier  insensé. 
Son  fils'  interrompit  l'ouvrage  commencé, 
Fut  sourd  à  nos  douleurs  :  Dieu  rejeta  sa  race. 
Le  retrancha  lui-même ,  et  vous  mit  en  sa  place. 

Que  n'espérions-nous  point  d'un  roi  si  généreux! 
Dieu  regarde  en  pitié  son  peuple  malheureux , 
Disions-nous  :  un  roi  règne,  ami  de  l'innocence. 
Partout  du  nouveau  prince  on  vantoit  la  clémence  : 
Les  Juifs  partout  de  joie  en  poussèrent  des  cris. 
Ciel  !  verra-t-on  toujours  par  de  cruels  esprits 
Des  princes  les  plus  doux  l'oreille  environnée , 
Et  du  bonheur  public  la  source  empoisonnée? 
Dans  le  fond  de  la  Thrace  un  barbare  enfanté 
Est  venu  dans  ces  lieux  soufQer  la  cruauté; 
Un  ministre  ennemi  de  votre  propre  gloire.» 

AMAH. 

De  votre  gloire!  Moi?  Ciel!  Le  pourriez-vous  croire? 
Moi,  qui  n'ai  d'autre  objet  ni  d'autre  dieu... 
Assuénus. 

Tais-toi  I 
Oses-tu  donc  parler  sang  Tordre  de  ton  roi? 

ESTHEK. 

Notre  ennemi  cruel  devant  vous  se  déclare  ; 

C'est  lui ,  c'est  ce  ministre  infidèle  et  barbare 

Qui ,  d'un  zèle  trompeur  à  vos  yeux  revêtu , 

Contre  notre  innocence  arma  votre  vertu. 

Eî  quel  autre,  grand  Dieu!  qu'un  Scythe  impitoyable, 

Auroit  de  tant  d'horreur?  dicté  l'ordre  effroyable? 

Partout  l'afireux  signal  en  moue  temps  donne 

1.  Camb/M. 


▲CTB  IIL 

De  meurtres  remplira  l'univers  étonné  j 

On  verra,  sous  le  nom  do  plus  juste  des  prince». 

Un  perfide  étranger  désoler  vos  provinces , 

Et  dans  ce  palais  même ,  en  proie  à  son  courroux, 

Le  sang  de  vos  sujets  regorger  jusqu'à  vous! 

Et  que  reproche  aux  Juifs  sa  haine  envenimée î 
Quelle  guerre  intestine  avons-nous  allumée? 
Les  a-t-on  vus  marcher  parmi  vos  ennemis? 
Fut-il  jamais  au  joug  esclaves  plus  soumis? 
Adorant  dans  leurs  fers  le  Dieu  qui  les  châtie, 
Pendant  que  votre  main ,  sur  eux  appesantie , 
A  leurs  persécuteurs  les  livroit  sans  secours , 
Ils  conjuroient  ce  Dieu  de  veiller  sur  vos  jours. 
De  rompre  des  méchants  les  trames  criminelles. 
De  mettre  votre  trône  à  l'omhre  de  ses  ailes. 
N'en  doutez  point,  seigneur,  il  fut  votre  soutien 
Lui  seul  mit  à  vos  pieds  le  Parthe  et  l'Indien , 
Dissipa  devant  vous  les  innombrables  Scythes, 
Et  renferma  les  mers  dans  vos  vastes  limites; 
Lui  seul  aux  yeux  d'un  Juif  découvrit  le  dessein 
De  deux  traîtres  tout  prêts  à  vous  percer  le  seia. 
Hélas!  ce  Juif  jadis  m'adopta  pour  sa  fille. 

A  s  s  c  B  R  u  s. 
Mardochée? 

ESTHKR 

Il  restoit  seul  de  notre  famille. 
Mon  père  étoit  son  frère.  Il  descend  comme  moi 
Du  sang  infortuné  de  notre  premier  roi. 
Plein  d'une  juste  horreur  pour  un  Amalécite, 
Race  que  notre  Dieu  de  sa  bouche  a  maudite , 
n  n'a  devant  Aman  pn  fléchir  les  genoux , 
Ni  lui  rendre  un  honneur  qu'il  ne  croit  dû  qu'à  vaus 
De  là  contre  les  Juifs  et  contre  Mardochée 
Cette  haine,  seigneur,  sous  d'autres  noms  cachée. 
En  vain  de  vos  bienfaits  Mardochée  est  paré  : 
A  la  porte  d'Aman  est  déjà  préparé 
D'un  inftme  trépas  l'instrument  exécrable  ; 
Dans  une  heure  au  plus  tard  ce  vieillard  vénérable. 
Des  portes  du  palais  par  son  ordre  arraché, 
CouTsrt  de  Totre  pourpre  y  doit  être  attaché. 

ASSOÉRCS. 

Quel  jour  mêlé  d'horreur  vient  effrayer  mon  àine 


**0  ESTHBR. 

Tout  mon  sang  de  colère  et  de  honte  e'enflamme. 
J'étois  donc  le  jouet...  Ciel,  daigne  m' éclairer I 
Un  moment  sans  témoins  cherchons  à  respirer. 
Appelez  Mardochée  :  il  faut  aussi  l'entendre. 
(Le  roi  s'éloigne.) 
UNE    ISRAÉLITE. 

Vérité,  que  j'implore,  achève  de  descendre I 

SCÈNE  V. 

ESTHER,  AMAN,  ÉLISE,  le  cucbdi, 

AU  AN,  à  Esther. 

D'un  juste  étonnement  Je  demeure  frappé. 

Les  ennemis  des  Juifs  m'ont  trahi,  m'ont  trompé: 

J'en  atteste  du  ciel  la  puissance  suprême. 

En  les  perdant  j'ai  cru  vous  assurer  vous-même. 

Princesse,  en  leur  faveur  employez  mon  crédit  : 

Le  roi,  vous  le  voyez,  flotte  encore  interdit. 

Je  sais  par  quels  ressorts  on  le  pousse ,  on  l'arrête , 

Et  fais,  comme  il  me  plaît,  le  calme  et  la  tempête. 

Les  intérêts  des  Juifs  déjà  me  sont  sacrés. 

Parlez  :  vos  ennemis  aussitôt  massacrés, 

Victimes  de  la  foi  que  ma  bouche  vous  jure, 

De  ma  fatale  erreur  répareront  l'injare. 

Quel  sang  demandez-vous? 

ESTHER. 

Va,  traître,  laisse-moil 
Les  Juifs  n'attendent  rien  d'un  méchant  tel  que  tôt 
Misérable!  le  Dieu  vengeur  de  l'innocence. 
Tout  prêt  à  te  juger,  tient  déjà  sa  balance  ! 
Bientôt  son  juste  arrêt  te  sera  prononcé. 
Tremble!  son  jour  approche,  et  ton  règne  est  passêt 

AUAN. 

Oui,  ce  Dieu,  je  l'avoue,  est  un  Dieu  redoutable. 
Mais  veut-il  que  l'on  garde  une  haine  implacable  1 
C'en  est  fait  :  mon  orgueil  est  forcé  de  plier; 
L'inexorable  Aman  est  réduit  à  prier. 

(Il  se  jette  à  ses  pieds.) 
Par  le  salut  des  Juifs,  par  ces  pieds  que  j'embrasso, 
Par  ce  sage  vieillard ,  l'honneur  de  votre  race , 
Daignez  d'un  roi  terrible  apaiser  le  courroux  ; 
Sauvez  Aman,  qui  tremble  à  vos  sacrés  genoux I 


ACTB   III.  661 

SCÈNE  VI. 

ASSDÉRUS,   ESTHER,  AMAN,  ÉLISE, 

LE    CHOEDR,    GARDES. 
ASSD^RDS. 

Quoi  I  le  traître  sur  tous  porte  ses  mains  hardiesT 
Ah  !  dans  ses  yeux  confus  je  lis  ses  perfidies, 
Et  son  trouble ,  appuyant  la  foi  de  vos  discours , 
De  tous  ses  attentats  me  rappelle  le  cours. 
Qu'à  ce  monstre  à  l'instant  l'âme  soit  arrachée; 
Et  que  devant  sa  porte,  au  lieu  de  Mardochée, 
Apaisant  par  sa  mort  et  la  terre  et  les  cieux , 
De  mes  peuples  vengés  il  repaisse  les  yeux. 

(Aman  est  emmené  par  les  gardes.) 

SCÈNE  VIL 

ASSUÉRUS,  ESTHER,  MARDOCHÉE,  ÉLISE, 

LE    CHOEUR. 

ASSCÉROS  continae  en  s'adressant  à  Mardochée. 
Mortel  chéri  du  ciel,  mon  salut  et  ma  joie. 
Aux  conseils  des  méchants  ton  roi  n'est  plus  en  proie; 
Mes  yeux  sont  dessillés,  le  crime  est  confondu  : 
Viens  briller  près  de  moi  dans  le  rang  qui  t'est  dû. 
Je  te  donne  d'Aman  les  biens  et  la  puissance  : 
Possède  justement  son  injuste  opulence. 
Je  romps  le  joug  funeste  où  les  Juifs  sont  soumis; 
Je  leur  livre  le  sang  de  tous  leurs  ennemis  ; 
A  régal  des  Persans  je  veux  qu'on  les  honore, 
Et  que  tout  tremble  au  nom  du  Dieu  qu'Esther  adore. 
Rebâtissez  son  temple ,  et  peuplez  vos  cités  ; 
Que  vos  heureux  enfants  dans  leurs  solennités 
Consacrent  de  ce  jour  le  triomphe  et  la  gloire 
Et  qu'à  jamais  mon  nom  vive  dans  leur  mémoire. 

SCÈNE  VIII. 

ASSDÉRUS,  ESTHER,  MARDOCHÉE,  ASAPH, 
ÉLISE,  LE  CHOEoa. 

ASSUÉRDS. 

Que  veut  Asaph7 

ASAPH. 

Seigneur,  le  traître  est  expiré, 


•62  ESTHER. 

Par  le  peuple  en  fureur  à  moitié  déchiré. 
On  traîne,  on  va  donner  en  spectacle  funeste 
De  son  corps  tout  sanglant  le  misérable  reste. 

MARDOCH^E. 

Roi,  qu'à  Jamais  le  ciel  prenne  soin  de  vos  jours! 
Le  péril  des  Juifs  presse  et  veut  un  prompt  secoure. 

ASSVéRUS. 

Oui,  Je  t'entends.  Allons,  par  des  ordres  contraires  « 
Révoquer  d'un  méchant  les  ordres  sanguinaires. 

ESTBBR. 

0  Dieu,  par  quelle  route  inconnue  aux  mortcU 
Ta  Bagesse  conduit  ses  desseins  éternels! 

SCÈNE  IX. 

LE   CHOEUR. 

TOCT  LE  CHoecn. 
Dieu  fait  triompher  l'innocence  : 
Chantons,  célébrons  sa  puissance. 

UNE    ISRAÉLITE. 

n  a  vu  contre  nous  les  méchants  s'assembler, 

Et  notre  sang  prêt  à  couler. 
Comme  l'eau  sur  la  terre  ils  alloient  le  répandre  ; 
Du  haut  du  ciel  sa  voix  s'est  fait  entendre  : 

L'homme  superbe  est  renversé , 

Ses  propres  flèches  l'ont  percé. 

UNE    AUTRE. 

J'ai  vu  l'impie  adoré  sur  la  terre  *  j 
Pareil  au  cèdre,  il  cachoit  dans  les  cieux 
Son  front  audacieux  ; 
n  sembloit  à  son  gré  gouverner  le  tonnerre, 
Fouloit  aux  pieds  ses  ennemis  vaincus  : 

I.  Boileaa  disoit  i  que  la  sublimité  des  psaumes  étott  l'écueil  de 
c  tous  les  traducteurs  ;  que  leur  majestueuse  tranquillité  ne  pouvoit 
«  ôtre  rendue  que  bien  difScilement  par  la  plume  des  plus  grands 
f  maîtres;  qu'elle  avoit  souvent  désespéré  M.  Racine;  qu'il  étoit 
(  venu  pourtant  à  bout  do  traduire  admirablement  cet  endroit  du 
(  psalmiste  :  i  Vidi  impium  superexaltatum ,  et  elevatum  sicut  ce- 

1  dros  Liban!  ;  et  transivi ,  et  ecce  non  erat.  •  —  <  J'ai  vu  l'impie 
((  extrêmement  élevé,  et  qui  égaloit  en  hauteur  les  cèdres  du  Liban  ; 
«  et  J'ai  passé,  et  il  n'étoit  plus.  »  (Pial.  xxxvi,  vers.  85  at  39.) 


ACTB    III.  M« 

Je  n'ai  fait  que  passer,  il  n'étoit  déjà  plus. 

UNE    AUTRE. 

On  peut  des  plus  grands  rois  surprendre  la  justice. 
Incapables  de  tromper, 
Ils  ont  peine  à  s'échapper 
Des  pièges  de  l'artiflce. 
cœur  noble  ne  peut  soupçonner  en  auUtii 
La  bassesse  et  la  malice 
Qu'il  ne  sent  point  en  lui. 

UNE    AUTRE. 

Comment  s'est  calmé  l'orage? 

UNE    AUTRE. 

Quelle  main  salutaire  a  chassé  le  nuage 

TOUT    LE    CHOEUR. 

L'aimable  Esther  a  fait  ce  grand  ouvrage. 

UNE    ISRAÉLITE,  Seule. 

De  l'amour  de  son  Dieu  son  cœur  s'est  embraséi 
Au  péril  d'une  mort  funeste 
Son  zèle  ardent  s'est  exposé  : 
Elle  a  parlé;  le  ciel  a  fait  le  reste. 

DEUX    ISRAÉLITES. 

Esther  a  triomphé  des  filles  des  Persans  : 
La  nature  et  le  ciel  à  l'envi  l'ont  ornée. 

l'une    DES    DEUX. 

Tout  ressent  de  ses  yeux  les  charmes  innocents. 
Jamais  tant  de  beauté  fut-elle  couronnée? 

l'a  u  T  R  E. 
Les  charmes  de  son  cœur  sont  encor  plus  puissaati. 
Jamais  tant  de  vertu  fut-elle  couronnée  ? 

TOUTES   DEUX   ensemble. 
Esther  a  triomphé  des  filles  des  Persans  : 
La  nature  et  le  ciel  à  l'envi  l'ont  ornée. 

UNE    SEULE. 

Ton  Dieu  n'est  plus  irrité  : 
Réjouis-toi,  Sion,  et  sors  de  la  poussière; 
Quitte  les  vêtements  de  ta  captivité , 

Et  reprends  ta  splendeur  première. 

Les  chemins  de  Sion  à  la  fin  sont  ouverts: 

Rompez  vos  fers. 

Tribus  captives; 

Troupes  fugitives. 

Repassez  les  monts  et  les  mers{ 


r64  ESTHRR. 

Rassemblez-vous  des  bouts  de  l'univers. 

TOUT    LE    CHCEDB. 

Rompez  vos  fers* 
Tribus  captives; 
Troupes  fugitives, 
Repassez  les  monts  et  les  mers  ; 
Rassemblez-vous  des  bouts  de  l'univers. 

DNE    ISRAÉLITE    seole. 

Je  reverrai  ces  campagnes  si  chères. 

UNE    AUTRE. 

J'irai  pleurer  au  tombeau  de  mes  pères. 

TOUT    LE    CHOEUR. 

Repassez  les  monts  et  les  mers; 
Rassemblez-vous  des  bouts  de  l'univers. 

UNE    ISRAÉLITE    seule. 

Relevez,  relevez  les  superbes  portiques 
Du  temple  où  notre  Dieu  se  plaît  d'être  adoré; 
Que  de  l'or  le  plus  pur  son  autel  soit  paré. 
Et  que  du  sein  des  monts  le  marbre  soit  tiré. 
Liban,  dépouille-toi  de  tes  cèdres  antiques; 
Prêtres  sacrés ,  préparez  vos  cantiques. 

UNE    AUTRE. 

Dieu  descend  et  revient  habiter  parmi  nous  : 
Terre,  frémis  d'allégresse  et  de  crainte. 
Et  vous,  sous  sa  majesté  sainte* 
Cieux,  abaissez-vous  t  ! 

UNE    AUTRE. 

Que  le  Seigneur  est  bon,  que  son  joug  est  aimable I 
Heureux  qui  dès  l'enfance  en  connaît  la  douceur! 
Jeune  peuple,  courez  à  ce  maître  adorable: 
Les  biens  les  plus  charmants  n'ont  rien  de  comparable 
Aux  torrents  de  plaisirs  qu'il  répand  dans  un  cœur. 
Que  le  Seigneur  est  bon ,  que  son  joug  est  aimable  1 
Heureux  qui  dès  l'enfance  en  connaît  la  douceur! 

UNE    AUTRE. 

Il  s'apaise,  il  pardonne, 
Du  cœur  ingrat  qui  l'abandonne 

Il  attend  le  retour  ; 
Il  excuse  notre  foiblesse  ; 
A  nous  chercher  même  il  s'empresse. 

1.  Cette  image  sublime  des  cieux  qui  s'abaissent  se  trcave  dans  la 
Uvie  des  Rois  et  dans  le  psaume  xvu. 


ACTE   III. 

Pour  l'enfant  au'elle  a  mis  au  jour 
One  raere  a  moius  de  tendresse. 
Ah  !  qui  peut  avec  lui  partager  notre  amourt 

TROIS    ISRAÉLITES. 

II  nous  fait  remporter  une  illustre  victoire. 
l'dne  des  trois. 
Il  nous  a  révèle  sa  gloire. 

TOCTKS  trois  ensemble. 
Ah!  qui  peut  avec  lui  partager  notre  amour? 

tout  le  choedr. 
Que  son  nom  soit  béni;  que  son  nom  soit  chantéi 
Que  Ton  célèbre  ses  ouvrages 
Au  delà  des  temps  et  des  &ges, 
Aa  delà  de  l't^ternité  > 


FIN  O  GSTHBB. 


ATHALIE 

TRAGÉDIE 

TIRÉE  DE  l'Écriture  sainte 

1691 


PRÉFACE* 


Toat  le  inonde  sait  que  le  royaume  de  Juda  étoit  composa 
aes  deux  tribus  de  Juda  et  de  Benjamin,  et  que  les  dix  autres 
tribus  qui  se  révoltèrent  contre  Roboam  composoient  le 
royaume  d'Israël.  Comme  les  rois  de  Juda  étoient  de  la  mai- 
son de  David,  et  qu'ils  avoient  dans  leur  partage  la  ville  et 
le  temple  de  Jérusalem ,  tout  ce  qu'il  y  avoit  de  prêtres  et 
de  lévites  se  retirèrent  auprès  d'eux,  et  leur  demeurèrent 
toujours  attachés  :  car.  depuis  que  ie  temple  de  Salomon 
fut  b&ti,  il  n'étoit  plus  permis  de  sacrifier  ailleurs;  et  tous 
ces  autres  autels  qu'on  élevoit  à  Dieu  sur  des  montagnes, 
appelés  par  cette  raison  dans  l'Écriture  les  hauts  lieux,  ne 
lui  étoient  point  agréables.  Ainsi  le  culte  légitime  ne  sub- 
sistoit  plus  que  dans  Juda.  Les  dix  tribus,  excepté  un  très- 
petit  nombre  de  personnes,  étoient  on  idolàii-es  ou  scbis' 
matiques. 

Au  reste,  ces  prêtres  et  ces  lévites  faisoient  eux-mêmes 
une  tribu  fort  nombreuse.  Ils  furent  partagés  en  diverses 
classes  pour  servir  tour  à  tour  dans  le  temple,  d'un  jour  de 
sabbat  à  l'autre.  Les  prêtre»  étoient  de  la  famille  d'Aaron; 

1.  Tous  ceux  qui  yeulent  entrer  sérieosoment  dans  l'esprit  de  U 
tragédie  doivent  lue  avec  attention  cette  préface  :  c'est  un  chef- 
d'œuvre  de  clarté ,  de  simplicité  et  d'ordre  :  l'auteur  n'y  a  oublié 
aucun  des  points  de  l'histoire  juive  qui  servent  à  fonder  l'intérêt  de 
>•  piècfli  (Gboffbot.) 


«70  PRÉFACB. 

et  il  n'y  avoit  que  ceux  de  cette  famille  lesquels  pussent 
exercer  la  sacrificature.  Les  lévites  leur  étoient  subordon- 
nés, et  a  voient  soin,  entre  autres  choses,  du  chant,  de  la 
préparation  des  victimes,  et  de  la  garde  du  temple.  Ce  nom 
de  lévite  ne  laisse  pas  d'être  donné  quelquefois  indifférem- 
ment à  tous  ceux  de  la  tribu.  Ceux  qui  étoient  en  semaine 
avoient,  ainsi  que  le  grand-prêtre,  leur  logement  dans  les 
portiques  ou  galeries  dont  le  temple  étoit  environné,  et  qui 
faisoient  partie  du  temple  même.  Tout  l'édifice  s'appeloit  en 
général  le  lieu  saint  :  mais  on  appeloit  plus  particulièrement 
de  ce  nom  cette  partie  du  temple  intérieur  où  étoient  le 
chandelier  d'or,  l'autel  des  parfums ,  et  les  tables  des  pains 
de  proposition;  et  cette  partie  étoit  encore  distinguée  du 
Saint  des  saints,  où  étoit  l'arche,  et  où  le  grand-prètre  seul 
siToit  droit  d'entrer  une  fois  l'année.  C'étoit  une  tradition 
assez  constante  que  la  montagne  sur  laquelle  ie  temple  fut 
b&ti  étoit  la  même  montagne  où  Abraham  avoit  autrefois 
offert  en  sacrifice  son  fils  Isaac. 

J'ai  cru  devoir  expliquer  ici  ces  particularités,  afin  que 
ceux  à  qui  l'histoire  de  l'ancien  Testament  ne  sera  pas 
assez  présente  n'en  soient  point  arrêtés  ea  lisant  cette  tra- 
gédie. Elle  a  pour  sujet  Joas  reconnu  et  mis  sur  le  trône; 
et  j'aurois  dû ,  dans  les  règles,  l'intituler  Joas  :  mais  la  plu- 
part du  monde  n'en  ayant  entendu  parler  que  sous  le  nom 
d'Athalie,  Je  n'ai  pas  jugé  à  propos  do  la  leur  présenter  sous 
un  autre  titre,  puisque  d'ailleurs  Athalie  y  joue  un  person- 
nage si  considérable ,  et  que  c'est  sa  mort  qui  termine  1? 
pièce.  Voici  une  partie  des  principaux  événemeots  qui  de- 
«ancèrent  cette  grande  action. 

Joram,  roi  de  Juda,  fils  de  Josaphat,  et  le  septième  roi  de 
la  race  de  David,  épousa  Athalie,  fille  d'Achab  et  de  Jéxabel, 
qui  régnoient  en  Israël,  fameux  l'un  et  l'autre,  mais  princi- 
palement Jézabel ,  par  leurs  sanglantes  persécutions  contre 
les  prophètes.  Athalie,  non  moins  impie  que  sa  mère,  en- 
traîna bientôt  le  roi  son  mari  dans  l'idol&trie,  et  fft  même 
construire  dans  Jérusalem  un  temple  à  Baal,  qui  étoit  le 


PRËFACB.  «71 

dieu  du  pays  de  Tyr  et  de  Sidoa,  où  Jézabel  avoit  pris  aais* 
sance.  Joram,  après  avoir  vu  périr  par  les  mains  des  Arabes 
et  des  Philistins  tous  les  princes  ses  enfants,  à  la  réserve 
d 'Ochozias ,  mourut  lui-même  misérablement  d'une  longue 
maladie  qui  lui  consuma  les  entrailles.  Sa  mort  funeste 
n'empêcha  pas  Ochozias  d'imiter  son  impiété  et  celle  d'Âtha- 
lie  sa  mère.  Mais  ce  prince,  après  avoir  régné  seulement  un 
an  ,  étant  allé  rendre  visite  au  roi  d'Israël,  frère  d'Athalie, 
fut  enveloppé  dans  la  ruine  de  la  maison  d'Âchab,  et  tué 
P"r  l'ordre  de  Jéhu,  que  Dieu  avoit  fait  sacrer  par  ses  pro- 
f.^  (^tes  pour  régner  sur  Israël,  et  pour  être  le  ministre  de 
ses  vengeances.  Jéhu  extermina  toute  la  postérité  d'Achab , 
et  Et  jeter  par  les  fenêtres  Jézabel ,  qui ,  selon  la  prédiction 
d'elle,  fut  mangée  des  chiens  dans  la  vigne  de  ce  même 
Naboth  qu'elle  avoit  fait  mourir  autrefois  pour  s'emparer  de 
son  héritage.  Athalie,  ayant  appris  à  Jérusalem  tous  ces 
massacres ,  entreprit  de  son  côté  d'éteindre  entièrement  la 
race  royale  de  David,  en  faisant  mourir  tous  les  enfants 
d'Ochozias,  ses  petits-fils.  Mais  heureusement  Josabeth, 
sœur  d'Ochozias,  et  fille  de  Joram,  mais  d'une  autre  mère 
qu' Athalie,  étant  arrivée  lorsqu'on  égorgeoit  les  princes 
ses  neveux ,  elle  trouva  moyen  de  dérober  du  milieu  des 
morts  le  petit  Joas ,  encore  à  la  mamelle ,  et  le  confia  avec 
sa  nourrice  au  grand-prêtre  son  mari,  qui  les  cacha  tous 
deux  dans  le  temple,  où  l'enfant  fut  élevé  secrètement  jus- 
qu'au jour  qu'il  fut  proclamé  roi  de  Juda.  L'Histoire  des 
Rois  dit  que  ce  fut  la  septième  année  d'après.  Mais  le  texte 
grec  des  Paralipomènes,  que  Sévère  Sulpice  a  suivi,  dit  que 
ce  fut  la  huitième.  C'est  ce  qui  m'a  autorisé  à  donner  à  oe 
priiici;  neuf  à  dix  ans,  pour  le  mettre  déjà  en  état  de  répon- 
dre aux  questions  qu'on  lui  fait. 

Je  crois  ne  lui  avoir  rien  fait  dire  qui  soit  au-de&sas  de  la 
portée  d'un  enfant  de  cet  âge  qui  a  de  l'esprit  et  de  la  mé» 
^oire.  Mais,  quand  j'aurois  été  un  peu  au  delà,  il  faut  con- 
sidérer que  c'est  ici  on  enfant  tout  extraordinaire,  elev« 

.ns  le  temple  par  un  grand-prêtre,  qui,  le  regardant  comrne 


073  PRËPaCB. 

l'unique  espérance  de  sa  nation ,  l'avoit  instruit  de  bonii« 
heure  dans  tous  les  devoirs  de  la  religion  et  de  la  royauté. 
Il  n'en  étoit  pas  de  même  des  enfants  des  Juifs  que  de  la 
plupart  des  nôtres  :  on  leur  apprenoit  les  saintes  lettres, 
non-seulement  dès  qu'ils  avoient  atteint  l'usage  de  la  rai- 
son, mais,  pour  me  servir  de  l'expression  de  saint  Paul, 
dès  la  mamelle.  Chaque  Juif  étoit  obligé  d'écrire  une  fois 
en  sa  vie  •,  de  sa  propre  main ,  le  volume  de  la  loi  tout  en- 
tier. Les  rois  étoient  même  obligés  de  l'écrire  deux  fois,  et 
il  leur  étoit  enjoint  de  l'avoir  continuellement  devant  le& 
yeux.  Je  puis  dire  ici  que  la  France  voit  en  la  personne  d'un 
prince  de  huit  ans  et  demi  *,  qui  fait  aujourd'hui  ses  plus 
chères  délices,  un  exemple  illustre  de  ce  que  peut  dans  un 
enfant  un  heureux  naturel  aidé  d'une  excellente  éducation, 
et  que  si  J'avois  donné  au  petit  Joas  la  môme  vivacité  et  le 
même  discernement  qui  brillent  dans  les  reparties  de  ce 
Jeune  prince,  on  m'auroit  accusé  avec  raison  d'avoir  péché 
contre  les  règles  de  la  vraisemblance. 

L'âge  de  Zacharie,  fils  du  grand-prêtre,  n'étant  point  mar- 
qué, on  peut  lui  supposer,  si  l'on  veut,  deux  ou  trois  ans  de 
plus  qu'à  Joas. 

J'ai  suivi  l'explication  de  plusieurs  commentateurs  fort 
habiles,  qui  prouvent,  par  le  texte  même  de  l'Écriture,  que 
tous  ces  soldats  à  qui  Joîada,  ou  Joad,  comme  il  est  appelé 
dans  Josèphe,  fit  prendre  les  armes  consacrées  à  Dieu  par 
David,  étoient  autant  de  prêtres  et  de  lévites,  aussi  bien  que 
les  cinq  centeniers  qui  les  commandoient.  En  effet,  disent 
ces  interprètes,  tout  devoit  être  saint  dans  une  si  sainte 
action,  et  aucun  profane  n'y  devoit  être  employé.  Il  s'y  agi  s~ 
Boit  non-seulement  de  conserver  le  sceptre  dans  la  maison 
de  David,  mais  encore  de  conserver  à  ce  grand  roi  cette 
suite  de  descendants  dont  devoit  naître  le  Messie  :  «  Car  ce 


1.  Ceci  n'est  point  exact. 

t.  Louis  de  France,  duc  de  Bourgogne,  fils  de  Monseigneur,  élève 
de  Fénelon.  Il  n'avait  réellement  que  huit  ans  et  demi  dans  les  pre- 
miers mois  de  1691,  lorsyie  Kaciue  fit  cette  préface. 


PRÊFACB.  87a 

Messie  tant  de  fois  promis  comme  fils  d'Abraham ,  devoil 

être  aussi  le  fils  de  David  et  de  tous  les  rois  de  Juda.  » 
De  là  ïient  que  l'illustre  et  savant  prélat  de  qui  j'ai  em- 
prunté ces  paroles  appelle  Joas  le  précieux  reste  de  la  mai- 
son de  David.  Josèphe  en  parle  dans  les  mêmes  termes;  et 
l'Écriture  dit  expressément  que  Dieu  n'extermina  pas  toute 
la  famille  de  Joram ,  voulant  conserver  à  David  la  lampe 
qu'il  lui  avoit  promise.  Or  cette  lampe,  qu'étoit-ce  autre 
cbose  que  la  lumière  qui  devoit  être  un  jour  révélée  aux 
nations? 

L'histore  ne  spéciale  point  le  jour  où  Joas  fut  proclamé. 
Quelques  interprètes  veulent  que  ce  fût  un  jour  de  fête.  J'ai 
choisi  celle  de  la  Pentecôte,  qui  étoit  l'une  des  trois  grandes 
fêtes  des  Juifs.  On  y  célébroit  la  mémoire  de  la  publication 
de  la  loi  sur  le  mont  Sinaï ,  et  on  y  offroit  aussi  à  Dieu  les 
premiers  pains  de  la  nouvelle  moisson  :  ce  qui  faisoit  qu'on 
jà  nommoit  encore  la  fête  des  prémices.  J'ai  songé  que  ces 
circonstances  me  fourniroient  quelque  variété  pour  les 
chants  du  chœur. 

Ce  chœur  est  composé  de  jeunes  filles  de  la  tribu  de  Lévi, 
ei  je  mets  à  leur  tête  une  fille  que  je  donne  pour  sœur  à 
Zacharie.  C'est  elle  qui  introduit  le  chœur  chez  sa  mère. 
Elle  chante  avec  lui,  porte  la  parole  pour  lui,  et  fait  enfin 
tes  fonctions  de  ce  personnage  des  anciens  chœurs  qu'on 
appeloit  le  coryphée.  J'ai  aussi  essayé  d'imiter  des  anciens 
cette  continuité  d'action  qui  fait  que  leur  théâtre  ne  de- 
meure jamais  vide,  les  intervalles  des  actes  n'étant  marques 
que  par  des  hymnes  et  par  des  moralités  du  chœur,  qui  otA, 
rapport  à  ce  qui  se  passe. 

On  me  trouvera  peut-être  un  peu  hardi  d'avoir  osé  mettre 
4ur  la  scène  un  prophète  inspiré  de  Dieu ,  et  qui  prédit 
l'avenir.  Mais  j'ai  eu  la  précaution  de  ne  mettre  dans  sa 
bouche  que  des  expressions  tirées  dis  prophètes  mômes. 
Quoique  l'Écriture  ne  dise  pas  en  terme  exprès  que  Joïada 
ait  eu  l'esprit  de  prophétie,  comme  eJe  le  dit  de  son  fils, 
elle  le  représente  comme  un  homme  tout  plein  de  l'esprit 


W4  PRéPACB. 

de  Dieu.  Et  d'ailleurs  ne  parolt-il  pas,  par  l'Évangile,  qu'l 
a  pu  prophétiser  en  qualité  de  souverain  pontife?  Je  suppose 
donc  qu'il  voit  en  esprit  le  funeste  changement  de  Joas 
qui,  après  trente,  ans  d'un  règne  fort  pieux,  s'abandonna 
aux  mauvais  conseils  des  flatteurs,  et  se  souilla  du  meurtre 
de  Zacharie,  fils  et  successeur  de  ce  grand -prêtre.  Ce 
meurtre ,  commis  dans  le  temple,  fut  une  des  principales 
causes  de  la  colère  de  Dieu  contre  les  Juifs ,  et  de  tous  les 
malheurs  qui  leur  arrivèrent  dans  la  suite.  On  prétend 
même  que  depuis  ce  jour-là  les  réponses  de  Dieu  cessèrent 
entièrement  dans  le  sanctuaire.  C'est  ce  qui  m'a  donné  lieu 
de  faire  prédire  de  suite  à  Joad  et  la  destruction  du  temple 
et  la  ruine  de  Jérusalem.  Mais,  comme  les  prophètes  joi- 
gnent d'ordinaire  les  consolations  aux  iienaces,  et  que  d'ail- 
leurs il  s'agit  de  mettre  sur  le  trône  un  des  ancêtres  du 
Messie,  j'ai  pris  occasion  de  faire  entrevoir  la  venue  de  ce 
consolateur,  après  lequel  tous  les  anciens  justes  soupiroient. 
Cette  scène,  qui  est  une  espèce  d'épisode,  amène  très-natu^ 
rellement  la  musique,  par  la  coutume  qu'avoient  plusieurs 
prophètes  d'entrer  dans  leurs  saints  transports  au  son  des 
instruments  :  témoin  cette  troupe  de  prophètes  qui  vinrent 
au-devant  de  Saûl  avec  des  harpes  et  des  lyres  qu'on  por- 
toit  devant  eux;  et  témoin  Elisée  lui-même,  qui,  étant  con- 
sulté sur  l'avenir  par  le  roi  de  Juda  et  par  le  roi  d'Israël , 
dit,  comme  fait  ici  Joad  :  Adducite  mihi  psaltem.  Ajoutez 
à  cela  que  cette  prophétie  sert  beaucoup  à  augmenter  le 
trouble  dans  la  pièce,  par  la  consternation  et  par  les  diffé- 
rents mouvements  où  elle  jette  le  chœur  et  les  principaux 
acteurs  *. 

I.  Le  silence  que  l'auteur  garde  lur  la  conduite  de  sa  pièce  dans 
cette  préface  est  remarquable.  Dans  ses  autres  préfaces ,  il  a  cou- 
tume de  parler  de  l'économie  de  sa  tragédie,  du  succès  qu'elle  a  ea, 
ou  des  critiques  qu'elle  a  essuyées  ;  il  se  contente  ici  d'instruire  le 
lecteur  du  sujet ,  et  ne  dit  rien  de  la  manière  dont  il  l'a  traité ,  et  de 
ce  qu'il  pense  de  son  ouvrage.  Comme  cette  tragédie  n'avait  pas  été 
représentée  sur  la  scène,  il  ignorait  l'impression  qu'elle  pouvait  faire 
sur  les  spectateurs  :  il  n'ose  aonc  en  rien  dire  :  il  attend  le  jugement 
du  public.  (  L.  R. } 


ATÏÏALIE 


PERSONNAGES 


JOA.S,  roi  de  Juda,  fils  d'Ochoziaa. 
aTHALIE,  veuve  de  Joram,  aïeule  de  Joas. 
JOAD,  autrement  Jol  AD  A,  grand -piôtre. 
JOSABBTE,  tante  de  Joas,  femme  du  grand-prètic 
ZACHARIE,  fils  de  Joad  et  de  Josabeth. 
BALOMITH,  sœur  de  Zacharie. 

ABNER,  l'un  des  principaux  officiers  des  rois  de  Jnda. 
AZARIAS,  ISMABL,    BT  LBS  TROIS   autres 

CHBFS    DBS    PRftTBBS    BT    DBS    l£vITBS. 

MATH  AN,  prêtre  apostat,  sacrificateur  de  BaaL 

NABAL,  confident  de  Mathan. 

AOAR,  femme  de  la  suite  d'Athalie. 

Troupb  db  prêtres   et  de  lévites. 

SotTB  d'Atbalib. 

La  Nodbricb   de  Joas. 

Cbœdr  db  jbunes  fillbb  de  la  tribo  db  LÉvt, 


la  scène  est  dans  le  temple  de  Jérusalem ,  dans  un  vesfibtUt  4ê 
l'appartement  du  grand-prêtre. 


ATHALIE" 

TBAGÉDIE 

ACTE   PREMIER 
SCÈNE  L 

JOAD,   ABNER. 

ABNBR. 

Oui,  je  viens  dans  son  temple  adorer  l'Éternel j 

Je  viens ,  selon  l'usage  antique  et  solennel , 

Célébrer  avec  vous  la  fameuse  journée 

Où  sur  le  mont  Sina  la  loi  nous  fut  donnée. 

Que  les  temps  sont  changés  !  Sitôt  que  de  ce  jour 

La  trompette  sacrée  annonçoit  le  retour, 

Du  temple,  orné  partout  de  festons  magnifiques. 

Le  peuple  saint  en  foule  inondoit  les  portiques  ; 

Et  tous,  devant  l'autel  avec  ordre  introduits. 

De  leurs  champs  dans  leurs  mains  portant  les  nouveaux  frahi 

Au  Dieu  de  l'univers  consacroient  ces  prémices  : 

Les  prêtres  ne  pouvoient  suflSre  aux  sacrifices. 

L'audace  d'une  femme,  arrêtant  ce  concours. 

En  des  jours  ténébreux  a  changé  ces  beaux  jours. 

D'adorateurs  zélés  à  peine  un  petit  nombre 

Ose  des  premiers  temps  nous  retracer  quelque  ombre  '. 

js  reste  pour  son  Dieu  montre  un  oubli  fatal , 

)u  même,  s'empressant  aux  autels  de  Baal*, 

1.  Athalie  fut  représentée  pour  la  première  foia  sur  le  thé&tre 
F^rançais,  le  jeudi  3  mars  ni6. 

2.  Baal,  idole  des  Phéniciens,  adoptée  par  les  habitants  dn  rojMune 
d'Israël,  qui  mêlaient  au  coite  de  celte  fausse  divinité  des  cérémoniw 
Uifftmes. 

88. 


67?  ATHALIB. 

Se  fait  initier  à  ses  lionteux  mystères. 
Et  blasphème  le  nom  qu'ont  invoqué  leurs  pères. 
Je  tremble  qu'Athalie,  à  ne  vons  rien  cacher, 
Vous-même  de  l'autel  vous  faisant  arracher, 
N'achève  enfin  sur  vous  ses  vengeances  funestes, 
Et  d'un  respect  forcé  ne  dépouille  les  restes. 

JOAD. 

D'où  vouB  vient  aujourd'hui  ce  noir  pressentimentl 

ARNCn. 

Pensez-vouB  être  saint  et  juste  impunément? 

Dès  longtemps  elle  hait  cette  fermeté  rare 

Qui  rehausse  en  Joad  l'éclat  de  la  tiare  ; 

Dès  longtemps  votre  amour  pour  la  religion 

Est  traité  de  révolte  et  de  sédition. 

Du  mérite  éclatant  cette  reine  jalouse 

Hait  surtout  Josabeth ,  votre  fidèle  épouse. 

Si  du  grand-prêtre  Aaron  Joad  est  successeur, 

De  nôtre  dernier  roi  Josabeth  est  la  sœur. 

Mathan,  d'ailleurs,  Mathan  ,  ce  prêtre  sacrilège, 

Plue  méchant  qu'Athalie ,  à  toute  heure  l'assiégej 

Mathan ,  de  nos  autels  inrâme  déserteur, 

Et  de  toute  vertu  zélé  persécuteur. 

C'est  peu  que,  le  front  ceint  d'une  mitre  étrangère, 

Ce  lévite  à  Baal  prête  son  ministère  ; 

Ce  temple  l'importune,  et  son  impiété 

Voudroit  anéantir  iB  Dieu  qu'il  a  quitté. 

Pour  vous  perdre  il  n'est  point  de  ressorts  qu'il  n'invent«} 

Quelquefois  il  vous  plaint,  souvent  même  il  vous  vante; 

Il  affecte  pour  •vous  une  fausse  douceur, 

Et,  par  là  de  son  fiel  colorant  la  noirceur. 

Tantôt  à  cette  reine  il  vous  peint  redoutable. 

Tantôt,  voyant  pour  l'or  sa  soif  insatiable. 

Il  lui  feint  qu'en  un  lieu  que  vous  seul  connoissex, 

Vous  cachez  des  trésors  par  David  amassés. 

Enfin,  depuis  deux  jours,  la  superbe  Athalie 

Dans  an  sombre  chagrin  parolt  ensevelie. 

Je  l'observois  hier,  et  je  voyois  ses  yeux 

Lancer  sur  le  lieu  saint  des  regards  furieux  : 

Comme  si,  dans  le  fond  de  ce  vaste  édifice. 

Dieu  cachoit  an  vengeur  armé  pour  son  supplice. 

Crojrez-moi,  plu»  J'y  pense,  et  moins  je  puis  douter 

Que  sur  vous  son  courroux  ne  soit  prêt  d'éclater, 


ACTE    PREMIER.  679 

Et  que  de  Jézabel  la  fille  sanguinaire 

Ne  vienne  attaquer  Dieu  jusqu'en  son  sanctuaire. 

JOAD. 

Celui  qui  met  un  frein  à  la  fureur  des  flots 
Sait  aussi  des  méchants  arrêter  les  complots. 
Soumis  avec  respect  à  sa  volonté  sainte, 
e  crains  Dieu,  cher  Àbner,  et  n'ai  point  d'autre  crainte 
Cependant  je  rends  grâce  au  zèle  officieux 
Qui  sur  tous  mes  périls  vous  fait  ouvrir  les  yeux. 
Je  vois  que  l'injustice  en  secret  vous  irrite, 
Que  vous  avez  encor  le  cœur  Israélite. 
Le  ciel  en  soit  béni!  Mais  ce  secret  courroux. 
Cette  oisive  vertu ,  vous  en  contentez-vous? 
La  foi  qui  n'agit  point,  est-ce  une  foi  sincère? 
Huit  ans  déjà  passés,  une  impie  étrangère 
Du  sceptre  de  David  usurpe  tous  les  droits. 
Se  baigne  impunément  dans  le  sang  de  nos  rois, 
Des  enfants  de  son  fils  détestable  homicide. 
Et  même  contre  Dieu  lève  son  bras  perfide  ; 
Et  vous,  l'un  des  soutiens  de  ce  tremblant  État, 
Vous,  nourri  dans  les  camps  du  saint  roi  Josapbat, 
Qui  sous  son  fils  Joram  commandiez  nos  années, 
Qui  rassurâtes  seul  nos  villes  alarmées. 
Lorsque  d'Ochozias  le  trépas  imprévu 
Dispersa  tout  son  camp  à  l'aspect  de  Jéhu  : 
«  Je  crains  Dieu,  dites-vous;  sa  vérité  me  tombe!  • 
Voici  comme  ce  Dieu  vous  répond  par  ma  boucfaet 
«  Du  zèle  de  ma  loi  que  sert  de  vous  parer? 
«  Par  de  stériles  vœux  pensez-vous  m'honorer? 
«  Quel  fruit  me  revient-il  de  tous  vos  sacrifices? 
«  Ai-je  besoin  du  sang  des  boucs  et  des  génisses? 
«  Le  sang  de  vos  rois  crie,  et  n'est  point  écouté. 
«  Rompez,  rompez  tout  pacte  avec  l'impiété; 
«  Du  milieu  de  mon  peuple  exterminez  les  crimes, 
■  El  vous  viendrez  alors  mlmmoler  vos  victimes.  « 

ABMEK. 

Hé  !  que  puis-je  au  milieu  de  ce  peuple  abattu? 
Benjamin  est  sans  force ,  et  Juda  sans  vertu  : 
Le  jour  qui  de  leurs  rois  vit  éteindre  la  race 
Éteignit  tout  le  feu  de  leur  antique  audace. 
Dieu  même ,  disent-ils ,  s'est  retiré  de  nous  ; 
De  l'honneur  des  Uébreux  autrefois  ai  Jaloux, 


680  A.THALIB. 

Il  voit  sans  intérêt  leur  grandeur  terrassée, 

Et  sa  miséricorde  à  la  fin  s'est  lassée  : 

On  ne  voit  plus  pour  nous  ses  redoutables  mains 

De  merveilles  sans  nombre  effrayer  les  humains; 

L'arche  sainte  est  muette,  et  ne  rend  plus  d'oracles. 

JOAD. 

Et  quel  temps  fut  jamais  si  fertile  en  miracles? 

Quand  Dieu  par  plus  d'effets  montra-t-il  son  pouvoir? 

Auras-tu  donc  toujours  des  yeux  pour  ne  point  voir, 

Peuple  ingrat?  Quoi  !  toujours  les  plus  grandes  merveille» 

Sans  ébranler  ton  cœur  frapperont  tes  oreilles? 

Faut-il ,  Abner,  faut-il  vous  rappeler  le  cours 

Des  prodiges  fameux  accomplis  en  nos  jours? 

Des  tyrans  d'Israël  les  célèbres  disgrâces, 

Et  Dieu  trouvé  fidèle  en  toutes  ses  menaces  ; 

L'impie  Achab  détruit ,  et  de  son  sang  trempé 

Le  champ  que  par  le  meurtre  il  avait  usurpé  ; 

Près  de  ce  champ  fatal  Jézabel  immolée , 

Sous  les  pieds  des  chevaux  cette  reine  foulée , 

Dans  son  sang  inhumain  les  chiens  désaltérés , 

Et  de  son  corps  hideux  les  membres  déchirés  ; 

Des  prophètes  menteurs  la  troupe  confondue, 

Et  la  flamme  du  ciel  sur  l'autel  descendue; 

Élie  aux  éléments  parlant  en  souverain. 

Les  deux  par  lui  fermés  et  devenus  d'airain, 

Et  la  terre  trois  ans  sans  pluie  et  sans  rosée , 

Les  morts  se  ranimant  à  la  voix  d'Elisée? 

Reconnoissez ,  Abner,  à  ces  traits  éclatants, 

Dn  Dieu  tel  aujourd'hui  qu'il  fut  dans  tous  les  tempi: 

Il  sait,  quand  il  lui  plaît,  faire  éclater  sa  gloire. 

Et  son  peuple  est  toujours  présent  à  sa  mémoire. 

ABNER. 

Mais  où  sont  ces  honneurs  à  David  tant  promis , 
Et  prédits  même  encore  à  Salomon  son  fils? 
Hélas!  nous  espérions  que  de  leur  race  heureuse 
Devoit  sortir  de  rois  une  suite  nombreuse. 
Que  sur  toute  tribu,  sur  toute  nation. 
L'un  d'eux  établiroit  sa  domination , 
Feroit  cesser  partout  la  discorde  et  la  guerre, 
Et  verroit  à  ses  pieds  tous  les  rois  de  la  terre. 

JOAD. 

Aux  promesses  du  ciel  pourquoi  renoncez-vous? 


àCTB    PRBMIB&.  681 


Ce  roi  fils  de  David'^  où  le  ciierchcrons-nous! 

Le  ciel  môme  peut-il  réparer  les  ruines 

Df  cet  arbre  séché  jusque  dans  ses  racines! 

A:  balle  étouffa  l'enfant  même  au  berceau. 

Les  morts,  après  huit  ans,  sortent-ils  du  tombeaaf 

Ahl  si  dans  sa  fureur  elle  s'étoit  trompée; 

Si  du  sang  de  nos  rois  quelque  goutte  échappée... 

JOAD. 

Hé  bien  !  que  feriez-vous  ? 

ABNEH. 

0  jour  heureux  pour  moi! 
De  quelle  ardeur  j'irois  reconnoître  mon  roi  ! 
Doutez-vous  qu'à  ses  pieds  nos  tribus  empressées... 
Mais  pourquoi  me  flatter  de  ces  vaines  pensées? 
Déplorable  héritier  de  ces  rois  triomphants , 
Ochozias  restoit  seul  avec  ses  enfants  ; 
Par  les  traits  de  Jéhu  je  vis  percer  le  père; 
Vous  avez  vu  les  fils  massacrés  par  la  mère. 

JOAD. 

Je  ne  m'explique  point;  mais,  quand  l'astre  du  jour 
Aura  sur  l'horizon  fait  le  tiers  de  son  tour, 
Lorsque  la  troisième  heure  aux  prières  rappelle 
Retrouvez-vous  au  temple,  avec  ce  môme  zèle. 
Dieu  pourra  vous  montrer,  par  d'importants  bienfaits^ 
Que  sa  parole  est  stable,  et  ne  trompe  jamais. 
Allez  :  pour  ce  grand  jour  il  faut  que  je  m'apprête. 
Et  du  temple  déjà  l'aube  blanchit  le  faîte. 

ABNER. 

Quel  sera  ce  bienfait  que  je  ne  comprends  pasî 
L'illustre  Josabeth  porte  vers  vous  ses  pas  : 
Je  sors,  et  vais  me  joindre  à  la  troupe  fidèle 
Qu'attire  de  ce  jour  la  pompe  solennelle. 

SCÈNE  IL 

JOAD,  JOSABETH. 

JOAD. 

Les  temps  sont  accomplis,  princesse  :  il  faut  parler, 
Et  votre  heureux  larcin  ne  se  peut  plus  celer. 
Des  ennemis  de  Dieu  la  coupable  insolence. 
Abusant  contre  lui  de  ce  profond  silence. 


^82  ATHALIB. 

AcLOse  trop  longtemps  ses  promesses  d'erreur. 
Que  dis-je?  Le  succès  animant  leur  fureur. 
Jusque  sur  notre  autel  votre  injuste  marâtre 
Veut  offrir  à  Baal  un  encens  idolâtre. 
Montrons  ce  jeune  roi  que  vos  mains  ont  sauvé. 
Sous  l'aile  du  Seigneur  dans  le  temple  élevé. 
De  nos  princes  liébreux  il  aura  le  counige, 
Et  déjà  son  esprit  a  devancé  son  âge. 
Avant  que  son  destin  s'explique  par  ma  voix , 
Je  vais  l'offrir  au  Dieu  par  qui  régnent  les  roi»  : 
Aussitôt  assemblant  nos  lévites,  nos  prêtres, 
Je  leur  déclarerai  l'héritier  de  leurs  maîtres. 

JOSABETH. 

Sait-il  déjà  son  nom  et  son  noble  destint 

JOAD. 

Il  ne  répond  encor  qu'au  nom  d'Éliacin , 

Et  se  croit  quelque  enfant  rejeté  par  sa  mère, 

A  qui  j'ai  par  pitié  daigné  servir  de  père. 

JOSABETH. 

Hélas!  de  quel  péril  je  l'avois  su  tirer! 
Dans  quel  péril  encore  il  est  prêt  de  rentrer! 

JOAD. 

Quoi  !  déjà  votre  foi  s'affoiblit  et  s'étonne? 

JOSABBTH. 

A  vos  sages  conseils,  seigneur,  je  m^banâoime. 
Du  jour  que  j'arrachai  cet  enfant  à  la  mort, 
Je  remis  eu  vos  mains  tout  le  soin  de  son  soit; 
Môme,  de  mon  amour  craignant  la  violence. 
Autant  que  je  le  puis  j'évite  sa  présence , 
De  peur  qu'en  le  voyant  quelque  trouble  indiscret 
Ne  fasse  avec  mes  pleurs  échapper  mon  secret. 
Surtout  j'ai  cru  devoir  aux  larmes,  aux  prières, 
Consacrer  ces  trois  jours  et  ces  trois  nuits  entière». 
Cependant  aujourd'hui  puis-je  vous  demander 
Quels  amis  vous  avez  prêts  à  vous  seconder? 
Abner,  le  brave  Abner  viendra-t-il  nous  défendre? 
A-t-il  près  de  sou  roi  fait  serment  de  se  rendre? 

JOAD. 

Abner,  quoiqu'on  se  pût  assurer  sur  sa  foi. 
Ne  sait  pas  mèote  ôncor  si  nous  avons  un  roi. 

fOSABETM. 

Mais  à  qui  de  Joas  confiez-vous  la  garde  T 


ACTB    PRBMIBR.  6g3 

Est-ce  Obed,  est-ce  Amnon  que  cet  honneur  regarde! 
De  mon  père  sur  eux  les  bienfaits  répandus... 

JOAD. 

A  l'injoste  Athalie  ils  se  sont  tous  vendus. 

JOSABETH. 

Qui  donc  opposez-vous  contre  ses  satellites? 

JOAD. 

Ne  vous  l'ai-je  pas  dit?  Nos  prôtres,  nos  lévites. 

JOSABETR. 

Je  sait  que,  près  de  vous  en  secret  assemblé, 

Par  vos  soins  prévoyants  leur  nombre  est  redoublé; 

Que,  pleins  d'amour  pour  vous,  d'horreur  pour  Athali», 

Un  serment  solennel  par  avance  les  ne 

k  ce  fils  de  David  qu'on  leur  doit  révéler. 

Mais,  quelque  noble  ardeur  dont  ils  puissent  brûler, 

Peuvent-ils  de  leur  roi  venger  seuls  la  querelle  1 

Pour  un  si  grand  ouvrage  est-ce  assez  de  leur  zèle! 

Doutez-vous  qu'Atbalie,  au  premier  bruit  semé 

Qu'un  fils  d'Ochozias  est  ici  renfermé. 

De  ses  fiers  étrangers  assemblant  les  cohortes. 

N'environne  le  temple,  et  n'en  brise  les  portes! 

Suffira-t-il  contre  eux  de  vos  ministres  saints , 

Qui,  levant  au  Seigneur  leurs  innocentes  mains. 

Ne  savent  que  gémir  et  prier  pour  nos  crimes. 

Et  n'ont  Jamais  versé  que  le  sang  des  victimes? 

Peut-être  dans  leurs  bras  Joas  percé  de  coups... 

JOAD. 

Et  comptez-vous  pour  rien  Dieu ,  qui  combat  pour  noua  ? 

Dieu ,  qui  de  l'orphelin  protège  l'innocence , 

Et  fait  dans  la  foiblesse  éclater  sa  puissance; 

Dieu,  qui  hait  les  tyrans,  et  qui  dans  Jezraël 

Jura  d'exterminer  Achab  et  Jézabel  ; 

Dieu,  qui,  frappant  Joram,  le  mari  de  leur  fiU«, 

A  jusque  sur  son  fils  poursuivi  la  famille; 

Dieu ,  dont  le  bras  vengeur,  pour  un  temps  su^m 

Sur  cette  race  impie  est  toujours  étendu? 

JOSABETH. 

Et  c'est  sur  tous  ces  rois  sa  justice  sévère 

Que  Je  crainz  pour  le  fils  de  mon  malheureux  Mre. 

Qui  sait  si  cet  enfant,  par  leur  crime  entraîné. 

Avec  eux  en  naissant  ne  fut  pas  condamné  T 

Si  Dieu,  le  séparant  d'une  odieuse  raca. 


»M  ATHALIB. 

En  faveur  de  David  voudra  lui  faire  grftceî 

Hélas!  l'état  horrible  où  le  ciel  me  l'offrit 
Revient  à  tout  moment  effrayer  mon  esprit. 
De  princes  égorgés  la  chambre  étoit  remplie; 
Un  poignard  à  la  main,  l'implacable  Athalie 
An  carnage  animoit  ses  barbares  soldats, 
Et  poursuivoit  le  cours  de  ses  assassinats. 
J0&3,  laissé  pour  mort,  frappa  soudain  ma  vue. 
Je  me  figure  encor  sa  nourrice  éperdue, 
Qui  devant  les  bourreaux  s'étoit  jetée  en  vain 
Et,  foible,  le  tenoit  renversé  sur  son  sein. 
Je  le  pris  tout  sanglant.  En  baignant  son  visage 
Mes  pleurs  du  sentiment  lui  rendirent  l'usage; 
Et,  soit  frayeur  encore,  ou  pour  me  caresser. 
De  ses  bras  innocents  je  me  sentis  presser. 
Grand  Dieu!  que  mon  amour  ne  lui  soit  point  funeste! 
Du  fidèle  David  c'est  le  précieux  reste  ; 
Nourri  dans  ta  maison,  en  l'amour  de  ta  loi, 
n  ne  connoit  encor  d'autre  père  que  toi. 
Sur  le  point  d'attaquer  une  reine  homicide, 
A  l'aspect  du  péril  si  ma  foi  s'intimide , 
Si  la  chair  et  le  sang,  se  troublant  aujourd'hui, 
Dnt  trop  de  part  aux  pleurs  que  je  répands  pour  lui, 
Conserve  l'héritier  de  tes  saintes  promesses , 
Et  ne  punis  que  moi  de  toutes  mes  foiblesses  I 

JOAD. 

Vos  larmes,  JosaDem,  n'Ont  rien  de  criminel; 

Mais  Dieu  veut  qu'on  espère  en  son  soin  paterneU 

n  ne  recherche  point,  aveugle  en  sa  colère, 

Sur  le  fils  qui  le  craint  l'impiété  du  père. 

Tout  ce  qui  reste  encor  de  fidèles  Hébreux 

Lui  viendroit  aujourd'hui  renouveler  leurs  vœux  : 

.\iitant  que  de  David  la  race  est  respectée , 

autant  de  Jézabel  la  fille  est  détestée. 

Joas  les  touchera  par  sa  noble  pudeur. 

Où  semble  de  son  sang  reluire  la  splendeur 

Et  Dieu ,  par  sa  voix  raCme  appuyant  notre  exemple, 

De  plus  près  à  leur  cœur  parlera  dans  son  temple. 

Deux  infidèles  rois  tour  à  tour  l'ont  bravé  : 

Il  faut  que  sur  le  trône  un  roi  soit  élevé , 

Qui  se  souvienne  un  jour  qu'au  rang  de  ces  ancêtres 

Dieu  l'a  fait  remonter  par  la  main  de  ses  prêtre». 


ACTB   PREMIBK.  685 

L'a  tiré  par  lear  main  de  l'oubli  du  tombeaa  « 
Et  de  David  éteint  rallumé  le  flambeau. 

Grand  Dieu  !  si  tu  prévois  qu'indigne  de  sa  race, 
n  doive  de  David  abandonner  la  trace, 
Qu'il  soit  comme  le  fruit  en  naissant  arraché. 
Ou  qu'un  souffle  ennemi  dans  sa  fleur  a  séché  I 
Mais,  si  ce  même  enfant,  k  tes  ordres  docile. 
Doit  être  à  tes  desseins  un  instrument  utile , 
Fais  qu'au  Juste  héritier  le  sceptre  soit  remis; 
Livre  à  mes  foibles  mains  ses  puissants  ennemist 
Confonds  dans  ses  conseils  une  reine  cruelle  : 
Daigne,  daigne,  mon  Dieu,  sur  Mathan  et  sur  elle 
Répandre  cet  esprit  d'imprudence  et  d'erreur. 
De  la  chute  des  rois  funeste  avant-coureur  I 

L'heure  me  presse  :  adieu!  Des  plus  saintes  familles 
Votre  fils  et  sa  sœur  vous  amènent  les  filles. 

SCÈNE  III. 

JOSABETH,  ZACHARIE,  SALOMITH« 

LB    CHOec*. 
JOSABETH. 

Cher  Zachaile,  allez,  ne  vous  arrêtez  pas; 
De  Totre  auguste  père  accompagnez  les  pas. 

O  filles  de  Lévi,  troupe  Jeune  et  fidèle, 
Que  déjà  le  Seigneur  embrase  de  son  rèle, 
Qui  venez  si  souvent  partager  mes  soupirs , 
Enfants,  ma  seule  Joie  en  mes  longs  déplaisirs, 
Ces  festons  dans  vos  mains,  et  ces  fleurs  sur  ros  têtes, 
Autrefois  convenoient  à  nos  pompeuses  fêtes  : 
Mais,  hélas!  en  ces  temps  d'opprobre  et  de  douleurs. 
Quelle  offrande  sied  mieux  que  celle  de  nos  pleurs! 
J'entends  déjà,  j'entends  la  trompette  sacrée. 
Et  du  temple  bientôt  on  permettra  l'entrée. 
Tandis  que  Je  me  vais  préparer  à  marcher, 
Chantea,  loues  le  Dieu  que  vous  venez  chercher. 

SCÈNE  IV. 

LE  CHGEUR. 
TODT   LB   CBOKOa  ctunt«. 
Tout  I  univers  est  plein  de  sa  ma</nificence: 
Qu'on  adore,  ce  Dieu,  qu'on  l'invoque  &  jamais  t 

39 


•M  ATHALIB, 

Son  empire  a  dca  temps  précédé  la  naSnsanoe; 
Chantons,  publions  ses  bienfaits. 

DNB    TOIX,    Mal«. 

En  vain  l'injuste  violence 
Au  peuple  qui  le  loue  imposeroit  silence  t 

Son  nom  ne  périra  Jamais. 
Le  jour  annonce  au  Jour  sa  gloire  et  sa  puisBanoe, 
Tout  l'univers  est  plein  de  sa  magnificence  : 

Chantons,  publions  ses  bienfaits. 

TODT    LE    CHOEUR   répèt«. 

Tout  Tunivers  est  plein  de  sa  magnificence  t 
Chantons,  publions  ses  bienfaits. 
UNE  voix,  senls. 
0  donne  aux  fleurs  leur  aimable  peinture  ; 
Il  fait  naître  et  mûrir  les  fruits; 
II  leur  dispense  avec  mesure 
Et  la  chaleur  des  jours  et  la  fraîcheur  des  cuiîs} 
Le  champ  qui  les  reçut  les  rend  avec  usure. 

tNB    AUTRE. 

n  commande  au  soleil  d'animer  la  nature , 
Et  la  lumière  est  un  don  de  ses  mains; 
Mais  sa  loi  sainte,  sa  loi  pure 
Est  le  plus  riche  don  qu'il  ait  fait  aux  humaiob. 

DUE    AUTRE. 

0  mont  de  Sinal,  conserve  la  mémoire 
De  ce  jour  à  jamais  auguste  et  renommé. 

Quand,  sur  ton  sommet  enflammé, 
Dans  un  nuage  épais  le  Seigneur  enfermé 
Fit  luire  aux  yeux  mortels  un  rayon  de  sa  gloire. 

Dis-nous  pourquoi  ces  feux  et  ces  éclairs, 
Ces  torrents  de  fumée,  et  ce  bruit  dans  les  aira. 

Ces  trompettes  et  ce  tonnerre? 
Venoit-il  renverser  l'ordre  des  éléments? 

Sur  ses  antiques  fondements 

Yenoit-il  ébranler  la  terre? 

UNE    AUTRE. 

Il  venoit  révéler  aux  enfanu  des  Hébreux 

De  ses  préceptes  saints  la  lumière  immortellet 

Il  venoit  à  ce  peuplr  heureux 
Ordonner  de  l'aimer  d'une  amour  étemelle. 

TOUT    LE    CHGCDR. 

O  dlviio,  ù  charmante  loil 


ACTB   PRBMIER.  687 

0  Jostice,  à  bonté  suprême  ! 
Que  de  raisons,  quelle  douceur  extiôme 
D'engager  à  ce  Dieu  son  amour  et  sa  foi  I 
L'NE  VOIX,  seule. 
D'un  Joug  cruel  il  sauva  nos  a!eux. 
Les  nourrit  au  désert  d'un  pain  délicieux; 
Il  nous  donne  ses  lois,  il  se  donne  lui-même  i 
Pour  tant  de  biens,  il  commande  qu'on  l'aime. 

LB    CHCEliR. 

O  Justice,  ô  bonté  suprême  ! 

LA    MÊME    VOIX. 

Des  mers  pour  eux  il  entr'ouvrit  les  eaux. 
D'un  aride  rocher  fit  sortir  des  ruisseaux  ; 
n  nous  donne  ses  lois ,  il  se  donne  lui-même  t 

Pour  tant  de  biens,  il  commande  qu'on  l'aime. 

LE   CHQEDB. 

O  divine,  ô  charmante  loi  ! 
Que  de  raisons,  quelle  douceur  extrême 
D'engager  à  ce  Dieu  sou  amour  et  sa  foi  ! 

UNE  AUTRE  VOIX,  seule. 
Vous  qui  ne  connoissez  qu'une  crainte  servile. 
Ingrats ,  un  Dieu  si  bon  ne  peut-il  vous  charmer  ? 
Est-il  donc  à  vos  cœurs ,  est-il  si  difficile 
Et  si  pénible  de  l'aimerî 
L'esclave  craint  le  tyran  qui  l'outrage; 
Mais  des  enfanta  l'amoar  est  le  partage. 
Vous  voulez  que  ce  Dieu  vous  comble  de  bienfaits. 
Et  ne  r&imcr  Jamais  ! 

TOUT   LE  CHCKUk. 

O  divine ,  6  charmante  loi  ! 
0  Justice,  ô  bonté  suprême! 
Que  de  raisons,  quelle  douceur  extrême 
D'engager  à  ce  Dieu  son  amour  et  sa.  foi  I 


•sa  Ao  r««Mish  AOiik 


ATHàLIB. 


ACTE   DEUXIEME 
SCÈNE  I. 

lOSABETH,   SALOMITH,  tB  chobok. 

JOSABETH. 

Mes  filles,  c'est  assez;  suspendez  vos  cantiques: 
H  est  temps  de  nous  Joindre  aux  prières  publiques. 
Voici  notre  heure  :  allons  célébrer  ce  grand  jour, 
Et  devant  le  Seigneur  paroltre  à  notre  tour. 

SCÈNE  II. 

JOSABETH,  ZAGHARIE,  SALOMITH, 

'      LE    CHOEUR. 
JtOSABBTH. 

Mais  que  vois-Je?  Mon  fils,  quel  sujet  vous  ramène! 
Où  courez-vous  ainsi  tout  paie  et  hors  d'haleineT 

ZACHARIE. 

O  ma  mère! 

lOSABBTH. 

Hé  bieni  quoi? 

EACHARIE. 

Le  temple  est  profané  1 1 

fOSABETH. 

Comment? 

XAGHARIE. 

Et  du  Seigneur  Tautel  abandonné. 

JOSABETH. 

Je  tremble.  Hàtez-yous  d'éclaircir  votre  mère. 

ZACHARIB. 

Déjà,  selon  la  loi.  le  grand-orètrs  mon  père, 

1.  Admironi  comment,  dès  les  premiers  vera  du  secona  acte,  la 
(cène  ett  déjà  tont  en  mouvement  par  cette  irruption  soudain?  et 
imprérae  d'Atbalie  dans  le  temple.  On  va  bientôt  savoir  les  raisons 
de  cette  démuche  étrange.  Dans  cette  pièce,  dont  l'action  est  de  la 
plus  grande  simplicité,  rien  os  Uaguit  :  toat  marche,  sans  remplis 
lago  «t  sans  épisods.  (OBorrRov.) 


ACTK  II.  689 

Après  avoir  au  Dieu  qui  nourrit  les  humains 
De  la  moisson  nouvelle  offert  les  premiers  pain». 
Lui  présentoit  encore  entre  ses  mains  sanglantes 
Des  victimes  de  paix  les  entrailles  fumaatt:Jv 
Debout  à  ses  côtés  le  jeune  Éliacin 
Gomme  moi  le  serroit  en  long  habit  de  lin  ; 
Et  cependant  du  sang  de  la  chair  immolée 
Les  prêtres  arrosoient  l'autel  et  l'assemblée  : 
Dn  bruit  confus  s'élève,  et  du  peuple  surpris 
Détourne  tout  à  coup  les  yeux  et  les  esprits. 
Une  femme...  Peut-on  la  nommer  sans  blasphème  1 
Une  femme...  Cétoit  Athalie  elle-même. 

JOSABBTH. 

Qell 

ZACHARIE. 

Dans  un  des  parvis,  aux  hommes  réservé, 
Cette  femme  superbe  entre,  le  front  levé. 
Et  se  préparoit  même  à  passer  les  limites 
De  l'enceinte  sacrée  ouverte  aux  seuls  lévites. 
Le  peuple  s'épouvante,  et  fuit  de  toutes  parts. 
Mon  père...  Ah  !  quel  courroux  animoit  ses  regards  ! 
Moïse  k  Pharaon  parut  moins  formidable  : 
«  Reine,  sors,  a-t-il  dit,  de  ce  lieu  redoutable , 
«  D'où  te  bannit  ton  sexe  et  ton  impiété, 
x  Viens-tu  du  Dieu  vivant  braver  la  majesté  7  » 
La  reine  alors,  sur  lui  jetant  un  oeil  farouche. 
Pour  blasphémer  sans  doute  ouvroit  déjà  la  bouche. 
J'ignore  si  de  Dieu  l'ange  se  dévoilant 
Est  venu  lui  montrer  un  glaive  étincelant  ; 
Mais  sa  langue  en  sa  bouche  à  l'instant  s'est  glacée, 
Et  toute  son  audace  a  paru  terrassée  ; 
Ses  yeux,  comme  effrayés,  n'osoient  se  détourner t 
Soitout,  Éliacin  par^issoit  l'étonner. 

JOSABBTH. 

Quoi  doncT  Éliacin  a  paru  devant  elle? 

ZACHARIB. 

Nous  regardions  tous  deux  cette  reine  cruelle. 
Et  d'une  égale  horreur  nos  cœurs  étoient  frappés 
Mais  les  prêtres  bientôt  nous  ont  enveloppés  t 
On  nous  a  fait  sortir.  J'ignore  tout  le  reste. 
Et  venois  vous  conter  ce  désordre  funeste. 


aOO  ATHALIB. 

JOSABETH. 

Ah  !  de  nos  bras  sans  doute  elle  vient  l'arracher; 
Et  c'est  lui  qu'à  l'autel  sa  fureur  vient  chercher. 
Peut-être  en  ce  moment  l'objet  de  tant  de  larmes... 
Souviens-toi  de  David ,  Dieu ,  qui  vois  mes  alarmes  ': 

SALOHITB. 

Quel  est-il,  cet  objet  des  pleurs  que  vous  versez T 

SACHAHII!. 

Les  jours  d'Éliadn  seroient-ils  menacés? 

SALOHITU. 

Auroit-il  de  la  reine  attird  la  colère? 

lACHARIB. 

Que  craint-on  d'an  enfant  sans  support  et  sans  père? 

JOSABETH. 

Ah  !  la  voici.  Sortons  t  il  la  faut  éviter. 
SCÈNE  III. 

ATHALIE,  ABNER,  AGAR,   sditi  d'athalie. 

AOAR. 

Madame,  dans  ces  lieux  pourquoi  vous  arr^.ter? 
Ici  tous  les  objets  vous  blessent,  vous  irritent. 
Abandonnez  ce  temple  aux  prêtres  qui  l'habitent; 
Fuyez  tout  ce  tumulte ,  et  dans  votre  palais 
A  vos  sens  agités  venez  rendre  la  paix. 

ATHALIE. 

Non,  je  ne  puis  :  tu  vois  mon  trouble  et  ma  foiblesse. 
Va,  fais  dire  à  Mathan  qu'il  vienne,  qu'il  se  presse  t 
Heureuse  si  je  puis  trouver  par  son  secours 
Cette  paix  que  je  cherche,  et  qui  me  fuit  toujours I 

(Elle  l'assied.) 

SCÈNE  IV. 

ATHALIE,  ABNER,  suite  d'athalib. 

ABNEH. 

Madame,  pardonnez  si  j'ose  le  défendre  t 
Le  zèle  de  Joad  n'a  point  dû  vous  surprendre. 
Du  Dieu  que  nous  servons  tel  est  l'ordre  éternel; 
Lui-même  il  nous  traça  son  temple  et  so!i  autel, 
Aux  ieuls  enfants  d'Aaron  commit  ses  sacrifices, 
Aux  lévites  marqua  leur  place  et  leurs  offices, 
Et  surtout  défendit  k  leur  postérité 


ACTB  IL  «H 

Avec  tout  autre  dieu  toute  Bociété. 
Hé  quoi  !  vous  de  nos  rois  et  la  fille  et  la  mère, 
Êtes-Tous  à  ce  point  parmi  nous  étrangère? 
Ignorex-Tous  nos  loisT  et  faut-il  qu'auJourd'huLM 
Voici  votre  Mathan  :  Je  vous  laisse  avec  luL 

ATHALIE. 

Votre  présence ,  Abner,  est  ici  nécessaire. 

Laissons  là  de  Joad  Taudace  téméraire. 

Et  tout  ce  vain  amas  de  superstitions 

Qui  ferment  votre  temple  aux  autres  nations  t 

Un  sujet  plus  pressant  excite  mes  alarmes. 

Je  sais  que,  dès  l'enfance  élevé  dans  les  armes, 

Abner  a  le  cœur  noble,  et  qu'il  rend  k  la  fois 

Ce  qu'il  doit  à  son  Dieu ,  ce  qu'il  doit  à  ses  rois. 

Demeurez. 

SCÈNE  V. 

ATHALIE,  ABNER,  HATHAN,  soiTE  d'athauk 

VATHAN. 

Grande  reine,  est-ce  ici  votre  place? 
Quel  trouble  vous  agite,  et  quel  effroi  vous  glace? 
Parmi  vos  ennemis  que  venez-vous  chorcherî 
De  ce  temple  profane  osez-vous  apprxherî 
Avez-vous  dépouillé  cette  haine  si  vive... 

ATHALIE. 

Prètez-moi  l'un  et  l'autre  une  oreille  attentive. 

Je  ne  veux  point  ici  rappeler  le  passé, 
Ni  vous  rendre  raison  du  sang  que  J'ai  versé  x 
Ce  que  j'ai  fait,  Abner,  J'ai  cru  devoir  le  faire. 
Je  ne  prends  point  pour  juge  an  peuple  téméraire  : 
Quoi  que  son  insolence  ait  osé  publier, 
Le  ciel  même  a  pris  soin  de  me  justifier. 
Sur  d'éclatants  succès  ma  puissance  établie 
A  fait  jusqu'aux  deux  mers  respecter  Athaliej 
Par  moi  Jérusalem  goûte  un  calme  profond  ; 
Le  Jourdain  ne  voit  pins  l'Arabe  vagabond 
Ki  l'altier  Philistin,  par  d'éternels  ravages, 
Comme  au  temps  de  vos  rois,  désoler  ses  rivages i 
Le  Syrien  me  traite  et  de  reine  et  de  sœur*  ; 

1.  Le  Syrien,  pour  Uni  de  SyrU.  L«  père  d'Athalie  avoit  été  tué 
dans  uD  combat  contra  -Jt  priiui*.  (OaorraoT^ 


OM  ATHALIB. 

Enfin  de  ma  maison  le  perfide  oppresseur^ 

Qu>  ufivoit  Jusqu'à  moi  pousser  sa  barbariu^ 

JOQi  le  fier  Jéhu,  tremble  dans  Samarie; 

De  toutes  parts  pressé  par  un  puissant  Toisin, 

Que  J'ai  su  soulever  contre  cet  assassin , 

Il  me  laisse  en  ces  lieux  souveraine  maîtresse. 

Je  Jouissois  en  paix  du  fruit  de  ma  sagesse  ; 

Mais  un  trouble  importun  vient,  depuis  quelques  Jean 

De  mes  prospérités  interrompre  le  cours. 

On  songe  (me  devrois-Je  inquiéter  d'un  songe?) 

Entretient  dans  mon  coeur  un  cliagrin  qui  le  ronge  : 

Je  l'évite  partout ,  partout  il  me  poursuit. 

Cétoit  pendant  l'horreur  d'une  profonde  nuit; 
ifla  mère  Jézabel  devant  moi  s'est  montrée, 
Comme  au  Jour  de  sa  mort  pompeusement  paréo  « 
Ses  malheurs  n'a  voient  point  abattu  sa  iierté; 
Jlème  elle  avoit  encor  cet  éclat  emprunté 
Dont  elle  eut  soin  de  peindre  et  d'orner  son  visage, 
Pour  réparer  des  ans  l'irréparable  outrage  : 
«  Tremble,  m'a-t-elle  dit,  fille  digne  de  moi; 
«  Le  cruel  Dieu  des  Juifs  l'emporte  aussi  sur  toi. 
«  Je  te  plains  de  tomber  dans  ses  mains  redoutable», 
«  Ma  fille.  »  En  achevant  ces  mots  épouvantables* 
Son  ombre  vers  mon  lit  a  paru  se  baisser; 
Kt  moi  Je  lui  tendois  les  mains  pour  l'embrasser  ; 
Uaisje  n'ai  plus  trouvé  qu'un  horrible  mélange 
D'os  et  de  chairs  meurtris ,  et  traînés  dans  la  fange. 
Des  lambeaux  pleins  de  sang,  et  des  membres  affreux 
Que  des  chiens  dévorants  se  disputoient  entre  eux. 

ABNBH. 

Grand  Dieal 

ATHALIB. 

Dans  ce  désordre  h  mes  yeux  se  présenta 
Dp  Jeune  enfant  couvert  d'une  robe  éclatante. 
Tels  qu'on  voit  des  Hébreux  les  prêtre»  revêtus. 
Sa  vue  a  ranimé  mes  esprits  abattus; 
Mais  lorsque,  revenant  de  mon  trouble  funeste, 
J'admirois  sa  douceur,  son  air  noble  et  modeste» 
J'ai  senti  tout  à  coup  un  homicide  acier 
Que  le  traître  en  mon  sein  a  plongé  tout  entier. 
De  tant  d'objets  divers  le  bizarre  assemblage 
Peut-être  du  hasard  vous  parait  un  ouvra<j;e  : 


A.CTB   II.  • 

Moi-même  quelque  temps ,  honteuse  de  ma  peur. 

Je  l'ai  pris  pour  l'effet  d'une  sombre  vapeur. 

Mais  de  ce  souvenir  mon  &me  possédée 

A  deux  fois  en  dormant  revu  la  même  idée; 

Deux  fois  mes  tristes  yeux  se  sont  vu  retracer 

Ce  même  enfant  toujours  tout  prêt  à  me  perror. 

Lasse  enfin  des  horreurs  dont  J'étois  poursuivie, 

J'allois  prier  Baal  de  veiller  sur  ma  vie. 

Et  chercher  du  repos  au  pied  de  ses  autels  : 

Que  ne  peut  la  frayeur  sur  l'esprit  des  mortels! 

Dans  le  temple  des  Juifs  on  instinct  m'a  poussée, 

Et  d'apaiser  leur  Dieu  j'ai  conçu  la  pensée; 

rai  cru  que  des  présents  calmeroient  son  courroux, 

Que  ce  Dieu,  quel  qu'il  soit,  en  deviendroit  plus  doai. 

Pontife  de  Baal ,  excusez  ma  foiblesse. 

rentre  :  le  peuple  fuit,  le  sacrifice  cesse. 

Le  grand-prêtre  vers  moi  s'avance  avec  fureur  : 

Pendant  qu'il  me  parloit,  ô  surprise!  6  terreur! 

J'ai  vu  ce  même  enfant  dont  je  suis  menacée. 

Tel  qu'un  songe  effrayant  l'a  peint  il  ma  pensée. 

Je  l'ai  vu  :  son  même  air,  son  même  habit  de  lin. 

Sa  démarche,  ses  yeux ,  et  tous  ses  traits  enfin  ; 

C'est  lui-même.  Il  marchoit  à  côté  du  grand-prùtre; 

Mais  bientôt  à  ma  vue  on  l'a  fait  disparoltre. 

Voilà  quel  trouble  ici  m'oblige  à  m'arrêter. 

Et  sur  quoi  j'ai  voulu  tous  deux  vous  consulter. 

Que  présage,  Mathan,  ce  prodige  incroyable t 

VATHAIf. 

Ce  songe  et  ce  rapport,  tout  me  semble  effroyable. 

ATHALIB. 

Mais  cet  enfant  fatal ,  Abner,  vous  l'aves  vu  t 
Quel  est-il  T  de  quel  sang ,  et  de  quelle  tribu? 

ABNBH. 

/>eux  enfants  à  l'autel  prêtoient  leur  minist^  : 
L'un  est  fils  de  Joad,  Josabeth  est  sa  mère; 
L'aotre  m'est  inconnu. 

MATHAIf. 

Pourquoi  délibérer? 
De  tous  les  deux,  madame,  il  se  faut  assurer. 
Vous  savez  pour  Joad  mes  égards,  mes  mesures; 
Que  je  ne  cherche  point  à  venger  mes  injures; 
Que  la  seule  équité  règne  en  tou«  mes  avis; 

99» 


«94  ATHALIB. 

Mids  lui-même,  après  toot,  fût-ce  son  propre  fils, 
Voudroit-il  un  moment  laisser  vivre  on  coupable? 

ABNBR. 

De  quel  crime  on  enfant  peat-il  être  capable? 

MATHAR. 

Le  ciel  nous  le  fait  voir  an  poignard  à  la  main  : 
Le  ciel  est  Juste  et  sage ,  et  ne  fait  rien  en  vain. 
Que  cherches-vooi  de  pins  7 

ABiiaR. 

Mais,  sur  la  foi  d'un  songe, 
Dans  le  sang  d'oo  enfant  voulez-vous  qu'on  se  plonge  ? 
Vous  ne  savez  eneor  de  quel  père  il  est  né. 
Quel  il  est. 

M  ATHAN. 

On  le  craint,  tout  est  examiné. 
A  d'illustres  parents  s'il  doit  son  origine, 
La  splendeur  de  son  sort  doit  h&ter  sa  mine  ; 
Dans  le  vulgùre  obscur  si  le  sort  l'a  placé , 
Qu'importe  qu'au  hasard  un  sang  vil  soit  verset 
Est-ce  aux  rois  à  garder  cette  lente  justice? 
Leur  sûreté  souvent  dépend  d'an  prompt  supplice. 
N'allons  point  les  gêner  d'un  soin  embarrassant  : 
Dès  qu'on  leur  est  soipect,  on  n'est  plus  innocent. 

ABNBR. 

Hé  quoi,  Mathan  !  d'un  prêtre  est-ce  là  le  langage? 
Moi,  nourri  dans  la  guerre,  aux  horreurs  du  carnage, 
Des  vengeances  des  rois  ministre  rigoureux , 
C'est  moi  qui  prête  ici  ma  voix  au  malheureux  ! 
Et  vous,  qui  lui  devez  des  entrailles  de  père, 
Vous,  ministre  de  paix  ifans  le;  temps  de  colère. 
Couvrant  d'un  zèle  faux  votre  ressentiment. 
Le  sang  à  votre  gré  coule  trop  lentement  ! 
Vous  m'avez  commandé  de  vous  parler  sans  feinte, 
Madame  :  quel  est  donc  ce  grand  sujet  de  crainte? 
Un  nonge,  an  folble  enfant  que  votre  œil,  prévena. 
Peut-être  sans  raison  croit  avoir  reconnu. 

ATHALIB. 

Je  le  veux  croire,  Abner;  Je  puis  m'être  trompée: 
Peut-^tre  an  songe  vain  m'a  trop  préoccupée. 
Hé  bien  !  il  faut  revoir  cet  enfant  de  plus  prèti 
Il  en  faut  à  loisir  examiner  les  traita. 


ACTB   IL  $K 

Qu'on  les  fasse  tous  deux  paroitre  en  ma  présence. 

ABNER. 

Je  crains.» 

ATHALIE. 

Manqueroit-on  pour  moi  de  complaisancel 
De  ce  refus  bizarre  où  seroient  les  raisons? 
Il  pourroit  me  jeter  en  d'étranges  soupçons. 
Que  Josabeth,  vous  dîs-je,  ou  Joad  les  amène. 
Je  puis,  quand  Je  voudrai,  parler  en  souveraine. 
Vos  prêtre».  Je  veux  bien,  Abner,  vous  l'avouer. 
Des  bontés  d'Âthalie  ont  lieu  de  se  louer. 
Je  sais  sur  ma  conduite  et  contre  ma  puissance 
Jusqu'où  de  leurs  discours  ils  portent  la  licence  : 
Ils  vivent  cependant,  et  leur  temple  est  debout. 
Mais  Je  sens  que  bientôt  ma  douceur  est  à  bout. 
Que  Joad  mette  un  frein  à  son  zèle  sauvage, 
Et  ne  m'irrite  point  par  un  second  outrage. 
Allez. 

SCÈNE  VI. 

A.THÂLIE1  MATHÂNt  SDiTB  d'athalii. 

MATHAN. 

Enfin  Je  puis  parler  en  liberté  ; 
Je  puis  dans  tout  son  Jour  mettre  la  vérité. 
Quelque  monstre  naissant  dans  ce  temple  s'élève, 
Reine  :  n'attendez  pas  que  le  nuage  crève. 
Abner  chez  le  grand-prètre  a  devancé  le  jour  : 
Pour  le  sang  de  ses  rois  vous  savez  son  amour. 
Et  qui  sait  si  Joad  ne  veut  point  en  leur  place 
Substituer  l'enfant  dont  le  ciel  vous  menace, 
Soit  son  fils,  soit  quelque  autre... 

ATHALIB. 

Oui,  vous  m'ouvrez  les  yeux , 
Je  commence  à  voir  clair  à&w  cet  avis  des  cieox. 
Mais  je  veux  de  mon  doute  être  débarrassée  : 
Un  enfant  est  peu  propre  &  trahir  sa  pensée; 
Souvent  d'un  grand  dessein  un  mot  nous  fait  Juger. 
Laissez-moi ,  cher  Mathan ,  le  voir,  l'interroger. 
Vous,  cependant,  allez;  et,  sans  Jeter  d'alarmes, 
A  tous  mes  Tyriens  faites  prendre  les  armes. 


(KM  ATHALIB. 

SCÈNE  VIL 

JOAS,  ATHALIE,  JOSABETH,  ZACHARIE,  SALOMITH, 

ABNER,   DEUX   LÉVITES,  LE   CHOEDR,    SUITE   d'aTHAUK. 

JOSABETH,  aux  deux  léTites. 
O  vous!  sur  ces  enfants  si  chers,  si  précieux, 
Ministres  du  Seigneur,  ayez  toujours  les  yeux. 

ABNER,  à  Josabeth. 
Princesse,  assurez-vous,  je  les  prends  sous  ma  gardOf 

ATHALIE. 

o  ciel  I  plus  j'examine,  et  plus  je  le  regarde... 
Cest  lui  !  D'horreur  encor  tous  mes  sens  sont  saisis. 

(Montrant  Joas.) 
Épouse  de  Joad,  est-ce  là  votre  fils? 

JOSABETH. 

Qui?  lui,  madame t 

ATHALIE. 

Lui. 

JOSABETH. 

Je  ne  suis  point  sa  mëra. 
(Montrant  Zacharie.) 
Voilà  mon  fils. 

ATHALIE,  à  Joas. 
Et  TOUS,  quel  est  donc  votre  père? 
Jeune  enfant,  répondez. 

JOSABETH. 

Le  ciel  jusque  aujourd'huL.. 

ATHALIE. 

Pourquoi  vous  pressez-vous  de  répondre  pour  luiî 
Cest  à  lui  de  parler. 

JOSABETH. 

Dans  un  âge  si  tendre 
Quel  éclaircissement  en  pouvez-vous  attendre? 

ATHALIE. 

Cet  âge  est  innocent  :  son  ingénuité 
N'altère  point  encor  la  simple  vérité. 
Laissez-le  s'expliquer  sur  tout  ce  qui  le  touche. 

JOSABETH,    tout  bas. 

Daigne  mettre,  grand  Dieu,  ta  sagesse  en  sa  bouchot 

ATUALIE. 

Gomment  vous  nommez- vous? 


aCTK    il  697 

JOAS. 

J'ai  nom  Ëliacin. 

ATHALIK. 

Votre  père? 

lOAS. 

Je  suis,  dit-on,  un  orphelin 
Entre  les  bras  de  Dieu  Jeté  dès  ma  naissance. 
Et  qui  de  mes  parents  n'eus  jamais  connaissance i 

ATBALIE. 

Vous  êtes  sans  parents  ? 

J3AS. 

Ils  m'ont  abandonné. 

ATHALIB. 

Comment?  et  depuis  quand? 

JOAS. 

Depuis  que  je  suis  né. 

ATHALIE. 

Ne  sait-on  pas  au  moins  quel  pays  est  le  vôtre? 

JOAS. 

Ce  temple  est  mon  pays;  Je  n'en  connois  point  d'autre, 

ATHALIB. 

Où  dit-on  que  le  sort  vous  a  fait  rencontrer? 

JOAS. 

Parmi  des  loups  cruels  prêts  à  me  dévorer. 

ATHALIB. 

Qui  TOUS  mit  dans  ce  temple? 

JOAS. 

Une  femme  inconnue, 
Qui  ne  dit  point  son  nom,  et  qu'on  n'a  point  revue. 

ATHALIB. 

Hais  de  vos  premiers  ans  quelles  mains  ont  pris  solnt 

JOAS. 

Oieu  laissa-t-il  Jamais  ses  enfants  au  besoin? 
Aux  petits  des  oiseaux  il  don  ce  leur  pâture, 
Et  sa  bonté  s'étend  sur  toute  la  nature. 
Tous  les  Jours  Je  l'invoque ,  et  d'un  soin  paternel 
11  me  nourrit  des  dons  offerts  sur  son  autel. 

ATHALIB. 

Quel  prodige  nouveau  me  trouble  et  m'embarrasse? 
La  douceur  de  sa  voix,  son  enfance,  sa  grâce , 
Font  insensiblement  à  mon  inimitié 
Succéder...  Je  serois  sensible  h  la  pitié? 


698  ATHâLIB. 

ABNER. 

Madame,  Tollà  donc  cet  ennemi  terribleT 
De  vos  songes  menteurs  l'imposture  est  visible, 
A  moins  que  la  pitié  qui  semble  voas  troubler 
Ne  Boit  ce  coup  fatal  qui  tous  faisoit  trembler. 

ATHALIE,  L  Joas  et  l  JoMbetb. 
Vous  sortez? 

fOSABBTH. 

Vous  ayez  entendu  sa  fortune  : 
Sa  présence  à  la  fin  pourroit  être  importune. 

ATHALIB. 

(AJou.) 
Non  :  revenes.  Quel  est  tous  les  Jours  votre  empld  1 

JOAS. 

radore  le  Seigneur  ;  on  m'explique  sa  loi  ; 
Dans  son  livre  divin  on  m'apprend  à  la  lire, 
Et  déjà  de  ma  main  Je  commence  à  l'écrire. 

ATHALIB. 

Que  vous  dit  cette  loiT 

JOAS. 

Que  Dieu  veut  être  aimé  j 
Qu'il  venge  tAt  ou  tard  son  saint  nom  blasphémé  ; 
Qu'il  est  le  défenseur  de  l'orphelin  timide  ; 
Qu'il  résiste  au  superbe,  et  punit  l'homicide. 

ATHALIB. 

J'entends.  Mais  tout  ce  peuple  enfermé  dans  ce  lieu, 
A  quoi  s'occupe-t-il  T 

lOAS. 

n  loue,  il  bénit  Dieu. 

ATBALIB. 

Dieu  veut-il  qu'à  toute  heure  on  prie,  on  le  contempla? 

JOAS. 

Tout  profane  exercice  est  banni  de  son  temple. 

ATHALIB. 

Quels  sont  donc  vos  plaisirs  t 

I0A8. 

Quelquefois  à  l'autel 
Je  présente  au  grand-prêtre  ou  l'eacens  ou  le  sel; 
Tentends  chanter  de  Dieu  les  grandeurs  infinies; 
Je  vois  l'ordre  pompeux  de  ses  cérémonies. 

ATHALIB. 

Hé  quoil  vous  n'avez  point  de  passe-temps  plus  douxt 


ACTE    11. 

Je  plains  le  triste  sort  d'un  enfant  tel  que  vous. 
Venez  dans  mon  palais,  vous  y  verrez  ma  gloire. 

JOAS. 

Moi  !  des  bienfaits  de  Dieu  Je  perdrois  la  mémoire  ! 

ATHALIB. 

Non ,  Je  ne  toos  veux  pas  contraindre  à  l'oublier. 

JOAS. 

Vous  ne  le  priez  point. 

ATHALIB. 

Vous  le  pourrez  pner. 

JOAS. 

Je  verrois  cependant  en  invoquer  un  autre. 

ATHALIB. 

J'ai  mon  Dieu  que  je  sers;  vous  servirez  le  vôtre  t 
Ce  sont  deux  puissants  dieux. 

JOAS. 

Il  faut  craindre  le  mien, 
Lui  seul  est  Dieu,  madame,  et  le  vôtre  n'est  rien. 

ATHALIB. 

Les  plaisirs  près  de  moi  vous  chercheront  en  foule. 

JOAS. 

Le  bonheur  des  méchants  comme  un  torrent  s'écoule. 

ATHALIB. 

Ces  méchants,  :[ui  sont-ils 7 

JOSABBTH. 

Hé,  madame I  excusez 
Un  enfant... 

ATHALIB,  à  Josabeth. 
J'aime  à  voir  comme  vous  l'instruisez. 
Enfin,  Éliacin,  vous  avez  su  me  plaire; 
Vous  n'êtes  point  sans  doute  un  enfant  ordinaire. 
Vous  voyez,  je  suis  reine,  et  n'ai  point  d'héritier: 
Laissez  là  cet  habit,  quittez  ce  vil  métier; 
Je  veux  vous  faire  part  de  toutes  mes  richesses  ; 
Essayez  dès  ce  jour  l'effet  de  mes  promesses. 
A  ma  table,  partout,  à  mes  côtés  assis , 
Je  prétends  vous  traiter  comme  mon  propre  fils. 

JOAS. 

Comme  votre  fils? 

ATHALIK. 

OuL..  Vous  TOUS  taises? 


TOC  ATHALIB. 

lOAS. 

Quel  père 
la  quitterois  !  et  pour... 

ATHALIB. 

Hé  Ment 

JOAS. 

Pour  quelle  mèro! 
ATHATIE,  à  Josabelb. 
Sa  mémoire  est  Adèle ,  et,  dans  tout  ce  qu'il  dit, 
De  vous  et  de  Joad  Je  reconnois  l'esprit. 
Voilà  comme,  infectant  cette  simple  jeunesse , 
Vous  employez  tous  deux  le  calme  où  je  vous  laisse. 
Vous  cultivez  déjà  leur  haine  et  leur  fureur  ; 
Vous  ne  leur  prononcez  mon  nom  qu'avec  horreur. 

iOSABETH. 

Peut-on  de  nos  malheurs  leur  dérober  l'histoire  T 
Tout  l'univers  les  sait  ;  vous-mCme  en  faites  gloire. 

ATHALIE. 

Oui,  ma  Juste  fureur,  et  J'en  fais  vanité, 

A  vengé  mes  parents  sur  ma  postérité. 

J'aurois  vu  massacrer  et  mon  père  et  mon  frère. 

Du  haut  de  son  palais  précipiter  ma  mère, 

Et  dans  un  môme  jour  égorger  à  la  fois 

(Quel  spectacle  d'horreur!  )  quatre-vingts  fils  de  rot»| 

Et  pourquoi?  Pour  venger  je  ne  sais  quels  prophètes 

Dont  elle  avoit  puni  les  fureurs  indiscrète»  : 

Et  moi,  reine  sans  cœur,  fille  sans  amitié, 

Esclave  d'une  lâche  et  frivole  pitié, 

Je  n'aurois  pas  du  moins  à  cette  aveugle  rage 

Rendu  meurtre  pour  meurtre,  outrage  pour  outrage, 

Et  de  votre  David  traité  tous  les  neveux 

Comme  on  traitoit  d'Achab  les  restes  malheureux  ! 

Où  serois-Je  aujourd'hui,  si,  domptant  ma  foiblesse, 

Je  n'eusse  d'une  mère  étouffé  la  tendresse  ; 

SI  de  mon  propre  sang  ma  main  versant  des  flots 

N'eût  par  ce  coup  hardi  réprimé  vos  complots? 

Enfin  de  votre  Dieu  l'implacable  vengeance 

Entre  nos  deux  maisons  rompit  toute  alliance: 

David  m'est  en  horreur,  et  les  fils  de  ce  roi , 

Quoique  nés  de  mon  sang,  sont  étrangers  pour  moi. 

JOSABBTH. 

Tout  vous  a  réussi.  Que  Dieu  voie,  et  nous  jugel 


▲CTB  IL  701 

ATHALIB. 

Ce  Diea,  depuis  longtemps  votre  unique  reruge, 
Que  deviendra  Teffet  de  ses  prédictions? 
Qu'il  vous  donne  ce  roi  promis  aux  nations. 
Cet  enfant  de  David,  votre  espoir,  votre  attpr*'>... 
Mais  nous  nous  reverrons.  Adieu!  Je  sorsconiLina: 
J'ai  Toulo  voir,  J'ai  vu. 

ABifBR,  i  Josabeth. 

Je  vous  Pavois  promis: 
Je  vous  rends  le  dépdt  que  vous  m'avez  commis. 

SCÈNE  VIII. 

JOAS,  JOSABETH,  ZACHARIE,  SALOMITH, 
JOAD,  ABNER,  lévites,  le  ch(Bub. 

iOSABBTH,  i  Joad. 

Avez-vous  entendu  cette  superbe  reine. 
Seigneur! 

JOAD. 

Tentendois  tout,  et  plaignols  votre  peine. 
Ces  lévites  et  moi  prêts  à  vous  secourir. 
Nous  étions  avec  vous  résolus  de  périr. 

(A  Joas,  ea  l'embrassant.) 
Que  Dieu  veille  sur  vous,  enfant  dont  le  coura^ 
Vient  de  rendre  k  son  nom  ce  noble  témoignage. 
Je  reconnois,  Abner,  ce  service  Important  : 
Souvenez-vous  de  l'heure  où  Joad  vous  attend. 
Et  nous,  dont  cette  femme  impie  et  meurtrière 
A  souillé  les  regards  et  troublé  la  prière. 
Rentrons,  et  qu'un  sang  pur,  par  mes  mains  épanché, 
Lave  Jusques  an  marbre  où  ses  pas  ont  touché. 

SCÈNE   IX. 

LE  CHŒUR. 

ORB    DES    PILLES    DC    CHQEOH. 

Quel  astre  à  nos  yeux  vient  de  luire  T 
Quel  sera  quelque  Jour  cet  enfant  merveilleuxt 
n  brave  le  faste  orgueilleux , 
Et  ne  se  laisse  point  séduire 
▲  tout  ses  attraits  uérilleux. 


tut  ATUALIB. 

ONB    ADTBB. 

Pendant  qae  du  dieu  d'Athalie 
Chacun  court  encenser  l'autel, 
Un  enfant  courageux  publie 
Que  Dieu  lui  seul  est  étemel, 
Et  parle  comme  un  autre  Elle 
Devant  cette  autre  Jézabel. 

CNE    AUTRE. 

Qdi  nous  révélera  ta  naissance  secrète, 

Cher  enfant  T  Es-tu  fils  de  quelque  saint  prophète? 

DNB   ACTRB. 

Ainsi  Ton  vit  l'aimable  Samuel 
"  Croître  à  l'ombre  du  tabernacle  : 
Il  devint  des  Hébreux  l'espérance  et  roracl& 
Puisses-tu,  comme  lui,  consoler  Israél! 
DRB  ADTBB  chante 
O  bienheureux  mille  fois 
L'enfant  que  le  Seigneur  aime, 
Qui  de  bonne  heure  entend  sa  voix, 
bit  qne  ce  Dieu  daigne  instruire  lui-même  I 
Loin  da  monde  élevé,  de  tons  les  dons  des  cieus 
Il  est  orné  dès  son  enfance  ; 
Et  du  méchant  l'abord  contagieux 
N'altère  point  son  innocence. 

TOUT   LB    CBOECR. 

Heureuse,  heureuse  l'enbnce 
Que  le  Seigneur  instruit  et  prend  sous  sa  défense! 
LA   MÉUB  VOIX  seule 
Tel  en  un  secret  vallon. 
Sur  le  bord  d'une  onde  pure. 
Croit,  à  l'abri  de  l'aquilon, 
Dn  Jeune  lis,  l'amour  de  la  nature. 
Loin  du  monde  élevé ,  de  tous  les  dons  des  cieui 
Il  est  orné  dès  sa  naissance  ; 
Et  du  méchant  l'abord  contagieux 
N'altère  point  son  Innocence. 

TOUT    LB    CHGBOR. 

Heureux,  heureux  mille  fois 
L'enfant  que  le  Seigneur  rend  docile  à  ses  loitl 
CNB  VOIX,  lenle. 
Mon  Dieu,  qu'âne  vertu  naissante 
Parmi  tant  de  périls  marche  à  pas  incertains! 


ACTE   IL 

Qu'une  &me  qui  te  cherche  et  veut  être  Innocente 
Trouve  d'obstacle  à  ses  desseins  ! 
Que  d'ennemis  lui  font  la  guerre  l 
Où  se  peuvent  cacher  tes  saints? 
lies  pécheurs  couvrent  la  terre. 

UNE    AUTRE. 

O  palais  de  David  !  et  sa  chère  cité, 
Mont  fameux,  que  Dieu  même  a  longtemps  habité.- 
Comraent  as-tu  du  ciel  attiré  la  colère? 
Sion ,  chère  Sion ,  que  dis-tu  quand  ta  vois 
Une  impie  étrangère 
Assise,  hélas  I  au  trône  de  tes  roisT 

TOUT    LE    CHOEDI. 

Sion ,  chère  Sion ,  que  dis-tu  quand  ta  vois 
Cne  impie  étrangère 
Assise,  hélas  t  au  trône  de  tes  rois 7 

LA    H  EUE  VOIX    continue. 

Au  lieu  des  cantiques  charmants 
Où  David  t'exprimoit  ses  saints  ravissements. 
Et  bénissoit  son  Dieu ,  son  Seigneur  et  son  père, 
Sion ,  chère  Sion ,  que  dis-tu  quand  tu  vois 

Louer  le  dieu  de  l'impie  étrangère. 
Et  blasphémer  le  nom  qu'ont  adoré  tes  rois? 

VNE  VOIX,  seule. 
Combien  de  temps ,  Seigneur,  combien  de  temps  encore 
Verrons-noas  contre  toi  les  méchants  s'élever? 
Jusque  dans  ton  saint  temple  ils  viennent  te  braver  : 
Ils  traitent  d'insensé  le  peuple  qui  t'adore. 
Combien  de  temps.  Seigneur,  combien  de  temps  eocore 
Verrons-nous  contre  toi  les  méchants  s'élever? 

OHE    ADTRE. 

Que  TOUS  sert ,  disent-ils ,  cette  vertu  sauvage? 
De  tact  de  plaisirs  si  doux 
Pourquoi  fuyez-vous  l'usage  ? 
Votre  Dieu  ne  fait  rien  pour  voua. 

.     UNE    aOTRB. 

Rions,  chantons,  dit  cette  troupe  impie; 

De  fleuri  en  fleurs,  de  plaisirs  en  plaisira. 
Promenons  nos  désirs. 

Bar  l'avenir  insensé  qui  se  fie. 
De  nos  ans  passagers  le  nombre  est  incertain  : 
tlAtons-nous  ai^ourd'bni  de  Jouir  de  la  vie , 


104  ATHÀLia 

Qui  sait  Si  nous  serons  demain  T 

TODT    LE    CHCEDB. 

Qu'ils  pleurent,  6  mon  Dieu!  qu'ils  frémissent  de  crain^f 
Ces  malheureux,  qui  de  ta  cité  sainte 
Ne  verront  point  l'éternelle  splendeur. 
C'est  k  nous  de  chanter,  nous  h,  qui  tu  révèles 

Tes  clartés  immortelles. 
C'est  à  nous  de  chanter  tes  dons  et  ta  grandeur. 

ONB  votx,  seule. 
De  tous  ces  vains  plaisirs  où  leur  âme  se  plonge 
Que  leur  restera-t-il  ?  Ce  qui  reste  d'un  songe 
Dont  on  a  reconnu  l'erreur. 
A  leur  réveil,  ô  réveil  plein  d'horreur! 
Pendant  que  le  pauvre  à  ta  table 
Goûtera  de  ta  paix  la  douceur  ineffable. 
Us  boiront  dans  la  coupe  affreuse,  inépuisable* 
Que  tu  présenteras,  au  jour  de  ta  fureur, 
A  toute  la  race  coupable. 

TOUT    LE    CHOBDK. 

O  réveil  plein  d'horreur  1 
O  songe  peu  durable! 
O  dangereuse  erreur! 

Vm   ou    DKOZiftMB    AOTB. 


ACTE  TROISIEME 
SCÈNE  I. 

MÂTHAN,  NABAL,  l^  chcrob. 

HATHAN. 

Jeunes  filles,  allez  :  qu'on  dise  à  Josabeth 
Que  Mathan  veut  ici  lui  parler  en  secret. 

UNE    DES    FILLES    DO    CHOEUR. 

liathan!  O  Dieu  du  ciel ,  puisses-tu  le  confondre! 

NABAL. 

Hé  quoi!  tout  se  disperse,  et  fuit  sans  vous  répondre! 

HATHAB. 

Approchons. 


▲  CTB   IIL  ">» 

SCÈNE  IL 

SACHARIE,  MATHAN,  NABAL. 

lACHAHIB. 

Téméraire,  où  voulei-Tous  passert 
Ad  delà  de  ce  lieu  gardez-vous  d'avancer  : 
Cest  des  ministres  saints  la  demeure  sacrée  ; 
Les  lois  à  tout  profane  en  défendent  l'entrée. 
Qui  cherchez-vous?  Mon  père,  en  ce  Jour  solennel, 
De  ridol&U-e  impur  fuit  l'aspect  criminel, 
Et  devant  le  Seigneur  maintenant  prosternée. 
Ma  mère  en  ce  devoir  craint  d'être  détournée. 

NATHAN. 

lion  fils,  nous  attendrons;  cessez  de  vous  troubleZi 
C'est  votre  illustre  mère  à  qui  je  veux  parler: 
Je  viens  ici  chargé  d'un  ordre  de  la  reioe. 

SCÈNE  TIL 

MATHAN,  NABAL. 

RABAU 

Leurs  enfants  ont  déjà  leur  audace  hautaine, 
liais  que  veut  Atbalie  en  cette  occasion  ? 
D'où  naît  dans  ses  conseils  cette  confusionT 
Par  l'insolent  Joad  ce  matin  offensée, 
Et  d'un  enfant  fatal  en  songe  menacée. 
Elle  alloit  immoler  Joad  à  son  courroux. 
Et  dans  ce  temple  enfin  placer  Baal  et  vous. 
Vous  m'en  aviez  déjà  confié  votre  joie  ; 
Et  j'espéroia  ma  part  d'une  si  riche  proie. 
Qui  fait  changer  ainsi  ses  vœux  irrésolus! 

UATHAN. 

Ami,  depuis  deux  Jours  Je  ne  la  connois  plus. 
Ce  n*est  plus  cette  reine  éclairée,  intrépide. 
Élevée  au-dessus  de  son  sexe  timide , 
Qui  d'abord  accabloit  ses  ennemis  surpris. 
Et  d'an  instant  perdu  connoissoit  tout  le  prix  : 
La  peur  d'un  vain  remords  trouble  cette  grande  àmt. 
Elle  flotte,  elle  hésite;  en  un  mot,  elle  est  fenune. 
J'avais  tantôt  rempli  d'amertume  et  de  fiel 
Son  cœur,  d^à  laisi  des  menaces  du  ciel  ; 


TO«  ATHALIB. 

Elle-même,  à  mes  Boin»  confiaat  sa  vengeanoo, 
M'avoit  dit  d'assembler  sa  garde  en  diligence; 
Mais,  soit  que  cet  eafant  devant  elle  amené. 
De  ses  parents,  dit-on,  rebut  infortuné. 
Eût  d'un  songe  effrayant  diminué  l'alarme. 
Soit  qu'elle  eût  même  en  lui  vu  Je  ne  sais  quel  charme, 
J'ai  trouvé  son  courroux  chancelant,  incertain. 
Et  déjà  remettant  sa  vengeance  à  demain. 
Tous  ses  projets  sembloient  l'un  l'autre  se  détruire. 
«  Du  sort  de  cet  enfant  je  me  suis  fait  instruire, 
■  Ai-Je  dit  :  on  commence  à  vanter  ses  aïeux  ; 
«  Joad  de  temps  en  temps  le  montre  aux  factieux, 
«  Le  fait  attendre  aux  Juifs  comme  un  autre  Moïse, 
a  Et  d'oracles  menteurs  s'appuie  et  s'autorise.  » 
Ces  mots  ont  fait  monter  la  rougeur  sur  son  front. 
Jamais  mensonge  heureux  n'eut  un  effet  si  prompt, 
«  Est-ce  à  moi  de  languir  dans  cette  incertitude) 
«  Sortons,  a-t-elle  dit,  sortons  d'inquiétude. 
t(  Vous-même  à  Josabeth  prononcez  cet  arrêt  : 
«  Les  feux  vont  s'allumer,  et  le  fer  est  tout  prêt; 
«  Rien  ne  peut  de  leur  temple  empêcher  le  ravage, 
«  Si  je  n'ai  de  leur  foi  cet  enfant  pour  otage.  » 

KABAL. 

Hé  bien  !  pour  un  enfant  qu'ils  ne  connoissent  pas, 
Que  le  hasard  peut-être  a  jeté  dans  leurs  bras. 
Voudront-ils  que  leur  temple,  enseveli  sous  l'herbe... 

UATHAN. 

Ah!  de  tous  les  mortels  connois  le  plus  superbe. 
Plutôt  que  dans  mes  mains  par  Joad  soit  livré 
Un  enfant  qu'à  son  Dieu  Joad  a  consacré, 
Tu  lui  verras  subir  la  mort  la  plus  terrible. 
D'ailleurs  pour  cet  enfant  leur  attache  est  visible  : 
Si  j'ai  bien  de  la  reine  entendu  le  récit, 
Joad  sur  sa  naissance  en  sait  plus  qu'il  ne  dit. 
Quel  qu'il  soit,  je  prévois  qu'il  leur  sera  funestes 
Ils  le  refuseront  :  je  prends  sur  moi  la  reste. 
Et  j'espère  qu'enfin  do  ce  temple  odieux 
Et  la  flamme  et  le  fer  vont  délivrer  mes  yeux. 

MABAL. 

Qui  peut  vous  inspirer  une  haine  si  forte! 
Est-ce  que  de  Baal  le  zèle  vous  transporte  T 
Pour  moi,  vous  le  savez,  descendu  d'ismaâl 


«.CTB    IIL  vn 

Je  ne  sera  ni  Baa!,  ni  le  dieu  d'IsraeU 

MATHAN. 

Ami ,  peux-tu  penser  que  d'un  zèle  friTole 
Je  me  laisse  aveugler  pour  une  vaine  idole , 
Pour  un  fragile  bois  que ,  malgré  mon  secours. 
Les  vers  sur  son  autel  consument  tous  les  joursl 
Né  ministre  du  Dieu  qu'en  ce  temple  on  adore. 
Peut-être  que  Matban  le  aerviroit  encore. 
Si  l'amour  des  grandeurs,  la  soif  de  commander. 
Avec  son  Joug  étroit  pouvoient  s'accommoder. 

Qu'est-il  besoin,  Nabal,  qu'à  tes  yeux  je  rappelle 
De  Joad  et  de  moi  la  fameuse  querelle, 
Quand  j'osai  contre  lui  disputer  l'encensoir; 
Mes  brigues,  mes  combats,  mes  pleurs,  mon  désespiir! 
Vaincu  par  lui,  j'entrai  dans  une  autre  carrière, 
Et  mon  àme  k  la  cour  s'attacha  tout  entière. 
J'approchai  par  degrés  de  l'oreille  des  rois. 
Et  bientôt  en  oracle  on  érigea  ma  voix. 
J'étudiai  leur  cœur,  je  flattai  leurs  caprices; 
Je  leur  semai  de  fleurs  les  bords  des  précipices; 
Près  de  leurs  passions  rien  ne  me  fut  sacré  ; 
De  mesure  et  de  poids  Je  changeois  à  leur  gré. 
Autant  que  de  Joad  l'inflexible  rudesse 
De  leur  suiierbe  oreille  offeusoit  la  mollesse. 
Autant  je  les  cbarmois  par  ma  dextérité. 
Dérobant  à  leurs  yeux  la  triste  vérité , 
Prêtant  à  leurs  fureurs  des  couleurs  favorables^ 
Et  prodigue  surtout  du  sang  des  misérables. 

Enfin ,  au  dieu  nouveau  qu'elle  avoit  introduit 
Par  les  mains  d'Athalie  un  temple  fut  construit. 
Jérusalem  pleura  de  se  voir  profanée  ; 
Des  enfants  de  Lévl  la  troupe  consternée 
En  poussa  vers  le  ciel  des  hurlements  affreux. 
Uoi  seul,  donnant  l'exemple  aux  timides  Hébreux, 
Déserteur  de  leur  loi ,  j'approuvai  l'entreprise , 
Et  par  là  de  Baal  méritai  la  prêtrise  ; 
Par  là  je  me  rendis  terrible  à  mon  rival; 
Je  ceignis  la  tiare,  et  marchai  son  égal. 
Toutefois,  Je  l'avone,  en  ce  comble  de  gloire, 
Du  Dieu  que  j'ai  quitté  l'importune  mémoire 
Jette  encore  en  mon  âme  un  reste  de  terreur. 
Et  c'est  ce  qui  redoi'ble  fureur. 


108  ATHALIK. 

HeureuT  bI  ,  sar  son  temple  achevant  ma  vengeance. 
Je  puis  convaincre  enfin  sa  haine  d'impuissance^ 
Et  parmi  le  débris,  le  ravage  et  les  morts, 
A.  force  d'attentats  perdre  tous  mes  remords! 
U&is  voici  Josabetti. 

SCÈNE  IV. 

JOSÂBETH,  MATHAN,  NABAL. 

HATHAN. 

Envoyé  par  la  reine, 
Pour  rétablir  le  calme  et  dissiper  la  haine. 
Princesse,  en  qui  le  ciel  mit  un  esprit  si  doux, 
Ne  vous  étonnez  pas  si  Je  m'adresse  à  vous. 
Un  bruit,  que  J'ai  pourtant  soupçonné  de  mensonge^ 
Appuyant  les  avis  qu'elle  a  reçus  en  songe. 
Sur  Joad,  accusé  de  dangereux  complots, 
Alloit  de  sa  colère  attirer  tous  les  flots. 
Je  ne  veux  point  ici  vous  vanter  mes  services: 
De  Joad  contre  moi  Je  sais  les  injustices; 
Mais  il  faut  à  l'otTcnse  opposer  les  bienfaits. 
Enfin,  je  viens  chargé  du  paroles  de  paix. 
Vivez,  Bolennisez  vos  fûtes  sans  ombrage. 
De  votre  obéissance  elle  ne  veut  qu'un  gage: 
C'est,  pour  l'en  détourner  J'ai  fait  ce  que  j'ai  pu, 
Cet  enfant  sans  parents  qu'elle  dit  qu'elle  a  va. 

JOSABETH. 

Éliacinî  . 

MATHAN. 

J'en  ai  pour  elle  quelque  honte  : 
D'un  vain  songe  peut-être  elle  fait  trop  de  compte. 
Mais  vous  vous  déclarez  ses  mortels  ennemis. 
Si  cet  enfant  sur  l'heure  en  mes  mains  n'est  remit. 
La  rei;»?^  impatiente,  attend  votre  réponse. 

iOSABBTH. 

Et  voilà  dû  sc'.p&rt  la  paix  qu'on  nous  annonce! 

NATHAN. 

Pouniez-vous  un  moment  douter  de  l'accepter? 
D'un  peu  de  complaisance  est-ce  trop  l'acheter! 

iOSABBTH. 

rarimiroïs  si  Hathan,  dépouillant  l'artifice, 
Avoit  pu  de  son  cœur  suruiouter  l'injustice. 


ACTE   m. 

Et  si  de  tant  do  maux  le  funeste  inventear 

De  quelque  ombre  de  bien  pouvoit  être  l'auteur. 

HATHAN. 

De  quolTOOB  plaignex-TOus?  Vient-on  avec  forie 
Arracher  de  vos  bras  votre  fils  Zacharie? 
Quel  est  cet  autre  enfant  si  cher  à  votre  amour  1 
Ce  grand  attachement  me  surprend  à  mon  tour. 
Est-ce  un  trésor  pour  vous  si  précieux,  si  rareî 
Est-ce  un  libérateur  que  le  ciel  vous  prépare  î 
Songex-y  :  vos  refus  pourroient  me  confirmer 
Un  bruit  sourd  que  déjà  l'on  commence  à  semer. 

iOSABBTH. 

Quel  bruit? 

MATHAH. 

Que  cet  enfant  vient  d'illustre  origine} 
Qu'à  quelque  grand  projet  votre  époux  le  destine. 

JOSABETH. 

Et  Mathan,  par  ce  bruit  qui  flatte  sa  fureur... 

UATHAN. 

Princesse,  c'est  h  vous  à  me  tirer  d'erreur. 

Je  sais  que,  du  mensonge  implacable  ennemie, 

Josabeth  livreroit  même  sa  propre  vie , 

S'il  falloit  que  sa  vie  à  sa  sincérité 

CoûtÂt  le  moindre  mot  contre  la  vérité. 

Du  sort  de  cet  enfant  on  n'a  donc  nulle  trace? 

Une  profonde  nuit  enveloppe  sa  race? 

Et  vous-même  ignorez  de  quels  parents  issu , 

De  quelles  mains  Joad  en  ses  bras  l'a  reçu? 

Parlez  ;  Je  vous  écoute,  et  suis  prêt  à  vous  croire  : 

Au  Dieu  que  vous  servez,  princesse,  rendez  gloire. 

JOSABETH. 

Méchant,  c'est  bien  à  vous  d'oser  ainsi  nommer 
Un  Dieu  que  votre  bouche  enseigne  à  blasphémer  I 
Sa  vérité  par  vous  peut-elle  être  attestée. 
Vous,  malheureux,  assis  dans  la  chaire  empestée 
Où  le  mensonge  règne  et  répand  son  poison  ; 
Vous,  nourri  dans  la  fourbe  et  dans  la  trahison? 

SCÈNE  V. 

JOAD,  JOSABETH,  MATHAN,  NABAU 

JOAD. 

Où  luis-Je?  De  Baal  ST  vois-je  pas  le  prêtre? 

40 


710  ATHALIB. 

Qnoil  fille  de  David,  vous  parlez  i,  ce  traître? 
Vous  souffre»  qu'il  vous  parle?  Et  vous  ne  craignez  pai 
Que  du  fond  de  l'abîme  entr'ouvert  sous  ses  pas 
Il  ne  sorte  à  l'instant  des  feux  qui  vous  embrasent, 
Ou  qu'en  tombant  sur  lui ,  ces  murs  ne  vous  écrasent? 
Que  veut-il  7  De  quel  iront  cet  ennemi  de  Dieu 
Vient-il  infecter  l'air  qu'on  respire  en  ce  lieu! 

MATHAN. 

On  reconnaît  Joad  à  cette  yiolence- 
Toutefois  il  devroit  montrer  plus  de  prudence. 
Respecter  une  reine ,  et  ne  pas  outrager 
Celui  que  de  son  ordre  elle  a  daigné  charger. 

JOAD. 

Hé  bieni  que  nous  fait-elle  annoncer  de  sinistre! 
Quel  sera  l'ordre  affreux  qu'apporte  un  tel  ministre! 

MATHAN. 

J'ai  fait  à  Josabeth  savoir  sa  volonté. 

JOkO. 

Son  d^nc  de  devant  moi ,  monstre  d'impiété. 
De  toutt>A  tes  horreurs,  va,  comble  la  mesure. 
Dieu  s'ap prête  à  te  Joindre  à  la  race  parjure, 
Abiron  et  Dathau ,  Doég ,  Achitophel  *  : 
Les  chiens ,  à  qui  son  bras  a  livré  Jézal)el  y 
Attendant  que  sur  toi  sa  fureur  se  déploie, 
Déjà  sont  à  ta  porte,  et  demandent  leur  proie. 

MATHAN.  (Il  le  tionbls.) 
Avant  la  fin  du  jour...  on  verra  qui  de  nous... 
Doit...  Mais  sortons,  Nabal. 

NABAL. 

Où  vous  égarez-vous? 
De  vos  sens  étonnés  quel  désordre  s'empare! 
Voilà  votre  chemin. 

1.  Abiron  et  Datban  m  loiiIaTdreDt  coatn  Moïse  et  AaroB  :  U  terrs 

t'entr'oarrit  sou»  leurs  pas,  et  les  dévora.  (Nomb.,  ch.  xvi.)  Doëg 
accusa,  auprès  do  SaOl,  Abimélech  d'avoir  secouru  David;  chargé 
de  la  vengeance  de  Saûl ,  il  massacra  Abimélech ,  et  quatre-vingt- 
cinq  prêtres  de  la  ville  de  Nobé ,  tous  revêtus  de  leurs  ornements 
pontificaux.  [Roit,  liv.  I,  ch.  xxii.)  Achitophel  prit  le  parti  d'Absa- 
tfio  qoDliË  son  père,  et  se  pendit  de  désespoir  de  ce  que  ce  jeana 
vnuu»  ne  iaivait  pas  ses  conseils.  (Rois,  liv.  II ,  ch.  xvu.) 

QlOFFBOT.) 


ACTB   III.  "711 

SCÈNE  VI. 

JOAD,  JOSABETH. 

JOS  ABETH. 

L'orage  se  déclare  : 
Athali»  ?n  fiircur  demande  Éliacin. 
Déjà  de  sa  naissance  et  de  votre  dessein 
On  commence,  seigneur,  à  percer  le  mystère  : 
Peu  s'en  faut  que  Matlian  ne  m'ait  nommé  son  pft!% 

JOAD. 

Au  perBde  Matban  qui  l'auroit  révélé  ? 

Votre  trouble  à  Mathan  n'a-t-il  point  trop  parlét 

JOSABETH. 

rai  fait  ce  que  J'ai  pu  pour  m'en  rendre  maîtresse. 

Cependant,  croyez-moi,  seigneur,  le  péril  presse. 

Réservons  cet  enfant  pour  un  temps  plus  heureux. 

Tandis  que  les  méchants  délibèrent  entre  eux , 

Avant  qu'on  l'environne,  avant  qu'on  nous  l'arrache. 

Une  seconde  fois  souffrez  que  je  le  cache  : 

Les  portes,  les  chemins  lui  sont  encore  ouverts. 

Faut-il  le  transporter  aux  plus  affreux  déserts  T 

Je  suis  prête  :  Je  sais  une  secrète  issue 

Par  où,  sans  qu'on  le  voie,  et  sans  être  aperçue. 

De  Cédron  avec  lui  traversant  le  torrent, 

J'irai  dans  le  désert  où  jadis  en  pleurant, 

Et  cherchant  comme  nous  son  salut  dans  la  fuite, 

David  d'un  fils  rebelle  évita  la  poursuite. 

Je  craindrai  moins  pour  lui  les  lions  et  les  ours... 

Mais  pourquoi  de  Jéhu  refuser  le  secours? 

Je  vous  ou^Te  peut-être  un  avis  salutaire. 

Faisons  de  ce  trésor  Jéhu  dépositaire. 

On  peut  daas  ses  États  le  conduire  aujourd'hui, 

Et  le  chemin  est  court  qui  mène  jusqu'à  lui. 

Jéhu  n'a  point  un  cœur  farouche,  inexorable; 

De  David  à  ses  yeux  le  nom  est  favorajie. 

Hélas  !  est-il  un  roi  si  dur  et  si  cruel , 

A  moins  qu'il  n'eût  pour  mère  une  autre  Jézabel, 

Qui  d'un  tel  sappliant  ne  plaignit  l'infortune  t 

Ba  cause  à  tous  les  rois  n'est-elle  pas  communet 

JOAD. 

Quels  timides  conseils  m'oses-vous  suggérer? 
En  l'appui  de  Jéhu  poumez-vous  espérer! 


114  ATHALIB. 

90SABETH. 

Dieu  défend-il  tout  soin  et  toute  prévoyance? 
Ne  roflense-t-on  point  par  trop  de  confiance? 
A  ses  desseins  sacrés  employant  les  humains, 
N'a-t-il  pas  de  Jéhu  lui-même  armé  les  mains? 

lOAD. 

Jéhu,  qu'avoit  choisi  sa  sagesse  profonde, 

Jéhu,  sur  qui  je  vois  que  votre  espoir  se  fonde, 

D'un  oubli  tror  •  ugrat  a  payé  ses  bienfaits  : 

Jého  laisse  d'Âciiab  l'affreuse  fille  en  paix , 

Suit  des  rois  d'Israfil  les  profanes  exemples , 

Du  vil  dieu  de  l'Egypte  a  conservé  les  temple»; 

Jéhu ,  sur  les  hauts  lieux  enfin  osant  offrir 

On  téméraire  encens  que  Dieu  ne  peut  souffrir  \ 

N'a  pour  servir  sa  cause  et  venger  ses  injures 

Ni  le  coeur  assez  droit ,  ni  les  mains  assez  pures. 

Non ,  non  :  c'est  h  Dieu  seul  qu'il  faut  nous  attacher. 

Montrons  Éliacin;  et,  loin  de  le  cacher, 

Que  du  bandeau  royal  sa  tôte  soit  ornée  : 

Je  veux  même  avancer  l'heure  déterminée. 

Avant  que  de  Mathan  le  complot  soit  formé. 

SCÈNE  VIL 

lOAD,  JOSABETH,  AZARIAS,  loiTi  du  chav, 
et  de  plntiean  lévitei. 

/OAD. 

Bé  bien,  Azarias,  le  temple  est-il  fermé? 

AZARIAS. 

J'en  ai  fait  devant  moi  fermer  toutes  les  portes. 

10  AD. 

N'y  reste-t-il  que  tous  et  vos  saintes  cohortes? 

AZARIAS. 

De  ses  pards  sacrés  j'ai  deux  fois  fait  le  tour. 
Tout  a  fui ,  tous  se  sont  séparés  sans  retour, 
Misérable  troupeau  qu'a  dispersé  la  crainte; 
Et  Dieu  n'est  plus  servi  que  dans  la  tribu  sainte. 
Depuis  qu'à  Pharaon  ce  peuple  est  échappé, 

1.  Depuis  la  conctraction  da  temple,  il  était  expressément  défendu 
par  Dieu  même  de  sacrifieT  lor  les  hanta  lieux,  et  môme  de  célébrer 
ancnne  des  céiémooies  do  la  religion  ailleun  que  dans  cette  eo- 
ceinte  sacrée.  (OioFraoT.) 


ACTB    HL  113 

Une  égale  terreur  ne  l'avoit  point  frappé. 

JOAD. 

Peuple  l&che,  en  effet,  et  né  pour  l'esclavage. 
Hardi  contre  Dieu  seul  !  Poursuivons  notre  ouvrage. 
Mais  qui  retient  encor  ces  enfants  parmi  nous? 

DNB    DBS    FILLES    DU    CHOBDR. 

Hé!  pourrions-nous,  seigneur,  nous  séparer  de  vous? 
Dans  le  temple  de  Dieu  sommes-nous  étrangères? 
Vous  avez  près  de  vous  nos  pères  et  nos  frères. 

uns    AUTRE. 

Hébs!  si  pour  venger  l'opprobre  d'Israël , 

Nos  mains  ne  peuvent  pas,  comme  autrefois  Jabcl, 

Des  ennemis  de  Dieu  percer  la  tète  impie. 

Nous  lui  pouvons  du  moins  immoler  notre  vie. 

Quand  vos  bras  combattront  pour  son  temple  attaqué. 

Par  nos  larmes  du  moins  il  peut  être  invoaué. 

JOAD. 

Voilà  donc  quels  vengeurs  s'arment  pour  ta  querelle. 

Des  prêtres,  des  enfants,  à  Sagesse  étemelle  I 

Hais,  si  tu  les  soutiens,  qui' les  peut  ébranler  ? 

Du  tombeau ,  quand  tu  veux ,  tu  sais  nous  rappeler  ; 

Tu  frappes  et  guéris,  tu  perds  et  ressuscites. 

Ils  ne  s'assurent  point  en  leurs  propres  mérites. 

Mais  en  ton  nom  sur  eux  invoqué  tant  de  fois. 

En  tes  serments  jurés  au  plus  saint  de  leurs  rois, 

En  ce  temple  où  tu  fais  ta  demeure  sacrée, 

£t  qui  doit  du  soleil  égaler  la  durée. 

Mais  d'où  vient  que  mon  cœur  frémit  d'un  saint  effroi? 

Est-ce  l'esprit  divin  qui  s'empare  de  moi  ? 

Cest  lui-même  ;  il  m'écbauffe,  il  parla  :  mes  yeux  s'ouvrent, 

Et  les  siècles  obscurs  devant  moi  se  découvrent 

Lévites,  de  vos  sons  prêtez-moi  les  accords , 

Et  de  ses  mouvements  secondez  les  transports. 

LB  CHOiUK  cluntA  an  ion  da  tovt»  U  sytri<bo!ii«  dt$ 
ioilrameoti. 
<^e  du  Seigneur  la  voix  se  fasse  entendre, 

Et  qu'à  nos  cœurs  son  oracle  divin 
Soit  ce  qu'à  l'herbe  tendre 

F^,  au  printemps,  2a  fraîcheur  du  matia. 

JOAD. 

Cieux,  écoutez  ma  Toixt  terre,  prête  l'orciiic. 


TU  ATHALIB. 

Ne  dis  plus,  6  Jacob,  que  ton  Seigneur  •ommeille! 
Pécbeun,  disparoissez  :  le  Seigneur  se  réveille. 

(Ici  racommenc*  la  lymphonie,  tt  Joad  aoisitât  rapresi 
la  parole.) 

Comment  en  un  plomb  vil  Vor  pur  s'est-il  changé? 
Quel  est  dans  le  lieu  saint  ce  pontife  égorgé? 
Pleure,  Jérusalem,  pleure,  cité  peilde, 
Des  prophètes  divins  malheureuse  homidde  t 
De  son  amour  pour  toi  ton  Dieu  s'est  dépouillé  \ 
Ton  encens  à  ses  yeux  est  un  encens  souillé. 

Qù  menes-vous  ces  enfants  et  ces  femmes  <  7 
Lç  Seigneur  a  détruit  la  reine  des  cités  : 
Ses  prêtres  sont  captifs,  ses  rois  sont  rejetés. 
Dieu  ne  veut  plus  qu'on  vienne  à  ses  solennités  : 
Temple,  renverse-toi  ;  cèdres,  jetez  des  flammes. 

Jérusalem ,  objet  de  ma  douleur, 
Quelle  main  on  un  jour  a  ravi  tous  tes  charmes? 
Qui  changera  mes  yeux  en  deux  sources  de  larmes 
Pour  pleurer  ton  malheur! 
Azamaa. 
O  saint  temple^ 

ÏOSABBTH. 

O  David! 

Ll   CHOEDH. 

Dieu  de  Sion,  rappelle, 
Bappelle  en  sa  faveur  tes  antiques  bontés. 

(Laijmphonia  recommence  encore;  et  Joad,  on  moment 
après,  l'interrompt.) 

JOAD. 

Quelle  Jérusalem  nouvelle 
Sort  du  fond  du  désert  brillante  de  clartés. 
Et  porte  sur  le  front  une  marque  immortelle  T 

Peuples  de  la  terre,  chantez  : 
Jérusalem  t.^alt  plus  brillante  et  plus  belle. 

D'où  lai  viennent  de  tous  côtés 
Ces  enfants  qu'en  son  sein  elle  n'a  point  portésT 
Lève,  Jérusalem,  lève  ta  tète  altiëre; 
Regarde  tous  ces  rois  de  ta  gloire  étonnés; 
Les  rois  des  nations,  devant  toi  prosternés. 

De  tes  pieds  baisent  la  poussière  ; 

1.  OaptlTité  de  Bab^lonc  {Note  de  Rtutm4 


A  c  r  J::  I  u . 

Les  peuples  &  l'envi  marchent  à  ta  lumiërch 
Heureux  qui  pour  Sion  d'une  sainte  ferveur 

Sentira  son  &me  embrasée  ! 

Cieux,  répandez  votre  rosée, 
Et  que  la  terre  enfante  son  Sauveur  I 

lOSABBTH. 

Hélas!  d'où  nous  viendra  cette  insigne  laveui, 
Si  les  rois  de  qui  doit  descendre  ce  Sauveur... 

JOAD. 

Préparez ,  Josabetb ,  le  riche  diadème 

Que  sur  son  front  sacré  David  porta  lui-même- 

(▲nz  Uritei.) 
Et  vous,  pour  vous  armer,  suives-moi  dans  ces  Ueax 
Où  se  garde  caché,  loin  des  profanes  yeux. 
Ce  formidable  amas  de  lances  et  d'épées 
Qui  du  sang  philistin  jadis  furent  trempées, 
Et  que  David  vainqueur,  d'ans  et  d'honneurs  chargé^ 
Fit  consacrer  au  Dieu  qui  l'avoit  protégé. 
Peut-on  les  employer  pour  un  plus  noble  usage? 
Venez,  Je  veux  moi-même  en  faire  le  partage. 

jCÈNE  VIII. 

8AL0MITH,'Li  CHOEiiK. 

SALOHITH. 

Que  de  craintes,  mes  sœurs,  que  de  troubles  m<fftel3 
Dieu  tout-puissant ,  sont-ce  \h  les  prémices , 
Les  parfums  et  les  sacrifices 
Qu'on  devoit  en  ce  Jour  ofirir  sur  tes  autels?     - 

UNI  DBI  FILLES  DD  CHCIDB. 

Quel  spectacle  à  nos  yeux  timides  ! 
Qui  l'eût  cm,  qu'on  dût  Toir  Jamais 
Les  glaives  meurtriers,  les  lances  homicides 
Briller  dans  la  maison  de  paix? 

UNS    ADTRB. 

D'où  vient  que,  pour  son  Dieu  pleine  d'indifférence 
Térusalem  se  tait  en  ce  pressant  danger? 

D'où  vient,  mes  sœurs,  que,  pour  noos  protéger, 
Le  brave  Aboe;~  au  moins  ne  rompt  pas  le  silence? 

SALOUITB. 

Hélas  '.  dans  une  cour  où  l'on  n'a  d'autres  lois 
Que  la  force  et  la  violence, 


71«  ei.'£U&.ijlh.. 

Où  les  honneurs  et  les  emplois 
Sont  le  prix  d'une  aveugle  et  basse  obéissane8f 
Ma  sœur,  pour  la  triste  innocence 
Qui  voudroit  élever  la  voix? 

DNR    AUTRE. 

Dans  ce  péril ,  dans  ce  désordre  extrême, 
Pour  qui  prépare-t-on  le  sacré  diadème 

SALOUITH. 

Le  Seigneur  a  daigné  parler  ; 
Mais  ce  qu'à  sou  prophète  il  vient  de  révéler, 
Qui  pourra  nous  le  faire  entendre? 
S'arme>t-il  pour  nous  défendre? 
S'arme-t-il  pour  nous  accabler? 

TODT  LE  CHOEUR  Chante. 
O  promesse!  ô  menace  !  û  ténébreux  mystère! 
Que  de  maux,  que  de  biens  sont  prédits  tour  à  tour? 
Comment  peut-on  avec  tant  de  colère 
Accorder  tant  d'amour  7 

UNE  VOIX,  seule. 
Sion  ne  sera  plus  :  une  flamme  cruelle 
Détruira  tous  ses  ornements. 

ONE    AUTRE    VOIX. 

Dieu  protège  Sion  :  elle  a  pour  fondement» 
Sa  parole  éternelle. 

LA    PREMIÈRE. 

Je  vois  tout  son  éclat  disparoitre  à  mes  yeus. 

LA    SECONDE. 

Je  vois  de  toutes  parts  sa  clarté  répandue. 

LA    PREMlàRB. 

^ans  un  gouffre  profond  Sion  est  descendue. 

LA    SECONDE. 

Sion  a  son  front  dans  les  cieux. 

LA    PRBMIÈBI. 

Quel  triste  abaissement! 

LA    8EC0HDB. 

Quelle  immortelle  gloire. 

LA    FaSMIÈRB. 

Que  de  cris  de  douleurl 

LA    SECONDE. 

Que  de  chants  de  victoirst 

UNE    TROIS!  EUE. 

Cessons  de  nous  troubler  :  notre  Dieu,  quelque  Jour, 


aCTB   IV.  717 


Dévoilera  ce  grand  mystère. 

TOUTES   THOIt» 

Révérons  sa  colère; 
Espérons  en  son  amour. 

DNB    ADTBB. 

D'un  cœur  qui  t'aime, 
Mon  Dieu,  qui  peut  troubler  la  paiil 
h  cherche  en  tout  ta  volonté  suprême. 
Et  ne  se  cherche  Jamais. 
Sur  la  terre,  dans  le  ciel  nème, 
Bct-il  d'autre  bonheur  que  la  tranquille  paix 
D'un  cœur  qui  t'idme? 

VIM    DU    TSOIOlftMB  AOTB. 


ACTE  QUATRIÈME 


SCÈNE  I. 

JOAS, JOSABETH,  ZACHARIE,  SALOMITH, 

DIf    LJTITB,    LB    CHOBDB. 
SALOIfITH. 

D'un  pas  majestueux,  à  côté  de  ma  mère, 

Le  jeune  Éliacin  s'avance  avec  mon  frère. 

Dans  ces  voiles,  mes  sœurs,  que  portent-ils  tous  detul 

Quel  est  ce  glaive  enfin  qui  marche  devant  eiuT 

JOSABETH,  à  ZAcharie. 
Mon  flls,  avec  respect  posez  sur  cette  table 
De  notre  sainte  loi  le  livre- redoutable. 
Et  vous  aussi,  posez,  aimable  Éliacin, 
Cet  auguste  bandeau  près  du  livre  divin. 
Lévite,  il  faut  placer,  Joad  ainsi  l'ordonne. 
Le  glaive  de  David  auprès  de  sa  couronne. 

iOAS. 

Princesse,  quel  est  donc  ce  spectacle  noaTeaa? 
Pourquoi  ce  livre  saint,  ce  glaive,  ce  bandeau? 
Depuis  que  le  Seigneur  m'a  reçu  dans  son  temple. 


71»  àTHALIB. 

D'un  semblable  appareil  je  n'ai  point  tu  d'exemplti. 

lOSABBTH. 

Tou»  TO»  doute»,  mon  fih,  bientôt  s'édûrciront. 

J0A8. 

Vous  Toolei  essayer  ce  bandeau  sur  mon  frontî 
Ab  !  princesse,  gardez  d'en  profaner  la  gloire  t 
Du  roi  qui  l'a  porté  respectez  la  mémoire. 
Un  malheureux  enfant  aux  ours  abandonné... 
JOSABBTH,  lai  essayant  le  diadème. 
Laissez,  mon  fils  :  Je  fais  c^  qui  m'est  ordonné. 

J0A8. 

Mais  J'entends  les  sanglots  sortir  de  votre  bouche  1 
Princesse,  vous  pleurez!  Quelle  pitié  vous  touche? 
Est-ce  qu'en  holocauste  aujourd'hui  présenté. 
Je  dois,  comme  autrefois  la  fille  de  Jephté, 
Du  Seigneur  par  ma  mort  apaiser  la  colère? 
Hélas!  un  fils  n'a  rien  qui  ne  soit  à  son  père. 

lOSABKTB. 

Voici  qui  vous  dira  le»  Tolontés  des  deux. 

Ne  craignez  rien.  Et  nous,  sortons  tous  de  ce»  lieux. 

SCÈNE  II. 

lOAS,  lOAD. 

SOAf,  eenrant  duu  les  bru  da  grand-pritra. 
Mon  pèrel 

iOAO. 

Hé  bien,  mon  fils! 

JOAS. 

Qu'est-ce  donc  qu'on  prép&rî 

iOAS. 

n  &A  Juste,  mon  fils,  que  je  tous  le  déclare. 
Il  faut  que  tous  soyez  instruit,  même  avant  tous. 
Des  grands  desseins  de  Dieu  sur  son  peuple  et  sur  vou^ 
Annez-TOUB  d'un  courage  et  d'une  foi  nouvelle  : 
U  est  temps  de  montrer  cette  ardeur  et  ce  zèle 
Qu'au  fond  de  votre  cœur  mes  soins  ont  cultivés , 
Et  de  payer  à  Dieu  ce  que  tous  lui  devez. 
Sentez-Tous  cette  noble  et  généreuse  enTief 

JOAS. 

Je  me  sens  prêt,  s'il  Teut«  de  Ivi  donner  ma  ria. 


ACTB   IT 
JOKD. 

On  T0O8  «  la  sonTent  l'histoire  de  nos  rois  i 
Vous  souvient-il,  moa  fils,  quelles  étroites  lois 
Doit  s'imposer  un  roi  digne  du  diadème? 

fOAS. 

Dn  roi  sage,  ainsi  Dioa  I'&  prononcé  lui-même, 
Sur  la  richesse  et  l'or  ne  met  point  son  appui , 
Craint  le  Seigneur  son  Dieu;  sans  cesse  a  devant  \vi 
Ses  préceptes,  ses  lois ,  ses  jugements  sévères. 
Et  d'injustes  fardeaux  n'accable  point  ses  frères. 

JOAD. 

Mais  sur  l'un  de  ces  rois  s'il  falloit  vous  régler, 
A  qui  choisiriex-vous,  mon  fils,  de  ressembler? 

JOAS. 

David,  pour  le  Seigneur  plein  d'un  amour  fidèle. 
Me  parait  des  grands  rois  le  plus  parfait  modèle. 

JOAD. 

Aind  dans  leurs  excès  vous  n'imiteriei  paa 
L'infidèle  Joram,  l'impie  Ochozias? 

JOAS. 

O  mon  pèrel 

JOAD. 

Achevai ,  dites  :  que  vous  en  sembiel 

lOAS. 

Puisse  périr  comme  eux  quiconque  leur  ressemble  I 

(  Joïd  se  proitenit  l  mi  pieds.) 
Mon  père,  en  quel  état  vous  vois-Je  devant  moi? 

fOAD. 

Je  vous  rends  le  respect  que  je  dois  à  mon  roL 
De  votre  aieul  David,  Joaa,  rendes-vous  digne. 

JOAS. 

ioas?  Moi? 

JOAO,  s«  relevant. 
Vous  saurex  par  quelle  grâce  insigne 
D'une  mère  en  fureur  Dieu  trompant  le  dessein  , 
Quand  déjà  son  poignard  étoit  dans  votre  sein , 
Vous  choisit,  vous  sauva  dn  milieu  du  carnage. 
Vous  n'êtes  pas  encore  échappé  de  sa  rage  : 
Avec  la  même  ardeur  qu'elle  voulut  Jadis 
[>erdre  en  vous  le  dernier  des  enfants  de  son  fila, 
i  vous  faire  périr  sa  cruauté  s'attache, 
fit  vous  poursuit  encor  souf  !<>  nom  oui  vous  cadie. 


1»  ATHALIK 

Mais  BOUS  T03  étendards  j'ai  déjà  bu  ranger 
Un  peuple  obéissant  et  prompt  à  vous  venger. 
Entrez,  généreux  chefs  des  familles  sacréM, 
Ou  ministère  saint  tour  à  tour  tionorées. 

SCÈNE  III. 

JOAS,  JOAD,  AZARIAS,  ISMAEL,  et  les 

TK0I8  ADTKS8    CHEFS    DBS    LÉVITES. 

^OAS  eontinne. 
ftoL  Toilk  Tos  vengeurs  contre  vos  ennemis. 
Prêtres,  voilà  le  roi  que  )e  vous  ai  promis. 

AZABIAS. 

Quoi  !  c'est  Éliaciii  I 

ISHABL. 

Qnoil  cet  enfant  aimable.» 

JOAD. 

Est  des  rois  ie  Juda  l'héritier  véritable , 
Dernier  né  des  enfants  du  triste  Ocbozias, 
Nourri,  vous  le  savez,  sous  le  nom  de  Joas. 
Do  cette  fleur  si  tendre  et  sitôt  moissonnée 
Tout  Juda,  comme  vous,  plaignant  la  destinée, 
Avec  ses  frères  morts  lé  crut  enveloppé. 
Du  perfide  couteau  comme  eux  il  fut  frappé; 
Mais  Dieu  d'un  coup  mortel  sut  détourner  l'atteinte. 
Conserva  dans  son  cœur  la  chaleur  presque  éteinte. 
Permit  que,  des  bourreaux  trompant  l'œil  vigilant, 
Josabeth  dans  son  sein  l'emport&t  tout  sanglant. 
Et,  n'ayant  de  son  vol  que  moi  seul  pour  complice, 
Dans  le  temple  cachât  l'enfant  et  la  nourrice. 

JOAS. 

Hélas  !  de  tant  d'amour  et  de  tant  de  bienfaits. 
Mon  père,  quel  moyen  de  m'acquitter  jamais t 

JOAD. 

tiardez  pour  d'autres  temps  cette  reconnoissance. 

Voilà  donc  votre  roi ,  votre  unique  espérancei, 
l'ai  pris  soin  jusqu'ici  de  vous  le  conserver  : 
ftlinistres  du  Seigneur,  c'est  à  vous  d'achever 
Bientôt  de  Jézabel  la  iille  meurtrière, 
Instruite  que  Joas  voit  encor  la  lamière. 
Dans  l'horreur  du  tombeau  viendra  le  replonger  1 
IKiià,  sans  )a  connaître,  elle  veut  l'égorger  i 


ACTB   IV. 


721 


Prêtres  saints,  c'est  à  vous  de  prévenir  sa  rage; 

II  faut  finir  des  Juifs  le  honteux  esclavage. 

Venger  vos  princes  morts ,  relever  votre  loi. 

Et  faire  aux  deux  tribus  reconnoître  leur  roi. 

L'entreprise,  sans  doute,  est  grande  et  périlleuse  : 

J'attaque  sur  son  trône  une  reine  orgueilleuse. 

Qui  voit  sous  ses  drapeaux  marcher  un  camp  nombreui 

De  hardis  étrangers,  d'infidèles  Hébreux; 

Mais  ma  force  est  au  Dieu  dont  l'intérêt  me  guide. 

Songez  qu'en  cet  enfant  tout  Israël  réside. 

Déjà  ce  Dieu  vengeur  commence  à  la  troubler; 

Déjà,  trompant  ses  soins,  j'ai  su  vous  rassembler. 

Elle  nous  croit  ici  sans  armes ,  sans  défense. 

Couronnons ,  proclamons  Joas  en  diligence  : 

De  là,  du  nouveau  prince  intrépides  soldats, 

Marchons ,  en  invoquant  l'arbitre  des  combats , 

Et,  réveillant  la  foi  dans  les  cœurs  endormie. 

Jusque  dans  son  palais  cherchons  notre  ennemie. 

Et  quels  cœurs  si  plongés  dans  un  lâche  sommeil , 
Nous  voyant  avancer  dans  ce  saint  appareil , 
Ne  s'empresseront  pas  à  suivre  notre  exemple  ? 
ÎJn  roi,  que  Dieu  lui-même  a  nourri  dans  son  temple ^ 
Le  successeur  d'Aaron  de  ses  prêtres  suivi. 
Conduisant  au  combat  les  enfants  de  Lévi , 
Et,  dans  ces  mêmes  mains,  des  peuples  révérées. 
Les  armes  au  Seigneur  par  David  consacrées  ! 
Dieu  sur  ses  ennemis  répandra  sa  terreur. 
Dans  l'infidèle  sang  baignez-vous  sans  horreur; 
Frappez  et  Tyriens,  et  même  Israélites. 
Ne  descendez-vous  pas  de  ces  fameux  lévites 
Qui ,  lorsqu'au  dieu  du  Nil  le  vdage  Israël 
Rendit  dans  le  désert  un  culte  criminel , 
De  leurs  plus  chers  parents  saintement  homicides , 
Consacrèrent  leurs  mains  dans  le  sang  des  perfides, 
jEt  par  ce  noble  exploit  vous  acquirent  l'honneur 
•  D'être  seuls  employés  aux  autels  du  Seigneur? 

Mais  je  vois  que  déjà  vous  brûlez  de  me  suivre. 
Jurez  donc,  avant  tout,  sur  cet  auguste  livre, 
A  ce  roi  que  le  ciel  vous  redonne  aujourd'hui , 
De  vivre,  de  combattre,  et  de  mourir  pour  loi. 

AZARIAS. 

Oui,  nons  jurons  ici  pour  nous,  pour  tous  nos  frères, 

41 


722  ATHALIB. 

De  rétablir  Joas  au  trône  de  ses  pères. 

De  ne  poser  le  fer  entre  nos  mains  remis. 

Qu'après  l'avoir  vengé  de  tous  ses  ennemis. 

Si  quelque  transgresseur  enfreint  cette  promesse 

Qu'il  éprouve,  grand  Dieu,  ta  fureur  vengeresse*, 

Qu'avec  lui  ses  enfants,  de  ton  partage  exclus. 

Soient  au  rang  de  ces  morts  que  tu  ne  connois  plus) 

JOAD. 

Et  vous,  à  cette  loi,  votre  règle  éternelle, 
Roi,  ne  jurez-vous  pas  d'être  toujours  fidèle? 

JOAS. 

Pourrois-je  à  cette  loi  ne  pas  me  conformer? 

JOAD. 

O  mon  fllsl  de  ce  nom  j'ose  encor  vous  nommer, 
Souffrez  cette  tendresse,  et  pardonnez  aux  larmes 
Que  m'arrachent  pour  vous  de  trop  justes  alarmes. 
Loin  du  trône  nourri,  de  ce  fatal  honneur, 
Hélas  !  vous  ignorez  le  charme  empoisonneur; 
De  l'absolu  pouvoir  vous  ignorez  l'ivresse. 
Et  des  lâches  flatteurs  la  voix  enchanteresse. 
Bientôt  ils  vous  diront  que  les  plus  saintes  loi», 
Ma'tresses  du  vil  peuple,  obéissent  aux  rois  ; 
Qu'un  roi  n'a  d'autre  frein  que  sa  volonté  même; 
Qu'il  doit  immoler  tout  à  sa  grandeur  suprême; 
Qu'aux  larmes,  au  travail  le  peuple  est  condamné, 
Et  d'un  sceptre  de  fer  veut  être  gouverné  ; 
Que,  s'il  n'est  opprimé,  tôt  ou  tard  il  opprime  : 
Ainsi  de  piège  en  piège,  et  d'abîme  en  abîme, 
Corrompant  de  vos  moeurs  l'aimable  pureté , 
Ils  vous  feront  enfin  haïr  la  vérité. 
Vous  peindront  la  vertu  sous  une  affreuse  image. 
Hélas!  ils  ont  des  rois  égaré  le  plus  sage'. 

Promettez  sur  ce  livre,  et  devant  ces  témoins, 
Que  Dieu  fera  toujours  le  premier  de  vos  soins; 
Que,  sévère  aux  méchants,  et  des  bons  le  refuge, 
Fntre  le  pauvre  et  vous  vous  prendrez  Dieu  pour  juge. 
Vous  souvenant,  mon  fils,  que,  caché  sous  ce  lin. 
Comme  eux  vous  fûtes  pauvre,  et  comme  eux  orphelin  '. 

1.  Salomon. 

2.  Le  charme  du  «tyle  et  l'intérêt  de  la  scène  ne  sauraient  alisi 
plus  loin.  Cest  partout  un  genre  d'émotion  qui  était  inconnu  nu 
théâtre ,  et  qu'on  n'y  a  p«s  retrouvé  depuis.  (Laha«fe.) 


ACTB   IT.  -m 

JOAS. 

Je  promets  d'observer  ce  que  la  loi  m'ordonne. 
yioa  Dieu ,  punissez-moi ,  si  je  vous  abandonne. 

JOAD. 

Venez  :  de  l'huile  sainte  il  faut  vous  consacrer. 
Paraissez,  Josabeth  :  vous  pouvez  vous  montrer] 

SCÈNE   IV. 

/OAS,    iOAD,   JOSABETH,    ZACHARIE,    SALO 
MITH,    AZARIAS,    ISMAEL,    les  trois  autres 

CHEFS    DBS    LEVITES,    LE    CHOEUR. 

JOSABETH,  embrusant  Joas. 
O  roi ,  fils  de  David  ! 

JOAS. 

O  mon  unique  mère  ! 
Venez ,  cher  Zacharie ,  embrasser  votre  frère. 

JOSABETH,  i  Zacharie.' 
Aux  pieds  de  votre  roi  prosternez-vous,  mon  fils. 

(Zacharie  se  jette  au  pieds  de  Joas.) 
JOAD,  pendant  qu'ils  s'embrassent. 
Enfants,  ainsi  toujours  puissiez-vous  être  unis  < 

JOSABETH,    à  Joas. 

Vous  savez  donc  quel  sang  vous  a  donné  la  vieT 

JOAS. 

Et  Je  sais  quelle  main  sans  vous  me  l'eût  ravie. 

JOSABETH. 

De  votre  nom,  Joas,  je  puis  donc  vous  nommer. 

JOAS. 

Joas  ne  cessera  jamais  de  vous  aimer. 

LE    CHOEUR. 

Quoi  I  c'est  là... 

JOSABETH. 

C'est  Joas. 

JOAD. 

Écoutons  ce  lévite. 
SCÈNE  V. 

JOAS,   JOAD,   JOSABETH,    ZACHARIE,    SALO> 
MITH,  AZARIAS,   ISMAEL,   les  trois  autres 

CHEFS  DES  LÉVITES,  UN  LÉVITE,  LE  CHCIUR. 
ON  LÉVITE. 

J'ignore  contre  Dieu  quel  projet  on  méditet 


TM  ATHâLIB. 

Mais  '('airain  menaçant  frémit  de  toutes  parts; 

On  voit  luire  des  feux  parmi  des  étendards , 

Et  sans  doute  Âthalie  assemble  son  armée  : 

Déjà  même  au  secours  toute  voie  est  fermée; 

Déjà  le  sacré  mont  où  le  temple  est  bâti 

D'insolents  Tyriens  est  partout  investi  ; 

L'un  d'eux,  en  blasphémant,  vient  de  nous  faire  entendu 

Qu'Abner  est  dans  les  fers,  et  ne  peut  nous  défendre. 

JOSABETH,  i  Joas. 

Cher  enfant,  que  le  ciel  en  vain  m'a  voit  rendu. 
Hélas!  pour  vous  sauver  j'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  : 
Dieu  ne  se  souvient  plus  de  David  votre  pèrel 

JOAD,  i  Josabeth. 
Quoi  !  vous  ne  craignez  pas  d'attirer  sa  colère 
Sur  vous  et  sur  ce  roi  si  cher  à  votre  amour  ? 
Et  quand  Dieu ,  de  vos  bras  l'arrachant  sans  retour, 
Voudroit  que  de  David  la  maison  fût  éteinte, 
N'ètes-vous  pas  ici  sur  la  montagne  sainte 
Où  le  père  des  Juifs  sur  son  fils  innocent  * 
Leva  sans  murmurer  un  bras  obéissant, 
Et  mit  sur  un  bûcher  ce  fruit  de  sa  vieillesse , 
Laissant  à  Dieu  le  soin  d'accomplir  sa  promesse , 
Et  lui  sacrifiant,  avec  ce  fils  aîné, 
Tout  l'espoir  de  sa  race,  en  lui  seul  renfermé? 

Amis ,  partageons-nous  :  qu'Ismaël  en  sa  garde 
Prenne  tout  le  côté  que  l'orient  regarde  ; 
Vous ,  le  côté  de  l'ourse  ;  et  vous ,  de  l'occident  ; 
Vous,  le  midi.  Qu'aucun,  par  un  zèle  imprudent, 
Découvrant  mes  desseins,  soit  prêtre,  soit  lévite, 
Ne  sorte  avant  le  temps,  et  ne  se  précipite; 
Et  que  chacun  enfin ,  d'un  même  esprit  poussé , 
Garde  en  mourant  le  poste  où  je  l'aurai  placé. 
L'ennemi  nous  regarde,  en  son  aveugle  rage. 
Comme  de  vils  troupeaux  réservés  au  carnage, 
Et  croit  ne  rencontrer  que  désordre  et  qu'effroi. 
Qu'Azarias  partout  accompagne  le  roi. 

(A  Joag.) 
Venez,  cher  rejeton  d'une  vaillante  race. 
Remplir  vos  défenseurs  d'une  nouvelle  audac«>| 
Venez  du  diadème  à  leu*^  yeui  tous  couvrir, 

1.  Abraham.  (A'ote  de  Raeimà 


▲  CTB   IV.  ItS 

Et  périssez  da  moins  en  roi,  s'il  faut  périr, 

(A  un  lérite.) 
Suivez-le,  Josabeth.  Vous,  donnez-moi  ces  armes. 

(An  chœur.) 
Enfants,  ofirez  à  Dieu  vos  innocentes  larmes. 

SCÈNE  VI. 

SALOMITH,    LB   CHOEDB. 

TODT  LB  CHOEUR  chanta. 
Partez,  enfants  d'Aaron,  partez  ; 
Jamais  plus  illustre  querelle 
De  vos  aïeux  n'arma  le  zèle; 
Partez,  enfants  d'Aaron,  partez t 
C'est  votre  roi ,  c'est  Dieu  pour  qui  vous  combattes. 
CNB  VOIX,  senle. 
Où  sont  les  traits  que  tu  lances. 
Grand  Dieu,  dans  ton  Juste  courroux? 

N'es-tu  plus  le  Dieu  jaloux? 
N'es-tu  plus  le  Dieu  des  vengeances? 

DNE    AUTRE. 

Où  sont,  Dieu  de  Jacob,  tes  antiques  bontés? 

Dans  l'horreur  qui  nous  environne. 
N'entends-tu  que  la  voix  de  nos  iniquités? 

N'es-tu  plus  le  Dieu  qui  pardonne? 

TOUT    LB    CHOEUR. 

Où  sont.  Dieu  de  Jacob,  tes  antiques  bontés? 
DifB  voix,  seule. 

C'est  à  toi  que  dans  cette  guerre 
Les  flèches  des  méchants  prétendent  s'adresser. 
V  Faisons,  disent-ils,  cesser 

«  Les  fêtes  de  Dieu  sur  la  terre; 
(  De  son  joug  importun  délivrons  les  mortels  : 
«  Massacrons  tous  ses  saints  ;  renversons  ses  autels  ; 

«  Que  de  son  nom ,  que  de  sa  gloire 

«  Il  ne  reste  plus  de  mémoire  ; 
*  Que  ni  lui  ni  son  Christ  ne  régnent  plus  sur  nous.  « 

TOUT    LB    CHOEUR. 

Où  sont  les  traits  que  tu  lances , 
Grand  Dieu,  dans  ton  juste  courroux? 

N'es-tu  plus  le  Dieu  jaloux? 
N'e»-iu  plus  le  Dieu  des  vengoiances? 


vnt  VOIX,  HTils. 
Triste  reste  de  nos  rois, 
Chère  et  dernière  fleur  d'une  tige  si  belle, 
Hélas  !  sous  le  couteau  d'une  mère  cruelle 
Te  verrons-nous  tomber  une  seconde  fois 
Prince  aimable,  dis-nous  si  quelque  ange,  au  berceau, 
Contre  tes  assassins  prit  soin  de  te  défendre; 

Ou  si  dans  la  nuit  du  tombeau 
La  voix  du  Dieu  vivant  a  ranimé  ta  cendre? 

UNE    ADTRB. 

D'un  père  et  d'un  aïeul  contre  toi  révoltés. 
Grand  Dieu ,  les  attentats  lui  soni-ils  imputés? 
Est-ce  que  sans  retour  ta  pitié  l'abandonne? 

LK    CHOKDH. 

Où  sont.  Dieu  de  Jacob,  tes  antiques  bontés? 

N'es-tu  plus  le  Dieu  qui  pardonne? 

UNE   DBS   FILLES   DU   CHGEUR,  saus  chanter. 

Chères  sœurs,  n'entendez-vous  pas 
Des  cruels  Tyriens  la  trompette  qui  sonne? 

SALOMITH. 

J'entends  même  les  cris  des  barbares  soldats. 

Et  d'horreur  J'en  frissonne. 
Courons,  fuyons,  retirons-nous 

A  l'ombre  salutaire 
Du  redoutable  sanctuaire. 


Vl«    DO    QtlATRiftwl   AOTI. 


ACTB  ▼.  727 


ACTE  CINQUIÈME 
SCÈNE  I. 

^ACHARIE,  SALOMITH,  lb  CHaoB. 

SALOVITH. 

Cher  Zacharie,  hé  bien!  que  nous  apprenez-vous î 

KACHARIE. 

Redoublez  au  Seigneur  votre  ardente  prière  : 
Peut-être  nous  touchons  k  notre  heure  dernière; 
Pour  l'horrible  combat,  ma  sœur,  l'ordre  est  donné. 

SALOMITH. 

Que  fait  JoasT 

ZACHARIE. 

Joas  vient  d'être  couronné  : 
Le  grand-prêtre  a  sur  lui  répandu  l'huile  sainte. 
O  ciel  !  dans  tous  les  yeux  quelle  joie  étoit  peinte 
A  l'aspect  de  ce  roi  racheté  du  tombeau  ! 
Ma  sœur,  on  voit  encor  la  marque  du  couteau; 
On  voit  paroître  aussi  la  fidèle  nourrice. 
Qui,  cachée  en  un  coin  de  ce  vaste  édifice, 
Gardoit  ce  cher  dépôt ,  et  n'avoit  de  ses  soin» 
Que  les  yeux  de  ma  mère  et  que  Dieu  pour  témoins. 
Nos  lévites  pleuroient  de  joie  et  de  tendresse, 
Et  mêloient  leurs  sanglots  à  leurs  cris  d'allégresse. 
Lui ,  parmi  ces  transports,  affable  et  sans  orgueil , 
A  l'un  tendoit  la  main ,  îlattoit  l'autre  de  l'œil, 
Juroit  de  se  régler  par  leurs  avis  sincères. 
Et  les  appeloit  tous  ses  pères  ou  ses  frères. 

SALOMITH. 

«3  secret  au  dehors  est-il  aussi  semé? 

ZACHARIE. 

Ce  secret  dans  le  temple  est  encor  renfermé. 
Des  enfants  de  Lévi  la  troupe  partagée 
Dans  un  profond  silence  aux  portes  s'est  rangée. 
Tous  doivent  à  la  fois  précipiter  leurs  pas, 
Et  crier  pour  signal  :  Vive  le  roi  Joas  1 


▲THALIB. 

Mais  mon  père  défend  que  le  roi  se  hasarde. 
Et  veut  qu'Azarias  demeure  pour  sa  garde. 
Cependant  Athalie,  un  poignard  à  la  main, 
Rit  des  foibles  remparts  de  nos  portes  d'airain. 

our  les  rompre ,  elle  attend  les  fatales  machines , 

A  ne  respire  enfin  que  sang  et  que  ruines. 
Quelques  prêtres,  ma  sœur,  ont  d'abord  proposé 
Qu'en  un  lieu  souterrain ,  par  nos  pères  creusé, 
On  renfermât  du  moins  notre  arche  précieuse, 
a  O  crainte,  a  dit  mon  père,  indigne,  injurieuse! 
«  L'arche  qui  fit  tomber  tant  de  superbes  tours , 
«  Et  força  le  Jourdain  de  rebrousser  son  cours , 
«  Des  dieux  des  nations  tant  de  fois  triomphante, 
0  Fuiroit  donc  à  l'aspect  d'une  femme  insolente  !  » 
Ma  mère,  auprès  du  roi,  dans  un  trouble  mortel. 
L'oeil  tantôt  sur  ce  prince  et  tantôt  vers  l'autel , 
Muette,  et  succombant  sous  le  poids  des  alarmes. 
Aux  yeux  les  plus  cruels  arracheroit  des  larmes. 
Le  roi  de  temps  en  temps  la  presse  entre  ses  bras, 
La  flatte...  Chères  sœurs,  suivez  toutes  mes  pas; 
El,  s'il  faut  aujourd'hui  que  notre  roi  périsse. 
Allons ,  qu'un  même  sort  avec  lui  nous  unisse. 

SALOMITH. 

Quelle  insolente  main  frappe  à  coups  redoublés  î 
Qui  fait  courir  ainsi  ces  lévites  troublés? 
Quelle  précaution  leur  fait  cacher  leurs  armes? 
Le  temple  est-il  forcé? 

KACHARIB.      . 

Dissipez  vos  alarmes  : 
Dieu  nous  envoie  Abner. 

SCÈNE  II. 

JOAD,   JOSABETH,    ZACHARIE,    SALOMITH, 
ABNER,  ISMAËL,  deux  lévites,  le  choeur. 

lOAD. 

En  croirai-Je  mes  yeux , 
Cher  Abner?  Quel  chemin  a  pu  jusqu'en  ces  lieux 
Vous  conduire  au  travers  d'un  camp  qui  nous  assiège? 
On  disoit  que  d'Achab  la  fille  sacrilège 
Avoit,  pour  assurer  ses  projets  inhumains. 
Chargé  d'indignes  fers  vos  généreuses  mains. 


ACTB  ▼.  •>» 

ABNEK. 

Oui,  Seigneur,  elle  a  craint  mon  zèle  et  mon  courage; 
Mais  c'est  le  moindre  prix  que  me  gardoit  sa  rage. 
Dans  l'horreur  d'un  cachot,  par  son  ordre  enfermé, 
J'attendois  que,  le  temple  en  cendre  consumé. 
De  tant  de  flots  de  sang  non  encore  assouvie , 
Elle  vînt  m'affranchir  d'une  importune  vie. 
Et  retrancher  des  jours  qa'auroit  dû  mille  fois 
Terminer  la  douleur  de  survivre  à  mes  rois. 

JOAD. 

Par  quel  miracle  a-t-on  obtenu  votre  grâce  î 

ABNER. 

Dieu  dans  ce  cœur  cruel  sait  seul  ce  qui  se  passe. 

Elle  m'a  fait  venir;  et  d'un  air  égaré  : 

«  Tu  vois  de  mes  soldats  tout  ce  temple  entouré , 

«  Dit-elle;  un  fer  vengeur  va  le  réduire  en  cendre, 

«  Et  ton  Dieu  contre  moi  ne  le  sauroit  défendre. 

a  Ses  prêtres  toutefois,  mais  il  faut  se  hâter, 

«  A  deux  conditions  peuvent  se  racheter  : 

«  Qu'avec  Éliacin  on  mette  en  ma  puissance 

«  Un  trésor  dont  je  sais  qu'ils  ont  la  connoissance, 

«  Par  votre  roi  David  autrefois  amassé , 

«  Sous  le  sceau  du  secret  au  grand-prêtre  laissé. 

«  Va,  dis-leur  qu'à  ce  piix  je  leur  permets  de  vivre.  » 

JOAD. 

Quel  conseil,  cher  Âbner,  croyez-vouc  qu'on  doit  suivre! 

ABNER. 

Et  tout  l'or  de  David ,  s'il  eqt  vrai  qu'en  effet 
Vous  gardiez  de  David  quelque  trésor  secret; 
Et  tout  ce  que  des  mains  de  cette  reine  avare 
Vous  avez  pu  sauver  et  de  riche  et  de  rare. 
Donnez-le.  Voulez-vous  que  d'impurs  assassins 
Viennent  briser  l'autel,  brûler  les  chérubins. 
Et,  portant  sur  notre  arche  une  main  téméraire, 
De  votre  propre  sang  souiller  le  sanctuaire7 

JOAD. 

Mais  siéroit-il,  Abner,  à  des  cœurs  généreux 
De  livrer  au  supplice  un  enfant  malheureux , 
Un  enfant  que  Dieu  même  à  ma  garde  confie, 
Et  de  nous  racheter  aux  dépens  de  sa  vie  *■ 

ABNER. 

Hélas  1  Dieu  voit  mon  cœur.  Plût  à  ce  Dieu  puissant 

41. 


780  ATHALIB. 

Qu'AthalIft  oabliàt  un  enRint  Innocent, 

Et  que  du  sang  d'Abner  sa  cruauté  contente 

Crût  calmer  par  ma  mort  le  ciel ,  qui  la  tourmontc  l 

Mais  que  peuvent  pour  lui  vos  inutiles  soins? 

Quand  vous  périrez  tous,  en  périra-t-il  moinst 

Dieu  vous  ordonne-t-il  de  tenter  l'impossible? 

Pour  obéir  aux  lois  d'un  tyran  inflexible. 

Moïse,  par  sa  mère  au  Nil  abandonné, 

Se  vijt,  presque  en  naissant,  à  périr  condamné; 

Mais  Dieu,  le  conservant  contre  toute  espérance, 

Fit  par  le  tyran  môme  élever  son  enfance. 

Qui  sait  ce  qu'il  réserve  à  votre  Éliacin  ; 

Et  si,  lui  préparant  un  semblable  destin, 

îl  n'a  point  de  pitié  déjà  rendu  capable 

De  nos  malheureux  rois  l'homicide  implacablet 

Du  moins,  et  Josabeth  comme  moi  l'a  pu  voir. 

Tantôt  à  son  aspect  je  l'ai  vu  s'émouvoir; 

J'ai  vu  de  son  courroux  tomber  la  violence. 

Princesse,  en  ce  péril  vous  gardez  le  silence! 

Hé  quoi  !  pour  un  enfant  qui  vous  est  étranger 

Souffrez-vous  que  sans  fruit  Joad  laisse  égorger 

Vous,  son  fils,  tout  ce  peuple,  et  que  le  feu  dévore 

Le  seul  lieu  sur  la  terre  où  Dieu  veut  qu'on  l'adore  î 

Que  feriez-vous  de  plus,  si  des  rois  vos  aïeux 

Ce  jeune  enfant  étoit  un  reste  précieux? 

JOSABBTH,  tout  bas  à  Joad. 
Pour  le  sang  de  ses  rois  vous  voyez  sa  tendresse  : 
Que  ne  lui  parlez-vous? 

JOAD. 

n  n'est  pas  temps ,  princesse, 

ABNëR. 

Le  temps  est  cher,  seigneur,  pks  que  vous  ne  pense» 
Tandis  qu'à  me  répondre  ici  vo  is  balancez, 
Mathan,  près  d'Athalie,  étincel  nt  de  rage. 
Demande  le  signal  et  presse  le  carnage. 
Faut-il  que  je  me  mette  à  vos  sacrés  genoux? 
Au  nom  du  lieu  si  saint  qui  n'est  ouvert  qu'à  vous. 
Lieu  terrible  où  de  Dieu  la  majesté  repose. 
Quelque  dure  que  soit  la  loi  qu'on  vous  impose, 
De  ce  eoup  imprévu  songeons  à  aous  parer. 
Donnez-moi  seulement  le  tempt  de  respirer. 
Demain,  dès  cette  nuit,  Je  prendrai  de»  mesures 


ACTB    \.  Tfl 

Pour  assurer  le  temple  et  venger  ses  injures. 

Mais  je  vois  que  mes  pleurs  et  que  mes  vains  discours 

Pour  vous  persuader  sont  un  foible  secours  ; 

Votre  austère  vertu  n'en  peut  être  frappée  : 

Hé  bien!  trouvez-moi  donc  quelque  arme,  quelque  épée; 

Et  qu'aux  portes  du  temple,  où  l'ennemi  m'attend, 

Abner  puisse  du  moins  mourir  en  combattant. 

JOAD. 

Je  me  rends.  Vous  m'ouvrez  un  avis  que  j'embrasse  : 

De  tant  de  maux ,  Abner,  détournons  la  menace. 

Il  est  vrai ,  de  David  un  trésor  est  resté  : 

La  garde  en  fut  commise  à  ma  fidélité  ; 

C'étoit  des  tristes  Juifs  l'espérance  dernière. 

Que  mes  soins  vigilants  cachoient  à  la  lumière. 

Mais  puisqu'à  votre  reine  il  le  faut  découvrir. 

Je  vais  la  contenter,  nos  portes  vont  s'ouvrir. 

De  ses  plus  braves  chefs  qu'elle  entre  accompagnée; 

Mais  de  nos  saints  autels  qu'elle  tienne  éloignée 

D'un  ramas  d'étrangers  l'indiscrète  fureur  : 

Du  pillage  du  temple  épargnez-moi  l'horreur. 

Des  prêtres ,  des  enfants  lui  feroient-ils  quelque  ombre  î 

De  sa  suite  avec  vous  qu'elle  règle  le  nombre. 

Et  quant  à  cet  enfant  si  craint,  si  redouté. 

De  votre  cœur,  Abner,  je  connois  l'équité , 

Je  vous  veux  devant  elle  expliquer  sa  naissance  t 

Vous  verrez  s'il  le  faut  remettre  en  sa  puissance; 

Et  j9  TOUS  ferai  juge  entre  Athalie  et  lui. 

ABNER. 

Ah!  je  le  prends  déjà,  seigneur,  sous  mon  appui. 
Ne  craignez  rien.  Je  cours  vers  celle  qui  m'envoi& 

SCENE  m. 

JOAD,  JOSABETH,  ZACHARIE,  SALOMITH. 

ISMAEL,    DEUX    LÉVITES,    LE    CHOEUR. 
JOAD. 

Grand  Dieu  !  yoici  ton  heure,  on  t'amène  ta  proie! 
Ismaôl,  écoutez. 

(Illui  parle  àl'oreilk.> 

JOSABETH. 

Poissant  maître  des  deux, 
Remets-lui  le  bandeau  dont  tu  couvris  ses  yeta 


789  ATHALIB. 

Lorsque,  lui  dérobant  tout  le  fruït  de  son  crime. 
Tu  cachas  dans  mon  sein  cette  tendre  victime. 

JOAD. 

Allez ,  sage  Ismaël ,  ne  perdez  point  de  temps  ; 
Suivez  de  point  en  point  ces  ordres  importants  ; 
Surtout  qu'à  son  entrée ,  et  que  sur  son  passage 
Tout  d'un  calme  profond  lui  présente  l'image. 
Vous,  enfants,  préparez  un  trône  pour  Joas; 
Qu'il  s'avance  suivi  de  nos  sacrés  soldats. 
Faites  venir  aussi  sa  fidèle  nourrice. 
Princesse,  et  de  vos  pleurs  que  la  source  tarisse. 

(A  un  lévite.) 
Vous,  dès  que  cette  reine,  ivre  d'un  fol  orgueil, 
De  la  porte  du  temple  aura  passé  le  seuil , 
Qu'elle  ne  pourra  plus  retourner  en  arrière, 
Prenez  soin  qu'à  l'instant  la  trompette  guerrière 
Dans  le  camp  ennemi  jette  un  subit  effroi  : 
Appelez  tout  le  peuple  au  secours  de  son  roi  ; 
Et  faites  retentir  jusques  à  son  oreille 
De  Joas  conservé  l'étonnante  merveille. 
Il  vient. 

SCÈNE  IV. 

JOAD,   JOSABETH,   ZACHARIE,    SALOMITH,  JOAS, 

AMRIAS,  TROOPE  DE  PRÊTRES  ET  DE  LÉVITES,  LE  CHOEUR. 

JOAD  continue. 
Lévites  saints,  prêtres  de  notre  Dieu, 
Partout  sans  vous  montrer  environnez  ce  lieu  ; 
Et,  laissant  à  mes  soins  gouverner  votre  zèle. 
Pour  paroître  attendez  que  ma  voix  vous  appelle. 

(Ils  se  cachent  tous.) 
Roi ,  je  crois  qu'à  vos  vœux  cet  espoir  est  permis, 
Venez  voir  à  vos  pieds  tomber  vos  ennemis. 
Celle  dont  la  fureur  poursuivit  votre  enfance 
Vers  ces  lieux  à  grands  pas  pour  vous  perdre  s'avance^ 
Mais  ne  la  craignez  point  :  songez  qu'autour  de  vous 
L'ange  exterminateur  est  debout  avec  nous. 
Montez  sur  votre  trône,  et...  Mais  la  porte  s'ouvre  : 
Permettez  un  moment  que  ce  voile  vous  couvre. 

(  n  tire  un  rideao.) 
Vous  changes  de  couleur,  princesse  I 


ACTB  -9.  .  m 

JOSABETH. 

Ah!  sans  p&llr, 
Puis-Je  voir  d'assassins  le  temple  se  remplir? 
Quoi  !  ne  voyez-vous  pas  quelle  nombreuse  escorte... 

JOAD. 

Je  vois  qne  du  saint  temple  on  referme  la  porte  : 
Tout  est  en  sûreté. 

SCÈNE  V. 

JOAS,  ATHALIE,  JOAD,  JOSABETH,  ABNER, 

SUITE    d'ATHALIB. 

(Joas  est  caché  derrière  le  rideau.) 

ATHALIE,  i  Joad. 

Te  voilà,  séducteur, 
De  ligues,  de  complots,  pernicieux  auteur. 
Qui  dans  le  trouble  seul  as  mis  tes  espérances, 
Éternel  ennemi  des  suprêmes  puissances  I 
En  l'appui  de  ton  Dieu  tu  t'étois  reposé  : 
De  ton  espoir  frivole  es-tu  désabusé? 
Il  laisse  en  mon  pouvoir  et  ton  temple  et  ta  vie. 
Je  devrois  sur  l'autel  où  ta  main  sacrifie 
Te...  Mais  du  prix  qu'on  m'offre  il  faut  me  contenter. 
Ce  que  tu  m'as  promis,  songe  à  l'exécuter  : 
Cet  enfant,  ce  trésor  qu'il  faut  qu'on  me  remette, 
Où  sont-ils? 

JOAD. 

Sur-le-champ  tu  seras  satisfaite: 
Je  te  les  vais  montrer  l'un  et  l'autre  k  la  fois. 

(  Le  rideau  se  tire.  On  voit  Joas  sur  son  trdne  ;  sa  nourrice  est  à 
genoux  à  sa  droite;  Àxarias,  l'épée  à  la  main,  est  debout  à  sa 
gauche  ;  et  près  de  lui  Zacharie  et  Salomith  sont  i  genoux  sur  les 
degrés  du  trâne;  plusieurs  lévites,  l'épée  à  la  main,  sont  rangée 
sur  les  cAtés.) 

Paroisses,  cher  enfant,  digne  sang  de  nos  rois. 
Connois-tu  l'héritier  du  plus  saint  des  monarques, 
Reine?  De  ton  poignard  connois  du  moins  ces  marques. 
Voilà  ton  roi,  ton  fils,  le  fils  d'Ochozias. 
Peuples,  et  vous,  Abner,  reconnoissez  Joas. 


19*  ,  ATHALIB. 

ABNBR. 

Hel! 

ATHALIE,    i  Joad. 

Perfide  ! 

JOAD. 

Vois-tu  cette  Juive  fidèle 
Dont  tu  sais  bien  qu'alors  il  suçoit  la  mamelle? 
Il  fut  par  Josabeth  à  ta  rage  enlevé  : 
Ce  temple  le  reçut,  et  Dieu  l'a  conservé. 
Des  trésors  de  David  voilà  ce  qui  me  reste. 

ATHALIE. 

Ta  fourbe  à  cet  enfant,  traître,  sera  funeste. 
D'un  fantôme  odieux,  soldats,  délivrez-moi. 

JOAD. 

Soldats  du  Dieu  vivant,  défendez  votre  roi. 

(  Le  fond  du  théâtre  s'ouvre  :  on  voit  le  dedans  du  temple  ;  et 
les  lévites  armés  entrent  de  tous  côtés  sur  la  scène.) 

ATHALIE. 

Où  suis-jeî  O  trahison!  ô  reine  infortunée! 
D'armes  et  d'ennemis  je  suis  environnée! 

JOAD. 

Tes  yeux  cherchent  en  vain ,  tu  ne  peux  échapper, 
Et  Dieu  de  toutes  parts  a  su  t'envelopper. 
Ce  Dieu  que  tu  bravois  en  nos  mains  t'a  livrée  : 
Rends-lui  compte  du  sang  dont  tu  t'es  enivrée. 

ATHALIE. 

Quoi  !  la  peur  a  glacé  mes  indignes  soldats  ! 

LAche  Abner,  dans  quel  piège  as-tu  conduit  mes  pas? 

ABNER. 

Reine,  Dieu  m'est  témoin... 

ATHALIE. 

Laisse  là  ton  Dieu,  traître 
Et  venge  moi. 

ABNER,  se  jetant  aux  pieds  de  Joas. 
Sur  qui?  Sur  Joas  !  sur  mon  maître  l 

ATHALIE. 

Lui  Joas!  lui  ton  roi!  Songez,  méchants,  songez 
Que  mes  armes  encor  vous  tiennent  assiégés. 
J'entends  à  haute  voix  tout  mon  camp  qui  m'appelle. 
On  vient  à  mon  secours  :  tremblez ,  troupe  rebelle  I 


ACTB    V.  Î35 

SCÈNE  VI. 

JOAS,  ATHALIE,  JOAD,  ISMAEL,  kt  rovf 

LES  ACTEURS  DB  LA  SCÈNE  PRÉCÉDENTE. 
ISMAEL,  l  Joad. 

Seigneur,  le  temple  est  libre  et  n'a  plus  d'ennemis 

L'étranger  est  en  fuite ,  et  le  Juif  est  soumis. 

Comme  le  vent  dans  l'air  dissipe  la  fumée, 

La  voix  du  Tout-Puissant  a  chassé  cette  armée. 

Nos  lévites,  du  haut  de  nos  sacrés  parvis» 

D'Ochozias  au  peuple  ont  annoncé  le  fils, 

Ont  conté  son  enfance  au  glaive  dérobée, 

Et  la  fille  d'Achab  dans  le  piège  tombée. 

Partout  en  même  temps  la  trompette  a  sonné  : 

Et  ses  sons  et  leurs  cris  dans  son  camp  étonné 

Ont^répandu  le  trouble  et  la  terreur  subite 

Dont  Gédéon  frappa  le  fier  Madianite. 

Les  Tyriens,  jetant  armes  et  boucliers, 

Ont,  par  divers  chemins,  disparu  les  premiers; 

Quelques  Juifs  éperdus  ont  aussi  pris  la  fuite; 

Mais,  de  Dieu  sur  Joas  admirant  la  conduite. 

Le  reste  à  haute  voix  s'est  pour  lui  déclaré. 

Enfin ,  d'un  même  esprit  tout  le  peuple  inspiri. 

Femmes,  vieillards,  enfants,  s'embrassant  avec  joie, 

Bénissent  le  Seigneur  et  celui  qu'il  envoie. 

Tous  chantent  de  David  le  fils  ressuscité. 

Baal  est  en  horreur  dans  la  sainte  cité  ; 

De  son  temple  profane  on  a  brisé  les  portes; 

Mathan  est  égorgé. 

ATHALIE. 

Dieu  des  Juifs ,  tu  l'emportes  ! 
Oui,  c'est  Joas;  je  cherche  en  vain  à  me  tromper  : 
Je  reconnois  l'endroit  où  je  le  fis  frapper  ; 
Je  vois  d'Ochozias  et  le  port  et  le  geste  ; 
Tout  me  retrace  enfin  un  sang  que  je  déteste. 
David,  David  triomphe;  Achab  seul  est  détruit 
Impitoyable  Dieu ,  toi  seul  as  tout  conduit  ! 
C'est  toi  qui ,  me  flattant  d'une  vengeance  aisée. 
M'as  vingt  fois  en  un  jour  à  moi-même  opposées 
Taotât  pour  an  eafapt  excitant  mes  remords. 


1S6  A.THALia 

Tantôt  m'éblonlssant  de  tes  riches  trésors 
Que  j'ai  craint  de  livrer  aux  flammes,  au  pillage. 
Qu'il  règne  donc  ce  fils,  ton  soin  et  ton  ouvrage; 
Et  que,  pour  signaler  son  empire  nouveau, 
On  lui  fasse  en  mon  sein  enfoncer  le  couteau  I 
Voici  ce  qu'en  mourant  lui  souhaite  sa  mèrej 
Que  dis-je,  souhaiter!  Je  me  flatte,  j'espère 
Qu'indocile  à  ton  joug,  fatigué  de  ta  loi. 
Fidèle  au  sang  d'Âchab,  qu'il  a  reçu  de  moi. 
Conforme  à  son  aïeul,  à  son  père  semblable. 
On  verra  de  David  l'héritier  détestable 
Abolir  tes  honneurs,  profaner  ton  autel, 
Et  venger  Athalie ,  Achab  et  Jézabel. 

(Athalie  sort,  lei  lévites  la  suivent.) 
JOAD, 

Qu'à  l'instant  hors  du  temple  elle  soit  emmenée , 
Et  que  la  sainteté  n'en  soit  pas  profanée. 
Allez ,  sacrés  vengeurs  de  vos  princes  meurtris, 
De  leur  sang  par  sa  mort  faire  cesser  les  cris. 
Si  quelque  audacieux  embrasse  sa  querelle. 
Qu'à  la  fureur  du  glaive  on  le  livre  avec  elle 

SCÈNE  VII. 

JOAS,  JOAD,  JOSABETH,  ABNER,  bt  toos 

LES  ACTEDRS  DE  LA  SCÈNE  PRÉCÉDENTE. 

JOAS,  descendu  de  son  tr&ne. 

Dieu ,  qui  voyez  mon  trouble  et  mon  affliction , 
Détournez  loin  de  moi  sa  malédiction , 
Et  ne  souffrez  jamais  qu'elle  soit  accomplie  : 
I^aites  que  Joas  meure  avant  qu'il  vous  oublie. 

JOAD,  aux  lévites. 

Appelez  tout  le  peuple,  et  montrons-lui  son  roi  ; 

Qu'il  lui  vienne  en  ses  mains  renouveler  sa  foi. 

Roi,  prêtres,  peuple,  allons,  pleins  de  reconnoissancet 

De  Jacob  avec  Dieu  confirmer  l'alliance. 

Et ,  saintement  confus  de  nos  égarements , 

Nous  rengager  à  lui  par  de  nouveaux  serments. 

Abner.  auprès  du  roi  reprenez  votre  place. 


ACTB   T.  737 

SCÈNE  vni. 

JOAS,  JOâC,  un  lévite,  et  tous  les  actbohi 

DB    LA    SCÈNE    PRÉCÉDENTE. 

JOAD,  au  lévite. 
Hé  bien  I  de  cette  impie  a-t-on  puni  l'audace? 

LE    LÉVITE. 

Le  fer  a  de  sa  vie  expié  les  horreurs. 
Jérusalem,  longtemps  en  proie  à  ses  fureurs, 
De  son  joug  odieux  à  la  fin  soulagée , 
Avec  joie  en  son  sang  la  regarde  plongée. 

lOAD. 

Par  cette  fin  terrible,  et  due  à  ses  forfaits, 
Apprenez,  roi  des  Juifs,  et  n'oubliez  jamais 
Que  les  rois  dans  le  ciel  ont  un  juge  sévère. 
L'innocence  un  vengeur,  et  l'orphelin  un  père*. 

1.  Cette  pièce  est  regardée  avec  raison  comme  le  modèle  le  phu 
parfait  de  la  tragédie.  (L.  B.  ) 


riM   OATIALIBi 


TABLE 


MOnCB   SUR   LA  TIS   BT   LB   THiATRB   DB    RaCINB T 

L*    THiBAlDE   OU    LKS    PRàKBS   BNNBUIS 1 

Épttre  dédicatoire.  A  monsieur  le  duc  de  Saint-Aignan , 

pair  de  France '  S 

Préface  . 5 

ALBXANDRB    LB    GRAND 59 

Épitre  dédicatoire.  Au  Roi 61 

Première  préface 6S 

Seconde  préface 65 

AHDROMAQUB 117 

Épttre  dédicatoire.  A  Madame 119 

Première  préface 121 

Seconde  préface 128 

Les  Plaidbdks 179 

PréfM» 181 

Bkitamnictib 233 

Épttre  à  monâeigneor  le  doc  de  Cbevreose 235 

Première  préface 237 

Seconde  préface 243 

BÉRiMICB , Mb 

Épttre  à  monseigneur  Colbert 807 

Préface 800 


T40  TABLB. 

Page». 

Bajazbt 365 

Première  préface 367 

Seconde  préface 368 

MrrBRiDATB 429 

Préface 481 

Iphisémir  km  Aulidb 489 

Préface 491 

PHtoRB 555 

Préface 557 

BSTHBB    ..•         ..•••••'•••••• •  613 

Préface 615 

Athalib 667 

Préface M» 


rm    DS   LA    TABLIL 


PQ  Racine,  Jean  Baptiste 

1385  Théâtre  complet 

1863 


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